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CHAPITRE II

Circulaire de M. de Nosselrode. — Conférences de Vienne. — Discussion des premiers points. — Concessions de la Russie. — Troisième garantie. — Rupture des conférences. — Appel du saint synode. — Préparatifs des Russes. — Redoutes de Selinghinsk et de Volhynie.

Les dernières paroles du Moniirur étaient un avis donné au czar Alexandre II, et la cour de Russie parut d'abord l'entendre. Une circulaire de M. de Nesscirode aux agents russes, en date du 10 mars, annonçait l'intention :

De rendre ;i la Russie et à l'Europe le bienfait de la paix;

De consolider la liberté du culte et le bien-être des populations chrétiennes en Orient, sans distinction du rite qu'elles professent;

De placer les immunités des principautés sous une garantie collective;

D'assurer la libre navigation du Danube en faveur du commerce de toutes les nations;

De faire cesser dans le Levant les rivalités des grandes puissances pour prévenir le retour de nouvelles complications;

Enfin, de s'entendre avec elles sur la révision du traité par lequel elles ont reconnu le principe de la fermeture des détroits des Dardanelles et du Bosphore, et d'arriver par là à une transaction mutuellement honorable.

« Le czar, ajoutait M. de Nesselrodc, se déclare animé d'un sincère esprit de concorde ; mais la Russie sent profondément, et l'Europe devra reconnaître tout entière que l'espoir du rétablissement de la paix resterait stérile, si les termes de la transaction à conclure dépassaient la juste limite que trace irrévocablement aux déterminations de notre auguste maître le sentiment de la dignité de sa couronne.

» L'empereur attendra avec calme la maniléstation des vues qui dirigeront la politique des cabinets appelés, de concert avec la Russie, à résoudre celte question d'intérêt général pour toute la chrétienté. "

On sut bientôt à quoi s'en tenir sur le sincère esprit de concorde de la Russie. Les conférences relatives au rétablissement de la paix furent ouvertes officiellement le jeudi 15 mars, à Vienne.

Appelé à la présidence du congrès, le comie de Buol débute par exhorter les plénipotentiaires à la conciliation. « L'empereur d'Autriche, dit-il, s'est fait une opinion sur les conditions indispensables de la paix; et rien, pas même les conséquences les plus graves , ne pourrait l'empêcher de maintenir scrupuleusement les engagements qu'il a contractés avec ses alliés. »

Apres celte importante déclaration, M. le comte de Buol énumère les quatre points de garantie, tels qu'ils sont contenus dans le mcnoraiiduin du 28 décembre IH54. Les plénipotentiaires de la Russie adhèrent à toutes les idées exposées dans ce mémorandum; ils ne présentent aucune observation, aucune exception; ils consentent à en faire la base des délibérations de la conférence. Aussitôt les plénipotentiaires de la France et de l'Anijleterre prennent acte de ce langage , en faisant remarquer ((u'il ne reste plus ([u'à chercher l'application de princi|)es qui se trouvent délinitiveinent admis.

Dans ses premières séances le congrès délibère sur le protectorat de la Moldavie, de la Valacliie et de la Servie. Les plénipotentiaires du czar consentent à l'abrogation complète des traités relatifs auï principautés danubiennes. ()n décide en commun que la condition future de ces provinces sera lixèe par un acte solennel de la .Sublime Porte, et que ce traité, qui recevra la sanction des grandes puissances, entraînera la suppression du protectorat spécial de la Russie.

Le coifrèsuassc ensuite aux questions relatives à la liberté de lu lUè*'

HISTOIRE DE LA GUERRE D'OlUETvT.

vigation sur le l)anul)c. Quclf|ues heures suffisent pour les résoudre. On convient à l'unaniniilé qu'on appliquera an Danube, sous la garantie des grandes puissances, les principes adoptes en 1815 sur ia navigation des fleuves européens. On renvoie la recherche des mesures nécessaires pour assurer l'exécution loyale et complète de cette décision à une commission, et la Russie, qui déclare d'ailleurs qu'elle n'a jamais eu la pensée d'entraver la liberté de navigation sur le Danube, consent à ne pas réiablir la quarantaine, aujourd'hui détruite, qu'elle avait placée sur les bouches de la Sulina. Elle renonce également à élever aucune fortification entre le canal de ce nom et celui de Saint-Georges.

