‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 4 sur 235 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Changements survenjs dans l'état politique de l'Europe depuis le congrès do Vienne et le traité do Paris. — Modification des id<*es. — Conquêtes de qiiaraiiie ans de paix. — La civilisation s'arrétora-t-elle? — Hul multiple de la

Russie. PiTils do la situation. .— intérêt qui s'attache à la guerre actuelle.

— L'amiral Hamelin. — L'amiral Dundas. — Le marcclial Saint-Arnaud. — Lord Raglan.

Kncorc une fois les nations du nord et de l'occident de l'Eiirupo marchent vers l'Orient; elles s'avancent de ce côté pur deux roules, non point unies dans une pensée commune, mais divisées en deux camps. C'est dans les plaines qui entourent le Pont-Euxin, sur les bords des fleuves qui se déversent dans cette mer, sur les montagnes qui les premières saluent le soleil, que les nations venues du Nord cl de l'Occident, comme des chevaliers accourus de loin à un rendez-vous de bataille, vont engager une lutte terrible. Pour l'une d'elle il s'agit de la conquête d'un monde; pour les autres, de leur propre salut.

Spectacle plein d'intérêt que celui d'un empire lentement démembré, enveloppé, cerné, enserré presque de toutes parts par un ennemi infatigable, résistant avec courage, rappelant sa vieille énergie, retrouvant dans les souvenirs du passé la force de se défendre, ralliant tous ses peuples dans un suprême effort, et voyant tout ii coup, par le seul point qu'il a gardé libre, deux nations venir h son aide a travers les mers, en même temps qu'elles attaquent son ennemi sur les frontières opposées de son empire.

Ces deux nations n'ont pas voulu que l'ennemi commun pût choisir seul son champ de bataille, son aire dès longtemps préparée, les roules qu'il a déjà parcourues, qu'il put combiner tous ses moyens d'attaque contre des places qu il a déjii investies, contre des citadelles dont il connaît les points les plus faibles, dont il sait les moyens de défense, les ressources. La guerre était circonscrite au terrain de leur allié, par une habile diversion elles la portent sur le terrain de l'ennemi; elles s'avancent vers sa capitale qui, depuis un siècle et demi qu'elle existe, n'a jamais vu leurs vaisseaux de guerre, elles essayent de frapper leur adversaire au cœur, et une lutte i;igantesque éclate à la fois dans les glaces du ]\ord et sur les chauds rivages de l'Asie, dans deux mers éloignées l'une de l'autre, aux portes de deux capitales que six cents lieues séparent.

Moment solennel et terrible oîi se joue la destinée des peuples! Depuis le jour oii le congrès de Vienne et le traité de Paris démembrèrent la France dont la grandeur et la puissance effrayaient les nations rivales, de son manteau déchiré taillèrent dix manteaux de roi, et réglèrent l'état politique de l'Europe, quelques changements sont survenus. Au nord, la Hollande s'est vu amoindrir par la jierle de la Belgique érigée en royaume; au sud, la Turquie s'est vu arracher ses provinces par la constitution d'un Etat grec, ombre affublée d'un beau nom qu'elle n'a pas la force de porter, résultat d'un clan généreux de deux puissances prises dans une intrigue russe; elle a perdu encore sur les Etats moldo-valaques une souveraineté ]irimée bien par un protectorat, aujourd'hui détruite en fait par l'invasion.

A l'est, le royaume nominal de Pologne s'est fondu dans la grande unité moscovite; sans acquérir plus de force, le czar a fait disparaître la vice-royauté, dernière consolation laissée à une portion d'un peuple détruit, partagé; l'ombre de nationalité qui planait encore sur le tombeau des Jagellons et ralliait ses fds s'est abîmée dans le sang.

Enfin, la petite republique de Cracovie a été incorporée à l'AutricKc, après avoir été occupée par trois puissances, sous prétexte qu'un Etat de cent vingt mille âmes, qui avait une armée de trois cent cinquante hommes , était un danger pour trois grandes nations, et en réalité pour renverser tout ce qui restait debout de l'ancienne Pologne. La porte de Saint-Floriaii , la seule qui restât de sa vieille enceinte, est aujourd'hui gardée par des soMats autrichiens, et le tertre élevé a la mémoire de Kociusko n'est plus qu'un monument séditieux en I ce qu'il rappelle une illustration et des souvenirs de luttes glorieuses j à un peuple vaincu.

I A part ces modifications, malgré le froissement des nationalités et le bris des intérêts subordonnés à une froide politique , malgré les douleurs imposées aux peuples forcés de changer de nom et de lois, perdant leurs vieux souvenirs, distribues entre les vainqueurs comme des troupeaux entre des héritiers, dont les âmes, comptées comme des têtes de bétail, ont été partagées pour établir un prétendu équilibre, l'Europe se retrouve après quarante ans, sous le rapport du territoire assigné à cli:'(pir peuple, telle q'ic l'a faite la Sainte-Alliance.

Longtemps après avoir défiiciié \in bnis, le laboureur trouve au

fond du sillon des racines qui arrêtent sa cliarruc; longtemps ajjrcs avoir succombé sous la force, un peuple garde vives et |)rofoiuies la mémoire du passé, l'espérance dans l'avenir. Durant ces quarante ans, des nationalités détruites, étouffées, ont fait des efforts pour revivre, pour se constituer de nouveau; mouvements généreux de peuples opprimés, qui ont produit de longues commotions et qui n'ont pas toujours été couronnés de succès. Chez les peuples (|ui n'avaient pas le joug de l'étranger ii briser, les deux principes qui gouvernent les sociétés se sont livré de rudes batailles; ainsi, au nom de la nationalité, au nom de la liberté, au nom du despotisme, la Turquie, l'Italie, l'AlIcMiagne, la France, l'Espagne, le Portugal, la Russie, ont été ensanglantés par des révolutions ou des tentatives de révolution.

La France a chassé deux monarchies, elle a fait ou subi des changements notables dans ses lois politiques, et malgré ces modifications, rien n'a été changé dans ses relations extérieures et le traité de Paris règle encore ses rapports avec les autres nations.

La paix a fait écloie des idées nouvelles, a donné naissance ii des intérêts nouveaux, a renoué des liens trop de fois brisés, les a étendus, les a resserrés; ii l'exception de la Russie, ce n'est pas vers les conquêtes de territoire en Europe que les peuples ont tourné leurs efforts.

Soulagés du fardeau de la guerre qui absorbait leurs forces, leurs trésors, leurs idées, leur vitalité, les peuples ont vu un autre but à atteindre que la destruction, d'autres œuvres il tenter, d'autres progrès à accomplir que la perfection des moyens d'attaque, de iléfense et de ruine. Ils se sont demandé si leur mission était de s'égorger, et ils ont compris que ce qui était criminel de particulier ii particulier ne l'était pas moins de nation à nation.

