PARTIE 11 1 L I T A 1 R K
r( Connaître la vérité quand elle intéresse l'honneur, la sécurité et la puissance de l'Etat, est le droit incontestable d'un grand pays comme la France. La dire, quand le silence n'est pas imposé par le patriotisme du salut public, est le devoir sacré d'un gouvernement fort comme celui de l'empereur. L'expédition d'Orient, ses causes, son but, les opérations diplomatiques engagées pour la prévenir ou pour la terminer, sont aujourd'hui des faits de discussion, en allendant qu'ils deviennent des pages d'histoire. Afin que ces faits soient utilement discutés et sérieusement jugés, nous venons les exposer dans leur plus scrupuleuse exactitude. Cela nous paraît tout à fait loyal et utile. L'opinion est prompte à l'alarme et facile à l'erreur au milieu d'émotions et d'événements comme ceux dont elle reçoit chaque jour le contre-coup. Le meilleur moyen de la rassurer, c'est de l'éclairer.
"Commenta été conçue l'expédition d'Orient? Quelles sont les prévisions et les données qui en ont dicté le plan? Quelles sont les causes qui l'ont modifié? Pourquoi l'armée anglo-française a-t-elle débarqué en Crimée au lieu d'agir sur le Danube et de faire une campagne en Bessarabie ? Comment faut-il expliquer la longue résistance des assiégés en présence de l'ardeur et de l'héroïsme des assiégeants? Tels sont les points que nous voulons examiner dans la première partie de ce travail. Aous n'apporterons dans cet examen que des faits certains, des documents authentiques, des vérités, de la science et de l'histoire militaires.
u Les circonstances impérieuses et décisives qui commandaient à la France de tirer l'épée après une paix de quarante années sont présentes à tous les esprits. La Russie, ne pouvant faire accepter sa suprématie sur la Turquie par la terreur de ses protocoles, avait tenté de l'imposer par la force. Elle avait déchiré les traités, envahi un territoire, dédaigné et menacé l'Europe. Ses armées occupaient les Principautés, s'avançaient sur le Danube et marquaient déjà les étapes d'une marche victorieuse sur les Balkans. L'admirable élan de la nation turque ne pouvait suffire à déconcerter ce plan. La Russie trouvait un obstacle inattendu, il est vrai, dans le dévouement héroïque d'un peuple qu'elle avait cru déchu, et dont la résistance la faisait souvenir qu'il avait vaincu Pierre le Grand. .Mais la lutte était inégale.
« Le monde entier, Laletant et ému, en attendait le dénoùment avec anxiété. L'Allemagne, incertaine entre les habitudes de la sainte alliance cl les conseils de sa dignité, ne savait pas encore si elle devait subir plus longtemps l'arrogance de cette domination qui pesait sur elle ou la repousser enfin. C'est de l'Occident que partit le signal de la résistance. La France et l'Angleterre, loyalement unies, n'hésitèrent pas à envoyer leurs flottes et leurs armées en Orient pour y défendre l'intégrité de l'empire ottoman, le respect des traités, l'équilibre européen et la civilisation.
» La haute volonté qui préside au gouvernement de notre pays et qui avait résolu cette guerre comme une nécessité de son honneur, après avoir vainement essayé de la prévenir par une conciliation honorable, traça alors des iiistriiclions pour l'illustre maréchal aux mains duquel allait être remise l'épée de la France. Ou lisait dans CCS instructions, qui portent la date du 12 avril 1854, les passages suivants :
« En vous plaçant, maréclial, à la ièlc d'une armi'C française qui Il va combattre à plus de six cents lieues de la ir.èro pairie, ma pre-
» mière rccommnndation est d'avoir le plus grand soin de la santé « des troupes, de les ménager autant que possible, et de ne livrer » bataille qu'après vous être assuré des deui tiers au moins des Il cbancfs favorables.
