CHAPITRE II
La Russie. — Politique dos czars en harmonie avec le testament de Pierre I".
— Marc'ne oonstame des Russes vers l'Europe occidentale et vers Constar^tiuoplc. — Causes <pii ont empêché l'empereur Nicolas de s'établir à Conslant;nople en I82y ctcn t833. — Vingt ans de préparatifs. — Prétexte du conflit.
— Comme moyens d'action, la Russie favorise le panslavisme et fait nail'e l'espérance de l'établissement d'un royaume de Pologne. — Considérations qui ont déterminé le czar à faire la guerre en ce moment. — Esquisse de mœurs en Russie. — I.cs diverses classes de la société. — Comment se payent les cadeaux de l'empereur. — Les émissaires russes. — Serfs. — Une exécution mditaire.
Nul document n'est plus propre ii éclairer les esprits sur la politique moscovite que le testament de Pierre le Grand transmis à Louis XIV par l'ambassadeur de France ii Saint-Pétersbourg. 11 sera le guide constant de tous les actes de la Russie; le but qu'il trace, celui vers lequel elle dirigera ses efforts. Elle aura une diplomatie habile, rusée, peu diflicile sur les moyens, dédaig-neuse de la vie des hommes, toujours prête ii dissimuler ses vues secrètes sous de mielleuses paroles hautement exprimées, pompeusement proclamées. Ses ambassadeurs auront toujours des instructions doubles; le but qu'ils poursuivront publiquement ne sera jamais celui qu'ils voudront atteindre, mais seulement un. échelon pour s'élever plus haut. La force, la violence, les promesses, l'argent, les czars prodigueront tout pour réussir.
On ignore la date de cette pièce si importante non-seulement pour les annales de la Russie mais encore pour l'histoire générale de PEurope, dont tous les peuples qui auront des intérêts ii discuter avec cette puissance seront tour à tour les alliés et les ennemis. Lorsque mourut Pierre 1", en i7â.S, il y avait dix ans que Louis Xl\ n'était plus. Le czar avait donc rédigé cette savante instruction longtemps avant la fin de son règne, afin de laisser ii ses successeurs l'expression entière de sa pensée dans le cas oii il serait surpris par la mort soit sur un champ de bataille, soit par un de ces meurtres si fréquents il la cour de Russie, soit par le cours ordinaire des choses.
L'histoire pouvait dire ii ses héritiers comment il avait trouvé la Russie riricre, selon ses expressions, comment il l'avait faite jleuve; il allait leur enseigner par quels habiles moyens ils la feraient euxmêmes (jraihle mer.
Quelle que soit l'époque à laquelle ce vaste plan fut conçu, médité, tracé, il est difficile de n'en pas admettre l'authenticité lorsqu'on voit Pierre lui-même et tous ses successeurs en suivre religieusement ies prescriptions ;i ce point que ce testament résume tout leur système de conduite depuis près d'un siècle et demi. Il pourrait, il est vrai, passer pour un résume historique, aussi bien que pour un plan méthodiquement suivi ; mais il n'est pas probable que la politique moscovite ne se fût pas démentie un seul jour au milieu des passions de toute sorte qui ont agité les successeurs de Pierre l"', s'ils n'eussent eu un guide tracé par le véritable fondateur de l'ftnpire, par le créateur de ses armées , de sa marine , de ses villes , par un des plus grands hommes de son temps, dont le règne est encore Porgueil de l'a Russie, car il est l'origine de sa puissance.
On ne s'étonnera pas que cette piice ait pu passer dans les mains de l'ambassadeur français en Russie si on se rappelle, — et les mémoires du temps en font foi , — que Louis XIV avait organise sur la plus vaste échelle l'espionnage dans les cours étrangères, qu'il entretenait dans toute l'Europe des stgents secrets, qu'il recevait d'eux des correspondances suivies, qu'il ixait i« ses gages parfois les ministres même des rois ses alliés ou ses ennemis; tactique, peu loyale, peu digne, que les autres rois ne tardèrent pas .i imiter. Pierre l''"', désireux, que son plan servit de règle ii ses successeurs, dut lui donner de son vivant une certaine authenticité, un certificat de sincérité; il dut le transcrire sur quelque registre signé par ses conseillers intimes. Quelque danger qu'il pût y avoir ii donner une copie de celle pièce importante, on n'ignore pas que ies archives des chancelleries sont pleines d'instructions secrètes destinées, dans la pensée de leurs auteurs, il ne jamais voir le jour.
Pierre I", en débutant, appelle le mysticisme h son aide. Les chefs d'Etat invoquent d'ordinaire les lumières d'en haut, les cliefs de religion déclarent qu'ils les ont reçues. Le czar n'était pas encore le pape de l'Eglise grecque, mais il était déjii son maiire. Le patriarche de cette Eglise était niort ii la fin du siècle précédent ; le czar, ii qui appartenait le droit de le nommer, déclara qu'il n'y en aurait plus ; il abolit donc cette dignité, il dicta des lois ecclésiastiques, el, pour les faire exécuter, nomma un synode dont tous les membres durent lui prêter un scn»ent dont il aVait rédigé et signé la formule. " Je
LA RUSSIE ET L'EUROPE
"jure d'être fidèle et obi^issant serviteur et sujet à mon nati'.rel et "Véritable souverain, aux aui;ustcs successeurs qu'il lui plaira de u nommer en vertu du pouvoir incontestable qu'il en a. Je reconnais K qu'il est le juge suprême île ce collège spirituel; je jure, par le u IJieu qui voit tout, que j'eiilends el que j'explique ce serment dans u toute la force cl le sens que les paroles présentent à ceux qui le u lisent ou qui l'écoutent. »
(Juellcs précautions contre les restrictions mentales! et n'est-il pas évident que le czar se regarde déjà comme le chef de l'Eglise? Il constate donc que Dieu l'a inspiré, et, <lès les premières lignes, il déclare le peuple russe appelé à la domination générale de l'Europe. L'histoire lui montre le iVord comme la i)é])inièrc des conquérants lie l'Orient et de l'Occident; il constate le fait, et il va prescrire les mesures qui doivent aider à sa nouvelle réalisation.
Pierre I" conseille d'entretenir la Russie dans un ëlat de guerre continuelle, et au conseil il joint l'exemple : nul ne dépensera une activité égale ii celle de cet homme courant avec rapidité de Moscou en Finlande, des rives de la Neva aux bords de la mer d'Azof, visitant pour s'instruire une partie de l'Europe, s'iniliant à ses lois, à ses mœurs, à sa civilisation, engagé toujours dans quelque périlleuse entreprise, guidant ses armées de la Livonie, de l'Ingrie, de la Carélic sur les bords du Tanaïs et du Pruth, courant (ics Suédois aux Turcs, combattant dans les provinces polonaises et dans les plaines moldo-valaques, réparant le désastre de Narva par la victoire de Pultava , se sauvant par un traité lorsque sa situation dans les champs moldaves paraissait désespérée, que son armée et lui-même étaient sur le point de tomber au pouvoir de l'ennemi qui les enveloppait de tous côtés.