Tout semble être pour le mieux dans la meilleure des conférences possibles; mais le 26 mars on aborde entin la discussion du troisième point de garantie, qui devait être l'écueil devant lequel allaient se briser les elTorts impuissants de la diplomatie. Sur la proposition de M. le comte de Buol, la conférence invite les plénipotentiaires de la Russie et de la Turquie à exposer les premiers leurs vues pour le

Gortschakoff et M. de Titoff prodiguaient à Vienne les assurance» pacifiques, des cris de guerre retentissaient en Russie, le fanatisme religieux réchauffait le patriotisme, et le très-saint synode de l'Eglise orthodoxe prêchait la croisade contre les puissances occidentales, u Russes orthodoxes, disait-il, l'Eglise est menacée de sacrilèges de la part de nos ennemis. Tant qu'il vous restera un souffle de vie , vous ne laisserez pas insulter la mère de vos âmes, garante de votre salut, gardienne de votre religion, cette religion qui, seule, peut sauver, et sans laquelle nul ne verra le royaume divin ! Vos ancêtres, commandés par le prince Dmilry Domskoï, de glorieuse mémoire, ont arrosé de leur sang la terre russe, arrachée au joug étranger; sous les ordres de Mininn et Pojarski, ils ont sauvé notre sainte religion et noire trône légitime; vos pères, conduits par Alexandre le Bien-aimé, ont défendu la patrie contre des forces étrangères innombrables ! Aujourd'hui qu'un fait semblable se présente à vous vous ne manquerez pas de vous montrer dignes de vos ancêtres et de vos pères.

ri'glement de ce troisième point, le plus important et le plus délicat, (.'était un acte de courtoisie, qui ménageait l'orgueil du czar, en lui laissant l'initiative des propositions de paix. En adoptant cette forme de délibération, la France et l'Angleterre témoignaient avec éclat de l'esprit de conciliation qu'elles apportaient dans ces négociations.

Mais, à la grande surprise de la conférence, les plénipotentiaires de la Russie déclarèrent que les instructions qu'ils avaient reçues de leur gouvernement n'étaient pas siifi' santés pour qu'il leur fût possible d'adopter celte marche. Ils ne savaient quelles propositions faire. Ainsi, trois mois de réflexion n'avaient pas suffi au cabinet de Pétersboiirg pour fixer ses déterminations et com]iléler les instructions de ses agents diplomatiques. Apris trois mois d'attente et de loisir, les plénipotentiaires de la Russie ne savaient pas comment le czar entendait l'application d'un principe qu'ils connaissaient cependant par le mémorandum du 2S décembre ISl-l , et qu'ils avaient admis dans la séance du 16 mars I8!i6.

Sur l'ordre arrivé de Paris et de Londres aux plénipotentiaires de la France et de l'Angleterre de ne pas délibérer sur la question relative il la situation des chrétiens sujets du sultan, avant que le troisième point de garantie eut été déliniliveinent réglé , le congrès suspendit ses séances afin de donner aux plénipotentiaires de la Piussie le temps de denuinder ii leur gouvernemcntdes insiruelionsnouvcllcs.

Ce résultat pouvait tire aisément prévu. Pendant que le piincc

» (?est en vous, hommes de la noblesse, c'est dans l'épanchcmcnt sublime de vos sentiments devant le monarque, c'est dans vos vaux solennels d'apporter en sacrifices à Dieu , au czar et à la patrie tous vos biens et votre vie même, que nous voyons avec joie la perpétuité de l'esprit de la vieille noblesse russe orthodoxe. Que la bénédiction du Très-Haut vous permette d'accomplir votre devoir, et que vos nouveaux exploits a la tête de la Russie armée témoignent à la face des peuples que l'esprit de Pojarski est votre qualité héréditaire! . , . ,

» C'est en vous, classe citoyenne, dévouée de temps immémorial a la religion et au czar, et toujours prêle aux sacrifices pour le bien de la patiie, que i-éside l'esprit de Mininn, esprit de force et de zèle, selon la loi de nos pères dans la sainte cause de Dieu.

