‹ Histoire de la guerre de 1870-1871 (volume 2)Chapitre 11 sur 12 · LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE AU PEUPLE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE AU PEUPLE FRANÇAIS

Français,

Ed proclamant il y a quatre jours le gouvernement de la défense nationale, nous avons nous-mêmes défini notre mission.

Le pouvoir gisait à terre ; ce qui avait commencé par un attentat finissait par une désertion. Nous n'avons hit que ressaisir le gouvernail échappé à des mains impuissantes.

Mais l'Europe a besoin qu'on l'éclairé. Il faut qu'elle connaisse par d'irrécusables témoignages que le pays tout entier est avec nous. Il faut que l'envahisseur rencontre sur sa route non-seulement l'obstacle d'une ville immense résolue à périr plutôt que de se rendre, mais un peuple entier, debout, organisé, représenté, une assemblée enfin qui puisse porter en tous lieux, et en dépit de tous les désastres, l'âme vivante de la patrie.

En conséquence.

Le gouvernement de la défense nationale décrète :

Art. 1*'. Les collèges électoraux sont convoqués pour le dimanche 16 octobre, à l'effet d'élire une Assemblée nationale constituante.

Art. 2. Les Sections auront lieu au scrutin de liste, confbi^ mément à la loi du 15 mars 1849.

Art. 3. Le nombre des membres de l'Assemblée constituante sera de sept cent cinquante.

Art. 4. Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du présent décret. *

Fait à l'hôtel de vUle de Paris, le 8 septembre 1870.

14 septembre 1870*

Ordre du jour du général Trochu aux gardes nationaux et

aux gardes mobiles de la Seine.

Jamais aucun g;énéral d'armée n'a eu sous les yeux lé grand spectacle que vous me donnez : trois cents bataillons de citoyens organisés, armés, encadrés par la population tout entière, acclamant dans un concert immense la défense de Paris et la liberté.

Que les nations étrangères qui ont douté de vous, que les armées qui marchent sur vous ne l'ont-elles enteudu ! Elles auraient eu le sentiment que le malheur a plus fait en quelques semaines- pour élever l'âme de la nation, que de longues années de jouissances pour l'abaisser. L'esprit de dévouement et de sacrifice vous a pénétrés, et déjà vous lui devez le bien» fait de l'union des cœurs qui va vous sauver.

Avec notre formidable effectif, le service joiunalier de garde dans Paris ne sera pas de moins de 70,000 hommes en permanence. Si l'ennemi, par une attaque de vive force, ou par surprise, ou par la brèche ouverte, perçait l'enceinte, il rencontrerait les barricades, dont la construction se prépare, et ses têtes de colonnes seraient renversées par l'attaque successive de dix réserves échelonnées.

Ayez donc confiance entière, et sachez que l'enceinte de Paris, défendue par l'effort «persévérant de l'esprit public et par trois cent mille fusils, est inabordable.

Gardes nationaux de la Seine et gardes mobiles, .

Au nom du gouvernement de la défense nationale, dont je U 26

ne suis que le représentant, je vous remercie de votre patriotique sollicitude pour les chers intérêts dont vous avez la garde.

A présent , à l'œuvre dans les neuf sections de la défense ! De l'ordre partout, du calme partout, du dévouement partout! Et rappelez«vous que vous demeurez chargés, je vous l'ai déîà dit, de la police de Paris pendant ces jours de crise.

Préparez-vous à souffirir avec constance. A cette condition vous vaincrez.

PIECES JUSTIFICATIVES, AOa

18 septembre 1870.

Protestation de P Institut contre le bombardement de Paris.

u Lorsqu'une armée française, en 1849, mit le siéçe devant Rome, elle prit soin d'épargner les édifices et ouvrages d'art qui décorent cette ville. Pour prévenir tout risque de les atteindre par ses projectiles, elle se plaça même dans des conditions d'attaque défavorables.

n Dans notre temps, c'est ainsi que l'on comprend la guerre. On n'admet plus pour légitime d'étendre la destruction au delà des nécessités de l'attaque et de la défense ; de soumettre, par exemple , aux effets de la bombe et de l'obus des bâtiments qui ne servent en rien de lieu fort.

n Moins encore admet-on qu'il soit permis de comprendre dans l'œuvre de ruine ces monuments empreints du génie même de l'humanité, qui appartiennent à l'humanité tout entière, qni forment, pour ainsi dire, le patrimoine commun des nations cultivées, et l'héritage sacré qu'aucune ne peut anéantir ou entamer sans impiété envers les autres et envers elle-même.

n Une armée allemande, en disant le siège de Strasbourg, en soumettant la ville à un bombardement cruel, vient d'endommager gravement son admirable cathédrale, de brûler sa précieuse bibliothèque.

n Un tel fsdt, qui a soulevé l'indignation universelle, a-t-il été l'œuvre d'un chef secondaire, désavoué depuis par son souverain et son pays ? Nous voulons le croire. Nous répugnons à penser qu'un peuple chez lequel les sciences, les lettres et les arts sont en honneur, et qui contribue à leur éclat, se refuse

à porter dans la guerre ce respect des trésors de science, d'art et de littérature auquel se reconnaît aujourd'hui la civilisation.