» L» presqu'île de Gallipoli est adoptée comme lieu principal de « débarquement, parce qu'elle doit élre, comme point stratégique, M la base de nos opérations, c'est-à-dire la place d'armes oii nous «mettions nos dépôts, nos ambulances, nos approvisionnements, u et d'oii nous puissions avec facilité nous porter en avant ou nous Il rembarquer. Cela ne vous empècbera pas à votre arrivée, si vous » le jugez convenable, de loger une ou deux divisions dans les ca- V serncs qui se trouvent soit à l'ouest de Constantinople , soit à » Scutari,
• Tant que vous n'êtes pas en face de l'ennemi, l'éparpillement de » vos forces n'a aucun inconvénient, et la présence de vos troupes u a Constantinople peut produire un bon ciïet moral ; mais si , par )) hasard, après vous être avancé vers les KaliianB, vous étiez contraint » de battre en retraite, il serait beaucoup plus avantageux de rega- II gner le coté de Gallipoli que celui de Constantinople, car jamais » les Russes ne s'aventureraient d'Andrinoplc à Constantinople en u laissant sur leur droite une armée de soixante mille hommes de » bonnes troupes.
• Si néanmoins on voulait fortifier la ligne de Carassou eu avant s de Constantinople, il ne faudrait le faire qu'avec l'intention de la ji laisser défendre par les Turcs seulement , puisque, je le répète, 11 noire position sera plus indépendante, plus redoutable, en nous
> trouvant sur les Oancs de l'armée russe que si nous étions bloqués 11 dans la presqu'île de 'J'hrace.
11 Ce premier point établi et l'armée anglo-française une fois réu-
> nie sur les bords de la mer de Marmara , il faudra vous entendre a avec Omer-Pacba et lord Raglan pour l'adoption de l'un des trois
> plans suivants :
11 l» Ou marcher à la rencontre des Russes sur les Balkans ;
> 2" Ou s'emparer de la Crimée ;
11 3° Ou débarquer soit :i Odessa, soit sur tout autre point du lit- 11 toral russe de la mer iSoire.
11 Dans le premier cas, Varna me paraît le point important à occu- » per. L'infanterie pourrait s'y rendre par mer, et la cavalerie plus ■ facilement peut-être par terre. En aucune circonstance, l'armée ne
> devra jamais trop s'éloigner de la mair Noire, afin d'avoir sans » cesse ses communications libres avec la flotte.
> Dans le second cas, celui de l'occupation de la Criuice, il faut
> avant tout cire siîr du lieu de débarquement, afin qu'il s'effectue 11 loin de l'ennemi, et qu'on puisse en peu Je temps fortifier ce lieu 11 de manière qu'il serve d'appui si l'on venait à battre en retraite.
u La prise de Sébaslopol ne doit pas être tentée sans s'être muni 11 au moins d'un demi-équipage de siège et d'un grand nombre de 11 sacs à terre. Quand vous serez à portée de cette place, ne négligez 11 pas de vous emparer de Balaklava, petit port situé à quatre lirties » au sud de Sébastopol, et au moyen duquel on peut se tenir aisé- 1) ment en communication avec la flotte pendant la durée du siège.
u Dans le troisième cas , celui oii, d'accord avec les amiraux, ou » résoudrait une entreprise sur Odessa,
11 Dans tous les cas , ma recommandation principale est de ne jamais diviser votre armée, de marcher sans cesse avec toutes vos
i troupes réunies, car quarante mille hommes compactes et bien commandés sont toujours une force imposante; disséminés, au con-
I traire, ce n'est plus rien, u Si, pour vivre, vous êtes obligé de diviser l'année, faites en sorte
I de pouvoir toujours la réunir sur un point en vingt-quatre heures. 11 Si, en marche, vous formez plusieurs colonnes, donnez-leur un
1 point de réunion assez loin de l'ennemi pour que chacune d'elles
. ne puisse pas être attaquée isolément. Il Si vous repoussez les Russes, n'allez pas plus loin que le Danube,
I à moins que l'armée autrichienne n'entre en lice. 11 Généralement, tout mouvement doit êl e concerté avec le géné-
I rai en chef de l'armée anglaise. Il n'y a que certains cas eicepiion-
I nels, oii il s'agirait du salut de l'armée, que vous pourriez prendre
I sur vous toute résolution.
