CHAPITRE IV
Eupatoria. — Escarmouche du 3 mars. — Iskender-Bey. — Conversation entre Sefer-Piirha et des officiers russes. — Aqueduc rie Kamiesch. — Détails sur ce port. — Prix des denrées. — Chenapanville et Fhbustopol. — Bombardement.
— Ses effets. — Mort du général Bizot. — Opération bien réussie.
Rien d'important ne se passa pendant le mois de mars dans les autres parties de la Crimée.
Onier-Pacha se maintint à Eupatoria avec trente-cinq mille hommes, mille chevauï et quatre batteries compli-les, sans être sérieusement inquiété par le corps russe qui cernait la place, et que comiiiandait le lieutenant général Torff, sous la direction supérieure du lieutenant général baron de Wransel. Il n'y eut entre les deui armées que des escarmouches d'avant-postes, comme celle du 3 mars, où fut grièvement blessé le colonel Iskender-Bey (comte Jelinski]. Il avait poussé une reconnaissance avec trois cents hommes de cavalerie régulière et cent bachi-bozouks tarlares , quand il fut surpris dans un défilé hérissé de broussailles par quatre escadrons. Il ne céda le terrain que pied à pied. Un coup de lance l'alteigiiit dans la région du cœur; un coup de sabre lui balafra le front , et un second coup de sabre lui entama quatre doigts de la main droite.
Quatre jours après cette aflaire, le bateau à vapeur autrichien le Columbo, venant de Varna, apporta à Omer-Pacha la nouvelle de la mort de l'empereur Nicolas.
Dans l'après-midi du " mars, Sefer-Pacha (comte Kosciclski), accompagné de deux escadrons de lanciers ottomans, sortit d'Eupatoria avec l'intention de communiquer la nouvelle aux premiers officiers russes qu'il rencontrerait.
Ayant aperçu une colonne de cavalerie, il s'avança vers elle, suivi seulement d'un officier turc aide M. Kuczinski, major du génie dans l'armée égyptienne.
Lorsque les deux groupes furent en présence et assez rapprochés pour entrer en conversation, il y eut d'abord de la défiance, surtout de la part des Russes ; mais ou se donna miituellemcnt parole d'honneur d'officiers qu'il n'y aurait aucune attaque, et l'entretien se noua.
Sefer-Pacha approcha son cheval contre celui de l'officier qui semblait être le chef des autres, et qui avait la tête couverte du bonnet tartare en peau de mouton noire, et prenant la parole :
— Messieurs, j'ai une triste nouvelle à vous annoncer : l'empereur est mort.
— Quel empereur, s'il vous plaît ?
— Mais le vôtre, l'empereur iMcolas.
— De quelle date est cette nouvelle ?
— Du 2 de ce mois.
— C'est probable ; mais il n'y a là encore rien de sûr. Il est vrai que, lorsque j'élais il y a quelques jours à Sébasiopol , nous avons compris que notre empereur était gravement malade. Nous verrons.
Après quelques autres paroles insignifiantes, Sel'er-Pacha pria son interlocuteur de lui dire à qui il avait l'honneur de parler.
— Au général prince Radziwill.
(C'est lui qui vint à Couslantinople demander au sultan l'extradition de tous les réfugiés qui avaient pris pari h la guerre de Hongrie, et qui n'éprouva qu'un énergique refus. )
Sur une pareille demande du prince, Sefer-Pacha déclina son nom.
— Mon Dieu ! pacha , voyez un peu les efl'els de la guerre. Nous combattons aujourd'hui , et, il y a trois ans , nous nous trouvions ensemble à diner chez le comte Xavier Bianicki , à Paris. Lii , nous étions amis.
— Amis ! pardon, général, nous n'étions que convives.
— Oh ! mon Dieu, c'est la même chose.
Eu ce moment, un grand jeune homme blond, qui semblait être aussi un officier supérieur, intervint dans la conversation.
— Les poètes, dit-il, sont d'insignes blayueurs. Sur quels tons n'ont- ; ils pas chanté la beauté du climat et les délices de la (Jrimée ! Et
voilii plusieurs mois que nous sommes dans la boue jusqu'aux oreilles,
— Croyez-vouô qu'à Eupatoria nous nous prélassions dans les délices ? A la guerre comme à la guerre.