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Le maréchal Leroy de Sjiiit-.\rnaud , général en chef de l'armée d'Orient.,
Si la marche de la société curipéenne à travers les siècles avait été tracée à l'avance par une puissance inconnue, mystérieuse, infaillible, les faits constatés par Pierre !""■ étant vrais dans le passé, sa prédiction pour l'avenir pourrait effrayer l'Europe. Mais, de ce que les faits invoqués par lui se sont réellement produits, s'cns\iit-il qu'ils doivent inévitablement se produire de nouveau? La barbarie est-elle en réalité le grand réservoir oii les nations doivent retrouver leur sévc perdue, leurs forces usées, leur énergie détruite? Les Russes d'aujourd'hui sont-ils encore ceux d'il y a un siècle et demi? Estelle la même qu'au temps de Louis XIV cette Europe dont la régénération a commencé avec la grande révolution française? Un élément nouveau de vigueur et de résistance, l'élément démocratique, lie s'cst-il pas révélé, mêlé au mouvement poliligu?? n'a-t-il pas son œuvre d'émancipation à accomplir, son cycle ii parcourir? La régénération de l'Europe n'est point encore terminée, l'Europe n'a point encore abusé des forces qu'elle y doit puiser, puisque ces forces ne se sont pas produites d'une manière complète. Il est donc permis de mettre en doute la réalisation de la prédiction du czar.
Pierre I"' avait élè un piililiquc habile dont l'œil avait sondé les profondeurs de l'avenir, mais qui, ne pouvant deviner la transformation que la civilisation devait opérer, avait tracé il ses successeurs une ligne de conduite parfaitement en harmonie avec les idées de son temps. Les hommes qui, placés au faite d'une société qu'ils dominent et inspirent, peuvent dégager leur esprit du milieu dans lequel ils vivent, sont une rare exception dans l'humanité ; ce n'est guère que dans l'adversité et la retraite que, recueillis en eux-mêmes, ils peuvent appliquer leur génie à apprécier la marche de la société. Tant qu'ils sont au pouvoir, le bruit ne leur permet pas d'entendre, l'éclat ne leur laisse pas voir ce qui se préj.ore en dehors de leur cercle. Que l'Europe eût continué à marcher dans la voie oii le czar Pierre l'avait laissée «i mourant, et ses prévisions seraient déjà réalisées.
Sans voir au delà, ses successeurs ont suivi avec une religieuse ponctualité la ligne de condu"»C qu'il leur avait tracée. La guerre a tenu constamment en éveil le j)euple russe : il a lutté à la fois au nord, à l'ouest et au sud, ne s'est arrêté que devant les glaces et a
LA RUSSIE ET L'EUROPE
p6iétre en Amérique par le nord-est, contrairement aux autres peuples. Durant les cent vingt-neuf ans qui se sont écoules depuis la mort de Pierre le Grand jusqu'à ce jour, ce peuple n'a pas eu une période de dix années de calme et de repos.
Les czars ont dépouille la Suède atin de posséder les deux rives du golfe cil se déverse la Neva et oii ils ont jusqu'ici abrité leurs flottes de tout danger. L'un d'eux, Alexandre, pour s'assurer la possession de la Finlande, est passé du camp des alliés ligués contre la France dans le camp de Napoléon, qu'il devait abandonner quand il ne pourrait plus rien espérer de lui. Ils sont devenus les maîtres réels de la Baltique, oii les capitales de la Suède et du Danemark, Stockliolm et Copenhague étaient hier encore à leur merci. Réparant les désastres passés ils ont repris Azof, que Pierre lui-même avait dû abandonner et remettre aux Turcs. Ils ont conquis la fertile Crimée,
qui menace perpétuellement l'AlFt-magne et ouvre aux czars une route vers le Rhin. Les alliances de famille peuvent leur fournir des moyens d'action sur les peuples qui entourent la Russie et dont ils veulent faire les agents de leur politique, au besoin les alliés de leurs armes, et ils se mêlent, s'unissent aux maisons royales de Hollande, de Wurtemberg, de Prusse, de Danemark; déjà ils sont les héritiers éventuels d'un royaume allemand qui ferme la Baltique.
Pierre I" avait recommandé d'appeler des capitaines étrangers pendant la guerre, des savants étrangers pendant la paix; et, d'onnaut l'exemple, il avait confié des commandements dans ses armées à des ofliciers prussiens et allemaïuls, employé des Français réfugiés, engagé des Hollandais, des Suisses. Ses successeurs attirent des"officiers et des marins pour façonner leurs armées à la tactique et à la discipline européennes, pour développer leurs forces marilimcs. Ils
Lord Raglan , général en chef des troupes anglaises de l'armée d'Orient.
grenier et ressource de l'Europe dans les années de disette ; ils ont fondé Sébaslopol, leur port et leur arsenal, et Odessa, le grand entrepôt du commerce de la mer Noire; ils ont surpris la possession du delta formé par les bouches du Danube, et sont devenus ainsi les maîtres de la navigation de cet immense fleuve, qui remonte au cœur de l'Allemagne et communique avec la France par un canal qui le relie au Rhin ; ils ont occupé les pentes du Caucase et conquis la Géorgie.
L'Europe les conviait, ils se sont mêlés à ses luttes toutes les fois qu'ils en ont trouvé l'occasion ; des dilïérends éclataient eu Allemagne, ils s'oflraicnt pour arbitres. Afin de s'avancer vers l'ouest, ils ont ai;ilé et alïaibli la Pologne jusqu'au moment oii , complètement impuissaiile, ils l'on' pailagée sous prétexte qu'elle était dangereuse, meiiiiçaiile p(Mir la Iraiiquillilé îles Etats ses voisins; en allenilaiit qu'ils puissent reprendre à la Prusse et à l'/Vutriclie la part qu'ils leur ont faite dans ce partage! pour les encliainer jiar la coiuplicitè, ils se sont adjugé un territoire qui fait une pointe entre les Etats de ces deux puissances restée» sans frontières susceptibles de défense : position
aiipellent à Pétersbourg, à Moscou, dans leurs palais, des écrivains, des peintres, des artistes, qui, après quelques années de travaux, reviennent dans leur pays jouir des pensions de retraite qu'ils leur font et s'extasier sur les bienfaits d'un gouvernement en réalité plein d'égards et de libéralité pour eux. Ainsi les successeurs de Pierre I" ont fait plus que celui-ci n'avait rêvé, car ils font jouir la nation russe des avantages artistiques, des conquêtes de la civilisation des autres peuples, et renvoient chez ces peuples des apôtres (|ui font de la propagande russe sans se douter le plus souvent de la mission qu'ils remplissent.
