‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 81 sur 235 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nicolas I" jugé par la France. — Ce que furent les Romanoff pour la Russie. — Parall*-le de Pierre le Grand et de Nicolas !•'. — Mot attribué au conilo de la Ferronnays. — Caractère inflexible du c/ar. — Sa politique de conquêtes. — Guerres de 1828 et de 1830. — Vov„^e de Nicolas I" en Angleterre. — Développement des forces militaires et oiarilimes de la Russie. — Défi jeté h l'Europe par le czar. — Espérauces que peut faire naître fa mort.

Nous terminions à la mort de ÎS'icolas (2 mars 18S.'i) notre pircc- «lente publication sur la guerre d'Orient; nous ne saurions mieux commencer le présent travail qu'en repioiluisant l'appréciation que le gouvernement français fit dans son journal officiel des pensées et des actes ilu ciat qui vinait d'être inopinément frappé. Ce document historique, précieux sous divers rapports, jette une vive liiniière sur les tendances séculaires des HoinanolT, et sur les motifs qui ont déterminO la France h intervenir pour entraver la marclie d'une insatiable aaibiliou.

• L'heure suprême de la postérité, dit le \limilrur, a sonné pour l'empereur r>icola3. La mort, en l'enlevant tout à coup de la scène oii son ambition, sa puissance et son génie lui assignaient un si grand rôle, l'a placé au-dessus des impressions accidentelles, variables et passionnées de la lutte, pour le faire entrer dans le jugement impartial et calme de l'histoire. L'empereur JNicolas , dont la dernière année de règne fut un doli à l'Lurope, une attaque aud.icieuse ii son indépendance, n'est plus aujourd'hui un enueaii pour personne. Plus inviolable dans son cercueil que sur son trône, sa mémoire commande la vérité bien plus que son autocratie n'imposait naguère l'obéissance. L'injustice qui s'attaquerait à lui par delà la tombe ne serait qu'un sacrilège, et la vengeance qui le poursuivrait ne serait qu'une lâcheté. 11 nous sera donc facile d'être juste pour un souverain que iious devons d'autan', plus respecter après sa mort, qu'il est tombé en quelque sorte l'épéeii la main. C'est parce que nous nous sen!ons assez de modération et d'équité pour parler de cet illustre adversaire comme il convient à la magnanimité de la France, que nous entreprenons cette lâche sans hésitation.'

» Et d'abord, disons-le tout de suite, si ce jugement nous est facile, c'est qu'en nous imposant le devoir d'être juste, il nous laisse le droit de reconnaitre ce qu'il y avait de grand dans l'adversaire qui vient de disparaître. Si nous n'avions qu'à flétrir des vices, il serait noble de nous taire; mais ayant ii reconnaître loyalement des mobiles, des sentiments, des silualions qui n'onf rien de vulgaire, il est mile de parler et de mesurer, s la grandeur môme de cet adversaire le péril qu'il faisait courir à l'Europe.

• Ce serait mal comprendre le sens véritable de l'histoire des peuples que de ne pas reconnaitre les .lualogics morales qui eiislent entre une nation et une dynastie. Une race d'empereurs ou de rois est nécessairement le type des mœurs, des habitudes, des sentiments, du caractère de la nation qu'elle domine, du sein de laquelle elle est sortie et dont elle est, pour ainsi dire, l'image et le résumé au sommet de son organisation sociale. Ce que les Césars fuient pour Rome conquérante , ce que les Capétiens furent pour la France aristocratique et féodale, ce que les Sluarts furent pour l'Angleterre catholique et chevaleresque, ce que les Habsbourg furent pour l'Allemagne, les Romanofl' le furent pour la Russie. Pierre le Grand sortit de cette barbarie déjà altérée et mêlée d'esprit chrétien, et qui, par ce mélange de slavisme et de christianisme, produisit quelque chose de nouveau et de singulièrement viril dans la société européenne déjà vieillie. Ce n'était ]ilus la barbarie, et ce n'était pas encore la civilisation. La vie politique et religieuse venait de se manifester tout à coup dans un immense empire ramené à l'unité par un homme de génie, et la vie sociale a'y existait pas. L'autorité s'y était constituée, et les notions les plus élémentaires du droit y étaient inconnues. Cet empire de soixante raillions d'esclaves rmaLssait comme il devait vivre dans la volonté d'un chef en qui s'incarnaient non-seulement le pouvoir politique et civil , mais encore le dogme invariable et sacré. Dans ce vaste Etat , le plus vaste duglobe , il n'y avait place nulle part pour la liberté , pas même dar.s la conscience! L'obéissance était !•; seul devoir des sujets, comme le commandement le droit absolu du souverain. Pour que la Russie i'élevàt si vite à un rôle si considérable dans le mouvement européen, il fallait des règnes aussi glorieux que ceux qui lui ont été donné?; par W fortune en moins d'un siècle et demi : il fallut un fondateur comme Pierre l" , des successeurs comme Catherine II, Alexandre et ISicolas. Ce peuple ne pouvait écuappcr à la barbarie qu'en se livrant au despotisme et en marchant comme une légion sous l'autoxili de ses czars.

