‹ Histoire de la guerre de 1870-1871 (volume 2)Chapitre 1 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Lorsque le 5 septembre 1870 je prenais possession du ministère des affaires étrangères, mon premier soin était de demander les dépêches qui pouvaient me mettre au courant des négociations engagées. Un rapide examen suffit à me convaincre, lion-seulement que nous n'avions aucune alliance, ce que je savais, mais que notre diplomatie n'avait tenté aucun effort sérieux pour en obtenir. Témoin de ma surprise, M. le directeur politique me proposa d'entendre le ministre que je remplaçais, M. le prince de la Tour d'Auvergne, qui, disait-il, voulait bien se mettre à ma disposi^on. J'acceptai avec empressement , et dès le début de ce récit je rencontre un fait assez peu conciliable avec les accusations d'usurpation et de violence tant de fois dirigées contre nous. Le ministre du gouvernement renversé offrait spontanément le concours de ses informations au factieux qui l'arrachait de son poste. Ce factieux, du reste, n'avait point manqué aux égards qu'il devait à un homme estimable et auquel la violence seule des

événements l'obligeait à succéder. En arrivant au quai I. i

d'Orsay, je ne voulus pas pénétrer dans le cabinet de M. de la Tour d'Auvergne, qui avait quitté le ministère, sans qu'il eût été prévenu et m'y eût autorisé. En •cela j'obéissais à un sentiment que tous les honnêtes gens comprendront facilement. M. de la Tour d'Auvergne voulut bien me dire qu'il en était touché , et je ne cite ce fait, très-simple en lui-même, que pour rétablir la vérité morale d'une situation si étrangement défigurée par la passioA des partis. Je ne crois pas être téméraire en affirmant que les deux hommes qui étaient en présence n'étaient libres, ni l'un ni l'autre, d'agir autrement qu'ils ne le faisaient. Peut-être celui que la fortune écartait se sentait-il soulagé d'un immense fardeau , mais certainement celui qui entrait en charge, d'une manière si imprévue, ne se dissimulait ni l'étendue de sa responsabilité, ni son insuffisance personnelle. S'il eût pu choisir avec honneur et sans manquer à son devoir, c'est le rôle du ministre renversé qui aurait eu toutes ses préférences.

M. de la Tour d'Auvergne eut la bonté de rester avec moi près de trois heures et de me fournir, avec une courtoisie et une loyauté dont je lui exprimai ma vive reconnaissance , tous les renseignements qui pouvaient m' éclairer. Leur résumé était peu encourageant. La France avait entrepris la guerre, isolée au milieu de l'Europe hostile. Le gouvernement qui l'avait si follement précipitée dans cette formidable aventure n'avait imaginé aucune combinaison , offert aucun traité , prévu aucun rapprochement; que dis-je? il s'était efforcé de rester seul et de liguer contre lui de puissants ennemis. Si , comme il n'en faut plus douter, aveuglé pai sa propre infatuation , voulant à tout prix chercher dans

les hasards d'une campagne le prestige (jui lui échappait , il avait saisi le plus détestable des prétextes pour se jeter sur la Prusse, au moins était-il de prudence élémentaire de ne pas mettre contre lui toute rAIIemagne. Décidé à l'attaque, il devait, et cela était facile, choisir un terrain où il ne rencontrerait qu'un adversaire, et soigneusement désintéresser les États du Sud, qui ne demandaient qu'à demeurer neutres. Ce fut pré**cisément le contraire que fit le cabinet. On aurait dit qu'il s'étudiait à décourager ceux de nos agents qui croyaient à lapossibilité de nous assurer cette neutralité.

Voilà sous l'empire de quelles illusions allaient se jouer les destinées de notre pays. D'autres diront ce que valaient les assurances du ministre de la guerre. On peut juger par les faits accablants que je cite la conduite des chefs de notre diplomatie.

Je demandai à M. de la Tour d'Auvergne ce qu'il fallait penser des bruits répandus à dessein sur le concours de l'Autriche, qui aurait promis de mettre en ligne trois cent mille hommes.

« Ce bruit est absolument inexact » , me répondit le

prince. « Le cabinet autrichien a été sondé. Il a témoi-

» gné un intérêt que je crois sincère , mais il a objecté

» l'attitude comminatoire de la Russie, qui n'est un

» mystère pour personne. Un traité officiel d'alliance

» entre la Russie et la Prusse me parait peu probable ,

» mais il est certain que des engagements ont été con-

» tractés. Ces engagements s'expliquent par les liens

9 d'étroite parenté qui unissent les souverains des deux

» pays, et surtout par les sentiments de respect et de

« confiance du czar envers son oncle. »

Ce détail, pour le dire en passant, répond aux alléga*

lions souvent reproduites d*une convention par laquelle la Russie se serait obligée à ne pas souffrir le démembrement de notre territoire. J'ai vainement cherché la trace d'un pacte si grave, et je suis autorisé à dire que son existence est une fable. Il n'est pas impossible qu'au moment où la guerre allait être déclarée , l'empereur de Russie n'ait manifesté à notre ambassadeur ses vives Vympathies pour la France. Ces sympathies sont réelles, et la loyauté du souverain qui les exprimait en rehaussait singulièrement le prix. Plus tard, comme on le verra par la suite de ce récit, elles ont revêtu à peu près la même forme dans un entretien du czar avec M. Thiers, mais elles n'avaient rien d'inconciliable avec la ligne politique suivie par le cabinet de Saint-Pétersbourg. Sa neutralité est devenue un appui décisif pour la Prusse , puisqu'elle a retenu l'Autriche , et par là déterminé l'abstention , des autres puissances.

La France a donc été toujours seule, et son gouvernement, qui en prenant l'offensive contre la Prusse pouvait tenir à l'écart ceux des États de l'Allemagne qui redoutaient le joug de M. de Bismarck, s'est arrangé de manière à les réunir en faisceau, pour donner à son véritable ennemi le secours de l'Allemagne tout entière.

Que de fois cependant la presse indépendante et l'opposition avaient cherché à le mettre en garde contre cette faute grossière ! Le cœur se serre quand on lit les discours prononcés et les articles de journaux publiés depuis la guerre du Mexique et l'abandon du Danemark. Je ne crois pas qu'à aucune autre époque les événements futurs aient été prédits avec plus de précision ; je ne crois pas non plus qu'il se soit jamais rencontré un pouvoir qui ait provoqué les désastres de la

nation avec une plus criminelle folie. Mais il semblait en proie au vertig[e: ceux qui lui montraient les écueils étaient dénonces à l'opinion publique comme de mauvais citoyens y et la foule, toujours aveugle, accueillait complaisamment ces calomnies. Les feuilles gagées traitaient d'amis de Juarez les orateurs et les écrivains qui , au nom de la justice, de l'intérêt national et du bon sens, signalaient l'expédition du Mexique comme la plus coupable des aventures, ne nous laissant l'option qu'entre une honte etïin désastre, et compromettant d'une façon irrémédiable notre situation en Europe. On se souvient de quelles insultes étaient plus tard assaillis ceux qui demandaient qu'on opposât à la Prusse victorieuse de l'Autriche une politique libérale et l'armement d$ la nation entière. On leur reprochait d'affaiblir notre état iliilitaire , alors qu'ils proposaient d'en tripler les forces. On les accusait de trahir la France , parce qu'ils désavouaient la doctrine de la conquête que proclamaient bruyamment les séides de l'Empire, et dont leur impéritie nous fait subir les cruelles conséquences. C'est à peine si , après les effroyables leçons qui nous ont été infligées, les esprits sont revenus à la raison; les partis semblent encore conspirer pour les pervertir. Les passions violentes déchaînées contre les hommes qui combattaient la guerre au prix de leur popularité ^ se coalisent et s'efforcent de les rendre responsables de nos malheurs. On ne leur pardonne pas les défaites qu'ils ont eu le tort de prévoir, on leur fait un crime de leur ferme attitude dans le péril; et comme ils ont lutté jusqu'à la dernière heure, on trouve commode de rejeter sur eux le poids des fautes qu'ils ont vainement essayé de conjurer.

L'histoire certainement ne ratifiera pas ces iniques rëcriminations : remontant aux causes, rétablissant le lien des événements , elle n'aura pas de peine à distin- ^er la part de chacun , et quand elle se posera cette question : Qui répond devant Dieu, devant les contemporains, devant la postérité, des désastres de 1870? elle dira sans hésiter: Le seul coupable : c'est l'Empire.

Du reste, il était dans la fatalité de son principe de corrompre la France et de la livrer à l'invasion étrangère. Par les candidatures officielles, il pervertissait les consciences ; par l'abus du pouvoir personnel, il énervait Tarmée et y détruisait la discipline. Le mal était d'autant plus dangereux, que rien ne le révélait à la surface, où tout était briUant et régulier. L'Empire n'avait prévu que le succès! En quelques jours il ^tombait honteusement , sans comprendre l'inévitable et suprême raison de la chute terrible dans laquelle il nous entraînait.

Cette raison , je n'ai point ici à la mettre en lumière. Pour le faire utilement, il faudrait rétrograder jusqu'au coup d'État du 2 décembre, et suivre, sans en omettre aucun , la série des actes qui ont marqué le système impérial. Cette tâche sera remplie; elle n'est pas celle que je m'impose aujourd'hui, et la France n'en a pas besoin. Au trouble profond qui l'agite, aux difficultés qu'elle éprouve à se ressaisir elle-même, aux divisions funestes qui la déchirent, elle peut mesurer la grandeur du mal qui lui a été fait. Ce ne sera pas trop pour le réparer de l'énergie et du dévouement de tous. Je crois y faire un profitable appel en fournissant à ceux qui

voudront y recourir renseignement de quelques-uns des événements qui ont accompagné une catastrophe inouïe et à laquelle à peine nous pouvons ajouter foi y quoique nous en subissions les cruels résultats.

Ce que je veux raconter , ce sont les faits auxquels j'ar été mêlé pendant cette tourmente. J'essayerai de les ex* poser simplement, sans autre passion que celle de la vérité. Je dirai ce que je sais, ce que j'ai vu, moins préoccupé de juger que d'informer , et me tenant pour un témoin qui, placé en face de ses concitoyens, leur doit avant tout la sincérité.

Lorsque commençait le mois de juillet 1870, qui devait être une date si fatale dans notre histoire , nul ne pouvait prévoir la tempête prête à éclater sur nous. L'Empire semblait s'être résigné à plier devant les exigences de l'opinion publique, en quittant les régions orageuses du pouvoir personnel. Le ministère du 2 janvier avait été accueilli par d'unanimes espérances. Les partis s'effaçaient devant lui , l'Europe ne lui était pas hostile , le pays ne demandait qu'à se donner. Le succès du plébiscite dépassa toutes ses prévisions, et l'on put croire un instant que, soutenu par un si grand prestige, il allait régénérer le pays par la ferme et sage pratique de la liberté. A Textérieur, nul embarras ne pouvait l'inquiéter, hors celui du concile, facile à résoudre en I ne s'en mêlant point, et celui de l'occupation de Civita- Vecchia, pour lequel il avait la complicité de l'indiffé-^ rence publique. A l'exception de ces deux points relativement fort secondaires, tout paraissait lumineux à

l'horizon. L'homme d'État que la volonté impériale avait placé à la tète du cabinet croyait avoir mérité cette faveur à force de la désirer, et nul ne pouvait raisonnablement craindre qu'il s'avisât de la compromettre par un coup de tête absolument contraire à la politique à laquelle était attachée sa popularité. Il avait en effet éloquemment et toujours défendu l'unité de l'Italie et même celle de l'Allemagne ; il était l'apôtre déterminé de la paix, et l'on n'a point oublié que, pressé de faire connaître ses principes ministériels, il s'était écrié avec emphase dans une circonstance solennelle : La paix ! la paix ! la paix ! La veille du premier jour du mois pendant lequel la guerre devait être déclarée, six jours avant l'inexplicable défi jeté à l'Allemagne du haut de la tribune par son collègue M. le duc de Gramont, il affirmait les mêmes idées dans la discussion de la loi du contingent: le gouvernement, on le sait, proposait une réduction de dix mille hommes sur l'effectif ordinaire, et rien ne pouvait mieux prouver sa confiance. M. Emile Ollivier y ajoutait l'autorité de cette déclaration précise :

«Je réponds à l'honorable M. Jules Favre, que le » gouvernement n'a aucune inquiétude; qu'à aucune » époque le maintien de la paix en Europe ne lui a paru » plus assuré; de quelque côté qu'il porte ses regards, » il ne voit aucune question irritante engagée... »

Et comme j'avais réclamé avec insistance la production des papiers relatifs aux négociations allemandes, le ministre disait : « Nous n'avons pas de documents à n vous communiquer, parce que depuis que nous » sommes au pouvoir nous n'avons eu aucune affaire n inquiétante. »

A ce moment néanmoins, la candidature du prince

de Hohenzollern au trône d'Espagne était connue de toute l'Europe 9 et le cabinet estimait qu'il n'avait point à s'en préoccuper. Il n'entre pas dans mon dessein de rechercher par quel brusque revirement il changea soudainement d'opinion et vit une insulte dans un fait tout d'abord jugé insignifiant.

