LES RUSSES
VaDdalisDie des Russes. — Ce que sont devenus sous leur domiDation CafTa, Bakichi-Séraï, Koslof, Intermann, Mangout, Eski-Krym, Kertch et lénikalé. — Scbjstcpol ; sa construcliOD , ses poils, ses bassins, ses fortificalioiis, son importance militaire. — Simphêropol. — l'érécop. — Balaklava. — Mœurs des Russes; goût du faste; dépravation; impudeur des dames russes; mariages; noces des paysan? ; nnces des grands seigneurs ; funérailles. — Inlroduciion des lois russes en Crimée. — Esclavage. — Spoliation des Tartares par les Russes. — Administration de la justice en Crimée avant et depuis la conquête.— Armées russes ; organisation générale; mode de recrutement; organisation régimentaire. — Auxiliaires irréguliers. — Détails sur la Qotte russe de la mer Noire. — Historique du commerce de la mer Noire en général, et du commerce de la Crimée en particulier.
D semblait qu'après s'être emparés de la Grimée par la plus odieuse des perfidies, les Russes dussent avoir à cœur de réparer les désastres inséparables de la conquête par une administration sage et bienveillante, et que tous leurs soins dussent tendre dorénavant à se concilier l'esprit des populations soumises, et à élever leur nouvelle province au degré de prospérité que lui assignent si naturellement la douceur de son climat, la richesse inépuisable de son sol, et surtout sa situation admirable sur la nier Noire et sur la mer d'Azof. 11 n'en fut point ainsi cependant, et la Crimée loin de gagner à son changement de niailres vit au contraire renaître pour elle les jours les plus désastreux des invasions barbares, et ne tarda pas à reconnaître que ses nouveaux dominateurs, pour avoir changé de noms, n'en étaient pas moins demeurés ces Scythes stupidcs et féroces dont elle avait déjà , dans les temps les plus reculés de son histoire, subi le joug écrasant.
De tous les peuples qui ont tour à tour désolé une terre aussi malheureuse, aucun ne s'est montré plus stupidement destructeur que les Russes. Ennemis irréconciliables de la littérature et des arts, ils ont dispersé comme à plaisir tous les monuments qui pouvaient servir à verser quelque jour sur les époques reculées de la Crimée, jeté bas tout ce que leurs devanciers avaient édifié pour le bien de la nation et dans un b.t d'utilité publique, où s'élevaient des villes riches et splendides amoncelé les ruines et les décombres, porté partout la stérilité et la désolation, établi la servitude où régnait l'indépendance, volé les terres, démoli les maisons, et construit avec leurs débris des citadelles suffisantes sans doute pour opprimer un pays conquis, mais dont les remparts de granit, quelque formidables qu'ils soient, ne sauraient les défendre contre l'arrêt prononcé par la civilisation de l'Occident contre la barbarie du JN'ord.
Ayons le courage de marcher à leur suite dans leur œuvre de destruction; aussi bien c'est là, à peu de chose près du moins, l'histoire de la domination russe en Crimée.
Et d'abord c'est CalTa, près de la presqu'île de Kertch, l'ancienne Théodosie, qui dut son origine aux Génois, et dont nous avons dit plus haut la puissance et la splendeur. Cette ville, jadis si florissante, compte aujourd'hui pour toute population une cinquantaine de familles, encore une maison contient-elle plus d'une famille. Le vandalisme des Russes a seul réduit cette cité malheureuse à un état d'abaissement qui fait couler les larmes des Tartares et arrache aussi plus d'un soupir auxTurcs, que leurs affaires de commerce amenaient, avant la guerre actuelle, dans l'ancienne capitale de la Crimée. A une époque qui n'est point encore loin de nous, un voyageur, dont les récits sont dignes de foi, assure avoir vu, pendant son séjour à Cafl'a, renverser les belles mosquées de cette ville ou les changer en magasins à fourrage, faire tomber les minarets, détruire les fontaines publiques et briser les aqueducs: tout cela pour l'appât d'une petite quantité de plomb, que les destructeurs parvenaient à se procurer par ces moyens odieux. Telle est la protection moscovite; telle est l'espèce d'allia ncc que les Russes cherchent à former avec toute nation assez faible pour se soumettrez leur pouvoir, assez peu éclairée pour être le jouet de leur perfidie. Mais voici qui est plus fort encore : pendant que des soldats avides accomplissaient cette œuvre de des-
truction , les officiers eux-mêmes se plaisaient à en être témoins. Des minarets superbes , dont les aiguilles élevées donnaient de la grâce et de la noblesse à l'aspect de la ville, ont été impitoyablement jetés à bas. Les établissements religieux , qui semblaient avoir pour garantie la promesse solennelle du gouvernement russe de respecter le culte des Tartares n'ont pas été plus épargnés.
« J'étais dans un café turc à CatVa , dit le voyageur auquel nous empruntons ces détails, quand le principal minaret, un des monuments mciens et carac'.éristiques du pays et auquel les Russes depuis plusieurs jours avaient attaché des poulies, vint à tomber. La secousse fut SI violente que sa chute ébranla toutes les maisons de la place. Les Turcs, assis sur des divans, fumaient, et dans ces occasions un tremblement de terre les tirerait à peine de leur rêverie somnolente. Néanmoins, à cet acte insigne d'impiété et de déshonneur, ils se levèrent et s'exhalèrent eu imprécations profondes et amèrcs contre les ennemis de leur prophète. Les Grecs mômes qui étaient présents témoignèrent leur indignation par de semblables malédictions. »
Ce qu'il y a réellement de plus déplorable dans les ravages des Russes est la destruction des conduits et des fontaines publiques, qiii, en amenant les eaux les plus pures des montagnes éloignées, étaient pour le peuple une source continuelle de santé et d'utilité ; les Russes commencèrent par enlever les tuyaux de plomb pour fabriquer dis balles ; ils arrachèrent ensuite tous les carreaux de marbre et les dalles de pierre pour les employer à la construction de leurs baraques; enfin ils mirent en pièces les canaux servant au transport de l'eau, parla raison, disaient-ils, que les porteursd'eau ne peuvent vivre dans une ville où il y a des fontaines.
La perte de ces monuments n'est pas seulement regrettable au point de vue de l'utilité publique, elle l'est également sous le rapport de la science, car un grand nombre d'entre eux remontaient à une haute antiquité, et plusieurs des fontaines détruites par ces nouveaux Vandales étaient magnifiquement décorées de i-éscrvoirs en marbre, à bas-reliefs et inscriptions. Dans tous les pays mahométans on regarde en elTet comme un acte de piété de conserver et d'orner les aqueducs; aussi trouvait-on avant la conquête des constructions de ce genre dans presque toutes les rues de Caffa, quelques-unes servaient de buanderies publiques; des courants d'une eau aussi claire que le cristal sortaient d'autres fontaines pour abreuver la foule des habitants; plusieurs pourvoyaient aux ablutions journalières que font les musulmans avant de se rendre aux mosquées. Rien de cela n'a été respecté, tout est tombé sous les efforts brutaux d'uue avidité aussi stiipide que honteuse.
Raktchi - Serai n'a pas été plus heureuse que Caffa. Cette ville, que le grand khan Manghély s'était plu à orner de mosquées sans nombre et de palais d'une grande magnificence, et qui depuis cette époque de splendeur ne cessa d'être la résiilcnce des khans de Crimée jusqu'à la chute de leur domination, se trouve située dans la plus heureuse position, entre deux montagnes, au milieu d'un vallon étroit à travers lequel passe la petite rivière de Dchourouk-Sou. Les mai.sons sont bâties partie dans le vallon et partie en échelons, les unes au-dessus des autres. Le nom de cette ville signifie Palais des Jardins, et jamais appellation ne fut donnée à plus juste titre. L'aspect de cette cité, qui n'a rien d'européen, et dont les mœurs et les coutumes sont entièrement orientales, frappe surtout le voyageur étonné par le spectacle des fontaines jaillissantes, des eaux vives, des jardins, des terrasses, des vignes suspendues et des bosquets de peupliers noirs, qui semblent s'agiter et croître pour adoucir l'horreur des rocs et des précipices et la rendre même attrayante par le contraste. La vénération religieuse des Tartares pour les fontaines avait porté leurs klians à n'épargner aucune dépense pour se procurer les eaux les plus pures. Ces sources, ornements les plus agréables d'uue ville, sont en si grand nombre à Baktchi-Seraï , qu'on en trouvait dans toutes les parties de la ville. Une eau aussi froide que la glace, aussi limpide que le cristal eu sortait jour cl nuit. Lue d'entre elles répandait, par dix tuyaux et » grands flots, la plus belle eau sur un pavé de marbre. C'est là que quatre fois toutes les vingt-<iuatre heures les Tartares, appelés par leurs mollahs, se réunissaient pour faire leurs ablutions avant de se rendre à la mosquée.
On voit encore dans celte ville les mausolées des princes tartares, ainsi que les restes du splendide palais dû i U munificence de Manghély. Ce palais, successivement embelli jiar les héritiers de la couronne de Crimée, paraît encore, malgré son état d'abandon et de ruine, une de ces fantastiques conceptiiuis dont les poêles de l'Orient embellissaient leurs contes. Situé au bout de la grande rue marchande de liaklchi-Seraï, sur la pente même du vallon, ce palais consiste en dilTérciits bâtiments construits dans le goût oriental autour de plusieurs COUTS.
Là se voient encore de larges rosaces découpées à jour comme une dentelle précieuse ; des dômes et des aiguilles de la plus grande légèreté, des portes en ogive , de petites colonnes réunies en faisceau, de riches incrustations; des murs tapissés de mosaïque , recouverts d'or ou d'éclatantes couleurs ; de larges péristyles pavés en marbre , des bosquets de myrtes et de rc^es et mille fontaines qui répandaient une eau limpide et entretenaient une douce fraîcheur. Tout dans
HISTOIRE DE LA CRIMÉE
cette résiileuce des anciens Ulians rapiiellc l'Alliambra (!e Grenade et les |)alais cnclianlés de quelque Bai^dad inconnue. i
Tout délabré qu'il est aujourd'hui ce palais de féeries fait encore l'orgueil des iiabiianis de Baklclii-Scraï. À l'aspect de ses ruines, qui lui rappellent un temps de gloire et de puissance, le Tarlare, un instant transporté dans le passé, oublie les buniiliatious de sa condition présente pour invoquer les ombres de ces guérations de guerriers qui, dans les loisirs de la paix, venaient ici prodiguer les trésors enlevés aux vaincus ; mais son rêve n'est pas long : le pas mesuré d'une sentinelle qui passe près de lui l'arrache bientôt à son illusion , car la sentinelle est russe. Russe aussi est l'aigle de bronze qui étend ses ailes au-dessus du vaste portique que décorait autrefois le croissant; et l'enfant du prophète, le front humilié et le regard triste, s'éloigne lentement en murmurant une malédiction et en invoquant une vengeance. Puissent ces vœux être bientôt exaucés!
