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CHAPITRE PREMIER

Preombnle. — Situation de l'armée anglo-française devant Sébastopol au mois de novembre 185i. — Mnuvemenis des lliisses. — Etiiblissement dn la troisième parollt-le. — Préparatifs d'un assaut. — Les espions. — Conseil de guerre tenu par les généraux russes. — Happort de lord naglan. — Lettre dun sergent de tirailleurs.

Dans 1.1 piiblic.ition que nous avons pr^ccdcniincnl cons.-icri'c la guerre d'Orient, et que le public a accueillie avec une bienveillance si marquée, nous ex|msions d'abord soinmaireinent les causes de la guerre; puis, après avoir raconté les preuiiércs lioslilités, nous rendions cnniple des éinmivanles péripéties de la prise de lîomarsund, de l'expédition de Crimée, de la bataille de l'Aima, cl des opérations miliUiires qui ont eu lieu devant Sébastopol jusqu'au mois de novembre ISi'i.

Celle nouvelle série coiupreiid le récit des é\éiieiiiciits dc'iuis Ij bataille d'Inkermanu jusqu'à la mort du czar INieolas !"■■

Pendant cette période , les luouvemeiits de.> armées ont clé paralysés nécessairenieiil ])ar les rijjiicuis de la saison; mais c'est un spectacle étrange , sans exemple dans les annales des nations, que celui de ces troupes surprises par l'biver sous les niurs d'une des plus t'oimidables citadelles de l'Europe, et luttant .i la fols avec courage contre les l\usscs et contre le climat. Il n'tst pas non plus sans intérêt de suivre la inarclie de ces iiégiuiaiions longues et compliquées, entreprises en vue d'une conclusion paciliqiic; de faire ressortir les c'Torts persévérants des puissances oceideiitales pour rallier il leur cause le reste de l'ICurope, et de jeter quelque lumière dans le ténébreux labyrinthe de la diplomatie.

]\ous avons cnco'"e à écrire la biograpliie du des[)ole qui fut l'instigateur de la guerre, et qui en transmet h son successeur le pesant béritiigc ; à jeter un coup d'œil sur les événements accomplis dans les

INKERMANN

principautrs daniihlcnnrs, dans l'Asie-Miiieurc et sur les côtes lointaines du Kanisrli.ilkn: citdv. ;i coioidêier, stlon notre promesse, le rccil de la leirilili- bataille d'iiikcimann.

Peu do (enips avant celte san];laiile et (glorieuse affaire, les assiégeants avaient redoublé d'acliviié. Au moyeu de pinces, de pics à roc, de péianls, ils avaient trioniplié des difficultés d'un terrain oo.'illiique , qu'ils creusaient souvent derrière des jjabions vides, sous le feu lie la plus formidable artillerie. Les tranchées étaient à moins de cent cinquante mètres de la place, d'oii l'on entendait sortir distinctement If bruit des tambours, les cris des sentinelles elles aboiements des chiens.

Sans abandonner les anciennes batteries massées ii leur gauche, les Français avaient concentré leurs efforts sur une nouvelle attaque dirigée à l'extrême droite contre le bastion du Mit. Sept liallcrics armées de quaranic-scpl pièces ouvrirent leur l'eu le l'' novembre, de telle sorte que leur action convergente enveloppât le saillant du bastion.

Seize mille hommes de renfort étaient arrivés h l'armée française dans le courant du mois d'odobrc. On attendait du Pirée la brigade commandée par le génér;.l !\lajran , et deux nouvelles divisions devaient être ajoutées aux six pieniières. Soixante dix-sept bàiinienls, dont (|uinze vaisseaux et soixante-deux frégates, corvettes, avisos, transports, tant à voiles qu'à vapeur, pouvaient être mis en ligne par le gouverncuieut français pour le seul besoin des mouvements de troupes et de matériel. L'armée anglaise, ravagée par les maladies, ne comptait guire (pie quinze mille hommes en état de porteries armes, mais elle allait être grossie par des bataillons qui étaient en route ou en partance.

Prévoyant une attaque, les Russes comprirent qu'il importait de la prévenir. Pendant Icsderniers jours du mois d'octobre, les dixième, onzième et douzième divisions, dont le corps du général Liprandi n'était que l'avant-garde, se dirigèrent à marches forcées vers Sébastopol. Le général Uaiinenberg les commandait, et elles étaient animées par la présence de deux lils du czar, les grands ducs Michel et R'icolas. Parvenues à IN'icolaïen', elles y laissèrent leurs bagages et montèrent dans des voitures qu'on avait mises en réquisition. Chacune de ces divisions se com])Osait de seize bataillons d'infanterie, deux ballfries d'artillerie et quelijues escadrons <le cavalerie.

Les renforts "rejoignirent le corps du général Liprandi, qui avait «a gauche aux redoutes enlevées aux ïurcs dans l'affaire du 25 octobre, et sa droite à l'auberge du pont de Pierre (Fatkir Kam Mat), sur la rivière de 'Jchernaïa.

Le gros de l'armée russe, aux ordres du prince Menschikoff, occupait les alentours du fort du IVord et le plateau de Knlov-Mekengia.

