ADMINISTRATION
Nicolas comme les Russes se coiiteiite dos apparences. — Réforme du servage. — Les mou itks plus amlhe reux enrire sous Nicolas que sou» ses pré léci^s-
senrs. — ller..rme» d»n« les d.ir>ieiiles branches «le I «dniinistiation. La
ma iiie ni-so nu (jiHace. — Inrendie des arsen-inx de Ironstadl. — Organisation Ile la pi>lice tant a riniéneiir qu'a l'extérieur. — llpforme niililiru Le
sabre envahit Inul. — Un prètie soldat. — Le niall.e du poste. C.l.inies
milifciires. — AveiiT de l'armée rui.se. - N eolas pat larctie — tniperenr et lueii. — Le- ju fs de Wdna. — Nicolas pape Ciiltiulique. — Kaocrin auversair» décla"! des cheiiiiii!> de fer. — Nicolas et le dan ly.
Bien que Nicolas n'eîil pas par ses ancêtres une seule goutte de sang russe dans les veines, il n'en avait pas moins au suprême degré
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l'esprit, les coi'i's, et surtout les d^fiiuts du peuple qu'il gouvernait. 11 avait surtout, comme lu plupart (le ses sujets, une grande tendance il confondre l'apparence avec la n'alité. Les Russes, comme les (Miiliois et la plupart des peuples à demi civilisés, ont l'esprit d'imitation tros-développé. (Jue l'on confie, par exemple, à nu niécauicifii russe une machine ([iiclconque, il la copiera avec une exactitude admirable, et en produira en peu de temps une seconde en tout semlilalilc au modèle. Mais, ce travail accompli, demande/.-lui à quoi cela sert, il vous répondra qu'il n'eu sait rien, et qu'il ne s'en préoccupe pas. La surface des clioses frappe le Russe , mais il ne les creuse point; et c'est son lialiitude ordinaire de juger l'arbre sur l'écorce.
Ainsi a fait l'empereur. Dans ses prétendues réi'ormes il a quelquefois imité ses voisins, la Prusse et l'Allemagne notamment, sans s'inijuiéter si ces habits d'emprunt étaient à la taille de ceux auxquels il les destinait.
Un rapide examen des réformes dont il fut l'auteur suffira pour juslilicr ce que nous avançons ii cet égard.
On saitasse:^ quelle fut de tout temps la triste condition des paysans russes. Serfs attachés a la glèbe, taillablcfs et corvéables a merci, justiciables du moindre caprice de leur niaitie, vendables conime des bestiaux, IVxcês de leurs maux leur fit souvent prendre les armes ; et plusieurs des mouvements insurrectionnels qui éclatèrent sur différents points dans les dernières années du règne d'Alexandre n'eurent d'autre cause que le mécontentement des classes opprimées. Alexandre, dont les idées étaient tournées vers la philanthropie, avait formé à ce sujet des projets de réforme, que la mort ne lui permit ]ioint de mettre ii exécution. Le bruit courut, i» l'avènement de JVicolas, (juc le nouvel empereur avait le dessein d'exécuter les plans de son frère et d'abolir le servage. Alais l'espoir que les populations avaient fondé sur ce nouveau règne ne tarda pas ii être déçu ; et bien loin de voir leur condition améliorée, les paysans sentirent peser plus lourdement sur leur tète le joug de l'esclavage. La noblesse avait été obligée de faire des sacriliccs pendant les dernières guerres, les bourses étaient épuisées; et les boyards cherchaient à refaire leur fortune aux dépens de leurs paysans, qu'ils accablaient de travail et de vexations. Les opprimés s'assemblèrent, des pétitions furent rédigées, et les justes vœux d'une classe souÛ'raiile furent déposés au pied du trône impérial. Par son manifeste du 18 mai ISÎG l'enipcreur répondit à ces plaintes : il les rejeta comme exagérées et mensongères et foudroya de son impériale indignation les audacieux qui par de coiipabl-s menées osaient égarer le peuple et le détourner de ses devoirs jion moins que de ses véritables intérêts. Le résultat de ce manifeste fut ce qu'il devait être : les paysans, abandonnés par le tzar à la vengeance de leurs maîtres, se virent traités avec plus de rigueur que jamais, en punition des murmures qu'ils avaient osé élever contre eux. Les malheureux ayant encore osé élever la voix, le clément empereur, vers lequel ils avaient crié du fond de leur misère, envoya des soldats pour les contenir, et des cours martiales pour les juger et faire respecter les droits de la noblesse. l£n même temps que le pouvoir exerçait ces rigueurs excessives paraissait un oukase impérial qu'on pourrait appeler dérisoire, car il enjoignait aux autorités locales de veiller ii ce que les serfs ne fussent pas maltraités par les boyards. Lu rendant cet oukase Kicolas ne cherchait sans doute qu'a se donner ii ])eu de frais un vernis de popularité ; car il n'ignorait pas que dans les circonstances ces mesures étaient tout à fait insuffisantes pour protéger les serfs, et il devait savoir aussi que dans un pays ou tout est vénal les autorités locales seraient toujours du côté de l'argent, et que le droit des serfs, pauvres et misérables, céderait partout devant l'injustice des mailres appuyée de l'anjcnt, cet argument irrésistible pluscncoreen Russiequcdanstoutautrcpays. Mais qu'importait à l'empereur? Si le fond restait le même les apparences étaient sauvées, cl il pouvait se poser en protecteur des faibles et en redresseur de torts. En fait, cependant, cet oukase et quelques autres rendus dans le même esprit n'améliorèrent pas le sort des paysans russes, et leur position est encore aujourd'hui aussi dure et aussi misérable que jamais.