Si liaktchi-Seraï n'a pu échapper au vandalisme des oppresseurs de la Crimée, i! a eu au moins l'avantage, grâce a sa position dans l'intérieur des terres, de garder son cachet de nationalité. Catherine , qui ne voulait de la Crimée que son littoral , a négligé complètement l'ancienne capitale des khans et bien moins par générosité que par dédain a spécialement abandonné cette ville aux 'Tartaresqui en forment avec les juifs la population tout entière. Cette population, qui sous les khans s'élevait à près de trente mille habitants, atteint à peine aujourd'hui le chiffre de six mille.
Si en même temps que nous racontons le triste sort des principales villles de la Crimée, nous voulions parler en détail des cruautés, des extorsions, des vols et de la barbarie exercés par les Russes sur les malheureux habitants, ce récit excéderait toute croyance. Pourraiton s'imaginer par exemple que plus d'une fois on a vu des soldats russes s'amuser à faire feu et s'exercer comme à une cible sur des mollahs, ou prêtres tartares, lorsque ceux-ci montaient sur les minarets au milieu du jour pour annoncer l'heure! pourrait-ou croire surtout que ces actes de cannibales n'ont été l'objet d'aucune répression de la part des officiers russes ! et pourtant rien n'est plus vrai I
liornons-nous donc à citer rapidement les noms des villes jadis florissantes dont les Russes ont fait autant de ruines :
Koslov, située à l'occident de la presqu'île sur les bords d'une baie sablonneuse et circulaire, ville jadis centre d'un grand commerce et qui compte maintenant à peine deux ou trois mille habitants errant dans des rues désertes au milieu de mosquées et de maisons en ruine.
Inkermann, nommée par les Grecs Tl.éodori, située aufond du port de Sébastopol, presque entièrement dépeuplée.
iMaugout ou Mankoup, ancienne Gothie , ville autrefois considérable, située sur une montagne très-élcvée au bord de la rivière de Cabarda. Hal)itée, avant l'occupation de la Crimée par la Russie, par une population nombreuse de Juifs et de Tartares, elle est aujourd'hui complètement déserte.
Esky-Krym (ancienne Krym), qui sous la domination tartare donna sou nom k toute la presqu'île , est située avec ses ruines étendues dans une plaine fertile au pied de la montagne de Agermych. Cette ville, autrefois si peuplée et si florissante , n'offre plus que des décombres épars. Elle est presque inhabitée.
Kertch , autrefois Panticapée et plus rceemment Bosphore , longtemps commerçante et peuplée, compte maintenant tout au plus une centaine de maisons habitées par des Grecs misérables qui n'ont que la pêche pour moyen d'existence.
Enfin lénikalé sur le coin méridional de la pointe la plus avancée delà presqu'île, ville naguère importante qui, comme Kertch sa voisine, ne possède plus aujourd'hui qu'une centaine de bicoques occupées par des pêcheurs grecs.
Après un dernier regard de regret jeté sur ces ruines encore fumantes, hàtons-nous de passer il des tableaux moins sombres, et après avoir dit ce que les Russes ont détruit arrivons à ce qu'ils ont édifié.
En première ligne ligure Sébastopol , port de guerre moins intéressant encore par sa situation que par le drame terrible qui s'y déroule ac tuellcment et dont le dénoûment est encore ignoré.
Ce n'était point assez pour Catherine d'avoir, à l'extrémité de son empire, à quelques lieues de sa capitale, une citadelle maritime ré-
Sutée imprenable. La czarine avait compris dès longtemps qu'une otte emprisonnée dans les glaces pendant six mois de l'année ne pouvait lui conquérir l'empire universel, objet de ses rêves ambitieux. La Crimée n'avait été envahie que pour ouvrir la mer Noire à ses vaisseaux; aussi, à peine avait-elle posé le pied sur cette provinces qu'elle songea à se créer une marine dans ces mers plus favorisées que celles de Cronstadt. L'emplacement de l'ancien village d'Actiar l'ut choisi pour l'éditication d'une ville qui devait servir de centre et de point de ralliement aux flottes dont elle méditait la création, et que .son imagination ardente lui représentait déjà forçant les Dardanelles et portant sur tous les points et dans toutes les mers du globe le pavillon et la domination russes.
il était difficile de faire élection d'un point plus favorable à la réalisation de ces vastes desseins. L'emplacement oii l'on posa les premières pierres de la nouvelle ville est en efl'ct, sans contredit, un des iports les plus remarquables de l'Europe. La natur» en avait fait pres-
que tous les frais en creusant celte rade maguifiquo dont les ramifications forment autant de bassins admirablement appropriés à tous les besoins d'une flotte militaire. Sébastopol, située au sud de la pointe occidentale de la Crimée qui fait saillie dans la mer Noire, semble un poste avancé près du cap Chersoncse , dans les flancs duquel sont creusés neuf ports dilîércnts dont cette ville est le point central. Trois de ces ports sont situés dans la baie même, au fond de laquelle se trouve la nouvelle cité. Tous ont leur ouverture tournée vers le nord.
La ville et la forteresse qui la domine s'élèveut en amphithéâtre au sud du havre, et s'étendent le long d'une pointe de terre qui sépare la baie d'Yujuaia-Bukhta, formant le port, de la baie de l'Artillerie , qui n'est qu'une simple échancrure située de l'autre côté du havre. Cette ville repose sur un sol de pierres calcaires qui d'une hauteur de trente pieds seulement à l'extrémité qui trempe dans la mer s'élève graduellement jusqu'à plus de deux cents pieds. Cette élévation et celle de la côte opposée défendent parfaitement la baie, qui, du sommet de ces deux hauteurs, paraît être une profonde cavité, et est en efl'et à tel point dominée par elles que des campagnes adjac'ntes il est impossible d'apercevoir la cime des mâts les plus éiiïvés.
A l'époque oîi la création de la place de Sébastopol fut décidée on voyait encore, non loin de l'emplacement où elle s'élève aujourd'hui, des fiits de colonnes, des chapiteaux et des églises du Bas-Empire, à moitié enterrés sous le sol, qui attestaient encore par la majesté de leurs ruines la richesse et la grandeur de l'antique Kherson, fondée par les Héracléens GOO avant J.-C. IMaisle vandalisme moscovite eut vite raison de ces précieux débris : une quarantaine s'éleva d''abord sur l'emplacement de la ville héraclécune, et dès lors furent rapidement démolis et emportés pierre à pierre les vestiges qui subsistaient encore de ces monuments ; ils allèrent s'entremêler aux ])riques pour former les remparts de la ville nouvelle.
La disposition amphithéâtrale de Sébastopol permet au regard d'en embrasser tout le plan et lui donne de loin un aspect de grandeur qu'un examen plus minutieux ne justifie pas complètement. La ville se compose de rues parallèles à la côte superposées les unes aux autres et divisées en quartiers par quelques rues transversales qui , du sommet de la côte, viennent aboutir à la mer. Près de la pointe de terre est la maison qui fût bâtie en l 7 87 pour la réception de Catherine, et qu'on a toujours entretenue depuis avec une sorte de pieux respect. En arrière se trouvent l'amirauté, l'arsenal, les maisons des administrateurs de la marine ; et dans la partie supérieure , les demeures des habitants, les marchés et l'église grecque. Les hôpitaux, les casernes et les magasins d'approvisionnement sont en général situés de l'autre côté du havre, cl forment avec les casernes de la garnison une espèce de faubourg séparé du reste de la ville ; les quartiers de l'artillerie, ainsi que laquarantainc, forment encore un autre faubourg séparé en dehors de la ville et du côté de la baie dite de l'Artillerie. La ville de Sébastopol proprement dite ne renferme que quelques milliers d'habitants; mais, même eu temps ordinaire, elle possède un nombre de marins et de soldats qui s'élève de vingt-cinq à trente mille. L'intérieur de cette place, quoique ne répondant pas entièrenLcnt au brillant panorama qu'elle oli're de loiii, est pourtant d'un ensemble satisfaisant ; les rues sont larges et les maisons d'un aspect agréable. Par un ukase spécial, il est permis aux seuls Russes d'habiter dans l'enceinte de ses murailles; les Juifs et les Tartares en sont surtout expressément exclus.
Dans la description de cette ville importante, la grande rade mérite tout d'abord d'attirer l'attention. Elle se dirige de l'ouest à l'est, et s'avance de sept kilomètres dans l'intérieur des terres sur une largeur moyenne de mille mètres. Cette rade sert de station à toute la partie active de la flotte ; c'est là qu'en temps ordinaire se trouvent à l'ancre les navires destinés aux courses de la mer Noire et les bateaux à vapeur de service , c'est là aussi que viennent s'exercer aux manœuvres les nombreuses embarcations de la marine.
A l'est et au pied même du coteau sur le versant duquel se trouve Sébastopol, la baie du Sud se prolonge sur une longueur de plus de trois mille mètres. Ce port est entouré de vastes magasins ; il sert à l'armement et au désarmement des navires C'est dans son sein que se pressent les uns contre les autres les pontons et les vieux vaisseaux hors de service, dont les uns sont convertis en magasins et les autres servent de logement aux forçats employés aux travaux de l'arsenal. Au delà de la baie du Sud s'ouvre une autre baie dite anse des Vaisseaux; c'est sur ce point que le gouvernement russe fait exécuter depuis un certain nombre d'années des travaux considérables qui eut pour but la construction d'un dock immense partagé en cinq bassins iiulépcndants et destinés à la réparation simultanée de trois vaisseaux de ligne et de deux frégates.
