CHAPITRE VI
Article du Monileur du 16 avril 18B5. — Partie politique. — Examen des motib de la guerre. — La Russie roulait dominer à Constantinople. — Ses ten-
11 Quelles furent les causes générales de la guerre? Pour quel intérêt la France et l'Angleterre allaient-elles porter leurs forces militaires et maritimes si loin de leurs rivages? Par quel point les ditVérent.s Etats de l'Europe tnuchenl-ils à cette question d'ordre curopéeni" Quel est le but que l'on doit se proposer d'atteindre dans l'intérêt de tous? Comment faut-il entendre les quatre garanties acceptées de part et d'antre comme bases des négociations? Est-il juste, est-il utile délimiter la Russie dans la mer Noire? Quels seront les résultats des conférences de Vienne pour la paix ou pour la guerre? Tel est l'examen que nous voulons faire dans la seconde partie de ce trav.iil, afin qu'à la veille des solutions décisives qui se préparent en ce moment, l'opinion jmblique, complètement édifiée, accepte avec une égale confiance la paix, si elle est possible, la guerre, si elle est nécessaire.
» On sait comment cette grande lutte s'ouvrit d'abord par un petit procès fait à la Tur<iuic à propos de concessions qu'elle avait accordées en faveur des Latins de Terre sainte. I^a Russie ne cherchait
qu'un prétexte. Pour elle le tombeau du Christ n'était que le marcliepicd <lc sn doiiiiiinlinn. Mais ce n'était pas a cette pierre sacrée que pouvait éclioucr la paii du monde. Le gouvernement de l'empereur des l'Vanç.ns, en réglant celle question de la rianii're la plus équitable, força le cabinet deSainl-Pétersbourg à démasqu-r sa véritable pensée. Tout le monde reconnut alors que la Russie n'avait soulevé ce débat que pour ouvrir à sa souveraineté l'entrée du i5ospliore. L'interprétation abusive qu'elle lirait du traité de Kaïnanlji n'était autre chose, en efl'el, que la déchéance morale du sultan. !Jjs lors, la question cessait d'être religieuse cl devenait politique. L'Europe tout entière s'y trouvait engagée. Il fallait l'anicuer à comprendre son intérêt, à défendre son droit, à montrer sa force.
» C'est vei-s ce résul'.al que tendirent tous les efforts du gouvernement français. L'Angleterre, trompée d'abord parle prétendu caractère religieux de la question, comprit bien viie, avsc son sens si net et si droit, sa véritable portée. Elle sentit comme nous la menace et l'arrogance de celte doniinatii)n , et s.i main s'étendait déjà de noire côté, que celle de la France s'avançait du sien pour sceller l'alliance des deux grands pays qui rc])résenlcnl la civilisation de l'Occident.
"Pour la France comme pour l'Angleierre , la question d'Orient représentait un intérêt supérieur ;i celui de leur propre ambition. La Russie voulait dominer à Constanlinople. Il fallait l'en empêcher. La Russie, souveraine de la mer Noire, n'ayant qu'à étendre la main pour toucher an Bosphore, plaçait la Aléditerranée sous la menace des flottes de Sébasiopol. En s'avançant vers les Dardanelles, el.le recalait sa frontière jusqu'au littoral de la Méditerranée. Partout où ses vaisseaux pouvaient atteindre , sa prépondérance était assurée. Du fond de ses ports inaccessibles, elle touchait à tous les cm|iires et à tous les royaumes. Kon-seulemcnt la France et l'Angleterre avaient une rivale, non-seulement l'Allemagne s'ailaissail sous le poids du colosse penché sur elle , mais la Grèce, l'Italie, l'Espagne, l'Egypte et Ions les Etats secondaires se trouvaient atteints du même coup dans leur sécurité et leur indépendance.
