‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 29 sur 235 · US · texte numérisé non relu

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HISTOIRE DE LA CRIMÉE

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et la décence leur impose l'obligation, lorsqu'elles en rencontrent qu'il leur est iniiiossible d'éviter, de se voiler entièrement le visage ou de le tourner tout au moins du côté opposé.

Chez les hommes de la classe aisée le luxe de l'habillement n'est pas poussé moins loin que chez les femmes. Les jeunes gens des familles nobles s'habillent presque comme les TcherUcsses, les Polonais et les Cosaques; les manches de leurs surtouts sont courtes et fendues. Les vieillards seuls laissent croître leur barbe , tandis que les jeunes gens et les hommes faits ne conservent que la moustache. Ils sont chaussés de bottines en maroquin, par-dessus lesquelles ils mettent des babouches pour sortir. Par les mauvais temps ils se servent aussi d'une sorte de patins en bois. Les Tarlares ont l'habitude de se raser la tète ou de ne porter que leurs cheveux très-courts. Ils se coiffent d'un bonnet élevé, de couleur verte, rembourré de coton, et bordé de peau d'agneau gris ou noir. Par-dessous ce bonnet les prêtres et les vieillards mettent encore quelquefois un fez ou calotte rouge. Ceux qui ont fait uu pcleriin[;c à la ■Mecque portent uu mor-

posément. Assis presque constamment, il passent des jours entiers rêvant, les jambes croisées, la pipe à la bouche, et ne se donnant de mouvement que juste ce qu'il faut pour porter leur café à leurs lèvres. Comme tous les Orientaux, ils ont pour cette boisson un goût trèsprononcé. Il n'est point dans la Crimée de ville , de village ni de bourgade qui n'ait ses cafés. On en voit partout, même dans les promenades publiques et le long des grandes routes. La plupart sont construits en forme de kiosques et presque toujours dans les sites les plus riants. Dans les campagnes , ils sont ombragés par de grands arbres et par des treillages de vigne et sont garnis au dehors de larges bancs qui tiennent lieu de sofas. Partout ils sont fréquentés à chaque instant du jour. Dans les villes, les gens oisifs y passent de longues heures fumant, buvant, jouant aux dames et aux échecs et échangeant de temps à autre quelques rares paroles. Quelquefois un chanteur récite un conte ou déclame des vers en s'accompagnant avec un mauvais instrument en forme de guitare. L'assemblée l'écoute avec la plus grande attention, et témoigne le plaisir qu'elle éprouve

Intciieur d'une famille lartaie.

ceau d'étoffe blanche autour du boid de ce bonne! , c'est la marque dislinclivc des hadjis (saints pèlerins .

Les Tartares de la Crimée ont conservé des goûts de leurs ancêtres la passion des chevaux. Les nobles ne sortent jamais à jiicd et mettent une grande vanité à étaler des harnais étincelauts d'argent et de dorures. Le grand nombre de domestiques est aussi chez eux un objet de luxe et d'ostentation, et un noble tartare se croit un personnage d'autant plus considérable qu'il traîne à sa suite un plus grand nombre de valets; bouches inutiles, qui ne servent qu'à amoindrir peu a peu des fortunes qui ne savent se relever ni par l'industrie ni par le commerce.

Les manières des Tartares, comme celles des autres Orientaux, sont eu opposition totale avec les nôtres. On dirait qu'un dessein prémédité s'est plu ii établir une foule de contrastes entre les hommes de l'Asie et ceux de l'Europe. Un caractère bien remarquable et (|ui frappe l'étranger au premier abord est l'extérieur religieux des habitants de la Oiniée : on ne rencontre dans les rues des villes que des moines armés de chapelets. Leur air est grave et flegmatique , leur maintien posé, leur visage austère et sérieux; ils parlent lenicmcnt, écoutent sans interrompre et ne rient que fort rarement. Sobres de ges'.es et de mouvements, ils gardent le silence pendant des journées entières; s'ils se décident à jtarler , c'est pour affaires et toujours 30U.

par quelques légers signes de tête. En général le chant tarlare est grave , aigre et discordant. Les danses portent le même caractère de gravité et sont toujours exécutées par un seul danseur. Elles consistent généralement en beaucoup de mouvements que l'on fait avec le corps sans que les pieds quittent la terre.

Voici au surplus le tableau assez peu attrayant que nous a laissé de ces danses un voyageur français qui en fut témoin.

« Je vis , dit-il, à Koslov," chez le maître de police, des bateleurs tartares. Un d'eux joua une espèce de parade à un seul acteur. 11 posa au milieu de la chambre un verre plein de bouza (boisson faite avec du millet fermenté). La musique ayant commencé à se faire entendre, il se mit ii danser et à tourner en contrefaisant l'homme ivre, se jeta plusieurs fois à terre de manière à me faire croire qu'il allait tomber sur le verre; mais à chaque fois il se releva en riant aux éclats. La musique redoubla bientôt de vitesse, et il agita tous ses membres en suivant la mesure. Après quelque temps de cet exercice fatigant il se laissa tomber de nouveau , ramassa le verre avec la bouche et en but le contenu sans y porter les mains. »

Nous avons mentionné la passion des Tartares pour le café, elle est au-dessus de toute exjiression. Dans tous les ordres de l'Etat les bomnics, les femmes et les enfants en prennent indilïéremment pendant toute l'année, non-seulement au déjeuner, après le dîner, après

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le souper, mais encore à chaque instant du jour. P-irtout où l'on va, quelque visite que l'on fasse, cbcz les grands, dans la bourgeoisie, il la ville ou à la campagne, les maîtres du logis coninicnccnt toujours par présenter du café; si la visite se prolonge, on en donne une seconde et même une troisième tasse à des reprises dilTcrentcs. Il est vrai que ces tasses sont très-petites et qu'il en faut deux ou trois pour faire la valeur d'une des noires. On les présente aux consommateurs sur des soucoupes ou plutôt dans d'autres tasses pour cmpcclier qu'on se brûle les doigts. Elles sont communément de cuivre, il'argcnt, de vermeil, et même d'or, suivant le rang et la fortune de ceux auxquels elles appartiennent.