Dans la séance du 5 juillet, quelques membres du centre gauche déposèrent une demande d'interpellation sur l'incident Hohenzollern. Certains journaux s'en emparèrent et le signalèrent comme une provocation de la Prusse. Le Corps législatif n'en était que médiocrement émuy lorsque inopinément, sans avoir averti ou consulté qui que ce soit des membres de la majorité, le ministre des affaires étrangères, au début de la séance du 6 juillet, annonça qu'il venait répondre aux interpellations, et donna lecture d'une déclaration en quelques lignes : u Le gouvernement, y est-il dit, s'abstiendra de s'immiscer dans les affaires intérieures de la nation espagnole, avec laquelle il veut conserver des relations amicales. »

« Mais nous ne croyons pas que le respect des droits » d'un peuple voisin nous oblige à souffrir qu'une puis- » sance étrangère , en plaçant un de ses princes sur le » trône de Charles-Quint, puisse déranger à notre détrf- » ment l'équilibre actuel de l'Europe et mettre en péril » les intérêts et l'honneur de la France.

» Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, ne » se réalisera pas, et, pour l'empêcher, nous comptons » à la fois sur la sagesse du peuple allemand et sur Tami- » tié du peuple espagnol.

» S'il en était autrement, forts de votre appui, Mes- » sieurs, et de celui de la nation, nous saurions accom- » plir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse. »

La lecture de cette pièce sans précédent en diplomatie est accueillie par trois salves d'applaudisseraents de la majorité. La gauche reste silencieuse, et quand le calme se rétablit, M. Picard demande la communication des documents propres à éclairer la Chambre sur une situation si grave. En Tabsence du ministre des affaires, étrangères, qui avait précipitamment quitté la salle, M. le ministre de l'intérieur répond : « qu'il n'a aucune » communication à faire », et la majorité applaudit de nouveau. M. Crémieux proteste contre l'acte imprudent qu'il appelle avec raison une déclaration de guerre. « Nous en prenons la responsabilité » , s'écrie M. Granier de Gassagnac. M. Emile OUivier proteste à son tour contre la supposition d'une déclaration de guerre. « Le gouver- » nement, dit-il, veut la paix ; il la désire avec passion. »

Vaines affirmations, qui ne pouvaient tromper personne ! Si le gouvernement avait désiré la paix, il ne* l'aurait pas volontairement rompue par un coup de théâtre parlementaire aussi contraire aux convenances qu'à la sagesse politique : une ferme et prudente négociation l'aurait conduit naturellement à obtenir les légitimes satisfactions' auxquelles il avait droit. Je vais plus loin : s'il eût été bien inspiré, il aurait répondu aux interpellations du centre gauche que la candidature du prince prussien n'était pas plus inquiétante le 5 juillet qu'elle n'avait paru l'être le 30 juin, et en effet la France n'avait aucune raison sérieuse de s'en alarmer. Cette combinaison malheureuse aurait nécessairement échoué devant les répulsions espagnoles, et si elle en avait triomphé , elle aurait été pour la Prusse un embarras , jamais un secours ' .

^ Telle paraissait être Topinion de M. de Bismarck, ainsi que nous

Oq le savait fort bien aux Tuileries ; mais on y rêvait une éclatante aventure qui effaçât les hontes du Mexique, et rendit à la couronne impériale le lustre qu'elle avait perdu. Laissé à lui-même, l'Empereur aurait hésité; ses courtisans ne le lui permirent pas. Un moment cependant on put croire que leur criminelle influence échouerait. Justement préoccupés du péril imprévu que leurs étranges conceptions avaient fait naître, les honunes d'État de l'Espagne s'agitèrent. L'un des plus considé^ râbles et des plus sincèrement attachés à la France, M. Olozaga, sollicita et obtint la renonciation du prince prussien. Avec elle tout prétexte de guerre disparaissait. M. Emile OUivier l'annonça publiquement dans les couloirs de la Ghambcie. Mais cette solution dérangeait les calculs des ambitieux, qui pour satisfaire leurs passions ne reculaient devant aucune folie. Ils entourèrent le chef de l'État et lui persuadèrent que la retraite du prince ne suffisait pas, qu'il fallait y ajouter pour l'avenir la garantie du roi de Prusse. M. Benedetti reçut l'ordre de la demander. Quel est le monarque, quel est l'homme qui aurait cédé à une telle exigence? On l'avait deviné. Le refus était inévitable et prévu. On l'obtint, et l'on put alors arranger la scène lamentable et tragique jouée le 15 juillet dans l'enceinte du Corps législatif.

Je voudrais qu'il me fût possible de transcrire,' sans en

la fait connaître le rapport de M. Benedetti da 11 mai 1869. Voici en effet ce que dit à ce sujet notre ambassadeur : « Le président du con- » seil m*a représenté que la souveraineté qui pourrait être offerte au > prince Léopold ne saurait avoir qu'une durée éphémère et qu'elle Vex- » poserait à plus de dangers encore que de mécomptes. »

M. de Gramont lui-même partageait ce sentiment, car dans sa lettre particulière à M. Benedetti du 7 juillet 1870 , il disait :

m Quant au prince , son règne en Espagne ne durera pas un mois. »

omettre un mot, le procès-verbal de cette mémorable et Fatale séance. Elle couronne l'Empire, elle en est la plus accablante condamnation ; elle prouve comment les destinées d'un grand pays se perdent quand elles sont livrées au pouvoir d'un seul , devant lequel ceux qui devraient le contrôler ne savent que docilement s'incliner. Jamais ministres ne montrèrent plus d'impéritie et de dédain de la vérité. Jamais ils ne rencontrèrent une plus entière complicité de la part d'une majorité parlementaire. Dans la séance du 6 juillet, M. Emile Ollivier avait dit : « Nous ne voulons pas la ^erre, nous » ne poursuivons pas la guerre. Nous ne sommes préoc- » cupés que de notre dignité. Si nous croyions un jour 9 la guerre inévitable, nous ne l'engagerions qu'après 9 avoir demandé et obtenu votre concours.

fi Une discussion aura lieu alors, et si vous n'adoptez » pas notre opinion , nous vivons sous un régime parle- » mentaire , il ne vous sera pas difficile d'exprimer la » vôtre. »

L'engagement était pris et résultait d'ailleurs de la nature des choses. Gonunent a-t-il été tenu? De quel examen , de quelles réflexions , de quels travaux prépa-* ratoires a été précédée cette résolution capitale qui allait décréter la mort de centaines de milliers de victimes, la ruine de nombreuses provinces, et, quoi qu'il arrivât après tant de carnage et de destruction , le démembrement de l'un des deux États précipités l'un contre l'autre avec une si aveugle aberration ?

Le Journal officiel répond : Sept à huit heures ont suffi; une affirmation du ministère sans preuve, trois essais de discours de l'opposition interrompus à chaque phrase par des insultes, la délibération à huis clos d'une

commission irresponsable, ont fait le reste, et lorsque dix voix, dix voix seulement, ont protesté contre cette abdication de toute prudence , de toute raison , de toute indépendance politique , des murmures et des invectives les ont accueillies, et la majorité frémissante a dénoncé comme de mauvais citoyens ceux qui auraient sauvé la patrie si leur avis avait été écouté.

Au début de cette séance du 15 juillet, M. Emile Ollivier donne lecture d*un exposé arrêté en conseil et dans lequel il est expliqué que, ne voulant ni froisser les susceptibilités de l'Espagne, ni s'en prendre au prince de HohenzoUern, couvert par la Prusse, le gouvernement français s'était adressé au cabinet de Berlin, qui aurait décliné toute responsabilité à l'occasion d'une affaire à laquelle il se déclarait complètement étranger.

Le gouvernement français avait alors ordonné à son ambassadeur de se mettre directement en rapport avec le roi de Prusse, qui était à Ems. Le roi de Prusse, à son tour, fit savoir qu'il n'avait été consulté par le prince que comme chef de famille. Plus tard, apprenant sa renonciation intervenue au cours de ces entretiens, il y aurait donné son. approbation, mais sans vouloir garantir son action directe et personnelle pour l'avenir.

Malgré ce refus, le gouvernement français était encore disposé à négocier, lorsque hier il a appris, je cite textuellement : « que le roi de Prusse avait notifié par un » aide de camp à notre ambassadeur qu'il ne le recevrait » plus, et que, pour donner à ce refus un caractère non n équivoque, son gouvernement l'avait communiqué » officiellement aux cabinets de l'Europe.

» Nous apprenons en même temps que M. le » baron de Werther avait reçu l'ordre de prendre un

» congë, et que des armements s'opëraient en Prusse.

» Dans ces circonstances , tenter davantage pour la » conciliation eût été un oubli de dignité et une impru- » dence. Nous n'avons rien négligé pour éviter une » guerre ; nous allons nous préparer à soutenir celle » qu'on nous offre , en laissant à chacun la part de res- » ponsabilité qui lui revient. »

A cette déclaration était jointe une demande de crédit de cinquante millions, sur laquelle la majorité s'empresse de voter l'urgence. Plusieurs membres de la gauche se lèvent à la contre-épreuve, malgré les injures de la droite et des centres. M. Thiers monte à la tribune : pour se faire une idée du parti pris contre lequel il avait à lutter, il faut lire sa harangue, à chaque instant coupée par des iqsultes et des quolibets. Vainement il réclame l'attention, en invoquant la gravité exceptionnelle du débat; il rappelle la violence de la Chambre lui imposant silence en 1866; il démontre que la guerre n'a aucun prétexte sérieux, qu'elle n'a pour cause que la &ute du cabinet, qu'avant tout il faut connaître les dépêches, et qu'on ne peut prendre une si redoutable résolution sur la lecture de quelques télégrammes émanés de nos agents ; il s'épuise en efforts de patriotisme et de talent, les invectives redoublent.

a Offensez-moi. •• insultez-moi, s'écrie-t-il , je suis » prêt à tout subir pour défendre le sang de mescompa-- » triotes que vous êtes prêts à verser si imprudemment. . . » Vous ne voulez pas prendre un instant de réflexion , ', » vous ne voulez pas demander la connaissance des dé- » pêches sur lesquelles votre jugement pourrait s'appuyer. » Je dis. Messieurs, que vous ne rempUssez pas dans » toute leur étendue les devoirs qui vous sont imposés. »

« Gardez vos leçons : nous les récusons ! » lui crie M. Jérôme David.

M. le marquis d*AndeIarre se joint à M. Thiers pour réclamer la communication des dépêches. M. Emile Ollivier la refuse avec hauteur : a On nous demande , dit-il , » des communications de dépêches, ces communications » sont faites , nous les avons mises dans notre exposé. »

M. Gambetta ne se contente pas de cette réponse : a Ce n'est pas par extraits , dit-il , ce n'est pas par allu- » sions y mais par une communication directe , authen- » tique y que vous devez saisir la Chambre ; c'est une » question d'honneur, il ftiut qu'on sache en quels » termes on a osé parler de la France. »

Reprenant alors la parole, M. Emile Ollivier cherche à préciser le débat et à démontrer à la Chambre que la preuve de l'ofFense est faite ; mais à l'appui de son assertion il ne peut produire que des télégrammes de ses agents.

« J'ai rappelé, dit-il, que le roi de Prusse avait refusé V de recevoir notre ambassadeur, et que, pour que cette » décision ne parût pas, ce qu'elle aurait pu être en effet, » un acte sans conséquence , pour que son caractère ne » fût pas équivoque, son gouvernement avait officielle- » ment communiqué cette décision aux cabinets de » l'Europe, ce qu'il ne fait pas assurément pour toutes » les audiences qu'il refuse aux ambassadeurs.

» J'ai entre les mains deux dépêches de deux de nos » agents...

» Voici la première :

» On m'a communiqué ce matin un télégramme du » comte de Bismarck annonçant le refus du roi Guillaume» » de s'engager, comme roi de Prusse, à ne plus jamais! « donner son consentement à la candidature du prince

ie SIMPLE RÉCIT.

» de Hohenzollern s'il en était de nouveau question , et » le refus, également du Roi, suite de cette demande, de » recevoir notre ambassadeur. . . »

Je lis une autre dépêche :

« Je crois devoir vous transmettre la copie à peu près » textuelle de la dépêche télégraphiée par M. le comte » de B ... : Après que la renonciation du prince de Stohen- 9 zollern a été communiquée officiellement au gouverne^ » ment français par le gouvernement espagnol, Vambassa- » deur de France a demandé à S. M. le Roi, à Ems, de V l'autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté s'enga^ 9 geait à refuser à tout jamais son consentement si les » princes de Hohenzollern revenaient sur leur détermina» » tion. Sa Majesté a refusé de recevoir de nouveau l'am» » bassadeur, et lui a fait dire, par un aide de camp, qu'elle » n'avait pas de communication ultérieure à lui faire,,, »

Le langage du Roi a toujours été le même :

« Je ne veux pas intervenir ; je ne veux pas insister » auprès du prince de Hohenzollern ; qu'il renonce s'il » veut, je ne m'y opposerai pas, mais je ne m'engage- » rai pas à le faire. »

Mais amené à s'expliquer plus catégoriquement sur la prétendue insulte faite à notre ambassadeur, le ministre est forcé de reconnaître que les dépêches de M. Benedetti n'en font nulle mention. Les voici, en effet, telles qu'elles sont empruntées à son discours :

Ems, 13 juillet, 4 heures 25 soir.

