CHAPITRE XIII
Situation des Russes après la prise de Sébastopol. — Dépêches du prince Gortschakoff. — Lettre d'Alexandre II. — Ordre du jour à l'armée du Midi et aux troupes russes de terre et de mer en Crimée.
Que faisaient cependant les Russes, dont on se partageait les dépouilles opimes ?
Nous connaissons le rapport officiel du prince GortschakolT. Toutes les communications qu'il envoya à son gouvernement eurent le même but : celui de trouver des circonstances atténuantes aux résolutions qu'il avait prises.
Il disait, le 8 septembre , à midi, dans une dépêche : « L'ennemi reçoit presque journellement de nouveaux renforts. Le bombardement continue avec une violence inouïe; notre perte a été de plus de 2,500 hommes dans ces vingt-quatre heures. »
Il envoyait le même jour , à dix heures du soir , celte dépèche dont nous avons déjà cité la dernière phrase :
)) Nous avons transporté dans la partie nord de la place tous les blessés qui étaient restés dans la partie sud lors de l'assaut du S.
)> Les alliés ont laissé entre nos mains, comme prisonniers, un officier supérieur, dix-sept officiers subalternes et cent soixante soldats. ..
Acceptant sans contrôle les affirmations de son généralissime, le czar fit immédiatement parvenir à ses troupes vaincues cette missive, propre à réveiller leur ardeur religieuse et patriotique :
« La défense de Sébastopol , qui s'est prolongée si longtemps , et qui est peut-être sans exemple dans les annales militaires , a attire sur elle l'attention non-seulement de la Russie, mais de toute l'Europe. Dès son origine, elle a mis ses défenseurs au même rang que les héros qui ont le plus illustré notre patrie.
il Dans le courant de onze mois, la garnison de Sébastopol a disputé à un ennemi puissant chaque parcelle du territoire de la patrie qui entoure la ville, et chacune de ses entreprises a été distinguée par des actes de la plus brillante bravoure. Le bombardement opi-
niàlre renouvelé quatre fois, et dont le feu a clé appelé infernal à bon droit, a éhniilé les murs de nos forlificalions, mais n'a pu faire chanceler ou diminuer le zèle et la persistance de leurs défenseurs. Ils ont coinbatlu l'ennemi ou sont morts avec un courage iiidoniplablc, avec une al)néj;ation digne des soldats du Cbrist, sans penser à se rendre.
.1 l".n rè'urettanl de cœur la perle de tant de généreux guerriers qui ont olïerl leur vie en sacrifice à la patrie cl en me soumettant avec vénération au jugement du Tout-1'uissant, auquel il n'a pas plu de couronner leurs actes d'un succès complot , je crois de mon devoir sacré d'exprimer dans cette circonstance, en mon nom et en celui de toute la Russie, à la brave garnison de Siliastoiol, la reconnaissiince la plus vive pour ses travaux infaliijablcs, pour le sang qu'elle a répandu dans la défense de près d'une année de ces fortifications qu'elle avait élevées eu quelques jours.
u Mais il y a une impossibilité même pour les héros. Le 8 de ce mois, après que six assauts désespérés eurent été repoussés, l'ennemi parvint à se rendre maître de l'important bastion de Kornilolï, et le général en chef de l'armée de (Iriméc, voulant ménager le sang jirécieux de ses compagnons, qui, dans ces circonstances, n'aurait été répandu qu'inutilement, se décida à passer sur le côté nord de la forteresse, ne laissant à l'ennemi assiégeant que des ruines ensanglantée-.
•1 Ces héros éprouvés, objet de l'estime générale de leurs camarades, offriront sans doute, en rentrant actuellement dans les rangs de l'armée , de nouveaux exemples des mêmes vertus guerrières. Avec eux et comme eux, toutes nos troupes, aniuiécs de la même foi illiuiitéc en la Providence, du même amour ardent pour moi et notre jialrie , combattent toujours et partout avec courage les ennemis qui touchent a notre arche sainte, ii l'honneur, a l'inlégrilé territoriale de la patrie; et le nom de Sébastopol , qui s'est acquis une gloire immortelle par tant de soulïrances , el les noms de ses défenseurs vivront éternellement dans le cœur de tous les liasses, avec les noms des héros qui se sont immortalisés sur les champs de bataille de l'ullawa et de Borodino.
» Sainl-Pélersbourg , le 1 1 septembre 1855.
1» Alexasdrb. "
On peut remarquer que le czar revient encore sur les ruines ensanglanlces. Dans une proclamation du 11 septembre, le prince GortschakolV, soutenu par son souverain , cherche a son évacuation de nouvelles circonstances atténuantes :
Ordre du jour à l'armée du Midi el aux troupes de terre et de mer en Crimée.
« Quartier général, hauteurs d'InkermauD et environs de Sébastopol, le 1< septembre tS'ùH.