Pierre I"' avait écrit dans son testament ces paroles remarquables : Il S'approcher le plus près possible de Constanliiiople cl des Indes ; )> celui qui y régnera sera le roi du monde. >. Aucun des e/.ars venus; après lui n'a oublié ce conseil que lui-même avait mis en pratique par ses expéditions vers le Priith , vers Azof et le détroit de CalVa. Catherine H, parvenue au trône ])ar une conspiration, par la déposition et le meurtre de son époux, eut toujours présente à la pensée la recommandation du grand czar; partagée entre ses amours passa-
LA UUSSIE ET L'EUROPE
ijères, ardcilirs tntijniirs. 9aii(jliiiiles parfois, el ri)i!;aiiisation adiiiiliistialive qui allait aoiiiu-r plus de colit'siim el de force ù renipirc, au milieu des troubles, .les assassiunts, des ijriiules et des petites clioses de son rijjue , elle inarclia résolilinciit vers la réalisation de cette pensée. Lcs'liords du l'rulli aussi bien que les bords de l'Euxin, les rochers de la Cireassic eomiue les plaines de la Géorgie jwrtent l'empreinte des pas de ses armées conquérantes, et ses ministres purent écrire ces mots siijiiilicatifs : Route de Cimslanlinoplf, sur les poteaux qui liordaieni la roule où ])assait la czarinc descendant vers le sud, car ils rciulaieul parfaitement la pensée de leur souveraine. Ale\amlrc, un moment en trêve avec la France, demanda aux négociations ce que la victoire lui refusait alors et parut vouloir s'entendre avec Wapoléou sur une ori;anisalion des Etats de l'Europe partagée en deux ifrandes zones, sur l'une desquelles chacun des empereurs eût exercé la souveraineté ou un protectorat qui, sans briser la nationalité des peuples, ne leur eût laissé aucune liberté d'action. Un ordre politique nouveau eût été créé en Europe, où il n'y aurait eu dis lors que deux grande puissances, capables de se tenir mutuellement en respect, mais dont le choc eût été terrible en cas de collision. Dans les parjes écrites, ou dictées, ou inspirées par ses conversations a Sainte-llélrne, Napoléon constate que dans ce partage l'empereur Alexandre voulait obtenir Constantinople et qu'il n'a pu se résoudre à lui abandonner cette importante position. Empruntant les paroles du testament de Pierre !"■ , il ajoutait que celui qui possédera Constantinople régnera sur le monde.
C'est probablement de cette pensée d'alliance avec la Russie, qui ne lit que traverser l'esprit de Napoléon, qui était née de la lutte implacable soutenue alors par l'Angleterre contre la France, de la nécessité de lui susciter des ennemis et de fermer à son commerce des débouchés importants, qu'est éclose l'opinion, aujourd'hui encore persistante dans un certain nombre d'esprits, que l'alliauce russe est préférable à l'alliance anglaise.
Alexandre n'axait pas pu obtenir que Napoléon le laissât s'emparer de Constantinople, la Turquie était l'alliée de la France et Napoléon comprenait trop bien le danger que cette prise de possession eût fait courir à l'Europe; mais Alexandre x'oulait du moins se saisir des principautés danulnennes et porter ses frontières au Danube. Dans la célèbre entrevue d'Erfurt, il fut stipulé entre les deux empereurs : qu'Alexandre pourrait s'emparer de la Moldavie et de la Valachie et que la reconnaissance de celte possession , ainsi que de celle de la Finlande, par l'Angleterre, sérail une condition absolue de la paix avec cette puissance.
La rupture qui éclata bientôt après entre Alexandre et Napoléon n'empêcha pas le premier de marcher contre la Moldavie et la Valachie ; les nouvelles complications qui surgirent ne lui permirent pas (le les garder.
Si le c/.ar ne put détruire alors l'empire de Turquie, si les provinces danubiennes lui fermèrent encore la route de Constantinople, en revanche il s'étendait bientôt eu Asie, enlevait ii la Perse quatre de SCS provinces el commenrait à s'ouvrir un chemin vers les Indes. Au moment de se retirer de la .Moldavie et de la Valachie, qu'il venait d'enxahir, pour aller défendre ses propres Etats contre Napoléon, il obtenait de la Porte la cession de la Bessarabie par le traité de Bucharcst (18 12).
Nicolas I" montait à peine sur le trône, qu'il arrachait h la Porte, par une menace de guerre, par l'intimidltion , le traité d'Akcrmaun qui lui donnait le protectorat des provinces danubiennes. Bientôt après, lorsque sa flotte détruite à Navarin, l'affaiblissement de son armée dans la lutte contre la Grèce, et les conspirations de l'intérieur ne permettaient plus au sultan de soutenir la guerre avec quelque chance de succès , les troupes du czar reprenaient le chemin de cette antique Ijyzance objet de constants désirs. Elles traversaient le Prulh, le Danube, les Balkans; le czar achetait de la trahison la reddition de Varna qu'il n'avait pu emporter de vive force, marchait sur la capitale et s'arrêtait au moment d'y toucher.
L'ambassadeur français à Constantinople, l'amiral anglais qui commandait la flotte de la .Méditerranée exposèrent au général Diébilsch l'état de la capitale exaspérée, divisée par les partis, oii la vie du sultan n'était pas même en sûreté, el le prièrent de suspendre la marche de SCS troupes. Le général russe n'accéléra ni ne relarda les mouvements de son armée, déjà il avait posé à la Porte Ottomane les conditions de la paix, il avait fixé le 13 mars comme terme de rigueur pour la signature des traités qu'il proposait et dont rien ne pouvait le faire départir; il atlendait jusqu'au terme fixé, prêta marcher en ayant, ou prêt ;i opérer sa retraite, sans se laisser intimider par la Vrancc et l'A ngicterre, qui n'avaient pas un soldat pour couvrir Constantinople, el dont les vaisseaux auraient été, à ce moment tardif, impuissants a la défendre, en supposant que les deux gouvernements l'eussent voulu. M. Guillcminol lit du sentiment auprès de Diébilsch, M. Gordon fil approcher (piclqucs bâtiments pour servir au besoin d'asile aux sujets anglais. L'escadre française était h Smyrne sous les ordres de l'amiral Itosamel ; sur une dépêche de .sou ambassadeur lui annonçant que des diflicullés s'élevaient pour la conclusion de la paix, il quitu son mouillage le |6 septembre sur le Trident suivi
du Breflaw, de la Fleur de lis, de l'EgU, du Loiret, etc. La paix était signée du H,
A ce moment, la Russie, enivrée de son triomphe, pouvait briser l'empire ottoman. La France, gouvernée par M. de Polignac, sous la maison de Bourbon, que des liens de reconnaissance attachaient à la Russie, n'aurait pas l'ait une vive opposition; l'Autriche eût été apaisée par une augmnnialion de territoire. Il restait l'Angleterre, qui, assurément impuissante contre les Russes gardant les Dardanelles cl l'entrée du Bosphore, aurait pu agir vigoureusement dans la Baltique; mais l'Angleterre, après avoir promis des secours à la Porte, venait de l'abandonner; elle calculerait les chances d'une guerre elles chances d'un arrangement; des concessions pour son transita travers l'F.gypte, pour son commerce dans la mer Noire, pourraient faire tomber les armes de ses mains.
A peu près tranquille du côté des puissances, le czar fut arrêté par d'autres pensées graves , sérieuses , et qui , au point de vue de la conquête, annoncent une profondeur que l'on ne peut niécoiinaitre.
La Russie n'est point un torrent qui envahit les terres, i>ais passe et les abandonne, c'est une mer qui conquiert pied à pied cl ne se retire pas; elle ne se distingue pas par la rapidité de ses mouvements, mais par son aetiou constante; elle ne réunit pas à son empire des provinces que la dissemblance des lois, des niunirs, des intérêts, du langage, l'exposerait à perdre bientôt, ou à voir conslamment agitées; elle se les assimile d'abord, lotit en leur laissant leur vie propre, une certaine liberté d'action. Elle les fait Russes dans le fond avant de les faire Russes par la l'orme. Que l'on considère sa conduite ii l'égard de la Pologne si rapprochée du cœur de l'empire, partagée depuis longtemps; elle pouvait, en 1814, la réunir purement et simplement à l'empire russe, elle a préféré lui laisser une ombre de nationalité: puis elle a alleiidu dix-neuf ans cl une occasion favorable, -pour achever de la tuer.
