‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 85 sur 235 · ORDRE GE.NÉ8AL · texte numérisé non relu

ORDRE GE.NÉ8AL

«Les travaux exécutés par le 1'^'' corps pour compléter la parallèle avancée de nos attaques de gauche , dans des conditions diîbciles et périlleuses, ont fait ressortir le calme et la solidité des troupes qui y ont été employées.

>• Le corps du génie a donne lii de nouvelles preuves de la vigoureuse ténacité qui lui a valu, depuis le commencement du siège, les éloges et l'estime de toute l'armée.

• l.c capitaine du génie Mouhat, opérant sous la direction immédjatc du lieutenant-colonel Jourjon, s'est fait remarquer particulièrement, et je récompense ses vieux services en lui conférant, au nom de l'empereur, la croix d'officier de la Légion d'honneur.

» Au grand quartier général, devant Sébastopol, le 20 mars 1«5S. D />> général en chef, Canrobert. »

dée aux manches ouvertes el pendantes, le fez au long gland bleu, la ceinture chargée de pistolets et de khandgiars. Ces troupes se formèrent en colonnes par compagnies des deux côtés de la lunette Kamtchatka, et se ruèrent sur les tranchées en poussant îles cris sauvages. Trois fois repoussées, trois fois ramenées à la charge, elles durent renoncer enfin à occuper les cheminements que les Français avaient entrepris en avant de leur parallèle pour atiein,lrc les embuscades précédemment conquises; mais ce ne fut (|u'après trois heures de lutte à coups de sabre, de baïonnelte, de pierres, de crosse de fusil ou de pistolet. Attaqués en même temps, les A.nglais forcèrent également l'ennemi à la rclraile.Ce combat désordonné comme tous les combats de nuit lui coûta au moins douze cents hommes, car la relation russe de cette sanglante affaire avoue trois cent soixante dix-neuf morts et neuf cent ipiatrc vingt-deux blessés. Quant aux Français, le général Canrobcrt avait dans une première dépèche évalué leurs perles à six cents hommes, mais son rapport officiel les restreint à trois cents ou trois cent vingt tués ou blessés. C'est aussi le chiffre énoncé dans la lettre qu'il adressa à un officier supérieur, qui se trouvait alors à Conslantinople.

« Devant Sébastopol, lo 24 mars.

Il D.ins la nuit d'avanl-hier l'ennemi a fait sur nos travaux de droite une sortie générale avec dix mille hommes environ, el des

4isposilions telles , que cette opération pouvait être considérée ■►omnie une sorte d'assaut tenté avec des troupes fraîches contre nos ^ueniinenients,que la nature du sol rend très-laborieux.

1 Le combat, soutenu par moins de deux mille hommes de nos 'roupes, a été long, opiniâtre et fort glorieux pour ces dernières, ^'ennemi n'a pu prendre pied nulle part, et il a été rejeté définitivement dans ses ouvr.ijes après avoir échoué devant la tranchée anglaise comme devant la nôtre.

» Les perles en rapport avec les masses qu'il avait déployées ont dû être fort considérables, si nous en jugeons par le nombre des morts qu'il a laissés sur le terrain et par les rapports des prisonniers, .le ne pense pas qu'elles soient au-dessous de mille à douze cents hommes tués ou blessés, ^'os pertes à nous-mêmes ont été fort sensibles, et s'élèvent à trois cents hommes environ hors de combat. Nous avons à regretter la mort du chef de bataillon Dumas, digne et excellent oiiicier, qui s'est fait tuer glorieusement sur le terrain où il opérait, et celle du chef de bataillon Banon , du 3« de zouaves.

qui sont restés impuissants devant l'énergique solidité de cinq bataillons. Le 3"^ de zouaves a dépassé dans ce combat opiniâtre tout ce qu'on devait attendre de sa belle réputation, qu'avait déjà grandie le combat de la veille.

» Le se* 1 1*^ léger), récemment venu d'Afrique , a dignement soutenu celle qu'il avait a])portée parmi nous; le 82' {',' léger), le 6' de ligne, qui se sont déjà fait connaître si honorablement dans cette guerre, ont rivalisé d'ardeur et de bravoure. Enfin, le 4' bataillon de chasseurs à pied, envoyé à l'appui des troupes engagées, s'est jeté Sur l'ennemi à la voix de son commandant, le chef de bataillon de Fontanges, avec une énergie qui a déterminé sa retraite définitive.

« Le général de division Brunet a exécute habilement les dispositions générales prescrites par le général Bosquet, commandant le 2« corps, en cas d'attaque. Le général d'Autemarre a conduit l'action avec une intelligente vigueur. Il a été dignement secondé par le colonel Janin, de tranchée, qui n'a cessé de donner à tous, bien que deux fois blessé, l'exemple d'un brillant courage.