• Vaillants camakades, » Le 12 septembre de l'année dernière, une forte année ennemie parut sous les murs de Sébastopol. Malgré sa supériorité numérique, malgré l'absence des obstacles que l'art militaire aurait pu lui opposer dans la ville, cette armée n'osa point l'attaquer ouvertement {lUtérnleiiimt : par une force ouverte), et entreprit un siège en règle.
u Depuis , nonobstant les moyens formidables dont disposaient nos. ennemis, recevant constamment par leurs nombreux vaisseaux des renforts, de l'artillerie et des muintions, lous leurs efl'orts ont échoué pondant onze mois et demi devant votre bravoure et votre fermeté. C'est un fait sans exemple dans les annales militaires, qu'une ville fortifiée à la hâte, eu vue de l'ennemi , puisse tenir pendant si longtemps devant une force dont les moyens d'attaque ont dépassé tout ce qui . jusqu'à ce jour, a pu être prévu dans les calculs de ce genre. > Kl avec de pareils et de si énormes moyens, après les ruineux elïets d'une artillerie de dimensions colossales continués pendant neuf mois, l'ennemi, ayant eu fréquemment recours à des bombardements prolongés de la ville , en iuilançant chaciue fois plusieurs centaines de mille coups, s'est convaincu de l'inefficacité de ses efforts et s'est décidé à prendre Sébastopol par un couibat.
u Le 0 juin, il s'élança à l'assaut de plusieurs côtés, entra avec courage jusque dans la ville ; mais vous le reçûtes avec intrépidité, el il fut refoulé sur tous les poinls de la manière la plus brillante. M (;et échec le força de revenir à la continuation de sou premier plan de siège, en mul'lipliant ses batteries et en augmentant l'activité de ses travaux de tranchées et de mines.
u Depuis le jour mémorable où vous avez repoussé son assaut, il s'est écoulé plus de deux mois et demi, pendant lesquels, animés par les sentiments du devoir et de l'amour pour le trône et la pairie, vous avez disputé béroiquement chaque archinc de terre , en forçant l'assaillant à n'avancer que pas à pas et ii payer par des Ilots de sang et par une perte incroyable de ses munitions chaque toise de terrain qu'il gagnait.
i> Dans cette défense opiniâtre, votre courage n'a point failli; au eontrairc, il s'est élevé jusqu'au plus haut degré de l'abnégation.
a Mais si votre inlrépiililé et votre patience n'ont pas de bornes, il en est dans la nature pour la possibilité de la défense. Au fur et à mesure qu'avançaient les approches de l'ennemi, ses batteries s'éle-
vaient de plus près. Le cercle de feu qui entourait Sébastopol se rétrécissait de jour en jour et lançait sur ses courageux défenseurs, de plus en plus loin dans la ville, la mort el la destruction.
u Profilant de la supériorité de son feu à la plus courte dislance, l'ennemi, après l'action renforcée de son artillerie pendant trente jours, qui coùtaientà notre garnison de 500 à 1,000 hommes par jour, coiumença ce bombardement d'enfer de ses engins en nombre infini et d'un calibre inconnu jusqu'à nos jours, qui délriiisaient nos défenses, déjà réparées pendant les nuits à graiurpcine et au prix de perles considérables sous le feu incessant de l'ennemi. L'ouvrage principal, la redoute Kornilolï, sur le monticule .MalakolT, la clef de Sébastopol comme point dominant toute la ville, avait éprouvé des dommages considérables cl irréparables.
» (Jonlinuer, dans ces circonstances, à défendre le côté méridional eût été exposer tous les jours nos troupes à un massacre inutile, et leur conservation est, aujourd'hui plus que jamais, nécessaire à l'empereur et à la Russie.
>< Par ces raisons, ayant la douleur dans l'âme, mais en même temps avec une pleine conviction ,j'ai résolu d'évacuer Sébastopol et de faire passer nos troupes au côté nord, tant par le pont construit à l'avance sur la baie qu'au moyen des embarcations.
» Ln attendant, l'ennemi voyant, le 8 septembre, à dix heures et demie, devant lui les ouvrages à demi ruinés et la tour Rornilotï avec ses fossés comblés, entreprit un assaut désespéré, d'abord sur les bastions n° 2 , Koiniloff el le u° 3, et , après environ trois heures, sur le bastion i et les redoutes Relku et Scliwartz.