Avant d'arriver à Constantinople pour n'en plus sortir, il fallait avoir entre cette ville et les limites encore éloignées de l'empire russe des populations sur lesquelles on exerçât une certaine action, dont les chefs fussent amis et dévoués, sur lesquels on pût compter au besoin. Les provinces inoldo-valaques ne tenaient plus à la Turquie que par le lien de la suzeraineté; le sultan donnait l'investiture aux hospodars, mais ceux-ci étaient dès lors indépendants. Conquérir sur eux un droit de proicclion, de conseil, de direction, acheter des dévouements, faire organiser les administrations selon ses vues, gagner les chefs du clergé, les instituteurs, s'emparer du commerce par le Danube, se réserver le droit d'occuper les principautés en cas d'agitation, c'était en réalité faire un pas immense vers le but, et, d'une étape, d'un camp passager, faire une station fixe, un lieu de ravitaillement, un grenier.
Tous ces avantages furent conquis par les deux traités d'xVndrinople, du l 4 septembre 1 8 9.
C'est donc une tactique d'atermoiement, de patience, de lente conquête , d'assimilation, qu'elle a suivie l'égard des provinces danubiennes, el on a pu juger des progrès qu'elle ax'ait faits dans les principautés lorsqu'on l'a vue y entrer, en 18,S3, sans coup férir, sans résistance, comme on entre dans son domaine après avoir écrit à son intendant de tout préparer pour vous recevoir.
Les traités d'Andrinople n'ont pas été stériles. La Russie n'ax'ait pas obtenu seulement la confirmation de son piolectorat sur la Moldavie, la Valachie el la Servie; elle y avait gagné en Asie les places d'Anapa, de Poli, d'Akhalzik, d'Atzhora, d'Akhalkalaki ; elle était maîtresse de ce côté du littoral de la mer Noire, du terrain qui sépare le Pont-Euxin du pied des monts Caucase; son commerce, auquel on n'attache pas en Europe l'importance qu'il mérile, sou commerce allait prendre un large développement dans celle mer. Il n'est pas inutile de rappeler comment on jugeait, en 1829, à Saint- Pétersbourg, les résultats du traité d'Andrinople.
L'empereur Nicolas venait de publier un manifeste dans lequel il résumait les traités d'Andrinople, et, le 3 octobre, deux jours ai)rès cette sorte de compte rendu, on écrivait de Sainl-Pétersbourg la lettre suivante, qui était reproduite dans les journaux de l'époque :
K Le manifeste publié le 1"=' de ce mois a fait sur toutes les classes » de la population de celte vaste capitale la sensation qu'on pouvait » se promettre d'un acte aussi mémorable sous tous les rapports.
)) Notre cabinet a donné des preuves éclatantes de sa sagesse, » comme nos armées ont mis hors de doute leur valeur héroïque. Les » résultats du traité qui vient d'être conclu sont incalculables pour » l'empire russe. Nos relations commerciales devront prendre désor- » mais un élan tout nouveau et tel qu'il convient à la richesse de » notre sol, au génie du peuple et k l'activité de nos classes indus- » tricllcs. Les flottes marchandes de toutes les nations se rencontre- » ront à l'avenir aux embouchures de la Neva et dans les excellenls » ports de la mer Noire, aussi fréquemmi'ul que jusqu'à présent elles » se rencontraient dans la Tamise el dans la Manche. Notre cabinet » sera, dè~s à présent, dans la politique générale, I'astbe autour nuyiiKt
» TOUliNKI'.ONT TOUS LES AUTRES CABINETS.
» Avant tout, notre gouvernement cherchera à conserver sur l'cm-
LA RUSSIE ET L'EUROPE
» pire ottoman l'influence qu'il vient de conquérir. Le fort n'a pas » besoin des mano-uvres tortueuses de la diplomatie, nous ne nous Il servirons point de pareils moyens pour soutenir notre prépondé- » rance dans les conseils du Grand Seigneur. «
Cette curieuse correspondance, dont les termes semblent indiquer une origine officielle, a l'avantage d'être fort explicite en peu de mots. La Russie n'avait pas eu besoin de briser l'empire ottoman, de garder Constantinople, elle avait conquis la mer Noire, cela lui suffisait pour devenir l'astre autour duquel devaient tourner tous les cabinets. Cette pensée est exprimée d'une façon nette et précise. La prépondérance que la Russie entend exercer dans le divan n'est pas ])lus dissimulée. Quant aux manœuvres tortueuses de la diplomatie, le cabinet russe avait de bonnes raisons pour les répudier à l'avance : car il devait les employer souvent.
Lorsque appelé par le sultan Mabmoud, en 1833, au secours de la Turquie sérieusement menacée par JMébémet-Ali , le czar x'it ses troupes envelopper Constantinople, il pouvait assurément se déclarer maître de cette ville, proclamer que la Turquie d'Europe n'existait plus, et refouler le sultan dans ses possessions d'Asie. Mais il jugea très-sainement la situation, et ajourna l'exécution de ce plan.
Un tel acte en effet eût immédiatement tourné contre lui trois ennemis, la France et l'Angleterre, dont les Hottes étaient dans les Dardanelles, et le pacha xictorieux, qui ne songeait à rien moius qu'à s'emparer de la Turquie, à remplacer le sultan Mabmoud abreuve d'humiliations, n'opérant ses réformes qu'avec les plus grandes diflicullés, obligé de vaincre de vives résistances.
Méhémet-Ali, mabométan comme Mahmoud, Turc lui-même, quoique devenu le représentant de la race arabe, était appelé par le parti des fanatiques, mécontents de x'oir s'eilacer les distinctions qui séparaient les chrétiens des musulmans; il était favorisé secrètement par les hommes que froissaient les nouvelles réformes, dont elles blessaient les intérêts. Tout ce qui tenait aux vieux abus condamnés dans l'esprit du sultan à disparaître de l'administration était disposé à aider le pacha. Les grands feudataires, ramenés par la force ou par la crainte .à l'obéissance, pouvaient saisir ce moment de se proclamer indépendants et faire ainsi une puissante diversion en sa faveur, ce qu'ils n'auraient pas fait avec la perspective d'avoir pour souverain un chrétien dont le triomphe allait donner la suprématie aux Grecs.
Le czar n'avait pour Inique les chefs grecs, quelques familles turques gagnées par son or; excepté en Grèce, les chrétiens de son Eglise, satisfaits des premières réformes acceptées comme une promesse de plus grandes améliorations, ne montraient pas d'enthousiasme : tous les éléments qui pouxaient favoriser le pacha manquaient donc au czar, il ajourna encore.
Le travail d'assimilation dans les provinces danubiennes, les préparatifs dans la mer INoire, ont duré vingt ans.
De quelque mystère que la Russie couvrît ses projets à l'égard de l'empire ottoman, il était impossible qu'il n'en perçât quelque chose aux yeux de l'Europe. Des chantiers de construction avaient été ouxerts sur tous les points favorables des deux rives de la mer iNoire; les forêts de l'Asie fournissaient les plus magnifiques matériaux, et une formidable flotte de guerre s'élevait. Or, la Russie n'axait aucuii ennemi à combattre; les traités passés a\ec la Porte elles puissances ne permettaient pas qu'aucun vaisseau de guerre se montrât dans les Dardanelles; si les flottes des puissances occidentales ne pouxaient péuétrer dans le Pont-Euxin, celles de la Russie, de leur côté, n'en pouvaient pas sortir. Sans doute le gouvernement russe fondait là une école maritime, créait des marins, les exerçait aux manœuvres; mais dans cette mer étroite, dont elles ne pouvaient dépasser les limites pour entrer dans la Méditerranée, à quoi dex'aient servir ces flottes, sinon à attaquer Constantinople lorsque l'occasion deviendrait f.ivorable, à favoriser les mouvements d'une armée de terre marchant contre cette ville, à déborder ensuite dans la Méditerranée?