» Et pourtant, on a lieu de craindre que les armées qui en* tourent en ce moment la capitale de la France ne se préparent à soumettre à toutes les chances d'un bombardement destructeur les monimients dont elle est remplie, les raretés de premier ordre, les chefs-d'œuvre de tout genre, produits des plus grands esprits de tous les temps et de toutes les contrées, l'Allemagne y comprise, que renferme dans ses musées, ses bibliothèques, ses palais, ses églises, cette antique et splendide métropole.

n Nous répugnons, encore une fois, à imputer aux armées de l'Allemagne, aux généraux qui les conduisent, au prince qui marche à leur tête, une semblable pensée.

n Si néanmoins, et contre notre attente, cette pensée a été conçue ; si elle doit se réaliser, nous, membres de l'Institut de France, au nom des lettres, des sciences, des arts, dont nous avons le devoir de défendre la cause, nous dénonçons un tel dessein au monde civilisé comme un attentat envers la civilisation même; nous le signalons à la justice de l'histoire; nous le livrons par avance à la réprobation vengeresse de la postérité.

n Réunis en assemblée générale, comprenant les cinq académies dont l'Institut de France se compose : Académie française, Académie des inscriptions et belles-lettres. Académie des sciences, Académie des beaux-arts. Académie des sciences morales et politiques, nous avons voté la protestation qui précède à l'unanimité.

f) Mous l'adressons à ceux de nos confrères qui n'assistaient pas à cette assemblée, soit qu'ils appartiennent à la France, soit qu'ils appartiennent à des nations étrangères, ainsi qu'à nos correspondants français ou étrangers; nous la leur adressons avec la confiance qu'ils y adhéreront et qu'ils y apposeront comme nous leur signature. Nous l'adressons, en outre, à toutes les académies : elle restera dans leurs archives. Nous

la portons enfin, par la publicité, à la connaissance du monde civilisé tout entier, n

Bal tard, président de l'Académie des beaux-arts, présidant rinstitut en 1870; £. Renan, président de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; Husson, président de l'Académie des sciences morales et politiques; Elie de Beaumont et Dumas, secrétaires perpétuels de l'Académie des sciences.

Pont, Pellat, Egfger, Dulaurier, E. Miller, J. Desnoyers, B. Hauréau, A. Couder, de Ségur, Faustin-Hélie, Lemaire, de Long[périer, A Maury, Huillard-BréhoIIes, Taylor, Auber, d'Haussonville, E. Legouvé, J. P. Rossiçao\^ Gh. Sainte-Glaire Deville, Gh. Giraud, A. Valette, L. Mathieu, A. Gaussin de Perceval, G. Jourdain, Yvon Yillarceau, E. Levasseur, Général Morin, Payen, de Slane, A. Gochin, H. Sainte-Glaire Deville, Emile Augier, de Lafosse, de Quatrefages, E. Bersot, Roulin, Ed. Leblant, J. Dufaure, J. Pelletier, Blanchard, Ghevreul, J. Sandeau, Ambroise Thomas, H. Bouley, Mignet, Guigniaut, Ghasles, J. Decaisne, A. Dumont, Martinet, Yitet, Garo, Félicien David, H. Lefuel, L. Vaudoyer, H. Delàborde, Reybaud, Eug. GuUlaume, Lenoir, Bussy, Liouville, Delisle, Patin, Gahours, Labrouste, Gavelier, Stan, Laugier, de Sacy, de Gailleux, Guvillier-Fleury, Henlîquel, de Wailly, Gauchy, Milne Edwards, Baudrillart, Laugier, Barbier, B. Saint-Hilaire, Bonassieux, Wallon, Balard, Yacherot, Duc, Bienaymé, Pils, Gh. Blanc, Félix Ravaisson, E. Renier, Brongniart, J. Simon, Wolowski, L. Gogniet, Bertrand, Wurtz, Brunet de Presle '.

' A la séance de rAoadémie des sciences du 18 septembre, le président, M. Liouville, donne lecture d'une lettre de M. Dupuy de Ldme, membre de cette académie, dans laquelle il déclare qu'étant absent pour le ser- TÎce du Comité de la défense, il n a pu signer la protestation ae l'Institut, à laquelle il se hâte d*adhérer.

Le président lit également des lettres de MM. Elie de Beaumont, Goflte et Dumas, qui donnent aussi leur adhésion à la protestation.

17 septembre 1870.

Circulaire du ministre des affaires étrangères.

Monsieur, le décret par lequel le gouvernement de la défense nationale avance les élections a une signification qui •certainement ne vous aura pas échappé, mais que jef tiens à préciser. La résolution de convoquer le plus tôt possible une assemblée résume notre politique tout entière. En acceptant la tâche périlleuse que nous imposait la chute du gouvernement impérial, nous n'avons eu qu'une pensée : défendre notre territoire , sauver notre honneur et remettre à la nation le pouvoir qui émane d'elle, que seule elle peut exercer. Nous aurions voulu que ce grand acte s'accomplit sans transition, mais la première nécessité était de faire tête à l'ennemi, et nous devions nous y dévouer : c'est là ce que compraidront ceux qui nous jugent sans passion.

Nous n'avons pas la prétention de demander ce désintéres^ sèment à la Prusse ; nous tenons compte des sentiments que font naître chez elle la grandeur des pertes éprouvées et l'exaltation naturelle de la victoire. Ces sentiments expliquent les violences de la presse, que nous sommes loin de confondre avec les inspirations des hommes d'État. Ceux-ci hésiteront à continuer une guerre impie dans laquelle ont déjà succombé plus de deux cent mille créatures humaines, et ce serait la continuer forcément que d'imposer à la France des conditions inacceptables.

On nous objecte que le gouvernement qu'elle s'est donné est sans pouvoir régulier pour la représenter. Nous le recon*

naissons, c'est pourquoi nous apjpelons tout de suite une asr* semblée librement élue.

Mous ne nous attribuons d'autre privilège que de donner à notre pays notre cœur et notre sang et de nous livrer à son jugement souverain. Ce n'est donc pas notre autorité d'un jour, c'est la France immortelle qui se lève devant la Prusse. La France, dégagée du linceul de l'Empire, libre, généreuse, prête à s'immoler pour le droit et la liberté, désavouant toute politique de conquête, toute propagande violente, n'ayant d'autre ambition que de rester maltresse d'elle-même, de développer ses forces morales et matérielles, de travailler fraternellement avec ses voisins aux progrès de la civilisation; c'est cette France qui , rendue à sa libre action, a immédiatement demandé la cessation de la guerre, mais qui en préfère mille fois les désastres au déshonneur.

Vainement ceux qui ont déchaîné sur elle ce redoutable fléau essayent-ils aujourd'hui d'échapper à la responsabilité qui les écrase, en alléguant foussement qu'ils ont cédé au vœu du pays. Cette calonmie peut faire illusion à l'étranger, où l'on n'est pas tenu de connaître exactement notre situation intérieure; mais il n'est personne chez nous qui ne la repousse hautement comme une œuvre de révoltante mauvaise foi.

