‹ Histoire de la guerre de 1870-1871 (volume 2)Chapitre 2 sur 12 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

La journée du dimanche 4 septembre se leva tiède et radieuse , comme une journée de fête , semblant inviter la population de Paris à se répandre dans les rues pour y jouir de son soleil splendide et doux. Dans les premières heures de la matinée tout était calme , et rien ne paraissait changé dans la physionomie ordinaire de la cité. Les abords et la cour du Corps législatif se garnissaient silencieusement de troupes. Six cents gendarmes à cheval étaient enfermés au palais de l'Industrie , prêts à tout événement. Aucun avis ne faisait connaître la résolution que le cabinet avait dû prendre , et à l'heure où j'écris , je ne sais encore par quelle délibération il en arriva enfin à notre proposition , constamment repoussée par lui depuis le 9 août, de la nomination d'une commission investie des pouvoirs du gouvernement: seulement il y ajoutait la dictature de M. de Palikao sous la forme d'une lieutenance générale. Cette tardive et dérisoire conception ne pouvait être accueillie; elle n'avait plus pour elle même la majorité , ouvrant enfin les yeux et reconnaissant, quand il n'était plus temps, le devoir qu'elle avait refusé d'accomplir. La prise du pouvoir lui apparaissait comme une nécessité à laquelle il ne lui était plus possible de se soustraire. Elle hésitait néanmoins, par un scrupule honorable que nous avaient à diverses

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reprises exprime plusieurs de ses membres pendant les quelques heures qui précédèrent le dépôt de notre proposition. Elle ne se croyait pas déliée du serment et répugpoait violemment à voter la déchéance. Elle craignait d'imiter le Sénat du premier Empire et d'être réprouvée comme lui. Elle cherchait donc une formule qui pût lui permettre de fiiire la chose en ne prononçant pas le mot. Les députés, divisés en fractions , essayaient diflerentes rédactions; ils entrèrent de suite en négociation avec nous. Us nous prièrent avec instance d'abandonner ce qui dans notre proposition blessait leurs consciences. Nous ne demandions qu'à aplanir les difficultés, pourvu qu'on se hàtàt. Il nous paraissait de la dernière urgence de prendre immédiatement un parti et de le faire connaître à la population. Sachant fort bien les sentiments et même les passions légitimes avec lesquels il fallait compter, nous étions prêts à renoncer à la déchéance si on faisait entendre qu'elle était virtuellement acceptée. Aussi , après de vifs débats , nous étions-nous ralliés à cette rédaction , qui semblait tout concilier : « Vu la vacance. . . » C'était l'expression la plus atténuée de l'idée qu'il était indispensable d'émettre. Le projet se couvrait de signatures, nous' entrions en séance, où probablement nous aurions été unanimes, lorsque plusieurs des membres de la majorité , revenant sur leur consentement, ramenèrent leurs collègues dans le salon de U Paix , où l'accord était fait. Ils parvinrent à substituer aux mots « Vu la vacance... » ceux-ci: « Vu les circonstances... » , qui n'avaient aucune signification. Nous ne pouvions les admettre; il fut convenu que chacun reprendrait son projet, et M. le président Schneider, monta au fauteuil. Il était une heure un quart.

Après un incident sbulevé par M. de Këratry , deman- <lant que l'Assemblée n'eût autour d'elle que la garde nationale, M. le ministre de la guerre s'exprima en ces termes :

a Je viens , au milieu des circonstances douloureuses » dont je vpus ai rendu compte hier, circonstances que » l'avenir peut encore aggraver, bien que nous espérions » le contraire , vous dire que le gouvernement a cru de- » voir apporter certaines modifications aux conditions » actuelles du gouvernement, et qu'il m'a chargé de V vous soumettre un projet de loi ainsi conçu :

» Article I*'. — Un conseil de gouvernement et de » défense nationale est institué. Ce conseil est composé » de cinq membres. Chaque membre de ce conseil est 9 nommé à la majorité absolue par le Corps législatif.

n Article II. — Les ministres sont nommés sous le » contre-seing des membres de ce conseil.

» M. Jules Favre : Par qui nommés?

» M. LE MINISTRE DE LA GUERRE: Par Ics» membres du » conseil.

» Article III. — - Le général comte de Palikao est » nommé lieutenant général de ce conseil.

» Fait au palais des Tuileries.... »

Le Journal officiel n'en dit pas davantage, et n'indique pas la signature mise au bas de ce projet de loi, pour lequel l'urgence est demandée.

Je la réclamai pour la proposition de la gauche, qui^ suivant moi, devait avoir la priorité, comme ayant été présentée la première et comme étant plus large que celle du gouvernement. Cette motion ne rencontra au- "^ cune opposition; M. Thiers la soutint en ces termes :

a Je demande, Messieurs, que la proposition que je

' vais avoir Thonneur de vous lire soit traitée comme le . seront celle de M. Jules Favre et celle du gouvernement.'

» Mes préférences personnelles étaient pour le projet ^ présenté par mes honorables collègues de la gauche ^ » parce qu'à mon avis il posait nettement la question , » dans un moment où le pays a besoin d'une très-grande 3» clarté dans la situation.

» Mais comme je mets au-dessus de mes opinions yi personnelles le grand intérêt de l'union qui , au mi- • lieu des graves périls où nous sommes placés, peut » seule améliorer notre situation, peut seule nous donner » devant l'ennçmi qui s'approche l'attitude qu'il con- » vient qiie nous ayons, j'ai fait abstraction de mes » préférences , et quoiqu'il ne me soit jamais arrivé de » faire des propositions, j'en ai aujourd'hui formulé une » dont j'ai soumis la rédaction à plusieurs membres » pris dans toutes les nuances de cette Chambre. La » lecture des noms vous le prouvera. La rédaction que » j'ai préparée, et qui est appuyée, autant que j'en » puis juger au premier coup d'œil , par quarante-six ou » quarante-sept députés de toutes les parties de la » Chambre, cette rédaction la voici:

« Vu les circonstances , la Chambre nomme un^ com- » mission de gouvernement et de défense nationale.

» Une Constituante sera convoquée dès que les cir- « constances le permettront.

» Signé: Thiers, de Guiraud, Lefèvre-Pontalis , mar-

» quis d'Andelarre, Gévelot, Millet, Josseau, baron de

1» Benoist, Martel, Mangini, Boumat, Baboin, duc de

» Marmier, Johnston, Lejoindre, Monier de la Size-

n ranne, Chadenet, Gœerg, Quesné, Houssart, comte

» de Durfort de Civrac , de la Monneraye , Matl^ieu

V (Gorrèze), Ghagot, baron Alquier; baron d'Yvoire,

V Terme, Boduin, Dessaig^nes, Paulmier, baron Lespé- » rut, Carré de Kérizouët, Montjarret de Kerjégu,

V Bolle, Roy de Loulay, Vieillard-Migeon, Germain , » Leclerc d'Osmonville, Pinart (Pas-de-Galais) , Perrier, I) Guillaumin, Galmète, Planât, Buisson, baron Eschas- » sériaux , Durand , baron de Barante , Descours. »

» M. LE MINISTRE DE LA GUERRE: Je n'ai qu'un mot à » dire, c'est que le g[Ouvernement admet parfaitement n que le pays sera consulté lorsque nous serons sortis des » embarras pour lesquels nous devons réunir tous nos » efforts. »

Je m'arrête un instant ici, et je pose à tout lecteur impartial cette simple question :

En face des documents qui sont l'histoire d'hier et que la passion d'aujourd'hui s'obstine à défigurer avec tant de hardiesse, quel est le juge de bonne foi qui osera accuser ceux qu'on appelle les hommes du 4 septembre d'avoir renversé l'Empire, dissous le Gorps législatif et retardé la convocation d'une Constituante? Si ce sont là les crimes politiques qui caractérisent les hommes du 4 septembre et les signalent aux colères de la nation , ces crimes sont le fait des quarante-sept signataires de la proposition de M. Thiers; que dis-je? des membres du cabinet eux-mêmes ; cartons ont reconnu et proclamé qu'il n'y avait plus d'Empire, plus de Gorps législatif, et qu'il fallait repousser l'ennemi avant de réunir les électeurs.