Uiîe grande difliculté se présentait dans l'exécution de ces constructions. Comme le rivage est trop élevé au-dessus du niveau de la mer, les bâtiments à réparer n'auraient pu être amenés de la rade ou du port dan.s les chantiers sans le secours de quelque ouvrage particulier, car il n'y a point de marée, et par conséquent point de niveau variable dans la mer Noire. On a surmonté cette dilliculté en taillant dans le roc trois écluses au moyen desquelles on élève les plus grands
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vaisseaux, nirnic ceux de cent vinj-t canons, jusqu'à un jjrand bassin qu'on a creusé dans les dernières jicnlcs; de la ils sont introduits par des portes de dilïérentcs ffrandeiirs dans les docks adjacents oii sont les chantiers. Une fois les bâtiments entrés, on remet les docks ii sec en ouvrant aux eaux une porte d'écluse par laquelle elles s'écoulent dons la mer. Pour remettre les vaisseaux à flot, on se sert du pi-océdé inverse; les docks sont de nouveau remplis, les bâtiments passent dans le grand bassin et descendent par les écluses dans la mer. (.'est à un ingénieur français, M. Raucourt, que sont dus les plans priniitirs de cette importante construction. L'évaluation de la dépense iiilale du trax-ail était portée par lui à six millions de roubles. Ce cliilTre effraya le gouvernement : il y eut des hésitations; pendant ce ieuips se présentait un ingénieur anglais qui proposait d'accomplir les mêmes travaux pour une somme moitié moindre, et promettait de terminer tous les ouvrages dans l'espace de cinq ans. Le comte VioronzolT usa de son influence pour faire accepter ces dernières propositions, le plan de l'ingénieur anglais fut adopté, et les travaux
ouvrages de défense et décrire sommairement ces fameuses fortifications dont les Russes se nioiitiMient naguère si fiers, et qu'ils vantaient comme une des merveilles de l'art moderne.
A l'approche de la passe qui donne ouverture dans la baie, la première défense que l'on rencontre dans le sud se compose d'un fort à double rang de batteries en terre armées de cinquante pièces de gros calibre et d'une autre batterie armée de cinquante et une pièces, laquelle a reçu le nom de grande batterie de la Quarantaine par suite du peu de distance .i laquelle elle se trouve de cet établissement.
Plus avant, sur la crête de la falaise qui forme la partie occidentale de la baie de la Quarantaine, s'élève un autre fort étoile, également armé de cinquante pièces.
Le fort Constantin et le fort Alexandre, placés l'un sur la côte septentrionale, l'autre sur la partie occidentale de la baie de l'Artillerie, sont destinés à la défense du grand port, et la baie du Sud est principalement protégée parles deux batteries dites de l'Aniiiaiilé et de Paul, destinées à foudroyer les vaisseaux qui tenteraient d'eu
Tartaros sortant de la mosquée.
furent commencés dans l'été de 1832, voilà par conséquent plus de vingt ans. Cependant les travaux ne sont pas terminés, et les frais (le construction se sont déjà élevés à plus de douze millions de roubles. i< Les bassins tels qu'ils sont exécutés, dit à ce sujet un voyageur moderne, Jl. Hominaire de llell, nous semblent cependant fort loin d'être en harmonie avec les énormes dépenses qu'ils ont déjà occasionnées, et l'on conçoit difficilement que l'on ait osé employer une craie fragile et sans force pour des constructions hydrauliques de celte importance. Les angles des murs sont, il est vrai, en granit ou en porphyre , mais cette singulière association de matériaux aussi littérogènes forme elle-même la critique la plus acerbe du mode de construction qui a été adopté. »
Quant à la baie de l'Artillerie qui se trouve à l'ouest de la ville et à celle du Carénage, la nature s'est montrée aussi libérale envers elles qu'envers les autres; mais la négligence des Russes est cause que ces deux ports se sont comblés petit à petit, et se trouvent aujourd'hui réduits à fort peu de chose. Ils étaient dans le principe destinés à l'ancrage des navires du commerce, et cesseront bientôt de pouvoir servir à cet usage, à moins que des travaux indispensables de nettoyage ne mettent fin à l'état de choses actuel.
Après avoir parlé des différents ports compris dans l'enceinte de la baie de Sébaslopol nous allons entrer maintenant dans le détail des
forcer l'entrée. Composés de trois étages de batteries et hérissés chacun de deux cent cinquante à trois cents pièces d'artillerie, les quatre forts que nous venons de nommer constituent les principaux moyens défcnsifs de la place et paraissent véritablement formidables au premier abord. Les remparts de ces forts ont à peu près six pieds d'épaisseur; mais les embrasures ou ouvertures des casemates sont si petites, qu'il n'y a aucune possibilité de pointer ni à droite ni à gauche : inconvénient immense, mais auquel les Russes n'attachent pas d'importance vu la grande quantité de leurs bouches à feu.
Ces casemates servent de caserne; dans l'hiver elles sont chauffées avec des poêles; un passage règne dans toute la longueur de la batterie entre les canons et les hamacs des hommes ; au centre de chaque batterie est un fourneau à rougir les boulets. « Tous ces forts , dit un homme compétent, M. le majorYonval, dans sa correspondance avec le Moniteur de la Flotte, datée de Constantinople, le 4 février dernier, tous ces forts, dans lescpiels le système des casemates a été étendu, sont, comme construction et comme étendue, uniques dans les annales des fortifications; car, quoique les casemates soient d'un usage fréquent, elles ont été rarement appliquées sur une grande échelle. Toutes ces batteries ont donc les graves inconvénients atUicliés à ce système de défense , qui fait que chaque boulet ennemi en entrant forme avec les éclats de pierre une mitraille effroyable pour les ca-
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noiinicrs. L'artillerie n'y peut pas faire un service prolongé, car la fumée (le la poudre, en s'accumulant dans les galeries, empêche les ailillcurs de faire usage de leurs pièces, et ne leur permet pas de résister h la suffocation qui les atteint. Pour obvier à cet inconvénient si grave, l'ingénieur a diminué autant que possible les embrasures, qui sont petites, et afin de combattre la fumée il a établi les fenêtres basses ayant le double inconvénient d'affaiblir les murs et (le permettre aux bombes de tomber dans les casemates par la cour.
•' Toutes ces batteries sont fermées à la gorge par un mur garni de iiiciirtriorcs et par des portes qui peuvent être facilement enfoncées; mais ces ouvrages ne sont pas construits pour résister à une attaque par terre, et pris à revers ils ne seraient pas en position de tenir, car 1.1 ville, située en amphithéâtre, commande tellement les forts que i|uiconque est en possession de la ville et des hauteurs devient maître liirrément de tous les ouvrages. »
('es dernières réflexions, faites évidemment par un homme de l'art, sont d'ailleurs com])létement d'accord avec tous les renseignements
Considérée sous le seul rapport maritime, Sébastopol, malgré sa position si favorable, présente cependant un des inconvénients les plus graves : ses eaux sont infestées par des myriades de vers phosphorescents désignés par Linné sous le nom de teredo navalis ou caUmiilas navium qui , s'attachant aux navires , en rongent les bordages et les mettent souvent hors de service eu moins de deux ou trois ans. Le seul moyen de préserver les bâtiments des ravages de ces dangereux animaux consiste à les renverser sur le flanc pour leur faire subir l'opération du feu, et surtout à les doubler en cuivre; encore ces remèdes sont-ils complètement insuffisants, et le gouvernement, pour parer à cet inconvénient, se décida à alimenter les bassins du dock avec de l'eau douce. Dans la persuasion qu'en établissant un courant on chasserait tous ces vers dans la haute mer, ou chercha à détourner la Tchernoï-Betchka, qui débouche dans le fond de la rade principale. Des travaux considérables furent commencés et ils allaient être terminés quand on imagina de finir par oii l'on aurait dû commencer : on soumit les eaux de la rivière à une scrupuleuse analjsc
École de jeunes filles (Crimée).
ni sout parvenus en France depuis quelque temps sur la force et Il la valeur des fortifications de Sébastopol; et il demeure aujour-
iiiii bien constaté que le gouvernement russe, exclusivement préoc- I] I (les attaques par mer, n'a qu'imparfaitement songé aux moyens ' (■ défendre contre les descentes si faciles pourtant sur toute la
Il (li; la Chersonèse, et que par suite de cette imprévoyance la ville ' Si!)astopol, ouverte sur plusieurs points et avec des batteries dé-
nrvues intérieurement d'artillerie, ne peut pas du côté de la terre
■ ilclendrc avec autant d'avantages contre les invasions de l'ennemi.
I iicorc si tes travaux il l'aspect redoutable avaient été exécutés
II soin ; mais la dilapidation des fonctionnaires publics , celle plaie I iDiilcs les administrations russes, a fait sentir son influence lii
■ iiimc partout ailleurs. Le gouvernement a été trompé sur la valeur rs travaux aussi bien que sur celle des matériaux. Les ingénieurs (• l'empire, i)0ur élever des batteries ii trois étages qui supportent 1 ipi'ii trois cents pièces d'artillerie, n'ont pas craint d'employer de i.iiivais petits moellons de calcaire grossier. Les constructions oui 11' ensuite exécutées avec tant de négligence et les dimensions des miles et des murs ont été lellcment restreintes, qu'aucune de ces iiierics, d'après l'opinion des gens de l'art, n'est capable de résister Il commotion produite par la mise en activité de sa nombreuse ar-
illcric.
qui eut pour effet de constater »jue ce sont précisément ses eaux vaseuses qui amènent dans le port de Sébastopol les vers dont on voulait se débarrasser. Tiiulile de dire que les travaux ne furent jias continués et qu'on en fut pour les frais énormes qu'on avait f.iits d'une manière si imprévoyante.
Nous nous bornerons à ces détails sur Sébastopol , qui , comme ou le voit, représente assez bien dans son ensemble le caractère de la grandeur russe : une apparence gigantesque et formidable cachant une faiblesse réelle.