Les prétendues réformes apportées par l'empereur sur plusieurs points de l'administration n'eurent point un meilleur résultat. On sait assez quel désordre régna de tout temps dans toutes les institutions russes. L'administration est un chaos, la justice un coupc-gorgc, les tinances une caverne de brigands. Quand l'empereur pensa à porter la main sur les principaux rouages de la machine administrative, les premières informations qu'il lit prendre révélèrent de tout côté des injusiices, des abus et des déprédations sans nombre. Aussi ce fut à cette époque dans tout rcmi)ire et surtout dans Saint-Pétersbourg une panique générale chez les fonctionnaires de toute espèce, lieaueoup prévinrent la justice impériale par la fuite ou par le suicide; d'autres, moins prompts à s'alarmer, attendirent la décision du niaitrc et se virent exiles ou condamnés aux mines. Les moins maltraités furent contraints de donner leur démission. Plus habiles ou plus heureux que leurs confrères, les employés du département de la marine a Cronstadt trouvèrent moyen de déguiser longtemps leurs ''raudes et leurs concussions; mais quatre négociants de celte ville révélèrent leur conduite a l'empereur et l'avertirent que ces concussionnaires avaient soustrait, pour les vendre a des olïnicrs de ma-
rine étrangère, une partie des niiuiilions et des approvisionnements de toute sorte entassés dans les grands dépôts de Cronstadt. On avait vendu de la sorte jusqu'à des canons de gros calibre. Sur cotte dénonciation, un aide de camp de l'empereur fut dépêché ;i Cronstadt pour informer sur celte affaire. Par les ordres de cet officier les entrepôts et les arsenaux île la marine furent entourés de soldats armés et l'on se mit ii faire des recherches pour dé(^ouvrir les objets détournés. L'enquête menaçait de devenir fructueuse et les preuves commençaient ;t s'accumuler contre les accusés, quand, une nuit, un incendie terrible qui se déclara fit disparaître toutes les preuves de concussion en anéantissant en même temps entrepôts, arsenaux, armes, apparaux et provisions de toute sorte, (^hielques propriétés privées furent également atteintes par le fléau et la perte du commerce de Cronstadt se monta à plusieurs millions de roubles.
Si cet incendie venu si à propos pour sauver les accusés n'éclaira pas l'enquête, il fut au moins une preuve accablante contre le système entier d'une administration obligée de recourir a de semblables crimes pour couvrir les dilapidations de ses fonctionnaires. C'était le cas ou jamais de porter la cognée au pied de l'arbre et de saper les abus par leurs fonJements. Nicolas n'en fil rien cependant, il se contenta de punir les délinquants ; et eu laissant sul)sister l'administialion telle qu'elle était, il fournit i» leurs successeurs l'occasion de continuer les mêmes dilapidations. Aussi, tous ceux qui ont été a même de voir les choses d'un peu près assurent-ils qu'on ne s'en est pas fait faute depuis; et l'empereur Mcolas , malgré sa sévérité souvent outrée, n'en a pas moins été constaininent volé et pillé comme ses devanciers sur tous les points de son empire et par ses propres fonclionnaires.
Mais si les réformes que l'empereur apporta dans les différentes branches de l'administration furent plus superficielles que radicales, il faut convenir que l'organisation de la police fut traitée par lui avec plus de soin, et que l'empereur lit preuve , su cet égard, d'une sagacité remarquable. Sous le nom de chancellerie particulière de l'empereur, il créa une police destinée non-seulement à veiller à la si'ireté personnelle du tzar, mais encore à espionner les secrets de la vie privée des principaux fonclionnaires, et en général de tous les citoyens. La dircclion suprême de cette inquisition fut confiée au ministre de l'intérieur, et le général Arahtsheyeff fut chargé de la mission de veiller spécialement sur les jours de Sa Majesté; tandis que les agents inférieurs placés sous ses ordres, eurent pour mission de surveiller l'intérieur des familles : l'on pourrait presque dire le fond des consciences. Ce fut l'espionnage patenté largement rétribué et organisé en administration. JNon moins soucieux du dehois que du dedans, Mcolas, en même temps qu'il établissait l'espionnage chez lui, organisait sur une large base sa police à l'étranger. M.deNesselrode fut placé à la tête de cette branche diplomatique, et il eut soin d'entretenir à grands frais des espions politiques à Paris , à Londres, ii Bruxelles, à Berlin, à Vienne et dans toutes les autres capitales de l'Europe. Que Nicolas ait dépensé des sommes énormes pour l'entretien de ses agents, tant i» l'intérieur qu'à l'extérieur; qu'il ait découvert de la sorte plusieurs choses qui lui fussent sans cela demeurées complètement étrangères, ce n'est un doute pour personne. Mais qu'il ait bénélicié des résultats de cette conduite peu honorable, et qu'il ait par ee moyen influé en quoi que ce soit sur la marche des événements : c'est ce qu'il est pprmis de mettre en doute et même de nier l'histoire à la main. A l'intérieur, la fraude, les concussions et les dilapidations sont toujours restées les mêmes, et les Russes n'ont point, à cet égard, démenti sous le règne de Nicolas la réputation qu'ils s'étaient faite à bon droit sous celui de ses prédécesseurs. 