<c Le Roi a reçu la réponse du prince de Hohenzollern ; » elle est du prince Antoine, et elle annonce à Sa Ma- » jesté que le prince Léopold, son fils, s'est désisté de sa » candidature à la couronne d'Espagne. Le Roi m'au-

» torîse à faire savoir au gouvernement de TEmperenr » qu'il approuve cette résolution. Le Roi a chargé un de » ses aides de camp de me faire cette communication , et » j*en reproduis exactement les termes. Sa Majesté ne » m'ayant rien fait annoncer au sujet de l'assurance n que nous réclamons pour l'avenir, je sollicite une » dernière audience, pour lui soumettre de nouveau » et développer les observations que fai présentées ce » matin,

» A la demande d'une nouve lleaudience, le Roi m'a » fait répondre qu'il ne saurait reprendre avec moi la » discussion relativement aux assurances qui devaient, à » notre avis, nous être données pour l^avenir. Sa Ma- » jesté m'a fait déclarer qu'elle s'en référait à cet égard » aux considérations qu'elle m'avait exposées ce mutin , » et dont je vous ai fait connaître la substance dans » mon dernier télégramme. »

» 13 juillet 1870, dix heures trente du matin. — J'ai » demandé au Roi de vouloir bien me permettre de vous » annoncer en son nom que si le prince de Hohenzollern » revenait à son projet. Sa Majesté interposerait son » autorité , et y mettrait obstacle.

» Le Roi a absolument refusé de m'autoriser à vous » transmettre une semblable déclaration. — J'ai vive- » ment insisté, mais sans réussir à modifier les disposi- » tions de Sa Majesté. Le Roi a terminé notre entretien » en me disant qu'il ne pouvait ni ne voulait prendre un » pareil engagement, qu'il devait, pour cette éventualité » comme pour toute autre , se réserver la faculté de > consulter les circonstances... »

Ainsi tout se réduit à un premier refus du Roi de prendre un engagement éventuel contre le retour im-

possible d'une candidature abandonnée , et à un second refus de sa part de recommencer un entretien sur un sujet' épuisé dans deux conférences successives ! Quant à la prétendue dépêche de la Prusse, qui aurait fait connaître ces refus aux cabinets de l'Europe , elle est mentionnée dans les télégrammes de nos agents ; le ministre ne parait pas en connaître le texte, et, dans tous les cas, il ne veut rien communiquer à la Chambre.

Une prétention si exorbitante était inadmissible, et je montai à la tribune pour la combattre. J'essayai de prouver brièvement que les faits connus de la Chambre ne fournissaient aucune raison plausible de déclarer la guerre, et, que dans tous les cas aucune justification n'était faite. J'ajoutais :

«Où est la dépêche officielle? où est le compte rendu » de la conférence dans laquelle notre ambassadeur a vu » méconnaitre la dignité de la nation? Voilà ce que nous » avons le devoir d'examiner. Eh bien , on n'a rien ap- V porté à cette tribune, si ce n'est des télégrammes... et » ce n'est pas sur des télégrammes qu'on peut décider » une question de paix ou de guerre.

» Il faut que la Chambre voie les dépêches , et je dé- » pose sur son bureau une proposition sur laquelle je » lui demande un vote. Je ne veux pas accepter la res- » ponsabilité de celui qu'on obtiendrait de nous dans » Tignorance de ce que nous devons savoir. »

La proposition était ainsi conçue : « Nous demandons n communication des dépêches , et notamment de celles n par lesquelles le gouvernement prussien a notifié sa » résolution aux cabinets étrangers. »

Malgré les observations pleines de force et de sagesse de M. Buffet, la Chambre rejeta cette proposition pat

cent cinquante-neuf voix contre quatre-vingt-quatre ^ et se retira immédiaten^ent dans les bureaux.

Je ne puis parler que de ce qui se passa dans le mien., La discussion y fut courte et triste. — Plus libre qu'à la tribune, je combattis énergiquement la politique ministérielle , et je ne dissimulai aucune des craintes sinistres qu'elle m'inspirait. Malgré la défaveur avec laquelle mon opinion fut accueillie, on ne lui opposa aucun fait précis. Mes collègues me répondirent par de vagues déclarations de confiance. J'insistai particulièrement sur deux ordres d'idées qu'il était difficile de réfuter, l'absence de toute espèce d'alliance, et le danger de voir le commandement en chef entre les mains de l'Empereur. Résolu à dégager complètement ma responsabilité, je m'efforçai de justifier la conviction où j'étais que d'inévitables revers nous attendaient. Je ne rencontrai ni enthousiasme ni colère, mais une résolution arrêtée à laquelle on jugeait inutile de donner l'autorité du raisonnement

A neuf heures et demie du soir la séance fiit reprise, et M. te marquis de Talhouët lut, au milieu d'un profond silence, le rapport trop fanieux dont voici les principaux extraits :

ft M. le ministre de la guerre nous a justifié en peu » de mots l'urgepce des crédits demandés, et ^e^ explica- » tions catégoriques nous ont montré, qu'inspirées par » une sage prévoyance, les deux administrations de la P guerre et de la marine se trouvaient en état de faire face, » avec une promptitude remarquable, aux nécessités de la » situation,'

» Votre commission a ensuite entendu M. le garde

« des sceaux et M. le ministre des affaires étran-

n gères.

» Des pièces diplomatiques nous ont été communi- 9 quéeSy et sur ces textes, des explications très-nettes » et très-complètes nous ont été fournies.

» Nous savions répondre au vœu de la Chambre en n nous enquérant avec soin de tous ces incidents diplo* » matiques. Nous avons la satisfaction de vous dire que » le gouvernement, dès le début de l'incident, et depuis » la première phase de la négociation jusqu'à la der- » nière, a poursuivi loyalement le même but.

» Ainsi , la première dépêche adressée à notre ambas- » sadeur, arrivé à Ems pour entretenir le roi de Prusse, 9 se termine par cette phrase , qui indique que le gou-

V vernement a nettement formulé sa légitime préten-

V tion :

«Pour que cette renonciation, écrivait M. de Gra- » mont à M. Benedetti, produise son effet, il est néces- » saire que le roi de Prusse s'y associe et nous donne » l'assurance qu'il n'autorisera pas de nouveau cette » candidature.

» Veuillez vous rendre immédiatement près du Roi, p pour lui demander cette déclaration. »

» L'ambassadeur de France, intervenu directement 9 près du roi Guillaume, n'a recueilli que la confirman tion d'un fait qui ne donnait aucune garantie pour » l'avenir.

» Malgré ces faits déjà trop graves , votre commission » a voulu prendre et a reçu communication des dépêches » émanant de plusieurs de nos agents diplomatiques, donf S

V les termes sont uniformes et confirment, comme il a été i^ » déclaré au Corps législatif et au Sénat, ce que M, de BtS'

» marck a fait connaître officiellement aux cabinets de l'Eu-

» rope : Que S. M. le Roi de Prusse avait refusé derece- » voir de nouveau l'ambassadeur de France, et lui avait » fait dire, par l'un de ses aides de camp , qu'elle n'avait » aucune communication ultérieure à lui adresser.

» En même temps nous avons acquis la preuve que » dès le 14 juillet au matin, pendant que les négocia- » tions se poursuivaient, des mouvements de troupes » importants étaient ordonnés de l'autre côté du Rhin

» Le sentiment profond produit par l'examen de ces » documents , est que la France ne pouvait tolérer l'of- » fense faite à la nation ; que notre diplomatie a rempli » son devoir en circonscrivant les légitimes prétentions » sur un terrain où la Prusse ne pouvait se dérober, » comme elle en avait l'intention-et l'espérance

» Nous vous demandons de voter ces lois, parce » qu'elles sont prudentes comme instrument de défense, » et sages comme expression du vœu national. »

Après cette lecture, la majorité insiste avec violence pour qu'on passe immédiatement au vote. C'est avec beaucoup de peine que M. Gambetta obtient la parole: en quelques mots très-nets il fait justice de l'équivoque dont le cabinet et la commission n'ont pas voulu sortir. C'est une dépêche prussienne qui est la raison unique de la déclaration de guerre. Mais cette dépêche , où estelle? qui l'a vue? Comment la juger si on n'en a pas le texte? et si on ne peut la juger, comment en faire le brandon avec lequel on va allumer un déplorable incendie? La commission a-t-elle vu la dépêche expédiée à tous les cabinets de l'Europe?

« Je déclare, répond M. de Gramont, que j'ai » communiqué la pièce à la commission et qu'elle l'a » lue. »

M. le rapporteur confirme cette assertion si grave.

Et cependant, quelques instants après, il la clément •d'une manière formelle en ajoutant : « Nous avons eu ^ les dépêches de quatre ou cinq de nos représentants » dans les différentes cours de l'Europe, qui reproduisent V ce document presque exactement dans les mêmes » termes. »

Ce n'est 'lonc pas la dépèche elle-même , c'est la relation talt^ {>^r nos agents que la commission a eue sous les yeux , et si M. de Talhouët a dit vrai , M. de Gramont a trompé la Chambre.

Mais M. Gambetta ne s'arrête pas à ces réponses: il veut préciser encore.

« Est-il vrai , dit-il , que la dépêche ait été expédiée » à tous les cabinets d'Europe ou simplement à tous les » cabinets du sud de l'Allemagne? C'est là une différence « essentielle.

» Dans tous les cas vous avez un devoir, ce nr'est pas » de communiquer simplement cette dépêche à la com- ^ mission , c'est de la communiquer à tous les membres » de cette Chambre, à la France, à l'Europe »

Après avoir essayé de passionner le débat par des insultes à la gauche, le ministre de- la justice, qui dans cette séance s'était glorifié de faire décréter la guerre avec un cœur léger , est néanmoins forcé de confesser <ju*il ne connaît la dépêche prussienne que par ouï-dire; que c'est sur de vagues et incomplètes informations que s'est formée l'opinion de la commission, et que le vote ■de la Chambre va intervenir.

a Je ne comprends pas, dit^il en effet, qu'on puisse » douter, discuter, sur un fait saisissable, manifeste et « déjà expliqué deux fois, et qu'un esprit aussi éminent

9 et lucide que celui de Thonorable M. Gambetta en » soit encore à répéter : La dépêche ! donnez-nous la » dépêche prussienne ! pour prouver que nous avons été » insultés ! Mais qui donc vous a parlé d'une dépêche p prussienne? Quand donc, pour établir qu'un affront a » été fait à la France, 'avons-nous invoqué des proto- V coles de chancellerie, des dépêches plus ou moins » mystérieuses?

» Notre langage a été bien autre. Nous vous avons dit : » A l'heure où nous discutons, il y a un fait, un fait pu- » blic en Europe ; un fait que pas un ambassadeur, que » pas un journaliste, que pas un homme politique, que » pas une personne au courant des choses de la diplo- » matie ne peut ignorer : c'est que^ d'après les récits de la » Prusse y notre ambassadeur n'a pas été reçu par le » roi de Prusse , et qu'on lui a refusé , par un aide de » camp, d'entendre une dernière fois l'exposé cour- » tois, modéré, conciliant, d'une demande courtoise, » modérée, conciliante, dont la justesse est incontes- » table. »

En vérité, on croit rêver quand on lit un tel discours , et c'est le cœur oppressé qu'on y signale , sous les dehors d'une détestable rhétorique, les contradictions pitoyables qui auraient dû arrêter l'orateur lui-même dans ses développements passionnés. Quoi ! il ne s'agit plus d'une dépêche prussienne ! Mais quelques heures auparavant , dans la même séance, c'est l'existence même de cette dépêche qui faisait toute la base de l'argumentation ministérielle ! C'est cette dépêche envoyée à tous les cabinets de l'Europe qui constituait l'offense ! C'est cette dépêche que M. de Gramont a affirmée, quand il a dit quelques minutes auparavant : « J'ai . communiqué la

V pièce à la commission « elle Ta lue. » Et maintenant il n'y a plus de dépêche ! on ne s'en soucie plus ; c'est un bruit qui court l'Europe, d'où résulte l'injure. C'est parce que notre ambassadeur n'aurait pas été reçu par le Roi , d'après un récit de la Prusse , que la France va être livrée aux horreurs de la guerre ! Mais il y a quelquechose qui vaut mieux que le récit anonyme répété par les journalistes, les diplomates et les personnes qui dissertent sur la politique, c'est celui de votre ambassadeur, Monsieur le ministre ! C'est le document authentique, officiel, le seul probant, et ce récit ne dit pas un mot de l'insulte prétendue; il raconte paisiblement que le roi de Prusse a refusé une troisième édition d'observations entendues par lui deux fois , et lorsque votre ambassadeur ne se plaint pas, lorsque vous êtes dans l'impuissance de citer un mot qui atteigne la France , vous osez vous écrier iqu'on doit vous croire sur parole, qu'il s'agit d'une question d'honneur , et que «ans examen , sans réflexion , sans délai, il faut déchaîner sur votre pays le fléau qui va consommer sa- ruine! Ah! vous avez eu raison de le dire! rien ne s'est vu de semblable dans l'histoire, et Dieu veuille que jusqu'aux siècles les plus reculés il ne se rencontre pas un ministre capable d'enlever un vote par de tels artifices, une Chambre capable de le livrer, et avec lui la fortune de la nation !