A moins de supposer aux cabinets européens l'incurie la plus complète des actes de la Russie, la coiiliance la plus aveugle en ses promesses, l'oubli de ses expéditions si souvent répétées, l'ignorance de ses desseins tant de fois manifestés, on ne peut admettre que les puissances n'eussent pas conscience de ce que méditait la Russie contre l'empire ottoman et contre l'Europe occidentale. Cependant elles se sont laissé devancer.
Cette fois la Russie a essayé d'éviter les complications auxquelles pouvait donner lieu la conquête de la Turquie par les armes; elle a voulu déjouer l'opposition que les puissances occidentales ne mani|ucraieiit pas de faire a rétablissement du czar dans la capitale de l'empire ottoman : elle a cherché a tourner la diniciilté, elle a tenté !a coïKpiête par d'autres moyens que la diplomatie appelle de l'habi- Iclé, mais qui ont un autre nom dans le l.ingagc des honnêtes gens, licpreiianl de vieille; négociations dont le but, parfaitement dissimulé ■l'iibord, fut liardiiiient nié quand il apparut trop visiblement, elle
se servit de la religion pour arriver à la domination réelle, à la possession de la Turquie d'Europe.
La ruse n'était pas nouvelle; en même temps que les expéditions militaires établissaient l'autorité des czars sur la mer Noire, détachaient des provinces de l'empire ottoman, fondaient sa prépondérance dans celles qui obéissaient encore nominalement, fictivement à la Porte, la protection à donner aux chrétiens de l'Eglise grecque, sujets du sultan, servait à couvrir les intentions de l'empereur de se saisir d'une partie de l'autorité de la Porte, de se substituer à elle, de créer en réalité deux pouvoirs dans l'empire turc, d'en diviser les habitants eu sujets du sultan et en sujets du czar, non point suivant les localités habitées, mais suivant le culte professé, c'est-à-dire partout.
Ainsi, en 1805, il y a un demi-siècle, un agent russe à Constantinople faisait, au nom du czar, la proposition suix'ante au premier ministre du sultan : « Tous les sujets de l'empire turc qui professent " la religion grecque passeront sous la protection de la Russie, et » toutes les fois qu'ils seront molestés par les Turcs, la Porte sera 1) tenue de faire di-oit aux représentations de l'ambassadeur russe. »
C'est à peu près la même proposition que dernièrement M. Menschikof présentait au nom d'un autre empereur de Russie à un autre sultan. La forme diflère, le fond est identique parce que le but n'a pas changé; le mode de présentation est toujours le même ; un traité d'une main, une épée de l'autre.
A ce moment le czar ax'ait des troupes à Odessa; il occupait l'île de Corfou; les Grecs étaient insurgés, la Géorgie révoltée par l'influence de la Russie, sous la domination de laquelle elle allait bientôt passer; le sultan Sélim, auquel le czar adressait cette audacieuse demande, était entouré d'agents de son ennemi, qui s'étaient glissés jusque dans son conseil; son prcqiier ministre lui même était gagné; une conspiration, qui triompha deux ans plus tard, menaçait son trône et sa vie, et cependant le sultan ne cé.la pas, bien persuadé que du jour où l'empereur de Russie pourrait légalement s'immiscer dans les affaires intérieures de la Turquie, c'en était fait de l'existence de cet empire.
En effet, il eût mieux valu pour les sultans tomber les armes à la main eu défendant leur dignité personnelle et l'indépendance de leur nation, que de descendre peu à peu, jusqu'au moment de la fuite, minés à la fois par la puissance toujours croissante de l'ennemi et par la déconsidération attachée à tous ceui qui, placés à la tête des nations pour les diriger et les défendre au besoin, en méconnaissent ou en trahissent lâchement les intérêts.
A cette époque comme aujourd'hui l'ambition se couvrait du masque de la religion, mais dans les deux circonstances le masque ne couvrait pas le visage, et la pensée véritable, unique, apparaissait sous le x'oile destiné à la dissimuler.
Quelques lignes suffiront pour bien faire comprendre la situation.
La Turquie d'Europe, allant de la mer Noire à la Hongrie, enveloppant l'archipel grec et s'étendanl jusqu'à l'Adriatique par l'Albanie, est habitée par environ douze millions d'individus. Turcs, Grecs, Slaves et Tartares. Neuf millions appartiennent à la religion chrétienne, trois millions au culte mahométan, qui est le culte de l'Etat, le culte des X'ainqueurs, car dans ce pays la loi religieuse a été jusqu'ici étroitement unie à la loi politique. Celle-là ne permettait pas aux mahométaus de s'unir aux femmes d'une religion différente, il en est résulté qu'après plusieurs siècles d'une vie commune, les races ne se sont pas mêlées; les souvenirs des défaites des uns, du triomphe des autres, de la conquête turque, ont ajouté des éléments de division à ceux qui naissaient de la différence du culte, en sorte que ces peuples sont encore divisés en races conquises et en dominateurs.
Les neuf millions de chrétiens qui habitent la Turquie d'Europe sont divisés entre eux en chrétiens de l'Eglise grecque et en chrétiens de l'Lglise latine, mais ces derniers ne forment qu'une petite minorité.
On confond souvent la question des lieux saints avec celle de l'Eglise grecque en Turquie; elles sont complètement distinctes. Les lieux saints sont à Jérusalem, c'est-à-diré sur les confins de l'Asie et de l'Afrique, car la Turquie est le point de jonction des trois parties de l'ancien monde. Les chrétiens des deux rites intéressés dans celte question habitent la Syrie et les montngnes du Liban; ici les Latins forment une immense majorité. En .Syrie, comme elles l'ont fai( longtemps en Erance, les deux communions se montrent fort intolérantes l'une vis-à-vis de l'autre; le fanatisme les égare, elles se traitent mutuellement de schismatiques, et, loin d'imiter la sagesse de quelques populations suisses, qui, divisées en catholiques et protestants, célèbrent tour à tour leurs offices dans le même temple, on c vu les Latins et les Grecs, dans une église commune aux deux rites, se disputer par la force la possession d'un autel. De pareilles querelles sont déplorables partout, mais elles le sonl plus encore dans un pays oii la liberté rclii.'icuse n'est pas complète, où on s'efforce de l'obtenir en invoquant l'appui de nations étrangères, éloignées, avec lesquelles on n'a d'autre lien que celui d'une croyance commune : les populations musulmanes, assez peu tolérantes à l'égard des
LA RDSSIE ET L'EOROPE.
cliriîllcns, ne pouvaient troiivor clans le spcclacle de ces luîtes sans dii;iiité (|ii'iin encoiirayenient a les opprimer.