Après Sébastopol, la eonstruclion la plus importante que les Russes aient faite en Crimée est celle de Simphéropol, ville nouvelle qu'ils ont élevée sur l'emplacement même de ranciennc Akh-!\letcheth (mosquée blanche) des Tartares, qui était au temps des khans la seconde ville de Crimée et la résidence d'un kalga-siiltan ou lieutenant du khaii. Simphéropol, qui est aujourd'hui la capitale du ])ays et la résidence de toutes les autorités russes, offre le spectacle élraiu;c de deux ville juxtaposées, l'une, l'ancienne, située dans la j'artie la plus haute , cité lartarc , avec ses hautes murailles , ses rues étroites et en zigzag, ses minarets, ses coupoles, ses bazars; l'an Ire russe , triste et monotone comme toutes leurs constructions, avec de grandes rues alignées au cordeau et une place démesurément grande, surtout si on la compare ;i l'imporlance de la cité. C'est autour de
HISTOIRE DE LA GRIMÉE
celle iilace que s'élèvent les principam édifices publics : un vaste liôpital, le palais de justice et les archives. Sur une autre place moins considérable se dresse la cathédrale, moiiuiucut aux proportions plus auibilieuscs que grandioses. C'est sur les bords du Salghir, traversé par un pont de pierre , que se trouve l'hûlel du gouvernement. Ceite ville, qui, par ses proportions, pourrait contenir cinquante luiUc habitants , en compte tout au plus douze mille dont la moitié Tartares.
i Pérécop n'a guère d'importance que celle que les géographes lui accordent généralement sur la carte. Au nom de cette \ille, qui sisignit'ie rempart, on se ligure volontiers une forteresse inexpugnable de nature à défendre le passaijc im])orlant de l'isthme , la réalité est loin de répoudre à cette idée , cotte ville n'étant guère qu'un hameau de l'aspect le plus triste et le jikis misérable, dont eu temps ordinaire quelques vieux invalides hors de service forment toute la garnison. Un rempart très- peu formidable s'étend d'une mer à l'autre, distance qui dans la partie la plus étroite du travers de l'isthme n'excède guère quatre kilomètres. Du milieu du passage on distingue l'eau de l'un à l'autre bord. Au côté nord de ce rempart on a creusé un fossé large de soixante pieds et profond d'environ vingtcinq; mais il est depuis longtemps à sec, il parait trcs-dilficilc de le remplir.
L'air, très-mauvais dans ce lieu, est cause que les habitants de la ville et des hameaux voisins, la plupart soldats licenciés, souffrent extrêmement des fièvres inlermilteiitcs. Pendant l'été, Pérécop s'anime à l'occasion du grand commerce qui s'y fait. Les rivages de l'isthme et toutes les steppes voisines sont couverts de caravanes qui viennent chercher du sel. Chaque soir ces caravanes font halte au coucher du soleil; les conducteurs détellent leurs bœufs pour les abandonner dans les pâturages ; eux-mêmes se couchent en plein air et passent ainsi la nuit sur la steppe pour repartir le lendemain à la pointe du jour. Rien peut-être n'est plus remarquable que le spectacle de CCS trains immenses de chariots s'avanrant lentement sur une ligue droite par centaines à la fois et offrant dans leurs scènes animées le tableau du commerce intérieur qui projette des rameaux dans toutes les parties du vaste emjjire de Russie.
Il ne nous reste plus à citer parmi les villes de Crimée que celle de Balaklava , qui, au surplus, ne mérite guère d'intérêt que par son histoire ancienne et surtout par le séjour qu'y fait en ce moment une partie des flottes combinées de la France et de l'Angleterre. Cette ville, qu'on découvre à peine au milieu des rochers qui la cachent, est située un peu à l'est de Sébastopol, sur la côte méridionale de la mer Noire. Elle est entourée de montagnes et de ruines parmi lesquelles on découvre encore les restes d'une ancienne cité grecque dans le nom de laquelle quelques personnes prétendent découvrir l'étymologie du nom actuel de la ville. D'autres, et peut-être avec plus de raison , pensent que ce nom a une origine génoise et le font dériver de hella clava (le beau port). Cette dernière élymologie est du reste justifiée suffisamment par l'aspect de Balaklava, qui est sans contredit un des ports les plus remarquables de la Crimée. Quoique l'entrée en soit assez étroite pour ne laisser aux vaisseaux qu'un passage fort difficile, il offre cependant dans tous les temps un ancrage excellent et un abri contre les effrayantes tempêtes de la mer Noire. Les vaisseaux de guerre de toute charge y rencontrent une profondeur d'eau suffisante et un sûr asile. Ce port , qui a été longtemps un repaire de contrebandiers et de pirates, est aujourd'hui habité par une colonie de Grecs Arnaout, à qui l'impératrice Catherine a donné cette ville en récompense des services rendus contre les Ottomans. Ces originaires de Mizitra, des îles Céphalonie et de Zante y vivent sans aucun mélange de Tartares ni de Russes , en s'occupant priucipalement de culture et de pêche.
iialaklava, dont les Génois avaient compris l'impoi tance et qu'ils avaient considérablement fortifiée, n'est plus aujourd'hui qu'un amas de maisons délabrées et d'enclos mal défendus par des murs ii moitié détruits, parmi lesquels il n'y a guère de conservé qu'une seule rue garnie de boutiques toujours fermées, une église et un corps de garde.
On comprend assez, d'après ce que nous venons de dire, que la manière dont le gouvernement russe eu a toujours agi avec la Crimée n'a pas dû contribuer à lui concilier l'atTection de ses nouveaux sujets : aussi l'aversion des Tartares pour leurs tyrans est-elle portée à un degré plus haut qu'on ne saurait le dire, et cette antipathie est encore augmentée et constamment alimentée par la différence des religions et surtout par les habitudes cl les mœurs de la société russe, si opposées en tout pointa celles des populations musulmanes, qu'elles blessent dans leurs préjugés les plus respectables.
•^'ii'il nous soit permis de tracer de ces mœurs un rapide tableau, afin que le lecteur, mis à même de le comparer avec celui des mœurs tartares que nous avons exposé plus haut, puisse facilement tirer lui-même de ce rapprochement loul"s les conséquences qui en découlent.
La société russe de la Crimée se compose de deux classes distinctes : les militaires et ceux qui ne le sont pas. Ces deux espèces lie persunnes se méprisent mutuellement autant l'une que l'autre. Les militaires sont fiers, cérémonieux et bas ; en toutes circonstances, aussi bien en public que dans les sociétés privées, le grade est tou-
jours la mesure de la considération et du respect que l'on accorde à l'individu. Les choses sont poussées si loin à cet égard, qu'à table, même dans les réunions privées, on sert chaque personne selon son grade : d'abord le général et sa femme, puis le colonel et la sienne, et ainsi de suite d'arrès l'éclat des titres et des dignités ; les restes viennent aux autres convives. Cet usage suli'uait seul pour expliquer ce que nous trouvons si étrange dans la nation russe, où tant de généraux ne sont pas militaires, où tant d'officiers civils jouissent des prérogatives des généraux. Le gouvernement a compris que c'était le seul moyeu de leur donner un rang dans la société et principalement de leur épargner le désagrément d'être contraints pendant toute leur vie à se nourrir d'i rebut des tables.
Les gens qui ne ■aut pas militaires, ayant moins de morgue, forment par consé(jucnt une classe plus réservée et plus aimable; mais, quelle que soit leur position, tous les Russes ont la passion de la parure et du jeu, et ces folles vanités les entraînent souvent dans les excès les plus honteux. La simple i)aye d'un officier russe, eu général fort minime , est toujours insuffisante pour suffire à ses prodigalités, la plupart cependant n'ont que cette paye pour toute fortune; mais quand ils réussissent h épouser quelque jolie femme, ils ferment constamment les yeux sur ce qui se passe dans l'intérieur de leur famille s'ils peuvent attendre quelque argent de cet acte de complaisance. Les Russes aiment passionnément les cartes et le billard. Leur goût pour les liqueurs fortes est trop connu pour ((u'il soit besoin d'insister sur ce point ; l'ivrognerie est chez eux un vice commun à toutes les classes de la société : les bals qui ont lieu en hiver et surtout durant le carnaval finissent toujours par dégénérer en de grossières orgies qui ne se terminent presque jamais sans désordre.
LTu usage qui blesse surtout à un haut degré la modestie des mœurs tartares c'est celui des bains chauds, dans lesquels les sexes se rencontrent mêlés ensemble dans l'état le plus complet de nudité. Les choses en Crimée vont même plus loin sous ce rapport que dans les autres parties de la Russie. La douceur du climat permettant l'usage des bains de mer, il n'est pas rare de voir des femmes de la plus haute classe se déshabiller entièrement sur la plage sans s'inquiéter de la présence des hommes qui circulent, et l'on rencontre souvent l'été des troupes de ces nymphes marines sortaut du sein des flots, au grand scandale des Tartares, dans l'état où Vénus apparut pour la première fois au monde.
Les Russes portent les profusions de la table à un degré qu'on ne voit nulle part ailleurs et font à toute heure du jour et dans toutes les circonstances une consommation très-grande de thé. Leur passion pour cette boisson égale au moins celle des Tartares pour le café.
Leur manière de voyager est toute diflérente de celle des habitants de la Crimée. Ceux-ci vont toujours à cheval, les Russes de quelque distinction ne se montrent guère qu'en voitures. Ils en ont de plusieurs sortes, parmi lesquelles le droski mérite une mention à cause de son caractère et de son origine nationaux. Cette voiture, qui est très-basse, n'est en général attelée que d'un seul cheval : elle a un siège pour une seule personne , de chaque côté, entre les roues de devant et de derrière, un autre siège placé de front est destiné au cocher. Les sièges sont placés de la manière la moins sociable, les voyageurs étant placés dos à dos. On s'étend dans quelques-unes de ces voitures des roues de devant h celles de derrière sur un carreau garni et rembourré, et les conducteurs s'asseyent, ayant, autant que possible, les jambes écartées. On conduit ces voitures à grandes guides; quelquefois elles sont tirées par trois chevaux de front : les chevaux de côté vont l'amble, tandis que celui du milieu trotte. L'effet en est très-agréable.
La naissance, le mariage et la mort sont pour les Russes comme pour tous les autres peuples l'occasion de cérémonies et de solennités particulières.
Chez eux la naissance d'un enfant est suivie du baptême, qui a lieu à l'église. On mange ensuite en famille et on s'enivre. Pendant le cours des couches de la femme ceux qui viennent la voir doivent, en s'approchant de sou lit pour la féliciter ou s'informer de sa santé, lui glisser une pièce de monnaie dont la valeur varie suivant la qualité ou la fortune de celui ou de celle qui fait l'offrande. Les personnes de qualité ne peuvent donner moins d'un ducat. Les gens mariés sont seuls assujettis à cet usage, sans doute parce qu'il ne dépend que d'eux de se faire rembourser. A Pétersbourg on a aboli ce petit impôt. On le paye très-exactement à Moscou et dans toutes les provinces.