Après le ministre de la justice, M. Ernest Picard, M. Glais-Bizoin , M. Horace de Choiseul, M. Grévy essayèrent , mais vainement, de faire entendre quelques, observations. Leur voix fut étouffée sous une tempête de clameuréfurieuses. Accorder quelques instants àexaminer la réalité des faits ! allons donc ! Le ministre avait dit : «Votez, votez, votez N il n'y avait plus qu'à obéir. —

DU 30 JUIN AU 4 SEPTEMBRE. tTy

A minuit, deux cent quarante-cinq voix contre dix adoptèrent le cr^it , et la majorité couvrit par ses applaudissements les impuissantes protestations des députés de la gauche.

Ainsi finit le premier acte, de ce terrible drame. Aujourd'hui que nous l'apercevons à travers la sanglante lueur des événements accomplis, nous avons peine à comprendre tant de légèreté d'un côté, tant d'aveuglement de l'autre. Il semble que par un involontaire mirage cette grande et déplorable scène se reconstruit à nos yeux , que nous en sommes les acteurs , et que, conjurant le sort inexorable qui va nous frapper, nous obtenons de l'Assemblée , une minute attentive , l'heure de réflexion qui aurait été notre salut. Que serait-il arrivé, en effet, si la majorité eût pris le temps de se rendre compte des faits? La déclaration de guerre devenait impossible. On aurait su que nulle offense n'avait été faite à notre ambassadeur, que le roi de Prusse l'avait écouté pendant deux conférences , auxquelles il aurait pu ne pas se prêter; que s'il avait jugé à propos de n'en pas accorder une troisième , il n'y avait eu de sa part nulle intention blessante , et que notre représentant n'avait pas songé un instant qu'il put se considérer comme froissé.

J'admets , bien qu'à mon sens ce point soit discutable , que la candidature du prince de HohenzoUem à la couronne d'Espagne pût être un casus belli, mais alors la renonciation qui en était faite devenait un échec à la politique prussienne ; l'honneur et l'intérêt de la France n'étaie t plus en jeu, il fallait s'arrêter. Demander au Roi

un engagement direct pour une éventualité chimérique, c'était exiger une condition inacceptable. Il y a mieux; toute la négociation prouve l'étourderie et T oubli des convenances, ou la volonté résolue de chercher un prétexte de rupture. Ce n'est pas par une puérile superstition d'étiquette que les traditions internationales ont maintenu la rigueurdes formes diplomatiques. Ces formes constituent une garantie de modération et de prudence; elles préviennent les susceptibilités que feraient naître des contacts directs; elles obligent à une salutaire lenteur; elles laissent après elles des traces précieuses, qui rendent impossibles l'exagération et l'erreur. Leur observation est donc un devoir étroit pour les hommes d'État, leur violation une faute et un danger. Rien ne l'établit mieux que l'inquaUBable conduite du cabinet impérial.

S'il avait procédé régulièrement, au lieu de lancer une provocation insolite du haut de la tribune , il aurait demandé par une note des explications qui lui auraient été données, et la renonciation intervenant au milieu de ces communications, aucuti amour-propre n'eût été en jeu ; la difficulté se serait évanouie d'elle-même.

Mais au lieu de suivre cette marche simple et naturelle, il ordonne à notre ambassadeur de se mettre en relation directe avec le Roi, et il s'expose volontairement aux graves inconvénients que devaient entraîner ces communications extra-officielles.

Le Roi aurait pu , pour la discussion de cette affaire , renvoyer M. Benedetti à M. de Bismarck, vis-à-vis doquel les choses se seraient passées normalement. Néanmoins il accepte plusieurs entretiens, puis il fait dire que leur continuation lui parait inutile. A-t-il eu en

DU 30 JUIN AU 4 SEPTEMBRE. tT

agissant ainsi une intention offensante? Notre ambassadeur, le prétendu offensé, dont l'opinion est de quelque poids, ne Ta pas cru. Si ce soupçon s'était présenté à son esprit, il se serait dissipé le jour même; car ayant exprimé au Roi, qui partait le même jour pour G oblentz , le désir de prendre congé de lui , celui-ci lui fit dire qu'il le recevrait à la gare dans un salon qui lui est réservé; cette entrevue eut lieu en effet, elle fiit parfaitement courtoise. M. Benedetti put renouveler ses insistances, auxquelles le souverain répondit qu'il n'avait plus rien à lui communiquer, et que les négociations qui pourraient encore être poursuivies seraient continuées par son gouvernement. C'est ce que notre ambassadeur faisait connaître à M. de Gramont par une dépêche datée d'Ems, 14 juillet 1870. Je doute fort qu'elle ait été placée sous les yeux de la commission. Voilà l'offense que dans sa vivacité, toujours sincère, mais cette fois étrangement exagérée , M. le marquis de Pire ne craignait pas de comparer au coup d*éventail du dey d'Alger!

Quant à la fameuse dépêche expédiée à tous les cabinets de l'Europe, invoquée d'abord par M. OUivier, affirmée par M. de Gramont, qui l'aurait livrée à la lecture de la commission, elle n'a jamais existé. Le chancelier de la Confédération dû Nord a expédié aux cabinets du Sud un télégramme leur annonçant que tout était fini ; que le Boi avait approuvé la renonciation du prince ; qu'il avait refusé de s'engager pour l'avenir, et déclaré à l'ambassadeur français qu'il était superflu d'insister davantage. L'intérêt des cabinets du Sud à être informés d'une semblable nouvelle n'a pas besoin d'être démontré. On la leur faisait connaître dans des

termes qui ne pouvaient amener de conflit, puisqu'ils étaient la reproduction exacte de faits dont notre ambassadeur ne s'était pas montré blessé ' .

Maintenant, que l'opinion, que l'histoire juge les hommes qui, dans de telles circonstances, ont jeté leur pays dans une guerre pour laquelle, malgré leurs assertions,- ils n'étaient pas prêts!

Six jours après, le 21 juillet, le Corps législatif se séparait. Son président faisait appel au courage et au patriotisme de notre armée, à laquelle il remettait les destinées de la patrie. Il eût été plus sage de les protéger par des délibérations indépendantes. Mais, il faut le reconnaitre, si l'émotion publique était grande, plus grande encore était la confiance. En présentant le Sénat à l'Empereur , M. Rouher avait pu faire entendre ces flatteries dignes d'un autre âge :

u Si l'heure des périls est venue , l'heure de la victoire V est proche. Bientôt la patrie reconnaissante décernera » à ses enfants les honneurs du triomphe ; bientôt l'AUe- » magne affranchie de la domination qui l'opprime , la » paix rendue à l'Europe par la gloire de nos armes, » Votre Majesté qui, il y a deux mois> recevait pour elle » et pour sa dynastie une nouvelle force de la volonté » nationale. Votre Majesté se dévouera de nouveau à ce n grand œuvre d'amélioration et de réformes dont la » réalisation , la France le sait et le génie de l'Empereur

1 Voir aux Pièces justificatives le texte du télégramme envoyé par le ministère des affaires étrangères prussien.

« le lui garantit , ne subira d'autre retard que celui que » vous emploierez à vaincre, v

En s'exprimant ainsi, Toraieur choquait certainement le goût et les bienséances, mais il caressait Tillusion générale des esprits, qui ne pouvaient admettre une autre issue que le succès : en douter, c'était faire acte de mauvais citoyen.

Ce fut sous l'empire de ce sentiment, et aussi par défiance, que la majorité, dans la séance du 16 juillet, rejeta l'urgence demandée par M. Picard et M. Latour du Moulin sur le projet de loi qui réorganisait les gardes nationales. Plus tard, celui de M. de Jouvencçl sur les francs-tireurs avait le même sort. Nul dans cette phalange compacte de députés accoutumés à suivre le gouvernement ne voulait supposer une éventualité fâcheuse. « Il « n'y a pas péril en lademeure, » disait M. Jérôme David. « Puisque vous prétendez à gauche , s'écriait un autre » orateur, que les circonstances sont périlleuses, atten- 9 dez que le vol impétueux de nos aigles les ait rendues » glorieuses ' . »

Hélùs! l'attente fut courte. La guerre avait été déclarée le 19 juillet. Le 5 août, une nouvelle fantastique se répandit soudainement dans Paris et y produisit une commotion indescriptible. On annonçait une grande victoire du maréchal Mac-Mahon : quarante mille prisonniers, parmi lesquels le prince Frédéric-Charles, des drapeaux, des canons, des munitions de toute sorte

< M. de Pire. Séance da 9i juillet.

étaient tombés entre nos mains. Eu un clin d'œil la ville futpavoîsëe. L'ivresse de l'enthousiasme allait jusqu'au délire. La déception fut terrible. Un audacieux escroc avait voulu jouer à la Bourse. Il fallut descendre de l'Olympe. La leçon était rude : elle n'était rien auprès de celle que la fortune nous réservait à quarante-huit heures d'intervalle. »

Le dimanche 9, à huit heures du matin , je descendais la rue d'Amsterdam le cœur agité par de lugubres pressentiments, lorsqu'un ami m'aborda, pâle et défait. a Nous sommes battus, dit-il, et l'armée de Mac-Mahon est en pleine déroute; Froissard est battu, de Failly battu! L'Alsace est envahie, et notre première ligne de défense est forcée ! »

Atterré par cette communication, je courus chez quelques amis pour m'assurer de son exactitude et prendre un parti. Le seul qui me parut raisonnable était de provoquer de suite la réunion du Corps législatif et de l'investir de l'autorité souveraine, en rappelant l'Empereur. Ce ne (îit que vers deux heures qu'il me fut possible de rassembler quelques-uns de mes collègues. Je demandai plusieurs fois à voir M. le président Schneider. Il n'était pas chez lui. Je ne pus le rencontrer que vers cinq heures. Je montai dans son cabinet avec plusieurs de mes collègues, dont j'ai oubUé les noms; je me rappelle ceux de MM. Pelletan et Jules Simon.

Je pris la parole, et posai nettement les deux questions de la convocation du Corps législatif et du rappel de l'Empereur. Sur ce second point j'étais fort de l'opinion que j'avais constamment exprimée, et notamment le 15 juillet dans mon bureau. J'énumérai rapidement les raisons qui m'avaient toujours fait croire à un désastre*

Mes amis savent qu'à cet égard je n'ai jamais varié. Dès 1864 j'ai prévu la guerre avec la Prusse, et quand nous avons eu laissé échapper l'occasion de 1866, je n'ai jamais douté que la guerre, si elle s'engageait, ne fut notre perte. La laisser diriger par l'Empereur était, un crime contre la France. Je l'avais dit à mes collègues avant que l'événement me*donnàt si cruellement raison. Je le répétais quand le mal éclatait et que la moindre hésitation pouvait le rendre irréparable. En agissant ainsi, je ne faisais pas œuvre de parti, mais de Français. Je suppliais mes adversaires de prendre le pouvoir, sachant fort bien qu'ils en useraient contre mes idées. Je n'avais point à déguiser mon opinion sur le Corps législatif : les candidats officiels qui le composaient ne représentaient pas le pays ; néanmoins il était l'autorité légale , et je m'inclinais devant lui sans arrière-pensée. Je ne lui demandais qu'une chose : une action inmiédiate et vigoureuse. L'incapacité de l'Empereur et de ses ministres nous avait mis à deux doigts de notre perte. Il fiallait annuler leur autorité. La retraite du cabinet et la déchéance de l'Empereur me semblaient la voie de salut. Je comprenais cependant que cette dernière résolution , à laquelle on viendrait peut-être trop tard, parût excessive; mais je demandai formellement que le commandement suprême fût confié à un maréchal choisi par un coniité exécutif pris dans la majorité de la Chambre, chargé de nommer de nouveaux ministres et de pourvoir aux mesures de défense.

Je m'expliquai avec une grande fermeté, et, malgré sa hardiesse, mon langage ne provoqua de la part de mon honorable interlocuteur aucun signe de malveillance , ni ^ même d'étonnement. Il me concéda de suite 1^ convo-

cation du Corps législatif. Quant à ma proposition relative à l'Enipereur, il la combattit en invoquant à la fois la Constitution et la prudence. Malg^ré leur incontestable {gravité, les événements ne lui paraissaient nullement devoir motiver des mesures exceptionnelles. Il ne voulait juger aucun des hommes que les lois du pays plaçaient au-dessus de son contrôle, mais il 'croyait mes critiques contre eux tout à fait exagérées. L'armée était entamée y non détruite ; ses chefs dignes de toute notre confiance. Il fallait se mettre en garde contre des émotions d'ailleurs très-naturelles, et revenir au calme, sans lequel la défense cessait d'être intelligente.