Comme le café, le tabac est d'un ijsage universel chez les Tartares. Livrés .i celte habitude dès l'enfance, il n'en est presque pas un qui ne fume cinq, dix et même vingt pipes par jour, uéunissant le luxe .i cette passion, ils mellcut autant de recherclie dans la beauté des pipes que dans la qualité du tabac. Les tuyaux en sont ordinairement de jasmin, de rosier, de cerisier ou autres bois parfumes; ces tuyaux sont garnis en or et en argent, et toujours terminés par des morceaux d'ambre blanc ou jaune ou de corail arlistcmenl travaillés. Les femmes, qui fumeiil aussi, mettent encore plus de recherche que les hommes au choix de ce petit meuble. Les noix qui servent de fourneaux au tabac sont d'une terre très-fine préparée avec un art particulier. Il y en a beaucoup qui sont dorées.

Comme la politesse chez les Tartares exige qu'on offre des pipes à tous ceux qui se présentent dans les maisons, on voit dans les antichambres et même dans les salons des gens riches un grand nombre de ces pipes rangées verticalement à des râteliers établis exprès pour cet usage. Assis sur le sofa qui garnit le pourtour de la salle, chacun a la sienne posée sur le tapis ou sur la natte qui couvre le parquet. Le fourneau s'appuie sur un petit plateau de cuivre ou d'étaiu destiné à recevoir les cendres du tabac à mesure qu'il se consume. Lorsqu'on est réuni dans une pièce de médiocre grandeur, les pipes croisent tellement leurs longs tuyaux les uns entre les autres, qu'il faut un soin tout particulier pour ne pas exposer ses dents au choc qui pourrait en résulter. On conçoit que dans des appartements où l'on fume continuellement il doit régner une atmosphère qui ressemble à vni épais brouillard : aussi les habits, les vêlements, les meubles, et, en un mol, tout ce qui se trouve dans les maisons est-il imprégné d'une forte odeur de tabac.

L'usage de fumer est si général et si fréquent, qu'il est rare de rencontrer un Tarlare hors de chez lui sans sa pipe et son tabac; le tabac se renferme dans un pclit sac de satin ou d'une autre étoffe de soie semblable à ceux que les fumeurs français, qui ont leur langage technique, ont appelé... blague, puisqu'il faut enfin désigner la chose par son nom. La pipe brisée en deux ou trois morceaux qui se remontent avec des vis d'argent est soigneusement enveloppée dans un élui de drap qu'on porte attaché à la ceinture sous l'habit. En été surtout on ne va jamais se promener sans avoir sur soi ces divers objets, dont l'habitude a fait une véritable nécessité. Les gens riches se les font porter par des domestiques qui les suivent. Assis sous un arbre et sur le gazon, le Tartarc allume sa pipe, prend une lasse de café, prononce respectueusement le nom de Oieu, et demeure absorbé des heures entières dans une béate quiétude que la chute du ciel pourrait seule parvenir à troubler.

En un mot, le goul de ces peuples pour la pipe est porté si loin, que ceux qui écrivent, et le nombre en est encore restreint, ne la qiiiltenl pas pour se livrer à ce travail. Il est vrai que leur manière d'écrire le leur permet plus facilement qu'il nous, parce qu'ils travaillent assis sur un sofa, le corps droit, avec le dos appuyé contre un coussin et leur papier posé sur un carton léger, qu'ils tiennent de la main gauche.

Jlalgré l'habitude si générale de la pipe, les Tartares de Crimée observent à cet égard certaines règles de bienséance dont ils ne se départent jamais. Un suballcrne ne se permet point de fumer devant son supérieur, les enfants s'abstiennent également de le faire devant leurs pères, leurs aïeuls, leurs oncle» et autres personnes qui par leur rang ou leur âge ont droit à leur rwipcct. Chacun d'eux ne fume qu'en particulier ou dans la société de ses égaux.

Les dames tartares, nous croyons l'avoir déjii dit, ont pour les bijoux une sorte de passion. Elles portent toutes des boucles d'oreilles, des bracelets, des colliers et des boucles de ceinture en or et en argent. Chez les personnes riches et de rang élevé, ces ornements sont en perles fines, en diamants et en pierreries; il est des femmes qui porlcnl cinq ou six bagues à chacun de leurs doigts, lesquels sont garnis de la sorte, même le pouce, jusqu'à la première phalange.

Les Tartares ont aussi un goût très-prononcé pour les fourrures, qui sont pour eux l'objet d'un grand luxe; il n'est point d'artisan ou de paysan si pauvre qu'il soit d'ailleurs qui ne se pare en hiver d'une pelisse en peau d'agneau, de mouton, de chat ou d'écureuil. L'hermine, la marte, le renard blanc, le petit-gris, mais surtout la zibeline, forment les garde-robes des familles opulentes cl des personnes distinguées.

Le luxe de la table est porté chez les Tartares à un plus haut degré

que ne pourrait le faire supposer l'état encore peu avancé de leur civilisation. Clicz les personnes riches cl de disliuelion , indépendamment de beaucoup de fruits que l'on présente au dessert, on sert encore avec profusion des mets préparés avec art, des mélanges de viandes et de riz, des boulettes enveloppées de feuilles de vigne, des fruits farcis et des viandes hachées. Par un reste d'habitude emprunté à leurs ancêtres, la chair de poulain passe encore chez plusieurs d'entre eux pour un mets très-délicat. Un grand nombre de IVogaïs sont demeurés fidèles ii l'usage de manger du cheval, et chez ces peuples primitifs le plus grand honneur qu'on puisse faire à un visiteur étranger, ce n'est pas de tuer un veau gras comme chez les anciens patriarches, ou un mouton comme chez les Arabes, mais d'abattre une jeune cavale. Les Tartares mangent avec leurs doigts, mais ils ne manquent jamais de se laver les mains avant et après le repas. Les murs de leurs salles à manger sont garnis de serviettes jd'nne ijrande propreté, ornées quelquefois de dentelles. 'l^ La loi do Mahomet imposant aux Tartares l'obligation de s'abstenir de vin et de liqueurs fermentées , leur boisson principale est l'eau dans laquelle ils font infuser du fromage broyé préparé avec du lait aigre. Cependant ils ne sont pas si rigoureux observateurs des préceptes de leur prophète qu'ils ne s'en écartent parfois pour se livrer à leur goût pour une espèce de bière enivrante faite avec la farine du millet. L'eau-de-vie est également très-reclierchéc par eux, et les habitants des montagnes savent en distiller de plusieurs espèces de fruits sauvages.