» Chose étrange! l'Europe avait fermé les yeux au pi ril immense de celle invasion du Nord. En I8X'8, la France et l'Angleterre, unies à la Russie, brûlant à Navarin la flotte turque, avaient détruit une force qui protégeait l'Occident. A cette épocjue, nous cherchions un allié à Saint-Pétersbourg au lieu d'y voir un adversaire de notre influence et de notre civilisation. En 1840, l'Aiigletcrre, la Prusse et l'AulrIche , laissant en dehors le caljincl des Tuileries, s'unissaient encore sans se suspecter. Sébasiopol, fermé à toutes nos investigations, cachant dans son port inaccessible l'activité de ses chantiers et de ses arsenaux, n'apparaissait à pc'-sonne comme une menace. On avait oublié que, dès ISOi, une flotte partie de ce point et portant douze raille hommes avait débarqué en Italie, et mis en présence les Franç:iis et les Russes dans la Méditerranée. Cet avertissement méritait cependant qu'on s'en souvînt , car. il prouvait que la Russie, du fond de l'Euxin, par la domination des ûélroits, pouvait atteindre jusqu'à l'entrée de l'Adriatique.
» Quelques années plus tard, la Russie, ayant à lutter contre la France unie à l'Autriche, précisa bien mieux encore sa politique d'envahissement, par le but qu'elle poursuivait et par les moyens dont elle se servait. Le plan de cette politique est toule une révélation. Nous l'empruntons à un document authentique récemment publié dans les mémoires d'un homme d'Etat, l'amiral TichakoT, auquel l'empereur Alexandre donnait les instructions suivantes, à la date du 1 9 avril 1 8 1 2 :
«La conduite astucieuse de l'Autriche, qui vient de s'unir avec » la France, oblige la Russie d'employer tous les moyens qui sont en » son pouvoir pour déjouer les intentions hostiles de ces deux puis- » sances. Le plus important est d' utiliser en notre faveur le génie mili- » taire des peuples slaves, tels que ceux de la Servie, de la Bosnie, de » la Dalmalie, du Hlonténégro, de la Croatie, de l'illyric, lesquels, » une fois armés cl organisés militairement, pourront coopérer puis- 1) sammcnt à nos opérations. Les Hongrois, mécontents des procédés » de leur gouvernement actuel, nous oBVciil aussi uo excellent moyen » d'inquiéter l'Autriche, de faire diversion à ses idées hostiles, ^t » par conséquent d'affaiblir ses ressources. Tous ces peuples, réunis » à nos troupes régulières, formeront une milice assez imposante » non-seulement pour prévenir les intentions hostiles de l'Autriche, » mais encore pour opérer une diversion marquante sur l'aile droite a des possessions françaises, et nous donner un moyen assuré de » porter nos coups du côté de Nissa et de Sophia.
» Le but de la diversion contre la France doit être d'occuper la » Bosnie, la Dalmalie, la Croatie, et de diriger leurs milices sur les » points les plus importants de la mer Adriatique, et plus particu- » lièrenient sur Trieste , Fiume, Bocca di Callaro, afin d'y établir, » selon l'opportunité, des relations avec la flotte anglaise ei de faire » tous nos efforts pour attiser les mécontenteiuents du Tyrol et de » la Suisse, et agir en commun avec ces courageuses populations » mécontentes de leur gouvernement actuel.