On n'a'-ivjit i iraiiis dit qr.c dans quelques heures tous cps

>• Les Anglais ont vaillauiment repoussé de leur côté les assaillants, et l'ur ont fait éprouver de grandes perles.

1' En tout l'assiégé a fait un effort très-considérable dans des conditions très-fa vc râbles pour lui, et il devait en attendre de grands résultats. Son échec est donc pour lui un cruel mécompte.

» Je vous prie de vouloir bien donner ces nouvelles à Son Excellence le séraskier et à M. le chargé d'aflaires de France.

» Recevez, mon cher général, l'assurance de mes sentiments affectueux.

» Le général en chef, Cahrobert. »

M. Malafaye, capitaine au 82' de ligne, atteint de plusieurs blessures, resta au pouvoir des Russes, ainsi qu'un capitaine adjudantmajor au 2" de zouaves, M. de Crécy , qui subit l'amputation d'un bras à l'ambulance de Sébastopol.

Les Anglais comptèrent soixante-douze blessés et trente-quatre tués, parmi lesquels se trouvaient les capitaines Vicars et Cavendish Browne.

Le général Canrobert signala en ces termes ii l'armée ceux auxquels lui semblait revenir principalement l'honneur du succès.

« La nuit du 22 mars a été glorieuse pour les troupes du deuxième corps. Une colonne ennemie de plus de dix mille hommes a multiplié pendant trois Iieurcs autour de nos travaux de droite des cITorts

>) Le chef de bataillon Bunon, du 3' de zouaves, le chef de bataillon Dumas, du corps du génie, officiers supérieurs pleins de mérite et de bravoure, ont trouvé une mort glorieuse dans l'accomplissement de leur devoir. Le capitaine Crecy, des zouaves, le capitaine .Montois , du 85"", se sont hautement distingués.

)) Olïiciers, sous-officiers et soldats se sont disputé l'honneur de faire payer cher à l'ennemi une agression sur laquelle il fondait de grandes espérances, et qui lui a coûté p/«s de deux mille hommes tués ou blessés. »

Cet ordre du jour était suivi de nominations dans l'ordre de la Légion d'honneur.

Le général Osten-Sackcn demanda un armistice pour enterrer les morts, et pendant une partie de la journée du samedi, 2i mars, on aurdit pu se croire en ])lelne ])aix, si le sol qu'on foulait aux pieds n'avait porté les douloureux stigmates de la guerre.

n Lorsqu'il a été convenu, dit le correspondant du Morninij-Punt, que chacun enterrerait ses morts, officiers et soldats français, anglais et russes se sont, en un instant, trouvés mêlés. Le drapeau blanc flottait sur la tour de MahikofT. Les soldais échangeaient des pipes; les officiers se saluaient courtoisement. On n'aurait jamais dit que, dans quelques heures, tous ces hommes allaient recommencer a s'entre-tuer.

>> La promenade des curieux élait peu gaie sur ce champ de ba-

taille, laboura par les boulets et les obus, jonché de dvbris d'armes, de imbions cl fascines dt'iiiolis et de cadavres russes. Les officiers russes étaient velus sans recherche : deui ou trois d'tiitrc eux avaient une profusion de bagues aiu doigts.

uToiis p.irlenl bien le français; quelques-uns étaient très-courtois et Irès-cordiaux, ofTrant des cijjares aux officiers français et anglais; d'autres étaient très-polis, mais graves et réservés, saluant les officiers alliés quand ils passaient auprès d'eux, mais n'entamant ascunc conversation et donnant toute leur attention au triste service qui consistai! à faire enlever les morts.

» Un officier russe, causant avec un officier anglais, disait que la grosse artillerie à la droite de la batterie de Gor.lon avait fait du ni.il aux travaux du maintien, mais ce mal allait bientôt être réparé. In autre officier russe demandait avec bonhomie : » Quand les alliés s'en iront-ils? u Un officier anglais répondit : • Nous ne nous en irons pas avant d'avoir démoli Sébasiopol! u Celle réponse lit sourire les officiers russes, et celui qui avait posé la question a dit : » Vous «vez peu de chances. i>

u Les soldais russes étaient généralement sales et mal vêtus; ce sont dos hommes très-jeunes et très-robustes, faisant constamment la grimace lorsqu'un de nos soldais disait ou faisait quelque chose. Leur uniforme est celui des soldats qui se battaient contre nous à Ink>rniann.

» Les litières sur lesquelles ils transportent leurs mûris paraissent «voir beaucoup servi; les sangles sont littéralement noires de sang; elles sont gro!.>ièrcu>ent failcs. Presque tous les hommes tués que l'on ramassait étaient de très-jeunes gens ; il y en avait d'une stature gigantesque, paruii lesquels était un Albanais étendu la face contre terre et serrant convulsivement dans la main un marteau ; auprès de li:i était un sac rempli de pointes d'acier destinées à enclouer les canons.