11 est vrai que la rigueur avec laquelle on observait les fonctionnaires , la crainte d'être dénoncés et punis ont dû en retenir quelques-uns. L'empereur a peut-être été moins volé, mais les fonctionnaires n'y ont rien perdu et se sont rattrapés sur le peuple de l'exactitude un peu forcée qu'ils étaient obligés d'observer d'un autre côté. Sous aucun des règnes précédents la nation russe n'avait été aussi foulée et aussi surchargée d'impôts que sous Nicolas. Que la nation ne se ])l.-iiut-elle des dilapidations! dira-t-on. 11 faut bien ])cu connaître la Russie pour parler ainsi. Une plainte formée contre un fonctionnaire public atteint rarement sa destination; mais quand par hasard elle y arrive, la procédure est remplie de tant de détours et d'ambages, et la chose traîne tellement en longueur, qu'avant que justice soit rendue du plaignant et de l'inculpé il y en a au moins un de mort, sans compter que les frais s'élèvent prejquc toujours au-dessus de la valeur de la réclamation : ce dernier abus, en arrêtant les plaintes des parties lésées, entretient le cabinet de Saint- Pét;'rsbouig dans une douce illusion sur la supériorilé de r.iduiiuistration. Voyant que l'argent rentre, et que personne ne se plaint, on croit à la cour que tout se passe le mieux du monde, et l'on ne s'en inquiète pas davantage; mais pendant que le gouvernement s'applau- ; dit de sa prospérité, et que les flatteurs endorment le souverain au bruit de leurs louanges, le peuple qui sou'.l're répète avec douleur ces trois proverbes russes dans lts]uels se résument admirablement le gouvernement et la situation du pays : « Tout ce qui est a inui est au Izar. — l'res du tzar, prés de la mort. — Se crains pas le jugeir.'.id. crains le juije. »
L'armée fut surloiit le but des reformes de rs'icnlas. La garde impériale subit les premiers cbangemenls. Le nombre des adjudants généraux de l'empereur fut porté à cent vingt, et on leur adjoignit encore un nombre infini d'aides de camp; on accorda à ces adjudants généraux le privilège d'exiger des tribanaux civils qu'ils leur soumissent toutes les questions qui pouvaient intéresser en quoi que ce soit les hommes placés sous leur direction, ou les affaires de leur propre administration. Dans un pays comme la Russie, où la nation tout entière a une sorte d'organisation régimentairc cl oii tout est militaire jusqu'aux employés civils, c'était placer la justice sous le con- , trôle des traineurs de sabre. A dater de ce moment, en eflct, et par j suite d'oukases qui réglementèrent ces questions, la carrière militaire devint non-seulement la première, mais on pourrait dire la seule qu'il fût permis de suivre en Russie. Les titres de colonel, de général, de lieutenant général, furent donnés aux employés civils et aux chefs d'administration. L'uniforme envahit tout, l'épauletle fut sur toutes les épaules, et le sabre et l'épée ceignirent les flancs des gens les plus pacifiques du monde. Sous ce régime nouvtau la Russie devint une vaste caserne, le cabinet de l'empereur, le sénat, le conseil d'Etat ne furent plus remplis que de militaires, et il serait difficile de citer à l'heure qu'il est un gouverneur de province, un magistrat élevé, ou un diplomate, qui n'ait son grade dans l'armée et qui n'ait commencé son instruction et sa carrière administrative, judiciaire ou diploinatique, parfaire la charge en douze temps à l'école des cadets de Saint-Pétersbourg, institution qui a certains rapports avec notre école polytechnique, ou plutôt avec celle de Saint-Cyr. Cette manie de l'iiahit militaire et celte uniformité d'éducation ne peuvent produire que des officiers médiocres et des administrateurs plus médiocres encore. A l'exception de certains êtres rares et privilégiés, l'homme ne peut, en effet, devenir supérieur qu'à la condition de cultiver une spécialité; aussi existe-t-il en Russie grand nombre de ces maîtres Jacques civils et militaires, dont on pourrait dire avec raison : propres à tout propres a rien. C'est également chose étonnante que la facilité avec laquelle iVicolas se plaisait à faire passer un homme du militaire dans le civil, ou du civil dans le militaire; et parmi les hommes les plus haut placés du règne précédent, on en pourrait citer beaucoup qui comme Adierberg, Rekendorff et Orloff ont fait dans les régiments leur appremissage de diplomates tandis que d'autres, comme Diébitsch et Woronzoff, ont gagné dans le cabinet de l'empereur les grades importants qu'ils ont occupés depuis dans l'armée.
Par une contradiction singulière, Aicolas, idolâtre de l'état militaire, qu'il plaçait au-dessus de tout, imposa cependant plus d'une fois comme un châtiment le noble métier de soldat i> ceux qui avaient encouru sa colère. Voici des exemples.
PolejaïefT s'était fait dès l'âge de dix-huit ans distinguer à l'université de JIoscou à cause de son talent poétique. JNicolas, venu ii Moscou pour son sacre, demanda à voir le jeune poète : Polejaïef parut devant l'empereur.