L'ivresse est rare cependant chez ces peuples et c'est encore un point par lequel ils contrastent dignement avec leurs vainqueurs les Russes, chez lesquels l'ivrognerie est un vice habituel à toutes les classes de la société. Celte sobriété jointe à une vie paisible exempte de fatigues et souvent même de travail est sans doute la cause principale de l'excellente santé dont jouissent en général les Tartares. Ils sont peu sujets aux maladies et sont surtout exempts de ces fièvres bilieuses et inlermittenles dont les étrangers qui arrivent en Crimée sont presque toujours atteints. Beaucoup d'entre eux parviennent à un âge très-avancé. Les rhumatismes sont la seule incommodité ii laquelle ils soient soumis, encore faut-il l'attribuer à la négligence qu'ils apportent dans la construction de leurs demeures. Leurs maisons en effet ne sont que rarement garnies de croisées ; les fenêtres en sont seulement défendues par un grillage en bois ou en fer, trèsutile sans doute contre les attaques des voleurs, mais tout à fait insuffisant contre le vent, la pluie et le froid.

Ces maisons , dans lesquelles il règne pourtant parfois un certain luxe, nous pai'aîtraient très-incommodes avec nos habitudes européennes. Elles ne possèdent pour tous meubles que des sofas ou divans qui régnent le long des murailles et qui servent ii la fois de sièges pour le jour et de lits pour la nuit. Encore ces commodités ne se trouvent-elles pas chez les gens pauvres, qui n'ont d'ordinaire que quelques nattes grossières ou quelques minces matelas de coton. Les maisons les plus somptueuses sont entretenues avec une grande propreté. Toutes les chambres sont parquetées et sont en outre couvertes de tapis. La maison tout entière est lavée avec un soin extrême au moins une fois par semaine. Il n'en est pas de même chez les gens de la classe inférieure ; n'ayant ni esclaves ni domestiques pour leur faire accomplir ces soins de propreté et trop indolents ])our y vaquer eux-mêmes, ils croupissent au milieu des ordures et d'une dégoûtante vermine: aussi la gale est-elle passée chez la plupart d'entre eux h l'état de mal héréditaire.

Quelle que soit la fortune du propriétaire, il y a toujours dans la maison un appartement à part pour les femmes. Les gens riches ont pour leur harem une maison séparée.

Nous avons dii ,, -^; les Tartares avaient peu de maladies ; cela est d'autant plus heureux que l'art de la médecine est chez eux h l'état d'enfance, sinon même entièrement inconnu : qu'on eu juge par le récit suivant, que nous empruntons ii un voyageur moderne :

« J'ai été témoin, dit M. Heuillv, de l'application du remède suivant. Le domestique d'un noble 'Ignare étant tombé de cheval s'était enfoncé deux côtes; son maître, qui se piquait sans doute de connaissances en médecine , le força à boire de l'eau de gruiui jusqu'à ce que son ventre fut enflé et tendu comme un tambour. 11 le mit au riz pour toute nourriture et continua ce régime pendant tout mou séjour, m'assurant que par ce moyen les côtes se remettraient d'elles-mêmes. Sans vouloir garantir l'eflicicité d'un remède aussi singulier, ajoute ce voyageur, je dois déclarer que le malade était infiniment mieux lors de mon départ. »

Avis à nos modernes Ilippocrates.

Si de la description de ce que nous pourrions en quelque sorte appeler les mœurs extérieures et physiques des Tartares de Crimée, nous passons à l'examen des particularités morales qui les distinguent, nous trouverons en eux des vertus et des qualités éminentes capables de compenser grandement des défauts qui appartiennent moins peut-être au génie de ce peuple primitif qu'à l'état de demibarbarie dont les circonstances ne leur ont point encore permis de sortir.

A'ous avons déjà eu plusieurs fois occasion de le dire, tous les Tartares de Crimée sont mahométans et par conséquent élevés dans les

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préjugés du fatalisme; autre cause efficace de l'immobilité dans laquelle ils sont demeurés pendant plusieurs siècles. Persuadés que tout est prédestiné, ils sont d'avance résignés à tout ce qui peut leur arriver. La maxime si vraie A ide-tui, le ciel t'aidera est cbez eux chose inconnue. Ils ont de tout temps compté et comptent encore sur le doigt de Dieu, et, croyant tous les efforts de l'homme impuissants à changer un seul mot de ce qui est écrit , ils se sont toujours dispensés d'en faire aucuns, et se sont laissé sans résistance entraîner au fil de l'eau. 1

Musulmans, mais moins fanatiques que les Turcs leurs coreligionnaires, ils ont toujours su, même au temps de leur domination, allier | une sorte de tolérance philosophique à la rigueur du Coran , et, loin l de faire peser un joug odieux sur les juifs et les chrétiens, ils les ont | constamment, traités avec douceur, autant peut-être, il est vrai, par politique que par humanité; car ils sentaient dans leur propre intérêt le besoin de ménager des hommes entre les mains desquels se trouvaient tout le commerce et toute l'industrie du pays.

On a souvent reproché aux Tartares leur cruauté et leur esprit de rapine; on a eu raison sans doute; cependant on n'a peut-être pas assez réfléchi, à leur décharge, qu'ils ne les eserçaient qu'envers les étrangers, et que, par un préjugé qu'ont partagé avec eux toutes les nations de l'antiquité, tout étranger était réputé ennemi. Les Romains eux-mêmes, qui portèrent si haut la civilisation, n'avaient qu'un même mot pour désigner l'un et l'autre. Par compensation à cette haine féroce de l'étranger, il régnait et il règne encore chez les Tartares de Crimée, à l'intérieur de la société, une bonne foi, un désintéressement, une hospitalité et une générosité qui feraient honneur aux hommes les plus civilisés.

Chez ce peuple que sa cruauté dans la guerre faisait à bon droit redouter de tous ses voisins, la porte de chaque demeure ne se ferme jamais devant le voyageur, et tout, depuis le lit jusqu'à la table, se partage de bon cœur avec l'hôte du foyer. Les crimes y sont rares, et l'on peut parcourir tout le pays avec la plus grande sûreté.

La bienfaisance est une de leurs vertus dominantes. La loi de leur prophète, d'accord en cela avec leur humanité naturelle, leur en impose l'obligation. Dans un intérêt plus noble et plus élevé que celui des récompenses terrestres, il n'est pas rare de voir de riches Tartares sacrifier une partie de leur fortune à des fondations et à des a-uvres de piété qui toutes ont pour objet la consolation des malheureux et le soulagement des pauvres. Aulant on les voit fiers et cruels les armes à la main, et surtout dans l'ivresse du succès, autant ils s'abandonnent aux heureuses impulsions de la nature dans le calme de la paix. Rendus alors à leur vie privée, ils ne tardent pas h reprendre leur caractère humain et bienfaisant.