> J'ai pleine confiance en vous, maréchal ; vous demeurerez fidèle > à ces instructions, j'en suis assuré, et vous saurez ajouter une nou- » vclle gloire à celle de nos aigles. "
" Ainsi qu'on vient de le voir par cet extrait des instructions de l'empereur au maréclial de Saint -Arnaud , Gallipoli avait été choisi comme le lieu de débarquement de l'armée anglo-française. JNous devons insister sur les graves considérations qui conseillèrent ce choix.
Il Le premier principe, pour une guerre maritime , est de choisir un point de rassemblement à l'abri des atteintes de l'ennemi, d'une défense farik, d'un abord commode pour le débarquement et l'approvisionnement d.^ l'armée, et qui permette a celle ci de se mouvoir CD avaut, ou de se replier sur sa base d'opération si elle y était
forcée, et de trouver en cas d'insuccès, l'appui et le refuge de ses flottes,
i> La presqu'ile de Gallipoli remplissait merveilleusement les conditions d'une guerre maritime. Placée ii l'entrée des Dardanelles, elle était aisément ravitaillée par la mer de iMaruiara et la incr de Thrace, Une raison capitale, tirée de la situation respective des deux aruiées russe et turque, commandait d'ailleurs de s'emparer de ce point. Les Russes, en passant le Danube ii Routscbouk, en .s'avanoant sur Andrinople, et en laissant à leur gauche les forteresses turques et même Constantinople , pouvaient nous y devancer et fermer la retraite à nos flottes engagées dans la mer Noire. Il y avait là un grand péril que la prévoyance des gouvernements alliés sut reconnaître et conjurer,
11 Une autre considération prescrivait encore l'occupation préalable de Gallipoli, Au moment du départ de l'expédition, c'est-à-dire au mois d'avril 1854, on se demandait avec inquiétude si nos lorces militaires arriveraient à temps pour couvrir Constantinople, Une guerre défensive paraissait alors bien plus probable qu'une guerre oiTensîve. C'était l'intégrité de l'empire ottoman qui était menacée et déjà entamée, et que nous allions défendre et reconquérir. Une bataille perdue par les Turcs sur le Danube pouvait amener les Russes sur les Balkans en trois journées de marche, et leur ouvrir le chemin de Constantinople, L'occupation de Gallipoli couvrait entièrement cette capitale. Les deux gouvernements alliés comprirent qu'une armée russe, fût-elle entrée a Andrinople, ne pouvait s'avancer sur (,onstantinople en laissant sur sou flanc droit soixante mille Anglo-Français, et c'est cette prévision qui se retrouve dans les instructions de l'empereur.
Il Ainsi donc, à tous les points de vue, pour parer à toutes les éventualités, la presqu'île de Gallipoli avait été admirablement choisie comme point de débarquement et base d'opération. De ce point, nous prolégions la capitale de l'empire turc, nous restions maîtres du mouvement de nos flottes, nous nous avancions sans nous découvrir, et nous conservions nos communications avec Toulon et Marseille.
Il Mais à peine l'armée anglo-française était-elle arrivée à Gallipoli, que la scène avait déjà changé. Quoique les coureurs russes eussent été aperçus en vue de ^arna, la défense héroïque de Silistrie avait arrêté l'élan du prince Gortschakoft". La lutte, au lieu de se transporter au centre de l'empire, se prolongeait sur le Danube, avec des chances diverses. Les généraux en chef de l'expédition crurent alors qu'ils auraient le temps d'arriver sur le théâtre de cette lulle, de sauver peut-être Silistrie, mais en tout cas di; se joindre à l'armée ottomane, et de défendre contre l'armée russe les Balkans, en ayant pour ainsi dire leurs deux ciiles protégées par les deux forteresses de Chounila et de Varna.
Il Ce plan était aussi hardi que prudent. Il était indiqué d'ailleurs par les circonstances et par l'imminence du péril. Si , en effet, les Russes eussent pris Silistrie, dont la chute était annoncée comme inévitable par les rapports d'Omer-Pacha, le sort de l'empire ottoman pouvait dépendre d'une gran<le bataille. Les armées de la France et de l'Angleterre devaient la prévoir et s'y préparer. Là était leur poste , parce que là étaient peut-être le dénoùment de la lutte et l'arrêt suprême du destin.