Ils ont reconnu qu'il n'y avait plus d'Empire , puisque les uns et les autres ont proposé de constituer un gouvernement nommé par la Ghambre, choisissant ses ministres et dirigeant la défense.

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Ils ont reconnu qu'il n'y avait plus de Corps législatif» puisqu'ils ont proclame la nécessité de convoquer une Constituante y c'est-à-dire qu'ils dut décrété la fin des pouvoirs de l'Assemblée que cette Constituante était appelée à remplacer.

Ils ont reconnu que. cette Constituante ne pouvait être nommée et réunie de suite. Les quarante-sept ont dit : « dés que les circonstances le permettront. » Et M. le ministre de la guerre : « lorsque nous serons sortis des em- » barras pour lesquels nous devons, réunir tous nos » efforts. »

Ainsi éclate avec une évidence .que l'esprit de parti essayera vainement d'obscurcir, cette triple vérité, qu'aucun des assistants de cette mémorable séance n'avait alors l'envie de contester.

L'Empire avait cessé de vivre: il tombait sous les coups de défaites sans exemple, que sa criminelle incapa* cité seule avait rendues possibles. Il tombait sous la réprobation de l'opinion publique soulevée, et nul parmi ses adulateurs les plus dévoués ne songeait à provoquer sa résurrection.

Avec lui tombait aussi le Corps législatif, son image , son œuvre, l'auxiliaire de sa politique, le complice de la guerre fatale qu'il avait votée , sans vouloir rien entendre ni rien examiner. Admettre qu'il pût résister à la chute du pouvoir qu'il avait lui-même entraîné par sa docilité) était une chimère à laquelle ne pouvait s'arrêter aucun esprit sérieux. Aussi tous la repoussaient, même le gouvernement, qui abdiquait entre les mains d'une commission de défense.

Tous invoquaient un pouvoir nouveau, librement

nommé par le pays, et devant édifier une constitution sur les ruines de celle qui venait de s'écrouler.

Mais tous reconnaissaient également que , malgré leur grandeur, ces devoirs, ces principes devaient céder le pas à des devoirs , à des principes supérieurs : combattre l'étranger qui foulait notre sol , et nous dévouer tous, jusqu'à la dernière extrémité , à la défense de notre indépendance si cruellement menacée.

C'est le jugement solennel, indestructible, que prononçait la Chambre en se levant tout entière pour voter l'urgence sur les trois propositions, et les renvoyer toutes trois collectivement dans les bureaux, pour être soumises à une seule commission chargée de les résumer dans une résolution unique.

Dans le neuvième bureau , dont je faisais partie , le débat s'établit de suite entre la proposition de M. Thiers et celle de la gauche. Personne ne soutint celle du gouvernement. La défaveur marquée avec laquelle avait été en séance publique accueillie la disposition relative à la lieutenance générale de M. de PaUkao, avait paru une muette mais suffisante condamnation. Ceux de mes honorables collègues qui combattirent la déchéance renou-» vêlèrent l'expression dès sentiments respectables dont j'ai parlé plus haut, et qui me semblaient de leur part une appréciation erronée de leurs devoirs. J'essayai de le démontrer, et la discussion, quoique vive, se poursuivait avec ordre , lorsqu'un grand bruit se fit entendre dans la cour sur laquelle s'éclairait la pièce où nous délibérions. Mon ami M. Pelletan , qui sortit un instant

pour en connaître la .cause, revint fort ag;ité, reprochant aux chefs de corps d'avoir donné Tordre d'apprêter les armes et d'engager le feu contre la foule qui s'amassait autour du palais. Bientôt nous vîmes les soldats placés sous nos croisées se former en bataille et couvrir les avenues. Des clameurs éloignées parvenaient jusqu'à nous. Un député entra brusquement et nous annonça que la Chambre était envahi^.

Je refusai tout d'abord de le croire, aucun indice n'ayant pu me faire prévoir un si brusque dénoùment. Nous quittâmes tous précipitamment le bureau. Les couloirs étaient déjà remplis d'hommes du peuple qui paraissaient plus embarrassés qu'animas; quelques-uns cependant m'interpellaient pour me demander de faire prononcer la déchéance. « Nous y travaillons, leur ré- » pondis-je, mais ce n'est pas en interrompant violem- » ment nos délibérations que vous nous aiderez. » Je les priai avec instance de s'éloigner , de nous laisser voter librement. Je leur promis que tout irait au gré de leurs désirs. Il était difficile d'achever une conversation au milieu du tumulte:

Je courus à la séance.

Le Journal officiel constate qu'à deux heures et demie la salle est envahie par la foule qui stationnait sur la place de la Concorde et devant la façade du palais Bourbon; que, pénétrant par les couloirs et les escaliers ^ cette foule se précipita dans les tribunes publiques en poussant le cri : « La déchéance ! » mêlé aux cris de : « Vive la France ! vive la république ! » .

Ici il faut transcrire le compte rendu :

«Douze ou quinze députés seulement sont dans la salle.

» M. le comte de Palikao , ministre de la guerre , est 9 au banc du gouvernement. I

» M. le président Schneider monte au fauteuil et s*y tient longtemps debout, en attendant que le calme et le silence s'établissent dans les tribunes.

» M. Grémieux s'adressant au public des tribunes :

n Mes chers et bons amis, j'espère que tous me connaissez tous, ou qu'au moins il y en a parmi vous qm* peuvent dire aux autres que c'est le citoyen Grémieux qui est devant vous.

» Eh bien ! nous , nous sommes les députés de la gauche ; nous, nous sommes les membres de la gauche, et moi, engagé vis-à-vis de la majorité...

» M. LE MARQUIS DE Graumont : La majorité, elle est aveugle !

« M. Grémieux : ... Vis-à-vis de la Ghambre à faire respecter la liberté de ses délibérations... (Interruptions et cris indistincts.)

» Voix dans les tribunes : Vive la république !

» M. Gambetta se présente à la tribune à côté de M. Grémieux, dont la voix ne parvient pas à dominer le bruit qui se fait dans les galeries.

» M. Gambetta : Gitoyens! (Silence! silence!) dans le cours de l'allocution que je vous ai adressée tout à l'heure durant la suspension de la séance, nous sommes tombés d'accord qu'une des conditions premières de l'émancipation d'un peuple, c'est l'ordre et la régularité. Voulez- vous tenir ce contrat? (Oui! oui !) Voulez-vous que nous fassions des choses régu- » lières? (Oui ! oui!)

» Puisque ce sont là les choses que vous voulez , n puisque ce sont là les choses qu'il faut que la France

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» veuille avec nous (Oui! oui!), il y a un engagement ^ » solennel qu'il vous faut prendre avec nous , et avec la » résolution de ne pas le violer à l'instant même , c'est » de laisser la délibération qui va avoir lieu se poursuivre » en pleine liberté.

» Dans les tribunes : Oui ! oui !

» De nouveaux groupes pénètrent dans les tribunes » du premier rang, et notamment dans celle des Sénateurs.

» Un drapeau tricolore portant l'inscription o 73* ba- » taillon, 6* compagnie, douzième arrondissement » , est » arboré et agité par un des nouveaux venus.

« M. Gambetta : Citoyens, un peu de cabne dans les » circonstances actuelles...

» Quelques voix : La république! la république!

» M« Gambetta : Dans les circonstances actuelles, il » fout que ce soit chacun de vous qui fosse l'ordre ; il fout » que dans chaque tribune chaque citoyen surveille son » voisin «

» Vous pouvez donner un grand spectacle et une » grande leçon. Le voulez-vous? Voulez-vous qu'on » puisse attester que vous êtes à la fois le peuple le plus » pénétrant et le plus libre? (Oui ! oui ! — Vive la répui> blique!) \

« Eh bien ! si vous le voulez, je vous adjure d'accueil- » lir ma recommandation : Que dans chaque tribune il » y ait un groupe qui assure l'ordre pendant nos délibé- 9 rations. (Bravos et applaudissements dans presque » toutes les tribunes.)