Chacun consentit ii oublier quelque peu ses victoires et ses défaites, source éternelle de jalousie, de rancune et de haine; l'Europe respira, et toutes les imaginations, toutes les aptitudes se portèrent vers les arts de la paix et de la civilisation.

Les ingénieurs qui, sous le feu de l'ennemi, au péril de leur vie, auraient jeté sur la rivière des ponts légers, mobiles, dangereux, destinés il donner passage ii cet ouragan qu'on appelle une armée, et h disparaître sans laisser d'autres traces que quelques cadavres dans l'abîme, des taches de sang sur les rives, les ingénieurs appliquèrent leur savoir à inventer des ponts plus solides et surtout plus utiles, faits pour établir des relations suivies, permanentes, entre les hommes d'une même contrée coupée en deux par un cours d'eau, qui les faisait étranger les uns aux autres.

Tel qui aurait rêvé le perfectionnement d'un pont de bateaux à jeter sur le Rhin, sur le Danube ou l'Oder, imagina au cœur de la France un pont suspendu, reposant sur les deux bords, franchissant d'une seule travée une rivière ou un profond ravin; tel autre le pont américain horizontal, soutenu par ses enchevêtrements ; celui-ci substitua des arcs de fonte ii la pierre et au bois, celui-là des tubes ; alors, les idées de paix progressant, des rives que jusque-là on avait eu soin de défendre l'une contre l'autre dcvinrenf amies: l'herbe envahit des forlil'icalionssans objet, les canons qui les garnis.saient allèrent s'endormir dans les arsenaux. Ainsi que les hommes, les blés, les vins, les divers produits du sol circulèrent d'un pointa un autre avec plus de facilité ; l'abondance d'une contrée vint compenser la disette d'une autre; la richesse s'augmenta, les jouissances s'accrurent.

Au lieu de courir péniblement sur les champs de bataille, à l'assaut lies villes, rêvant la conquête des femmes et des filles des vaincus, bravant la mort pour obtenir un grade ou un signe distiiictif, les hommes appliquèrent leur intelligence aux études de la mécanique, de la physique, de la chimie; on demanda à la nature ses secrets, on les lui arracha en la fouillant, en la domptant. La vapeur venait de naître, ou plutôt, éternellement existante, sa force, sa puissance avaient été reconnues, puis appliquées, au dernier siècle , elle était venue s'offrir à celui-ci comme moyen de navigation, le génie de la guerre n'avait pas eu le temps de l'étudier et l'avait repoussée; elle reparaissait, elle remplaçait la force humaine dans les fabriques, elle permettait de créer à bon marché des produits jusque-là réservés à un petit nombre, elle décuplait, centuplait la fabrication; elle parcourait les fleuves, elle sillonnait les mers malgré les vents et les tempêtes, et pour étaler sa puissance, remorquait les vaisseaux que l'orage empêchait de marcher; elle se montrait sur des côtes éloignées, dans des parties inconnues du monde et, au lieu d'y porter la guerre et la dévestation, elle y jetait les produits des manufactures, des arts de la paix, et les échangeait contre ceux du pays.

La terre, le ciel étaient simultanément étudiés; des mines s'ou~

LA. RUSSIK ET L'EUROPE

vraieiit, mines de (ev, mines d'or, mines de lioiiille, cet aliment de l'industrie, que la nature forme dans les entrailles du sol, comme elle nous donne les forcis à la surface. La science de la chimie distillait le charbon, et des rayons resplendissants illuminaient les rues des cités. La charrue s'améliorait et en donnant moins de fatigue au laboureur augmentait le produit de sa récolte; tous les instruments de l'agriculture devenaient plus faciles à manœuvrer. La rivière pouvait geler sous l'action du l'roid, ou se tarir sous l'action du soleil, la vapeur faisait mouvoir les meules qui broyaient le blé.

Les lois de l'électricité lentement devinées créaient de nouvelles industries, de nouveaux arts, et au milieu des nuits sombres, projetaient tout à coup un soleil qui prolongeait le jour pour les ouvriers dont les travaux ne pouvaient pas être interrompus.

La filature du coton devait à une mécanique les progrès les plus merveilleux, et le tissage avait suivi le progrès. La production de la soie s'était étendue, sa fabrication s'était propagée par toute l'Europe.

Tel qui aurait fondu des canons forgeait des rails, construisait des steamers, des locomotives, les chemins de fer sillonnant les campagnes ne s'arrêtaient plus au frontières, et couraient d'une capitale à l'autre porter des voyageurs amis, le salut de la paix, les ballots de la manufacture, confondant, reliant ainsi tous les intérêts, de plusieurs nations n'en faisant qu'une. Et dans ce progrès constant le sort des hommes s'améliorait.

L'empire de la Chine jusqu'ici fermé au monde s'ouvre au commerce et commence à dérouler à nos regards les immenses trésors de sou industrie. La civilisation pénètre chez des tribus sauvages. Dans les parlements de l'Europe les discussioms les plus vives, les plus dignes d'intérêt sont celles qui ont pour objet les réformes intérieures, les traités de commerce, les lois de douanes; des ministres tombent oîi s'élèvent parce qu'ils accueillent ou repoussent la liberté des échanges. C'est pour des lois sur les céréales que les chambres anglaises se passionnent; ce sont des conventions postales , de propriété littéraire, d'abaissement de tarifs que les chancelleries étudient etprcparent. Une confédération de producteurs et de consommateurs, le Zollwerein , s'établit à côté de la Confédération germanique et rallie ce qu'elle divise. Une délimitation de frontières reste à faire entre deux Etals, on ne tranche pas la difficulté par l'épée, des envoyés pacifiques la résolvent.

Le monde européen a pris une autre physionomie, une autre allure, il a d'autres tendances, il est emporté par des aspirations nouvelles; l'amour de la paix est entré dans les cœurs parce que ses bienfaits ont frappé tous les esprits; on comprend bien que la paix seule étendra la civilisation, que la guerre porte une torche et non un flambeau.

L'esprit humain a besoin d'animation, il veut être ému, remué, il appelle ce qui est grand, ce qui est beau, il se passionne pour ce qui est hardi; beauté, grandeur, hardiesse ne manqueront pas; toutes les écoles, en peinture, en poésie, en statuaire, en littérature, étalent au soleil des œuvres qui changent les règles de l'art, font monter vers le ciel de magnifiques chants iuentcndus jusque-là, agitent les spectateurs transportés d'enthousiasme ou terrifiés de surprise et tout rêveurs devant ces choses inconnues.

C'est l'idée qui occupe le monde, qui sonde, fouille, discute, propose, ouvre des horizons nouveaux; la matière a repris sa place de servante de l'intelligence, cette véritable maîtresse du monde.