» Cette race de czars, dont le rôle historique et le caractère moral 'n'apparurent qu'au comnicnccment du dix-huitième siècle, avec le règne de Pierre le Grand, semblait avoir été façonnée par la Providence sur le modèle même de la nation qui devait se résumer en elle. A cent ans de distance, Pierre et Nicolas en furent peut-être les types les plus accomplis. .Mélange de ruse et de force, de superstition et de génie, de brutalité et de grâce, de prudence et d'audace, de calcul et d'entraînement, de rudesse moscovite et de finesse grecque, cette race avait, dans sa nature même, dans sa pliy.sionomie imposante, dans son esprit guerrier, dans son activité fiévreuse et jusque dans ses proportions gigantesques, quelque chose qui annonçait la domination. En voyant les princes qui l'ont le plus exactement personnifiée dans l'histoire, on ne reconnaissait pas seulement des souverains nés pour régner, on reconnaissait, avant tout, de» maîtres faits pour commander.

" Le jour oii Pierre le Grand jetait les premiers fondements d'une forteresse à l'embouchure de la Neva, et marquait ainsi la place de la capitale qui devait s'appeler Pétersbourg, il n'élevait pas seulement une défense pour proléger son empire contre les rivalités de Charles XII, sa prévoyance allait plus loin et mesur.iit déjà, ii Iravers l'espace et le temps, l'immense perspective qu'un océan ouvrait à son ambition. Fonder une marine, creuser 'les ports, construire des vaisseaux, former des matelots, ouvrir des chciiiins sur toutes les mers, devint la préoccupation la plus ardente de ce souverain, (Jn vit alors un empereur se faire charpentier, manier lui-même la hache et le compas, et apprendre à construire un navire, ('e cliarpentier de Saardam était tout simplement l'uuvrage sublime de la puissance maritime d'un pays qui, aspirant à dominer le monde avec la force de ses hordes innombralilcs concentrées dans runilédu despotisme, comprenait inslinclivemciit que la mer était marquée comme le champ de bataille des luttes d'influence, d'équilibre et de domination entre les peuples.