» Le travail de la commission chargée de l'examen' de » la proposition de déchéance et de constitution provi- » soire du gouvernement s'apprête, et la Chambre va » en déhbérer dans quelques instants.

9 Un citoyen dans une des tribunes : Le président » est à son poste, il est étrange que les députés ne soient M pas au leur. (Écoutons ! écoutons !)

» M. LE PRÉsmENT ScHNEiDER : Messieurs 9 M. Gamf» betta, qui ne peut être suspect à aucun de vous, et que 9 je tiens , quant à moi , pour un des hommes les plus » patriotes de notre temps , vient de vous adresser des » exhortations au nom des intérêts sacrés de la patrie ; 9 permettez-moi de vous faire en termes moins éloquents » les mêmes adjurations.

» Croyez-moi y en ce moment la Chambre est appelée • à délibérer sur la question la plus grave; elle ne peut » le faire que dans un esprit conforme aux nécessités de y la situation. S'il en était autrement, M. Gambetta ne » serait pas venu vous demander de lui prêter l'appui de 9 votre attitude.

» M. Gambetta : Et j'y compte, citoyens.

» M. LE PRÉsmENT SCHNEIDER : Si je n'ai pa^ quanta » moi , la même notoriété de libéralisme que M. Gam- » betta , je crois cependant pouvoir dire que j'ai donné » à la liberté assez de gages pour qu'il me soit permis » de vous adresser du haut de c^ fauteuil les mêmes re- 9 commandations que M. Gambetta...

» J'accomplis un devoir de citoyen en vous conjurant 9 de respecter l'ordre dans l'intérêt même de la liberté 9 qui doit présider à nos discussions. »

La voix du président comme celle de M. Gambetta fut étouffée par le tumulte. Mais, en lisant ce récit, n'est-on pas forcé de reconnaître que le député parlant au nom de l'opposition a tenu à la foule un langage identique à celui du chef légal de la Chambre; que l'un et l'autre, mus par un même sentiment, le désir sincère

d'arnver à une solution parlementaire , se sont épuisés ea vains efforts pour obtenir Féyacuation de la salle et la liberté de la délibération?

Un autre député de la gauche, M. Giraidt, est venu à leur aide, et ses paroles expriment les mêmes pensées. Les voici :

« Vous ne me reconnaissez pas? je m'appelle Girault,^ » du Cher : personne n'a le droit de me tenir en suspi- 9 cion. Je demande qu'il n'y ait aucune tyrannie. Le » pays a sa volonté ; il l'a manifestée. Ses représentants 9 viennent de s'entendre ; ils sont d'accord avec lui. » Laissez-lés délibérer, vous verrez que le pays sera » content.

» Ce sera la nation tout entière se donnant la main. » Le voulez-vous? Je vais aller les chercher; ils vont » venir, et le pays tout entier ne fera qu'un.

» Il ne faut plus de partis politiques devant l'ennemi ; » il faut qu'il n'y ait aujourd'hui qu'une politique, » qu'une France qui repousse l'invasion et garde sa * » souveraineté. »

La tribune reste quelques instants vide, M. Gambetta y reparait.

« Citoyens, dit-il, il est nécessaire que tous les dé- » pûtes présents dans les couloirs et sortant de leurs bu- « reaux où ils ont délibéré sur la mesure de la déchéance « soient à leur poste poiu* la prononcer.

a 11 faut aussi que vous, citoyens, vous attendiez dans » la modération et dans la dignité du calme la venue de » vos représentants à leur place. On est allé les chercher; » je vous prie de garder un silence solennel jusqu'à ce » qu'ils rentrent : ce ne sera pas long. ;• • ;$ S •

« Il va sans dire que nous ne sortirons pas d'ici sans é avoir obtenu un résultat affirmatif. »

Les applaudissements qui éclatent à cette allocution sont bientôt suivis d'un bruit terrible. Les portes de la salle des séances cèdent sous la pression de la foule qui pénètre tumultueusement dans l'enceinte. M. de Pire veut monter à la tribune ; plusieurs de ses collègues essayent de le retenir. Il se laisse entraîner , mais s'écrie : tt J'avais un devoir à remplir, je voulais protester contre » tout ce- qui se passe. »

A ce moment, le ministre de la guerre, qui plusieurs fois était sorti et rentré, quitte définitivement la salle.

Le compte rendu décrit dans les termes suivants la fin de la séance :

a M. LE PRÉsmENT ScHNEmEB : Toute délibération dans » ces conditions étant impossible, je déclare la séance » levée.

» (Un grand nombre de gardes nationaux en uniforme » ou sans uniforme entrent l'arme au bras dans la salie » par les couloirs de droite et de gauche , et par les portes » du pourtour de l'amphithéâtre. Une foule bruyante et » agitée s'y précipite en même temps, occupe tous les » bancs , remplit tous les couloirs de travée et descend »» dans l'hémicycle , entourant la table des secrétairesw rédacteurs ainsi que les pupitres des sténographes, en » criant : La déchéance ! la déchéance ! Vive la répu- » blique ! )

» M. le président Schneider quitte le fauteuil, descend » lentement l'escalier de gauche du bureau, et sort de » la salle.

» ( Il est trois heures et quelques minutes. ) »

Je n'avais point assisté aux scènes que je viens de ra-

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conter. Quelques instants après, j'entrai dans la salle et je m'élançai à la tribiuie pour exhorter la foule à se retirer. Le tumulte était à son comble , et j'étais impuissant à le dominer, quand, me retournant du côté du fauteuil, d'où je ne savais pas M. Schneider descendu, je vis les têtes échevelées de 4eux honmies arrivés au dernier degré de l'exaltation. L'un d'eux agitait la sonnette avec fracas , et s'apprêtait à proposer des décrets. Le souvenir du 1 5 mai se dressa devant moi. Je me rappelai Barbes faisant voter à la foule des mesures insensées. Je n'hésitai pas, et, sans me dissimuler la gravité de la résolution que j'allais prendre , je parvins à jeter au milieu de cette tempête quelques mots qui furent entendus. Comme de toutes parts on me demandait de proclamer la république : « Ce n'est point ici , » m'écriai-je, que cet acte peut être accompli, c'est à » l'hôtel de ville : suivez-moi , j'y marche à votre tête. » Ce parti, qui se présenta soudain. à mon esprit, avait l'avantage de dégager la Chambre, d'empêcher qu'un conflit sanglant n'éclatât dans son enceinte, de prévenir un coup de main qui aurait pu rendre une faction violente maltresse du mouvement. Il est vrai qu'il nous exposait au péril d'un trajet dont les chances étaient fort incertaines. J'ignorais absolument les dispositions du dehors ; mais il n'y avait pas à déUbérer longtemps. Ma proposition fîit accueillie avec acclamation , et ce fut aux cris de : « A l'hôtel de ville ! » que je quittai la tribune et la salle. A la porte qui donne dans la galerie des Pasperdus, je fus entouré par un grand nombre de mes collègues , parmi lesquels MM. Emile de Kératry et Jules Ferry. Ils se placèrent à côté de moi , et nous nous mimes en marche.

Dès que nous fûmes sur le quai , je devinai sans peine que la colonne confuse qui marchait avec moi n'avait rien àcraindre. Les degrés qui formentlafaçadedu Palais- Bourbon étaient couverts de citoyens et de gardes nationaux nous saluant avec enthousiasme. Un spectacle pareil s'apercevait dans le lointain sur les escaliers de FëgUse de la Madeleine. Le pont de la Concorde et la place retentissaient de clameurssympathiques. Nous nous avançâmes lentement, échangeant des témoignages de sympathie avec les personnes de tout âge et de tout sexe qui se «pressaient sur notre passage. C'est à peine si le groupe de gardes nationaux qui nous entouraient parvenait à nous frayer la voie. Au tournant du pont, un cri formidable s'éleva : o Aux Tuileries ! » Nous fîmes énergiquement signe de suivre les quais, et la foule nous obéit.