— A propos, ajouta Sefer-Pacha, qui a donc porté ce coup de sabre à la tête d'Iskender-Rey? Iskendcr soutient que ce doit être un gentilhomme, parce que son adversaire, qu'il n'a pu reconnaître au costume, car, avec votre habillement actuel, on ne peut distinguer l'officier du soldat, était parfaitement monté et avait la main solide.
— Comment, dit le prince Radziwill, Iskender n'est pas mort?
— Mais, non, et il vous le prouvera bientôt en prenant sa revanche.
— Eh bien, dites-lui que celui qui l'a blessé l'est aussi : c'est Winner, lieutenant colonel des lanciers.
On échangea encore quel, nés ))aroles de politesse; on échangea égalemcnl des ciga:es , cl chacun regagna ensuite ses troupes sans qu'il eût été tiré un coup de pistolet.
Daui cette rencontre, sur huit assistants, il y avait huit Polonais,
quatre du côté des Ottomans et quatre du côté des Russes. Les officiers ottomans avaient tous leur sabre dans le fourreau, tandis que deux officiers russes tinrent leur lame au poing tant que dura l'entrevue : ils semblaient honteux de cette précaution ; mais cette honte même les empêcha de remettre le sabre au fourreau.
Les Russes osaient à peine s'aventurer dans les environs d'Eupatoria , à plus forte raison ils se tenaient à distance respectueuse de Kamiesch et de Balaklava. Ces deux villes, régénérées par leurs envahisseurs temporaires , firent plus de progrès en quelques mois qu'elles n'en avaient fait en cent ans.
Un travail considérable , qui avait occupé cent cinquante marins par jour pendant une partie de l'hiver, fut achevé le 20 mars. C'était un aqueduc ayant cinq cent soixante-trois mètres de lontjueur; quatre mètres quatre-vingt-dix centimètres de base et cinq mètres dans sa plus grande hauteur. Il amenait au fond du port de Kamiesch les eaux d'un puits , qui , élevées à l'aide de pompes , descendaient jusqu'à la mer par des tuyaux empruntés à d'anciens conduits. L'ouverture de l'aqueduc fut officiellement annoncée en ces termes :
<i Les travaux de construction de l'aqueduc étant terminés, il devient urgent de pourvoir à l'entretien de cet utile établissement. M. le directeur du port se chargera de ce soin.
» Les ateliers de la direction assureront le bon service et la durée des pompes, tuyaux, puits, et de tous les objets enfin qui constituent l'aqueduc. Mais, afin que les réparations ne dépassent pas celles des dégâts causés par l'usage quotidien, il sera établi un service de gardiennage.
ij Le nombre des gardiens est fixé à trois, un quartier-maître et deux matelots. Ces hommes seront désignés par M. Albert, qui les choisira parmi les ouvriers les plus anciennement établis aux travaux et qui s'y sont toujours fait remarquer par leur zèle, leur intelligence et leur bonne conduite. Les gardiens seront embarqués à bord du vaisseau l'Alyer. M. le commandant Saisset les établira à terre près de l'aqueduc , à la conservation duquel ils sont préposes ; il réglera le service, ainsi que la consigne qu'ils auront à faire exécuter.
)) L'amiral commandant en chef l'escadre de la Méditerranée ne peut pas manquer l'occasion de donner ici à M. Albert, lieutenant de vaisseau, une marque de sa satisfaction pour le zèle et la capacité qu'il a déployés dans la conduite de ces travaux.
1) Le vice-amiral commandant en chef, Bruat. »
Cette création était d'autant plus nécessaire qu'à côté des vaisseaux de l'Etat se trouvaient dans les ports des bâtiments de commerce de diverses nations, français, anglais, sardes, napolitains, autrichiens, mecklembourgeois, hambourgeois,etc. Ils apportaient des denrées de toute espèce, avec la certitude de les vendre aux plus avanlageuses conditions; les prix, quoique diminués par la concurrence, éiaient encore passablement élevés; un litre d'eau-de-vie se vendait de 2 fr. 76 cent, à 3 fi-. ; la bière, 2 fr. la bouteille; un litre de vin d'Italie, i fr. 60 cent. , bien que l'impôt des boissons fiit inconnu en Crimée. Une livre de pain blanc coûtait 1 fr. 10 cent.; une livre de fromage de Hollande, 2 fr. ; une paire de bottines, 45 fr.