Les élections de 1869 ont eu pour mot d'ordre : paix et liberté. Le plébiscite lui-même s'est approprié ce programme, en confiant au pouvoir impérial la mission de le réaliser. Il est vrai que la majorité du Corps législatif a acclamé les déclarations belliqueuses de M. le duc de Gramont; mais quelques semaines avant, elle avait accordé les mêmes acclamations aux déclarations pacifiques de M. Ollivier.

n faut le dire sans récrimination : émanée du pouvoir pe^ sonnel, la majorité se croyait obligée de le suivre docilement, même dans ses plus périlleuses contradictions. Elle s'est refusée à tout examen sérieux et a voté de confiance ; alors le mal a été sans remède. Telle est la vérité. Il n'y a pas un homme sincère en Europe qui puisse la démentir et affirmer

que, librement consultée , la France eût fait la guerre à la Prusse.

Je n'en ai jamais tiré cette conséquence que nous ne soyons pas responsables. Nous avons eu le tort, — et nous Pexpions cruellement, — d'avoir toléré un gouvernement qui nous perdait. Maintenant qu'il est renversé, nous reconnaissons l'obligation qui nous est imposée de réparer, dans la mesure de la justice, le mal qu'il a fait. Mais si la puissance avec laquelle il nous a si gravement compromis se prévaut de nos malheurs pour nous accabler, nous lui opposerons Une résistance désespérée, et il demeurera bien entendu que c'est la nation , régulièrement représentée par une assemblée librement élue, que cette puissance veut détruire.

La question ainsi posée, chacun fera son devoir. La fortune nous a été dure : elle a des retours imprévus. Notre résolution les suscitera. L'Europe commence à s'émouvoir, les sympathies nous reviennent. Celles des cabinets nous consolent et nous honorent. Ils seront vivement frappés, j'en suis sûr, de la noble attitude de I^aris, au milieu de tant de causes de redoutables excitations. Grave, confiante, prête aux derniers sacrifices , la nation armée descend dans l'arène, sans regarder en arrière, ayant devant les yeux ce simple et grand devoir, la défense de son foyer et de son indépendance.

Je vous prie^ Monsieur, de développer ces vérités au représentant du gouvernement près duquel vous êtes accrédité ; il en saisira l'importance et se fera ainsi une juste idée des dispositions dans lesquelles nous sommes.

Recevez, etc.

Le vice'président du gouvernement de la défense nationale, minisire des affaires étrangères,

Jules Favre.

Circulaire du ministre de Piniérieuri

Monsieur le préfet, un décret du gouyemement de la dé* fense nationale, en date du 16 septembre courant, ordonne qu'il soit procédé dans toutes les communes de France à une nouvelle élection des conseils municipaux , et porte que le nombre des conseillers à élire et le mode de l'élection sont réglés par la législation existante. Il est de mon devoir de vous faire connaître la pensée du gouvernement au sujet de ces élections nouvelles, qui dans les circonstances périlleuses où se trouve aujourd'hui le pays, sont destinées tout à la fais à témoigner des sentiments de résistance indomptable qui animent tous les Français contre l'ennemi, et de leur résolution énergique de fonder un gouvernement vraiment libre tout en défendant la patrie.

Je vous disais, dans une précédente circulaire, qu'au point de vue même de la défense nationale, votre première tâche était de réveiller le pays de cette longue torpeur de vingt années qui lui a été si &tale, d'encourager, en le réglant, l'es* prit d'initiative, de susciter partout autour de vous les énergies locales, et de faire converger tous ces efforts disséminés vers le grand but que nous poursuivons tous : la délivrance du sol national. C'est pour satisfaire à ces besoins primordiaux de la France et pour vous seconder dans la tâche qui vous a été assignée, que le gouvernement de la défense a décidé le renouvellement des conseils municipaux dans toute l'étendue de la République. Il importe que tous les citoyens se pénètrent de cette idée, la seule juste et la seule féconde, que le salut de la patrie ne peut être attendu que de la vigueur et

de la résolution de toua les Français*

Les conseils municipaux sont les premiers et les plus naturels organes de cette volonté suprême de la France : c'est pour cela que nous avons tous besoin, à tous les degrés de la hiérarchie des pouvoirs, d'être appuyés et secondés par des assemblées directement issues du sufirage universel et librement élues au milieu et sous l'influence des événements ter^ ribles qui ont fondu sur notre pays par l'imprévoyance et l'ineptie coupable du gouvernement déchu. Avec le concours de telles assemblées, l'action du gouvernement de la défense nationale sera tout ensemble plus facile et le plus efficace. Quand nous nous trouverons associés aux représentants les plus immédiats des populations, quelle force immense pour les pouvoirs publics , et surtout quelle inébranlable sécurité pour le pays !

Il faut considérer d'ailleurs, monsieur le préfet, qu'un des premiers actes du gouvernement de la défense nationale , en prenant possession du pouvoir, a été de convoquer le peuple français dans ses comices , à l'effet d'élire une assemblée nationale qui puisse porter en tous lieux, et en dépit de tous les désastres, l'âme vivante de la patrie. La constitution de cette assemblée, appelée à raison même des circonstances à fEÛre face aux périls et aux responsabilités les plus redoutables, exige de la manière la plus impérieuse que l'élection de ses membres soit remise au pays rendu à lui-même, débarrassé des entraves de tout genre que le régime précédent avait imaginées pour asservir et corrompre le suffrage universel. De là la nécessité de constituer dans chaque commune de nouvelles municipalités, indépendantes de tous liens avec l'ancienne administration et pénétrées du sentiment de la grandeur et des difficultés de la situation présente, afin que les représentants du peuple apportent dans l'assemblée nouvelle les sincères résolutions de la France librement consultée.