Depuis trois siècles, la France, par suite de son alliance avec la Turquie, est devenue le défenseur ollicicux des chrétiens de Syrie. Elle a réclamé contre les ai;rcssioiis des musulmans, elle a dans ses traités stipule pour les chrétiens de tous les rites le droit de suivre librement leur culte, elle a obtenu de la Porte des lirmans qui consacraient ce droit ; quand il a été violé, ses ambassadeurs ont fait entendre des plaintes, demandé réparation. La discussion des immunités, des privilèges, des droits des chrétiens, a traversé toutes les époques ; l'aflairc des Druses et des .Maronites a occupé plusieurs années sous le régne de I.ouis-Philip|u' : les dernières concessions de la l'orle ottomane, plus larijes, jikis ijénéreuses, plus dignes de noire époque et des mœurs d'une nation qui se régénère , sont toutes récentes.
Les populations chrétiennes de Syrie avaient donc l'habitude de tourner leurs regards vers la France, de lui demander satisfaction de leurs griefs légitimes; elles sont allées quelquefois plus loin et ont cherché ii obtenir, sous la protection française, une prépondérance sur les musulmans. C'est l'histoire de toutes les races qui ont des lois politiques et des croyances dift'ércntes. Le gouvernement français s'est généralement tenu en garde contre ces prétentions dissimulées, couvertes par la religion. La question était donc fort simple : la France demandait pour les chrétiens d'Orient le droit de suivre leur religion, d'exercer leur culte sans être molestés, mais aussi sans vouloir les afl'ranchir de l'obéissance qu'ils devaient à leur gouvernement.
La Russie a depuis longtemps complique cette question en demandant à exercer h l'égard des chrétiens du rite grec cette sorte de protection qu'exerçait la France à l'égard de tous les chrétiens, sans acception de rite. Elle l'a obtenu. Des missionnaires de l'Eglise anglicane se sont établis en Syrie, et le gouvernement anglais a réclamé pour SCS nationaux la liberté du culte et la protection de l'autorité. L'Autriche a eu son tour ; en sorte que toute personne ou toute communauté qu'on eut molestée pour sa foi relifjieuse aurait trouvé dans l'ambassadeur de sa nation auprès de la Porte , ou plus immédiatement dans son consul, un appui et un défenseur du privilège qui lui était accordé.
Il eût été assurément plus avantageux à la Turquie de proclamer la liberté des cultes dans ses Etats, de la protéger contre tous les actes auxquels le fanatisme pouvait entraîner les musulmans, sans permettre à aucune puissance de s'immiscer dans ses affaires intérieures ; mais cela était difticile dans un pays oii la foi religieuse est ardente, où le chef du clergé jouit d'un pouvoir que le sultan lui-même ne pourrait pas toujours braver sans danger. 11 serait, au surplus, fort injuste d'exiger de la Turquie plus que ne font quelques Elats de l'Europe qui se disent plus avancés en civilisation. Il sulVit de jeter les yeux autour de soi pour reconnaître que le principe de la liberté des cultes n'a réellement triomphé que dans un petit nombre d'Etats ; qu'il est sourdement ou ouvertement attaqué dans ceux qui l'ont hautement proclamé ; et, a voir comment marchent les choses, on peut affirmer que la Turquie régénérée ne sera pas la puissance qui le respectera le moins.
Telle est la question des lieux saints réduite il sa plus grande simplicité. Mais l'exercice des droits accordés i» des puissances étrangères, outre qu'il blesse la susceptibilité nationale, est hérissé de difficultés, peut fournir l'occasion de complications de tout genre, et mettre en péril l'autorité de la Porte sur ses sujets.
Des discussions s'élevèrent en 1850 entre le divan et le gouvernement français sur cette question délicate, k propos d'empiétements faits par les chrétiens grecs sur les droits des Latins, auxquels ils avaient enlevé la possession de quelques sanctuaires; empiétements dont la France demandait la cessation et la réparation en vertu d'un traité qui ne laissait aucun doute sur son droit. Le cabinet russe, voilant encore ses projets, heureux de trouver une occasion de réaliser un plan longuement préparé, habilement suivi, entravait de tous ses elTorts la négociation, demandait le maintien du stalu quo, c'est-àdire la sanction des faits dont se jdaignait la France, et menaçait la Porte d'une rupture si elle faisait droit aux réclamations du gouvernement français. La discussion dura , avec des phases diverses, jusqu'en 1852 ; la Russie, qui l'avait un moment emporté, fut battue à son tour ; il semblait d'abord n'y avoir dans cette question qu'une lutte d'inOuence entre la Russie et la France, mais la pensée du cabinet russe allait bien au delà.
Quant à la question de l'Eglise grecque en Orient, quoique découlant de la précédente, quoique présentée par la Russie sous le même .Tspect, elle a une tout autre importance, un intérêt bien supérieur, puisqu'elle touche au sort de neuf millions d'individus formant la majorité des sujets du sultan dans la 'J'urquie d'Europe. C'est une question politique oii la religion, malgré le rôle qu'on lui fait jouer, n'est dn réalité que la partie secondaire, un prétexte, un moyen, un appui donné à l'ambition. C'est elle qui aujourd'hui met en jeu l'existence de la Turquie.
Si tout homme a le droit inné, naturel, primordial, d'adorer Dieu comme il l'cnlend, on comprend que neuf millions d'hommes récla-
ment énergiquement ce droit et roliliciinciit. Les chrétiens de la Turquie d'Europe jouissent en réalilé do la lilicrlé de leur culte ; ils ont leurs prêtres, leurs tçniplcs, leurs écoles, leurs cimetières, leurs couvents: soumis, sous le rapport politiipie , à la loi turque, ils n'obéissent, sous le rapport religieux, qu'à un chef chrétien, le patriarche.
Les Turcs ne sont plus ce qu'ils étaient lors de la conquête de l'empire grec, les exteruiiuateurs des chrétiens, les convertisseurs au moyen du sabre, les apot 'es de la violence ; le gouvernement ottoman est animé d'un grand esprit de tolérance, et cette qualité, qui n'est que de la justice, n'est pas nouvelle, n'est pas due aux craintes que de récents événements auraient pu inspirer ; elle a été constatée depuis longtemps ; elle a porté les sultans à donner à quelques provinces habitées par des chrétiens non pas des gouverneurs musulmans, mais des gouverneurs professant le même culte que leurs administrés. Dans son Histoire de Russie, oii il montre beaucoup d'admiration pour l^ierre l" et beaucoup de propension à justifier tous ses actes, Voltaire, en parlant des provinces moldo-x'alaquesquc le czar appelé par la trahison venait d'envahir, écrit le passage suivant : «Enfin ces )) provinces ont été entièrement soumises par le padisha ou empereur )) turc, qui en donne l'investiture. Le hospodar ou vaivodeque la Porte » choisit pour gouverner ces provinces est toujours un chrétien grec. " Les Turcs ont, par ce choix, fait connaître leur tolérance, tandis » que nos déclamateurs ignorants leur reprochent la persécution '. u
11 y a près d'un siècle que ces lignes si précises ont été publiées. Elles se rapportaient à des faits passés en 1711 , et si Voltaire eût trouvé dans l'intolérance des sultans l'excuse de ceux qui appcli'reiit le czar au delà du Pruth, il n'eût pas manqué d'invoquer ce motif dans l'intérêt de son héros.