En voyant les merveilleuses conquêtes de la paix, plus douces, moins coûteuses, plus durables que les conquêtes guerrières faites par la force, reprises par elle, on sent s'établir la fraternité des nations; des voix s'écrient joyeusement : « (j'en est fait de l'empire du » glaive, il est passé pour ne plus revenir; les mains des hommes se » sont pressées, bientôt il n'y aura plus de frontières; à quoi servi- » raient-elles entre des peuples jouissant de la liberté, dotés d'insti- » tutions appropriées à leur caractère, i> leur tempérament, et idcn- » tiques au fond? Différents par le langage, par les mœurs, par » l'influence extérieure du climat, les peuples sont désormais unis » par la fraternité du cœur, l'identité du but, la similitude des in- » térêts, !a guerre est maintenant impossible, rien n'arrêtera plus les » progrès de la civilisation! »

Erreur! Les espérances d'union sont brisées, les intérêts se divivisent, la guerre surgit de nouveau avec son affreux cortège de meurtres, de pillages, d'incendies, de douleurs et de larmes ; le travail est suspendu, la misère s'étend; les navires marchands qui transportaient les produits de peuple à peuple pourrissent dans les ports, les voiles repliées, ou ne transportent plus que le matériel de la destruction; les joyeux matelots du commerce se sont transformés en marins, qui vont combattre et mourir; les pionniers de la science explorant les contrées éloignées pour y porter l'abondance, la richesse, les produits des arts, sont devenus les pioiinicrsde la barbarie; la civilisation s'arrête aujourd'hui pour reculer demain peut-être. L'humanité Va reprendre en arrière sa marche constante, opérer sa révolution dans un cercle fatal que l'on croyait enfin brisé.

Ainsi, au point de vue de la science, de l'industrie, de la civilisa-

tion , quand la paix est devenue l'état normal de toute l'Europe, si la guerre de résistance à l'invasion est une nécessité , une loi de salut public, la guerre d'agression est un crime.

Et maintenant la vapeur qui dévorait l'espace emportant et semant sur toutes les routes des germes de bien-être ne porlerat-elle plus que la dévastation et la mort? Le fil électrique faisant converser les hommes a'un continent à l'autre dormira-t-il brisé au fond de la mer? Le soleil créé par la science pour éclairer des travaux utiles durant les nuits obscures ne projettera-t-il sa lumière que sur les champs de bataille, ne brillera-t-il et ne prolongera-t-il le jour que pour permettre de prolonger le combat? L'esprit humain abandonnant la route suivie depuis quarante ans et marquée déjà par tant de découvertes heureuses s'élancera-t-il de nouveau à la recherche de ce qui détruit le plus sûrement et avec le plus de rapidité? De l'étude des moyens propres à donner plus de bonheur à l'huma-, nité, à augmenter le bien-être, passera-t-il à l'étude des moyens qui font rayonner un moment au front de quohiues hommes ces éclairs qu'on appelle la gloire, la gloire achetée de tant de sang et qui ne laisse rien après elle?

Le rôle civilisateur de l'Enrope est-il terminé, allons-nous retomber dans la nuit de la barbarie qui a pesé sur nos pères, et devrons-nous y dormir jusqu'à ce qu'un monde nouveau qui s'élève sur l'autre rive de l'océan Atlantique nous rapporte cette civilisation éteinte chez nous ?

Telles sont les questions que soulève aujourd'hui la guerre intentée par la Russie, car la possession de Constanlinople n'est pas l'unitiue but que se propose le czar. Immense conquête déjà , Constanlinople ne serait qu'un moyen d'accroître ses chances de succès en marchant à des conquêtes nouvelles; ce serait un liivernage, un camp bien approvisionné oîi les troupes moscovites se reposeraient, se ravitailleraient, répareraient les pertes éprouvées dans les combats, réorg.aniseraient leurs forces pour reprendre leur marche. La conquête de l'Europe occidentale et de l'Inde , voilà le double but de la Russie. Le czar descendu de Saint-Pétersbourg, maître de trois routes de l'Inde par l'Egypte, la Perse et ses possessions d'Asie, ne guiderait pas lui-même une' expédition vers ce grand empire, rêve de Sésostris, de Darius, d'Alexandre, de Séleucus, d'Antiochus, de Thamas- Kouli-!\an,de tous les grands capitaines de l'Orient; il déléguerait cette mission à ses fils , à qui il donnerait des armées recrutées dans ses nouvelles provinces, autant pour faire oublier aux soldats! asservissement de leur pays que pour les éloiguer d'une patrie qu'ils pourraient tenter de relever, et les attacher à celui dont ils partageraient la gloire.

Quatre routes conduisent de l'Europe dans ce vaste empire indien objet de si nombreuses tentatives, qui a créé une rivalité longtemps sourde , piaente aujourd'hui, entre l'Angleterre et la Russie , cl que nous verrons prendre bientôt des proportions gigantesques.

La route par l'Egypte, Suez et le golfe Arabique ;

La route par l'Euphrate , le Tigre et le golfe Persique;

La route de terre, ouverte aux conquérants venant d'Europe et à ceux venant d'Asie;

Enfin la route de l'océan Atlantique par le cap de Bonne-Espérance.

La première de ces quatre routes, celle qui attire principalement l'Europe occidentale, dont la possession excite la convoitise des puissances industrielles et commerçantes, pari du fond du bassin de la Méditerranée , traverse l'Egypte pour gagner Suez et le ijolfe Arabique. Elle peut s'ouvrir, selon les besoins et les convenances des nations qui l'empruntent, sur plusieurs points du littoral de la mer intérieure : à Alexandrie, à Beyrouth, à Rosette, à Damiette , à Tineh.

Par Alexandrie, ainsi que par Beyrouth, elle traverse néce.s,sairement les deux grands bras occidental et oriental du Nil par une ligue oblique tracée à travers le delta que forment ces deux bras , de leur point de séparation à la mer. Par Rosette, située entre les deux embouchures du fleuve, la roule remonte ce delta et ne franchit qu'une fois le Mil. Par Damiette, elle longe seulement un bras du Nil sans le traverser. Par Tinch elle est de beaucoup plus courte que |)ar les autres points , mais si elle peut être favorable à des opérations militaires, pour atteindre plus promptement un but déterminé , elle a l'immense désavantage de traverser des contrées désertes, oii le commerce n'aurait ni à semer ni à recueillir, et oii des troupes seraient dans l'obligation de tout porter avec elles.