Le 2 novembre , les trois divisions russes campèrent dans une forêt a deux lieues nord-est de Sibastopol; la cavakrie légère et l'artillerie s'installèrent dans la plaine (ju'arrose la Bclbcck, derrière le fort Sievernaïa : citadelle située sur un promontoire au fond de la baie Constantin.

Sans se douter de ces mouvements, les assiégeants poursuivaient leur but; dans la nuit du 2 au 3 novembre ils établirent une troisième parallèle et ouvrirent pour proléger les travailleiii;, le feu des mortiers cl des batterifs de gros calibre. De la place on y riposta par une pluie de mitraille, dirigée surtout contre ceux qui se découvraient pour remplir les gabions avec la terre raclée sur les roches presque nues. « Pendant plus de vingt minutes, dit un témoin oculaire, la canonnade continua sans interruption comme un seul roulcuicnl continu et formidable, répétée par des échos aussi durs et précipités que le battement des marteaux de l'enclume d'une forge. Au milieu du tintamarre de ce tonnerre humain, la foudre n'eût pas éié plus entendue que les pipeaux d'un berger. A une lieue de distance on sentait disliMctemenl trembler la terre. Le ciel embrasé était par moments étoile de bombes, qui décrivaient lentement leur gracieuse parabole. ■

iVéanmoins, au jour naissant , la parallèle était tracée, et les étaUmajors de l'artillerie et du génie français déclaraient que l'assaut éLiit possible. A la vérité, les défenses de la place étaient reculées plutôt que ruinées. Derrière les forlificalicns ébréchées par l'artillerie se dressaient des travaux en seconde li.!;ne, des coupures profondes, des batteries volantes; mais en face des lignes françaises les retranchements étaient principalement en terre, et l'action prolongée de l'artillerie et du génie ne pouvait guère améliorer les conditions cil se trouvait l'armée anglo-française. Les soldats français , harassés de fatigue , n'ayant pour la plupart qu'un jour de repos sur trois, envisageaient l'assaut comme le terme de leurs souffrances; ils espéraient trouver dans les maisons de Sébastopol un abri contre les pluies et le froid qu'amenait déjà Ir. vent du nord-est. Les Anglais, qui avaient suspendu leurs travaux après la construction de leurs premières batteries, semblaient dispi s< s à tenter une attaque de vive force. On leur avait demandé s'ils élai-int prêts, et ils avaient répondu : — Oui, de jour et de nuit, nous le sommes!

Les Musses n'ignoraient pas ces dispositions, car ils entretenaient des espions qui rôdaient sans cesse autour de l'armée anglo-française. Un d'eux, déguisé en Tarlare, avait été découvert et fusillé dans les lignes françaises; mais un autre, plus beurcux, s'était pro-

mené tranquillement au milieu des Anglais, sous le costume d'un oflieicr de zouaves. Poli avec tout le monde, fiiinant, riant, causant avec ceux qu'il renconirait, il visita le camp pendant plus d'une heure sans éveiller les soupçons; mais enfin un oHicier du 75° d'infanterie, frappé du singulier accent du prétendu Fiançais, et craignant toulcfors de se tromper, envoya prévenir sir Colin Campbell. Le vigilant espion devina le danger, il s'éloigna, sans affectation, d'un pas naturel; mais dès qu'il fut hors des lignes il s'enfuit en courant, à la grande surprise de ses interlocuteurs.

Le mai'in du 3 novembre, on constata la désertion, dans les rangs de l'armée anglaise, d'un soldat du 19' régiment, et de deux autres appartenant à l'artillerie royale. Leur indiscipline leur avait fait iuflijjer un supplice mallieureusement en usage encore parmi nos alliés, la peine du fouet; et quelques heures après ils passaient à l'eiinciLii. Il est probable que leurs révélations contribuèrent à le confirmer dans sa résolution de prendre immédiatement l'offensive.

Un conseil de guerre fut tenu entre les grands-ducs, le prince 3Ienscliikoff et le général Gorlschakoff, chargé par le czar de la direction générale des opérations.

Avant de verser ses eaux au fond de la grande rade de Sébastopnl, la Tclieriiaïa coule dans une étroite vallée. Au milieu des marais qu'elle forme à peu de distance de son embouchure est assise la ville ruinée d'Inkermann, dont le nom, turc malgré sa consonnance germanique, signifie la ville d'en bas. Les lignes de défense de l'armée d'observation des alliés, d'un développement d'environ quinze kilomètres, se prolongent jusqu'à l'extrême limite des hauteurs qui dominent Inkermann. Ces hauteurs se relient, par îles pentes onduleuses et couvertes de broussailles, au vaste plateau qu'occupe l'armée alliée. La position relative des Anglais et di s Français est assez nettement déterminée à la fin du rapport de lord Raglan au duc de Weuwcastle ; rapport dont l'importance est augmentée par la bataille qu'il a précédée, et qui n'y était nullement prévue.

A Sa Grâce le duc de Neutvcastk.

