‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 79 sur 235 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

BÎORT DE NICOXiAS.

Derniers niom<'nts de Nicolas. — Sa mm t. — Rpcnmmanrtation fiite à ses enfants. — Soupçon sur son genre de mort. — Renvoi du docteur Mandt.

La guerre entre la France, l'Angleterre et la Turquie d'un côté, et la Hiissie de l'autre, se poirsiiivait avec acharnemciil. Tous les regards étaient tournés vers Saint-Pétersbourg, qiiami nne nouvelle incroyable retentit tout ii coup d'un bout à l'auire de l'Europe. iVicolas était morl le 2 mars 18.S5, à dix heures du maiin. (Jette nouvelle était si extraordinaire et celte mort si peu prévue , que personne d'abord n'y voulut croire. Mais les détails arrivèrent bientôt si circonstanciés, qu'il fallut se rendre à l'évidenre.

Dès le 1 3 mars, le Journal des Débatx fournissait sur cet événement les renseiij'nements les plus curieux , dans un long article dont nous croyons devoir extraire quelques passages :

" Le I 1 février, l'empereur avait pris une forte grippe; et ses médecins avaient exigé qu'il renonçât à ses travaux et a ses occupations ordinaires. L'empereur n'a pas suffisamment respecté cette ordonnance; aorès quelques jours de repos, il a voulu sortir malgré un froid de plus de X'ingtcinq degrés, pour passer une revue, et cette imprudence a provoqué une rechute.

» Le jeudi !■'' mars, ou remarqua quelques moments de délire. Dans la soirée on reconnut l'impuissance des remèiles et l'imminence du danger. Alors on parla à l'empereur de l'accomolissement des devoirs religieux: la cérémonie fut remise au Itmleinain. L'impératrice x'oulut passer la nuit aup.'ès de son mari, rcmuereur s'y opposa parce qu'elle était à peine remise d'une maladie grave; mais il lui promit de la faire avertir s'il se sentait plus mal, et la pria de lui réciter a haute voix la prière du Pater: ce qu'elle fit. Au moment ou l'impératrice prononçait ces mois : « Q le ta volonté soit faite au » ciel comme sur la terre, >> l'empereur s'écria : « Toujours, toujours, >> toujours! »

)> Le 2 mars, :i trois heures du matin, son premier médecin, le docteur ÎVlandt, le. pré\iut de l'imminence du danger. L'empereur demanda son confesseur, et remplit tous ses devoirs avec une parfaite liicidiié d'esprit en présence de la famille impériale. Il répéta d'une voix élevée et intelligible les prières de la coioiiiunion, et après avoir reçu le sacrement il se trouva soulagé et se montra plus sf'rein. « A présent , dit-il , j'espère que Dieu m'ouvrira ses bras. » l t aussitôt il fil ses adieux a ses enfants et ii s<'s petits-enfants, les bénissant tous l'un après l'autre sans oublier les absents.

j) L'impératrice était r-'venue auprès de l'empereur, sur l'avis quelle avait reçu du docteur Mandt; elle ne l'a pas quitté. Comme elle pleurait, l'empereur la consola, la suppliant de prendre soin de sa santé, et de se conserver pour sa famille.

j) Quelques amis fidèles et dévoués avaient été admis auprès de l'empereur : c'était le coiule Orloft", le comte Adierberg et le prince Dolgorouki; l'empereur leur a fait aussi ses adieux. Apres ses amis, il a voulu voir ses valets de cban.bre, ses serviteurs et les vieux grinudiors du château ; il a adressé a chacun d'eux des paroles de consolation et d'encouragement. Il a dit a madame Kohrbetk, première femme de chambre de l'impératrice : <' Je cr.iins de ne vous avoir pas assez remerciée des soins que vous avez eus de l'impératrice dans sa dernière maladie; soyez pour elle à 1 avenir ce que vous avez été de mon vivant, et saluez mou beau Pcterhof la première fois que vous y irez avec elle. »

» L'empereur a réglé lui-même toutes les cérémonies de son enterrement, après avoir fait annoncer sa mort prochaine il Moscou et h Varsovie par le télégraphe.

)i A ce moment ou a annoncé à l'empereur le fils du prince Mcnchikoff, qui arrivait awr des lettres de son père : il a rcrusé d'en prendre connaissance, o (^f la pourrait-il me raltaclier à la terre ? »

» Les premières heures do la matinée se sont écoulées dans ces tristes soins; l'empereur éiait calme, il ne paraissait pas soii'Vrir, et l'on admirait la fcrmclé et la sérénité avec lesqiicllrs il coiit-^mplait sa mon. A onze heures, la respiration étant devenue plus difficile, il a cessé de parler.

)) A midi, il a recouvré la parole ; mais seulement pour envoyer de tendres adieux ii un ami fidèle et éprouvé, cl pour recommander à son fils aîné de remeicicr en son nom la garnison de Sébastopol. Un quart d'heure après il a rendu le dernier soupir sans eiïort « t sans douleur, et on a pu le voir dans sou cabinet étendu sur un simple lit de camp et recouvert de son manteau militaire.