L'autocrate le reçut avec un sourire sinistre, et lui adressa brusquement ces paroles ;
« On m'a dit que vous aviez du talent , pourquoi l'employez-vous si mal ! pourquoi avez-vous écrit des vers contre mon frère de glorieuse mémoire, contre l'empereur Alexandre? »
Le jeune étudiant ne se laissa pas iirilmider :
n Sire, dit-il, j'ai dix-huit ans, il y a deux ans que les vers dont vous me parlez ont été faits ; je regrette que ^ otre Jlajesté en ait eu connaissance, mais j'espère qu'elle voudra bien les oublier comme je les oublie moi-même, aujourd'hui que la Russie attend avec anxiété le signal de nouvelles et brillantes destinées de la part de son jeune souverain. Je suis certain, sire, que je n'aurai à vous adresser que des odes pleines d'a])probation enthousiaste, comme celle que Ucrjawine adressait ii votre glorieuse aïeule.
— Vous ne savez donc pas, monsieur, que les souverains sont solidaires, et encore plus les frères?
— Je le sais, sire, et je regrette d'avoir offensé voire piété fraternelle. Je le sais, les souverains sont solidaires, et vous êtes solidaire de la gloire de votre maison. Vous, pelit-fils de Pierre, vous êtes appelé à continuer son tcuvre, à renouer la chaîne des tra<litions, Ji faire oublier la lacune qui peut excuser mon regrettable poème, i» vous faire adorer et bénir par les contemporains, pour que l'histoire vous décerne la palme de l'immortalité. Appelez auprès de vous la jeunesse intelligente et studituse, et tous, avei' ardeur, avec dévouement, nous combattrons sous vos ordres contre les deux Qéaux qui déciment votre peuple, contre la misère et l'ignorance.
— Ah ! tu veux condiatlrc , eh bien, jeune homme, tu auras ce que tu désires; demain tu vas être incorporé dans un régiment qui te rend au Caucase. "
A ces mots l'empereur sonna, un officier parut et reçut l'ordre d'emmener Polejaïef et de l'immatriculer immédiatement sur les cadres du régiment.
Cette anecdote, extraite textuellement de l'écrivain russe que nous ivons déjà eu l'occasion de citer, nous en rappelle une autre que nous croyons entièrement inédite.
Mcolas, traversant la Volliynie, arrive un jour à un petit village
et s'y arrête pour changer de chevaux. Le maître de poste, malade depuis longtemps, se lève de son lit île souffrance pour faire honneur à son souverain, et veiller par lui-même à ce que les chevaux de la voiture impériale soient bien et piomplement attelés. Il met luimême la main à l'œuvre. L'empereur remarque sa pâleur, il voit que ses jambes tremblent sous lui, et se méprenant sur la cause de celte faiblesse :
« Tu es soûl , dit-il en apostrophant brusquement le maître de poste.
— Non, sire, répond le malheureux que la crainte rend encore plus tremblant, je suis malade, je n'ai ni bu ni mangé de la journée, et j'ai quitté mon lit oii j'étais cloué par la fièvre dans le seul but de faire honneur à Votre Majesté.
— Tu mens, reprend son terrible interlocuteur, et pour t'appremhe à te présenter devant moi en pareil état je te fais soldat pour toute ta vie. 11
Puis fouette postillon! L'empereur se remit en route.
Cependant Bekendorff, qui l'accompagnait dans sa voiture, paraissait préoccupé et triste ; l'empereur lui en demanda la cause.
« C'est, lui réponjit le ministre, que Votre Majesté vient de commettre une injuslice : cet homme n'était pas ivre, il était malade.
— Dis-tu vrai ?
— J'en suis sur. »
Sur-le-champ l'empereur ordonne de tourner bride, et l'on regagne le village que l'on vient de quitter depuis un quart d'heure à peine. Un groupe nombreux stationnait encore à la porte du maître de poste. La voiture impériale s'arrête. Nicolas met la tèle à la portière, et d'une voix vibrante dit à ceux qui l'entourent:
r< Je fais grâce au condamné du service à perpétuité, il ne servira que dix ans. »
A cette parole du despote qui voulait paraître clément même en consacrant une injustice, la femme du maître de poste s'approche du tzar et lui dit en pleurs que son mari n'a que faire de la grâce impériale, l.e malheureux, frappé de stupeur par sa condamnation imprévue , avait succombé à son émotion quelques minutes après le départ de l'empereur.
A celle nouvelle, Vicolas, sans daigner adresser un mot de coniolalion h la malheureuse veuve, donne le signal du départ et s'éloigne sans tristesse comme sans remords.
En prenant à lâche d'imiter, comme son père, le régime militaire de la Prusse, et en organisant la Russie comme un régiment, le but deîNicolasne pouvait être le même que celui vers lequel avait jadis tendu le monarque fondateur de la puissance prussienne. Frédéric avait compris qu'un état aussi peu important que l'était alors la Prusse par son territoire et sa population ne pouvait aspirer à tenir un rang en Europe et ne pouvait se faire respecter de ses voisins qu'à la condition d'axoir une armée forte et bien exercée. JNicolas, au contraire, vit dans l'extension qu'il donna au régime militaire un moyen de gouvernement et un instrument d'ambition. Comme moyen de gouvernement, l'armée devait lui servir à contenir et à réprimer son peuple; comme instrument d'ambiiion, il se réservait de s'en servir au besoin contre l'Europe entière pour commencer l'œuvre de la domination universelle qu'il avait rêvée, sinon pour lui, du moins pour ses successeurs.