C'est de la route d'Alexandrie à Suez que les Anglais ont obtenu la concession de la Turquie et du pacha d'Egypte. Ils y ont établi un chemin de fer qui va aujourd'hui d'Alexandrie au Caire, en attendant qu'il se prolonge jusqu'à la mer Rouge. De ce point de départ la route est de beaucoupplus longue que par Icsautrcs désignés plus haut, mais elle a l'immeiise avanlanede partir d'un port important, vaste entrepôt des marchandises de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique; de traverser des contrées extrêmement peuplées. L'inauguration de ce chemin a eu lieu en avril 1851 avec une grande solennité, et on le comprend , car celle fête était celle de la civilisation, celle du com-

LA HlKsSlL Li LLUKUIK,

mcice; le canal de Suc?., (pic depuis des siècles les sables ont nial- Leiircuseiiicnl coiubli', i-tait remplace par des rails, la vapeur silloniiail celle E.>vple pleine de grands souvenirs, et l'AnHlctcrre faisait paciliquemcnl une de ses plus brillantes conquêtes. A de pareils trioniplics la joie a le droit d'cdalcr. , , ,

A Suez on entre dans Icifoire Arabique, qui débouche dans la mer des Indes par le dciroit dc'l5ab-el-llandel, sur les cotes de l'Abyssiiiie. Le golfe Arabique a environ cinq cents lieues de lonifueur; de l'cnlréc du détroit à la côte de Malabar il y en a environ huit cents de vin|;l-ciiiqau dcyrc'. ,

Depuis qu'elle csl clablie dans l'Inde, l'Ani^leterre a convoite l'E- (jypte, qui csl en elVel la roule la plus courte, la ]ilus lieurcuscmcnt silu(!e'enlre l'Europe cl celle partie de l'Asie. L'Kijyplc se développe d'un côté sur la Mcdilcriance et touche de l'autre au grand Océan par le (jolfe Arabique ; elle a clé dans les Icnips anciens la route de tout le coiiimcicc asiatique, qui y revient aujourd'hui après avoir clé nu moiiient délourné par la découverte du cap de lionne-Espérance cl par la navi;;alion qui s'y établit, (domine la Russie marche conslaniinenl du nord au sud, de luènic l'Ani;leterrc ne s'arrcle jamais dans son travail de rapproclienicnt entre l'Inde et la Grande-Brct;if;ne; mais, plus heureuse sous ce rapport que la Russie , elle fait des conquêtes par les dcu\ points opposés.

Le premier traité qui autorise les Anglais il faire circuler en Egyjîtc toutes sortes de marcliaiulise» nioyeimant un droit modéré fut passé en iT,S entre lord llaslinijs, alors gouverneur du Bengale, et le bey d'EgAlc. Elle avait dcjii établi un service de navires qui allaient des côtes" indiennes à Suc/,. L'Angleterre et la France étaient en lutte dalis l'Inde , la France succomba, sa puissance fui détruite , ses colonies disparurent et augmenlèicnt les possessions anglaises. Lorsque le gouvernement de la république se résolut à frapper l'Anglelerrc dans son commerce , dans les sources de .ses richesses et par conséquent de sa puissance, et qu'il envoya le général Bonaparte s'emparer de l'Egypte, l'Angleterre comprit bien le danger qui la menaçait. Sa route était inlercepU'e , et des bords de la mer Ronge pouvait partir une année qui abordcmit au fond du golfe du Bengale; car la France se reliait à l'Egypte , et par la possession de l'ile de jMalle, emportée en passant par l'expédition d'Orient, dominait dans la Jléditcrrance. La guerre avec l'Angleterre suivit de près.

Abandonnée par les Fr.inr;iis, l'Egypte fut attaquée par les Anglais, qui s'emparèrent d'Alexandrie en 1S07; ils l'évaciièrent cependant bientôt après, par suite d'un changement de ministère et d'un revirement de système politique. Depuis la paix ijéuéralc en Europe, l'Angleterre, toujours en lutte dans l'Inde, toujours étendant son territoire, n'a pas attaqué l'Egypte à main armée par la Méditerranée : c'est par les traités de commerce f|u'ellc a conquis dans ce pays une prépondérance très-grande en même temps qu'elle s'en rapprochait par des conquêtes successives sur les bords inférieurs de la mer Rouge.

Elle obtint d'abord d'établir une poste anglaise à travers l'Egypte, de Suez il Alexandrie; en même temps elle créait un service de bateaux à vapeur de Bombay ii Suez. Longtemps ces vapeurs relâchaient ii jioka, petit port oii elle avait ses enticpôts de charbon. Sous prétexte que ce porl était incommode et peu sûr, les Anglais, qui avaient jeté leurs vues sur Aden, demandèrent au vice roi d'Ejjyplc une lettre de rccommaiidalion pour le chcik de cette place, atin d'obtenir de celui-ci la permission d'établir un entrepôt de charbon dans ce port. Méliénicl-.\li donna la lellre, et quelque temps après le consul général .nii;l.iis vint remercier le vice-roi d avoir par son intervention procuré à l'Angleterre la cession du port d'Aden. Méliémel-Ali comprit l'abus (|uc l'on avait fait de sa lettre, et essaya de parer le coup en jironiellanl qu'il enverrait des troupes pour occuper la ville et proléger les luagasius anglais. C'était trop lard , le consul répondit que l'Angleterre ne voudrait pas imposer de pareilles charges au trésor égyptien, et qu'elle protégerait elle-même son enlrepôl. Il fallait on rompre avec l'Angleterre ou céder; Méliénicl-Ali , qui avait en vue la souveraineté héréditaire en Egypte, ne devait pas se brouiller avec les Anglais, dont il aurait peut-être besoin. Il céda.

La conquête pacifique d'Aden avait été faite d'une façon assez siiignlièrc. Lu navire marchand, venant de Sladras sous pavillon anglais, louclia sur un rocher dans la baie d'Aden et se perdit. Les Arabes, habitants de la province d'Yémen, pillèrent les marchandises et maltraitèrent ré(|uipage; Ici fut du moins le grief mis en avant. Le délit fut nié, on répondit que les Arabes avaient seulement recueilli quelques épaves, et avaient laissé les Anglais s'établir tranquillement sur le rivage. Quoi qu'il en soit, un vaisseau de guerre anglais vint demander satisfaction , exigeant du cheik arabe douze mille piastres; mais comme celui-ci ne pouvait payer, le capitaine du vaisseau lui olïril quittance de la somme et une gratification de mille piastres s'il vouhiit faire cession de la ville et du port ;i l' Angleterre. L'Arabe accepta.

Quelque temps après des troupes anglaises arrivèrent pour prendre possession; mais les cnfanls du cheik, qui ne voulaient pas être dé- |>ossédés, dénièrent a leur |ière le droit de céder la ville cl le porl; le sort des armes décida entre les Anglais el les Arabes; quinze cents

homme partis de Bombay vinrent assiéger Aden, et après des combats assez meurtriers parvinrent ii s'en emparer.

Aden est située a l'exlrémilé du golfe Arabique, dans le détroit de Bab-cl-Mundeb, qui ferme cette mer longue et étroite. C'est donc une position non-seulement commerciale, mais encore une position stratégique d'une haute importance.

Lorsque r.\iiglctcrre se déclara contre le vice-roi d'Egypte en 181(1, elle combaliail la Fiance , qui soutenait Méhéniet-Ali , et elle avait déjà la certitude d'obtenir du sultan, réintégré dans son droit efl'eclif de souverain, la cession de son cliemin de fer d'Alexandrie à Suez. Depuis, elle a obtenu l'autorisation de former des entrepôts de charbon sur la côte abyssinienne opposée ii Aden, en sorte qu'elle csl il peu près maîtresse du détroit de Bab-el-Mandeb. Des bateaux a vapeur portant la malle des Indes arrivent de Calcutta ii Suez; des voitures la transportent de ce point au (-aire; le chemin de fer, du C lire à Alexandrie; là l'attend un steamer qui l'amène à iMarscilic, il'oii elle part pour traverser la France.