Indépendamment des biens-fonds et des revenus perpétuels consacrés par la munificence des princes et par la libéralité des particuliers à la subsistance des malheureux dans toutes les villes de quelque importance, il est peu de Tartares un peu aisés qui ne se fassent un devoir de distribuer fréquemment des aumônes aux pauvres de leur religion. Dans toutes les classes de la nation, les pères et mères, les parents, les tuteurs, donnent aux enfants l'exemple de la bienfaisance et les y accoutument de bonne heure.

Cette charité, plus généreuse que bien entendue, est poussée à un tel point, qu'elle devient souvent la source d'une infinité d'abus. Elle entretient dans la paresse et dans les vices honteux qui en sont la suite une foule de mendiants qui infestent tout le pays. Dans les villes, les avenues des maisons riches sont toujours bordées à droite et à gauche d'une double haie de ces malheureux qui, sans lasser la charité des citoyens, font la honte de l'administration.

La bienfaisance s'exerce même jusque sur les animaux, personne ne se permet de les maltraiter sans raison; si même le propriétaire d'un cheval, d'un mulet, d'un chameau en fait un usage immodéré, le magistrat a droit d'intervenir en faveur de l'animal et de le placer sous l'égide de lois protectrices que dans ces derniers temps les nations les plus civilisées de l'Occident ont eu le bon esprit d'emprunter à ce peuple ii demi barbare.

La polygamie, quoique autorisée par les lois civiles et religieuses, est peu en usage chez les Tartares, quelques nobles fort riches se permettent seuls d'avoir deux femmes.

La vie des femmes tartares est aussi simple que modeste et réservée : l'éducation des enfants et les soins du ménage font tout leur bonheur. Sans distraction extérieure, presque toujours renfermées dans l'intérieur du harem, elles savent cliercher leurs plaisirs dans le travail, et quels que soient leur fortune et leur rang occupent une fjrande partie de leurs journées h filer, à coudre et à broder. Toutes les mères nourrissent elles-mêmes leurs enfants. Le chagrin le plus violent qu'elles puissent éprouver, c'est lorsque la nature ou la force des circonstances les obligea les confier aux soins mercenaires d'une autre femme. Dans ce cas même, elles ne les font jamais sortir de la maison paternelle; c'est toujours sous leurs yeux qu'ils sont soignés, nourris et élevés.

Dans celte nation, rien de plus heureux que l'état de nourrice, ce sont pour la jilupnrt de jeune;-, esclaves qui «lès le premier jour obtiennent leur affranchissement. On a pour elles les plus grandes attentions, parce qu'on les regarde alors comme incorporées à la famille. Les mères partagent avec elles tous les soins que la nature et

la raison exigent en faveur des enfants. Ceux-ci restent communément emmaillottés jusqu'à l'âge de huit ou dix mois, et on ne les sèvre ordinairement que lorsqu'ils en ont douze ou quatorze. Un berceau est destiné à chaque enfant, c'est là qu'on l'endort et qu'on le tient même pendant une grande partie du jour. Ces berceaux sont plus ou moins arlisteraent travaillés; la tendre sollicitude des jeunes mères les entretient toujours en état de propreté et même de parure. Dans les maisons opulentes , ils sont garnis de nacre de perles et de lames d'argent.

L'éducation des enfants se fait dans la maison paternelle, car il n'y a chez les Tartares, non plus que chez les autres mahométans, de pensionnats ni pour les garçons ni pour les filles, seulement quelques écoles où les élèves ne passent qu'une petite partie de la journée. Les filles de tout état sont élevées dans le sein même de la famille, elles n'ont ni maîtres ni instituteurs. La danse ni la musique n'entrent point dans l'éducation, qui du reste est généralement fort négligée, ainsi que nous aurons bientôt occasion de le dire. Le catéchisme et les préceptes de morale sont les seuls objets d'instruction pour les filles, et d'ordinaire c'est la mère ou une parente, ou même les femmes esclaves les plus instruites qui s'acquittent de ce soin. Quelques-unes apprennent à lire, mais il est rare qu'on pousse leur éducation jusqu'à leur enseigner à écrire.

Ces premiers soins qu'on donne aux filles sont suivis de ceux qu'entraîne leur établissement; les mères s'en occupent de trèsbonne heure. Comme dans un pays oit les jeunes gens des deux sexes vivent absolument séparés les uns des autres il ne peut être question que de mariages de convenance, les unions sont toujours ménagées pa r les parents des deux parties. Les filles sont ordinairement promises très-jeunes, à l'âge de trois ou quatre ans, et à peine elles en ont douze ou quatorze qu'elles reçoivent la bénédiction nupliale. Dans aucun cas le nouvel époux ne peut voir sa femme qu'après la cérémonie. Jamais la fille ni aucune femme n'assiste à la solennité du mariage. Il se fait par procureur, et les parents des deux maisons signent le contrat avec l'iman de la mosquée en présence de quatre amis qui sen'cnt de témoins. Les noces se célèbrent dans les deux familles avec une gaieté qui n'a rien de bruyant. Les deux sexes ne se trouvent jamais ensemble, même à l'occasion de ces réjouissances de famille.

Cette sollicitude des parents pour l'établissement de leurs filles ne se borne pas au premier mariage. Sont-elles veuves ou répudiées, ils se croient plus obligés que jamais de leur rechercher un nouveau mari, à moins qu'elles ne soient déjà d'un âge avancé.

A l'époque oii les Tartares de Crimée étaient encore maîtres chez eux et s'administraient par leurs propres magistrats, ce n'était jamais que pour des intérêts majeurs de famille qu'une femme osait se présenter chez un juge ou chez quelque autre officier en place, encore n'étaient-ce la plupart du temps que des veuves ou des femmes d'un certain âge. Elles n'avaient pas besoin de demander audience , encore moins de se faire annoncer. Dès qu'elles se présentaient on les conduisait devant le juge, auquel elles expliquaient publiquement le motif de leur visite. S'il arrivait que le magistrat fût seul , les convenances exigeaient que les domestiques se tinssent vers la porte, rangés en file, comme pour être témoins de ce tête-à-tête.