Nous venions de dépasser la grille Solferino , lorsqu'au milieu d'une masse de peuple je vis le général Trochu suivi de son état-major, et venant à nous au petit pas. Notre colonne fit halte un instant. Je fendis la presse , et tendant la main au géuiéral , je lui fis connaître en quelques mots l'événement de la journée. « 11 n'y a «plus de gouvernement, ajoutai-je, mes amis et moi » nous allons en constituer un à l'hôtel de viUe ; nous » vous prions de rentrer à votre quartier, et d'y attendre » nos communications. » Le général ne fit aucune objec-, tion , et s'éloigna au trot du côté du Louvre.

L'horloge marquait quatre heures moins cinq minutes lorsque nous débouchâmes sur la place de Grève. La

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foule y était immense. Une longue colonne qui avait suivi la rive gauche se disposait à franchir le pont d'Arcole pour se joindre à nous. Nous fûmes portés plutôt que nous ne montâmes dans la grande salle de Thùtel de ville. Elle regorgeait; cependant on nous ouvrit passage jusqu'à des banquettes placées dans le fond. Je prononçai quelques paroles qu'accueillit le cri de : « Vive la république ! » C'était en effet le symbole qui dans la pensée de cette population frémissante résumait la fin de l'Empire et la résistance contre l'étranger. Sur ces deux points 9 un même sentiment remplissait toutes les âmes : la république en était la formule ; elle représentait la patrie et la liberté ; elle s'imposait par une force irrésistible à toutes les délibérations.

Pendant que je parlais , mes collègues Picard , Gambetta y Jules Simon , Pelletan , Emmanuel Arago , étaient successivement arrivés; M. G rémieux ne tarda point à les suivre ; un grand nombre de députés les accompagnaient. Il était urgent de délibérer, etpour cela d'échapper à l'effroyable tumulte de la grande salle. On nous ménagea l'entrée d'un cabinet de travail assez petit , éclairé sur la place par une large croisée ; il fut bientôt envahi, mais nous pûmes trouver une table et des chaises. Nous tombâmes de suite d'accord pour composer le gouvernement des députés de Paris et de ceux qui y avaient été élus : c'était un moyen de couper court aux compétitions qui allaient s'établir entre les différents chefs de parti. Des interpellations violentes furent adressées à M. Gambetta, qui repoussait énergiquement le nom de M. Félix Pyat; mais, par la même raison, il nous était impossible de ne pas admettre celui de M. de Rochefort.

Nous venions de nous installer. On exprès avait été envoyé au général Trochu , qui pénétra non sans peine jusqu'à nous. Il n'avait plus son uniforme, et néanmoins il venait se mettre à notre disposition. Son langage fut net et feiîne. « Je vous demande, nous dit-il, » la permission de vous poser une question préalable : » Voulez-vous sauvegarder les trois principes , Dieu , la 9 famille , la propriété , en me promettant qu'il ne sera » rien fait contre eux? n Nous lui en donnâmes l'assurance. « A cette condition, reprit-il, je suis avec vous, » pourvu toutefois que vous fassiez de moi le président » du gouvernement. Il est indispensable que j'occupe ce » poste; ministre de la guerre ou gouverneur de Paris, » je ne vous amènerai pas l'armée ; et si nous voulons » défendre Paris, l'armée doit être dans notre main. Je » ne suis pas un homme politique, je suis un soldat; je » connais les sentiments dé mes camarades : s'ils ne me » voient pas à votre tète, ils s'éloigneront, et votre tâche

V sera impossible. Ce n'est pas l'ambition qui me dicte n cette résolution , c'est la conviction que sans elle il n'y » a rien à tenter. D'ailleurs, si nous avons quelque chance

V de succès, ce ne peut être que par la concentration » des pouvoirs dans une seule main. Gomme chef mili- » taire, mon autorité doit être sans limite. Je ne vous » gênerai en rien dans l'exercice du pouvoir civil ; mais » il faut en coordonner l'action avec celle de la défense, » qui est notre devoir suprême. Rien de ce qui forme ce 9 double mouvement ne peut m'être étranger : c'est une » question de responsabilité et de salut. *

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La franchise de cette déclaration inattendue ne déplut à aucun de nous. Nous ne nous faisions nulle illusion sur l'énormité du périlleux fardeau i^ue les désastres du pays nous imposaient; il ne pouvait nous être pénible de le partager, même en lui laissant la plus forte part, avec un général illustre, coiurageux, populaire, et qui dans la terrible partie que nous engagions, avait évidemment le plus redoutable enjeu. Nous acceptâmes ses conditions, et il partit, une badine à la main, pour aller prendre possession du ministère de la guerre.

Peu de temps après, on nous annonça une députation du Corps législatif. M. Grévy portait la parole en son nom. Il nous fit connaître que, dégagée par la retraite des envahisseurs, l'Assemblée avait adopté la proposition qui le matin avait été renvoyée aux bureaux. Une commission de gouvernement avait été nommée , sans détermination du nombre de ses membres, a Le Corps » législatif, nous dit-il, tient compte des faits qui » viennent de s'accomplir, et son désir serait de les con- » cilier avec sa propre action. Je suis l'interprète de sa » pensée en vous demandant de correspondre à ce vœu , » et de lui faire savoir ce que vous croyez possible » dans cet ordre d'idées. »

Je répondis à notre honorable collègue que, « profon- » dément touché de sa démarche, je ne pouvais lui y laisser ignorer que , dans ma pensée , elle ne pouvait » aboutir à aucun résultat. Elle ressemblait à toutes les » mesures qu'on prend lorsqu'on a manqué l'occasion » et qu'on est éclairé par un événement qu'on s'est long- » temps obstiné à nier. Je lui rappelai avec quelle infà- » tigable abnégation nous avions pendant un mois sup- » plié la Chambre de prendre le pouvoir pour éviter une

V révolution. Elle s'en avisait quand la révolution était » faite y et faite contre elle aussi bien que contre l'Em- » pire; je craignais qu'il ne fût trop tard. Au surplus, n plusieurs de mes collègues étaient absents, je ne pou-

V vais rien faire sans eux. » Il fut convenu que nous rendrions une réponse avant la réunion du Corps législatif, qui devait avoir lieu à huit heures.

Bientôt, MM. Gamier-Pagès et Glais-Bizoin vinrent nous donner sur cet incident les informations nécessaires à sa complète appréciation. M. Glais-Bizoin nous • raconta qu'il avait fermé les portes de la salle des séances en y apposant les scellés; et comme un hono* rable député le raillait siu* la fragilité d'une pareille précaution , il aurait appelé deux gardes nationaux en leur disant: « Je confie ces petites bandes de papier à « votre garde. Si M. le comte que voici voulait les arra-

V cher , vous avez les moyens de le garantir contre les » inconvénients qu'il pourrait y rencontrer. » Quant à l'ouverture dont M. Grévy nous avait donné connais* sance, les membres du nouveau gouvernement furent unanimement d'avis qu'il était impossible de l'accueillir. M. Jules Simon et moi'fûmes délégués pour en instruire la réunion , qui devait se tenir à huit heures dans la salle à manger de la présidence.