Les colonies militaires établies par Alexandre et qui se composaient à sa mort de trois cents villages comprenant en tout quatre cent mille hommes fixèrent tout d'abord les regards de Nicolas et se présentèrent à l'esprit du réformateur militaire comme la base d'un système qui dex'ait appuyer la force armée sur la propriété territoriale. En conséquence un grand développement fut donné à ces colonies, mais on avait vu lebcaucùié de la chose sans en comprendre le danger. On ne s'était pas rendu compte qu'on créait ainsi une population turbulente et d'autant plus difficile à contenir qu'elle avait des armes entre les mains. Abandonnés à la direction de leurs officiers, ces soldats agriculteurs furent mal payés, mal nourris, et de plus souvent maltraités. Le mécontentement se manifesta dans leurs rangs ; bref, un soulèvement eut lieu : il fut facilement réprimé, miis le système des colonies militaires fut abandonné avec aussi peu de discernement qu'on en avait mis à l'adopter. On n'avait voulu d'abord n'en voir que les avantages, à dater de ce moment on n'en aperçut plus que les inconvénients. Les colonies militaires continuèrent encore d'exister, mais ce ne fut |)lus, à vrai dire, qu'un établissement d'invalides sur une très-large échelle.
Les panégyristes de JNicoias se sont plu à répéter sur tous les ton» que ce prince avait créé un système militaire d'une supériorité incontestable. Rien de moins vrai sous tous les rapports. Nicolas, habitué à traiter ses sujets comme de véritables automates, n'a jamais compris que pour faire un bon soldat l'homme a besoin d'être avant tout citoyen, et d'être attaché au pays et au goux'ernement qu'il défend par les liens de l'intérêt et de la reconnaissance plus encore que par ceux de la discipline. Admirables pour la parade et inébranlahles en masse, les Russes n'obéissent qu'au bâton et it'ont aucun de ces élans qui constituent l'esprit et la force des peuples véritablement guerriers. Pour qui cl pourquoi, en effet, se battrait le sold.il russe? Pour sa patrie?... L'esclave n'en a point. Pour obtenir une
retraite sur ses vicin jours?... Vn f;ouvornenienl avare ne lui en acccrde foiiit , et quand il ii sacril'i»' les vingi pins belles niiitées Je sa vie (l.-iii|>s il» service miliiaire en Russie) ii aller de la Sibérit^ au Caiiriise et uu Cm case en Cr'mce, sous le ciel le plus riijoureiix, et que peiiilanl celle lonrjue et ni-senible carrière il a alTrnnié cent fois la iiiorl, il n'i'blieiil, pour prix Je ses servicfS, qu'une libéraliou. qui est pliili'l pour lui une ehari;e qu'un bienfiiit, car elle le rend à la vie civile vieux, usé, iucajable Je travail, et pourtant Jt'niié Je tout moyen d'exisience. Sous un pareil rt'yinie, on coni|MfnJ que le soldat lusse, dans le cours Je son e\islcnce militaire, ne se préoccupe jamais que Je Jeux choses : éviter le knout et satisfaire le plus possible les instincts Je sa nilure brniiile et ii moitié sauvaj^e; aussi l'armée russe tout euticie, bien (|u'il faille compter avec elle sur le cbainp Je bataille, ne sera jamais, (|Uoi qu'on fasse, une force véritabiement nationale et utile au pays.
Passons à la reli;;ion.
Les tzars se sont efl'urcés Je mettre le trône sur l'autel, et ils ont fini par y réussir. L'autorité relijj euse est d- venue depuis Pierre l" un aiianage du pouvoir leniportl, et soi.s le rè;;ne Je Ricolas surtout rE);lise ii;réco-russe a admis couimc un Joijme Je foi la domination spirituelle Je l'empereur, véruable pape de la reliijion );rcc(iue, qui p'end , comme cilui Je Rome, le litre de vicaire Je Jésus-Christ sur tcric. Il y a plus; dans leiirservile adoration, les Russes en sont arrivés il ce point qu'ils ne Jistin|;uent plus le représenté Ju représentant, et qu'on leur enseioiie en plein catécbismc qu'il faut obéir au Izar, parce que le tzar est aussi un Uieu. Profondémeut imbus de ce principe, qui est vrai peut-êire, ;i savoir que les peuples n'ont jamais que le («ouvcrnenient q'i'ils méritent, les Russes remercient toujours Dieu du souverain qu'il leur a donné. Si le Jespote est clé- 1111 nt, ils louent Dieu Je sa miséricorJe: si le Jespole est inhumain, ils se soumetti-nt sans murmurer et rendint [jràce au ciel, (jui, dans sa justice, leur a envoyé uu juge pour les punir de leurs ()écl.és et les leur faire evpicr en ce momie. On comprend que quand Je tels principes sont acceptés par une nation, le gouvernement est chose f.cilc. Cependant cette doctrine poliiico-religieuse, inaugurée par Pierre 1"' et perftciionnée par ses successeurs, avait reçu une vive alteintp sous le ré,r;ne d'Alexandre. Le semi - libéralisme , qui à celle époque passa les frontières de Kussie. porta une g ave atteinte au doyiiie de l'in^-iillibililé du vicaire de Uieu. (^) aiid LNicolas iiionla sur le tronc, il trouva les cioyauces Ju peuple rortenient ébranlées; Alexandre axait chancelé dans sa foi et marqué quelque tendance pour la rel gion de Luther : de la des niurniuies dans le peuple! niiirinures éxiJcniment Jirigés contre Alexandre, mais qui pouvaient bieniùl, si ou ne les ariéiail à temps, passer de la ])er- Goiine à l'institution et mettre en danger le pouvoir des tzars basé ii la fois sur le fanatisme et sur la servilité des peiiples.