Les cérémonies du mariage sont nombreuses et assez singulières. Les époux ne se voient que le jour des noces. On les coiffe et on les parc devant un miroir commun. Ils peuvent approcher leurs joues, mais il faut qu'une étoffe les sépare. Ensuite on se rend en pomi)c i l'église : les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. Là se donne la bénédiction nuptiale. Il n'y a pas longtemps encore que le jirclre accompagnait celte bénédiction de questions que l'on a suppriuu'es comme inutiles. Il disait au jeune homme : « Te sens-tu capable de devenir l'époux de cette jeune fiHe ? — Oui. — La battras-tu quand la raison l'exigera? — Oui. » Puis il ajoutait: « Je te défends, au nom de Dieu, de la quitter quand elle sera vieille. « Maintenant on se contente de demander le consentement des deux époux, après quoi
HISTOIRE DE LA CRIMEE
le prêtre leur donne à chacun un anneau bénit, puis du vin, dont il leur fait boire trois fois l'un après l'autre et dans le même vase. Pendant la cérémonie les époux ont une couronne sur la tète. Lorsqu'elle est achevée on revient à la maison, oii il faut que la mariée ne fasse que se plaindre et se lamenter. Quelques-unes prennent la chose si sérieusement, qu'elles s'égratignent. Cependant ou commence les repas, les danses et les chants. Tout ce qui concourt à terminer la fête est un emblème de la fécondité. Le lit de l'hyménée est dressé sur des gerbes, les flambeaux sont posés dans des barils remplis d'orge et d'avoine. Un domestique a&dé guette le moment oii le mari lui crie que la jeune vierge est devenue sa femme ; alors il donne le signal aux trompettes et aux tambours, qui font retentir l'air de fanfares et de roulements redoublés. Le lendemain il est d'usage que le plus âgé de la famille aille porter aux époux en grande pompe un pain fait exprès, sur lequel on incruste une pièce de monnaie, et une des agrafes que les femmes portent sur la poitrine. Avant de le lui donner on pose trois fois le pain sur la tête de la jeune femme. Une coutume bizarre qu'on pratique aux noces russes et dont on ne retrouve l'analogue nulle part est celle du Jruschka. Le druschka, autrement dit aide du fiancé, est une espèce de bouffon que l'on appelle à toutes les noces : il est aussi indispensable que les violons en France. La fonction de ce personnage est d'aller dès le matin devant la porte des futurs époux annoncer à haute voix à tous ceux qui
se trouvent présents que le très-haut et très-puissant prince et
la très-haute et très-gracieuse princesse les invitent ii assister au
banquet des noces. Quelque gueux et misérables que soient les époux la formule est toujours la même. Mais il faut bien se garder de se présenter sur une telle invitation, sans quoi on serait hué et honni. Après cette invitation le druschka est encore chargé d'ouvrir la marche en conduisant les époux à l'église et de mettre tout le monde en train par ses plaisanteries et ses quolibets. Entre autres attributs distinctifs le druschka est coiffé d'un bonnet de forme conique. Pour remplir dignement cet état en Russie, car c'en est un, quelquefois fort lucratif, il faut avoir été doué par la nature de certains dons particuliers : d'abord il faut être gai et fécond en bons mots et en saillies, puisque l'on est chargé d'exciter la joie; ensuite il faut avoir l'air, l'apparence et la figure d'un bon vivant. Avec une taille courte et ramassée, une face bien nourrie, un teint enluminé et surtout un large ventre , on ne peut manquer d'avoir la vogue. Voilà pour les noces du peuple.
Chez les grands seigneurs les choses se passent avec plus de convenance et de dignité. Leurs noces , qui se célèbrent d'après le rit grec, commencent ordinairement par un diner magnifique après lequel les époux se rendent à l'église, accompagnés de leurs convives. Le prêtre les reçoit à la porte; il demande d'abord au futur époux s'il est uni à sa fiancée par des liens de parenté, pareille question est adressée à l'a femme. Après avoir reçu leur réponse négative, on les invite à déclarer l'un et l'autre si l'engagement qu'ils vont contracter est volontaire de leur part. Ce n'est qu'après avoir satisfait affirmativement à cette dernière question qu'il leur est permis d'avancer de quelques pas dans l'église. On place devant eux une Bible et un crucifix, et on leur met dans les mains de grands flambeaux de cire allumés et ornés de rubans. Après la lecture de certaines prières on couvre le pavé d'une pièce de satin écarlate, sur laquelle on pose une table avec les vases de la communion. Ces préliminaires termines, le prêtre unit les mains des mariés avec des bandes de satin également de couleur écarlate , place une couronne de fleurs sur leurs têtes et prononce les paroles sacramentelles. Ces cérémonies achevées, le pope conduit les époux , dont les mains sont toujours liées , autour de la table de la communion ; cette promenade se répète par trois fois , le père et la mère de la mariée suivant le nouveau couple. Durant cette marclie, les choristes chantent une hymne; et après le chant une bénédiction générale est répandue sur tous les assistants. C'est par lit que se termine la cérémonie; les époux retournent alors à la maison du père de la mariée, oii du thé et d'autres rafraîchissements sont offerts ii ceux qui viennent les féliciter.
Les liens du mari;r,c sont en général fort peu respectés chez les Russes. Le libertinage y est extrême. Les seigneurs exercent presque tous dans leurs terres ce que l'on appelait autrefois en France le droit de jambage; mais ils n'attendent ]ias pour cela la veille des noces, et s'y prennent plus tôt. Ces sultans au petit pied croient avoir toute espèce de droits sur leurs esclaves, et pensent les honorer beaucoup en les déshonorant. On sent qu'un peuple grossier, et qui n'a d'autre guide que ses sens, enchérit encore sur la dépravation de la classe éclairée. Le libertinage des Russes va quelquefois jusqu'à l'inceste. Les paysans que les seigneurs russes ont fait transporter en Crimée pour remplir les vides que les émigrations successives ont causés dans ce pays, y ont introduit leurs moeurs grossièrement immorales. Afin d'avoir dans leur maison une femme intelligente et active, capable de la diriger et de s'occuper de tous les soins du ménage, les pères qui ont perdu leurs femmes sont dans l'habitude constinte de marier leurs fils, quelque jeunes qu'ils soient, à une fille nubile et dans la force de l'âge. Toutefois , eu attendant l'adolescence , le mari titulitire vit dans la famille comme le fils de son épouse et ignorant les droits dont il serait hors d'état d'user ; le beau-père sait les faire valoir à
son défaut. Ces unions incestueuses, pour être défendues, n'en sont pas moins fréquentes; et le pope, aussi slupide que ceux à qui il donne la bénédiction nuptiale, refuse rarement de les former quand on paye la transgression. Le fils, qui par ces alliances mal assorties se trouve encore plein de jeunesse et de santé quand sa femme est dans la décrépitude, agit comme a fait son père, et perpétue ainsi d âge en âge l'abominable coutume qui rend un même homme père d'abord d'enfants frères de ses propres frères et ensuite de fils frères de ses petits-fils.
Les funérailles se font chez les Russes avec beaucoup de pompe. Autrefois on enterrait les morts aussitôt qu'ils avaient rendu le dernier soupir; ce n'est plus de même aujourd'hui : on les conserve aussi longtemps que l'état du cadavre le permet. Pendant ce temps les parents et les proches , et même ceux qui ont été ennemis du défunt , se réunissent autour de son cadavre , que l'on a vêtu avec soin • ils le pleurent et témoignent leur douleur par mille signes extérieurs, mille simagrées d'affliction. Puis ceux envers qui il a eu dos torts les lui rappellent et lui adressent des reproches. Le mort ainsi pleuré et réprimandé est porté en terre par les popes et escorté de pleureuses payées pour répandre des larmes et pousser des gémissements. Avant de le mettre dans la bière on a eu soin de le munir d'un passe-port pour l'éternité, dans lequel les popes certifient de sa bonne conduite et de sa foi et recommandent à saint Pierre de lui ouvrir les portes du paradis. Ce billet, revêtu de la signature de l'évêque, est placé dans la main du mort. Après l'enterrement on revient à la maison célébrer les commémorations : ce sont des orgies qui durent neuf jours, et que l'on renouvelle encore à certaines époques , comme à la fête et à l'anniversaire du défunt. Ces jours-là on noie sou chaprin dans le vin. Les popes président toujours à ces festins , et sont en outre bien payés pour les messes qu'on les charge de dire ; car, bien que les Russes ne croient pas au purgatoire. Us pensent cependant que les prières peuvent beaucoup soulager les morts dans le long et pénible voyage qu'ils ont à faire.
Non-seulement les Russes, ce peuple, comme disait d'Alembert, pourri avant d'être mûr, se sont aliéné l'esprit des musulmans de Crimée par la grossièreté de leurs habitudes et le dérèglement de leurs mœurs, mais ils les ont blessés plus profondément encore en leur imposant la détestable forme de leur gouvernement, et surtout celte plaie hideuse de l'esclavage, déshonneur de l'Europe au dixneuvième siècle. Il n'est pas rare de voir chez eux un seul homme maître de dix et même de vingt mille de ses semblables dont il a le droit de disposer comme il ferait des plus vils bestiaux. Les esclaves achetés et vendus comme les derniers des animaux deviennent, au gré de leur maître, des serfs et des concubines, avec cette condition infâme que tous les enfants d'esclaves sont esclaves , et l'on a vu plus d'une fois un Russe lassé de son esclave favorite, ou pressé par des besoins d'argent, la vendre, elle et tous les enfants qu'elle lui avait donnés.
L'introduction des lois russes en Crimée eut pour ce pays les plus déplorables résultats. La constitution sociale de l'empire russe ne permettant à aucun roturier de posséder des terres, il en résulta un doute sur la question de savoir si les Tartares de la classe ordinaire pouvaient acheter, vendre ou laisser des terres en héritage. Il fallut un ukase du sénat pour décider que les bourgeois pouvaient posséder et hériter des terres dont ils jouissaient. Mais cet ukase portait en même temps une grave atteinte au droit de propriété qu'il semblait reconnaître, puisqu'il interdisait le droit de vendre ces mêmes terres à d'autres acquéreurs qu'à des nobles russes.
L'abandon de certaines terres par suite de l'émigration des Tartares et l'usurpation que les czars ont faite des propriétés des vaincus pour en faire des libéralités et des concessions à leurs courtisans ont multiplié en Crimée les procès à un point inconcevable. Les biens-fonds ont perdu par suite toute espèce de valeur, et de celle époque date pour la propriété foncière une perturbation qui exerce encore sur tout le pays la plus déplorable influence.