Lorsqu'un bâtiment de commerce arrivait dans le port, le capitaine présentait ses papiers au commandant du port , qui lui donnait la permission d'y entrer. Lorsqu'il y avait un commerçant à bord, et que celui-ci ou un agent du bâtiment voulait vendre en détail ses luaichandises, il demandait au commandant de place la permission d'établir une tente ou une baraque. Le commerce de détail n'avait lieu que dans des établissements de ce genre et sur terre. H était défendu très-sévèienient «le vendre en mer.
Quand il avait obtenu la permission d'étiiblir une tente, le coinmereant se rendait au bui-eau de la gendarmerie, qui lui assignait une place. A pariir de ce moment, son commerce était complètement libre.
Au printemps de 1865, les lentes et baraques des marchands formaient déjà une ville à part où l'on pouvait se procurer même des objets de luxe.
Cette ville avait des rues, telles que la rue de la Gloire, du Commerce, de Lourmel, de Napoléon ; mais elle éiait bâtie sur un terrain friable; la poussière y volait en épais nuages; des myriades de mouches et d'insectes y tourbillonnaient dans l'air. Ce n'était que le moindre inconvénient de la colonie naissante, dont les visiteurs étaient en proie à la rapacité des marchands. Aussi les soldats, dans leur énergique langage, lui donnèrent-ils la qualification malsonnanlcdc Chenapanvitle ou Plibustopol.
La fin de mars et le commencement d'avril furent consacrés par l'armée alliée aux préliminaires du hombanlemcnt deSébastopol. Un ordre du jour, en date du 7 avril, en faisant savoir aux troupes que les travaux préparatifs du siège louchaient a leur terme, remercia le génie et l'arlillcrie de n'avoir reculé devant aucune difficulté, devant aucun péril. Le 0 , à la pointe du jour, on démasqua les batteries; quatre cents bouches à feu tonnèrent à la fois ; les bombes et les fusées incendiaires s'aballirent sur la ville assiégée. Ce fut un feu d'cnjer, suivant l'expression du prince GorlschakolT. Le génie combiirait son action avec celle rie l'arlillerie, pendant que tonte l'infanterie se tenait sous les armes pour repousser les Russes s'ils avaient tenté une sortie. Malheureusement une pluie ballante, chassée par
un vent de sud-ouest , contraria une attaque qui aurait pu être
d(!cisive. , , , ■ j ,
Le résultat des premiers jours du bombardement est consigné dans les rapports suivants du général Canroberl et de lord Raglan.
t 17 avril.
» Monsieur le mabéchae. ,
j.,I'ai riionneur de vous rendre compte de la succession de nos opérations devant la place.
» Après un feu soutenu pendant le jour avec une supériorité marquée sur celui de reniieini, nous avons avancé nos clieniinements, pendant les nuits du 9 au l2, dans la direction du bastion du Màt, tout en luttant avec succès contre les postes soutenus par de fortes réserves que l'ennenii tient dans ses embuscades.
). Dans la nuit du i:i au I 1, le général Pélissier a pris des dispositions ellicaces pour nous assurer la possession du terrain sur lequel le génie devait clieminer vers le bastion central. L'opération se divisait en deux parties : celle de droite, en avant du T, dirigée par le général Rivet; celle de gauche, vers le cimetière, dirigée par le général Breton.
» A la première, les embuscades ennemies ont été enlevées avec une grande vigueur par quatre compagnies du 46°, aux ordres du clicf de bataillon Julien, et une compagnie du 5'' de chasseurs (lieutenant Copri). La résistance de l'ennemi a été des jilus vives, et ses réserves ont fait plusieurs retours oITensifs qui n'ont pu triompher de la résolution de nos compagnies engagées. Soutenues par un détaclirmcnt de la légion étrangère (capitaine Hobirt), deux compagnies du 4 V' (capitaine Beauregard), une compagnie du I 4" (lieutenant Sauve), elles se sont vaillamment maintenues sur leur lenain. Les embuscades, malgré la snlidilé de leur conslruclion , ont été rasées. A la gauche et en arrière, le travail du génie élait protégé par trois compagnies du 2G', aux ordres du capitaine iMichel, qui avait pris d'excellentes dispositions, et qui a été blessé il la lêle de sa troupe.