• Habitants des campagnes et des hameaux, qui vous armez pour la défense de l'Eglise, du trône et du sol natal, opposez aux légioiis impies votre puissante poitrine russe, dans laquelle bat un cœur dévoué il la foi de vos ancêtres et à l'autocrate orlliodoxe.

)) Mais, en vous préparant au combat, mêliez avant tout votre confiance en Dieu, qui donne une force invincible à ceux qui exécutent sa volonté, et souvenez-vous que ce qui épouvante le plus nos ennemis, c'est votre sainte religion, c'est votre conscience pure, c'est votre obéissance à l'autorité suprême comme ii Dieu lui-même, à vos maîtres et à vos ch'.fs comme à vos pères. C'est dans l'obijis-

ni.STOIRF DE LA GLERiiC D'ORIEWT.

lance, qui est agréable à Dieu, que réside toute la force de l'empire I russe

u Pères et mères, vous avez sous les yeui un exemple suMime dans l'auguste f.imille impériale. Les grands-ducs, bénis par leurs augustes parents, s'empressèrent de se rendre sur le cbump de bataille ])Our votre défense personnelle, pour la défense de votre religion et de vos familles.

» Est-ce à vous, maintenant, à hésiter d'envoyer vos enfants sur la demande du czar? Menez-les-y vous-mêmes. Dites-leur : Enfants! mettez-vous là pour la défense de notre mère commune, l'Eglise divine, et de notre mère nourricière, la terre russe; vos parents d'ici-bas vous bénissent, el l'Eglise priera pour vous. Notre Père céleste lui-mômc vous donnera une force surnaturelle pour accomplir votre sainte mission, u

Ainsi tomes les classes de la population étaient appelées au nom du ciel à combattre r que l'archevêque d'Odessa appelait, dans une allorution à ses ouailles, l'envie et l'antique hostilité di' l'Occident jaloux.

En même temps la guerre était poussée activement. Une levée de dix recrues sur mille àmcs s'opérait dans la partie orientale de l'empire russe. Des commissions installées dans tous les cliefs-'ieux des gouvernements de la grande Russie recevaient les cnijageriients et dirigeaient les enrôlés sur INowogorod et sur Moscou. La garde intérieure, la milice forestière, la milice ibs douanes, étaient mises sur le .pied de guerre. Le prince GortschakolT 11, appelé au commandement supérieur des troupes en Crimée, et le général Osten-Sacken, nommé commandant de la place, imprimaient aux travaux défensifs une direction énergique.

Depuis que, pour venir au seco'urs de l'armée anglaise si cruellement éprouvée pendant l'hiver, deux divisions anglaises s'étaient chargées de l'atlaque de droite, les Russes avaient multiplié les fortifications depuis le grand raviu du poit jusqu'à la baie du Carénage. Le régiiupnl de Selingbinsk avait construit une redoute sur le versant du mont Sapoune, qui forme le côlé droit de celte baie, et une seconde reJoutc avait été élevée en avant de la première par le régiment de Voihynie.

Des renseigni'Mienls ultérieurs nous permettent de compléter le récit de la tenlativc faite par les Français contre la redoute Selingbinsk, dans la nuit du 2> au 23 février.

Le colonel du 2' de zouaves reçu> l'ordre de se tenir prêt a marcher à onze heures du soir, avec la pa-lie disponible de son régiment qui occupait le camp du Moulin, i^a plac^ d'armes anglo-française lui avait été indiquée comme lieu de réunion d'une colonne déclinée à faire une attaque sur les travaux élevés par les Russes en avant du port du Carénage. Mille zouaves env-ron, d'visés eu douze pelotons, furent réunis jiour prendre part à cette opération, qui devait èire appuyée par cinq cents hommes du régiment d'infanterie de marine. Le but que les généraux français voulaient atleindre en faisant cette sortie de leurs tranchées d'inkermann était entièrement moral; l'ordre donné était de n'occuper que pendant peu de temps les travaux des Russes et de les abandonner au signal de la retraite; l'initiative de ce signal était laissée au commandant des troupes engagées.