)) L'empereur Nicolas recevait l'empire des mains de ses prédécesseurs avec tous les agrandissements que son glorieux ancêtre avait rêvés. Pierre le Grand ne s'était pas borné à fonder un Etat, ï bâtir une capitale, à organiser une armée, une marine, une police, à développer le commerce, les arts, les sciences; il avait conquis à la Russie six provinces nouvelles et trois mers, il avait vaincu Charles XII, humilié la Suède, subjugué l'Allemagne, étonné le inonde. Catherine II avait emporté la meilleure part de la Pologne, mutilé et enfermé dans les limites de son empire le Caucase, la Géorgie, la Crimée, le Borysthène , et jeté ses vaisseaux dans la mer Noire en leur montrant le chemin de Byzance. Alexandre succédant à Paul I""', dont le règne rempli d'intrigues et d'agitations s'était éteint dans une convulsion mystérieuse et sanglante , Alexandre avait lutté contre Napoléon, rallié et dirigé la dernière coalition, formé la sainte alliance, subordonné les Etals du Nord, rattaché la Finlande, cor.solidé sa domination sur la mer Noire et la mer Caspienne par la cession définitive de la Géorgie et de quatre provinces persanes. De toutes ces conquêtes, de toutes ces usurpations, de tous ces larab?.iu\ de territoire et de nationalité arrachés à la Suède, à la Turquie, à la Perse, à la Pologne, s'est formée la Kussie avec ses continents et ses océans, unissant deux parties immenses de l'Europe et de l'Asie, servant de route entre la Perse et l'Inde, touchant à l'Allemagne par la Saxe et par les provinces de Moldo-Valachie, qui mettaient les bouches danubiennes à la portée de la longueur de son épéc ; dominant la mer Noire par Sébastopol et la Baltique par Kronstadt; ayant quatre capitales, Varsovie, Moscou, Pétersbourg et Sébastopol, comme des citadelles du haut desquelles elle semble défier l'indépendance des peuples, la civilisation de l'Europe, la liberté des mers ; en un mot, la Russie, sans contre-poids, sans rivalité, s'avauçant pas à pas vers les Dardanelles pour en faire le Gibraltar formidable de l'Orient contre l'Occident : tel est l'empire qui venait d'échoir à Nicolas après la mort de son frère l'empereur Alexandre i".

u Qu'est devenu cet imposant héritage dans les mains de l'empereur Nicolas? L'a-t-il bien gardé? Son règne a-l-il continué l'œuvre des czars ses prédécesseurs ? A-t-il accompli pour sa part les volontés de Pierre l" ? Que va dire l'iiisloire sur cet homme qui a eu un rôle si considérable en Europe depuis trente ans, et sur cette destinée mêlée a toutes les agitations du siècle et a toutes les commotions du monde nouveau, tantôt pour les calm-r comme en 1848, tantôt pour les réveiller comme dans les derniers jours de sa vie ?

« 11 y a un met très-flatteur sur l'empereur Nicolas, et qu'un écrivain attribue au comte de la Ferronnays, ambassadeur du roi Charles X à Saint-Pétersbourg, au moment oii le troisième IJIs de Paul I'^ venait de monter sur le trône, après avoir vaincu une lormi-

(laLlc insurrcclion militaire. M. de la Ferronnays avait été vivement impressionne de l'attitude du jeune empereur dans ce péril imminent; il avait trouvé en lui cette majesté du couraye qui domine les masses, désarme les colères, ennoblit la lutte, et il s'était écrié : « Je viens de voir Pierre le Grand civilisé. »

» Ce mot d'un jour d'enthousiasuie n'était pas absolument une flatterie, et il y avait une idée juste dans cette pompeuse métaphore. L'ambition russe, épurée par l'esprit politique, exaltée par le sentiment rcliij.eux, allait régner avec iNicolas. Ce prince, en effet, avait en lui toutes les qualités robustes de sa race. La nature, le sang, la tradition, l'éducation, l'avaient fait dominateur. Sa taille gigantesque, sa tète orgueilleuse, les ligues droites et hardies de son visage, son regard sévère, froid et scrutateur dans lequel ne brillait jamais un éclair de l'âme, et dont l'impassibilité ne laissait jamais voir une éuiotion du coeur; sa voix sonore et pleine, son geste de commandement, sa démarche ferme et rapide minie sa volonté, tout en lui révélait son rang, sa souveraineté, sit mission. La dignité lui était si habituelle et si facile, qu'il était partout le mêuie , toujours souverain, dans les pompes de sa cour, à la tête de ses troupes, comme dans les f.imiliariiés de la vie intime. En le voyant ainsi, calme, simple et lier, recevoir les hommages des ambassadeurs et des courtisans, ou passer sur le front des régiments, ou courir sur les routes de ses capitales, il semblait que le génie de la royauté, épuisé et vieilli dans certaines races d'Occident, eût retrouvé sa sève, son prestige et sa virilité dans la jeunesse d'un peuple nouveau et né d'hier à la civilisation.

» Assurément il y a dans cette nature ainsi définie quelque chose de fort et de grand qui élonne et qui séiuit; mais il y manque un des plus nobles attributs de l'homme, surtout quand cet homme est empereur: c'est la bonté. Le czar n'a jamais pardonné. Son autocratie n'était pas seulement absolue, elle était impitoyable. Elle avait pour cortège l'exil, la confiscation et les supplices. Il était aussi impossible de le toucher (|ue de le convaincre, et son cœur fut aussi inflexible que sa volonté.