Et comment, en effet, pouvait-il en être autrement? Si quelque chose m'étonne , c'est qu'une telle combinaison ait semblé réalisable. Le Corps législatif avait été mis en demeure d'agir quand il était encore investi de la force : il s'y était re&sé, se retranchant derrière le serment prêté par lui à la Constitution. Le matin même, bien qu'à demi vaincu par la leçon terrible du malheur, il repoussait la formule qui impUquait la vacance du

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pouvoir; comment, quelques heures après, abandonnait-il ce scrupule ? Que s*était-il passe ? Un acte violent qui, loin de l'ébranler, devait le fortifier dans ses résolutions. De deux choses Tune , en effet : cet acte était criminel ou légitime. Criminel, il était interdit de s'y associer ; légitime, il Esdlait l'accepter. T participer après coup, au risqtfe de ranimer lea passions qu'il avait apaisées, c'était une imprudence inexcusable; nous nous serions tenus pour coupables de l'essayer; nous aurions à l'jnstant soulevé contre nous tous ceux que Timpopularité du Corps législatif révoltait. Si nous n'avions calculé que notre intérêt personnel, nous aurions remis avec joie à d'autres mains que les nôtres le pouvoir que nous n'avions pas cherché et que nous avions offert chaque jour à ceux qui l'avaient laissé choir. Forcés de le saisir dans la tourmente, nous ne pouvions sans folie l'exposer aux attaques certaines qu'auraient provoquées l'adjonction de nos collègues et le maintien du Coq>s législatif. L'ennemi était à nos portes : nous n'avions pas le loisir de risquer une sédition ; il fiedlait, sans perdre une minute, se consacrer à la défense de Paris.

Telles furent les raisons que j'exposai brièvement à la réunion des députés, où nous nous rendîmes M. Jules Simon et moi. U était huit heures et demie : je n'avais rien pris depuis le matin, la dialeur était accablante et j'étais épuisé de Beitigue ; je n'en fus pas moins fortement impressionné par la scène étrange dont nous fûmes les témoins. Quelle situation singulière en effet, et, je le crois, sans précédent! Une assemblée qui élevait encore la prétention de représenter seule le pays et de protéger sa constitution et son souverain, appelait auprès d'elle ceux de ses membres qhi s'en étaient séparés au sein d'un orage popu-

laire ; elle leur demandait de l'admettre pour sa part dans le gouvernement insurrectionnel qu'ils venaient de fonder, croyant ainsi nécessaire de concilier le respect et l'abandon de son serment, puisqu'en l'invoquant pour demeurer un corps politique , elle l'ëcartait pour pactiser avec la destruction officielle de la Constitution et de l'Empire. Le përil public seul peut expliquer dé telles anomalies; le sentiment en était si vif chez tous qu'il effaçait les divisions politiques. En s'offrant à nous, nos honorables collègues n'obéissaient, j'en suis sûr, qu'à une pensée patriotique ; seulement ils jugeaient mal la profondeur de l'abime que quelques heures avaient creusé entre nous. De notre côté, nous eussions été heureux d'accueillir leur concours ; mais , le sentant mortel à la défense, nous devions le refuser. Aucun des assistants ne s'y trompait, et cette dernière épreuve était de la part de la réunion beaucoup plus un acquit de conscience qu'une tentative sérieuse; c'est ce que nous pûmes lire sur tous les visages en arrivant presque les premiers au rendez-vous. Paris, que nous traversâmes, était calme et joyeux. Un de ses habitants qui aurait quitté son logis pendant cette soirée sans avoir été instruit des événements de la journée , n'aurait certes pu les deviner en se promenant le long des quais inondés par la douce lumière de la lune , à la clarté de laquelle . les promeneurs circulaient sans émotion apparente. Les ministères n'avaient point été enlevés, ils s'étaient donnés. Partout on allait au-devant dli gouvernement nouveau, qui n'avait pas même eu l'occasion d'une inquiétude, encore moins d'une rigueuri M. de Palikao et M. Duvernois auraient pu se désennuyer sur les boulevards, comme des militaires heureux d'être relevés de

leur faction. La révolution était si bien dans toutes les âmes, qu'elle ne songeait même pas qu'elle pût avoir un adversaire ; et de fait elle n'en avait pas, car s'ils eussent existé, où les trouver plus courroucés que parmi les membres du Corps législatif? Eh bien , ils ne l'étaient point. En les voyant arriver successivement dans les vestibules de la présidence, nous échangions avec eux des témoignages de courtoisie comme si rien d'extraordinaire ne fut survenu. En l'absence de M. Schneider, retenu par une indisposition, il fallait recourir à l'un des vice-présidents. Ils déclinèrent cet honneur; et, par une sorte de divination du sort, ce fut M. Thiers que la réunion désigna pour diriger sa délibération '.

Je le verrai toujours dans cette grande et belle salle à manger , éclairée avec un grand luxe et semblant prêter son caractère à la fois somptueux, intime et triste, à cette consultation funèbre marquant la dernière heure d'une Assemblée qui ne pouvait survivre à l'Empire. Nos honorables collègues étaient assis autour d'une longue table. M. Thiers, debout, grave, réservé, nous reçut avec bienveillance et nous fit part des résolutions qu'il était chargé de nous communiquer. Je répondis avec une. entière franchise, exprimant combien j'étais touché des sentiments qui nous valaient cette entrevue; à quel point j'aurais désiré une conciUation; mais par quelles raisons décisives elle me paraissait tout à fait impossible.

En reprenant la parole, M. Thiers, avec son exquise finesse , voulut bien m'appeler son cher ancien collègue. Il dit qu'il ne pouvait approuver ce qui se passait ; qu'il

^ Voir aux Pièces justificatives le compte rendu officiel de cette séance.

n'en faisait pas moins des vœux sincères pour que le •courage de ceux de ses collègues qui' n'avaient pas reculé devant une tâche redoutable pût profiter à la patrie et lui procurer le succès qui était le plus ardent désir de tous les bons citoyens.

Un honorable député avait essayé de faire entendre un langage violent.

M. Thiers l'avait arrêté, avec l'assentiment visible de la réunion.

Un autre m'interpella pour me demander ce que nous faisions du Corps législatif?

J'aurais mieux aimé n'avoir pas à répondre. Je me bornai à dire :. « Le gouvernement en délibère, »

Nous nous retirions , lorsqu'un de mes collègues me retint, et, me ramenant vers la table , me demanda de dire quelque chose pour les départements. J'essayai de le faire , en témoignant le vœu bien naturel de les trouver unis dans un commun sentiment de défense. Je promis au nom du gouvernement de tout faire pour le fortifier : n'était-ce pas à la fois notre intérêt et notre devoir?

Nous nous séparâmes en recevant de plusieurs de nos collègues les encouragements les plus sympathiques.

Je le demandé encore : est-ce une scène de sédition que je viens d'écrire? Etaient-ce des factieux qui, bravant la majesté des lois , rencontraient près des dépositaires de l'autorité légitime ces égards bienveillants qui eussent été de la part de ces derniers une insigne lâcheté? Y avait-il de la part de ceux qui souffraient leur présence, oubli de leur propre dignité , abaissement de caractère ?

Que la conscience publique prononce; je ne suis pas téméraire en interprétant sa sentence : elle dira que tous ont cru faire leur devoir , et qu'au moment où ces

faits s'accomplissaient , il ne serait venu à la pen3ée de qui que ce soit de chercher ailleurs que dans l'amour ardent de la patrie l'inspiration qui feisait agir chacun des acteurs de ce drame solennel.

Pendant ce temps, que devenait le Sénat? On l'avait oublié , et je soupçonne que le lecteur y songerait fort peu , si la vérité historique ne me forçait à en dire un mot. C'est que malgré son rang officiel dans l'État, malgré l'illustration réelle de plusieurs de ses membresi, ,ce corps politique ne pouvait être d'aucun secours pour le pouvoir auquel il n'avait jamais su résister. Privé de toute autorité morale, il avait la conscience de l'inutilité d'un efibrt. Le courage n'est rien quand on ne trouve pas à l'apphquer. Celui que les sénateurs auraient pu déployer individue^ement, était à l'avance annihilé par le discrédit qui frappait le corps tout entier. Aussi n*eurent-ils pas la pensée de prendre un parti quelconque, et se bornèrent-ils à protester contre la violence subie par le Corps législatif. Il faut même remarquer que le premier orateur entendu, le vénérable M. de Chabrier, en s'indignant contre la proposition de déchéance et de création d'un nouveau gouvernement, ne craignit pas d'ajouter : « Je ne veux pas dans le passé 9 chercher où sont les torts, où ils ne sont pas. Quand les » Pmssiensserontchassés, nous réglerons nos comptes. Ce a sera à la nation réunie dans ses comices de prononcer, . . ».