Le nouveau souverain était loin de partager les idées de son frère aîné. FioiJemcnt ambitieux, n'ayant d'autre passion qu'un amour eiTréné Ju pouvoir, mais désirant ce pouvoir a tout prix 1 1 le voulant absolu, sans limites cl sans contrôle, il comprit vile qu'il lui fallait répudier les errements J'Alcxandre et revenir aux idies de Pierre l'"' négi gées par son frère. D'ailleurs, la iiaure de son esprit ne resseniblait en rien ii celle du dernier empereur. Peu accessible aux idées philosiiphiques , il leur déclara dt-s l'abord une guerre impla- Ciihle et se lit le chauipion de l'L'glise orthodoxe. C'était eu eOel le meilleur moyen de replonger les peuples dans l'ornière dont ils avaient été sur le point Je sortir; et pour mieux jeter dans leur esprit la confusion entre les chos'S divines et humaines, entre le ciel ei la terre, il ^é^olut de se faire cmpercur-l)i n, et prit dans ce but la direction suprême de i'L;;lise, dont il devint le grand patriarche. A dater de ce moment, ISicolas afl'ecta le plus grand respect pour tomes les choses de la relijiimi. Sa dévotion devint outrée et les i'.giisi-s dissideiit-s de l'empire eurent à souflrir de son au ipalhic autant que l'Eglise orthodoxe eut ii se lou>r de sa niuniticence.
Ce fut surtout par des persécutions contre l.\s infidèles que se nianifrsta le zcle Je l'.ipôtrc couronné. Les juifs, ces vieux bannis Ju monde entier, soufiiirent 1rs premiers Je ses rigueurs orthodoxes. Tous reiix d'entre elle qui élaieiil fixés en Livonie reçurent l'ordre de s'expatrier. Ce fut connue dans les cités du moyen âge. A Riga, OÙ les juifs é aient très-nombreux, on n'entendit pendant un temps que les gémissemints et quélfs pleurs des malheureux qu'un ordre terrible forçait de (]uitlcr leurs foyers pour aller errer a ravi-niiirc sous des climats inconnus. Cependant il fallut s'exécuter , l'ordre était exprès et pressant. Les juifs de Wilna entassèrent leurs ciVels les plus précieux sur de grands bateaux , et la malheureuse colonie ilottoiite se disposait à se rendre ii Uiiiia-Mindau, quand un rayon d'espoir vint luire pour elle. Les cris s'élevaient de toutes parts sur le quai : ils étaient eX' ités par la présence de ^îiculas lui-mùmc, qui pass.iit par Wilna pour se rendre a Varsovie. Les malheureux juifs criireni le moiiuni favorable, et se llattèrent que la vue de leurs misèrrs flicliirait la rigueur du souverain. Des suppliants vinrent se jeter aux pieds de l'euipereur, mais il refusa de les entendre; et quand ces infurluués lui crièrent avec des larmes dans la voix : — « .Mais oii Voire ^ ajesté veut-illc Jonc que nous allions? a l'empereur d'un geste Uaulain se contenta pour toute réponse de leur
montrer la rivière, et lit signe aux bateaus Je partir. Il n'y ax-ail plus qu'à obéir, et la tribu inaiidilc rep.it ses pérégrinations.
Ce fut par ces moyens rigoureux que picolas réussit ii établir sa domination religieuse. A sa mort il était parvenu, csmine on l'a souvent répété, à nietlre la tiare sur son casque et à concentrer dans sa iiiaiii tous les pouvoirs souverains Je l'Eglise gréco-russe. Quelque connue que soit cette circonstance, il n'est peiil-ctre pas sans intérêt J'exaniiner avec quelle liab leté etquelle astuce INicolas sut se servir de la religion pour étendre et consolider son pouvoir absolu.
Dès les premiers temps de son ri'gne il saisit avec soin toutes les occasions de faire parade en public de ses sentiments de dévotion , et de frapiier les yeux et l'esprit du peuple par l'appareil des pompes du culte. Tout lui devint une occasion J'éialer au granJ jour les bannières Jes saints, les reliques sacrées, les habits pontificaux res- ]ilcnjissanis d'or et de pierreries. Son double couronnement if Moscou et il Varsovie fut célébré par des Te Detim, les funérailles d'Alexandre furent faites avec un luxe inouï, les pompes de l'enterrcmenl de sa mère surpassèrent tout ce qu'on ax'ait vu jusqu'alors, la consécration annuelle des eaux de la Néxa reçut de la maguificence Jes solennités religieuses un éclat inaccoutumé, les semaines saintes et les fêtes Je Pâques furent célébrée» avec une pompe capable d'empêcher le pape calholiqac de Joruiir sur son trône pontifical. U n'y eut ]ias jusqu'aux naissances de ses enfants et aux fêles particulières de la famille impériale qui ne furent pour l-'empereur un moyen de montrer au peuple la grandeur impériale pompeusement unie il la majesté du clergé.