L'ouverture du rail-xiay d'Alexandrie h Suez facilitera le commerce de toutes les nations occidentales de l'Europe avec la péninsule indienne et une partie de l'Asie; mais dès aujourd'hui l'Angleterre a en Egypte une armée qui pour être pacifique, industrielle, commerçante, n'en est pas moins puissante. Dès ce moment l'Egypte est à rAiiglelerrc , el celte possession consolide .son pouvoir dans rlndoustan menacé par la Russie.

La seconde route est celle de l'Euphrate, du Tigre et du golfe Persiqiie, qui débouche aussi dans l'océan Indien en traversant le golfe d'Oman. L'Euphrate et le Tigre, dont les noms rappellent tant de beaux souvenirs, qui ont vu sur leurs bords tant de inagnifujucs cités dont on fouille en ce moment les décombres et dont remplacement même était naguère inconnu, comme si le destin se jouait de la vanité humaine, l'Euphrate el le Tigre descendent, le premier d'Erzcroum, le second de Diarbékir, entre les trois mers Méditerranée, iNoire et Caspienne, qu'ils semblent destinés à mettre en commuiiicaliou avec les Indes; ils marchent en longeant la Turquie d'Asie et viennent se réunir un peu au-dessus de Bassora, d'où ils se dirigent vers le golfe Persique, où ils se jettent par plusieurs embouchures. Ces deux fleuves sont assez rapprochés d'Erivan cl de trois aulri's provinces que la Russie a encore enlevées à la Perse. Déjà Pierre Fi", dans sa campagne de 1722, saisissant avec habileté l'occasion d'inlervciiir dans les affaires intérieures de la Perse , s'était fait céder les villes de Bachu, de Derbent, et les provinces de Guilan, Mazanderaii et Asterabad , qui forment la plus belle jiarlie de l'ancienne Alédie. Il se rapprochait de celte route. L'Euphrate, qui fait depuis Erzerouin jusqu'à son embouchure un trajet d'environ trois cents lieues, se trouve à Erz-Inghiam à enx'iron cent cinquante kilomètres du golfe de Trébizonde, el il ne serait pas impossible d'établir une communication entre ce fleuve el la mer Noire en mettant à prolit les nombreux cours d'eau qui sillonnent le pays pour établir un canal qui aurait son point de partage dans la dernière chaîne du mont Taurus ; l'un de ces cours d'eau, assez considér.ible , descend de cette chaîne et va, presqu'en droite ligue , se jeter dans la mer, près de Trébizonde.

Cette route est située, dans la partie qui se fait par terre, dans la Turquie d'Asie, mais elle est très-rapprochée des provinces persanes qui apparliennent à la Russie; en descendant vers le sud elle passe entre la Perse et l'Arabie, qui reconnaît la suzeraineté du vice-roi d'Eiçyptc. Le golfe Persique, qui continue la route vers l'Inde, s'étend entre la Perse et l'Arabie. Tout en prenant possession de la première roule, l'Angleterre n'a pas négligé la seconde ; car la Russie est encore sur ce point l'ennemi qui la menace, et il fallait s'emparer des positions avant elle.

Dans quelques années l'Angiclerre demandera la concession d'une nouvelle roule ferrée qui partira d'Acre, passera par Damas, traversera la Syrie, el ira aboutir d'abord à Bagdad. Si l'Euphrate, dans lequel ses bateaux à vapeur sont entrés, qu'ils ont remonté, exploré, depuis quinze à dix-huit ans, offre à la navigation des eaux assez profondes, le rail-vay s'arrêtera là. Si la navigation ne peut être établie sur des proportions assez vastes, son chemin de fer descendra jusqu'à Bassora, où elle trouvera un large bassin formé par l'Euplirale, le Tigre et plusieurs autres cours d'eau réunis. Eu attendant ce moment, (|ui n'est pas éloigné, l'.Vngletcrre s'a.ssure des positions dans le golfe Persique el dans le golfe d'Oman.

Dans le milieu du siècle dernier, un Hollandais qui dirigeait a Bassora le comptoir de sa nation fut chassé de celle ville [lar le pacha à l'instigation des Anglais. Le directeur de ce comptoir, qui était un homme habile el déterminé lout à la fois, se relira sur l'ile de Khareck, qui, dans le golfe Persique, domine les embouchures de l'Euphrale; il .s'y fortifia avec des Hollandais partis avec lui. De là, il arrêtait Ions les bâtiments arabes et indiens qui rcmoiilaienl vers Bassora ou en descendaient. Le pacha C()m])ril sa faute, fil la paix, et dédommagea le directeur du comploir, M. de knypliaiiscn ; mais celui-ci craignant de nouvelles avanies ne vouliil ]ias quitter l'élablisscmcnl de KharccU. Il n'arrêta plus les navires, car ils s'y rendaient lout nalurclleinent, el bientôt celle pelilc île de six lieues de lour attira la plus grande partie du coiumercc de Bassora. Le succès-

LA RUSSIE ET L'EUROPE

senr de M. Kiiypliaiiscn n'avait pas son liahiletc, il laissa di^pt'rir l'élablissoinrnl et en fut un jour chassé par les Arabes.

Celte ile fut cédée en ' 807 à la France , qui ne la conserva pas longienips; elle apparlient aujourd'hui à l'Angleterre, qui l'a fortifiée. Après s'être élablie à Textréniilé supérieure du golfe Persique elle a songé au point oppose; elle s'est fait céder par l'iman de Maskate, sur la côte arabique, plusieurs territoires, et elle est aujourd'hui à peu près maîtresse du détroit d'Ormouz jiar lequel le golfe Persique communique à la mer des Indes. La Russie la rencontrera donc sur cette route comme sur l'autre.

La tête de la troisième route de l'Inde se trouve par compensation sur le territoire russe, et le cabiuet de Pétersbourg, s'il n'avait pas des vues de conquêtes commerciales en même temps que des vues de conquêtes militaires, pourrait se contcnicr de celle-ci destinée à donner passage à ses armées si l'intervculion de la France et de l'Anglelerre ne l'arrête pas dans sa marche vers le sud. En efl'et, laissaut à l'ouest la mer Caspienne et la Perse, cette route descend

Elle est tout à la fois et trop longue et trop éloignée des possessions russes.

Ces détails étaient nécessaires pour faire bien comprendre l'importance que les Russes allachcut à la ])Ossession des routes de l'Inde et l'intérêt qu'a l'Angleterre ii les défendre.