(t Etendre la main puissante de la Russie sur l'Europe pour l'asservir ; subordonner l'Allemagne, et passer au besoin sur son corps pour atteindre l'Occident; garder les bouches du Danube comme lei portes de l'Autriche, et les rives du Niémen comme l'entrée de la Prusse; étouffer les dernières palpitations de la Pologne, afin de ne pas laisser revivre une nationalité qui protégeait le Midi contre le IN'ord ; placer la Baltique et la mer INoire sous la souveraineté du pavillon russe, que couronnent les forts de Kronstadt et de Sébastopol; tenir l'Orient en échec; affaiblir la Turquie, l'épuiser sans la tuer, et attendre l'heure propice pour se jeter sur cette proie que l'œil d'aigle des czars guette depuis un siècle ; avoir la première armée et la première marine du monde, afin d'être maître sur le continent comme sur l'Océan ; marquer dans l'avenir le jour où le colosse, continuant son mouvement ei faisant un pas décisif, franchirait le Bosphore et viendrait audacieusemcnt s'asseoir h l'entrée des Dardanelles, au bord de cette belle Méditerranée devenant un lac russe; universaliser le dogme grec, et faire de Sainte-Sophie le Saint-Pierre des siècles futurs ; en un mot, reconstruire un nouvel empire romain avec de nouveaux Césars : telle fut la politique de l'empereur Micolas !

>) C'est cette politique qui dès le lendemain de son avènement, lorsqu'il sortait à peine de la cathédrale de Moscou, où il venait de courber sa couronne devant Dieu, afin de la porter plus hautaine et plus ficre devant les hommes, le poussait à déclarer la guerre à la Perse pour lui prendre trois de ses plus belles provinces et tarir son trésor en mutilant son territoire.

1) C'est cette politique c|ui l'entrainait en 1828 dans son entreprise contre la Turquie, entreprise dans laquelle la France, trompée par nn noble sentiment , servit les ambitions de la Russie avec plus de magnanimité que de prévoyance, en brûlant la flotte turque à Navarin, dans une glorieuse bataille qui pouvait annoncer déjà l'incendie deSinope.

» C'est cette politique qui, après avoir accompli son œuvre en G rèce en arrachant Athènes à l'usurpation turque, dans l'espérance d'en faire une province russe, jetait au delà du Prulh une armée de plus de cent mille hommes, triomphait aux Balkans, et dictait ce fameux tra.lé il'Aiidrinople dont l'interprétation devait amener, vingt-cinq ans plus lard, la grande guerre (|tii agile aujourd'hui le inonde.

» C'est cette politique qui , en 18:iO , se ruait sur la Pologne , et , non contente de vaincre la rébellion de son indépendance, punissait, dégradait, persécutait son héroïsme , et faisait suivre l'œuvre fatale de la victoire de l'œuvre odieuse de la vengeance.

)) C'est cette politique qui marquant, pour ses desseins futurs, une «talion ;i l'entrée de la Perse qui lui permît d'étendre jusqu'au fond de l'Inde la menace de sa domination, portait son agression sur le Caucase afin de s'ouvrir une autre route sur la Turquie et d'abattre tous les obstacles, et entreprenait cette longue guerre qui dure encore, et dont la d»riiière phase a produit dans Schamyl un de ces héros populaires qui apparaissent quelquefois au milieu des drames de l'histoire connue des iiislriimeiits provideiilitls pour sauver les causes justes, passionner l'humanité et poétiser les luîtes sanglantes.

"C'est celte politique qui, saisissant avec ardeur l'occasion de protéger la Turquie pour l'humilier plus sûrement, envoyait en trois jours, sous le commaadeiucnt du comte Orloff, une flotte formidabli dans le Bosphore, afin de défendre Constantinople menacé par Ibrahim révolté, et qui, pour prix de cette protection intéressée et ruineuse, rapportait le traité d'Unkiar-Skelessi, nouveau titre de servitude pour la Turquie et de suzeraineté pour la Russie.