<i Camp devant Sébastopol, le 3 novembre <854. « MiLonn DUC,

» Depuis que j'ai écrit à Votre Grâce, le 28 octobre, l'ennemi a renforcé le corps qu'il avait dans la vallée de la Teherna'ia, en artillerie, cavalerie et infanterie, et s'est étendu à gauche , oii il a occupé non-seulement le village de Cainara, mais les hauteurs qui le dominent, et poussé des avant-postes et même des canons vers notre extrême droite. Hier ils ont tiré quelques coups, comme pour essayer la portée de leurs canons; mais ils étaient trop loin pour nous atteindre.

» Par suite de ces mouvements, j'ai placé autant d'hommes qu'il en reste de disponibles sur la hauteur abrupte qui est de ce côté, pour empêcher toute tentative d'attaque de Kalaklava du côté de la mer, et la ligne entière est couverte ])ar un parapet construit par la brigade des higlilanders, par les soldats de marine et par les Turcs, de manière à couvrir cette position. Cependant on complète une forte redoute en face de la gorge qui conduit à Balaklava ; elle est sur les hauteurs qui sont en arrière, et à gauche se trouve une batterie servie par des matelots, qui complète la position défendue par les troupes que commande sir Colin Camphcll.

» Plus à gauche, et dans une position plus élevée, se trouve une brigade de la 1'" division française, commandée par le général Vinoy, prête à se porter au secours de toute position anglaise qui serait attaquée, et reliant les troupes qui sont dans la vallée à celles qui occupent les hauteurs du plateau occupé par le gros de l'armée. Le port de Balaklava est commandé par le capitaine Davies, du Sans- Pareil, et le contre-amiral sir Edmond Lyons est en rade, d'oii il entretient avec moi des communications quotidiennes.

» Ainsi toutes les mesures ont été prises pour couvrir ce point important; mais je ne dissimulerai pas à Votre Grâce que j'aurais préféré pouvoir l'aire occuper plus fortement cette position.

• Quant aux opérations des armées combinées contre Sébastopol, j'ai l'honneur de vous dire que le feu de l'ennemi n'a poiut diminué. Hier, deux heures avant le jour, la canonnade a été très-vive sur toute la ligne des fortifications tournée en face des lignes françaises et anglaises : elle nous a causé quelques perles, mais bien moins qu'on n'aurait pu craindre,

» Cepenilanl les Français, qui ont en face d'eux la ville et le corps de la place, ont profité u'un avantage de terrain, en conduisant systématiquement leurs approches sur nu point saillant qui domine les bailerics ennemies; ils y ont construit des batteries dont le feu pri'cis a considérablement endommagé les fortifications de la place, quoique jusqu'à présent il n'ait pu faite taire les batteries russes. Le temps est encore beau, mais il est devenu froid, et il a gelé la nuit dernière.

» Raclan. »

Ainsi, l'attention de lord Raglan se portait principalement sur Balaklax'a; mais il avait négligé de faire fortifier suftisamment les pentes dont la Tchcrna'ia baigne le pied. On n'avait pas songé à pra

INKERMANN

liqiipi- des abatis sur les vcrsnnis et à iciuire l'escarpement inactessiljle. Une seule redoute awiii éié consiniilc; encore ctait-ellc impaifiiite , dépourvue de banqfiettes pour faire la fusillade : on y avait inénajîé dem embrasures. Elle avaitcic préparée à l'aide de sacs 3 terie, de i;abioris, de f.isciiies, mais sans être armée. Le général sir de Lacy Evans, d'accord avec lord Raglan, avait pensé que des canons isolés dans cctie position, sans élre rrliës à un système général de défense, ne seraient qu'un appât pour l'ennemi, qui ne manquerait pas de s'en emparer.

C'était parce point vulnérable que les Russes voulaient attaquer les positions. Conformément aux intentions du czar, le conseil de guerre décida qu'après avoir envahi les hauteurs d'Inkermann l'armée russe s'élancerait sur les assiégeants; qu'une démonstration aurait lieu en même temps dans la vallée de balaklava, afin de détourner l'atlenlion des Français, et qu'une partie de la garnison de Séhastopol aliaquerait les première et deuxième batteries françaises, entre le fort de la (Juarantaine et le fort du Mât.

Il faut croire que quelque chose transpira de ces projets, car nous lisons dans une lettre écri e le 3 novembre par un sergent de tirailleurs : <i Une batterie a été déuiasquée hier, 2 noveuibre, pour élargir la bièclie; on pense monter à l'assaut un de ces jours. L'armée eilériture est toujours en présence de nous, à trois kilomètres de distance, sous le commandement du prince Mcnschikoff; mais nous occupons une position qu'il leur est impossihle d'enlever, fortifiée par une batterie de grosses pièces de marine d'une grande portée et par notre artillerie de campagne. Vingt-cinq mille hommes d'infanterie gardent toute la ligne, et si les Russes s'avisent de vouloir monter à l'assaut (comme le bruit court qu'ils doivent le faire aujourd'hui), nous les recevrons bien et leur montrerons que si les França.s ont pu leur enlever la formidable position de l'Aima, ce n'est pas une raison pour qu'ils puissent en faire autant. »

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