Il est hors de doute que le ozar posse:.seur de Constantinople, suzerain et bicnlôt maître de l'Eijjpte, enverrait des expéditions vers les Indes et s'emparerait ainsi de tout le commerce de l'Asie. Quant à lui , c'est vers l'Europe occidentale qu'il dirigerait ses forces. Ses flottes , depuis vingt ans construites dans les chantiers de la mer d'Azof, sans bruit, dérobées, pour ainsi dire, aux regards des Européens derrière les cotes de la Crimée, da;i?. le pori de Sébastopol, dans le détroit de Caffa, franchiraicnl enfin le Bosphore et les Dardanelles, ce constant obslacle objet de l.i convoitise perpétuelle des Russes. Il les pousserait ensuite vers les rùips Je la belle et riche Bléditcrranéc, il étreindrait l'Europe par le sud, en même temps que ses vaisseaux sortis de la Baltique l'attaqueraient par le nord, et

tiNiFOBMES DE LAïuiÉE ANGLAISE. — Cavalerie.

des steppes des Kirgliiz et du Turkeslan , s'avance vers Ilérat et vers Caboul, el se dirige droit sur l'Indus, ce fleuve tant de fois franchi ■par les conquérants. Les Russes ont fait plusieurs tentatives de ce côté, dont ils se rapprochent constamment : Catherine songea a envoyer une armée par Boukhara el Kachcmyr; Nicolas I" a fait attanuer Ilérat par les Persans, auxquels il prêtait l'appui de ses officiers supérieurs.

Les Russes trouvent encore de ce côté de vives résistances dans des populations immenses, guerrières, peu disposées h se laisser en- ■vahir; les Anglais eux-mêmes ont échoué contre elles lorsque, faisant une expédition dans un sens opposé à cchii des Russes, ils traversèrent le haut Indus.

Nul peuple ne pourrait aujourd'hui prendre cette route de l'Inde, MUS y rencontrer les Russes. Celle de l'Euphrale est inévilablcmciit destinée à être occupée par eux si la guerre actuelle n'empêche pas leur ^nvahissen^ent: on comprend dès lors quel immense intérêt s'attache pour eux à la possession de la route de la mer Rouge par l'Egypte; elle les rend maîtres du commerce de l'Inde et bientôt du pays, ou, tout au moins, menace sérieusement la domination anglaise.

La quatrième route, celle de l'Océan, qui suit la côte occidentale d'Afrique, double le cap, remonte dans la merdes Indes, passcdeux fois sous l'équateur et, pour arriver an foml du golfe du Bengale, fait quatre mille lieues, n'est pas la roule qui tente la Russie.

que SCS armées s'élanceraient sur ses flancs des bords de la Vistulc.

C'est la richesse de l'industrie anglaise et belge , c'est la fprtililé de la France, c'est le doux climat de l'Italie, de la Grèce el de l'Espagne qui appellent el convient ie Tarlarc; c'est la joie, le bonheur de la conquête, c'est la vanité qu'elle donne à ceux dont l'âme est encore fermée aux grandes et fécondes elUuvcs de la ()liilosopliie. Une autre pensée anime le ezar : c'est le foyer îles idées d'émaneipjti(ui politique, de progrès, de liberté, qu'il f.iiil éleiinlro en Angleterre , en France, en Allemagne, car ic rayon intercepté, le foyer n'est pas étein',; c'est encore, mais en seconde ligue, par vanité pure, sans croyance profonde, sans foi véritable, mais comme moyen de domination sur les masses ignorantes, le euKe romain qu'il importe de détruire au profil du culte grec, le pape de Rome qu'il faut remplacer par le pape de Saiut-Pélersbourg.

Non moins que les considérations politiques, les intérêts coniiucrciaux el imluslricls poussent la Russie vers ce double but : l'Inde et rocci<Ienl de l'Europe. Les produits d'une partie de l'Asie ont pris depuis longtemps la roule des provinces russes par la mer Caspienne et la iner Noire; des caravanes contournant ces mers apportent régulièrement les marchandises de l'Orient dans les grands enlrepôls de Moscou, oii aflliient en même temps celles de l'Europe, el oîi viennenl puiser le Nord cl le Sud faisant un échange ))crpéluel.

l'our favoriser ce mouvement, pour le rendre régulier, il fallait

LA RUSSIE ET L'EUROPE

lelierlrs voies navigables var des cours d'eau artificiels, dispenser les marcliaii.lises dis frais de tiansliordemeiit; dans ce but des canaux de communication ont été creusés. Ce fut l'ierre 1' qui le premier en traça les j>lans et les fit commencer avec celle aciivilé tiévreuse iiu'il'apporlait à toutes ses cntrepiises. Le Volga fui mis dans son cours supérieur en communication avec d'autres rivières, jmis avec le lac d'Ilnien; de caiiaui eu rivières on arriva peu à peu jusqu'au lac de Ladoga. Ses successeurs ont continué celte œuvre gigantesque, vraiment utile au commerce, à la civilisation , et aujourd'hui le Dnieper, le Don, le Volga et les canaux intérieurs, alimcnlés par des prises d'eau dans les rivières, font communiquer la mer Caspienne et le Ponl-Luxiu avec le goll'c de Finlande, c'est-ii-dire avec J» Daltiqiie et le grand Océan, à travers la plus grande partie de l'empire russe, comme le Rhône et la Saône portent de la Méditerranée à l'.MIrmagne les produits des deux mondes par le canal du ithône au r.hiii. Itientôt, pour abréger encore les distances, le chemin de fer de l'étersbourg à iMoscou descendra vers le sud et étendra ses rails au pied du Caucase, si la llussie reste maîtresse de la partie de la Circassie qui longe la mer IS'oire.

Mais cela ne suffit pas à cet empire dont la population, toute (rrande qu'elle est, n'est pas en rapport avec l'étendue, qui renferme d'immenses steppes oii ne passent que les conducteurs des Iroupcaui qui s'y nourrissent. Le commerce de l'Inde, si on peut le diriger par la Russie, créera des centres de population, de production, augmentera la richesse et la force de riilat. 11 faut conlre-balaucer l'importance de la roule de l'Océan, amcucr les marchandises à prendre le chemin de la Russie asiatique.

Pierre 1" a négocié dans ce but avec les Persans, avec les Chinois, ses traités ont suivi le cours de toutes choses, qui disparaissent tour i tour; ses successeurs l'ont imité et les produits de l'Asie ont afflué vers la Russie.