Il Ces prévisions furent démenties par les événements. Le courage de l'armée turque et la présence des alliés suflirent pour forcer les Russes à lever le siège et à se retirer de l'autre côté du Danube.
Il Toutes les fois que l'ennemi bit en retraite, il y a une grande tentation pour l'armée devant laquelle il se retire : c'est de le poursuivre. Mais quand cette poursuite peut compromettre une armée , il y a plus de gloire à s'arrêter qu'à avancer : l'amour de la gloire ne doit jamais conseiller ce que la sag,,ss. défend. Qu'aurait pu faire l'armée anglo-française en s'engageant dans un pays ravagé, privé de communications, sillonné par d„ grands cours d'eau et infesté de maladies pestilentielles? Ce n'esi pas la victoire qu'elle serait allée chercher, mais la destruction sans lutte jt la mort sans compensation.
}> On a prétendu qu'après la retraite des Russes , il aurait fallu agir sur le Danube et entrer en Bessarabie, Disons-le tout de suite : sans le concours de l'Autriche, il éiait iuterdit à notre armée, sous peine de la plus funeste catastrophe, de s'avancer sur le Danube, N'oublions pas, en effet, ce point fondamental, que notre base d'upé» ration était la mer : la perdre, c'était tout aventurer >,t tout compromettre. Ce n'est pas seulement la science militaire, c'est le simple bon sens qui interdisait de s'engager avec soixante mille Anglo- Français et soixante mille Turcs dans un pays malsain, impraticable; n'ayant a notre disposition ni moyens de transport suffisants, ni équipages de pont, ni cavalerie en nombre imposant, ni parc de réserve et de siège , ni grand parc organisé, ni dépots de vivres et de munitions à Choumia , à Varna, à Silistrie. Toutes ces ressources, indispensables quand on entre en campagne, ne s'improvisent pas en ipiclques jours, à huit cents lieues de la patrie : elles nous auraient manqué complètement.
u iS'ous nous serions trouvés en face d'une armée russe de deux cent mille hommes, qui nmis eut attendus de pied ferme sur sou ter-
rain, ou qui, en fuyant devant nous, eût cherché à nous attirer dans une situation plus périlleuse encore , ne nous laissant d'autre alternative qu'une bataille inégale ou une retraite impossible. Une simple reconnaissance de deus jours dans la Dobrutscha, qui nous coûta plus que le combat le plus meurtrier, est une preuve de ce que nous avançons. Des généraux en chef qui , ne comprenant pas le danger d'une" pareille entreprise , se seraient laissé entraîner à cette faute irréparable, auraient compromis, nous n'hésitons pas à le déclarer, la responsabilité du commandement.
>j Pour qu'une campagne au delà du Danube et sur le Pruth fût possible, il fallait donc, nous le répétons encore, la coopération active de l'Autriche. Or, un gouvernement ne fait la guerre que quand ii le veut, à moins d'y être forcé par des circonstances suprêmes. Il ne la fait que lorsqu'il le peut. L'Autriche n'était pas prête à ce moment. En rompant avec la Russie, elle voulait être sûre de l'Allemagne et avoir cinq cent mille hommes sous les armes. Sa dignité, son intérêt, l'exemple des puissances occidentales, l'excitaient à se prononcer et à agir ; sa prudence lui conseillait d'attendre et de former le faisceau de ses forces militaires et de ses alliances politiques avant de se mêler à la lutte.
u Mais que pouvaient faire les généraux réunis à Varna après la retraite de l'armée russe ? Allaient-ils rester dans une inaction qui allait amener le découragement et dont le prestige de notre drapeau eût inévitablement souftert? ?'i l'honneur militaire ni l'intérêt politique ne permettaient aux généraux en chef une pa. cille attitude. Une fois sur ce grand théâtre , l'immobilité n'était plus po":'''! ■ ; il fallait agir , montrer un but aux soldats , forcer l'ennemi a nous craindre, et donner à l'Europe l'ambition de nous suivre en lui offrant l'occasion de nous honorer et de nous admirer.