J'essayai de réfuter ses objections, et, sentant fort bien que je ne changeais pas son opinion , je le priai avec instance de reporter notre conversation à la Régente et aux ministres. « Ne vous méprenez pas, lui dis-je, » sur mes intentions. Je ne songe, qu'au salut de la » France ; nous vous le prouvons, mes amis et moi, en

V nous effaçant complètement. Nous sommes convaincus » que le Corps législatif doit prendre le pouvoir : c'est » dire assez que nous n'y prétendons pas. Nous ne de- To mandons qu'à servir ; mais nous voulons des chefs qui » ne représentent pas l'ineptie ou la trahison.

» — C'est-à-dire, répliqua M. le président, que vous » croyez la dynastie impériale incompatible avec le salut » du pays...

» — Parfaitement, répondis-je.

» — Eh bien, moi, je la considère comme y étant

V étroitement liée.

» — Hélas ! lui dis-je en prenant congé , un avenir » prochain nous montrera lequel de vous ou de moi se » trompe. »

Le lendemain lundi, les députés de Topposition étaient réunis en grand nombre dans Tun des bureaux de la Chambre. Ceux de la majorité comiçencaient à affluer dans le palais. L'agitation était extrême , et l'irritation contre le ministère générale. On épiait chaque bruit, on interrogeait avec anxiété tout nouvel arrivant. Les défenseurs du cabinet étaient rares , mais fort entourés ; ils affirmaient que le mal était peu considérable. Nos troupes avaient lutté en nombre très-inégal et fait des prodiges de courage; les pertes de l'ennemi étaient énormes, et l'on allait prendre de lui une revanche éclatante.

Ces assertions étaient accueillies avec avidité et tristesse. L'assurance de ceux qui les produisaient ne se communiquait pas à l'auditoire inquiet; on attendait impatiemment l'ouverture des séances, fixée au lendemain mardi.

Pendant ce temps , l'opposition délibérait sur les mesures à prendre. La première était l'armement du pays. Jusqu'alors le ministère s'y était obstinément refusé , et cette attitude courrouçait un grand nombre de citoyens de la ville de Paris. Aux bandes stipendiées qui quelques jours auparavant parcouraient les boulevards en criant : * A Berlin ! avaient succédé dans presque tous les quartiers des groupes menaçants qui demandaient des armes >La moindre imprudence pouvait amener une collision dont les conséquences eussent été funestes : il fallait aviser promptement. Le ministre de l'intérieur avait , le matin

même, fait paraître un décret qui limitait la réorganisa- •i. 8

lion de la garde nationale de Paris à uVi recrutement parmi les hommes de vingt à quarante ans. Ce projet •devait fournir cent quarante mille combattants. La population le tenait pour dérisoire. Il fut convenu dans notre réunion qu'une députation se rendrait chez le ministre pour lui demander une loi plus complète. L'entrevue fut pénible. M. Ghevandier de Valdrôme essaya de défendre ses projets en parlant de la vigilance du gouvernement. « Supprimez ce mot, s'écria l'un de nous » avec impétuosité ; jetez les yeux sur la carte et voyez ce » que vous avez déjà livré de la France : nous ne vou- V Ions pas que le reste ait le même sort. »

La députation, à sa Sortie comme à son entrée au ministère, eut à traverser une foule compacte qui criait : La levée en masse I quelques voix : La déchéance I Elle fit son rapport à la réunion de l'opposition^ qui décida qu'à la séance du lendemain deux propositions seraient présentées, ayant pour objet, l'une l'armement des gardes nationales de France, l'autre la nomination d'une commission de quinze membres chargée de gouverner et de défendre le pays.

La première était ainsi conçue :

M Considérant que l'ennemi a envahi le sol de la » France;

» Que si notre armée est debout , toujours prête à le » repousser, il est du devoir de chaque citoyen de s'unir » à ses efforts ;

I» Qu'il est en droit de réclamer une arme pour l'ac- » complissement de ce devoir ;

» Considérant que, de l'aveu même du ministre de la » guerre, l'étranger marche sur Paris ;

» Qu'en présence d'un tel péril, ce serait un crime

DU 80 JUIN AU k SEPTEMBRE. 35

» de refuser à chaque habitant de la capitale le fusil qui » lui est nécessaire pour la défense de son foyer ;

» Que la population tout entière demande à être » armée et organisée en garde nationale élisant ses chefs;

» La Chambre arrête :

» Il sera immédiatement distribué, aux mairies de » chaque arrondissement de la ville de Paris , des fusils

V à tous les citoyens valides inscrits sur les listes électo-

V raies. La garde nationale sera réorganisée en France » dans les termes de la loi de 1851. »

Voici le texte de la seconde :

« Considérant que, malgré l'héroïsme de notre armée,* • le sol de la patrie est envahi ; que le salut de la France, » le devoir de la défendre jusqu'à la dernière extrémité, » commandent au Corps législatif de prendre la direc- » tion des affaires;

» La Chambre arrête qu'un comité exécutif, choisi » dans son sein, sera investi des pleins pouvoirs de gou- » vernement pour repousser l'invasion étrangère. »

Le lendemain, mardi 9 août, M. le président Schnei« der montait au fauteuil à une heure, et donnait immédiatement la parole à M. Emile OUivier. Celui-ci la prit sans émotion apparente, et commença avec l'exposé des faits la justification des actes du ministère. Mais l'Assemblée l'écoutait avec une défaveur marquée. Les interruptions violentes de la gauche n'y soulevaient plus i d'orages. Elle entendit avec assez de patience la lecture de nos deux propositions. Seul, M. Granier de Cassagnac

protesta contre la dernière, et demanda au gouvernement

de traduire ses auteurs devant 1^ couseil de guerre. Cette dénonciation eut le succès qu'elle méritait. Le ministère n'avait plus la force de nuire. Écrasé par la réprobation de la Chambre, il tombait misérablement pour n'avoir pas voulu se retirer. L'adoption d'un ordre du jour équivoque de M. Duvernois l'arracha de son banc, et, vers la fin de la séance, M. Ollivier annonça que le comte de Palikao était chargé de former un cabinet. En renversant le ministère , le Corps législatif avait cédé à l'opinion publique et à ses propres répulsions. Mais il reculait devant l'accompUssement du devoir que lui imposaient les événements. Cent quatre-vingt-dix voix contre cinquante-trois repoussaient l'urgence sur la pro« position de la formation d'une commission de quinze membres. En entendant proclamer ce vote, M. Gam-^ betta s'écria : « Vous y viendrez. — Oui ! répondis-je à n mon tour; et quand vous y viendrez, il sera trop » tard ! »

La suite des faits ne nous a donné que trop raison.

Mais nous sommes en droit de retenir cet incident et d'y puiser la réfutation péremptoire des calomnies dirigées contre ceux qu'on appelle les hommes du 4 septembre. On veut en faire des conspirateurs cherchant dans les malheurs de la patrie le succès de leurs combinaisons politiques , des ambitieux vulgaires voulant à tout prix saisir le pouvoir pour la satisfaction de leur vanité ! J'en appelle aux hommes de bonne foi , et c'est leur jugement que je sollicite.

Si les républicains de l'Assemblée n'avaient été mus que par animosité contre l'Empire et par le désir de le renverser pour lui succéder, ils n'avaient qu'à garder le silence et à s'effacer. La fortune aurait fait leur oeuvre :

ils le savaient, ils l'ont annoncé à Tayance. Mais ils ont rejeté bien loin cette politique égoïste et captieuse. Ils se sont résolument opposés à la guerre , qui , dans leur conviction, était la fin de l'Empire. Quand au premier choc il est tombé frappé à mort par nos revers, ils se sont jetés dans la mêlée non pour prendre le pouvoir, mais pour le donner à leurs adversaires et servir sous leurs ordres. Du 9 août au 4 septembre, ils n'ont cessé de renouveler leurs instances toujours méconnues, ne passant pas un jour sans avertir la majorité que , si elle ne se mettait pas à la tète du mouvement, elle serait enlevée par lui. Leurs efforts ont été vains. On n'a pas plus voulu les croire que lorsqu'ils prédisaient les désastres du Mexique, les défaites de 1870. On n'a tenu compte ni de leurs xiéclarations, ni de leur offre de concours : on a défié l'orage, il a éclaté. Qui leur fera un crime d'y être restés debout? qui osera les accuser d'avoir déchaîné la tempête alors qu'ils ont tout fait pour la détourner et la contenir?

En acceptant la lourde tâche proposée à leur dévouement, le comte de Palikao et ses collègues entreprenaient l'impossible. Pour eux, il ne s'agissait pas seulement de vaincre et de repousser un ennemi victorieux, il fallait en même temps sauver la dynastie qui l'avait attiré sur notre territoire. Au point de vue militaire, l'effort était presque désespéré ; il l'était complètement au point de vue poUtique. Peut-être aurait-on pu réussir en ne se préoccupant que du premier ; en les conciliant, on courait au-devant d'un double désastre. Commencée avec des forces insuffisantes que la nullité de commandement

achevait de compromettre , cette campagne ne pouvait être relevée que par un élan vigoureux, et le général en chef était aussi incapable de concevoir que d'exécuter. Ses troupes ne manquaient ni de bravoure ni d'abnégation; mais, outre l'ébranlement des premières défaites, toujours si fatales aux Français, elles avaient à lutter contre mille causes d'affaiblissement, les unes anciennes et profondes , les autres nées de l'imprévoyance , de la légèreté, de l'ignorance qui avaient présidé à cette aventureuse expédition. Le seul plan qui parût raisonnable en présence d'un ennemi dont on connaissait la hardiesse consistait, en couvrant Metz, à faire replier nos armées sur la ligne d'opération la plus favorable à la défense de Paris. On pouvait ainsi disposer de près de deux cent mille hommes, les établir sur un terrain de bataille excellent et leur ménager une retraite sûre, qui avait l'inestimable avantage de fournir à la capitale une armée de secours. Mais en adoptant ce parti, il fallait ou abandonner l'Empereur ou le ramener à Paris , dont on redoutait les ressentiments. Le ministre Palikao crut sans doute pouvoir sauver la couronne et le pays : en réalité il sacrifia le pays à la couronne. L'Empereur resta investi du commandement en chef; il entraîna vers le nord-est Bazaine et sa vaillante armée, et, ne songeant qu'à son propre salut, il fit perdre, pour gagner Verdun , le temps qui aurait permis à nos soldats d'échapper au prince Frédéric-Charles qui allait les envelopper. Le mal était déjà grand ; le désir de donner à la cause impériale le prestige d'une victoire considérable le rendit sans remède. L'Empereur avait pu juger pendant son séjour au camp de Chàlons à quel point en étaient arrivées les colères de la garde mobile et d'une

partie de TariDée. Il se retira précipitamment, en envoyant au ministre de la guerre l'ordre de lui expédier de suite, pour sa sûreté personnelle, trente mille hommes destinés à remplacer la partie de sa garde qu'il avait été forcé de laisser à Bazaine. Le ministre eut la faiblesse d'obéir; en même temps le maréchal Mac-Mahon s'acheminait vers Mézières pour donner la main au maréchal Bazaine. La route de Paris était ouverte. Le sort de la France ne semblait plus dépendre que d'une bataille^ et, par ui^e fatalité cruelle, la marche de Mac-Mahon^ embarrassée, ralentie par des obstacles qu'il fallait éviter à tout prix, permit au prince royal de le gagner de vitesse, de se joindre aux troupes du prince Frédéric- Charles et du général Steinmetz, et de nous écraser sous les murs de Sedan.

Cette lamentable catastrophe était encore loin de toutes les prévisions, lorsque M. le comte de PaUkao succédait au maréchal Lebœuf. La Chambre acceptait facilement les nouvelles rassurantes, elle applaudissait lorsque le ministre lui disait, à la séance du 1 1 août :

« La France est un pays que ne peut abattre un petit » échec, et nous n'avons subi en réalité qu'un petit échec.

» À la guerre, il faut s'attendre à avoir quelquefois » des insuccès ; mais quand on a affaire à un peuple » comme le peuple français, quand ce peuple est sou- » tenu par le patriotisme d'une Chambre comme celle- » ci, on doit compter sur le succès. Il n*est pas question » de partis ici ; nous sommes tous unis ; quand on est dans » ces conditions, on doit compter sur le succès. Nous au- » rons une affaire avant peu : je suis convaincu qu'avec le » général qui dirige notre armée, général en qui j'ai la » plus grande confiance, nous aurons un succès qui effa»

ko SIMPLE RÉGIT.

9 cera les ëchecs partiels que nous avons pu essuyer. » Mais le public n'accueillait pas ce langage avec la même faveur. Bien qu'ayant à la surface conservé sa, physionomie habituelle , Paris était en proie à une émotion violente et bien naturelle. Les mairies étaient assiégées de citoyens réclamant des armes, et la lenteur de l'administration donnait lieu de leur part aux plaintes les plus vives. Le soir, des groupes animés remplissaient les boulevards, et discutaient à haute voix les événements du jour. La foule se précipitait aux bureaux des journaux pour avoir des nouvelles. Elle commençait déjà à rêver d'espionnage , et plusieurs étrangers étaient victimes de son aveugle passion.