Vers minuit, la colonne fut dirigée de la place d'armes sur la deiixième parallcle; les deux bataillons du régiment furent placés en arrière de deux larges coupures pratiquées à droite et à gauche de cet ouvrage; l'infanterie de marine était au centre avec le général lie Monet, qui devait commander l'expédition.

Entre une et deux heures du matin, les deux bataillons sortirent de la parallèle, et, disposés en colonne par sections, ils se mirent en mouvement peu de emps après sur ''ordre qui leur fut envoyé par le général de Monet. Le colonel Cler n le chef de bataillon Lacretelle étaient à la colonne droite, le commandant d'Arbois avait le commandement de la colonne gauche.

Les compagnirs de chaque bataillon de zouaves avaient été disposérs de la manière suivante: une compagnie d'avant-garde, placée cent pas en avant de la colonne, était soutenue par une autre compagnie établie a cinquante pas plus en arrière; les quatre autres compagnies de chaque balaillon formaient la réserve des colonnes.

Au siginl convenu les ileui colonnes se mirent en marche; la nuit élait fort obscure ; la colonne de gauche, conduite par un officier du génie, se jeta d'abord trop à gauche, dans un profond ravin, puis elle regagna la direction de l'ouvrage.

L'enntmi avciit disposé son syslèjiie de défense de la manière suivante : en avant de la batterie établie sur la presqu'île, une longue li;;ne de pttils postes avait élé placée derrière le mur qui borde une partie lie la route de Sébastopol , à l'endroit où celte roule traverse une dépression du sol; des embuscades précédaient et flanquaient cette ligne, protégée en arrière, près d.; l'ouvrage, par de pclils carrés de troupes disposés de manière à préserver ses abords; douze cents nommes au moins occupaient ces postes, qui avaient dû être considérablement renforcés.

La colonne d'attaque de droite arriva sur la ligne extrême des embuscades sans recevoir un seul coup de fusil; mais de.- qu'elle y fut «'■g^S'^ei elle fut ass.iillic sur ses .lci'\ Kancs et sur sou r™,,! i -v u-.e fusillade tirée à très-courte distance ; les Russe», pour pouvoir mieux

diriger leurs coups , se servaient de réflecteurs et de pots à feu placés en avant des embuscades. Les feu\ les plus nourris partant de la gauche, les quatre compagnies de soutien de la première colonne, changeant de direction à gauche , attaquèrent vivement les embuscades à la baïonnette, et, en quelques minutes, tout le cenlie du terrain de combat fut balayé. Quelques prisonniers furent fails dans ce premier combat. Pendant cette attaque, la tête de la colonne de gauche, qui avait eu à parcourir un terrain raviné, déboucha et entra en ligne avec un grand sang-froid.

Les compagnies d'avant-garde des deux colonnes, que les Russes avaient laissées passer au milieu des embuscades, continuèrent à marcher sur l'ouvrage ; elles arrivèrent sur les petits carrés disposés en avant et sur les flancs; et lii , à coups de baïonnette et de crosse, elles engagèrent en silence un combat furieux : deux officiers, MM. Bar'atchard et liarlhel, et plusieurs soldats y reçurent de premières blessures qui n'arrêtèrent pas leur marche.

Vers la fin de ce premier combat, le général de Monet, qui avait appuyé trop h gauche , avec le bataillon d'infanterie de marine , arriva sur la tête des embuscades. Blessé de cinq coups de feu, il lit demander le colonel Cler pour lui remettre le commandement. Cette remise faite, le brave général dit aux troupes qui marchaient derrière lui: i'otre salut eU dans l'ouvrage ; en avant , suirez-moit Electrisés par tant de courage et d'abnégation, quelques officiers et soldats de l'infanterie de marine suivent le général, qui se dirige sur la capitale du retranchement.

Débarrassé des postes eilérieurs, le colonel Cler donne la direction de l'atlaque de droite au commandant Lacretelle, et celle de l'attaque de gauche au commandant d'Arbois , puis il se précipite avec quelques compagnies sur le fossé du retranchement. Après avoir escaladé le fossé et le parapet, la colonne du centre saute dans l'intérieur de l'ouvrage, pendant que celles de droite et de gauche y pénètrent par les lianes. Les tètes d'attaque reçues par le feu des bataillons russes, étiblis en colonnes serrées sur la gorge du retranchement, voient tomber sept de leurs officiers, deux adjudants et un grand nombre de sous-oHiciers et de soldats; la position des zouaves devenant très-criiique, le colonel ordonne à ses hommes de se placer sur la berge laissée entre le fossé et le talus extérieur du parapet.