Enfin, les membres du gouvernement de la défense nationale ne peuvent oublier, dans le poste où les a placés la confiance du peuple de Paris, les idées et les principes à la défense

desquek ils ont de tout temps dévoué leurs e/Forts et qui leur ont valu, pendant tant d'années, la confiance de la France libérale et démocratique. L'établissement de communes libres, la constitution de municipalités désormais soustraites à l'influence exagérée du pouvoir central, douées d'une vie propre et capables par leur initiative de refaire la France en redisant ses mœurs publiques , ont toujours été au premier rang des justes réclamations de l'opinion démocratique, dont l'opposition se faisait honneur d'être l'organe» L'occasion se présente d'appliquer ces idées et ces principes, et de donner une satis* faction trop longtemps attendue à ces réclamations légitimes : pourquoi ne pas la saisir ? Il est hors de doute que les conseils municipaux élus en août dernier, dans la plupart des communes, portent la marque de l'ancienne administration ; que les choix qui ont été faits l'ont été trop souvent sous la pres« sion d'anciennes influences dont le joug peut et doit être au* jourd'hui secoué, et que, dans tous les cas, la liberté vaut' mieux que la contrainte administrative pour assurer la sincère représentation des intérêts du pays; pourquoi dès lors n'appellerions-nous pas les citoyens à reviser des choix faits par eux sous un régime aujourd'hui détruit et qui ne sont nullement en rapport avec les besoins nouveaux de la France et des conmiunes elles-mêmes?

Considérez en eCFet que par l'extension nécessaire et progressive des attributions des conseils municipaux les fonctions des conseillers à élire auront une tout autre importance que celle des conseillers récenmient élus. Nous voulons jeter les bases d'une véritable et complète réorganisation des forces de la France : il nous faut des hommes pénétrés comme nous de cet intérêt supérieur ; nous voulons assurer, dans la mesure conciliable avec la constitution même de la nation, l'indépendance des corps municipaux, afin que l'activité, la vie arrivent à circuler dans toutes les parties du corps social. M'y at-il pas nécessité d'appeler à siéger dans les conseils des communes des hommes qui, ne relevant plus exclusivement de

Taulorité abusive des préfets, soient prêts à accepter la juste responsabilité qui revient aux membres de conseils élus dans la plénitude de l'autorité du suffrage universel.

Telles sont les considérations, monsieur le préfet, qui ont déterminé le gouvernement de la défense nationale à procéder sans retard au renouvellement des conseils municipaux dans toute la France. Je vous prie de vous en bien pénétrer, et d'en faire le texte des instructions et commentaires de tous genres qui pourront vous être demandés pour l'exécution de cette grave mesure. Je n'ai nul besoin de vous rappeler que, dans la pratique comme dans la théorie, la liberté est le premier principe du gouvernement et de ses agents, et surtout la liberté électorale. Nous appliquons aujourd'hui les idées que nous avons toujours défendues. La France démocratique et libérale saura bien le reconnaître et y applaudir; et les républicains, portés au pouvoir par l'émotion populaire au milieu de périk qui vont sans cesse en grandissant, se devaient à eux-mêmes, aussi bien qu'à la noble cause qu'ils ont toujours servie, de ne pas abandonner ces idées, surtout en feice d'un ennemi qui ose se vanter d'anéantir, avec la France, la démocratie moderne et ses principes.

Recevez, etc.

Le membre du gouvernement de la défense nationale, délégué au département de l' inférieur,

Léon Gambetta*

6 sentembre 1870.

Proclamation de M, Louis Simon, de Trêves, à ses

compatriotes.

L'Empire est tombé. Il a été remplacé par un gouvemement provisoire, dont les membres ont voté contre la g;uerre. J'en connais plusieurs personnellement, et je sais qu'ils se sont toujours prononcés contre toute ingérence de la France dans le libre développement des affaires allemandes.

La guerre a perdu son caractère d'une guerre agressive entréprise par Napoléon, elle est devenue une guerre défensive de la nation française. Le gouvernement provisoire est dans la nécessité de la soutenir tant que l'invasion allemande l'y obligera.

L'Allemagne réclame des garanties contre le retour d'attaques de la France. La meilleure garantie se trouve dans la révélation de la puissance allemande et dans la pensée nouvelle qui préside aux destinées de la France.

Si l'Allemagne, au lieu de répondre à l'injustice par l'injustice, se montre juste, elle acquerra dans toute l'Europe, et même en France, une considération qui, se fondant sur sa propre force, formera le meilleur boulevard de son indépendance.

Si, au contraire, elle prétend arracher l'Alsace et la Lorraine à la France, et traiter ses habitants, en vertu du droit du plus fort, comme un troupeau de moutons, elle n'obtiendra aucune des garanties désirées, mais elle blessera sa propre liberté.

Strasbourg, qui, par ordre royal, a été si horriblement

maltraité, l'Alsace et la Lorraine ne sont pas seulement unies à la France d'une manière apparente par la fortune de la g;uerre et par des traités princiers : non, elles le sont trèsprofondément par la conquête' de trois grandes révolutions.

Le peuple allemand, lui aussi, ne devrait pas oublier que le peuple français a conquis en 1789 les droits de l'homme, en 1830 le régime constitutionnel, et en 1848 le suffrage universel. Sans les aspirations héroïques de cette noble nation, l'ouvrier, le paysan et le bourgeois seraient encore dans les liens des privilèges féodaux.

Il saute aux yeux que les privilégiés détestent bien davantage la République française que Napoléon , qu'à l'époque du coup d'État ils ont salué conmie le sauveur de la société.

Mais le peuple allemand, après avoir déposé êes armes dans les arsenaux, aura d'autant plus de difficultés à Ëiire triompher ses propres prétentions, qu'il aura permis d'affaiblir davantage un peuple frère.

L'arbitraire et la force brutale sont des armes à deux tranchants dont on ne saurait se servir à l'extérieur sans se blesser à l'intérieur. Le peuple allemand réussira d'autant moins à faire triompher le droit de disposer de son propre sort qu'il l'aura violenté, ce même droit, en Alsace et en Lorraine.

Louis Simon (de Trêves).

15 septembre 1870.

Dépêche du ministre des affaires étrangères à M. Thiers» envoyé extraordinaire de la République.