» C'est alors seulement qu'il fut question d'opérer un débarquement en Crimée.
» Une expédition sur Sébastopol pouvait hâter le dénoùment de la guerre. Elle avait un but déterminé et restreint ; elle pouvait mettre dans les mains des alliés une province et une place forte qui, une fois conquises, devenaient un gage et un moyen d'échange pour arriver à U paix. C'est sous l'inOuence de ces considérations que les généraux en chef en conçurent la pensée et eu arrêtèrent l'exécution.
'I Cette expédition ayant été examinée à Paris et à Londres comme une éventualité, le maréchal de Saint-Arnaud reçut alors, non pas les instructions, on ne saurait en donnera de si longues distances, mais les conseils suivants :
« Se renseigner exactement sur les forces russes en Crimée; si ces » forces ne sont pas trop considérables, débarquer dans un endroit » qui puisse servir de base d'opérations. Le meilîeiir endroit parait » être Théodosie, aujourd'hui KalTa; quoique ce point de la côte ait » l'inconvénient d'être à quarante lieues de Sébastopol, il oftVe ce- » pendant de g ands avantages : d'abord , sa baie étant très-vasse et » très-sûre, il permet à tous les bâtiments de l'escadre d'y être à leur » aise, ainsi qn'.iux autres bâtiments qui viennent ravitailler l'armée. » En second lieu, une fois établi sur ce point, on peut en faire une » véritable base d'opérations. En occupant ainsi l'extrémité est de la Il Crimée, on refoule tous les renforts qui arrivent par la mer d'Azof » ou par le Caucase. On s'avance vers le centre du pays, profitant de » toutes ses ressources.
» On occupe Simphéropol, centre stratégique de la presqu'île; on » se dirige ensuite sur Sébastopol, et probablement sur cette route » on livre une grande bataille. Si elle est perdue, on se retire en bon » ordre sur Kaffa , cl rien n'est compromis; si elle est gagnée, en » met le siège devant Sébastopol, qu'on investit complètement, et j) dont on obtient nécessairement la reddition au bout d'un temps » assez court. »
» Malheureusement ces conseils ne furent pas suivis. Soit que les généraux en chef n'eussent pas assez de troupes pour faire ce long trajet en Crimée, soit qu'ils altendissent un résultat plus prompt d'un coup de main hardi et imprévu, ils résolurent, comme on sait, de débarquer à quelques lieues seulement de Sébastopol. La glorieuse bataille de l'Aima leur donna d'abord raison; mais, à peine vainqueurs, ils s'aperçurent bien vite que, n'ayant point de port, ils n'avaif nt pas de base d'opérations. Alors, poussés par cet instinct irrésistible de conservation qui ne trompe jamais, ils se dirigèrent en toute hâte vers le sud de Sébastopol, où se trouve Balaklava. Il était clair d'ailleurs que l'armée ne pouvait se maintenir et subsister en pays ennemi qu'à la condition d'être en communication directe avec la flotte.
» liai» ce retour obligé et nécessaire vers la mer avait pour conséquence l'abandon des hauteurs nord-est de Sébastopol , dont l'occupation seule iiermettait d'investir la place. L'année anglo-française n'était pas assez nombreuse, en effet, pour que cet inveslissement
?ût être complet. Il fallait donc se borner à attaquer la partie sud. oiir iccomplir cette opération, les Anglais s'emparèrent du port de Balaklava; les Français, cherchant un point d'appui sur la plage pour pouvoir débarquer leurs vivres et leurs munitions d'artillerie, trouvèrent providcniicllcmcnt le port de Kamiesch. Les soldats, qui ne se trompent jamais, l'appellent en effet le port de la l'rovidcnce. ■ Sébastopol, on le sait, n'est point entnur^ <le murailles terras-
sées. C'est plutôt un grand camp retranché contenant habituellement une armée de quinze à vingt mille hommes, déjà protégé, au moment de l'ouverture des travaux de siéf;e par de nombreuses batteries en terre et surtout par la flotte russe, qui, bien postée dans l'arrière-port, avait vue sur toutes les avenues par lesquelles les alliés pouvaient se diriger sur la place.