A la richesse du transit que le gouvernement russe a su créer à travers ses Liais il a voulu joindre la prospérité que donne l'industrie. L'exemple de l'Kurope occidentale excitait l'éiiiulalion , le résultat de ses efforts était trop remar(|iiab]e pour que la Russie n'enviât pas les trésors que les manufactures y font allluer. La Russie fournit à l'Occident les laines et les peaux des troupeaux de ses steppes, les blés et les chanvres de ses plaines, les fers de Sibérie, le cuivre et l'or de ses montagnes, elle a tendu à faire entrer dans son mouvement commercial les proiluils fabriqués. En même temps qu'elle était une nation guerrière, elle a voulu être une nalioii industrielle : sauf à appuyer reilriision de son industrie par ses armes,

Uans ce but des filatures ont été créées, des fabriques de draps, de toiles, de colonnades, de soieries, se sont élevées depuis plus d'un siècle sous la protection du gouvernement; mais le marché de l'Asie et la consommation intérieure ne suffisent pas à leur imprimer l'activité, à leur donner la prospérité auxquelles toute industrie aspire. Un remarquable mémoire sur le commerce et les manufactures de Russie fui adressé il y a \'ingt-dcux ans au C7.ar par un de ses anciens conseillers qui remplissait alors à Varsovie une mission importante, les armées russes marchaient alors vers Conslantinople, comme aujourd'hui, cl ce mémoire, plein de chiffres, plein de faits, démontrait l'insullisance du marché asiatique pour le commerce russe, et concluait nettement, carrément, sans ambages, à la prise de possession de Conslantinople et des routes de l'Inde, en attendant l'occasion favorable d'en chasser les Anglais, afin d'ouvrir des débouchés à l'industrie moscovite.

La paix ouvre l'Europe aux manufactures russes comme à celles de toutes les nations, elle appelle la concurrence, la beauté et le bas prix sont les seules conditions imposées à ceux qui se présentent sur les marchés; mais les produits russes ne peuvent rivaliser avec ceux des fabriques de France, d'Angleterre, de Belgique, de Suisse, de Prusse, et l'avantage du bas prix disparait devant leur infériorité. Une guerre heureuse qui mettrait les Russes en possession de Conslantinople et de la Méditerranée, l'oppression des nations occidentales qui en serait l'inévitable résultat donneraient à l'industrie moscovile de riches débo'ichés où la loi du ]ilus fort briserait toute concurrence sérieuse. Un temps d'arrêt serait imposé à l'art industrie jusqu'au moment où la Russie aurait franchi la distance qui, sous ce rapport, la sépare de rturope occidentale.

Tel est le but multiple vers lequel les czars marchent avec lenteur, mais sans se détourner jamais de la route. Que l'on mesure mainte- Baot la résistance au danger. Les récriminalions contre l'ambition russe sont inutiles, il faut les laisser comme consolation à l'impuissance. Chaque nation a tour à tour cherché à s'agrandir par la conquête ou par les alliances, à acquérir la prépondérance dans les •ITaires générales de l'Europe, à devenir la plus puissante entre toutes g. L'état deuerre, de lutte, sourde ou patente, a été longtemps l'étal normal de la société, et chaque peuple a pu avec raison reprocher à an autre l'ambition dont celui-ci était animé. Ces accusations, ces reproches ne sont qu'un appel a l'opinion quand on a besoin de s'appuyer sur elle, on appel à la justice , lorsque la persuasion de la

justice de la cause embrassée peut donner plus d'ardeur aux comlialtants.

Puisque, malheureusement, l'état normal a été la guerre, puisque la pensée constante des peuples a élé une pensée d'agrandissement, de prépondérance, les nations n'ont rien ii reprocher a la Russie de ce qu'elle a fait antérieurement au congrès de Vienne. Elle a combattu, triomphé et profilé des chances de la guerre. Les nationalités vaincues ont jirotesté par des insurrections ; cela était noble, grand, cotirageux, légitime; les nations témoins de la lutte sont restées spectatrices immobiles, sans porter aide et secours ii l'opprimé, sans jeter leur épée dans la balance; elles ont calculé de quel côté étaient leurs intérêts, dans l'abstention ou dans la prise de parti; sage ou erronée, étroite ou habile, leur politique d'abandon a donné raison à la Russie, non point d'une façon absolue, mais dans ce sens qu'elle a consacré ses conquêtes. Elles n'ont pas rompu avec elle, leurs ambassadeurs ont continué ii résider à Saint-Pétersbourg , ceux des czars n'ont pas cessé leurs fonctions, ou les ont reprises bientôt auprès des puissances; les relations diplomatiques n'ayant pas été brisées ou ayant été rétablies, il serait puéril de reprocher à la Russie ce qu'elle a fait avant 1814 : on l'a toléré, on l'a reconnu, on l'a consacré par l'abstention.

Mais la Russie , la plus puissante des nations alliées contre la France, a réuni à Vienne, puisa Paris, un congrès formé des grandes puissances de l'Europe ; toutes ensemble, âpres à l'œuvre de destruction, ont démembré la France privée de frontières, ouverte de tous côtés, sous les Alpes comme sur le Rhin; elles ont déterminé les limites de chaque Etat, elles se sont engagées par serment, au nom de Dieu, à ne pas les agrandir, à ne rien entreprendre les unes contre les autres, que du consentement de toutes; elles ont proclamé leur volonté de donner la paix à l'Europe, de la maintenir. Dès lors elles sont irrévocablement liées.

Et depuis ce serment solennel, la Russie a travaillé sans relâche à la destruction de l'empire ottoman, à la conquête de Conslantinople, de toute la Turquie. La paix n'a été pour file qu'un moyen, la paix n'a élé qu'un mensonge.

Cependant la France a chassé la branche aînée des Bourbons, qui avait pris part aux délibérations du congrès de Vienne, qui avait sanctionné le démembrement de la France ; sous le contre-coup de cette révolution , la Belgique s'est levée , a voulu se réunir à la patrie dont elle avait été séparée quinze ans auparavant ; la France l'a refusée. Qu'elle ait eu tort ou raison, ce n'est pas une question à discuter ici, il n'y a plus qu'un fait, on le constate.

Quand la France a donné cet exemple , quand aucune nation n'a accru son territoire en Europe, quand toutes ont respecté l'œuvre du congrès de Vienne, toute violente et fatale qu'elle était, est-ce pour permettre à la Russie, qui a dicté ses volontés ii ce congrès, de détruire un empire dont elle a juré de maintenir l'intégrité, de s'emparer d'une capitale, de briser un peuple, par le seul motif que la situation topographique de ce peuple tente son ambition et doit la conduire h la réalisation plus prompte de ses vues politiques, est-ce enfin pour laisser le czar enserrer l'Europe occidentale de tous côtes cl préparer contre elle une inx'asion plus ou moins éloignée mais inévitable si les Russes parviennent à s'emparer de Conslantinople et à s'y maintenir?

Ainsi :

Le danger réel de l'Europe, voilà la question ;

La violation des traités, non-seulement consentis et souscrits, mais imposés, voilà le grief;

La situation des divers peuples de l'Europe au début de la guerre, leurs intérêts, leurs aspirations, leurs passions, leurs désirs justes ou erronés , voilà les complications.

La France et l'Aniïleterre vont combattre, défendre l'empire ottoman, opposer une barrière à l'envahissement, obtenir l'émancipation politique, civile et religieuse des raïas d'Orient; elles sont jusqu'à ce moment seules daus celte lutte terrible. Les autres gouvernements attendent , regardent, veulent choisir leur heure, comme si le danger n'était pas commun. Une grande pensée plane sur le monde; vingt fois étouffée, elle renaît toujours, comme le cœur de Promélhée : c'est la pensée des peuples ; ils écoulent si une voix fera reteulir pour eux un cri de liberté, ils regardent si un bras s'armera pour défendre leur cause.