Si, au moment de la prise du retranchement, l'attaque furieuse et désespérée des zouaves avait pu être appuyée par des troupes fraîches, les réserves des Russes n'auraient pu tenir, et tout le terrain en arrière de la gorge , jusqu'à l'origine des pentes, aurait été complètement balayé. Malheureusement il n'y avait plus de réserve, et le "i" zouaves venait de perdre plusieurs de ses officiers et de ses plus braves soldats. Les bataillons russes, voyant la faiblesse de l'attaque, sortent de l'ouvrage parla droite et par la gauche, et eu un instant la poignée de zouaves qui occupait la face du retranchement est cernée. Le colonel donne l'ordre à ses hommes de se placer dans le fossé , qui n'avait qu'un mètre de profondeur, et qui était protégé du côté de la campagne par un masque de gabions.

Les batteries de la place, celles de la droite du port et de la Tchernaïa , les canons des gros vaisseaux et ceux des bateaux à vaiieur lançaient sur le terrain du combat une grêle de projectiles creux et de mitraille qui devait faire éprouver de grandes perles aux troupes russ s , sans pour ainsi dire atteindre les zouaves. Les bataillons russes, qui faisaient converger leurs feux sur le fossé de l'ouvrage, se firent beaucoupde mal, car la nuit, très-sombre, n'était éclairée que par la lueur des feux. Quelques-uns de leurs soldats, plus hardis, venaient se faire tuer à coups de baïonnette sur le haut du fossé; d'autres lancèrent, de l'intérieur des retranchements, des pierres cl des gabions sur les zouaves. ■>

L'aspect de ce combat désespéré élait horriblement fantastique. Sébastopol et le port qui entoure le terrain couvert en partie par la neige oii se passait l'action, étaient éclairés par des feux de signaux; le tocsin mêlait son glas au bruit du canon et de la. fusillade; autour de l'ouvrage, le combat, éclairé par la lueur blafarde des feux courbes lancés par les batlerics et les vaisseaux eiineniis, et par ceux de la mousquelerie, présenlail, au centre d'une ligne <ompacte de grenadiers russes, des Cosaques volontaires du Don, avec leurs longues capotes cl leurs bonnets dï fourrures, surmontés de flammes rouges, luttant corps à corps avec les zouaves.

Apres avoir soutenu cette lutte inégale pendant vingt minutes, le colonel, entendant pour la deuxième fois le signal de la retraite, se décide à abandonner le terrain où il vient de perdre l'élite de son régiment. Il réunit près de lui le peu d'hommes qui occupent encore le fossé, et, avant de se jeter tête baissée sur les baïoniicites russes,

il leur adresse ces paroles : « Je ne veux pas dotmerà ces )'... / la

satisjaclton de promener dans tvute la Russie un colonel de zouaivs ; mieux vaut mourir! >> Cette dernière poignée de zouaves se précipite aussitôt sur le» Russes. Le capitaine Sage et le sous-lieutenant Seves- Ire tombent avec d'autres braves près de leur colonel, qui a le bonheur de pouvoir percer la ligne des bataillons russes et d'opérer sa retraite, malgré une pluie de projectiles. Les zouaves qui restaient encore à droite et à gauche du relranehement suivent le mouvement, et rentrent avec la petite colonne du centre dans le» tranchées d'Iukr rmano.

Le 27 février, une autre attaque fui inutilement tentée contre la redoute de Volbynie.

I.cs jours suivants les Russes, avec leur persévérance accoutumée, se mirent à réparer et à consolider l'ouvrage d'où ils avaient failli être expulsés. Ils y apportèrent des madriers et des canons, tandis que le régiment de Kamtclialka élevait une lunette eu redoute sur le mamelon. vert , à trois cents mètres en avant de la tour Malakoff ou bastion Kornilolï, car les assiégés lui donnaienl indifféremment ces deux noms. Leurs bateaux à vapeur leur apportaient de la terre en abondance, et il en résultait que les tranchées, les flauqueraenls, les batteries, les places d'armes, s'élevaient comme par magie autour du point menacé. Pour prévenir une attaque du côté du port, la garnison sacrifia de nouveaux bâtiments, et établit quatre fortes estacades alternativement composées de chaînes , de madriers, de câbl''3 ou de vaisseaux coulés.