La supériorité que le sexe masculin affiche sur l'autre se montre chez les Tartares dans toutes les circonstances et dans toutes les habitudes de la vie; ils ignorent complètement cette galanterie qui chez nous commande pour les femmes tant de respect et de déférence, et il faut qu'une femme soit d'un rang bien distingué pour qu'un magistrat lartare qui la reçoit se lève et l'invite à s'asseoir sur le sofa; et s'il se décide à le faire, ce n'est jamais par égard pour la femme, mais seulement en considération du rang et de la dignité du mari. Les femmes que la nécessité conduit ainsi en présence d'un magistrat se tiennent ordinairement debout, et vont même, sans que la délicatesse en souffre, jusqu'à lui baiser la main ou la robe avec un air de respect et de profonde humilité. Quoiqu'elles soient toujours voilées, ceux qui les reçoivent fixent rarement les yeux sur elles, et ils croiraient faire outrage à leurs maris en ne conser\-ant pa» dans leurs rapports la plus grande bienséance et la plus sévère retenue.

La sévérité des mœurs est telle à l'égard des femmes, que celle d'en» tre elles qui donne prise au moindre soupçon devient par cela mêmt l'objet du mépris et de la réprobation universels. Le plus léger douU qui s'élève sur la vertu d'une femme suffit pour couvrir d'opprobre le mari et toute la famille. Les voisins et tous les habitants du quartier s'en croient en quelque sorte déshonorés également, aussi ont-il» droit de faire surveiller la maison suspecte et même d'exiger que la garde , accompagnée d'un iman, la force et y fasse des perquisitions, bans ce cas, la présence d'un étranger dans le harem suffit pour justifier le soupçon : on arrête le coupable, et la femme est conduite chez l'iman jusqu'à ce que le mari, le père, le tuteur ou le magistrat ait prononcé sur son sort. L'homme est puni suivant les lois; et quand même les preuves ne seraient ])as suffisantes pour le condamner juridiquement, il ne recouvre sa liberté que par le sacrifice d'une partie de sa fortune et le plus souvent par la perte entière de sa considération.

fl.

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IS'c nous rtoniiniis pas après cela si dans un pays comme le nôtre, où les femmes loul les mœurs et l'opinion publique , les Tarlares ont (le tout temps passé pour des barbares; nous aurons plus loin l'occasion de rapprocher de ce tableau celui des moeurs des Russes, qui se piquent de ci ilisation, et nous verrons de quel côté doit pencher la préférence.

Le respect des femmes tartarcs pour leurs maris n'est égalé que par celui des enfants envers les auteurs de leurs jours. Ce n'est jamais que les yeux baissés, les mains jointes sur la poitrine et dans l'attitude la plus humble qu'un l'ils se présente devant son père; en aucun temps, et quelque soit son âge, il ne se permet de s'asseoir devant lui sans en avoir reçu l'ordre.

Dans les grandes fêtes comme dans les importantes circonstances de la vie, les enfants ne manquent jamais, en baisant la main de leur père, de leur mère, de leur aïeul, de leur oncle, de demander leur bénédiction. Tous y attachent la plus haute idée de bonheur : de cette persuasion résulte en eux un sentiment contraire lorsque, par leur inconduite, ils se voient menacés de la malédiction de leurs parents. L'homme le plus immoral et le plus irréligieux tremble d'attirer sur sa personne les anathèmes de ceux auxquels il doit le jour.

Jamais un père de famille ne se lève devant un enfant, un neveu ou un autre descendant , ni un homme d'un certain rang pour recevoir celui qui lui est inférieur en grade. Les personnages d'importance gardent ordinairement chez eux l'angle du sofa , et ne se lèvent que pour les personnes auxquelles leur condition donne droit de se placer à leur côté. Il est dans les convenances, lorsqu'un Tartare se présente chez quelque personne d'un rang distingué , d'être enveloppé <lans sa robe et d'avoir les mains couvertes avec le bout des manches. La manière de s'asseoir est également prescrite et déterminée par les règles d'une habitude constante : la méthode la plus généralement adoptée est de se mettre sur les genoux en se reposant sur les talons, ou de se tenir les jambes croisées et repliées l'une sur l'autre, à la manière de nos tailleurs.

Les Tartares n'attendent jamais qu'on les salue, et tous s'empresà l'envi de se prévenir les uns les autres quand ils se rencontrent entre amis. Malgré ces habitudes de politesse, qui sont générales, les Tartares, et particulièrement ceux d'un rang élevé, ont un certain air de dignité et même de hauteur.

L'instruction des Tarlares est en général fort incomplète : essentiellement guerriers jusqu'au jour de leur asservissement, ils regardaient l'étude comme indigne de captiver l'esprit, et portaient l'indifférence sur ce point à un degré tel , qu'il y a quelques années à peine beaucoup, et des plus haut placés d'entre eux, ignoraient jusqu'à l'art de signer leur nom, et se content;iient, comme nos seigneurs au moyen âge, de tracer une croix grossière au bas des actes oii ils étaient appelés à figurer. Depuis quelque temps la paix dans laquelle ils vivent leur a fait apprécier davantage le prix d'une instruction trop longtemps dédaignée, et le nombre de ceux qui ne savent point écrire devient chez eux de plus en plus restreint. L'instruction i)rimaire se répand même à ce point qu'il n'y a pas de village qui ne possède son école fréquentée par tous les jeunes garçons du voisinage. Le mode d'enseignement de la lecture est assez remarquable pour qu'on le note en passant. Tous les jeunes écoliers sont réunis dans une salle commune: l'enfant le plus âgé ou le plus habile commence à haute voix une lecture qui est toujours de quelque copie manuscrite du Coran; les condisciples du lecteur, accroupis suivant l'usage du pays sur de petits bancs peu élevés, accompagnent de leurs voix et marquent la mesure en remuant la tête. Quand cette première lecture est finie, un second élève la recommence et les autres continuent à l'accomiiagner de leur psalmodie; cela dure jiisqu'a ce que chaque élève ait lu le passage à son tour. On finit d'ordinaire par le plus faible. Cette méthode a l'avantage, en même temps qu'elle apprend à lire, de graver dans la mémoire des jeunes gens les passages du livre saint que tout bon musulman doit savoir par coeur.

La science des Tarlares de Crimée en agriculture n'est guère plus avancée que leur instruction littéraire, leur paresse notoire leur ayant toujours fait négliger cette source première de toute ricliesse et de tout bien-être. Cette contrée, qui fournissait autrefois aux besoins de la Grèce, peut a peine maintenant suffire à la nourriture du petit nombre d'habitants qui lui restent. Le terrain est toujours, dans certaines parties, d'une fertilité admirable, mais la négligence des cultivateurs et les mauvais procédés qu'ils emploient lui peruietteut à peine de rendre la cinquième partie de ce qu'il est susceptible de produire.