Ainsi, pour lui, la déchéance n'était qu'une question de date ; il la remettait après la défaite de l'ennemi , et

nous eussions été tous d'accord de commencer par là si la chose eût été possible. Le président ne releva point cette opinion : il se contenta de demander à l'assemblée à quelle résolution elle voulait s'arrêter dans d'aussi graves conjonctures; et l'assemblée, aussi embarrassée que lui , ne savait que décider. Qu'importait en effet la permanen ce, si elle ne défimt aucun danger, si elle n'aboutissait à aucun lacté extérieur? Or, on reconnaissait que le Sénat était à l'abri de toute agression.

M Aucune force nç nous menace, disait le président, » et nous sommes exposés à rester ici fort longtemps » sans avoir rien à faire, n

M. Baroche n'était pas moins explicite : « Si nous » espérions que ces forces populaires, révolutionnaires, » qui ont envahi le Corps législatif, se dirigeraient sur » nous, je persisterais dans la pensée que j'ai émise, et V je désirerais que chacun de nous restât sur son fauteuil » pour attendre les envahisseurs. Mais, malheureusement » (et je dis malheureusement, car c'est ici que je voun drais mourir), nous n'avons pas cet espoir. La revoie lution éclatera dans tout Paris, elle ne viendra pas M nous chercher dans cette enceinte. »

L'honorable orateur proposait aux sénateurs de se séparer, pour se porter au secours de la Régente.

Cet avis ne fut pas goûté, pas plus que ceux qui furent émis ensuite. La permanence, la séance de nuit, la convocation à domicile , furent rejetées comme offrant des inconvénients. L'assemblée ne crut pas même devoir changer pour le lendemain son heure habituelle de réunion : midi lui parut téméraire, et la séance fut levée à trois heures et demie, sur les paroles suivantes de M. le premier vice-président Boudet:

LA JOURNÉE DU k SEPTEMBRE. 89

a Je demande au Sénat de se réunir demain à son » heure ordinaire , à deux heures, sans tenir compte des » événements extérieurs, pour recevoir, s'il y a lieu, les » communications du Corps législatif, à moins que les » circonstances n'exigent que M. le président nous con- » voque auparavant. »

Ainsi finit le Sénat, moins mal certainement que celui du premier Empire, assez néanmoins pour justifier le jugement porté sur lui par tous les esprits indépendants.

Le gouvernement constitué à l'hôtel de ville se composait des neuf députés de la Seine, de MM. Picard et Jules Simon, nommés aussi à Paris, et de M. le généra] Trochu , accepté par nous dans les termes que j'ai indiqués plus haut.

Le soir même, le gouvernement nommk son ministère, qui se trouva ainsi composé :

M. Ernest Picard, aux finances;

M. Léon Gahbetta , à l'intérieur ;

M. Grémieux , à la justice ;

M. le général Leflô, à la guerre ;

M. l'amiral Fourighon, à la marine;

M. Jules Simon, à l'instruction publique;

M. Jules Favre, aux affaires étrangères;

M. DoRiAN, aux travaux publics;

M. Magnin, à l'agriculture et au commerce.

Cinq membres du gouvernement, MM. Trochu,' Gamier-Pagès, Pelletan, Emmanuel Arago etRochefort, he reçurent aucun portefeuille.

Ces combinaisons furent adoptées sans dëbat, sauf en ce qui concerne le ministère de l'intérieur, à l'occasion duquel un vote dut intervenir; M. Gambetta l'emporta de deux voix sur M. Picard.

En même temps le gouvernement annonçait son avënement par trois courtes proclamations. La première était adressée à la nation :

« Français ,

9 Le peuple a devancé la Chambre, qui hésitait. Pour » sauver la patrie en danger, il a demandé la république.

» Il a mis ses représentants non au pouvoir, mais au » péril.

» La république a sauvé de l'invasion de 1792,1a » république est proclamée. La révolution est faite au » nom du salut public.

» Citoyens, veillez sur la cité qui vous est confiée ; 9 demain vous serez avec l'armée les vengeurs de la 9 patrie. »

Voici celle adressée à Paris :

« Citoyens de Paris,

» La république est proclamée.'

» Un gouvernement a été nommé d'acclamation.

» Il se compose des citoyens (suivent les noms des «membres du gouvernement). Le général Trochu est » chargé des pleins pouvoirs militaires pour la défense 9 nationale.

» Il est appelé à la présidence du gouvernement.

9 Le gouvernement invite les citoyens au calme. Le 9 peuple n'oubliera pas qu'il est en face de l'ennemi.

9 Le gouvernement est avant tout un gouvernement 9 de défense nationale. »

LA JOURNÉE DU k SEPTEMBRE. 01

Enfin le gouvernement disait à la garde nationale :

« Ceux auxquels votre patriotisme vient d'imposer la » mission redoutable de défendre le pays vous remer- » cient du fond du cœur de votre courageux dëvoue- » ment.

» C'est à votre résolution qu'est due la victoire civique » rendant la liberté à la France.

» Grâce à vous, cette victoire n'a pas coûté une goutte » de sang.

» Le pouvoir personnel n'est plus.

» La nation tout entière reprend ses droits et ses a armes. Elle se lève, prête à mourir pour la défense du » sol. Vous lui avez rendu son âme, que le despotisme » étouffieiit.

» Vous maintiendrez avec fermeté l'exécution des lois, » ety rivalisant avec notre noble armée, vous nous mon- » trerez ensemble le chemin de la victoire. »

M. Etienne Arago fut nommé maire de Paris.

M. Emile de Kératry préfet de police.

Après avoir arrêté ensemble les mesures qui nous semblaient nécessaires au maintien de la tranquillité publique, nous laissâmes à l'hôtel de ville M. Jules Ferry et M. Etienne Arago.

Et nous séparant vers trois heures du matin, nous rentrâmes chacun paisiblement dans nos demeures.

Paris n'avait jamais été plus joyeux et plus calme ; et bien qu'à cette heure avancée de la nuit il y eût encore beaucoup de boutiques ouvertes et de promeneurs dans

les rues, bien qu'à chaque pas on rencontrât des hommes armés, on n'entendait ni disputes ni paroles violentes. Il ne venait à la pensée de personne qu'une résistance quelconque pût être opposée au grand mouvement qui s'accomplissait. Et comment l'aurait-on soupçonné? Il nj avait eu ni conspiration ni combat. Ce n'était pas même une brusque secousse , un coup de surprise qui venait de renverser l'Empire. Sa chute n'était que le dénoùment prévu , inévitable , d'une série de fautes , équivalant à des crimes, et qui le condamnaient sans retour. Jl s'était donc abimé de lui-même, et Paris ne se serait pas levé contre lui qu'il n'en aurait pas moins disparu. Dans plusieurs villes , la république fut proclamée dès le matin du A septembre. Cette fois, la France ne subissait pas la pression de la capitale. Elle devan* çait son arrêt, et se levait avec elle, -résolue de pourvoir elle-même a son honneur et à son salut. Aussi n'y eut-il nulle part l'ombre d'un conflit. Tous ces nombreux champions de la dynastie dont on faisait tant de bruit, tous ces fonctionnaires obéissants, tous ces serviteurs depuis longtemps assouplis, s'ef&cèrent comme par enchantement, sans qu'aucun d*eux songeât à risquer un acte de fidélité et de dévouement.