Aucune décision importante ne fut prise, aucun projet arrêtéqu'on ne les eût ii l'avance prudemment couverts des intérêts de la religion. La première guerre de Turquie ne fut entreprise, au dire des manifestes, que pour pro.éger l'Eglise orthodoxe et faire valoir sesdroits et ses privilèges contre les ennemis du Clirisi. On sait assez que la guerre actuelle n'eut point d'autre prétexte. Héritier du trône et des vues de Pierre I"' et Je Catherine, jN'icolas voulait Cons^antinople : son anib tion, qui rêvait peut-être pour ses successeurs une domination universelle, convoitait avec avidité cetl ; première élape sur la rouie de la conquête du monde ; et jiiiurtant on vit cet apôtre couronné passer sous silence ses intérêts les plus chers pour ne mettre en avant que ceux de Dieu, dont il se disiit le vicaire. La discussion des lieux saints devint l'occasion de la querelle, la protection des sujets grecs Ju suhan la véritable cause de la guerre. Qus dis-je!... ce ne fut point une guerre, ce fut une sainte croisaie que le pape g"ec prêcha a se» sujets ; et ce fut au nom de celle même foi qu'il envoya dans les montagnes de l'Asie et dans les champs de la Crimée ces hordes de barbares fanatisés pour une religion dont ils ne comprennent point l'esprit de justice et de paix.
iS'icolas prouva encore son zèle contre les sectes grecques dissidentes et contre les Arméniens. C'étaient, disait ce bon pasteur, des brebis égarées qu'il fallait faire rentrer au bercail ; mais quand les brebis firent mine de vouloir pcrsisicr dans leur égarement, le berger se fil loup et les dévora. Les paysans luthériens qui peuplent les côtes de la mer Baltique n'eurent pas moins à soulïrir des rigueurs du trop zélé catholique grec. L'Eglise laiine de Pologne fut également , nous l'avons déjii dit, en butte aux tracasseries et aux persécutions. L'influence religieuse du tzar, non contente de s'exercer au dedans, voulut encore s'éiendre au dehors : l'Autriche et les provinces danubiennes furent forcées ds l'accepter comme chef suprême de la confession orthodoxe, et Je lui accorder la protection Je tous les Grecs établis sur leur territoire. L'épée d'une main, la double croix de l'autre, l'empereur JNicolas, tant que dura son règne, ne cessa de poursuivre avec une sagacité et une persévérance dignes d'une meilleure cause la réunion en sa personne du pouvoir temporel absolu et de la puissance spirituelle infaillible.
Un des côtes les plus saillants de l'administration de Nicolas, c'est la haine qu'il témoigna toujours pour toutes les insiitutions étrangères quelles qu'elles fuss<nt. Les innovations, même les plus utiles, n'eurent jamais d'adversaires plus déclaré , si ce n'est pourtant son ministre Kaiicrin : conformité de goût qui seule peut explniuer la longue union de ces deux liommes. Kancrin pensait en ell'ct comme son maître, que toute intluence étrangère en Russie tendant ii déranger l'élat de choses établi clait le p'Tc de tous les maux. A son avis, comme i» celui de l'empereur, toute mo.liiicalion au vieux système russe était une faute, tout progrès une révolution. Ses idées sur ce point étaient telUniciit arrêtées, et il croyait si bien a la nécessité de laisser le peuple russe croupir dans sa misère et dans son ignorance, qu on reiiicndit plus d'une fois appliquer ce proverbe à la nation dont il gouvernait les finances : n Tnui chien qiii devif.nl grai devient initiadis. » Son aversion pour les chciuins de fer est connue. Il les traitait de folles inveutions, assurant qu'avant vingt ans toutes ces misérables choses auraient disparu de la surface de la terre.
— Je sais bien, ajoutait-il, que tout le monde est contre moi , et que nous unirons par avoir des chemins <ie fer, même en Russie; car celte invention est comme le choléra, elle fera le tour du monde; d'ailleurs renipereiir le veut, il faudra donc lût ou lard (lue nous en passions par la ; mais (oyez sûrs qu'il ne tardera pas à s'en rcpeutir, e(
l'ic quand je serai mort il reconnaîtra la vérité de mes prédictions .1 ■ Il fjïard.
\ le pareilles iilées, on prendrait volmitiers Kancrin nsur un Kal- I r'uck ou pour un Tartarc; on se tromperait pourtant. Ce financier, doue sous rie certains raoporls d'un talent inconteslabie, n'élait pas même Russ>', il clait Allrmnnd et avait e.xcrcé des fonctions importantes dans un pelil Etat d'Allemagne.
1,'antipathie de Nicolas [our les mœurs élranijères s'appliquait même aux choses les plus futiles. En voici un exemple.