La charrue dont se servent les Tartarcs est un instrument à deux roues du travail le plus grossier. Ils y attellent, suivant la nature du sol, deux, trois et même quatre paires de bœufs. An lieu de herse ils se servent de longues branches d'épine assujetties entro deux bois transversaux sur lesquelles ils posent quelques pierres ; les habitants des montages emploient des buffles, dont la force prodigieuse est indispensable pour un labour aussi pénible que l'est celui de ces contrées. Dans ces régions élevées la nature pierreuse du sol ne permet pas au cultivateur de se servir de la grande charrue tartare à deux chevaux, mais seulement d'un croc avec un soc en forme de lame assujetti presque horizoulalcment U son bois et dirigé par un long

levier de frêne ; à ce bois, qui a sur le côté deux rarloircs ou râteaux, est attaché un timon double du levier.

L'ensemencement des terres est loin de donner lieu, comme chez nous, à plusieurs façons successives. Les choses se pratiquent beaucoup plus simplement. L'homme qui laboure marche en avant. Derrière lui vient le semeur. Celui qui herse ferme la marche, de telle sorte que dans le même quart d'heure un sillon se trouve labouré, semé et hersé. Si l'on parlait à nos laboureurs d'une pareille culture, ils ne manqueraient pas de rire, et ils auraient raison, quoiqu'il vrai dire cependant le peu d'épaisseur de la couche végétale en plusieurs endroits ne permette pas toujours de creuser le sol aussi profondément qu'on le fait dans nos campagnes. Mais cette raison est beaucoup moins déterminante pour les Tartares que la crainte du travail auquel les condamnerait une culture moins superficielle; dans les années de sécheresse ces labours trop légers, puisqu'ils n'ont qu'un pouce ou deux de profondeur, sont la cause des plus mauvaises récoltes.

La méthode usitée en Crimée pour séparer le grain de la paille est aussi primitive que celle employée pour le faire pousser. On ne bat pas le blé, on se contente de le faire fouler aux pieds des chevaux. Pour cet effet on choisit un emplacement, circulaire que l'on arrose après qu'il a été aplani et purgé des pierres qui pouvaient s'y trouver ; ensuite on le couvre de paille menue. Au milieu de ce cercle on plante un poteau. Aussitôt que la terre est un peu desséchée, on fait fouler la place par des chevaux que l'on attache par une longe au poteau. Ils décrivent de cette manière une ligne spirale jusqu'il ce que la corde soit entièrement roulée sur le poteau. Pour dérouler cette corde , on fait tourner les chevaux dans le sens opposé, et on répète cette opération jusqu'il ce que la paille hachée fasse corps avec la terre et que toute l'aire soit bien battue et ferme. Les gerbes destinées ii être foulées sont déliées et répandues en cercle autour du poteau; après quoi on les fait piétiner aux chevaux de la manière que nous venons de décrire.

Les vins sont à l'heure qu'il est un des produits les plus importants de la Crimée; c'est aux Grecs qu'on est redevable d'y avoir introduit la culture de la vigne; les Génois la propagèrent dans la partie du pays dont ils étaient les maîtres. Les bords de l'Aima, de la Kateha et du Belbeck donnent d'assez bon vin quoique d'une qualité inférieure ii celui des vignobles du versant méridional, et particulièrement de Soudagh et de Kooz. La culture de la vigne n'est point aussi soignée par les Tartares qu'elle pourrait l'être , ils n'ont point cherché les moyens de renouveler leurs plans se contentant de marcotter les vieux ceps qui ne produisent plus. La nécessité des arrosements et la sécheresse ordinaire aux lieux élevés ont fait planter la vigne dans les vallons, quoique le vin n'y soit pas ii beaucoup près d'une aussi bonne qualité que celui que donnent les montagnes. Les différentes espèces de raisin mûrissent depuis la mi-août jusqu'il la mi-octobre. Elles sont très-variées et diffèrent entre elles tant par la couleur et la forme des grains que par la qualité des vins qu'elles fournissent. Les blancs sont généralement d'une nature supérieure et ont plus de feu que les rouges. Ceux de Soudagh et de Kooz approchent beaucoup pour la bonté et la chaleur de quelques vins de la basse Hongrie.

Les grands seigneurs russes propriétaires de terres en Crimée, qui se sont longtemps flattés de l'espoir de boire du bourgogne et du Champagne de leur propre cru, n'ont rien négligé pour arriver ii ce résultat. Ils ont fait venir ii grands frais des plans de nos vignobles de France qu'ils ont fait accompagner par des vignerons du même pays. Mais jusqu'il présent leur attente n'a point encore été réalisée. Ces plans exotiques ne se naturalisent qu'avec peine sur le sol de la Crimée. Peut-être que plus tard ce pays verra ses produits rivaliser avec nos meilleurs crus; mais à cette époque, si l'avenir ne vient pas donner un démenti au présent , il est permis de croire que le Champagne et le bourgogne que pourront produire les vignes de la Crimée ne seront pas bus par ceux qui les ont plantées.

Les Tartares ne se sont presque jamais occupés de commerce, leurs inclinations s'y opposant; et ce fut de tout temps par les étrangers que s'effectuèrent les transactions commerciales de la presqu'île. D'abord ce furent les Génois , puis les Grecs et les Arméniens. JN'ous avons dit quel fut le sort des colonies génoises et comment leur domination fut remplacée par celle des Turcs. Les Arméniens et les Grecs se sont vus ensuite forcés d'émigrer devant les rigueurs des décrets du gouvernement russe. Depuis cette proscription impolitique et qui fut il la Crimée ce que la révocation de l'édit de liantes fut à la France, ce pays a perdu presque toute son industrie. Les émigrants ont emporté avec eux le secret de plusieurs métiers qui n'ont point cherché a se relever par suite du peu de besoins des Tartares. Quelques fabriques de feutres, d'autres de maroquins, auxquels on donne la couleur rouge et jaune , des tanneries et quelques boutiques de coutellerie sont ii peu près les seules branches de l'industrie des Tarlares. Les montagnards s'occupent presque exclusivement du charronnage; le travail qui sort de leurs mains est grossier et imparfait.