Réunis en permanence dans un des bureaux de la Chambre , les membres de l'opposition observaient avec anxiété ces redoutables symptômes, et s'efforçaient de trouver, dans les lumières de la délibération non interrompue, le recours qui leur était si nécessaire pour surmonter les périls de la situation. Le malheur de la patrie avait effacé les divergences qui , à l'époque du plébiscite, créèrent deux fractions de la gauche. Le besoin d'unité dominait toutes les dissidences, et chacun cherchait loyalement à concourir à l'œuvre commune. Cette œuvre, je l'ai dit, n'était pas le renversement de l'Empire. Nous considérions l'Empire comme désormais impossible; mais il n'était aucun de nous qui ne s'effrayât à la pensée de recueillir, surtout dans de telles conjonctures, son funeste héritage. Je ne peux être suspect en m'exprimant ainsi. Je n'ai jamais dissimulé mon hostilité au système du 2 décembre; je l'ai attaqué sans relâche , en dépit des insultes des courtisans agenouillés devant sa puissance matérielle et sa fausse

DU 30 JUm AU k SEPTEMBRE. 41

gloire, parce que j'avais la conviction profonde qu'il perdait la France. Aucune considération n'aurait pu me, déterminer à le servir. Mais , confiant dans la force des principes > je croyais fermement qu'il tomberait sous la condamnation inévitable du scrutin. C'est à obtenir ce résultat pacifique et fécond que pendant près de vingt ans j'ai consacré mon humble et constant effort. Était-ce l'illusion d'un patriotique désir? Je voyais le terme aux élections de 1869, et j'abordais la lutte le cœur plein d'espoir, lorsque la guerre de 1870 fut déclarée. Elle renversait tous mes rêves: vainqueur, l'Empereur confisquait nos libertés; vaincu, il nous entraînait avec lui. Je vis éclater cette guerre avec désespoir, redoutant les plus grandes catastrophes; le dirai-je? plus grandes que celles qui nous ont frappés, pourvu que nous les ayons épuisées. À ce moment suprême, l'idée impériale n'était plus que secondaire: elle ne restait que comme le dernier signe de la fatalité à laquelle notre pays était condamné , alors que ses destinées dépendaient d'une volonté infatuée d'elle-même, et radicalement incapable de les comprendre et de les diriger. Â l'annonce de nos premiers revers, je sentis que tout était fini pour l'Empire, et qu'il ne se relèverait pas du coup qu'il avait laissé porter à nos légions. Ce n'était donc plus d'un adversaire abattu que je me préoccupais, lorsque je courus chez M. le président Schneider pour le suppher d'enlever le commandement en chef à l'Empereur, et d'engager la Chambre à prendre le pouvoir. Je ne songeais qu'à la France, dont les armées venaient de succomber héroïquement, et dont le sol était envahi. Je voulais arrêter le vainqueur, le battre , s'il était possible , et traiter. Dans pet ordre

d'îdëes, l'Empire n'avait aucun rôle à jouer. Telles étaient encore les pensées que j'essayais de faire partager à mes amis, et nul d'entre eux n'y faisait d'objection. Nous n'avions plus à nous irriter contre l'Empire; nous l'écartions comme une cliQse morte qui gène l'action de la vie et de la résistance. Mais en déblayant la place , nous ne. pensions point à nous ; et en ceci nous nous bornions à être sensés , nous ne méritions aucun éloge de désintéressement. Tous, nous mesurions les dangers , les embarras , les responsabilités d'une succession qui tôt ou tard devait appeler les malédictions de la foule sur ceux qui la recueilleraient. À notre estime, le pays seul était assez fort pour braver l'animadversion du pays, et nous demandions que l'Assemblée issue de ses suf&ages fût chargée de ce fardeau.

Telle est l'explication simple et sincère des sentiments qui agitaient nos âmes et des résolutions qu'ils nous ont dictées. Permis au vulgaire, disposé à tout rabaisser, de voir dans notre conduite l'inspiration mesquine de l'esprit de parti ; permis aux calomniateurs à la suite d'insulter ceux qui n'ont eu d'autre but que de s'effacer pour sauver leur patrie ; je ne m'en étonne ni ne m'en indigne. Mais j'ai foi dans le bon sens public, dans la justice définitive de l'opinion , et je suis sans inquiétude sur le jugement de l'histoire.

Notre président, M. Grévy, révélait déjà, en dirigeant nos déhbérations , les rares qualités de son esprit ferme et précis. Ennemi de toute exagération, quelquefois un peu enclin à la roideur et au scepticisme, il avertissait, modérait, contenait. Je serais ingrat en ne reconnaissant pas les services qu'il a courageusement rendus^ Des autres, le mieux est de n'en rien dire, car

il faudrait les nommer et les louer tous, en tenant compte de la diversité de leurs mérites, et en rendant hommage à leur patriotisme et à leur bonne foi. Nous avons traversé ensemble des jours pleins d'anxiétés. Nous avons souvent été divisés sur les partis à prendre , jamais sur la nécessité de rester unis dans l'amour de notre pays, dans l'application de nos principes de droit et de justice ; et je crois pouvoir affirmer que lorsque le souvenir de ces orages bravés en commun se présentera à la pensée de chacun de nous , il n'éveillera chez aucun l'amertume ou le regret, car tous, dans la mesure de nos forces, nous avons la conscience d'avoir fait notre devoir.

La proposition relative à l'armement des gardes nationales d'après la loi de 1851 fut votée d'urgence; celle par laquelle nous demandions la nomination d'une commission de quinze membres avait été renvoyée à la commission d'initiative, qui, sans donner aucun motif, concluait à son rejet. Dans la séance du 13 août, le ministre de la guerre déclara que si la proposition était votée, le cabinet serait forcé de se retirer. Ce fut d'après ces paroles que la Chambre, constituée en comité secret, aborda la discussion. Le huis clos me permettait d'être explicite. J'exposai les raisons qui m'avaient fait constamment attaquer l'Empire. Je n'eus pas de peine à démontrer que, né d'un crime, il avait été le mauvais génie de la France. Au dehors , flottant au gré de toutes les aventures ; au dedans , s'appuyant sur la corruption et la servitude , il avait isolé et énervé la nation. Maintenant il consommait sa ruine. Comment admettre qu'un homme ignorant de l'art de la guerre pût conduire nos armées et lutter contre des capitaines

k% SIMPLE RECIT.

éprouvés? Lui laisser son conunandement était une faiblesse équivalente à une trahison. Je conjurai la Chambre de le lui retirer et de le confier au maréchal Bazaine. J'insistai également avec la dernière énergie pour qu'elle nommât une commission de gouvernement. La vacance ne pouvait être contestée : l'Empereur , discrédité par. ses fautes, n'avait plus d'autorité; la Régente n'était qu'un nom ; le seul pouvoir constitué était la Chambre. En l'invoquant, je ne faisais pas œuvre de parti, puisque je me livrais à la majorité qui avait accueilli sans murmure la proposition d'un de ses membres, de nous jeter à la barre d'un conseil de guerre. Je savais tout ce qu'on pouvait dire contre les députés sortis des candidatures officielles ; mais le temps pressait : c'était à l'expression , telle quelle , de la souveraineté nationale , qu'il fallait remettre la défense et le gouvernement du pays. Je suppliais la Chambre de ne pas hésiter: « Crai- » gnez, lui dis-je en terminant , de perdre un jour. Si » demain 'le malheur qui semble conspirer contre nous n continue à nous accabler, ce ne sera pas de votre sein » que sortira le pouvoir, et si vous voulez le retenir, » vous vous briserez. »

Mon discours resta sans réponse : aucun des députés que l'Empire avait comblés ne jugea à propos de prendre sa défense ; je ne fus condamné que par le vote.

En agissant ainsi , le Corps législatif commit une faute immense. S'il avait pris le pouvoir, comme je le lui demandais avec instance, l'Empereur n'avait plus d'ordres à donner, Paris était couvert et probablement sauvé. C'est l'opinion que j'ai constamment entendu développer par les hommes de guerre pendant le siège. Nous avons succombé faute d'une armée de secours.

Cent mille hommes auraient empêché roccupation de Chàtillon et de Versailles, et par là même rendu l'investissement impossible.

Mais, comme M. le président Schneider le 7 août, M. de Palikao croyait le salut de la dynastie lié à celui du pays, et quand il a fallu choisir entre Paris et l'Empereur, c'est à celui-ci qu'ont été envoyées les dernières ressources de la France.

Aussi a-t-il toujours, et jusqu'à la dernière heure, repoussé la nomination d'une commission par la Chambre ; et cette proposition était tellement dans les nécessités de cette heure suprême, qu'elle renaissait sans cesse. M. de Kératry la présenta de nouveau dans la

séance du 22, sous la forme adoucie de l'adjonction de neuf membres au comité de défense. La Chambre vota l'urgence , et déjà un grand nombre de députés étaient dans leurs bureaux lorsque le ministre monta à la tribune pour dire que le gouvernement s'opposait à la résolution. Malgré cette déclaration, la compiission et le cabinet lui-même étaient ébranlés. Â chaque heure les circonstances devenaient plus pressantes. Dans la séance du 24, le rapporteur de la commission, M. Thiers, indiqua qu'en écartaut la proposition la commission avait demandé un comité de trois membres ; mais que le gouvernement s'y étant refusé , la crainte d'amener une perturbation ministérielle la déterminait à conclure au rejet.

Moins sûr de lui que l'avant-veille, le ministreâmagina un moyen terme :

a Voulant, dit-il , que la Chambre ait pleine confiance » en nous , comme nous avons pleine confiancie en elle , » nous avons apporté une modification à nos derniers

» refus ; nous avons adopté en conseil des ministres que » trois membres de la Chambre pourraient être désignés a par nous pour être adjoints au comité de défense de » Paris...

» Nous sommes prêts à les accepter. »

M. de Kératry combattit éloquemment cette demimesure. J'unis mes efforts aux siens. Nous échouâmes avec une minorité de cinquante-trois voix contre une majorité de deux cent une.

M. Glais-Bizoin soutint alors l'amendement qu'il avait présenté, et qui consistait à demander la nomination d'un comité de neuf membres pouvant se mettre en rapport avec le comité de défense.

M. Thiers expliqua nettement que le refus du cabinet avait été le seul obstacle à l'adoption des propositions dont personne ne pouvait nier la nécessité. « Nous » avons , dit-il , supplié les ministres d'y bien penser, » et de considérer qu'en repoussant cette proposition n aujourd'hui , c'était s'exposer à la voir renaître dans » deux ou trois jours... »

Et comme le ministre du commerce avait objecté l'obligation de se renfermer dans la Constitution , M. Thiers répondait :

« Je fais un sacrifice au pays et à la Chambre en » ne portant pas la discussion sur ce sujet; mais je » supplie qu'on ne fasse pas figurer ici un intérêt de ce » genre. Nous savons tous aujourd'hui pourquoi la France n combat : elle combat pour son indépendance, elle » combat pour sa grandeur , pour sa gloire , pour Tin- » violabilité de son sol. Tous nous le savons , à gauche , » au centre , à droite ; c'est éclatant comme la lumière , » et tous nos cœurs battent à l'unisson quand vous parlez

» de ces grands , de ces sublimes intérêts de la nation.

» Mais, de grâce, ne nous parlez pas des institutions : » vous ne nous refroidirez pas, vous ne diminuerez » pas notre zèle pour la défense du pays; mais sans » nous refroidir, vous nous frapperez au cœur en nous » rappelant ces institutions qui , dans ma conviction à » moi , sont la cause principale , plus que les hommes n eux-mêmes, des malheurs de la France. »

Ces sincères et nobles paroles exprimaient sans détour les véritables sentiments de l'opposition. Quelques instants auparavant, je m'étais élevé contre l'attitude équivoque du pouvoir, répétant sans cesse qu'il ne voulait pas mêler la question politique à la question de la défense. Or, il la mêlait si bien qu'il compromettait la capitale de la France pour protéger l'Empereur ; et Paris, de son côté, s'en inquiétait à ce point qu'on entendait constamment dire que se battre pour consolider le despotisme de l'Empire était une criminelle duperie, et que si l'Empereur n'était pas écarté , toute résistance était impossible. Cet antagonisme cruel me déchirait le cœur. Je sentais tout ce qu'il y avait d'excessif à demander à des citoyens le sacrifice de leur vie pour le maintien de la servitude; mais j'obéissais, sans hésiter, à un devoir supérieur en plaçant au-dessus de toute autre l'obligation de mourir au besoin pour déUvrer le sol de la patrie. Seulement, déterminé à la résistance jusqu'au dernier effort, même avec l'Empire, je comprenais si bien la force souveraine donnée à la défense par la chute définitive de ce régime détesté , que je luttais énergiquement pour arracher à mes collègues cet acte viril et sauveur ; et du 7 août au 4f septembre je n'ai pas plus varié que je ne l'avais fait de 1857 à 1870. Il ne s'agissait au

reste que de consacrer un fait désormais acquis. La Chambre ne cirut pas encore le pouvoir , et deux cent quatre voix contre quarante et une écartèrent la proposition de M. Glais-Bizoin , comme Tavait été celle de M. de Kératry.