» C'est cette politique enfin qui a nécessité, provoqué, engagé la guerre actuelle, et fait à l'Europe la situation pleine de troubles oii elle se trouve aujourd'hui après quarante-cinq ans d'une paii féconde.

» Sans doute, aucun des ancêtres de l'empereur Nicolas, parmi les plus ambitieux, n'aurait pu renier une seule des heures de ce long règne de trente ans. C'est bien la politique russe dans ce qu'elle a de plus habile, de plus expansif, de plus menaçant et de plus grandiose, (amais à aucune époque elle ne fut développée avec plus de sûreté, de persistance, de volonté et de ruse. Pierre le Grand avait certainement plus de génie que son successeur ; sou règne est plus merveilleux et sera plus mémorable que celui de Nicolis. Il a fondé un empire dans le cliaos et la confusion de la barbarie ; il a été organisateur et conquérant; mais la Russie, sous sa main puissante, ne fut qu'une éhanchc. Catherine en a dessiné et élargi le plan. Alexandre l'a poétisé. Nicolas l'a complété, et il a tout préparé pour en réaliser le couronnement par une servituile universelle qui était le pressentiment et la douloureuse anxiété du glorieux prisonnier de Sainte-Hélène, quand il prophétisait sur sou rocher.

» L'Kurope s'habituait peu à peu à la pensée de cette souveraineté morale d'un peuple sur elle. L'Allemagne, qu'elle menaçait de plus près, s'y résignait avec tristesse, comme par nécessité et fatalité. La crainle qu'elle avait des révolutions de l'Occident, la longue liitle qu'elle avait soutenue contre l'empire français, les divisions d'intérêt, de nationalité, qui l'affaiblissaient, l'entrainaient malgré elle à chercher un refuge dans une humiliation. L'empereur INicolas regardait ses augustes frèi es de Vienne et de Berlin moins comme ses alliés que comme ses pupilles; il entendait régner chez eux. Il venait en Prusse et en Autriche comme chez lui. Il passait en revue leurs régiments comme les siens , au milieu de la tristesse des peuples, qui souffraient de cette arrogante protection. Les souverains et les ministres recevaient ses conseils, ses directions, jusqu'à ses ordres. En un mot, il y avait encore un empereur d'Allemagne, et c'était lui!

» Des hommes d'Etat éminents de l'Allemagne supportaient avec douleur l'humiliation de cette tutelle, qui devait être bientôt désavouée et répudiée avec éclat par le cœur chevaleresque du jeune empereur François-Joseph, dont le noble exemple trouvera des imitateurs.

>) Deux puissances seules parmi les Etats de premier ordre restaient en dehors de cette influence dominatrice : la France et l'Angleterre. Mais leurs divisions , mal éteintes dans une a'iiance peu sincère sous la royauté de 1830, faisaient leur impuissance. L'empereur Nicolas ie comprenait. Aussi fut-il a Londres en 1S45, comme p.ir une prévision instinclive du danger qu'il y avait pour lui de ce côté. Il se duisit le peuple anglais par le prestige de sa personne; il combla la jeune reine Victoria de courtoisies, d'attentions et de flatteries. La pensée secrète de ce voyage de 1845 a été révélée bien clairement huit ans plus tard dans les conversations du czar avec lord Seymoiir, auquel, comme on s'en souvient, Nicolas tenait ce langage : « Tout » ce dont j'ai besoin, c'est d'une bonne entente avec l'Angleterre. u Lorsj|uc nous sommes d'accord, je suis tout à fait sans inquiétude )) quant à l'occident de l'Europe. Ce que d'autres pensent est au fond u de peu d'importance. »

'1 L'empereur Nicolas marchait donc h son but par tous les moyens, tantôt par In ruse, tantôt par lu force , un jour en effrayant l'Alleiiiagne du fantôme des révolutions, un autre jour en tentant l'A ngleterre par l'appât de l'Egypte. Il voulait à tout prix avoir pour complices ceux-là incnies qu'il rêvait d'asservir ou de gagnera sa cause. Aussi souple dans ses combinaisons que ferme dans ses desseins, il changeait de tactique selon les circonstances. Avant la révolution de lH:iO, c'est lu Perse qu'il menace, c'est contre l'Asie qu'il porte son effort le plus énergique. Après cette révolution, lorsque les rois tremblent et que les trônes chaiicollent, il se retourne tout à coup du côté lie ri.uropc; il se pose en tuteur des monarchies alarmées et menacées par la propagande : il se fait accepter <;omine protccicnr pour s'imposer plus tard comme arbitre. Au fond, la pensée de son règne n'avait pas changé : c'était une pensée d'ambition sans frein et de domination sans contre-poids , qui , tôt ou tard , devait soulever la résistance de tous les Etats dont elle compromettait l'équilibre.