>• l'endani que ces événements se passaient, le général Breton faisait enlever vers la gauche, avec la même énergie el le même succès, toutes les embuscades russes du cimetière jiar six compagnies du 9S«, commandées par le chef de bataillon Grémion. Ces compagnies, renforcées pendant l'action par deux autres du i)'' bataillon de chasseurs, ont fait preuve de l'élan et de la solidité les plus remarquables. Le 98" (23' léger) a eu lii un brillant début. L'ennemi a plié après un feu très-vif, qui n'a pas fait reculer un instant les nôtres. Ces embuscades ont été occupées et rasées comme ctlles de droite.
» Protégé par celte double opération vigoureusement conduite, le génie a pu accomplir son tracé et pousser ses travaux avec activité. lue nouvelle parallèle a été formée, nous nous proposons d'en tirer un très-bon parti.
» Aous avons eu, dans cette affaire de nuit, qui a été très vive et qui fait le plus grand honneur à nos troupes , quarante hommes tués, dont (|uatre officiers et cent dix-sept blessés.
)'(,)uant à nos cheminements sur le bastion du Màt, les effets de l'arlillcrie ennemie, agissant à très-petite distance, les rendaient à peu près impossibles , ou , du moins, ils n'étaient praticables qu'il la condition de se résignera des pertes continuelles. Dans cette situation, nous avons clierché à former une tranchée à demi-dislance entre notre tioisième parallèle et le saillant du bastion, à l'aide de nos fourneaux de mine qui avaient été convenablement disposés pour cet objet. Le feu a été donné dans la soirée du 15. L'opération a très-bien réussi. Les officiers et les sapeurs du génie ont trouvé aussitôt à se loger dans un immense fossé de quatre mètres de profondeur en moyenne, fossé dont l'ennemi ne nous a pas disputé la possession. Ses troupes ont bordé la fortification et ont commencé un feu très-vif de mousquelerie el de canon.
)> JNos mortiers, à leur tour, ont fait pleuvoir les bombes sur ces troupes agglomérées, et je suis informé par un sous-oflicicr déserteur que la garnison a fait là des pertes sensibles. INos travailleurs , bien que dans une position diflicife, ont activement opéré toute la nuit dans ce terrain louriuenté, pour compléter, autant que possible, le couronnement des entonnoirs et relier la nouvelle tranchée avec la troisième parallèle. Cette nuit, les troupes ont continué ce travail avec ardeur. Cent hommes d'élite du 1 i' occupent aujourd'hui, pendant le jour, cette quatrième parallèle.
» Au milieu de ces combats et de ces travaux pénibles, les troupes ont toujours montré l'attitude la plus ferme el le meilleur esprit. Le général Pélissier, qui commande à la gauche, en est on ne peut plus sali^fôit.
" A la droite, du côté de la tour Malakoff, la supériorité de notre artillerie s'est également maintenue, mais sans parvenir à éteindre celle de l'assiégé, sauf pourtant dans les deux ouvrages de contreapproche du Carénage, qui ne tirent plus depuis deux jours. Dans celte partie de notre attaque, comme dans l'autre, nous avançons avec lenteur, perfectionnant nos tranchées existantes et ne donnant rien au hasard. Une nouvelle batterie, établie devant l'ouvrage de contre-approche dit du AJaiiieton terl , dont le feu a commencé hier matin, proJuit di; bons effets.
j Au rapport des déserteurs, la garnison a fait des pertes considé-
rables , et ses canonniers de marine, qui en forment la partie la plus vitale et celle qui montre le plus de moral, ont particulièrement soulTert. Les bastions central et du Màt sont gravement endommagés. Leur armement a été souvent mis hors de service; mais les ressources presque inépuisables de la place en artillerie ne lui font pas encore défaut , cl chaque nuit des milliers de travailleurs procèdent aux réparations les plus pressées. j>
o Devant Sébastopol, 14 avril.
u l\IlLOI\U,
1) Toutes les batteries des alliés ont continué contre les travaux de l'ennemi un feu vif et soutenu.
X Le feu de l'artillerie anglaise, dirigé principalement contre les batteries du jardin et des casernes, contre le rcdan, la tour Malakoff et le mamelon, a produit un grand effet, et les travaux de l'ennemi ont beaucoup souilert, quoique, selon son usage, il ait profité de la nuit pour réparer, malgré le feu vertical qui a continué pendant les vingt quatre heures.
j) Le tir de la brigade de marins et de l'artillerie a été excellent.
» Les pertes n'ont pas été nombreuses, mais elles ont élc sensibles parmi les marins, comme Votre Seigneurie le verra par les annexes, cl la marine rojalc déplorera la mort du lieutenant Douglas, qui avait servi avec beaucoup d'habileté et de zèle depuis le commencement du siège.