Les Tartares avaient obtenu sous Catherine une exemption de toute espèce d'impôt et de logement pour les troupes, ainsi que le privilège de ne plus fournir de recrues. Leurs obligations pour le service militaire se bornaient à l'entretien de deux régiments de bechleys , formant à peu près cinq mille hommes. Mais à l'abolitiou des troupes irrégulii'rcs par Paul l'-'', les Tartares se virent assujettis à cet égard aux mêmes charges que le reste de l'cnipire. Depuis, l'empereur Alexandre les rétablit dans les droits dont ils jouissaient sous Catherine ; mais au lieu de fournir les deux régiments de bechleys ils furent seulement tenus d'approvisionner de bois toutes les troupes qui se trouvaient en Crimée. Dans certaines circonstances, cette charge peut devenir très-lourde; et les Tartares auront bientôt beaucoup à faire si les armées anglo-françaises ne forcent avant l'hiver les troupes russes à évacuer la péninsule.
Chez tous les peuples musulmans, l'administration de la justice est intimement liée à la religion. Ce devait être pour les Russes un motif de ne point enlever les Tartares à leurs juges naturels. Il n'en a point été ainsi. A l'époque de l'indépendance, le toibunal suprême était le divan ou grand conseil du klian. C'était devant lui qu'on portait toutes les alîaires civiles et criminelk"» d'une certaine impor-
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tance. A iiii dirri' iiifiriciir se trouvait le tiibiiiial (lu caJi askcr, clief de la justice, qui connaissait tle toutes les affaires civiles de la noblesse; pour les simples particuliers il y avait dans chaque cadilik un cadi qui jugeait en dernier ressort toutes les procédures civiles et tous les procès criminels oii il n'allait pas de la vie, mais toutefois avec le recours en cassation devant le divan. La simplicité de la justice et la proximité du tribunal, qui n'éloignait pas le plaideur de son domicile, étaient deux avantages inestimables joints à celui plus grand encore d'un juge de la nation et de la religion des parties.
Depuis la conversion de la Crimée eu gouvernement, ce pays a reeu la même administration que toutes les |)arties de l'empire; et ce fait n'a pas peu contribué à aliéner tout à fait à la Russie le cœur des Tartarcs, qui, ignorant la langue dans laquelle ils doivent porter leurs plaintes, sont exposés à mille vexations et à la merci d'interprètes souvent infidèles devant des juges qui ne leur inspirent ni respect ni confiance.
Pour maintenir les Tartares dans l'obéissance, aussi bien que pour préserver la Crimée contre toute attaque du dehors, les Russes sont constamment obligés d'entretenir dans la Chersonèse une armée qui n'est jamais au-dessous du chifl're de vingt-cinq à trente mille liomnies, et qui tient en temps ordinaire garnison dans les villes suivantes : Pérécop, Koslov, Siniphéropol, Sébastopol , Caffa, Kerlch, 'Jaman et Karazoubazar. Ce serait peut-être ici le lieu de dire quelles forces militaires la Russie a depuis quelque temps accumulées dans la Crimée. Mais les journaux de chaque jour contiennent sur ce point des détails si circonstanciés que nous nous verrions, faute d'espace, forcé de les tronquer, et par conséquent d'en amoindrir l'intérêt, et nous nous bornerons à donner ici quelques renseignements moins connus peut-être sur l'organisation générale de l'armée russe.
L'armée russe est effrayante sur le papier ; mais il faut bien se garderde s'en rapporter aux chiffres colossaux que présente l'addition des cadres. Tous ces états militaires prouvent peu, et ces listes indiquent le nombre qu'il devrait y avoir, mais non point le nombre réel. A plusieurs régiments il manque un quart, même une moitié. L'avidité des colonels contribue à entretenir le gouvernement dans une profonde erreur à cet égard; car c'est un usage passé chez eux à l'état d'habitude de dissimuler la véritable situation de leurs régiments, afin de bénéficier de la solde des soldats qui manquent. La diminution subite des recrues, qui presque dans tous les cas est extraordinairement grande , est une des causes principales des vides qui se remarquent dans l'effectif de l'armée. Comment en serait-il autrement avec le système de recrutement adopté en Russie! Quand les besoins l'exigent, on lève avec précipitation cinq et même dix pour cent de la population, et on expédie ces nouveaux soldats à la hâte dans les lieux les plus reculés de ce vaste empire, sans avoir aucun égard ni il l'âge ni à la constitution des individus. Les fatigues du voyage sont toujours considérables pour les soldats russes; et comme il arrive habituellement que les recrues n'ont pas moins de deux cents milles d'Allemagne à parcourir avant d'arriver au lieu de leur destination, on ne doit point s'étonner que la colonne laisse sur la route un grand nombre de malades et de traînards. Le mauvais régime des hôpitaux a bientôt raison de ceux que la maladie force d'y entrer ; les difficultés du service et l'usage immodéré de l'eau-de-vie sont autant de moyens de destruction qui exercent continuellement leur fatale influence sur ceux qui parviennent ii rejoindre le corps.
Le service est dans le commencement plus pénible pour le soldat russe que pour celui des autres pays : sans compter la contrainte du corps pendant l'exercice, ce qui ne manque pas d'être très-dur pour les commençants , on assujettit encore sa langue à une contrainte lion moins fatigante. On exerce cet organe avant d'exercer ses pieds et ses mains; chose indispensable, puisque, de cent mots dont il a besoin dans son métier, le novice n'en sait pas un seul : ce qui doit ajouter à la difficulté cl au désagrément du service. Le soldat russe est obligé d'employer exactement de très-longs titres usités pour tous les grades, depuis celui d'enseigne jusqu'à celui de général, et encore plusieurs autres qui concernent la naissance et le rang. Avant d'entrer au service ils ne savent aucun de ces mots, et ils appellent indistinctement tous leurs supérieurs petit père, petite mérc, ou simplement monsieur et madame.
On n'a rien épargné dans les règlements pour que les hôpitaux fussent bien tenus ; il a été établi à cet effet de grands bâtiments dans les principales villes, et on y a attaché nombre de médecins. On y fournit des médicaments, une nourriture, une boisson propres à l'état du malade, quelque prix qu'il en puisse coûter. Malgré tout cela , le soldat a delà répugnance pour l'hôpital, et s'empresse d'en sortir le plus tôt possible : c'est déjà un mauvais signe. En voilà un plus mauvais encore : les officiers employés dans ces hôpitaux sont regardés comme des êtres heureux, et y demeureraient volontiers le reste de leur vie. bans la stricte règle, ils n'y seront qu'un an : vraisemblablement le gouvernement a pris cet arrangement dans la persuasion qu'un long séjour dans ces postes entraînerait de plus grands abus; peut-être aussi regarde-t-on ces places comme un moyen de faire participer tour à tour les officiers aux émoluments qui y sont attachés, du moins sollicitent-ils ces emplois avec une singulière avidité. On
peut facilement juger de la manière dont sont administrés les hôpitaux, par le désir des soldats d'en sortir, et l'ardeur des officiers pour y entrer. Cela ne regarde cependant que les officiers des bataillons de garnison. Les régiments qui sont en campagne ont des hôpitaux dont chaque chef est chargé d'avoir soin; et afin qu'il n'y manque rien, le colonel est obligé de fourni.- une certaine somme qu'il prend sur la solde des soldats et des officiers : cette somme, qui est toujours exactement prélevée par les colonels, arrive rarement à sa destination.
A ces raisons générales de mortalité il faut encore en ajouter de particulières, parmi lesquelles ligure en premier rang la translation d'une province froide dans une province chaude ou malsaine. Qu'on pense h ce que doivent souffrir des Lapons arrachés à leurs glaces ëternelles pour être subitement transportés au milieu des étés de la Crimée.
La mort n'est pas la seule cause qui prive l'armée d'une grande partie des recrues. Dans ce pays, oU le vol et la déprédation semblent organisés en système chez les fonctionnaire publics, les généraux rendent la liberté aux recrues pour une certaine somme d'argent, ou bien les détournent de leur destination pour les placer en qualité de serfs sur leurs propres terres.
Dans des conditions semblables , on devine quelle doit être la répugnance du bas peuple russe pour le métier de soldat ; aussi la menace la plus terrible qu'un seigneur de ce pays puisse faire à un domestique, c'est de lui dire que s'il ne se conduit pas mieux à l'avenir on le donnera pour recrue. Cette aversion du paysan russe pour le service militaire est un fait si constant en Russie, que, lorsqu'on lève des soldats dans les villages, ou commence par mettre des fers à ceux qui ont été choisis par la volonté du seigneur ou désignés par le sort. Comment d'ailleurs pourrait-il en être autrement dans un pays oii pour passer officier il faut avoir fait ses preuves de noblesse ou avoir été préalablement admis dans un institut militaire, et oii la paye d'un simple soldat n'excède pas trente francs par an sur lesquels on lui fait encore plusieurs réductions à divers titres? Il est vrai qu'en dehors de cette solde il reçoit en outre trois barils de farine, vingtquatre livres de sel, une certaine quantité de gruau et de blé sarrasin , et qu'on lui fournit également un uniforme par année.
Quant aux récompenses, c'est une chose dont le soldat russe ne se flatte pas , même en songe, à moins pourtant qu'on ne considère comme une récompense une gratification d'un rouble par tête donnée pour une bataille gagnée; même dans les cas extraordinaires, et pour une de ces actions d'éclat qui ne se représentent qu'à des époques très-éloignées les unes des autres, la récompense est si minime qu'elle ne peut guère servir d'aiguillon. Sous le règne de Catherine, au commencement de la guerre avec les Turcs, le général Souwaroff ayant été blessé au commencement de la bataille, la présence d'esprit d'un simple soldat suppléa au génie du général absent. Ce brave homme rallia les troupes déjà dispersées et en fuite, et procura à Kinbourn la victoire sur les Turcs. La munificence de la cour lui accorda son congé et cinquante roubles de pension pour toute récompense.
A défaut de l'avancement, du sentiment de l'honneur et de l'amour de la patrie, qui sont pour nos soldats le mobile de la bravoure et du dévouement, les Russes ont un stimulant à leur avis infaillible, c'est le bâton. « Le bâton, disait un professeur de lactique russe, » donne de l'ardeur au soldat, n On le considère comme le meilleur moyeu pour mener les troupes au feu. Un jour, au Caucase, les Russes assaillis par la mitraille, refusaient d'avancer: le général Viliaminoff s'assied sur uu tambour devant la première ligne et appelle hors des rangs quelques soldats, qu'il fait fustiger; puis il commande au bataillon d'ax'ancer, et les Russes chassèrent les Circassiens. Depuis ce trait Yiliaminoff fut réputé maître dans la tactique russe. C'est là un exemple entre mille. Comment ce moyen ne seraitil pas efficace! disent ordinairement les officiers russes; le bâton est une chose sûre et positive, on ne lui échappe pas et sou effet est terrible : tandis que la balle de l'ennemi est incertaine.