)i Tandis que la France, déchirée par les partis, agitée par les révolutions, donnait au monde le spectacle de ses luttes stériles et ruineuses, la Russie développait silencieusement et patieiumenl sa force militaire et maritime. Une prodigieuse activité régnait dans ses chantiers, cachés à tous les regards par ses ports inabordables ; elle augmentait ses flottes, complétait ses lignes de défense , fondait lies canons, perfectionnait ses armes, entassait ses projectiles. L'Europe fermait les yeux ou pensait à autre chose. Les luttes de tribune,

HISTOIRli DE LA GL"LI\RE D'ORIENT.

les (U'volniipemriiti des travaux Je la civilisation l'alisorbaiciil. L'iiabitudc lie la paix avait cloiijiié jusqu'il la crainte de la guerre, et, pendant que tous les peuples et tous les gouvernements, aux prises avec d'autres ditiiculiës et entraînés à d'autres soins, goûtaient la sécurité trompeuse de celle paix féconde, seule, la Russie veillait et attendait l'heure du destin.

u L'empire, en reconstituant l'unité de la France, faisait d'elle le contre-poids de la Russie dans le monde; il détruisait la sainte alliance; il aÛ'rancliissait l'Allemagne et rétablissait les conditions de rc<iuilibre européen. L'empire, c'était l'union avec l'Europe; mtis pai t^la même qu'il n'était ni le rival ni l'obligé de personne , il dcvenai' l'allié des grands Etats aussi bien que des Etats secondaires, et cette situation pouvait être un jour ou l'autre l'obstacle contre la Russie.

» L'empereur Nicolas avait assez de pénétration pour le comprendre cl assez de résolution pour tenter de prévenir un état de clioscs qui, en constituant un point de résistance contre lui, oITrail .i tous les peuples et à tous les gouvernements un centre commun de ralîiement. Aussi, lorsque le véritable sens de l'empire français échappait encore à l'appréciation de la plupart des chancelleries, lorsque son avènement éiait accueilli avec détiance a Londres, ii Vienne, à âcrlin et partout, lorsque quelques diplomates accrédités et non accrédités représentaient quelques frondes de salon comme des signes d'opinion publique, le czar, prolitant habilement de ces troubles, de ces malentendus, de ces doutes de l'Europe, précipita ses desseins et jeta le déli.

• Il avait cru l'empire mal assis et l'empereur mal compris; il avait cru la France faible ; il avait cru l'Europe alïaissée ou liostile. 11 s'était trompé, 'l'ouïes ses prévisions furent successivement démenties par les événements. La Turquie, qu'il supposait impuissante, se dressa contre lui, dans son désespoir, comme une barrière, et ht reculer ses armées sur le Danube. L'Angleterre, qu'il considérait comme inconciliable avec le nom de Napoléon elle régime impérial, devint l'alliée intime de la France. L'Autriche elle-même déserta sa protection pour accepter notre alliance. La conscience de l'Allemagne tout entière s'associait à cette résistance universelle. La Russie s'était prise au piège qu'elle avait tendu , et elle se trouvait enfermée dans l'isolement auquel elle espérait nous réduire.

• Alors fut donné au monde ce grand et n\éiuorablc spectacle de la modération d'un souverain que son nom et son sang devaient exciter si naturellement à la guerre, cl qui, dominant tous les entraînements par le patriotisme de sa raison, épuisa jusqu'au dernier moyen de conciliation. L'empereur Napoléon défendant la paix, respectant les traités, maintenant l'ordre européen, gagnait la confiance de l'Europe et plaçait son pays dans la situation qui convenait à sa nature et à son histoire : il réalisait les ambitions les plus élevées et les plus légitimes de Louis XIV et de Napoléon h\ qui, l'un et l'autre, à des points de vue dilTcrcnls, firent la guerre moins pour la gloire des conquêtes que pour la gloire plus solide et plus sérieuse de fonder l'inQuence de la France, et de la rendre l'alliée nécessaire de tous les grands Etats.