Mon bien cher ancien collègue,

Votre dépêche du 14, expédiée par un courrier, m'a été remise, hier à minuit, à l'hôtel de ville, où le gouvernement était réuni et délibérait. Après en avoir pris deux fois lecture, l'en ai présenté l'analyse substantielle écoutée avec un vif in* térét. Mes collègues m'ont particulièrement chargé de ^ouft remercier du dévouement que vous voulez bien mettre au service de la défense nationale. Ils auraient été charmés d'ap-> prendre que, cédant à vos conseils, l'Angleterre se déterminât à agir directement en notre faveur. Sans doute, nous ne pou* vons être tout à foit indifférents ni aux marques de sympathie qu'elle nous donne, ni au léger aide qu'elle nous procure. Mais nous étions en droit d'attendre mieux que cela. Notre ancienne alliance, les rapports si étroits qui nous unissent, son intérêt bien entendu nous permettaient d'espérer une attitude et un langage qui auraient &it réfléchir la Prusse. Vainement» en effet, se retranche-t-elle dans sa position insulaire. Elle joue dans le monde un rôle trop important pour ne pas être gra-! vement atteinte par un état de choses qui bouleverse l'Europe et la condamne à des convulsions longues et terribles.

A cette heure, à la fois cruelle et décisive pour la France, on peut deviner le nouvel avenir qui commence à se dessiner. Nous expions durement nos fisiutes, et nos douleurs patriotiques nous donnent le droit de trouver le châtiment excessif. Mais, tout en murmurant, nous devons con$eryer autant que

possible l'impartialité de notre jugement et chercher résolument une issue à Fimpasse dans laquelle nous nous sonmies follement jetés. Quoi qu'il nous arrive, victorieux ou vaincus, nous avons à nous réformer radicalement. Nous venons de succomber beaucoup moins sous le nombre que sous le poids d'un système destructeur. Nous avons trop oublié qu'il n'y a dans le monde qu'une vraie force, la force morale. C'est d'elle que procède la force matérielle , surtout à une époque où la science a une si grande part dans les affaires. Nous avons abdiqué au profit de l'incapacité; du haut jusqu'en bas de l'échelle, tout a été vermoulu. Tout est donc à refaire, et nous devons changer tout à feit de voie. S'il en est ainsi, nous devons également, profondément, modifier notre politique extérieure, recherchant bien plus les idées qui nous rapprochent que les liens personnels ou les calculs d'équilibre. Nous ne pouvons plus nous opposer à l'unité de l'Allemagne ; mais ùous pouvons ramener cette unité à sa véritable forme, en étant à la fois libres et bien défendus sur notre sol. Avec cette politique nous avons peu à craindre de ses entreprises ; mais il faut rechercher les puissances intéressées à la contenir.

Je reviens à l'Angleterre et à, vos conversations avec lord Granville et M. Gladstone. J'ai senti en les lisant que vous étiez le vrai ministre des afEaires étrangères, et je me suis félicité d'avoir eu la bonne pensée de recourir à vos hautes lumières. Nul n'aurait été écouté conmie vous, nul n'aurait pu Eure entendre aux ministres de la Reine les vérités à la fois grandes et dures que vous leur avez rappelées. Vous n'avez pas réussi complètement à les foire sortir de leur inertie ; mais vous les avez émus, intéressés, et les bons offices qu'ils nous avaient promis se sont, grâces à vous, un peu plus accentués. r

Chacun de vos raisonnements, exposés avec un si heureux relief dans votre récit, répondait, sans qu'il fût possible de les rétorquer, aux objections intéressées qui se répètent aujourd'hui d'un bout de l'Europe à l'autre ; et je regrette de n'avoir pas essayé de vous devancer : je l'avais fait dans ime circulaire

dont le gouvernement m'a prié d'ajourner la publication. Nous sommes tout à fait dans la vérité en affirmant que la nation ne voulait pas la guerre ; la Chambre ne la voulait pas davantage. Les élections de 1869 ont eu pour mot d'ordre : paix et liberté. Le plébiscite a eu la même signification et n'y a ajouté que la consécration du pouvoir de. l'Empereur. La nation et la Chambre ont été trompées. Une fois engagées, elles ont suivi ; le point d'honneur a fait le reste. Maintenant, nous revenons sincèrement à notre programme, et nous n'en changerons plus. Deux événements cependant pourraient, devraient même nous y faire re* noncer : une paix humiliante ou le retour d'un Bonaparte. Mutilée ou abaissée, la France ne rêverait que représailles. Confiée à un Bonaparte, elle serait de nouveau entraînée vers la guerre. L'Angleterre le comprend , et je ne désespère pas que ces inductions de bon sens ne prévalent ailleurs. Si la Prusse nous cherche cette difficulté, elle se retranche derrière un prétexte. Nous lui ofihrons le vote d'une Assemblée, elle ne peut avoir de garanties meilleures et plus r^ulières. C'est sur ce point qu'il faut insister, et vous l'avez fait avec un grand bonheur. La Prusse est vis-à-vis de la nation ; nous n'avons pas la prétention de la représenter, nous ne sommes que set fEUïtionnaires montant la garde à sa porte et nous effaçant pour qu'on la consulte. U feiut donc nous feiciliter le moyen d'établir cette relation.' U serait monstrueux que, malgré la trêve au moins morale créée par la chute de l'Empire , on s'abstint de toute explication et l'on reconunençât froidement les massacres humains d^à si horribles. C'est pourquoi je suis déterminé aux derniers sacrifices pour essayer de foire entendre ce que je crois être la voix de la raison. Je suis convaincu que Paris ne foiblira pas : l'esprit y est excellent. Nous allons couvrir nos rues de barricades, et tous nous nous y battrons. Mais avant cette lutte suprême n'épargnons aucun effort pour que la cause de l'humanité triomphe. Vous l'avez dit : mon sang bouillonne à l'idée de traverser les lignes prus-

418 riÉCES JUSTIFICATIVES.