)' A cette époque, c'est-à-dire lorsque l'armée anglo-française arriva devant Sébastopol, on pouvait peut-être tenter l'assaut: mais c'était déjà une entreprise chanceuse tant qu'on n'avait pas une artillerie suffisante pour faire taire l'artillerie ennemie. Sans doute rien n'était impossible à une armée anglo-française composée de généraux et de soldats comme ceux qui ont fait leurs preuves depuis six mois dans les périls, les fatigues et les souffrances de ce long siège; mais il n'y avait que le succès pour justifier un pareil coup d'audace. La responsabilité du commandement impose avant tout la prudence, et la prudence prescrivait aux généraux en chef de ne point donner l'assaut avec une armrie de cinquante mille hommes tout au plus, placés sur un roc, manquant d'artillerie, de munitions, de réserve, n'ayant pas ses derrières assurés par des retranchements en cas d'échec, et n'ayant d'autre refuge que ses vaisseaux. C'eût été livrer au hasard la fortune et le sort de l'expédition , et on ne hasarde rien quand on est à huit cents lieues de la mère patrie.
« Le coup de main que les généraux croyaient possible après la bataille de l'Aima leur échappant, il ne restait qu'à faire un siéf;e selon les régies de l'art militaire. Dès le début de cette difficile entreprise, les Russes prirent deux mesures excessivement efficaces pour eux et regrettables pour nous : la première fut le mouvement stratégique du prince Menschikoff, qui, au lieu de s'enfermer d:iiis Sébastopol, se dirigea vers Simphéropol, tint ensuite la canipague et conserva ses communications libres avec la place assiégée; la seconde fut la décision énergique de couler bas une grande partie des vaisseaux de guerre, ce qui permit à l'ennemi de rendre son port inaccessible à nos flottes, d'acquérir pour la défense de la place cinq à six cents canons devenus libres, ainsi que leurs munitions, et d'employer leurs marins comme canonniers au service des batteries. Aussi, quoique la ville présentât déjà un aspect formidable de bouches à feu, de nouvelles batteries s'élevèrent comme par enchantement, et notre faible artillerie de siège ne put pas éteindre le feu de la défense.
» Dès ce moment il devint visible pour tous que Sébastopol ne serait pris qu'après une longue lutle, avec des renforts puissants, au prix peut-être de plusieurs batailles meurtrières. Cette situation était grave. Elle fut envisagée par les généraux en chef avec le caluie qui élève les caractères à la hauteur des responsabilités les plus difficiles. C'est ici l'occasion de parler du général Canrobert et de lord Raglan comme l'histoire en parlera. Leur rôle, sur cette grande scène, a élé digne des deux pays dont ils portent l'épée. Placés en face d'olislacles immenses, ils ne les ont mesurés que pour mieux an triompher par le courage, la persévérance et le dévouement. L'armée, soutenue par leur exemple, a tout souffert sans se plaindre : exposée à toutes les rigueurs d'un terrible hiver, n'ayant pour se préserver du froid, de la neige, des pluies torrentielles, que des trous en lerre et de petites tentes-abri, elle n'a refusé aucun sacrifice .1 l'honneur <lu drapeau et de la patrie, ni h la confiance des chefs qu'elle avait appris à aimer et à honorer sur le champ de bataille.
» Pour bien faire apprécier les difficultés immenses de l'entreprise que les généraux en chef avaient conçu? et exécutée, il ne sera pas inutile peut-être d'expliquer à ceux qui l'ignorent en quoi consiste un siège proprement dit, et comment celui de Sébastopol se trouve placé en dehors de tous les principes dont la science immortalisée par Vauban est l'admirable résumé. Disons-le d'abord : Séhastopul, ville très-fortifiée du côté de la mer, ne l'est point régulièrement du côté du sud. L'enceinte est défendue par un fossé peu profond, dont les terres ont été rejelées du côté de la place pour y former un para()et. Sur le premier plan se trouvent des abatis et des trous-de loup, et les batteries, dont les feux se croisent en avant des défenses, se succèdent en s'étageant en arrière vers le centre de la ville.