» Les lieutenants Urmston et d'Aeth, de la marine royale, et Steelc, de l'artillerie de marine, tous trois excellents officiers, ont été blessés.
)) L'artillerie royale déplore la mort du lieutenant Luce, officier de grande espérance, et les lieutenants Sinclair et l'Estrange sont au nombre des blessés. Le premier a reçu des blessures graves; mais je suis heureux de dire qu'il y a tout espoir de le sauver. Ce sont tous deux des officiers d'un grand mérite.
1) Le capitaine Craflon, du génie, qui dans ce long siège de Sébastopol a rendu de bons services, a aussi reçu une blessure qui, je le crains, l'cnipèchera de servir pendant longtemps.
1) Kos batteries et nos parapets ^nt encore en bon état, malgré le mauvais temps. Le feu de l'ennemi a été relativement peu nourri , mais son tir est bon ; et comme il a mesuré avec beaucoup de précision la portée de nos canons, plusieurs de nos pièces ont été démontées sur notre droite et sur notre gauche.
)) On n'a remarqué rien d'important du côté de la Tchcrnaïa; mais on a vu de petits détachements de deux cent cinquante à cinq cents hommes avec un gros canon el quelques fourgons d'artillerie se diriger le long des collines d'Inkermann vers la ferme Mackensie, cl ce canon a été mis en position sur la route.
» Bien que le service ait été pénible de nuit et de jour pendant cette semaine, il a été fait avec une gaieté et un dévouement qui font le plus grand honneur aux officiers et aux soldats.
1) Le télégraphe sous-niarin a été amené sans encombre du cap Kclegra au Monastère, et dès qu'il sera attaché au cap Kelegra les ingénieurs le plongeront jusqu'à Varna, oii j'espère qu'il pourra fonctionner d'ici il huit ou dix jours. Le premier détachement du 10" hussards est arrivé aujourd'hui h Balaklava.
u J'ai l'honneur, elc. » Raglan. »
€ Devant Sébastopol, 17 avril.
Il MlLORD,
» Le feu des armées française el anglaise contre Sébastopol a continué depuis ma lettre du 14 courant, et, quoique supérieur à celui de l'ennemi, il n'a pas jiroduit l'effet permanent qui aurait pu cire attendu, d'après sa constance, sa force et son exactitude.
)' Les canons des Russes ont été tournés contre quelques-uns de nos ouvrages avancés en très-grand nombre et dans un seul cas p.iniculier; le dommage subi par une batterie a été tel, que les efforts infatigables des capitaines Henry et ^'\'aIcot, et la bravoure et la détermination des artilleurs sous leurs ordres ont pu seuls leur permellrc de continuer leur feu et de s'y maintenir.
!) Hier, dans une autre batterie, une bombe a éclaté près du magasin a poudre, qui en conséquence a fait explosion, tuant (je regrette de le dire) un homme et en blessant deux tiès-grièvement el sept moins sérieusement. Les deux batteries dont j'ai parlé ont été réparées et remises en leur état primitif. Ci-joint la liste des perles du l3 au là courant :
u J'ai à déplorer la perle de deux jeunes officiers d'espérance qui avaient récemment rejoint l'armée, le lieutenant Preslon du 88" régiment, el le lieiiienanl Miltchell, de l'artillerie.
Il Je regrette d'ajouter que deux autres ont été grièvement blessés : le capitaine Grecn, au service de la compagnie des Indes orientales, qui a servi pendant le siège comme ingénieur auxiliaire avec beaucoup d'honneur pour lui et d'avantage pour le service, et le capilaiue Danovan,du 33', qui avait servi avec zèle depuis l'ouverlure de la campagne.
» Les Français ont fait jouer plusieurs petites mines devant le bastion du Màt dimanche soir, après le coucher du soleil, dans le but d'élablir une parallèle sur la place. Cette opération a considérablement alarmé l'ennemi, qui s'est mis à ouvrir un feu très-nourri
d'.irlillerie et de moiisqueterie dans toutes les directions, à partir de celte partie de la ville; ils ont soutenu ce feu longtemps.