Avant de quitter les Tartares pour passer aux Russes leurs oppresseurs , il convioiit de dire quelques mots de deux pcu])ladcs errantes

III5TOIKE DE LA CKIMEE.

auxquelles la lolér.uice des anciens dominateurs de la Crimée avait ouvert un rcl'uije qu'il y a quelques siècles à peine tant de nations jilus civilisées leur refusaient opiniâtrement : nous voulons parler des Juifs et des Bohémiens.

Les Juifs se livrent en Crimée, comme dans tout l'Orient, au petit conimercc et à la banque; plusieurs d'entre eux sous des apparences misérables cachent une grande fortune. Grâce à la tolérance des Tartarcs , ces pauvres persécutés du monde entier, ces malheureux si bien personnifiés parla poétique création d'Abasverus, ont trouvé moyen de faire en Crimée ce qu'ils n'ont pu réaliser nulle part ailleurs : ils y ont fondé une petite colonie où sous la protection des lois qui défendent tous les autres citoyens ils pratiquent les usages et la foi qu'ils ont importés à travers les peuples et les siècles de la grande ville livrée aux flammes par les soldats de Titus.

C'est dans les murs de Uscboufout-Kalé que prospère cette petite colonie. Le premier voyageur qui ait signalé son existence est l'Anglais Clarkc. professeur à l'université de Cambridge, qui parcourait la Crimée dans les dernières années du siècle dernier. La manière dont il rend compte de sa visite aux habitants de Dscboufout-Kalé est trop atlrayante pour que je me croie permis d'y ajouter ou d'en retrancher un seul mot. Je me bornerai h traduire :

(1 Nous continuâmes d'avancer, dit le voyageur anglais dans le cours de son récit, vers le bord d'une jicnte très-escarpée, et nous aperçûmes sur la cime les murailles de Dscboufout-Kalé. Dans un enfoncement il droite on distingue le cimetière ou le champ de mort (ks Juifs Kaiaïtes. Rien de plus propre que ce lieu à inspirer de pieuses iiiédiiations. C'est un beau bosquet qui remplit un vide entre les rochers et qu'obscurcit l'ombre d'arbres élevés et de rochers saillants. Un sentier tortueux conduit au milieu de ce théâtre solennel de la destruction. De grands tombeaux en marbre blanc forment un contraste singulier avec la verdure du feuillage. Plusieurs femmes en voiles blancs olIVaicnt alors de pieuses lamentations sur les sépultures. Aux approches de la nuit ou le matin une visite aux tombeaux des personnes qui leur furent chères et que la mort leur a ravies est peut-être la seule promenade que se permettent les femmes juives ; rarement elles quittent leurs maisons, et sous ce rapport leurs usages sont les mêmes que ceux des Tartares et des Turcs. Si la croyance oii sont ces peuples que les âmes des morts planent sans cesse audessus de leurs anciennes demeures terrestres, et qu'elles entrent en communication avec les vivants , pouvait être admise par les fidèles de la religion de Jésus-Christ, il serait impossible de diriger l'esprit humain vers quelque exercice plus consolant ou d'une plus sublime sensibilité. Je ne vis jamais des mahométans ou des Juifs remplir ce pieux devoir sans éprouver quelque chose de très- semblable au désir de partager au moins un moment axec eux cet article de leur foi.

M La rampe qui conduit du cimetière à la forteresse, quoique courte, est si roide, que nous fûmes obligés de descendre de cheval et d'escalader la porte d'entrée. Quelques esclaves cependant employés à faire transporter de l'eau h dos d'âne nous précédaient. La source où ils la puisaient se voit au bas du défilé : c'est un réservoir très-vaste taillé dans les rochers supérieurs et préparé pour l'usage de la colonie. Dès que nous eûmes franchi l'entrée diflicilc de Dscboufout-Kalé et que nous fûmes dans la ville, -nous rencontrâmes plusieurs habitants. Le colonel Dunant, qui m'accompagnait, ayant demandé un des principaux juifs de la ville qu'il connaissait, on nous conduisit aussitôt à sa maison : nous le trouvâmes à midi dormant sur un divan. 11 se leva pour nous recevoir et nous présenta des rafraîchissements et diverses sortes de confitures, entre autres des feuilles de rose conservées et des noix scclics ; il nous offrit aussi des ceufs, du fromage, des pâtés froids et de l'eau-de-vic. Il envoya iiiviler le rabbin ;i se réunir à nous : un moment après nous le vîmes paraître. Cet homme était très-estimé de tous les hahitanis, et avec juste raison : il paraissait parfaitement instruil. il avait autrefois subi avec beaucoup d'honneur h Pétcrsbouig nu examen public par ordre exprès de l'impératrice Catherine. Son entretien nous intéressa vivement. Nous fûmes également frappés de la vue de cet établissement Israélite, le seul peut-être sur la terre oii ce peuple existe séparé du reste du genre humain dans le libre exercice de ses anciens usages et de ses habitudes particulières. La ville contient environ douze cents personnes des deux sexes et n'a pas plus de deux cents maisons. Les Tartares possédaient ici un superbe mausolée érigé pour la fille d'un de leurs khans : il est aujourd'hui tombé en ruine. La prineii>ale partie de chaque habitation appartient aux femrues; mais tout maître de maison a un aiipartcment particulier où il dort , fume et reçoit ses amis. La chambre dans laquelle on nous admit était de cette espèce. Nous y vîmes un très-grand nombre de manuscrits, plusieurs de la main de notre hôte, d'autres de celle de ses enfants, et tous nous parurent écrits on très-beaux caractères liébraïques. Les juifs de cette colonie regardent comme un acte de piété le soin de transcrire soit la Bible, soit les volumineux commentaires sur son texte an moins une fois dans leur vie. Toutes les copies manuscrites de l'Ancien Testament existant .i Dschoufout-Kalé commencent au livre de Josiié, et même les jilus ancieiines ne contiennent pas le I'enlateui|iic : cette partie de la Bible se conserve i« jiart et seulement dans une version imprimée ii l'usage des écoles. Dans

les synagogues, à l'exception des livres de Moïse, tout est manuscrit. Le rabbin me demanda si nous avions en Angleterre des juifs de la secte karaïtc ; je ne ])us répondre à celle question. Il me dit que quelques personnes de cette secte vivaient en Hollande. Je crois cependant que comme secte elle est très-peu nombreuse. Ces juifs s'appellent karaïtes. L'étymologie du nom n'a rien de certain. La dilïérencc entre leur croyance et celle des Hébreux en général, d'après ce que nous apprîmes du rabbin, consiste dans le rejet du 'Talmud , dans le mépris de toute espèce de tradition, de tout écrit ou sentitiment r.ibbinique, de toute interprétation marginale dans le texte de l'Ecriture et dans l'usage de prendre pour règle de leur croyance la lettre simple de la loi. Ils prétendent posséder le texte le plus pur de l'Ancien Testament.