Et ce ne fut pas chez eux manque de courage, encore moins défection calculée, ce fiit le sentiment instinctif d'une force supérieure à laquelle il eût été insensé de s'opposer ; cette force n'était autre que la conscience humaine , réveillée enfin par l'excès du malheur et se manifestant par l'unanime réprobation de l'homme et du système qui avaient perdu la France. C'est là ce qui explique l'inertie des membres du Corps législatif et du ministère. — Ils n'eurent pas un instant l'idée

LA JOURNEE DU k SEPTEMBRE. 93

d'essayer une mesure énergique,— tant ils étaient convaincus à l'avance qu'elle eût été à la fois impossible et inutile. Ils acceptèrent leur sort en reconnaissant, dans le secret de leurs âmes, qu'ils l'avaient mérité. Peutêtre quelques-uns d'entre eux étaient-ils irrités contre ceux de leurs collègues qui prenaient le pouvoir, aucun ne les tenait pour des usurpateurs, car tous savaient qu'ils n'avaient agi qu'à leur corps défendant , et sur le refus persévérant de la majorité de faire, quand il en était temps, un acte de vigueur.

Ainsi tombent devant le jugement des esprits sincères, comme tomberont devant l'histoire, les accusations passionnées qu'on ne cesse de diriger contre les députés qui le 4 septembre ont cru qu'il était de leur devoir de se mettre à la tète des afiBeiires publiques. Que serait-il arrivé s'ils avaient , eux aussi , courbé le front devant le flot populaire et mis leur salut personnel avant celui de la patrie? La commune de Paris se serait installée à l'hôtel de ville, et avec elle la guerre civile, la division de l'armée , la ruine de la défense , la honte de la défaite dans l'anarchie, le déshonneur en face de l'Europe. Yoilà l'avenir certain qui nous était réservé, et nul homme de bonne foi ne peut le nier. Voilà aussi ce qui justifie et ceux qui se sont emparés du gouvernement et ceux qui ne leur ont fait aucun obstacle. Si les premiers n'eussent été que des factieux cherchant dans nos revers l'occasion de satisfaire une ambition criminelle, les seconds se seraient, en ne les combattant point, rendus coupables d'une insigne lâcheté. Ni les uns ni les autres n'ont encouru ces reproches. Tous ont subi la loi de la nécessité. Mais ce serait une injustice criante d'en faire peser la responsabilité sur ceux qui , à cette heure

suprême, n'ont pas b^ité fa braver tous les périls pour

essayer de sauver leur pays.

Du reste, qu'on veuille bien se reporter par la pensée à la situation de Paris et de ta France, et l'on verra de quelles difficultés cette entreprise était environnée. Les armées que l'Empire annonçait avec ostentation devoir jeter sur l' Allemagne étaient détruites ou bloquées. Plus de cent mille de dos soldats étaient prisonniers. Les troupes ennemies marchaient sur Paris sans qu'il nous Fût possible de leur opposer un régiment. Nos fortifica tioDS n'étaient point acbevées. Le matériel et les munitions nous manquaient. Ainsi privés de toute ressource sérieuse, nous étions à la merci de notre redoutable adversaire, qui avec de l'audace pouvait nous réduire en quelques jours. Or Paris ne se faisait aucune idée de cet état presque désespéré ; les habitants des départements circonvoisins , en proie à des terreurs bien naturelles, affluaient dans son enceinte et y jetaient plus de quatre cent mille bouches. Gomment, avec une population de plus de deux millions d'àmes, oser afironter un siège? Gomment la nourrir, la discipliner, la maintenir au milieu des excitations et de l'effervescence qui devaient être la conséquence inévitable de cette épreuve à la fois si terrible et si nouvelle ? Les hommes politiques qui avaient entouré cette immense capitale de bastions et de forts n'avaient jamais songé qu'elle pût soutenir un siège en règle. Ils avaient voulu la mettre à l'abri d'un coup de main et donner aux armées de secours le temps d'entrer en Ugne. Mais ici l'armée de secours faisait absolument défaut. . On pouvait compter sur cent mille gardes mobiles qui arrivaient en grande bâte de leurs départements, mais ils n'avaient ni instruction militaire, ni

armes y ni vêtements. Us ne pouvaient donc fournir aucun concours actuel. U en était de même de la garde ' nationale de Paris, à laquelle, il est vrai, on distribuait de vieux fusils, mais qui n'était ni organisée, ni habillée, ni commande. On n'avait donc, à vrai dire, à opposera un ennemi puissant que des foules ignorantes de la guerre, et des murailles à peu près dépourvues d'artillerie. De plus , il était facile de prévoir que ces masses ardentes et confuses subiraient fatalement l'influence pernicieuse d'agitateurs qui chercheraient k les entrât* ner. U semblait donc impossible d'essayer une résistance sérieuse, et cependant ce qui était réellement impossible, c'était de ne pas la tenter. Sous les dehors d'une frivolité que jusque-là rien encore n'avait pu cor* riger, Paris cachait une invincible résolution de se défendre à outrance. Au sentiment exagéré de ses forces, il joignait l'aveuglement le plus complet sur celles de la Prusse. U regardait l'investissement hermétique conmie une chimère, l'assaut comme une occasion d'écraser l'assiégeant; d'ulleurs il comptait sur la province, et croyait que sur tous les points importants du territoire des armées étaient prêtes à entrer en campagne; Aussi était-il animé de la confiance la plus entière, et, par une naturelle réaction contre les lâchetés de l'Empire, qui venait de tomber sous le méjpris, il brûlait de se dévouer pour la patrie , et d'écraser sous ses murailles le téméraire envahisseur qui portait la désolation et la mort au cœur même de notre territoire.

Si telles étaient les dispositions de Paris , les députés investis du pouvoir par la journée du 4? septembre ne pouvaient que s'y associer. Ils le devaient à leur passé tout aussi bien qu'au sentiment de patriotisme qu'il eût

été de leur part coupable d'af&iblir. Je sais que, depuis nos désastres, il s'est rencontré des cœurs débiles qui n'ont pas craint de regretter qu'après Sedan la France ne se soit pas résignée et soumise aux conditions que lui dictait la Prusse victorieuse. Elle eût par là, il est vrai, évité de grands sacrifices : et certes , si les peuples ne se guidaient que par le calcul de leurs intérêts matériels , ces regrets seraient légitimes. Mais, grâce à Dieu, ils obéissent à de plus hautes inspirations . Pour eux , le sentiment de l'honneur n'est pas moins impérieux que celui de leur propre conservation. Il s'y lie étroitement. En le dédaignant, ils briseraient le ressort moral qui fait leur force véritable. Paris et la France tout entière avec lui le comprenaient ainsi. Beaucoup croyaient au succès, tous au devoir, et ce devoir, grand et simple à la fois, enflammait toutes les âmes ; il leur imposait la résolution de résister tant qu'il y aurait un moyen humain de le fSEÛre. Du reste, c'était là l'une des plus claires significations du mouvement du 4 septembre : chasser l'indigne qui avait attiré l'étranger sur notre sol et n'avait p^s su l'en repousser, puis ramasser, pour s'en servir jusqu'à la dernière extrémité, le tronçon de l'épée que la France avait eu la folie de lui confier ; tout mutilé qu'il était, il pouvait encore, dans la main de la République, porter à la Prusse des coups terribles. C'est là ce que les députés de l'opposition avaient demandé depuis le 8 août avec supplication. Quand, s' appuyant sur les dangers que nous faisait courir l'incapacité de l'Empereur, ils en appelaient à une commission de gouvernement prise dans le sein de la majorité, ils n'avaient en vue, et en cela ils étaient d'accord avec tous leurs collègues sans exception , qu'une défense opiniâtre , réunissant la na<-

tion entière en un faisceau se précipitant sur l'ennemi et le rejetant hors de nos frontières. Il n'y avait donc pour eux aucune hésitation possible. La continuation de la lutte était leur seul mot d'ordre , le ^eul que Paris et la nation voulussent accepter.