» De plus, le port est sillonné par des vaisseaux de guerre à vapeur, qui, formant autant de batteries mobiles, viennent protéger et flanquer tous les ouvrages de la défense.
• Les opérations d'un siège avant l'assaut peuvent se diviser en quatre phases principales : 1° l'investissement, 2° l'ouverture de la tranchée, 3° la construction des parallèles et des batteries, l'ouverture du feu , 4° le couronnement du chemin couvert, l'établissement des batteries et contre-batteries.
11 1° Investissement. — Ce qui veut dire entourer la place de tous côtés, afin que pendant le siège elle ne puisse recevoir aucun renfort en hommes, en munitions et en vivres. D'après les règles générales, on compte que l'armée assiégeante doit être cinq ou six fois plus forte que l'armée assiégée.
11 Devant Sébastopol, ainsi que nous l'avons dit, l'investissement n'a pas encore pu avoir lieu, et l'arnièe assiégeante est tout au plus le double de l'armée assiégée. Nous ne comptons pas l'armée d'observation, qui tient en échec l'armée de secours.
•> 2° Ouverture de la tranchée. — Elle se fait ordinairement de trois
le
cents à six cents mètres de la pKicc ; la tranchée consiste, comme on sait dans un fosse creusé en terre et dont le déblai est rejeté du côlé'de la place. Lie cette façon , on forme un parapet qui met les soldats à l'abri du feu de l'ennemi.
u A Sébastopol, les Russes employant les gros canons de leur marine, qui portent à des distances énormes, on ne put ouvrir la tranchée qu'à neuf cents mclres. Au lieu de trouver un sol facile à creuser , nos soldats rencontrèrent presque partout le roc, ce qui força de recourir aux pétards pour le faire sauter morceau par morceau, et d'employer presque partout des sacs à terre, qui, amoncelés les uns sur les autres, forment des parapets. On conçoit combien alors l'œuvre est longue, pénible et périlleuse.
» 3° Ouverture du feu. — (.énéralemenl on chemine vers les parties les plus saillantes, parce ([u'ellcs sont les plus faibles, et les tranchées, enveloppant de front les fortificalions qu'on attaque, prennent la forme de plusieurs liffncs dcini-circulaires reliées entre elles jar des zigzags. Ces lignes demi-circulaires sont appelées parallèles.
ncmi. Ainsi donc, on peut dire, quand on tente l'assaut , que toute l'artillerie de la place a été détruite, et que la garnison, décimée par le feu de l'ennemi, épuisée par un travail excessif, affaiblie par la privation de nourriture, découragée par l'absence de toute nouvelle de l'intérieur, n'opposera plus une résistance sérieuse.
« A Sébastopol, rien de semblable. Dès qu'une pièce est démontée, une nouvelle pièce la remplace. Dès que des hommes sont tués, d'autres les suppléent. Dès (pie la garnison est fatiguée, une autre lui succède. Les approvisionnements sont abondants, et le tir eu brèche ne peut avoir d'cflct , puisque l'obstacle créé ordinairement par la muraille est rciujilacé par des palissades, des trous de loups, des ahalis, et que les épaulemcnts étant en terre le boulet y fuit très-peu de déi;ats. ICii supposant une attaque régulière contre une lilace (le ]ireiiiier ordre et celle attaque dirigée contre deux rtcmilunos et un bastion, le front de celte fortification n'ombrasse qu'uue étendue d'environ trois cents mètres, et le développement des attaques en étiaiduc est de huit mille mètres environ.
Cli'jminemeut d'un bovan i-l« iriniL-h.
Les batteries sont élevées en avant de ces lignes, qui, embrassant le front d'attaque en forme de demi-cercle, donnent aux feux une direction conveigenlp. L'assiégé n'a pas cet avanlage ; cela se comprend aisément , car une ville assiégée peut être considérée comme formant le centre d'un cercle dont l'assiégeant occupe la circonférence.