" De ces six attaques, cinq ont été repoussées glorieusement. Quelques uns des poinls attaqués, comme celui du bastion ii" S , sur lequel l'ennemi avait réussi à faire transporter par des pouls volants des canons après avoir passé de mains en mains à plusieurs reprises, nous restèrent finalement. Mais la redoute Korniloff , plus ruinée que les autres par le bombardement , fut prise par les Français, qui dirigèrent sur elle plus de 30,000 hommes, et n'a pu être reprise après le» grandes perles que nous avions éprouvées au commeiicemeiu du combat; car il aurait fallu monter, au milieu des décombres et du désordre de toutes les bâtisses, une très-rude pente du monticule, et puis passer par une digue étroite par-dessus un fossé profond de l'arrière-face occupée par les Français. Une pareille entreprise aurait pu ne pas nous permettre d'atteindre le but proposé, et elle nous eut coûté sans le moindre doute des pertes incalculables.
» Cette tentative était d'autant plus inutile que, par les raisons susmentionnées, j'étais déterminé à quitter la ville. Ainsi, comme le succès de l'ennemi se bornait a la seule prise de la redoute Kornilofl, j'ordonnai de n'entreprendre aucune attaque de celle redoute el de rester devant elle pour s'opposera toute continuation de l'attaque de l'ennemi sur la ville même, ce qui fut exécuté, malgré tous les ellorts des Français pour arriver au delà de la gorge de la redoute.
«A l'approche de l'obscurité, les troupes reçurent l'ordre de se retirer, d'après les dispositions prises d'avance.
» Les exemples de bravoure que vous avez donnés dans cette journée, vaillants camarades, ont fait naître chez l'ennemi même une telle estime, que, malgré l'observation qu'il a dû faire de notre retraite par l'explosion de nos mines {littéraleinenl : caveaux à poudre), etïccliiée par nos troupes au fur et à mesure qu'elles abandonnaient nos lignes de défense, il ne les a non- seulement pas poursuivies eu colonnes, mais il s'est abstenu même de faire agir son artillerie, ce qu'il aurait pu faire impunément.
» Vaillants camarades ! il est douloureux, il est dur de laisser à l'ennemi Sébastopol ; — mais souvenez-vous du sacrifice que nous fiuies sur l'autel de la patrie en 1812. Moscou valait bien Sébastopol : — nous rabandoniiàmes après l'immortelle bataille de liorodino. La défense de Sébastopol, pendant trois cent quarante neuf jours, e-A supérieure à Borodino. Mais une fois dans .Moscou, ce fut un amas de pierres et de cendres que les ennemis conquirent dans celte grande année de 181 '2. De même ce n'est pas Sébastopol que nous leur avons laissé, mais les ruines enflammées de la ville, que nous avons incendiée nous-mêmes, ayant gardé l'honneur de la défense, de telle sorte que nos arricre-pelits-lils pourront en transmellre le souvenir avec orgueil à la postérité la plus reculée.
Il Sébastopol nous leiiail enchaînés à ses murs ; avec sa chute nous acquérons la mobilité, el une nouvelle guerre commence, la guerre de campiigiie , celle qui va à l'esprit du soldat russe. Montrons à l'eiiipcreur, montrons à la Russie que cet esprit est toujours le même qui inspira nos ancêtres dans notre lulle mémorable et patriotique. <^)uel (pie soit le lieu oii l'cniiemi se montre, nous lui présenterons nos poitrines et nous défendrons notre terre natale comme elle a été défendue en 181 2.
Il N aillants guerriers des forces de terre et de mer, — au nom de l'empereur, je vous remercie de votre courage sans exemple, de votre fermeté et de voire constance pendant ce siège de Sébastopol. ). Je crois de mon devoir d'exprimer tout particulièrement ma reconnaissance à vos chefs courageux :
>i Au général aide de camp comte OslcnSackeu , qui a commandé pendant neuf mois Ja garnison ; aux lieutenants généraux Clépéleff, CbroulelT, Pacololï, Scmiaka ; aux vice-amiraux Wovosilsky et Pam-
HISTOIUE DE LA GUERRE b'ORIEN'r.
philofF; aux généraux majors Jlarliiiau, Piclietstciii , Lysscnko P'; à l'aide de camp général Ouroussoff, Scluillze, KliroustcLeff, Gdavon, Sabacliinsky , Schcideman ; au prince A\ assilcliikoff et à Tottlebcn , tous deux il la suite de l'empereur; aux colonels Kostianinoff H, Hennericli, Gardner; aux capitaines Koriiie, Mikriouko, Pérélé- Chine I", Pérélécliine 11 ; au lieutenant-colonel Zimiiierniann ; aux capitaines liru tenants Rllinsky, Tchebiclieff, et à tous les officiers qui ont participé au siège.
11 Les liiniles de cet ordre du jour ne me permettent pas d'y insérer les noms de beaucoup d'autres généraux et officiels auxquels appartient plus ou moins l'honneur d'avoir participé au grand acte de la défense de Sébastopol; mais cbacun d'eux a acquis des droits à la reconnaissance du souverain et de la patrie.