Jlalgré la prédilection des officiers russes pour ces moyens coercitifs, ils se voient généralement forcés en temps de guerre de changer de manière d'être avec le soldat, et de se montrer beaucoup moins cruels sur tout ce qui touche la discipline : c'est qu'un jour de bataille on ne distingue pas la balle ennemie de celle qui sort de ses propres rangs, et plus d'une injure peut être vengée dans le sang d'un officier trop injuste ou trop sévère sans qu'il soit possible de reconnaitre le coupable.
On ne saurait se figurer tous les mauvais traitements auxquels le soldat russe est exposé de la part de ses chefs petits et grands. Encore s'il lui était permis d'es]iércr un peu de repos à la lin de sa carrière! Mais le soldat russe ne trouve ordinairement ce repos que dans la tombe ou lorsqu'il est près d'y descendre. En d'autres ]i.iys on accorde à un soldat son congé pour plusieurs raisons, et un loii;; service lui sert ordinairement de recommandation pour obtenir une retraite et une petite place qui lui permet de terminer sa vie dans la tranquillité; mais en Russie , jusqu'à nos jours, le soldat n'avait pai d'engagement limité , il servait dans l'armée aussi longtemps que sis forces le lui permettaient, puis entrait en garnison et faisait le service ordinaire jusqu'à ce ((u'il devînt tout à fait invalide. Ce n'était
q II .1 lors qu'on pensait i le placer dans un couvent, où, grâce à une iiniiri'iture trcs-frugale, il vc(;élait encore quelque temps. Depuis I S:7 la position du soldat s'est un peu améliorée sous ce rapport. Un ukase pLomulgué i cette époque a fixe la durée du service à vingt ans dans la garde et ii vingt-deuï ans dans la ligne. Cette longue dure e du service, qui permet rarement au soldat de revoir ses foyers, lut de ce mallicurcux un véritable étr.ingcr sur la terre qu'il est
I liinjé de défendre. Quand la nouvelle recrue part de son village, il lui faut dire un éternel adieu à ses parents, à ses amis et même à sa
II iiune et ii ses enfants, car le paysan russe se marie de bonne heure, et le recrutement frappe indistinctement tous les hommes valides, mariés ou garçons, qui ont plus de vingt ans et moins de quarante.
Le recrutement de l'armée russe n'a point lieu comme chez nous à des époques régulières et selon des formes prescrites et déterminées par la loi ; en cette matière comme en toute autre, le peuple dépend de la volonté ou du caprice du despote, et lorsqu'il s'agit de lever un nouveau régiment, ou de compléter les anciens, le czar ordonne un recrutement général dans tout l'empire, et son ukase détermine en même temps le nombre de Russes qui doit être pris sur cent, cinq cents ou mille sujets mâles de l'empire.
Parlons de l'organisation des régiments russes :
En Russie chaque régiment d'infanterie se compose, au complet, de deuï mille deux cents hommes, qui forment douze compagnies et trois bataillons.
Un régiment a soixante officiers, savoir: un chef ou colonel, un commandant ou lieutenant-colonel, quatre majors, six capitaines , sis capitaines d'élat-major, douze liiiutenauts en premier, douze lieutenants en second et douze enseignes; de plus un adjudant-major attaché au colonel et trois adjudants de bataillon, dont le plus ancien est aide de camp du régiment ; un payeur a. qui la caisse du régiment est confiée, et un quartier-maître chargé de la recette et de la répartition des vivres et du fourrage : ces deux derniers ont ordinairement le rang d'officier.
Un régiment possède en outre ce qu'on appelle le sous-état-major, composé d'un auditeur, d'un chirurgien-major, de deux chirurgiens de bataillon, et d'un pope faisant les fonctions d'aumônier.
A chaque régiment est attaché un conseil de guerre, qui juge en première instance; il se compose de deux juges, qui sont le chef et le commandant du régiment: l'auditeur remplit les fonctions de rapporteur.
Chaque régiment a tous les objets nécessaires au service divin du rit grec , ainsi qu'un grand nombre d'images de saints. Outre saint Nicolas, patron de tous les militaires russes, chaque compagnie choisit un saint pour son patron particulier. L'image du saint du régiment est placée sur un autel et entourée de cierges allumés dans l'église du régiment quand on est en garnison; et en campagne, dans la grande tente qui en tient lieu et qui se trouve toujours devant le front du régiment.
Un pope, que les Russes appellent aussi père, aidé de deux bedeaus, fait le service divin, cl est en même temps chargé des affaires ecclésiastiques du régiment. Ces popes ne sont rien moins qu'instruits. Le plus grand nombre, hors l'exercice des pratiques de la religion grecque, croupissent dans l'ignorance la plus crasse. Souvent niêuie leur conduite est des plus scandaleuses. Cependant les soldats ont pour eux la plus profonde vénération, malgré l'abus qu'ils font de leur bonne foi et de leur dévotion pour satisfaire leur sordide intérêt.
(Chaque régiment possède son hôpital, composé d'un chirurgienmajor, de deux cliirurgieus de bataillon, d'un économe de l'hôpital, et de quatre infirmiers. Mais les sommes allouées pour rcntrelien de l'hôpital et l'achat des médicaments sont toujours insuffisantes; et ces objets dépendent en grande partie de l'humanité des colonels de régiment, qui sont loin de s'en préoccuper d'ordinaire autantqu'ils le devraient. (]e qui manque surtout à ces hôpitaux, ce sont d'habiles médecins. La plupart des médecins russes ont tout au plus une connaissance superficielle de leur art et sont très-ignorants pour tout le reste. Les chirurgiens militaires sont aidés dans leurs fonctions par les barbiers attachés à chaque compagnie. Ces derniers, qui sont censés avoir quelques notions de chirurgie, sont en général si incapables, qu'il est dangereux de se faire même saigner par eux; car il est rare qu'ils sachent distinguer les artères des veines.
Chaque régiment russe est tenu d'avoir dans son sein tous les ouvriers nécessaires aux besoins des soldats; ainsi l'on y trouve nonseulement des armuriers, des tailleurs cl des cordonniers, mais encore des charpentiers, des menuisiers, des charrons et des peintres.
La présence de tous ces corps d'état impose au régiment l'obligation d'un train de bagages considérable, aussi en campagne attacliet-on à chaque régiment d'inrantcric près de deux cents chevaux destinés au transport des fourgons.
Tous les officiers des régiments d'infanterie sont obligés d'aller ii yied en campagne, il n'y a que les officiers d'état- major et les adjudants qui soient ii cheval.
Telle est l'organisation générale du régiment, passons à celle de la compagnie.
" Chaque compagnie est composée du quatre oCTiciers, un sergent-
major, un capitaine d'armes, un enseigne, un cadet, sept sousofficiers, trois tambours, quatre sapeurs ou ouvriers, cent vingt-cinq soldats , un barbier, cinq charretiers et de cinq à huit domestiques d'officier désignés sous le nom de dengiks.
Le payement de la solde des troupes ainsi que de tous les autres employés de la couronne se fait, en Russie, de quatre mois en quatre mois; savoir : au 1" janvier, au f'" mai et au 1" septembre. En temps de guerre, l'éloignemcnt et la difficulté des communications empêchent souvent que ces payements ne soient effectués au terme; et comme alors le soldat est nourri et babillé, il se passe assez facilement d'argent.
En marche et en campagne le soldat russe porte avec lui une provision de biscuit suffisante pour plusieurs jours. Quand il a faim, il en casse un morceau, qu'il arrose d'eau, voilà son repas; et quand il peut y ajouter un peu de sel avec un oignon ou un concombre et un verre d'eau-de-vie, c'est un véritable régal pour lui. L'armée russe ne fabrique point son pain à l'aide d'une boulangerie de campagne, chaque soldat est à lui-même son propre boulanger. Lorsqu'il campe ou qu'il bivouaque et qu'il a reçu sa ration de farine , il fait un trou en terre, y place une natte d'écorce, dépose la farine dessus et l'y pétrit à l'aide d'un peu d'eau dont il l'humecte. Un autre trou pratiqué près de là lui sert de four pour la cuisson de son pain. D'ordinaire il le cuit deux fois pour qu'il soit plus léger et plus facile à conserver.
Le temps que doit durer l'habillement du soldat russe n'est pas trop long : tous les quatre ans on lui délivre un manteau, tous les deux ans un habit, une paire de pantalons de drap et une veste, tous les ans une paire de boUcs et deux paires de souliers, deux chemises et une paire de bas de laine avec une paire de pantalons de toile qu'il porte du I"^' juin au 1'^"' septembre. Les fusils et la buûlelerie sont livrés successivement aux régiments, en sorte que tous les vingt ans ils sont renouvelés. La cavalerie et les corps spéciaux sont organisés d'une manière analogue à celle de l'infanterie, sauf toutefois bien entendu les modifications nécessitées par la nature même de l'arme.
Il ne manque aux Russes pour être les premiers soldats du monde que deux choses, mais deux choses essentielles : une patrie à défendre et le sentiment de l'honneur et de la dignité nationale; car sous tous les rapports matériels et physiques ils sont admirablement doués de la nature. Forts et vigoureux, d'une taille généralement au-dessus de la moyenne, ils sont aussi bien pris que proportionnés. Il est rare de voir parmi eux des hommes contrefaits, avantage que l'on peut attribuer à leur habillement commode et à l'habitude des exercices du corps qu'ils contractent dès leur enfance. L'éducation que reçoivent les jeunes habitants des campagnes contribue singulièrement à développer cette force corporelle qui résiste aux plus violentes secousses. Le passage subit du chaud au froid devient pour eux une sorte de jeu qui les familiarise avec les intempéries du climat. L'enfant échaulïé par ses jeux ou même par le travail se précipite avec son père, tout couvert lui-même de sueur, dans le fleuve dont l'eau est froide à la glace, et tous deux en sortent gais et dispos. Un jeune garçon de douze à quinze ans sait déjà conduire avec courage et prudence le cheval le plus fougueux, et fait tous les ans plusieurs centaines de verstcs pour aller oii son père l'envoie travailler et gagner de l'argent.