)) Le caractère des juifs karaïtes est entièrement opposé à celui qu'on attribue en général à leurs frères dans d'autres pays : ils sont cxenqils de reproche ; leur honnêteté passe même en proverbe dans toute la Crimée , et l'on regarde dans ce pays leur parole comme équivalant à un billet. Ces juifs s'adonnent au commerce ou aux manufactures. Nous fûmes surpris de voir vendre dans les rues de la ville des feuilles de vigne, particulièrement dans un pays où elles pourraient se recucilliren si grande abondance; mais cet article est très-recherché pour la cuisine. Les habitants de Dschoufout-Kalé enveloppent leurs hachis dans ces feuilles, et les servent sur la table en forme de saucisses. Ils observent leurs fêtes avec la plus scrupuleuse rigueur, se privent même de tabac et évitent de fumer pendant vingt-quatre heures de suite. Dès les temps les plus reculés de l'histoire juive cette secte s'est séparée de la tige principale, si toutefois l'on s'en rapporte au témoignage des Karaïtes, et l'on ne doit pas aujouter foi à ce que disent d'eux les rabbins des autres sectes, qui tous les ont en horreur. Ainsi, d'après cette observation, on évitera d'admettre implicitement les relations de Léon de Modène, rabbin de Venise. Le schisme des Karaïtes passe pour remonter au retour même de la captivité de Babylone. Ils apporlciil un soin tout particulier .à l'éducation des enfants, qu'ils instruisent publiquement dans les synagogues. Les Tartares ont à cet égard le même usage. Le jour j'entrais rarement dans un village tartare sans voir les enfants assemblés en quelque lieu public pour y recevoir l'enseignement des personnes chargées de surveiller leur éducation : ils récitaient à haute voix des passages du Coran ou étaient occupés à transcrire des versions manuscrites placées devant eux. L'habillement des Karaïtes diffère peu de celui des Tartares. Tous, quelque âge qu'ils aient, laissent croître leur barbe, au lieu que parmi les Tartares la barbe est une distinction d'âge : les jeunes gens portent seulement des moustaches. Les Karaïtes se servent aussi d'un bonnet de feutre haut et épais garni de laine : il est fort pesant et tient la tête très-chaude. Les Turcs et les Arméniens font souvent de même, et dans les climats méridionaux cette précaution semble être un préservatif contre les suites dangereuses qui résulteraient d'une transpiration interrompue. »

Les cérémonies singulières que ces juifs pratiquent ,i l'occasion des mariages méritent une courte description : deux ou trois jours axant les noces les voisins et les amis du couple fiancé se réunissent et témoignent leur joie en se livrant ii toutes sortes de danses et de jeux. Le jour du mariage la jeune fille accompagnée de ses parents et du rabbin est conduite les yeux bandés ii la rivière. Là des femmes toutes nues la déshabillent, et lorsqu'elle n'a plus sur elle d'autre voile que le mouchoir qui lui couvre les yeux on la plonge trois fois dans la rivière. On la rhabille ensuite et on la reconduit, les yeux toujours couverts comme auparavant, à la maison de ses parents eu chantant et en dansant au bruit des instruments de musique. Dans la soirée la nouvelle épouse est conduite a son mari; mais pemUnt tout le temps de la fêle elle ne cesse pas d'avoir les yeux bandés.

Les troupes de Bohémiens se renconlrenl très-fré(picmmcnt sui le sol de la (Crimée. Celle race nomade, qu'on voit errante par toute la terre, semble affectionner d'une façon toute particulière les steppes et les moulagues de la Chersonèse;'la raison de cette prédilection est toute simple, c'est que dans ces lieux à moitié sauvages et presque .^fctis maîtres ils peuvent arrêter leurs chevaux et leurs chariots, et dresser leurs villes de toile sans eraiule que iicrsoniie s'imagine de venir ies troubler dans leurs jouissances et dans leur liberté. Rien de pittoresque comme ras])ect d'un campement de ces éternels voyageur»! là tout est confondu et pêle-mêle, hommes, femmes, filles, vieillards, enfants, chiens et chevaux, car ces hommes au teint de cuivre, à l'œil noir, aux cheveux crépus, au langage étrange, dont la peau se durcit au travers des trous d'un vieux manteau, traversent le monde en traînant après eux leurs familles, faisant argent de tout, vendant, selon les lieux, leurs poignards ou leurs chants, leurs poisons ou leurs filles; mais ne repassant jamais par les lieux qu'ils ont une fois visités. Derniers débris de quelque peuple antique dont l'origine se perd dans la nuit des temps , repoussés avec dédain par chaque nalion ils se sont, de leur autorité privée et dans leur impossibilité d'avoir une patrie, faits et constitués citoyens du monde entier, qu'ils parcourent sans repos dans tous les sens, tout en continuant de lui demeurer complètement étrangers. La source de ce fleuve aux mille branches, aussi mystérieuse que celles du Nil , n'a pas moins que ce» dernières rais à contribution la patience des savants. Bien des sys-

IIISÏOIKE DE LA GRIMEE.

tèmcs ont clé bùlis sur ces parias Je l'univers : les uns les font sor- -tir de Tbcbes l'Egypliennc, la ville divine aux cent portes; les autres retrouvent eu eux uue tribu perdue du peuple juif; d'autres s'obstinent à les rattacher à l'Inde, ce vieux tronc où pend toute racine- d'autres... Jlais qu'importent aux boUéinieus l'intérêt scientifique qu'ils in.ipircnt! sans doute iiiciae qu'ils l'ignorent, et en tout cas ne s'en inquiètent guère. Faisons comme eux, laissons à d'autres plus érudits le soin de débrouiller ces problèmes obscurs , et qu'il nous sulliàc, après avoir constaté que les bobéuiiens sont eu Crimée ce qu'on les trouve sur les autres points du globe, de faire remarquer qu'il y a des contrées qui semblent prédestinées, et que la péninsule, ajircs avoir successivement reçu dans son sein tous les barbares du monde, demeure encore la terre de prédilection des hommes qui vivent le plus en dehors de toute civilisation et de toute société.

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