11 Je me bornerai à nommer les principaux collaborateurs parmi ceux qui n'appartiennent pas à la garnison : le chef des officiers de l'état-uiajor des troupes qui me sont confiées; l'aide de camp général Kotzebue; lieutenant général Serjoupowski-Bucbmeyer ; Oucbakofï, Bûutourlin; général-major Kryjanowski. Le lieutenant général du corps des ingénieurs a rendu un service essentiel par l'excellente construction du pont sur la baie, qui a assuré la retraite des troupes.
Il En exprimant ainsi la reconnaissance qu'ont méritée vos dignes chefs restes parmi les vivants, honorons, camarades, la mémoire de ceux qui sont tombés avec honneur pour la foi et la patrie sur les remparts de Sébastopol.
11 Rappelons les noms immortels de Nakhimoff, Korniloflf et Istomine, et adressons nos prières au Tout-Puissant pour qu'il leur accorde la paix et éternise leur mémoire comme un exemple aux générations futures des Russes! u
Le prince Gortschakoff, comme on le voit, exagère la force des alliés; mais il oublie de dire que, si leurs batteries étaient supérieures à toutes celles qu'on avait précédemment établies devant une ville, celles des Russes étaient plus considérables encore. Comparant la destruction de Sébastopol à l'incendie de Moscou, il oublie que sa position est complètement différente de celle de Rostopchin. En renversant Moscou en 1812, on enlevait aux Français un asile oir ils auraient passé commodément l'hiver, pour marcher ensuite sur Saint-Pétersbourg. En abandonnant Sébastopol en 1865, on servait au contraire leurs desseins. C'était la Russie elle-même qui, fai.-ant la besogne de ses ennemis, sacrifiait le gigantesque arsenal qu'avait préparé son ambition.
« Sébastopol, disait le prince Gortschakoff, nous tenait enchaînés à ses murs; avec sa chute, nous acquérons la mobilité, et une nouvelle guerre commence, la guerre de campagne, celle qui va à l'esprit du soldat russe. >• Toutefois, loin de marcher en avant, on aurait pu croire qu'il se disposait à soutenir un nouveau siège, car il ne s'occupa d'abord qu'à se retrancher dans la partie septentrionale où il s'était réfugié.
Les principales fortifications de cette partie sont la batterie Constantin , le fort Catherine, le fort Soukaïa, le fort Severnaïa, le fort du Nord, qu'on nomme également fort Constantin, ou de l'Etoile.
La batterie Constantin, établie sur une presqu'île allongée, protège à la fois l'entrée de la rade et une petite baie dont les quais sont occupés par des magasins et autres établissements militaires. En remontant la côte , ou rencontre le fort Catherine , auquel aboutissait le pont de bateaux par lequel la garnison opéra sa retraite; puis le fort Soukaïa ou des Poules, composé d'un ouvrage élevé qu'entoure du cote de la terre un fossé profond , d'un bastion et d'une grande batterie barbette construite en pierres de taille. Sur un des revers de ce fort se trouvent encore de vastes établissements militaires, et derrière eux un sentier tortueux luonte vers le fort Severnaïa. liàti en pierres de taille, il a deux rangs de casemates et une batterie barbette supérieure. Il offre, du côté de la rade, l'aspect d'un carré long, arrondi à ses angles, et terminé par deux tours polygonales. U est au pied du fort de l'Etoile, qui couronne de ses bastions, de ses courtines à angles saillants, un plateau élevé d'environ cent mètres audessus du niveau de la mer.
Etablie dans ces ouvrages, qu'elle se mit à consolider activement, la garnison de Sébastopol se reliait par sa gauche à deux divisions campées autour des ruines d'Inkermann. Deux autres divisions gardaient les hauteurs de .Alackensie ; huit autres étaient échelonnées sur les plateaux escarpes qui dominent les vallées de la Tchernaïa , de Baïdar et du Belbeck. Leurs lignes s'étendaient jusqu'à Aï-Tudor, aux sources de lu rivière Chouliou, qui tombe à Tchorgoun dans la Tchernaïa. Elles gardaient les routes de Simphéropol et de Batchiseraï, quartier général de Liprandi.
Des détachements spéciaux maintenaient les communications de la principale armée russe aux trois autres corps stationnés en Crimée.
Quatre régiments <lc dragons et deux régiments de cavalerie de la garde étaient à Simphéropol sous le commaudument du général Schabelski.
La brig'ide combinée de uhians Raischoff, la division des uhlans de réserve aux ordres du baron Korff, et la brigade de hussards du 6° corps, formant ensemble quatre régiments de 800 chevaux chacun, itaieut (U ultseivaliuu d«Vitui Eu^aturia.
Huit régimenis de dragons des divisions ^Vrangel et Montrésor, à l'effectif de 1,Î00 chevaux chacun, avaient leur aile droite à Kafl'a et leur aile gauche à Arabat.
40,000 hommes gardaient Pérécop.