« La mort presque subite de l'empereur Nicolas à une pareille heure de la vie de son peuple , au milieu d'une si grande crise , quand le sol de la Russie est envahi , quand sa plac« forte la plus considérable est assiégée par nos armes, est un de ces événements devant lesquels la raison n'a qu'à s'incliner comme devant la manifestation éclatante de l'action providentielle sur le monde.

» Quelles seront les consé(|uenccs de ce coup <le foudre qui vient d'abatlre la tète illustre et glorieuse en qui ont vécu pendant trente ans la tradition des czars, leur pensée, leur ambition et la force expansive de la Russie ? Personne ne peut le dire aujourd'hui. Mais ce que nous pouvons dire, c'est que dans un empire comme celui fondé par Pierre I", oit les individus ne comptent pour rien ; oii les plus grands seigneurs, d'une noblesse que sou éducation, son urbanité, son amour des arts n'ont pu alïranchir de la servitude, ne sont que les inslrumints passifs du despotisme ; oit il n'y a d'impulsion, d'initialive, d'activité, que celles qui viennent du mailre suprême ; où la religion elle-niêmc dans la main du czar n'est qu'un moyen d'asservissement de la conscience ; dans un pareil empire, c'est le souxerain qui remplace le néant des institutions, l'absence des mœurs publiques et l'elTacement des caractères.

>' La grandeur historique de l'empereur Nicolas est incontestable, et nous ne craignons pas de la reconnaître ; mais elle est tirée uniquement de l'esprit russe. Elle a quelque chose de slave connue son origine. Si on la mesure à notre temps, à sa civilisation, il l'esprit européen, au progrès qui entraîne tous les peuples, le prestige s'affaiblit et disparait aussitôt.

» Il faut bien reconnaître aussi que le czar, en précipitant impatiemment sa marche vers le but de ses ambitions, avait compromis sa puissance jiar xmc de ces fautes irréparables peut-être pour le souverain i)ui l'avait commise. Son règne était devenu une menace i)Our tout le monde : pour l'Europe, qu'il troublait; pour la Russie cllenrjme, que l'orgueil et la personnalité du czar condamnaient au malheur d'une guerre sans issue. Sa mort ne peut être un triomphe pour personne; car c'est la Providence oui en a marnué l'heure. Slais eljc

va rendre plus libres, en leur donnant plus de sécurité, ceux que l'habitude d'une constante déférence attachait et retenait encore.

» L'empereur Alexandre, éclairé par les graves enseignements de cette dernière année du règne de son prédécesseur, comprendra qu'un grand rôle lui est réservé. En renonçant à la politi(|ue périlleuse de son père, il dépend de lui de rendre le repos à la Russie et de maintenir sa place dans le monde, en faisant de son avènement au trône la date d'une politique de réconciliation avec les intérêts généraux de la société européenne.

» Ainsi s'expli(|ue comment tant d'espérances se sont mêlées à l'émotion de cet événement si imprévu. Ce n'est pas une grande nation comme la nôtre qui se réjouit lorsque la mort frappe un adversaire, quelque puissant qu'il soit. Mais tout le monde a compris que la main de Dieu, en enlevant it la lutte le souverain qui l'avait engagée, avait fait disparaître le principal obstacle ii la paix du monde.

1) Quanta la France, impartiale et caln\e devant ce cercueil, clip ne ])uisc pas sa confiance dans la disparition d'un ennemi, elle la puise dans le loyal concours de ses alliés, dans l'héroïsme et le succès de ses armes, dans la justice de sa cause. La France n'a fait la guerre avec tant d'énergie, et elle ne la poursuit avec tant de constance, que pour raffermir ré<|uilibre européen, menace par une ambition que la conscience universelle avait condamni'2 avant que le jugement de l'histoire se fût ouvert pour elle. »

Page 1