Mais y pour l'exécuta, le patriotisme et le courage ne suffisaient pas. Nous venions d'apprendre par une funeste expérience où conduisent les illusions, et celles quê Ton s'était si long[temps faites sur les armées allemandes n'étaient plus permises. Nombreuses, aguerries, savamment organisées, commandées par des chefs instruits, vigilants et braves , dominées par une double passion , l'amour de leur roi et la haine de la France , ces armées s'avançaient contre nous avec le ferme dessein de nous vaincre et l'avantage que donne l'enivrement de succès inespérés. Il fallait se préparer à un effort suprême. Gomme je viens de le dire, au point de vue matériel tout était à faire, et nous avion» à peine une semaine devant nous. Au point de vue moral, le désarroi n'était pas moins effrayant. Paris était prêt à tous les dévouements, mais il avait besoin de se livrer à la joie que lui causait le renversement de l'Empire. Il s'y abandonnait avec ' l'entrain de son caractère impressionnable et mobile, et paraissait se croire sauvé parce qu'il était redevenu libre. Son allégresse expansive contrastait fort avec nos préoccupations. Nous regardions du haut de l'hôtel de ville le spectacle magique qu'offrait la foule, et quelqu'un en ayant exprimé son admiration, — M. Jules Simon me dit d'un ton grave et triste : « Je ne songe qu'aux » Prussiens ; » il traduisait exactement ma pensée.

Il était difficile qu'elle ne nous absorbât pas. Et c'est parce que nous avions la conviction que nous se-

rions attaques au commencement de la semaine suivante, que nous ne pûmes , comme nous l'aurions tous souhaité, convoquer immédiatement une assemblée. Il en fut cependant question dès notre première réunion à rhôtel de ville , avant même que nous fussions constitués comme gouvernement. M. Picard avait annoncé cette convocation dans la proclamation au peuple français. La majorité crut qu'il fallait attendre quelques jours, et en effet, le 8 septembre, quatre jours après, le décret de convocation était rendu ^ Mais son exécution ne pouvait être que fort problématique, puisqu'elle était subordonnée ou à une entente avec l'ennemi , ou à une victoire qui l'aurait fait reculer. Sur ce point tout le monde était d'accord, — même le Corps législatif, même le ministère Palikao , ainsi que je l'ai feiit observer en citant les déclarations fort explicites faites dans la séance du 4 septembre. Lorsque le soir de cette journée nous cédâmes au désir de nos collègues en nous mettant en communication avec eux , aucun d'eux ne réclama la réunion d'une assemblée. Le langage si patriotique et si élevé de M. Tbiers semblait en exclure l'idée ^ : « Combattre aujourd'hui, disait-il, les hommes » de ce gouvernement serait une œuvre antipatriotiqye. » Ils doivent avoir le concours de tous les citoyens de- » vaut l'ennemi ; nous faisons des vœux pour eux , et » nous ne pouvons actuellement les entraver par une

9 lutte intestine. Dieu veille les assister! n Et plus

bas : « Nous sommes ici devant l'ennemi , et pour cela » nous faisons tous un sacrifice aux dangers que court

^ Voir aax Pièces justificatives.

^ Voir aax Pièces justificatives la séance de nuit du k septembre.

» la France; ils sont immenses. Il faut nous taire, faire » des vœux, et laisser à l'histoire le soin déjuger. » Ici encore j'en appelle au souvenir de tous les honmies de bonne foi. Nul, à Paris au moins, ne songeait aux élec- ' lions, et tous les auraient considérées comme inopportunes et impossibles. Déjà plus de vingt départements étaient envahis, un grand nombre d'autres menacés. Les citoyens devaient courir aux armes et non au scrutin. Le gouvernement que la nécessité avait fait naître sur les ruines de l'Empire avait pour mission de se consacrer exclusivement à la défense du pays, et ce n'était pas quand d'un moment à l'autre pouvaient apparaître les tètes de colonnes prussiennes, qu'il était permis d'avoir un souci autre que celui de se tenir prêts à les recevoir;

Mais au nombre de tous les problèmes redoutables que soulevait cette obligation, il fallait certainement placer en première ligne celui du régime intérieur auquel devait être soumise cette grande population condamnée à subir une épreuve pleine d'éventualités inconnues. Pouvait-elle supporter la rigueur de la loi militaire, souvent bienfaisante en de pareilles crises? n'était-il pas plus sage de la gouverner par l'application d'une entière liberté ? Je comprends qu'après nos malheurs on puisse regretter que le premier système n'ait pas prévalu. Je demeure encore convaincu qu'if était impraticable, qu'il n'aurait rien sauvé, et que peut-être il aurait aggravé les périls auxquels, pendant près de cinq mois, nous avons* été chaque jour exposés*:

La haine du despotisme, autant que la colère de nos'

défaites, avait renversé l'Empire. La république avait;

été immédiatement proclamée par un mouvement que

nulle force humaine ne pouvait empêcher. Inaugurer

son établissement par la compression absolue de la pensée, c'eût été briser dans la main de la nation le seul levier avec lequel elle pouvait encore remuer le monde. Substituer à l'enthousiasme qui transporte les âmes l'obéissance passive qui les nivelle , eût été une entreprise insensée, et le gouvernement qui l'aurait essayé n'aurait pas vécu vingt-quatre heures. Or, celui qui s'était formé à l'hôtel de ville croyait réunir en lui les éléments les plus efficaces de résistance et d'ordre. Repousser les Allemands et prévenir le$ séditions , telle a été pendant sa laborieuse existence son efFort de chaque minute. Pour accomplir ce double devoir, il a pensé que la liberté lui serait un auxiliaire plus puisant que la soumission au commandement absolu. Par là il s'est créé des embarras nombreux, mais peut-être a-t-il évité des catastrophes. Il a dans tous les cas offert au monde un spectacle sans analogue dans l'histoire, celui d'une ville assiégée renfermant dans ses murailles une multitude de près de deux millions cinq cent mille hommes, en proie aux privations les plus dures, h d'indicibles souffrances, à de fiévreuses agitations, et h laquelle cependant toute liberté de penser, d'écrire , de parler, de se réunir a été laissée. Au sein de cette multitude, quatre cent mille citoyens armés obéissant à des chefs exaltés, ne voulant connattre d'autre règle que celles qui leur convenaient', représentaient la force publique et pouvaient en quelques heures d'égarement bouleverser et livrer la cité qu'ils étaient chargés de défendre. Qu'on y ajoute les nombreux volontaires , les orateurs de club et de carrefour, les journalistes qui chaque matin excitaient les passions et souvent prêchaient l'insurrection y les espions et les conspirateurs,

LA JOURNÉE DU 4 SEPTEMBRE. JOl

et Ton pourra juger quelles difficultés formidables présentait la conduite des affaires au milieu de tant de causes de désordre. Et cependant ces cinq mois de martyre ont passé sur nous; le dénoûment douloureux auquel ils ont abouti a enflammé toutes les colères, et, sauf les jouméeè du 31 octobre et du 22 janvier, dans lesquelles les séditieux ont été vaincus sans peine, Tordre n'a pas été troublé par la guerre civile , et cette émeute complaisamment prédite, dont les Prussiens attendaient la complicité pour le succès de leurs desseins , elle n'a éclaté que lorsque le gouvernement de la Défense nationale n'était plus, quand la PrUsse, bien qu'établie encore à nos portes , était liée par un traité , quand des perturbations profondes et qui auraient pu être évitées avaient jeté dans la population de Paris les semences de mort que quelques scélérats ont développées avec une infernale habileté.

J'essayerai, dans le cours de ce récit, de raconter à qui surtout revient le mérite de ce résultat extraordinaire. Dans tous les cas, il doit rester comme un titre d'honneur pour les Parisiens assiégés. La sanglante histoire de la Gonunune ne saurait le diminuer. Et d'ailleurs il n'est pas hors de propos de rappeler que c'e3t sous le plus monstrueux despotisme que la Commune a fondé son règne néfaste. Il eût été impossible avec la liberté. Ses violences et ses crimes avaient besoin du silence. C'est par l'oppression des âmes et la servitude de la pensée qu'elle a préparé son abominable et éphémère succès : c'est là pour les amis de la liberté une consolation et une leçon , car ils peuvent invoquer cet éclatant et lugubre exemple comme une preuve de plus en faveur

du système adopté par les membres d'un gouvernement sans contrôle, qui, investis de la puissance souveraine, n'ont voulu en user que pour témoigner de leur respect scrupuleux pour toutes les libertés.

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