» Parmi les tués, il y a deux hommes qui ne sont pas des soldats : ce sont des(îrecs de la classe inférieure du Levant, et très-probablement des habitants de Sébasiopol. On ne tait pas s'ils servaient comme volontaires, ou si les Russes, manquant d'hommes, ne forcent pas les habiUiiits à s'enrôler.

u 11 y avait près de quatre cents Russes couchés sur la poussière près des ouvrages avancés des Français; il a fallu du temps pour en faire un monceau un peu en avant de la parallèle. Un homme vivait encore, il avait la jambe cassée; il était resté deux jours et deux nuits parmi les morts à la place oit il était tombé en vue des amis et des ennemis.

t> Les sous-officiers russes surveillaient l'enlèvement des corps; souvent il y avait des altercations parmi les détachements qui cherchaient à s'arracher plusieurs corps. Ces altercations étaient quelquefois longues et très-vives, et, pour les faire cesser, il fallait l'intervention d'un officier supérieur. Les sous-officiers restaient auprès des piles de cadavres, et ils faisaient signe aui porteurs d'approcher. Lit ou lâchait de reconnaître les corps, et on les emportait ou on les laissait; il parait que chaque régiment avait envoyé des détachements pour enlever les morts. De là les altercations : c'était à qui en emporterait le moins et aurait le moins de morts.

>) La tour de MalakolT est d'une solidité remarquable cl entourée d'ouvrages en terre très-solides. Devant elle est un fosîé profond avec de forts chevaux de frise de l'autre côté; mais il suffirait d'êire maître du mamelon pour détruire en peu de temps cet ouvrage avancé de l'ennemi.

» A la gauche de Malakoff est le redan. C'est le plus formidable de tous les ouvrages russes. Dans une seule batterie il n'y a pas moins de deux cent cinquante pièces de canon du plus gros calibre; cet ouvrage est défendu, comme la tour MalakolV, par un fossé profond et des chevaux de frise. De ces batteries l'on a une vue parfaite et trèsdislinele de la ville ; à l'oeil nu l'on voit tout disiinctement. Avec une bonne lorgnette, pas un détail n'échapperait.

u On ne voit pas qu'il ait clé fait encore un grand mal à la ville; les petites huttes de la population turque ou tartare hors des murs de la ville ont été déiruiles. Une caserne et quelques magasins les plus rapprochés des murailles paraissent avoir été perforés par les boulets, et il ne reste presque plus de toitures; mais les grands édi ficcs publics, les casernes, les églises n'ont pas sonlïert.

" On aperçoit très-peu de monde dans les rues, (u'ut-ètre trente ou quarante personnes, et encore les deux tiers sont des soldats; pas de femmes du tout; la ville a l'air d'clre presque entièrement déserte; il y a quelque mouvement sur des bateaux dans le port. On voit circuler aussi des Abases.

» Le terrain sur lequel j'ai fait toutes ces observations, ajoute le correspoml:.ul, est pierreux et assez aride ; seulement on voit de loin en loin quelques violettes. De ces hau leurs on plonge parfaitement sur nos défenses, et l'ennemi peut très-bien nous voir chez nous. Il est facile de reconnaître avec quelle profusion les Russes nous ont lancé leurs projectiles.

» Tous les accidenU de terrain, toutes les inégalités du sol se trouvent en quelque sorte nivelés par les masses de boulets et de bombes, qui en roulant ont été s'y luer. Partout le long de nos ouvrages des millier» de bouleu sont amoncelés, et l'on peut dire en toute vérité

qu|il y en a là une telle quantité, que la terre en est littéralement noire ; il y a un grand nombre de bombes qui n'ont pis fait explosion. Dans les parties basses de la route de Woronzow, au-dessus de la balieric de Gordon, les boulets et les bombes qui ont roulé des hauteurs obstruent presque la roule.

" Quelques instants après que le drapeau blanc avait été retiré, on entendait la fusillade des tirailleurs qui recommençait; notre attaque de droite ouvrait le (eu, le mamelon répondait, et tout avait repris l'aspect (les six derniers mois. »

Les détails que fournit le correspondant du Times n'offrent pas moins d'intérêt : « Samedi, écrit-il, pendant la suspension d'armes, je suis allé k la tranchée avancée des Français, à quelques centaines de yards du mamelon. C'était un spectacle étrange : des officiers français, anglais et russes allaient et venaient, se saluaient en passant, causaient quelquefois ensemble , et dans chaque petit groupe on échangeait certaines politesses, comme de se prêter le feu d'un cigare. Quelques officiers russes étaient évidemment des hommes d'un rang élevé et d'une excellente éducation : leurs manières polies contrastaient étrangement avec leur grossier uniforme ; ils portaient presque tous la grande capote du soldat russe. Les officiers français étaient tous en grande tenue, et faisaient contraste avec un grand nombre des nôtres vêtus à la balaklava , grossièrement et avec paletots.