w Vous devez f mploycr tous les moyens possibles d'exalter les po- > publions slaves pour les mener à notre but; par exemple, vous a leur promcttrti l'indépendance, l'érection d'un royaume slave, • des récompenses pécuniaires pour les hommes les plus influents
» parmi eux, des décorations et des titres convenables pour les chefs « et pour les troupes. Enfin, vous ajouterez ii tous ces moyens ceux ). que vous jugerez les plus propres à les gagner, les plus conformes » aux circonstances présentes. »
>> Telles étaient les vues de laRussiedès 181 2, non-seulement contre la France, mais aussi contre l'Autriche. Ce plan incendiaire ne pouvait sortir plus ii propos du secret des archives de Saint-Pétersbourg pour montrer à l'Europe, et surtout au cabinet de Vienne, l'immense intérêt qu'il y a pour tout h? monde à poser enfin une barrière devant une politique qui jiisliliait si complètement, par ses moyens et par ses fins, la prévoyance de l'empereur Napoléon I". Si les héritiers de Pierre le Grand pouvaient jamais dominer à Constanlinople par la mer Noire, l'Autriche, cernée, entourée de toutes parts par le bras robuste de la Russie, serait ii la merci d'une entreprise comme celle dont l'audace de l'empereur Alexandre avait coneu la pensée. La Hongrie, ouverte a son action par le Danube, serait livrée à toutes les excitations de ses souvenirs. La mer Adriatique, exposée à l'attaque brusque d'une coalition slave, cesserait d'être le débouché et le rempart de l'empire autrichien, et la clef du golfe de Trieste pourrait passer, par une surprise, de Vienne à Saint-Pétersbourg.
)> Ainsi donc, rien de plus légitime, de plus nécessaire et de plus juste devant Dieu et la conscience universelle, que celle résistance dont les deux gouvernements maritimes de l'Occident (lonniirent le si;>n:il au mois d'avril 1854. L'Angleterre et la France tin-icnt l'épée pour le compte de tous les Etats. Leurs armées et leurs flottes étaient l'avant-garrle de l'Europe. Ayanlcu l'honneur d'arriver les premières, sur le ihéàtrs de la guerre, elles avaient le droit de compter qu'elles y seraient suivies, et elles attendent avec confiance l'Autriche et la Prusse à ce rendez-vous de l'équilibre et de l'indépendance de l'ordre européen.
" L'Autriche et la Prusse n'avaient pas hésité à se placer dans la solidarité des intérêts pour la défense desijuels la France et l'Angleterre allaient combattre; elles avaient reconnu, dans les protocoles signés à Vienne, les droits de la Turquie; elles avaient repoussé les avances du czar, qui, n'osant pas leur demander leur concours, se bornait à leur proposer la résignation de la neutralité; elles s'étaient unies par uu traité pour la garantie des intérêts allemands; elles avais ni mis leurs armées sur le pied de guerre, et elles avaient invité la Confédération germanique à suivre leur exemple. Mais, tout en se préparante l'action, les deux grandes puissance? allemandes hésitaient à y entrer. C; qui leur manquait, ce n'était pas le coeur, car il ne manque jamais à des gouvernements qui ont la responsabilité de l'honneur et du salut de leur pays; ce qui leur manquait, c'était la confiance. Coïntéressées dans les causes de la guerre, elles étaient incertaines de son but. C'est ce but qu'il imporlaitje définir, afin de ne leur laisser ni hésitation ni défiance.
)) L'empereur, ouvrant la session législative de 1854, avait dit dans son discours :
« L'Europe sait à n'en plus douter que, si la France tire l'épée, » c'est qu'elle y aura été contrainte. Elle sait que la France n'a au- » cune idée d'agrandissement; elle veut uniquement résister à des » empiétements dangereux. Aussi, j'aime à le proclamer hautement, » le temps des conquêtes est passé sans retour ; car ce n'est pas en » reculant les limites de son territoire qu'une nation peut désormais » être honorée et puissante . c'est en se mettant à la lète des idées » généreuses, en faisant prévaloir partout l'empire du droit cl de la » justice. ))
» Celle solennelle déclaration ne laissait aucune incertitude sur le caractère de la guerre; elle ne permettait aucune défiance sur les intentions des gouvernements de la France et de l'Angleterre. Aussi, quand l'Allemagne nous fit demander jiisqu'oii nous voulions aller, fut-il facile à il. Drouyn de Lhuys, d'accord avec lord Clarendon, de répondre au nom de l'empereur, dans sa mémorable note à M. de Bourqueney, en formulant les conditions générales auxquelles les puissances alliées consentiraient à traiter du rétablissement de la paix. Ces conditions comprennent ce qu'on est convenu d'appeler les quatre garanties.