Cependant la situation s'aggravait rapidement, et ce n'était pas seulement par de demi-concessions parlementaires que se trahissaient les inquiétudes du gouvernement. Cédant à la pression de l'opinion publique, il avait nommé le général Trochu gouverneur de Paris , et ce choix avait été accueilli comme une garantie contre les violences impériales redoutées d'heure en heure. Le général jouissait alors d'une considérable et légitime popularité. La publication de son livre sur l'armée lui avait fait une grande réputation d'esprit éclairé, libéral et généreux. C'est qu'en effet d'un bout à l'autre de ce beau travail règne un souffle de simple et fière simplicité peu habituel dans les œuvres de ce genre. L'homme y domine le soldat sans l'efFacer, et les critiques dirigées contre notre système militaire ont la double autorité d'un sentiment profond de justice et d'une rare sagacité expérimentale. Quels malheurs eussent été évités si l'on avait écouté cette voix indépendante ! Mais alors , dire la vérité était une faute. Le général s'en aperçut, et si au jour du péril on eut recours à lui , c'est qu'il était habile d'effacer sa disgrâce. L'élévation de M. Trochu, c'était forcément l'abaissement de l'Empire.

La population de Paris le comprit ainsi et lui fit fête

i de tous ses ressentiments ; elle remarqua avec joie que le

nom de l'Empereur ne figurait pas dans sa proclamation ;

et dans le général elle vit dès le premier jour celui qui

devait la sauver de la Prusse et de Napoléon.

Il ne dépendait pas de lui d'échapper à ce rôle que la f force supérieure des événements lui assignait, et je ne crois pas qu'il s'y soit jamais trompé. Dans le long entretien qu'il voulut bien m'accorder le dimanche 21 août, il s'expliqua avec une entière franchise. J'étais accompap,né de mes collègues MM. Picard et Jules Ferry, et de quelques électeurs de Paris, au nombre desquels se trouvaient M. Tirard et le docteur Montanié. La conversation n'avait rien d'intime, et le général presque seul en fit les frais. Nous étions loin de nous en plaindre , car sa parole facile , élégante , colorée , toucha à presque tous les points qui nous préoccupaient en nous en donnant la solution. Il s'étendit longuement sur l'infériorité de notre armée , due surtout à sa vicieuse organisation. Il estimait le soldat français supérieur à l'allemand ; mais la défectuosité de son instruction , le relâchement de la discipline, l'absence de respect et de confiance envers ses chefs, étaient pour lui autant de causes de périlleux affaibUssement. Ce n'était pas du reste à l'armée seulement que s'appliquaient ces affligeantes observations; elles caractérisaient la France de l'Empire. « Elle n'est, nous disait-il, qu'un décor derrière lequel est le néant; aussi rien ne peut condamner assez énergiquement la coupable résolution des hommes d'État et deshonmaes de guerre qui ont entraîné la France dans l'aventure où elle se débat. Quant à Paris, la défense n'y peut être qu'une héroïque folie : je le sais , mais je m'y dévoue; elle sera le dernier acte de ma vie. Je ne suis pas un politique , je suis un brave homme : je ferai mon devoir sans illusion et sans arrière-pensée , et j'irai finir mes jours dans une humble retraite, qu'après une telle entreprise j'aurai bien méritée... »

Cet incomplet résumé ne peut donner qu'une bien faible idée du discours qui nous tint sous le charme pendant près de deux heures. Tour à tour simple et incisif, quelquefois véhément, prodigue d'images, toujours abondant, le général semblait prendre plaisir à soulager son âme par cette éloquente effusion. Il nous témoigna en nous congédiant une affectueuse cordialité.

Nous nous retirâmes consternés. L'inaltérable sérénité avec laquelle nous avaient été faites ces communications désolantes ajoutait à leur gravité quelque chose de fatal qui nous troublait comme un inexorable présage. Bien des fois dans la suite de ces événements nous avons ressenti, mon ami M. Picard et moi, la même impression en entendant sous différentes formes des déclarations pareilles. Ce jour-là, après le premier choc, nous les mîmes sur le compte du calcul involontaire d'un esprit justement alarmé par la grandeur d'une tâche sans précédent , et nous ne voulûmes conserver de cette conférence que le souvenir des qualités éminentes et du caractère chevaleresque qui venaient de se révéler à nous.

Le grand et redoutable problème de la défense de Paris était d'ailleurs l'objet des appréciations les plus diverses. Discuté partout avec une anxiété bien naturelle j il provoquait des argumentations passionnées après lesquelles les juges les plus compétents demeuraient divisés. Tous s'accordaient à reconnaître les immenses difficultés de l'entreprise et la nécessité de prendre sans retard des mesures décisives. La première devait être la formation d'une garnison, par l'appel de tout ce qu'il y avait de soldats et de gardes mobiles disponibles, par l'armement et l'organisation de la garde nationale. La seconde^ non moins importante, et sans laquelle le salut

DU 30 JUIN AU 4 SEPTEMBRE. 5t

devenait tout à fait problématique , était la constitution' d'une armée de secours manœuvrant autour de Paris et protégeant les positions les plus menacées dé sa banlieue. On sait comment cette dernière combinaison fut aban- ' donnée pour couvrir l'Empereur et lui fournir l'occasion de remporter une grande victoire.

Je me trouvais vers le 21 août daiis le cabinet de M. le ministre de la guerre avec mes collègues Picard et de Kératry. Nous y étions venus, délégués par l'opposition, pour demander un armement plus actif. Après nous avoir fourni des explications sur le sujet qui nous amenait, le ministre nous conduisit vers l'embrasure d'une croisée où une carte de France était étalée. Mettant le doigt sur Chàlons, il le releva vers Mézières et nous dit : « Mac-Mahon est » en marche ; dans quatre jours il aura fait sa jonction » avec Bazaine, et leurs corps réunis écraseront toute » résistance. » Nous ne nous permîmes aucune observation; mais en descendant l'escalier, j'exprimai à mes collègues mon étonnement de la facilité, au moins apparente, avec laquelle M. de Palikao supposait que nous pouvions ajouter foi à une si étrange confidence. Je crus qu'il avait voulu nous tromper, et je lui pardonnai de grand cœur, pensant que le surlendemain les lignes de la Marne et de la Seine seraient fortement occupées par les cent cinquante mille hommes dont il disposait.

Hélas ! ce n'était point une ruse , et malheureusement

le ministre avait dit vrai. Deux jours après, je recevais

par un des membres de la famille du maréchal Bazaine

les communications les plus inquiétantes : le maréchal

était complètement cerné, et au heu de chercher à le

rejoindre par la ligne la plus directe , celle de Verdun ,

le maréchal Mac-Mahon remontait vers Mézières. On

n'avait pas de nouvelles précises de ses mouvements, mais l'on savait que le prince royal avait brusquement abandonné sa pointe sur la haute Marne, et se dirigeait à marches forcées vers les Ardennes, où très-probablement il nous devancerait. Je courus chez le ministre. Il était au conseil. J'interpellai vivement un de ses officiers, en lui disant que la route de Paris était libre, et que Mac- Mahon étant rejeté au nord , séparé de Bazaine , rien n'empêchait les Prussiens d'y venir la canne à la main. u Ils n'oseraient » , me répondit-il avec un admirable sang-froid. Certainement mon interlocuteur ne pouvait pas plus que moi soupçonner le désastre qui allait éclater; mais alors qu'on y eût échappé, on n'en avait pas moins, par une faute sans excuse , paralysé les forces qui pouvaient nous sauver, et livré la capitale à la périlleuse éventualité d'un siège.

Les Parisiens n'y voulaient pas croire , et la proclamation du général Trochu les trouvait encore incrédules et railleurs. Cependant le comité de défense déployait une louable activité ; il commençait avec une patriotique ardeur le grand œuvre auquel jusque-là nul n'avait paru songer. Aussi tout était à faire. Et bien qu'il soit aujour« d'hui de mode et de bon goût d'accuser d'inertie et d'incapacité les hommes qui se sont voués à cette difficile tâche, il n'en faut pas moins reconnaître qu'ils ont accompli de véritables prodiges, ayant à surmonter des obstacles de tout genre et n'étant soutenus que par le sentiment du devoir. On travaillait nuit et jour à compléter les fortifications; on accumulait d'immenses ressources en matériel et en approvisionnements ; on armait les forts ; on appelait cent mille mobiles des départements; on se préparait à un grand effort, et néanmoins

on espérait encore que l'ennemi serait arrêté par nos gêné-

'.raux. On avait accueilli avec empressement les assuran-

i ces du ministre de la guerre disant dans la séance du 22 :

I M Je puis affirmer à la Chambre que la défense de Paris

» marche avec une grande activité, et que bientôt nous

» serons prêts à recevoir quiconque se présenterait de-

» vant nous. »

Cependant la catastrophe approchait , précédée de bruits sinistres et de tragiques événements qui en paraissaient les sombres avant-coureurs. Chaque jour on annonçait un coup de force et l'arrestation des députés les plus influents de l'opposition. Les campagnes étaient sillonnées par des agents provocateurs qui accusaient hautement les hommes de l'opposition et les proprié* taires aisés d'avoir trahi l'Empereur et livré la France. Ces absurdes calomnies ne rencontraient que trop d'ignorants disposés à les admettre. A Nontron, un citoyen honorable était brftié dans sa grange par une foule stupide. Dans le Gard y dans la Gironde , dans l'Ouest , les protestants étaient dénoncés aux violences de la populace comme complices des Prussiens. Le ministre de l'intérieur condamnait dans une circulaire ces actes sauvages, qui n'en continuaient pas moins. Les journaux les signalaient comme les derniers excès de la faction bonapartiste 9 décidée à dévaster la France par une jacquerie pour l'amener à une paix honteuse. Le parti de ceux qui déclaraient qu'ils ne marcheraient pas contre l'ennemi tant que l'Empire subsisterait, grossissait à vue d'œil. On signalait les lenteurs et le mauvais vouloir de l'administration pour l'habillement et l'armement des gardes nationaux. Dans les comités secrets qui se succédaient, l'opposition renouvelait avec passion ses in-

stances pour la nomination d'un pouvoir né de la Chambre. Le 31 août, M. Keller ne le demandait que pour la défense de l'Alsace, et il échouait encore devant la résistance obstinée du ministre de la guerre. Les jours s'écoulaient, et Ton était sans nouvelles de l'armée.

Quelles horribles angoisses! il faut les avoir traversées pour s'en foire une idée. On se pressait le jour dans la salle des conférences, attendant les dépêches qui n'arrivaient pas. Les séances publiques étaient courtes et fiévreuses ; les ministres n'y paraissaient plus. Le soir nous assiégions le ministère de l'intérieur. Du 30 août au 3 septembre, aucun renseignement n'y fut publié. L'inquiétude croissait d'heure en heure: nul ne pouvait croire que ce silence fût sincère, et cependant nul ne pouvait soupçonner la grandeur du désastre.

Le 2 septembre au soir, vers onze heures, je rentrais de ma course inutile à la place Beauvau , lorsqu'une personne sûre vint m'affirmer l'arrivée d'un télégramme annonçant la défaite et la blessure du maréchal Mac- Mahon. On ajoutait que l'armée et l'Empereur étaient enfermés dans Sedan et ne pouvaient plus tenir.

Le lendemain, à la première heure, j'étais au ministère. Je ne pus voir M. Chevreau : son chef de cabinet me dit ne rien savoir; mais il était facile de juger à l'attitude des personnes présentes que tout était perdu. Le désarroi était complet ; il n'y avait plus rien à espérer de ceux qui n'avaient plus de confiance en eux-mêmes.

A la réunion de l'opposition, qui était en permanence, nous convînmes de porter nos efforts sur une proposition qui investirait le général Trochu du commandement suprême. Nous pensions qu'avant tout il fallait l'enlever à l'Empereur, qui le possédait encore. Cette mesure

conduisait droit à la déchéance, dernier mot de la crise, et pour laquelle nous avions rédigé une proposition formelle. Sa présentation et son adoption nous paraissaient inévitables; ce n'était qu'une question d'heure. Pendant que nous délibérions, nous apprîmes de source certaine la capitulation de Sedan et la captivité de l'Empereur. C'était la fin de ce lugubre drame, et nous pensions que la Chambre n'hésiterait plus à former le comité que nous lui avions tant de fois et inutilement demandé. La séance s'ouvrit à trois^ heures; au milieu d'un morne silence, M. le ministre de la guerre prit la parole en ces termes :

«J'ai eu l'honneur de vous déclarer qu'en toute cir- » constance je vous dirais la vérité, quelque dur qu'il; » pXiisse être de vous la dire.

» Des événements graves viennent de se passer ; des » nouvelles, qui ne sont pas officielles, je dois le dire^ » mais dont quelques-unes cependant , d'après mon ap- » préciation, peuvent être vraies, nous sont parvenues.