Le gouvernement tt'îc ne met donc pas d'obstacle à l'exercice de la religion chrétienne dans ses Etats, mais, jusqu'à ces derniers temps, cette tolérance ou cette justice n'était pas allée au delà du culte ; les chrétiens portaient encore lé poids de la conquête, ils étaient encore les Grecs soumis par la force et considérés comme des vaincus ; entre eux et les Turcs, l'égalité n'existait pas. Ils ne pouvaient pas aspirer aux fonctions publiques d'un ordre élevé ; ils n'étaient pas admis dans l'armée, et par suite de cette disposition, ils étaient soumis à un impôt nommé le karadj , fort arbitrairement perçu par les fermiers du revenu public. C'était une sorte de capitation , c'était le rachat du service militaire. Le sultan Mamhoud, qui a inauguré en Turquie l'ère des réformes, pour faire cesser les plaintes auxquelles donnait lieu la perception de cet impôt, le fixa , par un firman rendu en avril l83i, à quinze, trente et soixante piastres, suivant la fortune de l'individu.
En I8i9 un autre firman permit aux chrétiens d'aspirer aux grades et fonctions de vizir et de pacha.
Enfin, continuant l'œuvre de la réforme et de l'émancipation des chrétiens sujets de la Porte, le sultan a, dans le mois de mars 1851, par suite de l'intervention de la France et de l'Angleterre, et pour ôtcr à la Russie tout prétexte de guerre, supprimé rimj/ôtdu karadj; il a fait plus, il a par le même firman prononcé l'admission des chrétiens dans l'armée ottomane : il les a ainsi relevés de la déchéance; qui pesait sur eux. Quels que soient les motifs ou les influences qui ont amené cet acte réparateur, ce n'en est pas moins un fait immense au point de vue politique comme au point de vue religieux ; il supprime toute distinction entre les habitants d'un même empire, il fonde un peuple nouveau en faisant disparaître l'infériorité résultant du culte professé; au lieu d'une nation divisée en conquérants et en conquis , il fait une nation d'hommes égaux. Les derniers vestiges du triomphe des uns, de l'abaissement des autres, s'elTacent dès ce moment, et une nationalité nouvelle est créée. En même temps l'action politique du gouvernement s'élève, et la religion n'occupe plus que le second rang puisqu'elle cesse d'imprimer un caractère qui ordonne la préférence. Il faudra du temps pour que le vieux parti turc, le corps des ulémas et les fanatiques s'habituent à celte égalité de races ; mais le premier pas est fait, le principe est proclamé, l'œuvre s'achèvera.
Toutefois, si la tolérance du gouvernement turc ne peut pas être sérieusement mise en doute , cette tolérance n'a pas pénétré dans les mœurs de la niasse de la nation, les employés du gouvernement euxmêmes ne l'ont pas toujours prise pour règle de leur conduite, ne l'ont pas toujours pratiquée. Dans les provinces éloignées surtout, obéissant au vieux instinct musulman, aux vieilles passions religieuses, ils ont fermé les yeux sur les exactions, ils ont aidé à pressurer les chrétiens dans la perception de l'impôt, ils ont mis obstacle au libre exercice de leur culte , ils se sont livrés à des actes de violence envers les chrétiens, ou ils ont toléré ceux des fanatiques contre ces mêmes chrétiens dont ils couvraient les plaintes d'un profond silence. Ceux-ci , à leur tour, irrités des mauvais traitements, forts de leur nombre, ont rarement laissé échapper l'occasion de se venger, et les garnisons ainsi que les populations turques ont éprouve souvent de sanglantes représailles.
Toutes les fois que les chrétiens grecs ont à souffrir des vexations,
' Ilisloire Je llussie, part. M, ch. i", Campogno du Pruth.
LA UUSSIE ET l.'KnKOI'E.
lies pevsccutioiis , des dénis de justice, des plaintes sont poitées au patiiaielie, leur intermédiaire naturel enlie eaK et le gouvcrnenieni; le patriarcat est l'autorité qui exerce ouvertement son action , mais au-dessus de lui il existe une puissance, un synode, un pape de l'Ejïlise grecque qui sans pouvoir exercer aucune autorité politique patente en Turquie y jouit d'une haute influence morale, vers lequel se tournent les rei;ards des chrétiens grecs. Persécutés, ils l'appellent pour mettre fin à leurs souffrances ; non persécutés, ils l'appellent encore pour faire triompher le christianisme sur l'islamisme, pour faire de Constantinople la capitale d'un empire grec; disposition commune à toutes les religions , aspirations de tous les peuples vaincus; c'est donc à une conquête politique, matérielle, autant qu'il une conquête religieuse, qu'ils convient l'empereur de Russie.
L'ambition des czars n'a pas besoin d'être aiguillonnée, l'histoire le prouve suffisamment; mais elle s'attache habilement à se couvrir de motifs avouables, elle provoque les plaintes, elle les grossit et les amplifie. C'est dans l'état des chrétiens en Orient qu'elle prend aujourd'hui le prétexte de la guerre qui éclate; mais, démasquant sa pensée plus qu'elle ne l'avait fait jusqu'ici, et comme pour rendre la lutte inévitable , elle ne se borne plus à réclamer des privilèges , des ininiuiiités, des droits pour les chrétiens, elle exige de la Porte qu'elle reconnaisse l'empereur de Russie comme le protecteur des chrétiens de l'empire turci En clïet, M. le prince Mcnsehikoff, ambassadeur du czar, se rend ii Constantinople pour terminer l'afiTaire des lieux saints ; sa mission est présentée comme n'ayant pas d'autre but. Il signale son arrivée par une haute inconvenance qui amène la dislocation du cabinet ottoman, la retraite d'un ministre opposé ii la Russie. Les ambassadeurs d'Angleterre, d'Autriche et de Prusse interviennent entre ceux de France et de Russie, les amènent à une apparente conciliation, la Porte prend un moyen terme pour ne blesser aucune des deux puissances, enfin on croit pouvoir se féliciter d'une solution qui donne des garanties au maintien de la paix,
JMais en même temps qu'il travaillait ouvertement à terminer l'affaire des lieux saints, M. ÎMcnsehikoff remettait à la Porte un projet de traité secret que les ambassadeurs des autres puissances devaient ignorer, et dans lequel le protectorat de la Russie sur les églises grecques de tout l'empire ottoman était stipulé d'une manière nette et précise. « On est convenu, par la présente convention, des condin tions suivantes , savoir : la religion grecque (ailleurs elle est ap- )j pelée gréco-russe) sera toujours protégée dans toutes les églises; » les représentants de la cour impériale auront le droit, comme )) par le passé, de donner des ordres aux églises, tant .à Constanti- » nople que dans d'autres endroits et villes , ainsi qu'aux ecclé- • siasiiques, et comme ces conseils viennent d'un gouvernement >i voisin et ami , ils seront bien accueillis. » Article 1" du projet de traité secret.
Les prêtres du culte grec dans les Etats du sultan ne remplissent pas seulement des fonctions religieuses ; magistrats civils vis-ii-vis de leurs coreligionnaires , ils jugent les procès qui s'élèvent entre eux, constatent les mariages, les décès, les naissances, exercent une sorte de police municipale; ce sont donc des chefs réels de communautés; en accordant à l'empereur de Russie ce qu'il demandait par ce traité, le sultan lui donnait la direction de la religion, de la justice civile dans ses Etats, dans sa capitale; c'était une abdication déjjuisée , c'était un suicide ; plus encore, c'était une trahison envers la nation turque, conquérante, maîtresse de l'empire byzantin, et dont le sultan est le chef.