Les peuples ne voient pas au premier coup d'œil tout ce qu'une guerre peut contenir d'éventualités; ils n'en saississent pas d'avance toutes les complications, mais ils sentent parfaitement ce qui les froisse, tout grand cvéneinent leur parait une occasion d'améliorer leur sort, et ils s'informent s'il en doit sortir quelque chose de favorable. Dites aux Italiens, aux Hongrois, aux Polonais, que l'indépendance de l'Europe est menacée, les hommes éclairés répondront par un cri de guerre, on verra soudain accourir à Conslantinople les exilés du duché de Varsovie, du duché de Posen, de la Gallicie, de Venise, de Milan , demander avec instance le droit de combattre, de verser leur sang pour une cause sainte, les paysans écouteront avec

LA RUSSIE ET L'EUROPE

indifférence et vous rcpondronl : « Que nous importe que le czar vU'ioinplic ou soit vaincu! Viclorieus, q\ielle liberté nous prendra- )i l-il, puisque toutes nous ont été ravies? Battu, en quoi sa défaite n amcliorcra-t-elle notre condition? Si ceux qui vont combattre pen- » senl que les sympathies des peuples peuvent donner à leur cause X une ijrande force morale, qu'ils nous appellent au nom de la li- » berlè , nous les seconderons. Si l'issue de la bataille ne doit avoir x aucune influence sur notre sort, que les destinées s'accomplissent! » Et cependant malgré l'absence d'enthousiasme un vif intérêt s'attache il cette guerre ; l'Europe entière est remuée, tous les regards sont tournés vers l'Orient, toutes les imaginations sondent les profondeurs de l'inconnu, demandant à l'imprévu ce qu'il recèle d'heureux ou de fatal. On est impatient de détails, on maudit les glaces de la Baltique, les vents du Pont-Euxin, la vapeur ne va pas assz vite, on attend iiévreusement.

L'Allemagne, brisée en quarante Etats, demande si de la guerre actuelle naîtra son unité, qui lui rendra avec elle sa force, sa puissance ; si elle retrouvera son parlement national , se» libertés proclamées à Vienne, à Berlin, à Dresde, à 51uuich, ii Darmstadt, à Cassel, à Bade, et brisées depuis et noyées dans le sang; "S enisc, si elle renaîtra de ses ruines, Venise tour à tour vaincue par les Turcs et par les Autrichiens, dont les palais sont déserts, dont les murailles portent encore les traces du dernier siège, dont les espérances se sont naguère si promptemenl envolées; la Lombardie, si elle retrouvera sa nationalité ; Naples, qui arrêtera les exécutions, les exils, les emprisonnements; toute l'Italie, si elle sera libre; l'Espagne elle Danemark, qui empêchera que l'on brise leurs constitutions, en ce moment même attaquées, à l'heure où la guerre éclate.

Ainsi tous les peuples comptent sur les efforts des flottes et des armées des deux grandes puissances occidentales et sur le talent militaire des hommes auxquels elles ont confié la direction de cette guerre importante.

L'amiral Hamelin, qui remplace l'amiral Lassusse depuis le mois de juin iSi3, est un marin expérimenté. Né le '3 septembre t*OG, il prit du service dès l'âge de dix ans : il était enseigne avant sa seizième année, et il a conquis glorieusement tous ses grades.

L'amiral anglais James Whitley Deans, lord Dundas, est dans un cas absolument identique. Parvenu maintenant aux plus hauts emplois, il était simple volontaire en 17 99, à quatorze ans. Pendant les guerres de l'empire, il se distingua en combattant le pavillon auquel celui de sa patrie est actuellement associé.

Le maréchal Leroy de Saint-Arnaud (Armand-Jacques) a fait ses premières armes en Algérie sous le règne de Louis-Philippe, mais longtemps auparavant il appartenait à l'armée. ÎN'é à Paris le 50 août isoii, il entra, le IG décembre 1810 , dans la l'<^ compagnie des gar- ■ des du corps reconstitués, puis il fut tttaché, en qualité de souslieutenant, à la légion déparmentale de la Corse et à celle des Bouches-du-Rhône. Vers la fin de la restauration, il avait renoncé à la carrière militaire pour s'ensexelir dans la retraite ; mais après 18 !0 il redemanda du service. D'abord lieutenant au Gi" régiment de ligne, il fut nommé le 1 .S août 1S37 capitaine dans la légion étrangère, où le gouvernement avait réuni des réfugiés polonais, italiens ou de diverses autres nations. Il alla gagner en Afrique un avancement rapide. Décoré le 1 1 août 1 837, appelé le 56 août I S40 au grade de chef de bataillon dans le 18"= régiment d'infanterie légère, il passa, huit mois plus tard, au corps des zouaves, soldats hybrides, moitié arabes, moitié français, qui ont contribué puissamment à consolider en Algérie la domination française. Le 2i mars i SI J, Leroy de Saint- Arnaud était lieutenant-colonel ; le 29 octobre 1844, il prenait le commandement du .S3' régiment d'infanterie de ligne. Ce fut h la tête de ce régiment qu'il combattit Bou->laza, dont la reddition lui valut la croix de commandeur de la Légion d'honneur (îô janvier I S40J.

Nommé général de brigade et commandant de la division de Constantine après la révolution de 1848 , 3L Leroy de Saint-Arnaud fut chargé de soumettre les Kabyles, qui, exaltés par les prédications de leurs marabouts, avaient pris les armes sous la coiuluite d'EI-benbaghla, de la tribu des Zaaouas. Le corps expéditionnaire, divisé en plusieurs colonnes, pénétra dans des gorges presque inaccessibles, incendia de nombreux villages, emporta les positions où les ennemis s'étaient retranchés, et se rendit entièrement maître de la Kabylie dans une campagne de quatre-x'ingts jours, à la suite de laquelle M. Leroy de Saint-Arnaud, nommé général de division, quitta l'Afrique pour commander la deuxième dix'ision de l'armée de Paris.

Ici sa carrière militaire est suspendue; sa carrière politique commciK c. Appelé au ministère de la guerre le 2G octobre 18.')!, on sait quelle altitude il prit à ses débuts oratoires il l'assemblée législative; déliMlsqui firent dire ii un vieux représentant expert: « 11 me semble entend le le tambour du 18 brumaire. >

Sénateur, grand écuyer, grand-croix de la Légion d'honneur ii la

suite ilu .' décciiibrc IS'il, M. Leroy de Saint-Arnaud a été nommé

maréchal de France un an après le jour anniversaire du coup d'Etat.

Lord Raglan, ([ni commande l'armée anglaise, était connu, avant

d'être élevé à la pairie, sous le nom de sir Filïroy-Somcrsct. Ce

fut un des aides de eamp de Wellington , et U laissa un bras sur le champ de bataille de Waterloo.

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