w Cependant l'Allemagne ne se décidait pas, et pendant que les notes et les contre-notes s'échangeaient entre \ ienne, Berlin et Sainl- Pélers'uourg, la guerre continuait et se développait en Crimée; la France et l'Angleterre luttaient devant Sébasiopol pour la cause commune, et elles prodiguaient leur sang pour assurer l'indépendance et l'équilibre de l'Europe. Enfin l'Autriche nous demanda si nous consentirions à traiter encore sur les bases des quatre garanties. L'hésitation fut longue dans les conseils des deux puissances alliées. Il leur semblait qu'après de si glorieux efforts et de si douloureux sacrifices, après avoir gagné deux victoires, à l'Aima et à Inkcrmann, quand leurs armées assiégeaient Sébasiopol cl quand leurs flottes occupaient la mer Noire, elles avaient le droit d'exiger davantage. Mais l'intérêt d'une alliance avec l'Autriche, pour la paix comme pour l.i guerre, l'emporta sur l'inspiration de ces légiiiiues exigences. Le traité du 2 décembre fut le résultat de celte poJitniue.
)) C'est donc par égard pour l'Autriche, par Uésir de son alliance i
offensive et défensive, et pour donner à l'AUemague une preuve non
P4UA. — lOMT. I ÉMD» I
HISTOIRE DE LA GUERRE D'OHlÈlV'ï'.
équivoque de modération, que nous avons accepté l'ouverture des nt'ijociations sur la base des quatre garanties, tout en nous réservant d'j introduire toute autre condition qui résulterait des cliances de la guerre.
)i De la part des gouvernements alliés, cet acte de modération ne coûtait rien à leur dignité ni aux intérêts qu'ils défendent; car sans cela ils ne l'eussent pas consenti. De deux choses l'une, en effet : ou ces négociations devaient aboutir, ou elles devaient échouer. Si elles aboutissaient, l'Europe, par les quatre garanties, obtenait des conditions que M. le comte de Nesselrode déclarait quatre mois auparavant ne pouvoir accepter qu'après dix années de guerre malheureuse; si elles échouaient, l'Autriche, dont l'alliance devenait offensive, entrait dans l'action armée, et le poids de son épée obtenait bien vite par la guerre ce que l'autorité de ses influences n'aurait pu imposer dans les négociations.
» Ainsi, dans l'un et l'autre cas, il était bon de négocier à Vienne tout en continuant de combattre en Crimée.
» Quant aux conditions de paix, rien de plus juste, de plus modéré, de plus conforme aux droits et aux intérêts de l'Europe. Il nous sera facile de l'établir en caractérisant nettement la pensée qui les a dictées et le but qu'elles doivent atteindre.
» La première des qiiatre conditions, en faisant cesser le protectorat de la Russie sur les principautés de Moldavie, de Valacbie et de Servie, et en plaçant leurs privilèges sous la garantie collective des grandes puissances, enlève au cabinet de Saint-Pétersbourg les droits qu'il prétendait tenir des anciens traités, et qui n'étaient qu'un moyen d'assujettir ces populations, de dominer la Turquie, d'approcher l'Autriche par son côté le plus vulnérable et de troubler l'Europe entière
)) La seconde, en stipulant la liberté de la navigation du Danube, dégage le commerce de toutes les nations, et principalement de l'Autriche, des obstacles moraux et matériels qui l'entravent, et laisse les bouches de ce grand fleuve ouvertes aux Etats dont il est la richesse et la défense.
)) La quatrième, en affranchissant la Turquie des prétentions de la Russie à un protectorat religieux sur les sujets grecs du sultan, assure cependant plus que jamais la liberté de conscience en même temps qu'elle détruit la suprématie que les czars se sont attribuée, et dout le but politique, pour mieux s'imposer, se dissimulait sous un intérêt religieux.