siennes. L'image de nos légions vaincues , de nos officiers et de nos soldats tombés héroïquement et pour toujours, sera sans cesse devant mes yeux ; mais je serai soutenu, je l'espère au moins, par la grandeur de mon devoir. Cette ville de Paris, que je n'ai pas voulu quitter, je l'aime conmie le cœur de la France, je l'aime comine la France elle-même, et si j'avais pu contribuer, moi si peu préparé à ce rôle, à la sauver d'un «iége et d'un bombardement, je mourrais avec joie, ayant obtenu la plus belle récompense de toute ma vie. Vous aves donc eu raison de le dire : j'irab au quartier général, si l'accès m'en était ouvert. Grâce à vous, j'irai précédé d'une bonne parole de l'Angleterre, et peut-être me portera-t-elle bonheur ! Je suis donc prêt. Les lignes ennemies se forment, et il semble qu'on veuille commencer l'attaque sans autre préliminaire. Si <^ pli vous trouve encore à Londres, insistez pour qu'on me donne la fisicilité d'accomplir cette mission. J'y attache une grande importance, et je crois que lord Lyons est de mon avis. Vous savez combien il a été obligeant pour moi : je lui en conserverai, quoi qu'il arrive, une étemelle reconnaissance.

Je vous offre, mon bien cher ancien collègue, l'expression de mes sentiments les plus affectueux.

Signé : Juuss Fatrs. •

PIÉGSS JUSTIFICATIVES. 419

22 septembre 1870.

Note sur le voyage du ministre des affaires étrangères

à Ferrières.

Avant que le siège de Paris commençât, le ministre des afiEaires étrangères a youIu connaître les intentions de la Prusse, jusque-là silencieuse.

Nqus avions hautement proclamé les nôtres le lendemain de la révolution du 4 septembre.

Sans haine contre l'Allemagne, ayant toujours condamné la guerre que TEmpereur lui avait fisiite dans un intérêt exclusivement dynastique, nous avons dit : Arrêtons cette lutte barbare qui décime les peuples au profit de quelques ambitieux. Nous acceptons des conditions équitables. Nous ne cédons ni un pouce de notre territoire , ni une pierre de nos forteresses.

La Prusse répond à ces ouvertures en demandant à garder TAIsace et Ja Lorraine par droit de conquête.

Elle ne consentirait même pas à consulter les populations ; elle veut en disposer comme d'un troupeau.

Et quand elle est en présence de la convocation d'une Assemblée qui constituera un pouvoir définitif et votera la paix ou la guerre,

La Prusse demande comme condition préalable d'un armis- ' tice l'occupation des places assiégées, le fort du mont Valérie, et la garnison de Strasbourg prisonnière de guerre.

Que l'Europe soit juge I

Pour nous l'ennemi s'est dévoilé. U nous place entre le devoir et le déshonneur ; notre choix est fait.

Paris résistera jusqu'à la dernière extrémité. Les départements viendront à son secours, et. Dieu aidant, la France

sera sauvée.

Si septembre 4870;

Rapport du ministre des affaires étrangères à ses collègues.

Mes chers collègues,

L'union étroite de tous les citoyens , et particulièrement , celle des membres du gouvernement, est plus que jamais une nécessité de salut public. Chacun de nos actes doit le cimenter. Celui que je viens d'accomplir, de mon chef, m'était inspiré par ce sentiment ; il aura ce résultat. J'ai eu l'honneur de vous l'expliquer en détail ; cela ne suffit point. Nous sommes un gouvernement de publicité. Si, à l'heure de l'exécution, le secret est indispensable, le fiiit, une fois consommé, doit être entouré de la plus grande lumière. Nous ne sommes quelque chose que par l'opinion de nos concitoyens ; il faut qu'elle nous juge à chaque heure, et pour nous juger elle a le droit de tout connaître*

J'ai cru qu'il était de mon devoir d'aller au quartier général des armées ennemies ; j'y suis allé. Je vous ai rendu compte de la mission que je m'étais imposée à moi-même ; je viens dire à mon pays les raisons qui m'ont déterminé, le but que je me proposais, celui que je crois avoir atteint.

Je n'ai pas besoin de rappeler la poUtique inaugurée par nous, et que le ministre des afBûres étrangères était plus particulièrement chargé de formuler. Nous sommes avant tout des hommes de paix et de liberté. Jusqu'au dernier moment nous nous sommes opposés à la guerre que le gouvernement impérial entreprenait dans un intérêt exclusivement dynastique, et, quand ce gouvernement est tombé, nous avons déclaré persévérer plus énergiquement que jamais dans la politique de la paix.

PIÈCES JUSTIFICATIVES. Ui

Celte déclaration, nous la faisions quand , par la criminelle folie d'un homme et de ses conseillers, nos armées étaient détruites ; notre glorieux Bazaine et ses vaillants soldats bloqués devant Metz ; Strasbourg, Tout, Pbalsbourg, écrasés par les bombes ; l'ennemi victorieux en marche sur notre capitale. Jamais situation ne fut plus cruelle ; elle n'inspira cependant au pays aucune pensée de défeillance, et nous crûmes être son interprète fidèle en posant nettement cette condition : pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses.

Si donc, à ce moment où venait de s'accomplir un fait aussi considérable que celui du renversement du promoteur de la guerre, la Prusse avait voulu traiter sur les bases d'une indemnité à déterminer, la paix était faite ; elle eût été accueillie conmie un immense bienfait ; elle fût devenue un gage certain de réconciliation entre deux nations qu'une politique odieuse seule a fatalement divisées.

Nous espérions que l'humanité et l'intérêt bien entendus remporteraient cette victoire, belle entre toutes, car elle aurait ouvert une ère nouvelle, et les hommes d'État qui y auraient attaché leur nom auraient eu comme guides la philosophie, la raison, la justice; comme récompense les bénédictions et la prospérité des peuples.

C'est avec ces idées que j'ai entrepris la tâche périlleuse que vous m'avez confiée. Je devais tout d'abord me rendre compte des dispositions des cabinets européens et chercher à me concilier leur appui. Le gouvernement impérial l'avait complètement oublié ou y avait échoué. Il s'est engagé dans la guerre sans une alliance, sans une négociation sérieuse ; tout, autour de lui, était hostilité ou indifférence ; il recueillait ainsi le fruit amer d'une politique blessante pour chaque État voisin par ses menaces ou ses prétentions.