» Kieii n'est aujourd'hui plus connu que les circonstances qui ont précédé la mort de l'empereur IVicolas. Aiis.siiôl qu'on a su il Saint- Pétersbourg que l'cmprcur élail malade, la population s'est émue; elle a voulu tout savoir : l'origine de la maladie, ses cau^.es iiuiiiédiatcs, ses progrès, et comment s'était éteinte soiidaiiieiii^iit celte existence si nécessaire et dont la fin semblait si éloignée. Pour satisfaire il la douleur publique, il a fallu raconter dans tous ses détails l'histoire des derniers jours de l'empereur, et montrer a la foule inquiète ce qui restait de son souverain. Rien donc n'a été caché, car

ricii ne pouvait Itlic : le corps ilc l'cmpd-nii- a clé expose la face découvcrlc d^nis nue cliapellc aitlcnU' oii il est encore el d'où il ne sera relire que le jour des obsèques, qui seront célébrées le 10 mars. Et cependant des bruits sinisirt-s se sont répandus dans rAlleniai;Me et ont même pénétré en France et en Anj;leterre : on a voulu aliribuer à une cause extraordinaire la mort de l'empereur Nicolas. Ces mensonges odieux et ridicules, qu'on a invenlés nous ne saxons dans quel but, ne méritent même pas qu'on les démente.

11 On doit à cette curiosité bien légitime <le la population de Saint- Pétersbonrç la révélation d'un fait qui s'est passé dans l'inlimilé de la famille impériale, et qui, par la publicité qu'on lui a donnée, a pris une ceriainc importance politique : les dernières paroles que l'empereur (Nicolas a adressées à l'impératrice étaient une recommandation pour le roi de Prusse Frédéric-Guillaume, dont on sait que l'impératrice est la sieur. L'impératrice a été ebargée de faire savoir au roi son frère que l'empereur ne lui en voulait point pour la politique de neutralité et de médiation qu'il avait adoptée dans l'intérêt de la Prusse , parce qu'un jour peut-être cette politique serait utile à tout le monde, mais qu'il lui demandait de conserver ses bons sentiments pour la Uussic et de ne point oublier les derniers conseils de son père. L'empereur Nicolas faisait allusion à certaines recommandations que le roi Frédéric-Guillaume 111, père du roi actuel, a déposées dans son testinient. Le feu roi, s'adressant directement à son i'ils, lui disait : >< Garde-toi, mon cher Frédéric, de cette manie d'in- )i novations qui est devenue si générale ; garde-loi de ces nombreuses ji théories actuellement existantes, et qu'on ne peut mettre en pra- • tique; mais garde-toi aussi de tomber dans un autre excès, qui )i pourrait être aussi funeste, je veux dire une prédilection exclusive » pour les institutions antiques. Ce n'est qu'en évitant ces deux 11 écueils que tu pourras faire des améliorations vraiment utiles... » Sois, autant qu'il dépendra de toi, en bonne intelligence avec les

j) puissancps européennes; puissent surtout la Prusse, la Russie el Il l'Autriche ne jamais se séparer ! leur union est la sauvegarde de la » paix européenne. »

» L'empereur Nicoas avait six enfants, qui sont, dans l'ordre de leur naissance : le grand-duc Alexandre, aujourd'hui empereur sous le nom d'Alexandre 11; la grande-duchesse Marie, veuve de Maximilien, duc de Leuchlenberg; la grande-ducbcsse Olga, mariée au prince rojal de Wurtembeig; le grand-duc Constantin, le grand-duc Mcolas et le grand-duc Michel. Ces deux derniers ne sont pas mariés. Le grand-duc Alexandre, la grande-duchesse Marie et le gri>nd-duc Constantin ont des enfants; la grande-duchesse Olga, princesse royale de Wurtemberg, n'en a point. A l'exception de la grande-duchcsse Olga, qui réside à Stutig.ird, tons les enfants et les petits-enfants de" l'empereur Nicolas demeuraient dans le château, u

Malgré les prétendues certitudes dont le Journal des Débats s'est fait l'écho sur le genre de mort de Nicolas, de vagues soupçons ont persisté dans le public; on se refuse à croire en France que Nicolas soit mort naturellement. Le peuple russe partagerait lui-même celte opinion, à en croire du moins les dernières nouvelles de Saint-Pétersbourg, qui nous apprennent que le docteur Mandt a dû quitter la Russie pour éviter les effets de la haine publique qui s'est hautement manifestée contre lui...

Quoi qu'il en soit du genre de mort auquel l'empereur Nicolas a succombé, cet événement a remué toute l'Lurope; et sur sa tombe à peine fermée bien des appréciations ont déjà été faites de son caractère et de sa politique. Quant à nous, nous persistons à nous abstenir de tout jugement personnel, et nous nous bornerons eu terminant à émettre un voeu sincère : que l'intérêt de ses peuples, le soin de sa gloire et le repos de l'Europe déterminent le nouvel empereur de Russie il éteindre le brandon de guerre allumé par l'injuste ambition de son prédécesseur.

Alexandre II, empereur de toute.s les IJussie. riX PK NICOLAS IT.

F«nu — Ir.pr. I..r?t( ■ C me Sontlkil, I».

É. DE LA BÉDOLLIERE.

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