>> Quant à la troisième de ces conditions, celle qui a pour objet de faire cesser la prépotence de la Russie dans la mer Noire, nous l'avons réservée tout exprès, comme la plus imporiante et la plus contestée, afin de l'expliquer ici caléjjoriquenient. Comment faut-il l'entendre d'abord? Evidcuiiuent l'équivoque sur un point aussi grave ne pouvait convenir <i personne. Les gouvernements alliés, qui ont la conscience de la justice de leurs prclcnlions, n'ont pas craiiii de les définir. La Russie a fait de la mer INoire un lac russe, elle y a lentement fondé des établissements maritimes de premier ordre, elle y a accu nulle, avec autant de persévérance que de mystère, des forces navales considérables, et l'on peut dire que par celle domination exclusive de la mer JN'oire elle a mis le siège en permanence devant Conslantinopic.
1) Cet étal de choses n'est pas possible, parce qu'il est incompatible non-seulement avec l'intégrité de l'empire ottoman, mais avec la sécurité de l'iiurope tout culièrc.
» La France ci l'Angleterre, en demandant à la Russie de limiter sa puissance dans la mer IViiire ou de neutraliser celle mer, sont donc complétemenl dans leur droit. Si ce résultat n'était pas obtenu par la paix ou par la guerre, la paix serait éphémère et la guerre serait stérile. Et qu'on le rtmarquc bien, celle demande de limitation de la puissance russe ou de neutralisation de la mer Koirc ne répond pas seulement à Tintérêt anglo-français, elle répond aussi ii l'intérêt de l'Autriche, pour laquelle le Danube, fleuve commercial et militaire, est une magnifique route ouverte à son activité vers le Pont-Euxin et l'Asie.
» On présente contre cette prétention un argument que nous ne croyons pas sérieux : on dit aux puissances alliées : Vous demandez à la Russie une concession qui, tout au plus, pourrait être le prix de la reddition de Sébastopol, et cette place est encore occupée par l'armée russe.
" Voici notre réponse : 11 est de droit des gens que l'on peut garder par la paix une partie de ce qu'on a obtenu par la guerre. IVous n'avons pas encore pris Sébastopol, cela est vrai; mais qu'est-ce donc que Sébastopol à l'heure qu'il est pour la Russie? Ce n'est |)lus une place maritime, puisque sa flotte, coulée ii l'entrée de son port ou enfermée derrière cette barricade infranchissable, s'est retirée de la lutte. La mer i\oire est le champ de bataille que nous avons conquis, ou, si l'on veut, que l'ennemi nous a abandonné. Le pavillon russe ne pourrait pas s'y montrer. ISos vaisseaux, ceux de l'Angleterre et de la Turquie la sillonnent dans tous les sens. Sa domination est déplacée : cib; a passé de Sébastopol à Conslantinopic.
» Qui nous oblige à rendre ce gage? Esl-ccquc cette situation n'est las la meilleure pour nous? Et non-seulement nous occupons la mer 'oire, mais encore nous assiégeons Sébastopol ; nous sommes fortihés
a Kamiesch et à.BiilakIava; Omer-Pacha se retranche à Eupaiona; Odessa est sous la menace de nos flottes. Que peut faire la Russie? Suhirait-elle longtemps sans dommage pour sa puissance morale et sans ruine pour son commerce le blocus qui va l'enfermer de toutes parts dans la mer IS'oire et dans la Baltique? Pourrait-elle vivre au sein de celte paralysie qui frappe en elle le principe vital des nations, c'est-à-dire le mouvement, l'action, le droit d'exporter ou d'échanger ses produits, et qui la condamnerait à l'isolement, à la stérilité et à l'impuissance dans l'immensité de son empire?