Le S mars, les Russes apprirent la mort de Nicolas 1", et en prêtant serment à son successeur, ils jurèrent avec enthousiasme de combattre jusqu'au dernier homme. Un ordre du jour du général Oslen-Sacken prescrivit à toutes les personnes du sexe féminin de quitter Sébastopol , et le grand-duc JMcolas , considérant qu'un grand nombre d'entre elles étaient privées de ressources, fit remettre sur sa cassette cent roubles à chaque mère de famille pauvre, et de vingt à cinquante roubles à chaque femme non mariée.

Jusqu'à la fin du mois, des hauteurs occupées par les alliés, on vit s'éloigner de Sébastopol des caravanes à la tète desquelles floltaif nt de saintes bannières, et qui marchaient vers Batchi-Seraï sous l'escorte de sotnias de Cosaques.

Le prince Gortschakoff II annonça en ces termes qu'il prenait le commandement supérieur :

« Soldats!

» Sa Majesté l'empereur a daigné m'ordonner de prendre personnellement le commandement des troupes de terre et de mer en Grimée. L.aves guerriers! toute la Russie est ficre de votre courage héroïque, et notre grand empereur Nicolas 1" a dirigé en mourant ses derniers regards vers vous avec reconnaissance. Son digne successeur, Sa Majesté l'empereur actuellement régnant, Alexandre II, a daigné s'exprimer ainsi dans les lettres qu'il m'a adressées le 3 cl le 7 mars : « Dis, au nom de notre immortel bienfaiteur, aux braves défenseurs » de Sébastopol, que l'empereur Nicolas était fier d'eux, et qu'il a » pensé à eux, ii l'heure de sa mort, en leur envoyant par moi l'ex- » pression de sa dernière el cordiale rer mnaissance; dis à nos braves » que je les remercie, en son nom, par ces présentes, et que je suis » parfaitement convaincu qu'ils ont toujours été dignes de sa sollici- • tude paternelle. »

Il Soldats! vous avez passé les temps les plus difficiles; les routes sont meilleurfs , des transports de diverses espèces arrivent sans accident, et des renforts considérables, envoyés à votre secours, sont en marche. En prenant le commandement de cette armée, j'ai la conviction la plus entière qu'avec l'aide de Dieu, un succès définitif couronnera bientôt nos efforts et que nous justifierons certainement les espérances de notre auguste souverain. L'adjudant général Osten- Sacken, qui a dirigé avec tant d'honneur la défense de Sébastopol, et son compagnon, le brave vice-amiral Nachimoff, reprennent aujourd'hui leurs fonctions antérieures. »

L'ardeur que montraient les assiégés n'ôta rien de leur courage aux alliés, ranimés par le soleil de mars, et pleins de confiance dans la supériorité de leur génie militaire.

Le li mars, Oraer-Pacha vint a Kamiesh à bord du Colomixfy et se rendit avec les amiraux Bruat et Lyons chez le général Canrobert, oiiles rejoignit lord Haglan. Les commandants en chef restèrent enfermés depuis une heure et demie jusqu'à cinq heurts et demie du soir. A l'issue de cette longue conférence, Omcr-Pacha reprit la route de Kamiesh. Lord Raglan et Canrobert, accompagnés d'un nombreux état-major, reconduisirent le généralissime ottoman, que les soldats accueillirent par des applaudissements, et qui paraissait heureux de cette ovation spontanée.