« Plusieurs Russes ressemblaient beaucoup à des Anglais par le port et les manières. On nous indiqua un beau et grand vieill;ird à longue barbe coiuine l'hclman actuel des Cosaques en Crimée; mais il ne semblait pas y avoir en cet endroit d'officiers d'un rang élevé. Les Kusses étaient graves et réservés; mais ils semblaient fraterniser avtc les Français plus facilement qu'avec nous, et les soldats surtout s'entendaient mieux avec les Français qu'avec les quelques soldats que nous avions sur ce point.

» Pendant qu'on échangeait ces civilités, on marchait au milieu de cadavres sur une lerre rougie de sang et qui portait les traces d'une lutte récente. On avait autour de soi des fusils brisés, des baïonnettes, des gibernes, des srhakos, des morceaux d'habit, des ceinturons, des baudriers, des morceaux de bombes, des boulets, des mares de sang, des gabions brisés, des sacs de t^rre et des files de soldats qui portaient en terre les cadavres de leurs camarades.

» Dans un quart d'heure j'ai compté soiiante-dix-sept brancards, dont chacun contenait un cadavre ennemi. Les contorsions des mourants étaient horribles, et rappelaient l'aflligeant spectacle des champs de bataille de l'Aima et d'inkermann. Quelques Français gisaient loin des lignes, près du mamelon et de la tour ronde, au milieu des gabions que les Russes avaient enlevés à la première tranchée française. Ils avaient évidemment péri à la poursuite de l'ennenii. Les Russes traitaient leurs morts avec beaucoup de respect. Les soldats étaient pâles et semblaient mal nourris, bien que plusieurs d entre eux fussent des hommes robustes. Tous les cadavres russes tombés dans nos lignes avaient été déchaussés : la propreté de leurs pieds et de leurs grosses chemises de toile était remarquable; il y avait parmi eux des marins de la flotte. C'étaient pour la plupart de beaux hommes robustes, et dont la physionomie était toute militaire. Les Russes transportaient leurs morts dans la ville par un chemin situé entre le mamelon et la tour ronde.

» Au milieu de ces trisles restes de la guerre commença une conversation légère dans laquelle les officiers russes se laissèrent aller à la plaisanterie. Quelques-uns demandèrent aux nôtres quand ils viendraient prendre la place, et d'autres quand nous pensions partir. Quelques-uns nous félicitèrent de l'excellente occasion que nous avions de bien voir Sébasiopol, en ajoutant qu'à moins d'occasions semblables nous avions peu de chances de voir la place de plus près. Lu officier demanda conhdeniiellcmcnt en anglais k un soldat combien nous avions envoyé d'hommes dans les tranchées : « Begorra ! u répondit le soldat, rien que sept mille hommes cette nuit, avec dix )) mille hommes de réserve. » L'officier se mit k rire et se retourna.

)> A un autre moment un Pusse plaça un cadavre sur un brancard et se mit à chercher des yeux un camarade pour l'aider à l'emporter. Un zouave s'avança gracieusement et le souleva, ce qui fil rire les assistants; mais un Russe accourut et prit sa place. Dans la ville nous pouvions distinguer de nombreux groupes de soldats sur les places et aux coins des rues : probablement ils avaient reçu l'orire de se faire voir.

» Les Russes nous apprirent la mort de l'amiral Istomine, tué par un éclat de bombe. C'était un des principaux acteurs du massacre de Sinopc, et le czar l'avait récompensé par la décoration de Saint- Georges, que l'on ne donne ordinairement qu'aux généraux qui ont terminé avec succès une campagne. On nous désigna comme le prince Bariatinski un officier à mine distinguée, qui se plaignait d'être privé cette année par la guerre de ses promenades sur l'eau.

>) Le général Bosquet et plusieurs officiers généraux de l'armée alliée visitèrent les tranchées pendant l'armistice, qui finit k trois heures. A peine le pavillon blanc avait-il disparu derrière les murs du mamelon, qu'un boulet lancé par la batterie de la marisie alla frapper dans une embrasure russe et renverser la colonne de terre I qui la formait. Les Russes répondireut sur-le-cbamp : il était curieux

Je voir la niasse de bombes et de boulets lancés par les Russes; ils ne nous voyaient pas, mais faisaient feu de partout et un peu au hasard. »

Page 1