On serait sans doute en droit d'attendre beaucoup de pareils soldats si d'un côté, comme nous l'avons déjà dit, ils étaient mus par des motifs plus nobles que la crainte du bâton, et si de l'autre ils étaient guidés par des officiers instruits et capables ; mais en Russie les grades étant donnés à la naissance et à la faveur et nullement au mérite, il en résulte que les officiers sont généralement d'une ignorance qui n'est égalée que par leur incapacité.
Quoique généralement mal conduite, l'infanterie russe n'en est pas moins justement renommée pour sa fermeté et sa ténacité. Pris en corps le soldat russe est excellent, mais pris isolement il se perd : plus qu'un autre il lui faut sentir le coude de son voisin et entendre la voix de son chef; c'est une machine endurcie aux fatigues, docile au moindre signe, admirable pour la précision des mouveinents, mais qui ne vaut rien dès que son ressort se dérange. Tout corps russe sans officiers est un corps sans âme. « Tuez les noirs , ont coutume de dire les Turcs eu parlant des officiers russes, et les gris (les soldats) sont perdus ! u
Quoique la Russie soit une puissance essentiellement militaire et que ses tendances guerrières et couipiérantes absorbent toutes les idées de son gouvernement, les généraux russes n'ont point encore profité du système militaire de Napoléon, qui consistait principalement à marcher au co'ur d'un pays en concentrant les masses et à laisser derrière les i)laces fortes. Ils en sont encore , pour l'art militaire, au temps de leur Soiiwarof, et c'est à lui qu'ils font perpétuellement appel |)Our ce qui est de la science militaire. Ce général faisait de chair humaine l'amorce de ses canons, ne ménageait pas les troupes, marchait à la victoire sur des monceaux de cadavres, et engageait dans un jour de bataille jusqu'au dernier de ses soldats. Sans avoir hérité de son génie, les i;énéraux qui lui ont succédé ont cru que pour l'égaler il suffisait d'alTicher coiniue lui un souverain mépris
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HISTOIRE DE LA CRIMÉE
de la vie des hommes. Aussi en maintes circonstances leur a-t-on vu faire si bon marclié de leurs soldats que plus d'une fois, à Leipsick, à Varna, au Caucase, lorsqu'un détachement russe près de succomber pouvait entraîner la perle d'un corps entier ou seulement coniproinettre la victoire, ils ont fait lâcher des volées de mitraille qui abattaient les Russes aussi bien que les ennemis.
En somme, pour résumer en peu de mots la valeur de l'armée russe, il faut dire que si elle n'est pas toujours victorieuse sur les champs de bataille, elle est au moins pour la parade la première armée du monde. ]NulIe part la manie de ces jeux ruerricrs n'a été poussée si loin qu'en Russie, et il faut avoir vu le fantassin russe lever la jambe pendant un quart d'heure pour la poser ensuite k terre avec la même formalité et la même lenteur, avoir assisté au\ exercices les plus compliqués que font à pied les plus lourds cavaliers , et avoir aperçu l'oflicier russe à la tète de son peloton, se tordre comme un cheval de brancard, pour se convaincre qu'aucune autre nation ne voudrait s'astreindre à une pareille manœuvre , qui tient de la dégradation et même de l'abrutissement. Héritier des goûts de caporal qui distinguaient son père, Kicolas s'est plu, aussi bien que tous les princes de sa famille, à présider à ces exercices ridicules. I\Iais le temps est venu oii les événements qui s'accomplissent dans cette même Crimée, dont nous nous sommes peut-être écarté trop longtemps, lui prouveront qu'avec le fouet du bourreau on fait des esclaves, des automates avec la canne du sergent , mais qu'il faut autre chose pour faire des hommes et surtout des soldats.
Indépendamment des corps dont nous avons parlé, les armées russes traînent toujours à leur suite de nombreux détachements d'escarmouchcurs qui ont acquis une sorte de célébrité, non par le courage et la bravoure, mais par leur avidité destructive. Ces barbares , aussi remarquables par la bizarrerie de leur physionomie que par leur manière de vivre, sont tirés des parties les plus reculées du centre de l'empire. Sans être soumis à aucune espèce d'ordre ou de discipline, ils vivent dans les camps et dans les villes, comme ils vivaient dans les déserts, leur patrie, c'est-à-dire uniquement de pillage. A défaut du courage qui leur manque, ils ont leur utilité dans le tort qu'ils font à l'ennemi par mille dévastations auxquelles ils se sont formés de bonne heure, car ne recevant ni paye ni nourriture assignée par l'Etat, on les laisse maîtres de pourvoir à leur entrelien par tous les moyens violents nu'une intelligence brutale peut imaginer et dont les Russes eux-mêmes sont souvent victimes. L'on doit penser que ces excès ne rencontrent de bornes que celles que la force peut y mettre. Quoiqu'on ait souvent parlé de ces barbares, ils sont encore peu connus, et l'on ne lira peut-être pas sans intérêt quelques détails sur ces auiiliaires irréguliers propres aux armées russes.
Les Cosaques sont les plus connus et les plus célèbres , à juste titre, parce qu'ils sont tout à la fois, et en plus grand nombre et plus audacieux. Celte race d'hommes se rencontre aux extrémités les plus opposées de la Russie, s'étcndant depuis la mer d'Ochotsk jusqu'à la mer IVoirc. Ils sont enrégimentés et se distinguent en Cosaques du Don et de l'Euxin et en Cosaques de la Sibérie. Leur arme principale cl distinctive est la lance, qu'ils savent adroitement jeter fort loin avec le pied en la dirigeant de la main. Celle pique, d'une longueur démesurée, se compose de deux morceaux adaptés l'un à l'autre par des courroies, au moyen de quoi l'arme reçoit plus ou moins de longueur à volonté. Ils se servent aussi du sabre, et sont souvent encore armés d'un grand pistolet qui s'attache derrière le dos avec la giberne.
Apres les Cosaques viennent les Tartares, qui se divisent aussi en plusieurs classes. Ceux d'Oczakov, voisins de la ^loldavie et habitants des bords de la mer Noire, descendent des anciens Basturnes; les Nogaïs, des bords de la mer d'Azof, descendent des Jaziges; IcsCalmouks, ou Tartares Eleulhs, qui bordent la Tartarie indépendante et s'étendent jusqu'à la Chine par Tangut, ce sont les descendants des anciens Scythes; enfin les Tongouses, voisins de la Tartarie chinoise. Tous ces difTérents Tartares, et nolami.irnt les Calmouks ou Kalmaks, ne se servent le plus souvent, pout combattre, que de l'arc et de la flèche, imitateurs en cela de leurs ancêtres, qui, d'ailleurs, ne leur ont pas transmis cette bravoure qui les rendait si redoutables.
Les Tartares d'Oczakov sont les seuls dont l'armure et l'équipement diBfërent.Ccs derniers Tartares sont, comme les anciens Turcs, armés de la carabine, de plusieurs pistolets qu'ils portent à la ceinture et d'un sabre très-courbe. Quant aux autres Tartares, on en voit beaucoup, à l'exception des Eleulhs seuls, armés tantôt d'un sabre droit et petit, tantôt d'un casse-têle en fer à deux parties, dont l'inférieure, armée de la masse, est jointe à l'autre par un anneau et reste mobile. ÎS'oublions pas un usage particulier aux Calmouks, c'est de se munir en campagne, comme les Arabes, d'un sac de petits grains de farine en pâte sèche et dure, appelée couscoussou, et dont une faible quantité suffit chaque jour pour les nourrir. On leur voit encore un instrument de musique sur lequel ils savent jouer des airs très-variés, espèce de flûte ou tube de méul, percé de (pielqucs trous, dont ngs habiles musiciens auraient peut-être peine a tirer un seul son.
Les plus remarquables ensuite sont les Kirguis, voisins du Caucase,
et répandus sur les bords de la mer Caspienne. Ces descendants des Sarmalcs d'Asie ont un costume particulier, et, du reste, sont armés de l'arc cl de la flèche comme les Tartares.
INÎais les plus misérables et les plus dégoûtants de tous ces barbares, sonl les Baskirs, restes dégénérés des anciens Sarmates européens. Les baillons et la vermine, dont ils sont couverts, ne contribuent pas peu à entretenir une odeur qui leur est naturelle et qui fait de loin pressentir leur approche. Leurs armes sont aussi l'arc et le cassetête, et presque tous portent, comme les Tartares, deux carquois de grandeur différentes, destinés à contenir des traits d'inégale dimension, et dont ils se servent suivant la distance à laquelle ils se trouvent de leur ennemi.
Ces peuples sont presque tous vêtus d'une ample soutane ou capote de drap, fermée et ceinte au milieu du corps, mais qui reste ordinairement ouverte quand ils ne sont pas en campagne, la ceinture se mettant alors en dessous. Ajoutez-y le larije et long pantalon, d'une étoffe grossière, mais de couleur toujours différente de la casaque, et voilà leur costume presque universel. Ce pantalon couvre la botte, s'arrêtant par une courroie qui passe sous le pied. Quoique les couleurs ne soient pas déterminées le rouge est cependant dominant , comme la couleur favorite et chérie de tous les Tartares. Cette variété a quelque chose de très-piquant.
Les chevaux de ces barbares sont dignes de ceux qui les montent , c'est-à-dire aussi sales et dégoûtants de vermine et d'ordure ; ils sonl la plupart fort petits, maigres et décharnés comme le cavalier, mais n'en ayant pas moins la vivacité et l'intelligence du cheval arabe, dont ils semblent être une dégénération; aussi leurs maîtres n'ont-ils pas besoin d'éperons pour éveiller un animal instruit à obéir aux mouvements divers et à la pression de la jambe du cavalier.
Les autres étrangers qu'on aperçoit parmi les Russes ne s'y montrant qu'accidentellement, nous n'en parlerons pas, car il serait presque impossible de le faire avec exactitude. Ils ne forment point de corps séparés; on ne les rencontre qu'à la suite de l'empereur ou de quelque général distingué : tantôt c'est un prince tartare, tantôt c'est un Géorçien , un Servien , ou un Moldave , et quelquefois même des Turcs; mais tous ne sont que des guerriers d'apparat.
Il est un autre élément de la puissance russe en Crimée dont nous devons apprécier le nombre et la valeur ; nous voulons parler de cette flotte qui, réunie dans les différents ports de la mer Noire, et princilialemcnt à Sébaslopol, semblait naguère encore une tempêle prête à fondre à chaque instant sur Constantinople et de là sur le monde entier. Au mois de juin dernier des états sur l'exactitude desquels il est permis de compter établissaient le dénombrement de cette flotte de la manière suivante :