À peine étions-nous à l'hôtel de ville qu'un diplomate, dont il n'est point encore important de révéler le nom , nous demandait à entrer en relations avec nous. Dès le lendemain.

votre ministre recevait les représentants de toutes les puissances. La République des États-Unis, la République helvétique, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, reconnaissaient officiellement la République française. Les autres gouvernements autorisaient leurs agents à entretenir avec nous des rapports officieux qui nous permettaient d'entrer de suite en pourparlers utiles.

Je donnerais à cet exposé, déjà trop étendu, un développement qu'il ne comporte pas, si je racontais avec détail la courte mais instructive histoire des négociations qui ont suivi. Je crois pouvoir affirmer qu'elle ne sera pas tout à fait sans valeur pour notre crédit moral.

Je me borne à dire que nous avons trouvé partout d'honorables sympathies. Mon but était de les grouper et de déterminer les puissances signataires de la ligue des neutres à intervenir directement près de la Prusse en prenant pour base les conditions que j'avais posées. Quatre de ces puissances me l'ont offert ; je leur en ai, au nom de mon pays, témoigné ma gratitude, mais je voulais le concours des autres. L'une m'a promis une action individuelle dont elle s'est réservé la liberté; l'autre m'a proposé d'être mon intermédiaire près de la Prusse; elle a même fait un pas de plus. Sur les instances de l'envoyé extraordinaire de la France , elle a bien voulu recommander directement mes démarches. J'ai demandé beaucoup plus, mais je n'ai refusé aucun concours, estimant que l'intérêt qu'on nous montrait était une force à ne pas négliger.

Cependant le temps marchait; chaque heure rapprochait l'ennemi« En proie à de poignantes émotions, je m'étais promis à moi4néme de ne pas laisser conmiencer le siège de Paris sans essayer une démarche suprême, fiissé-je seul à la faire. L'intérêt n'a pas besoin d'en être démontré. La Prusse gardait le silence, et nul ne consentait à l'interroger. Cette situation était intenable ; elle permettait à notre ennemi de faire peser sur nous la responsabilité de la continuation de la lutte ; elle nous condamnait à nous taire sur ses intentions. U fallait en

sortir. Malgré ma répugnance, je me déterminai à user de» bons offices qui m'étaient offerts, et, le 10 septembre, un télégranmie parvenait à M. de Bismarck , lui demandant s'il voulait entrer en conversation sur des conditions de transaction. Une première réponse était une fin de non-recevoir tirée de Tirrégularité de notre gouvernement. Toutefois, le chan* celier de la Confédération du Nord n'insista pas, et me fit demander quelles garanties nous présentions pour l'exécution d'un traité. Cette seconde difficulté levée par moi, il fallait aller plus loin. On me proposa d'envoyer un courrier, ce que j'acceptai. En même temps on télégraphiait directement à M. de Bismarck, et le premier ministre de la puissance qui nous servait d'intermédiaire disait à notre envoyé extraordinaire que la France seule pouvait agir ; il ajoutait qu'il serait à désirer que je ne reculasse pas devant une démarche au quartier général. Notre envoyé, qui connaissait le fond de mon cœur, répondit que j'étais prêt à tous les sacrifices pour faire mon devoir; qu'il y en avait peu d'aussi pénibles que d'aller au travers des lignes ennemies chercher notre vainqueur, mais qu'il supposait que je m'y résignerais. Deux jours après, le courrier revenait. Après mille obstacles, il avait vu le chancelier, qui lui avait dit être disposé volontiers à causer avec moi.

J'aurais voulu une réponse directe au télégramme de notre intermédiaire ; elle se faisait attendre. L'investissement de Paris s'achevait. Il n'y avait plus à hésiter. Je me résolus de partir.

Seulement il m'importait que, pendant qu'elle s'accomplissait, cette démarche fût ignorée ; je reconmiandai le secret, et j'ai été douloureusement surpris, en rentrant hier, d'apprendre qu'il n'a pas été gardé. Une indiscrétion coupable a été commise. Un journal, ^Électeur libre, déjà désavoué par le gouvernement, en a profité; une enquête est ouverte, et j'espère pouvoir réprimer ce double abus.

J'avais poussé si loin le scrupule de la discrétion, que je l'ai

observée même vis-à-vis de vous, mes chers collèges. Je ne m'y suis pas résolu sans un vif déplaisir. Mais je connaissais votre patriotisme et votre afiection ; j'étais sûr d'être absous. Je ci:oyai8 obéir à une nécessité impérieu^. Une première fois je vous avais entretenus des agitations de ma conscience, et je vous avais dit qu'elle ne serait eu repos que lorsque j'aurais Eût toutce qui était humainement possible pour arrêter honorablement cette abominable guerre. Me rappelant la conversation provoquée par cette ouverture, je-redoutais des objections, et j'étais décidé; d'ailleurs je voulais, en abordant M. de Bismarck, être libre de tout engagement, afin d'avoir le droit de n'en prendre aucun. Je vous fais ces aveux sincères; je les fais au pays, pour écarter de vous une responsabilité que j'assume seul. Si ma démarche est une faute, seul j'en dois porter la peine.

J'avais cependant averti M. le ministre de la guerre, qui avait bien voulu me donner un officier pour me conduire aux avant-postes. Nous ignorions la situation du quartier général. On le supposait à Grosbois. Nous nous acheminâmes vers l'ennemi par la porte de Charenton.

Je supprime tous les détails de ce douloureux voyage, pleins d'intérêt cependant, mais qui ne seraient point ici à leur place. Conduit à VUleneuve-SaintrOeorges , où se trouvait le général en chef commandant le 6* corps , j'appris assez tard dans l'après-midi que le quartier général était à Meaux. Le général, des procédés duquel je n'ai eu qu'à me louer, me proposa d'y envoyer un officier porteur de la lettre suivante, que j'avais préparée pour M. de Bismarck.

u Monsieur le comte,

t> J'ai toujours cru qu'avant d'engager sérieusement les hostilités sous les murs de Paris, il était impossible qu'une transaction honorable ne fût pas essayée. La personne qui a eu l'honneur de voir Votre Excellence, il y a deux jours, m'a dit avoir recueilli de sa bouche l'expression d'un désir analogue.