» Il n'a pas fait de mal à notre attaque de gauche, contre laquelle était dirigée une partie de ce feu, et j'espère qu'il a fait jieu de mai à nos alliés. Plusieurs centaines d'hommes de cavalerie russe et un petit escadron de Cosaques se sont montrés à la partie inférieure des hauteurs, en face de Balaklava, ce matin; ils sont restés une heure, <t ils se sont retirés la majeure partie par le pont de Trattca. L'objet de ce mouvement était probablement une recounaissance.
u J'ai l'honneur, etc.
» Raglan. »
Un homme qui avait fait preuve d'autant de capacité que de zèle dans la direction des travaux de siège, le général de génie Bizot, fut «lorlellement blessé, le 1 1 avril, devant le bastion du Mât. Une balle jui entra dans la tète un peu au-dessous de l'oreille, laboura la voûte du palais et se logea dans l'articulation de la mâchoire. Le général eipira le IG, et fut enterré au port du génie. Les généraux en chef, y compris Omer-Pacha, assistèrent à ses funérailles avec de nombreuses députalions des trois armées. Sa mort fut annoncée au maréchal Vaillant par cette lettre du général Canroberl :
« Devant Sébastnpol, le 19 avril 1836.
» Monsieur le maréchal ,
» Le général Bizot vient de succomber, au moment même où je recevais de toutes parts l'assurance qu'il était à peu près hors die danger.
ji Cette mort est un véritable malheur public, elle est un deuil pour l'armée entière. Le général Bizot avait au milieu d'elle la popularité la plus dignement acquise. Il poussait l'amour du devoir jusqu'au fanatisme, et pendant six mois nous l'avons vu de jour et de nuit à l'œuvre, montrant au milieu des difficultés les plus ardues le calme, la fermeté d'esprit, la ténacité, la sérénité les plus extraordinaires. Nos soldais le connaissaient fous : ils admiraient son ardeur, sa bravoure de sous-lieulenaut, et on s'étonnait chaque jour de le voir revenir de la tranchée, après les périls aft'rontés avec une insouciance et une gaieté qui donnaient à son courage un caractère particulier.
» Je ne finirais pas, monsieur le maréchal, si je vous disais ici tout ce qu'a été parmi nous cet excellent homme et tous les regrets qu'il nous laisse. Son esprit, plein de ressources et d'initiative, s'était constamment montré à la hauteur de la lâche que nous poursuivons.
)i Je suis auprès de vous, monsieur le maréchal, l'organe de l'armée de Crimée, en vous faisant connaître les litres que cet officier général s'était acquis à la bienveillance de l'empereur.
1) C'est encore un devoir pour moi de vous rappeler tout ce que le corps du génie a mérité et mérite chaque jour dans ce siège mémorable, et de vous renouveler mes instances pour que les services de ces officiers, aussi braves qu'habiles et dévoués, soient largemen*; récompensés. )>
La flotte ne prit point, comme au 17 octobre, une part active au bombardement. Cependant, à l'heure où le 23= léger s'emparait des embuscades du cimetière, deux frégates à vapeur, le CaffareUi et le Valorous , s'approchèrent du fort Constantin, qui est protégé nonseulement par ses batteries, mais encore par des hauts-fonds, dont la ligne, s'étendant au large jusqu'à onze cents mètres, ne laisse à la navigation que d'étroils passages.
Le ValuTUUS arriva à la portée du tir, et ouvrit subitement son feu sur la place. Les Russes ne s'attendaient point à cette attaque ; aussi s'écoula-t-il une ou deux minutes avant que le fort Constantin, qui fut prêt le premier, pût répondre par un coup de canon. Quant aux batteries du fort Alexandre et de la Quarantaine, elles ne firent feu qu'après une seconde bordée de la frégate. Celle-ci prit encore le temps d'en envoyer deux autres sur la place, et revint ensuite reprendre son mouillage, n'ayant essuyé qu'un feu insignifiant.
A une heure du matin, le CaffareUi exécuta la même manœuvre. Seulement la première alerte avait mis les Russes sur leurs gardes, et les canonnicrs étaient à leurs postes ; et même le fort Constantin avait illuminé ses deux étages de casemates, qui, sur le fond noir de la rade, faisaient un singulier effet. Le Caffurelli lira quatre bordées. Les forts russes y répondirent avec vivacité, mais un seul obus atteignit le vaisseau français et boucha hermétiquement la fenêtre qui éclairait la cabine du médecin. Celui-ci se contenta de dire en examinant le dommage : — Voilà une opération bien réussie.