» Demander à la Russie de limiter ses forces navales ou de neutraliser la mer JN'oire, c'est-h-dire d'en exclure tous les bâtiments de guerre à quelque nation qu'ils appartiennent, c'est donc exiger d'elle beaucoup moins que ce qui nous est acquis par la guerre et ce qu'il dépend de nous conserver sans effort. Pour que la Russie ne rentre jamais dans la mer Noire, que faut-il en effet? 11 f:\ut quatre vaisseaux de chacune des trois nations maritimes, la France, l'Angleterre et la Turquie. Cette croisière suffirait pour occuper la mer Noire et pour transporter sa domination des rivages de Crimée à l'entrée du Bosphore.
» Ce que la Russie a perdu, ce qu'elle ne peut recouvrer par la guerre, fût-elle encore bi^n longue, c'est sa prépondérance sur l'Orient. Ce qu'elle peut légitimement demander, c'est sa part d'influence dans les affaires du monde. Elle trouverait au besoin une coalition de tous les Elats pour contenir son ambition; mais personne ne veut l'humilier. Ce qu'on lui demande, l'Europe a le droit et le devoir de l'exiger d'elle. Si elle l'accorde, le repos du monde est assuré, le but des puissances alliées est atteint; si elle le refuse, la guerre continuera et décidera.
» A l'heure où nous écrivons, ces graves solutions se préparent et s'agitent au sein des conférences de Vienne, oii M. Drouyn de Lbuys et lord John Russell ont porté, avec l'autorité de leur caractère et de leur situation, l'expression de la pensée commune de leurs gouvernements. Le pays doit attendre avec confiance le résultat de cette décisive épreuve. Il peut se dire que la paix sera faite si elle est possible avec honneur pour les drape.HU de la France et de l'Anglelcrrc et sécurité pour leur influence, et que la guerre, si elle continuait, serait nécessaire au but que se proposent les gouvernements alliés et dont rien ne peut les détourner.
» Mais un gr;ind résultat est acquis dès à présent par le fait même de ces négociations. La France et l'Angleterre ont loyalement négocié avec l'Autriche, afin de laisser épuiser à sa politique les dernières ressources de la concilialion. Ces conférences, dont le centre est à Vienne, sont l'acte loyal et honnête du gouvernement de l'empereur François-Joseph. Mais les puissances alliées savent que, si l'Autriche ne réussit pas dans ce nobit: effort de son patriotisme européen, elle combattra résolument avec elles. En limitant leurs exigences aux conditions mêmes acceptées par le cabinet de Vienne dauj le traité du 2 décembre, elles onl gagné à la cause commune un allié important et dévoué. La possibilité de la paix, comme la nécessité de la guerre, ne doit être désorai.is qu'un fait commun aux trois signataires de ce traité. La solidarité de l.^urs intérêts et de leurs engagements les unirait dans la lutte coiiuue elle les a unies dans les conférences, et cette grande confédération européenne aurait bientôt triomphé de toutes les résintanc^s.
« La France et l'Aiiglctcrre peuvent donc s'applaudir d'avoir consenti il négocier en continuant à combattre. En agissant ainsi, elles n'onl pas seulement montré leur modération, elles ont de plus augmenté leur force. Leur adhésion ii une paix honorable et possible ayant pour conséquence le concours de l'Autriche a une guerre nécessaire et légitime, est un acte que la sagesse conseillait et que l'ojiinion publique approuvera.
» Un dernier mot en terminant ce travail. C'est une chose nouvelle et hardie peut-être que de parler de la conduite militaire et diplomatique d'une guerre pendant que l'année se bat et que la politique négocie. Nous avons pensé que c'était surtout à de pareilles heures qu'il était utile de dire la vérité au pays. La vérité n'est un danger que pour la faiblesse. Quand on a pour soi le droit et la force, elle honore ceux qui la disent, elle rassure ceux qiù l'entendent. »