Le sultan indigné refusa ; cet article premier du traité secret fut rédigé en d'autres termes; la forme changeait, le fond restait le même ; la pensée de domination , bien arrêtée dans l'esprit du czar, surnageait toujours au milieu des termes ambigus sous lesquels on essayait de la voiler. Modifié , adouci, atténué dans la forme seulement, le ]u'ojet fut soumis aux délibérations d'un conseil composé (le (|iiarante-ciii(| personnes, ministres et hauts fonctionnaires; mais le secret avait naturellement lrans))iré; les ambassadeurs des diverses puissances jugeaient parfaitement de la gravité de la situation; ils avaient voulu prévenir une rupture, une guerre dont ils voyaient tous les dangers pour la Turquie; mais ils ne pouvaient méconnaître que du jour où il accéderait aux demandes de la Russie l'empire ottoman était perdu. (^)iielque réserve qu'ils dussent mettre dans l'exinession de leur pensée, au milieu de conjonctures si difficiles, ils ne pouvaient pas conseiller la soumission aux exii;ences du czar, ahaissemeiit que les puissances dont ils étaient les mandataires avaient intérêt à ne pas permettre, en vue de l'avenir.
Lors même que les ministres et fonctionnaires turcs n'eussent jias été décidés à repousser à tout prix les ])rclentions de la Russie , ils y auraient été encouragés par les sympathies îles ambassadeurs; mais leur indignation suffisait, la proposition de M. Mcnsehikoff fut rejetée par quarante-deux voix, trois seuh^ment l'appuyèrent. Le pléiiipoteiiliaire rus>c quitta Constantino]jle.
La guerre était des lors inévitable, et tous les efforts plus lui moins sinci'res des puissances occidenl.iles ne devaient avoir d'autre résultat ipir cil' pcrmcllre il la Russie de réunir ses forces et de marche, il son but.
Pour parvenir plus facilement îi ce but, qu'on a vu tout à l'heure largcnieut et complètement révélé, la Russie dès lors suscite de tous côtés des ennemis <à la Porte Ottomane; elle prend tous les masques, remue tous les sentiments, invoque toutes les passions basses ou p-énéreuscs; elle veut des auxiliaires, elle en appelle de tous les ])oints, elle les accepte tous sans regarder leur drapeau, s'en remettant à sa force pour régler les démêlés qui pourraient s'élever plus tard entre elle et eux. Les catholiques romains peuvent lui donner un apjnii, un concours; elle agite en Tur([uic, au nom de la foi chrétienne, les hommes professant ce catholicisme cpi'elle persécute et ruine dans ses propres Etats; elle excite la vanité de l'Eglise grecque, la passion religieuse par l'espérance d'un triomphe rêvé depuis des siècles, par la promesse de planter la croix grccijiie sur le dôme de Sainte Sophie, d'élever Constantinople plus haut que Rome.
(,)uand la foi religieuse n'est pas assez puissante, son or soudoie les dévouements à sa cause, les agitations qui peuvent la servir. ITne nationalité courbée jadis sous le sabre des Ottomans jetle-t-elle quelque part un soupir de regret, la Russie rallume une espérance, elle qui achève de briser la nationalité polonaise dans ses Etals et s'elïorce de détruire la nationalité des montagnards du Caucase! Aucun élément de succès ne sera négligé: elle poussera l'habileté pour susciter un ennemi de plus ii la Turquie, jusqu'à égarer la vaniteuse ambition du roi des Grecs, à le bercer de la pensée de ilevenir empereur d'Orient, lorsqu'il peut à peine, sous la protection de trois puissances, se soutenir sur une ombre de royaume et régner sur les ruines des monuments élevés an temps d'une force dis]ianie, d'une sidendeur éteinte, par une civilisation noyée dans le saijg.
Pendant que la Russie, les regards tournés vers lOrient, préparait la conquête de Constantinople, elle devait songer ;i sa tranquillité intérieure, chercher h détruire les germes de toute résistance eontrc elle, et en même temps préparer les moyens d'arracher à l'Autriche et à la Prusse les provinces polonaises qui leur étaient échues dans le partage. Désintérêts se fondaient, s'unissaient; des liens naissaient entre le peuple réuni et ses dominateurs. Empêcher par la guerre cette fusion lente, mais inévitable, était impossible; l'Autriche et la Prusse opposeraient une résistance énergique, l'Europe occidentale pouvait prendre parti et former une ligue formidable; puis, en supposant le succès, que résultait-il pour la l^ussie de la coikiucIc de tout l'ancien royaume de Pologne? C'était réunir en un seul faisceau tous les intérêts opposés jusque-là partagés en trois, combattant sourdement trois ennemis; c'était tourner vers un seul point tous les efforts d'affranchissement.
Il y avait doue deux buts il atteindre : apaiser la haine des Polonais contre la Russie, empêcher ceux qui habitaient les provinces données à l'Autriche et à la Prusse de s'attacher à ces puissances; la Russie allait le tenter avec cette rare habileté qui distingue sa diplomatie.
On connaît l'attachement de la plupart des hommes pour la race dont ils descendent, attachement inhérent à la nature humaine; par lui l'homme n'est plus isolé sur la terre, il a une famille dans le passé, il a des intérêts communs à toute une race, il a des soux'cnirs des traditions, une mission à remplir, des exemples à suivre et à léguer; c'est la responsabilité commune, la solidarité, mises à la place de l'individualisme. Ce sentiment résiste aux événements qui partagent les races et les forment en Etats séparés, il lutte contre les démembrements; il se ravive souvent dans les proscriptions, dans l'i lotisme qui suit les conquêtes et est imposé par elles aux vaincus. C'est lui qui fait espérer.
Il y a, éparpillée en Europe, en Russie, en Prusse, en Autriche, en Servie, en Valachic et en Moldavie, une race qui paraît plus que toute autre avoir conservé le souvenir de sa puissance au tem|)s où elle était unie : c'est la race slave. Pcul-ctrc ne doit-elle cette vivacité de sentiments qu'à son éparpillcmcnt et à l'état de faiblesse où celui-ci l'a réduite.
Raviver les souvenirs des temps écoulés, rappeler la communauté d'origine à des populations entrées dans le contingent de plusieurs nations, faire naître la pensée d'un nouvel empire qui réunirait toutes ces forces divisées, c'était affaiblir tous les Etats dont les Slaves font partie. C'est ce que fit la Russie; ou ne pouvait pas la soupçonner de mauvais desseins, puisqu'cUc-mêmc régnait sur une portion du jiciiplc slave.
Elle avait fait de grand efforts pour prohiber, pour efl'acer la langue polonaise, elle en appliqua de non raoinsgrands à ressusciter la poésie et la littérature slave; par ses encouragements les vieilles légendes, les vieilles ballades, les chants des rapsodes furent recueillis, imprimés, publiés; l'Europe vit avec étonnement cette littérature oubliée renaître, se former en un corps.
Ce mouvement parut à quelques hommes un nouvel effort d'une nalionalilé vaincue, brisée, (|ui essaie de se reformer par les proiiuilioiis de rimagiiiation. D'autres y virent la protestation pcditiipie de ce peuple, qui, courbé sous le joug, donnait encore signe de vie. Ouelques-uns comprirent.
II en résulta pour un grand nombre de Polonais un éloigncmcnl