» Cesnouvelles, je vais vous les donner. La première, » et une des plus importantes , est celle qui résulte de » documents qui nous ont fait connaître que le maréchal » Bazaine , après avoir fait une sortie très-vigoureuse , a » eu im engagement qui a duré près de huit ou neuf » heures; et qu'après cet engagement — le roi de Prusse » lui-même le reconnaît — ; oùles Français ont déployé un » grand courage , le maréchal Bazaine a été obligé néan- » moins de se retirer sous Metz, ce qui a empêché une » jonction qui devait nous donner le plus grand espoir » pour la suite de la campagne.

» Voilà la première nouvelle importante que je vous » donne , et qui n'est pas bonne.

» Cependant ^ bien que le marëcbal Bazaine ait été » obligé de se replier sous Metz, il n'est pas dit qu'il ne » pourra pas tenter de nouveau une sortie ; mais celle » qui devait aboutir à opérer une jonction avec le maré- » chai Mac-Mabon a écboué.

» D'autre part, nous recevons des renseignements sur » le combat ou plutôt sur la bataille qui vient d'avoir » lieu entre Mézières et Sedan.

y> Cette bataille a été pour nous l'occasion de succès et » de revers. Nous avons d'abord culbuté une partie de » l'armée prussienne en la jet&nt dans la Meuse — difFé- » rentes dépêches ont dû vous l'annoncer ; — mais ensuite » nous avons dû, un peu accablés par le nombre, nous » retirer soit sous Mézières , soit sous Sedan , soit même , » je dois vous le dire , sur le territoire belge , mais en » petit nombre.»

En présence de ces graves événements, le ministre annonce que le gouvernementfaitappelaux forces vivesde la nation : deux cent mille gardes mobiles vont entrer dans Paris f et réunis aux forces qui y sont déjà , ils assureront la défense et la sécurité de la capitale. Il termine ainsi :

« Nous mettrons toute l'énergie possible à l'organisa- » tion de ces forces , et nous ne cesserons nos efforts » qu'au moment où nous aurons expulsé de la France » la race des Prussiens. »

La majorité couvrit ces dernières paroles d'applaudissements; mais elles ne pouvaient nous suffire, et ces vagues promesses ne répondaient nullement aux nécessités suprêmes de la situation.

J'essayai de le faire comprendre par quelques paroles que je voulus rendre brèves et précises. Je m'exprimai en ces termes :

« Le temps des complaisances est passé ; les uns et i a les autres nous devons froidement mais nettement en-

» visager la vérité qui nous accable.

* » Or cette vérité, la voici: l'armée française a été » héroïque dans toutes les circonstances où elle s'est » trouvée en face de l'ennemi. Tout à l'heure encore on » vous parlait des prodiges de valeur qui ont été accom- » plis par le maréchal Baa^aine , essayant de percer des « forces quadruples des siennes. U n'a pas calculé le » nombre : il a vu que la France avait besoin de son » épée, et à travers tous les obstacles, il a essayé de se » faire jour.

» Devant lui, un officier général non moins brave se » présentait pour l'aider dans cette entreprise de salut » public ! U a échoué !

» Assurément ce n'est pas la valeur qui lui manque ; » ce qui lui a manqué, c'est la liberté du commande- » ment.

» M. LE Ministre de la guerre : Non!

» M. Jules Favre : Il n'est douteux pour personne » qu'on lui a demandé des forces pour protéger l'Em- » pereur.

» Il les â refusées, et alors le conseil des ministres a » cru devoir prendre ces forces sur celles destinées à » défendre Paris.

» Voilà ce qui a été fait : il ne faut pas qu'un pareil » état de choses continue.

» Nous devons savoir où nous en sommes avec le gou-

f vernement qui nous régit.

» Où est l'Empereur? Communique-t-il avec ses mi- » nistres, leur donne-t-il des ordres ?

» M. LE Ministre de la guerre : Non.

9 M. Jules Favre : Si la réponse est négative, je n*ai » pas besoin de longs développements Jpour faire com- » prendre à la Chambre que le gouvernement de fait a » cessé d'exister, et qu'à moins d'un incroyable aveu^ » glement et d'une obstination qui cesserait d'être pa-' » triotique, c'est à vous-mêmes, c'est au pays que vous » devez demander les ressources qui seules vous peuvent » et le peuvent défendre.

n Sans insister davantage , car la réponse que vient » de faire M. le ministre de la guerre me suffit et désin- » téresse le débat de cette grande question , le gouver- » nement ayant cessé d'exister. . .

» M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER : En toute occasiou je de- » vrais protester contre de pareilles parples.

» M. Jules Favre : Protestez tant que vous voudrez, » monsieur le président, protestez contre la défaite, » protestez contre la fortune qui nous trahit ! Niez les » événements, dites que nous sommes victorieux...

» M. le PRÉsmENT ScHNEmER : Je proteste en tout cas ». contre tout ce qui pourrait être un affaiblissement.

» M. Jules Favre : Un affaiblissement ! . . . Mais préci- » sèment je cherche la force, la force morale surtout, et » je me demande où elle peut être. Elle est, Messieurs, » dans le pays, dans le pays souverain, dans le pays, qui » ne doit désormais compter que sur lui-même, sur ceux » qui le représentent, et non plus sur ceux qui l'ont » perdu.

» Dans cette crise suprême , je n'ai que deux mots à ^ » dire : que la France et que la ville de Paris, directe- » ment menacée , unies par une étroite solidarité , déci- » dées à ne déposer les armes que lorsque l'ennemi sera

» cha96ë du territoire, avisent par elles-mêmes, car c'est » sur elles-mêmes, et sur elles seules, dans la liberté » dont elles doivent jouir, que repose le salut de la pa- » trie...

» Ce qu'il faut en ce moment , ce qui est sage , ce qui » est indispensable, c'est que tous les partis s'effacent » devant un nom représentant la France , représentant » Paris; un nom militaire, le nom d'un homme qui » prenne en main la défense de la patrie : car ce nom » cher et aimé doit être substitué à tout autre.

» Us doivent tous s'eflacer devant lui, ainsi que ce V fentôme de gouvernement qui a conduit la France où 9 elle est aujourd'hui. »

Ces avertissements ne furent pas plus écoutés que les précédents. La foudre seule pouvait briser les résistances obstinées qui se groupaient autour d'un simulacre de pouvoir que la colère nationale allait faire disparaître le lendemain. Le ministre de la guerre renouvela ses refus. La Chambre se contenta de voter l'urgence d'une proposition de M. Argence appelant sous les drapeaux tous les hommes de vingt à trente-cinq ans, mariés ou non mariés. Elle se sépara en proie à une vive anxiété, et s'ajourna au lendemain dimanche, cinq heures.

Mais la marée montait si vite qu'il était impossible de ne pas devancer cette fixation. La nouvelle de la capitulation de Sedan -et de la reddition de l'Empereur s'était répandue dans toute la ville et y causait une indignation universelle. Le soir, une foule immense couvrait les boulevards : les agents de police cherchaient vainement à la dissiper par les moyens qui jusque-là leur avaient réussi. Ils ne firent que surexciter la passion populaire. De nombreux cris demandant la déchéance

partaient du sein des groupes. Quelques-uns étaient armés : il n'y avait plus d'illusion à se faire , l'insurrection commençait, le gouvernement était tombé; il n'y avait pas un instant à perdre pour en constituer un nouveau.

C'est là ce que nous exposâmes avec une grande énergie à M. le président Schneider, auprès duquel nous nous rendîmes à neuf heures. Nous le suppliâmes de convoquer de suite l'Assemblée , et je ne lui cachai pas que je voulais, au nom de mes amis et au mien, déposer une proposition de déchéance. Il m'adressa des objections modérées, courtoises et tristes, cherchant encore à se rattacher à la Régente et au Prince Impérial, contestant le caractère désespéré de la situation , et croyant qu'en gagnant du temps on pouvait conjurer une émeute.

Nous le déterminâmes cependant, mais non sans peine, a réunir la Chambre, ce qui était facile, car presque tous nos collègues étaient à la salle des conférences ou dans les couloirs du palais. Nous le revîmes à onze heures et demie ; la conversation fut longue , elle ne put aboutir à aucune conclusion.

Dans l'intervalle , nous avions arrêté notre plan. C'était toujours l'exécution de la même idée, la prise du pouvoir par la Chambre. Nous y ajoutions la déchéance : Napoléon III l'avait signée avant nous en rendant son épée à Sedan. ,

Nous étions donc à ce moment suprême aussi dégagés d'intérêt personnel que lorsque, le 7 août, je fus trouver M. le président Schneider. Nous n'avions d'autre dessein que de consommer sans révolution un grand acte de justice devenu absolument inévitable. Cette fois en-

core , si la Chambre avait voté, ce que nous lui demandions, l'insurrection du lendemain n'avait plus de raison d'être, et nous étions nécessairement exclus du nouveau gouvernement nommé par la majorité.

Aucun de nous, je le déclare ici sans arrière-pensée, n'aspirait à en faire partie. M. Thiers, M. Picard et moi, nous discutâmes des noms. Nous pensions que M. de Palikao devait être conservé, à raison de la connaissance qu'il avait des opérations militaires engagées. Nous mettions à côté de lui M. Schneider, président du Corps législatif. M. Picard et moi nous cherchions à décider M. Tliiers à être le troisième de la commission. Il s'en défendait, et nous proposait d'autres collègues, lorsqu'on vint nous avertir que le président montait au fauteuil. Il était une heure du matin; la journée du 4 septembre était commencée.

Malgré la gravité des nouvelles reçues, malgré l'effervescence qui agitait la population de Paris , le cabinet n'avait pas jugé à propos de se réunir. Ce fut dans son lit qu'on alla chercher le ministre de la guerre, qui, après avoir exposé que Sedan avait capitulé et que l'Empereur était prisonnier, demanda qu'on remît la délibération à midi, en alléguant qu'il n'avait pu s'entendre avec ses collègues. Nous nous serions vainement opposés à ce retard , que la Chambre s'empressait d'accorder ; mais nous crûmes de notre devoir de déposer la proposition de déchéance. Il importait que Paris apprit à son réveil que ses représentants ne s'abandonnaient point eux-mêmes. J'emprunte à V Officielles quelques mots que jeprononçai au nom de l'opposition :

(« Si la Chambre est d'avis que, dans la situation dou- » loureuse et grave que caractérise suffisamment la com«

» munication de M. le ministre de la guerre^ il est sage » de remettre la délibération à midi, je n'ai aucun motif » pour m'y opposer; mais, comme nous avons à provo- » quer ses délibérations sur le parti qu'elle a à prendre V dans la vacance de tous les pouvoirs, nous demandons » la permission de déposer sur son bureau une proposi- » tion que je vais avoir l'honneur de lui lire, sans ajou- 9 ter quant à présent aucune observation.

» Nous demandons à la Chambre de vouloir bien » prendre en considération la motion suivante :

» Article T'. — Louis-Napoléon Bonaparte et sa dy- » nastie sont déclarés déchus des pouvoirs que leur a » confiés la Constitution.

» Article II. — Il sera nommé, par le Corps légis- » latif, une commission de gouvernement composée de. . .

» Vous fixerez le nombre de membres que vous jugerez » convenable de choisir dans votre majorité...

» Qui sera investie de tous les pouvoirs du gouverne- » ment, et qui aura pour mission expresse de résister à » outrance à l'invasion et de chasser l'ennemi du terriif toire.

>» Article III. — Le général Trochu est maintenu dans 9 ses fonctions de gouverneur général de la ville de » Paris.

» Signé : Jules Favre , Crémieux , Barthélémy Saint- » Hilaire, Desseaux, Gamier-Pagès, Larrieu, Gagneur, » Steenakers, Magnin, Dorian, Ordinaire, Emmanuel » Arago, Jules Simon, Eugène Pelletan, Wilson, Ernest » Picard, Gambetta, le comte de Kératry, Guyot-Mont- » peyroux, Tachard, Lecesne, Rampon, Giraud,Marion, » Léopold Javal, Jules Ferry, Paul Bethmont.

» Je n'ajoute pas un mot : je livre cette proposition à

» T06 sages méditations , et demain , ou plutôt aujourn d'hui dimanche, à midi, nous aurons l'honneur de dire les raisons impérieuses qui nous paraissent faire à » tout patriote une loi de l'adopter. »

La Chambre se sépara de suite sans faire entendre la moindre protestation , car on ne peut donner ce nom aux trois mots suivants prononcés par M. Pinard (du Nord), et que pour ma part je n'entendis pas.

« Nous pouvons prendre des mesures provisoires, » nous ne pouvons prononcer la déchéance. »

M. Thiers m'offrit une place dans sa voiture. A la place de la Concorde, une foule compacte nous arrêta. L'excitation y était extrême ; on nous interpella avec violence pour savoir si la déchéance était votée. Nous répondîmes qu'elle le serait à midi. Nous demandâmes à cette population de conserver son calme ; la sagesse et la modération étaient plus que jamais nécessaires : elles nous permettraient d'être fermes et de remplir notre devoir jusqu'au bout. La foule acclama M. Thiers , et nous pûmes aller chercher un peu de repos qui nous était bien nécessaire^

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