» A Sébastopol, d'un C()té la nature du terrain entrecoupé par des ravins rocailleux, cl de l'autre le développement de l'enceinte, qui présente peu de saillants marqués, ont empêché en grande partie la disposition favorable que nous venons d'expliquer.
• 4° CouronneniejU du chcinin couvert. — Quand l'assiégeant est parvenu jusqu'au saillant du chemin couvert qui règne autour du fossé, il enveloppe cet ouvra;;e par des cheminements poussés le long de chaque branche, par illèlement à la crête du parapet. C'est ce qu'on appelle le couronnement du chemin couvert. On y construit la batterie de brèche, qui a pour but de faire tomber la muraille dans le lossé et de former une pente plus ou moins douce qui permette ainsi l'assaut. Généralement, quand on est arrivé à ce moment critique, presque tous les canons de l'ennemi ont été démontes, les alfùts cassés, les munitions épuisées.
s^iéanmoins, comme il reste parfois encore quelques canons dans les Oancs des bastions du front d'attaque, on établit dans le couronnement du chemin couvert, ou sur la contrescarpe du fossé , une contre-batterie qui a pour but d'éieinJre les derniers fcux de l'eu-
» A .Sébastopol, l'éleiidue du front d'altaque est de plus de trois mille mètres, et celle des attaijues a un développement de quarante et un kilomètres.
>) Ajoutons encore que, pour garder cette immense étendue de tranchées, l'armée a dû fournir près de dix mille iKimmes de garde jour et nuit depuis six mois, et cela pendant un liivcr rigoureux, au milieu de la neige et de la pluie, et on se fera une faible idée des fatigues de nos soldats et des difficultés du si('ge.
11 11 n'y a pas dans l'histoire des Etats modernes d'exemple d'une entreprise plus difficile, plus glorieuse, et qui, par la grandeur même des obstacles qu'elle présente, spit plus en rapport avec l'importance de son but et celle des Etats qui s'y trouvent engagés. Le siège de Sébastopol n'a guère d'analogie avec aucun autre dans nos fastes militaires. Attaquer une place qui n'est pas investie, quand l'cnneuii, supérieur en nombre, peut se ravitailler en hoinuKS, en vivres cl en munitions, et quand il tient la campagne, est un acte d'audace qui ne piuivail être tenté sérieusement que par l'Angleterre et la France, unies pour une fin nécessaire à l'Europe.
» On a beaucoup cité et admiré le siège de Danlxig comme un de
ceux où l'héroïsme uni à la science avait triomphé des difficultés les
plus considérables d'une défense opiniâtre et formidable. DaiiUig,
protégé parla Vistule, dont l'emboucliurc sur la Baltique est fermée
; par le fort de Yeichselraunde, se trouvait également dans des cou-
ditions peu favorables à un investissement complet ; mais il était | possible, cependant, de prendre position sur le fleuve , entre le fort qui fermait son emboucUure et la ville, d'intercepter ainsi les communications avec la mer et d'investir la place. C'est ce qui eut lieu sous le commandement du marcclial I.efebvre. Eh bien , cependant, quoique cette place fût enfermée dans nos lignes d'attaque, malgré le voisinage de l'empereur Napoléon , qui couvrait le siège à la tète d'une armée nombreuse et paralysait les secours de la Prusse et de la Russie, Dantzig avait résisté à cinquante et un jours de tranchée ouverte. Plus tard, après la retraite de Moscou, cette ville, occupée par les Français, ne capitula qu'après une défense d'une année et une attaque combinée par terre et par mer.
li Nous pourrions multiplier les exemples, mais il suffira de ceux-ci pour prouver que l'armée anglo-française a fait en Crimée tout ce
tativps antérieures. — Instructions de l'empereur Alexandre à la date du 19 avril 1812. — Justice de la cause des puissances occidentales. — Discours de Napoléon III à l'ouverture de la session législative de 1854. — Attitude de l'Autriche. — Utilité des négociations. — Analyse des quatre garanties. — On demande à la Russie de limiter sa puissance dans la mer Noire. — Conclusion.