On ignore ce qui fut arrêté au conseil , mais nul doute qu'il y fut décidé qu'on mettrait à profit le retour du printemps pour accélérer les opérations. Le temps était beau, sauf les variations toujours brusques du climat. Le sol se desséchait ; le scorbut , le typhus, la dyssenterie diminuaient. Les corvées se faisaient comme des promenades. Le chemin de fer, qui devait monter de Balaklava au plateau de Cbcrsonèse, était déjà assez avancé pour servir au transport des vivres et des munitions. Les divisions françaises, placées à gauche , avaient renouvelé le matériel de leurs batteries, et ouvert une IraucUéc qui coupait les embuscades russes sur une longueur de plus de quatre cents mètres, depuis le fort de la (Juarantaine jusqu'au bastion du Mat Les Anglais, qui se trouvaient désormais au centre, dressaient des batteries nouvelles, cl creusaient une parallèle, afin de rejoindre Cflle di: corps français qui les avait remplacés sur les hauteuri d'Jrikermann. Déjà leurs boulets atteignaient le grand port, el ils caiionnercnt si heurtusement un vapeur de guerre russe, le Grumonntetz, qu'on eut a peine le temps de l'amener jusqu'aux cslacades, où il sombra.

Les divisions françaises placées à droite ouvraient péniblement des tranchées devant le mamelon qui préoèdc la tour SlalakolT. Leurs travailleurs avaient beaucoup k souffrir des embuscades russes, appelées par les Anglais ril'e-yits (trous à carabines). C'étaient des fosses dont chacune pouvait contenir dix hommes, entourées de parapets construits tant avec la terre qu'on en avait tirée qu'avec des sacs de terre et de sable. Des tirailleurs choisis s'y installaient, et, par des meurtrières ménagées de distance en distance, ils visaient les imprudents qui se montraient au-dessus des tranchées françaises. Dans la matinée du 14 mars, ils tuèrent !\I. Guilhot, jeune ofiScier du génie, récemment promu au grade de capitaine.

Le soir même, des troupes d'élite se mirent en marche pour s'emparer de ces postes. Elles furent accueillies par un feu d'artillerie et de mousqueterie digne des premiers jours du siège. La nuit s'illuminait; les détonations se succédaient avec un épouvantable fracas. Touttfoisles Russes furent culbutés; une compagnie du 10" accourut cv ce des gabions et commença a se retrancher sans perdre de temps. Cos hommes n'avaient pas encore pu s'établir solidement quand les R isses firent, en nombre supérieur, un retour offensif, violent, qui fo-ça les nôtres à se replier. La nuit s'acheva au milieu des coups de fusil, mais sans mouvement sérieux d'un côté ni de l'autre. A cinT heures du matin la lutte rccouimença, et elle recommença avec le 1 lème succès que la veille. Nos sol.lats arrivèrent d'un bond sur les '.lositions russes et ne les quittèrent plus.

K Jamais, écrit un témoin oculaire, on n'avait entendu pareille canoniiade. La journée d'Inkcrmann, dans laquelle l'artillerie a joué un rôle si terrible, ne peut pas même donner une idée du déploiement de forces des Russes dans la nuit du 14. Il était impossible de dire quelques mots sans avoir la parole coupée par un ou deux coups de canon. Malgré tout ce fracas, nous avons, grâce à Dieu, peu de pertes : vingt blessés dans la nuit, dix-huit ou vingt le matin, c'est-àdire quarante ou quarante-cinq au total; une dizaine d'hommes sont morts, douze ou quinze sont restés aux mains de l'ennemi ; on cite parmi eux un sous-lieutenant du 10'^.

1) Voilà l'histoire scrupuleuse de la petite affaire qui a produit tant d'émotion dans l'armée. Elle a eu du bon; elle nous a montré que nos hommes étaient parfaitement familiarisés avec le canon; ils travaillaient avec un sang-froid merveilleux sous le feu qui les couvrait. »

Dans la nuit du 15 au IG mars, les Russes, supposant îans doute que les travaux entrepris à droite absorbaient loute l'attention ds l'armée alliée, tentèrent vers son extrême gauche une sortie composée d'environ cinq cents volontaires. Leur effort fut supporté par une compagnie de voltigeurs du 10" bataillon de chasseurs a pied, et une compagnie de voltigeurs du 2' régiment de la légion étrangère. L'ennemi , repoussé à la baïonnette, se hâta de rétrograder en enlevant ses morts et ses blessés, dont une soixantaine restèrent toutefois sur le terrain.

Ces deux affaires furent signalées à l'armée dans un ordre général ainsi conçu :

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