L'babitude adoptée dans les régiments de la j^arde veut qu'on confie la remonte et l'achat des chevaux aux jeunes officiers les plus rirLes. C'est un moyen pour le gouvernement de monter ses soldats '^'une manière supérieure et au meilleur m.arcUé possible, car ce mode de remonte n'est à vrai dire qu'un impôt forcé mis sur la bourse des ofliciers chargés des achats. La manière de procéder est bien simple. On accorde un congé d'un an à l'officier chargé de la remonte; au bout de ce temps, il est obligé de se présenter au régiment avec un nombre déterminé de chevaux qui ne sont acceptés qu'autant qu'ils ont une valeur double de c^lle dont on lui compte le prix. C'est toujours pour l'oflicier une dépense de plusieurs milliers de roubles. Il est vrai qu'en échange de ce sacrifice il obtient ordinairement à sa rentrée au corps sa pioraotion au grade supérieur. Or, il arriva qu'un certain YaKovlolï, chargé d'une mission de remonte, s'en acquitta à la grande satisfaction de sou colonel et cependant ce se X'it point promu au grade supérieur. Blessé dans ses intérêts et dans sa dignité, cet officier saisit la première occasion opportune de donner sa démission ; on l'accepta, mais on lui fit en même temps défense expresse de voyager. Forcé de demeurer chez lui et de ne poiul X'isiter les pays étrangers qu'il était très-curieu\ de voir, Yakovlort'se rabattit sur 1 adoD ion des goûts étrangers et se mita suivre avec alTeclation les modes anglaises et françaises. Un jour il parut aux perspectives de Newsky dans un costume français , mais exagéré outre mesure. Il était ccitïé d'un petit chapeau pointu ressemblant assez par la forme a un pot i> fleurs renversé. Il portait au cou une cravate avec un nœud démesuré et avait sur le corps un habit si étroit, qu'a peine il pouvait faire un mouvement. Son menton était orné d'une superbe barbe à la Henri IV et sa main droite portait un magniti(iue jonc à pomme ciselée. Un lorgnon incruste dans le coin de son (pil donnait le dernier cachi-t à sa loiit-lte , et pour se rendre plus intéressant ou plus ridicule il avait cru bon de se faire suivre par un petit roquet qu'il coiuluisait eu laisse avec un ruban rose. Pendant qu'il se pavanait dans ce brillant costume sur le boulevard des Italiens lîe Saint-I étershourg , la voilure impériale vint it passer.
Arrivé en face du dandy l'équipage s'arrêta, et l'empereur, mettant la tète a la portière, lit signe a noire homajc d'approcher.
— Au nom du ciel , monsieur , dit iXicolas avec une curiosité railleuse, qui ètcs-votis et d'où venez-vous?
— Je suis un des plus humbles sujets de Votre Majesté, répondit le jeune homme , et je m'appelle Save Savitcli YakovlotV.
— Vraiment, répliqua l'empereur toujours avec le même sourire mnqucur, je suis enchanté de faire votre connaissance, monsieur Save Savilrh, Donncz-vous la peine de monter et de vous asseoir à côté (le moi.
Yakovloff se fût fort bien passé de l'invitation; mais il savait que INicolas n'était pas habitué à voir ses politesses refusées, et quelque embarrassé qu'il fût de sa contenance, il prit plffce à côte de l'cmp>-reur, non sans s'être débarrassé adroitement de la canne qu'il tenait à )a main. Ou fit quelques pas en avant; mais l'empereur s'aperçut bientôt de la disparition de la canne et demanda à Yakovloff ce qu'elle était devenue.
— \ olrc Majesté est bien bonne de s'inquiéter de ma canne, répondit celui-ci.
— Pion pas, non pas, dit l'empereur, je n'entends pas que vous vous sépariez d'un jonc aussi précieux. — Arrête, cocher!
l.e domestique obéit, et l'empereur retourna -sur ses pas. La canne fut ramassée, remise à son propriétaire, ei ordre fui donné de loucher au palais.
On arriva; l'empereur descendit de voiture, et ordonna à Yokoviotï de le suivre. Celui-ci voulut se découvrir; mais i'au'ocraïc s'y opposa, eu disant qu'il tenait à le conserver tel qu'il éiait, avec son chapeau, son habit, sa canne et son lorgnon.
l.'eiiipereur enfila la longue galerie du palais, ayant toujours le pauvre Yakovlolï sur ses talons. Arrivé aux apparicmcnls de l'impéralrire, il y entra; et montrant du doigt il sa femme le malencontreux dandy :
— '1 encz, ma chère , lui dit-il, connaissez-vous cet ar.imal ?
— iVoii vraiment ! répondit-elle en éclatant de rire au nez du singulier personnage qui lui était présenté d'une façon si étrange.
— Alors, penneilcz-moi de vous apprendre que c'est voire sujet trcs-rcs|ieclueux Save Savitch Yakovloff. l'iiais que pt-nscz-vous de lui, ne vous fait-il pas l'elTel d'un charmant garçon! ajouta-l il en faisant (livoter d'un toui^dc main le danily ii moitié mort do houle.
(,)uaiid l'auguste couple se fui amusé pendant plus d'un g' os quart d'heure aux dépens de Yakovloff, on le renvoya ; rt l'empereur daigna l'assurer que sa trmérité ne serait pas autrement punie.