Je suis venu aux avant-postes me mettre à la disposition de Votre Excellence. J'attends qu'elle veuille bien me foire savoir comment et où je pourrai avoir l'honneur de conférer quelques instants avec elle.

«t J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération,

n De Votre Excellence

» le très-humble et très-obéissant serviteur,

n Jules Favre. »

18 septembre 1870.

Nous étions séparés par une distance de quarante-huit kilomètres. Le lendemain matin, à six heures,. je recevais la réponse que je transcris :

■ Meauz, 18 septembre 1870.

« Je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence a eu l'obligeance de m'écrire , et ce me sera extrêmement agréable si vous voulez bien me foire l'honneur de venir me voir, demain, ici à Meaux.

i> Le porteur de la présente, le prince Biron', veillera à ce que Votre Excellence soit guidée à travers nos lignes.

n J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considération, de Votre Excellence le très-obéissant serviteur,

» De Bismarck, n

^ Le rérîtable nom de cette famille est Biren et non Biron, comme Ta imprimé par erreur le rapport publié au Journal officieL Cette erreur fut d*ailleurs constatée et relevée par la lettre rectificative suivante insérée dans la feuille officielle du 25 septembre :

■ Monsieur le rédacteur,

• En lisant le rapport si patriotique et si émotionnant de M. le ministre des affiiires étrangères, j'y vois le nom du prince Biron, chargé de guider M. le ministre au travers des lignes ennemies. Permettez-moi de réclamer contre cette usurpation de mon nom. Les Biren et les Biron n^ont jamais rien eu de commun* Tous ceux qui portent mon nom sont en France et défendent le pays.

> J*ai llionneur, etc. » Comte db BmoR.

• Paris, 24 septembre 1870. •

A neuf heures l'escorte était prête , et je partais avec elle. Arrivé près de Meaux vers trois heures de l'après-midi, j'étais arrêté par un aide de camp venant m'annoncer que le comte avait quitté Meaux avec le Roi pour aller coucher à Ferrières' . Nous nous étions croisés ; en revenant l'un et l'autre sur nos pas , nous devions nous rencontrer.

Je rebroussai chemin, et descendis dans la cour d'une ferme entièrement saccag;ée , comme presque toutes les maisons que j'ai vues sur ma route. Au bout d'une heure, M. de Bismarck m'y rejoi^ait. Il nous était difficile de causer dans un tel lieu. Une habitation, le château de la Haute-Maison, appartenait à M. le comte de Rillac, était à notre proximité : nous nous y rendîmes; et la conversation s'engag;ea dans un salon où gisaient en désordre des débris de toute nature.

Cette conversation , je voudrais vous la rapporter tout entière, telle que le lendemain je l'ai dictée à un secrétaire. Chaque détail y a son importance. Je ne puis ici que l'analyser.

J'ai tout d'abord précisé le but de ma démarche. Ayant fait connaître par ma circulaire les intentions du gouvernement français, je voulais savoir celles du premier ministre prussien. Il me semblait inadmissible que deux nations continuassent, sans s'expliquer préalablement, une guerre terrible, qui, malgré ses avantages, infligeait au vainqueur des souffrances profondes. Née du pouvoir d'un seul, cette guerre n'avait plus de raison d'être quand la France redevenait maîtresse d'ellemême; je me portais garant de son amour pour la paix, en même temps que de sa résolution inébranlable de n'accepter aucune condition qui ferait de cette paix une courte et menaçante trêve.

M. de Bismarck m'a répondu que, s'il avait la conviction qu'une pareille paix fût possible, il la signerait tout de suite, n a « reconnu que l'opposition avait toujours condamné h guerre. Mais le pouvoir que représente aujourd'hui cette op-

* Dans le ma^ifique château du baron de Rothschild.

position est plus que précaire. Si dans quelques jours Paris n'est pris, il sera renversé par la populace... »

Je Tai interrompu vivement pour lui dire que nous n'avions pas de populace à Paris, mais une population intellig^ente , dévouée, qui connaissait nos intentions, et qui ne se ferait pas complice de l'ennemi en entravant notre mission de défense. Quant à notre pouvoir, nous étions prêts à le déposer entre les mains de l'assemblée déjà convoquée par nous^

u Cette assemblée , a repris le comte , aura des desseins que rien ne peut nous £aire pressentir. Mais, si elle obéit au sentiment français, elle voudra la guerre. Vous n'oublierez pas plus la capitulation de Sedan que Waterloo, que Sadowa, qui ne vous regardait pas. » Puis il a insisté longuement sur la volonté bien arrêtée de la nation française d'attaquer l'Allemagne et de lui enlever une partie de son territoire. Depuis Louis XIY jusqu'à Napoléon III , ses tendances n'ont pas changé, et , quand la guerre a été annoncée, le Corps législatif a couvert les paroles du ministre d'acclamations.

Je lui ai fait observer que la majorité du Corps législatif avait quelques semaines avant acclamé la paix ; que cette majorité, choisie par le prince, s'est malheureusement crue obligée de lui céder aveuglément; mais que, consultée deux fois, aux élections de 1869 et au vote du plébiscite, la nation avait énergiquement adhéré à une politique de paix et de liberté.

La conversation s'est prolongée sur ce sujet, le comte maintenant son opinion, alors que je défendais la mienne; et conmie je le pressais vivement sur ses conditions, il m'a répondu nettement que la sécurité de son pays lui conmiandait de garder le territoire qui la garantissait. U m'a répété plusieurs fois : M Strasbourg est la clef de la maison , je dois l'avoir, n — Je l'ai invité à être plus explicite encore : — « C'est inutile, objectait-il, puisque nous ne pouvons nous entendre; c'est ime afBiire à régler plus tard. » — Je l'ai prié de le faire tout de suite ; il m'a dit alors que les deux départements du Bas et du Haut-Rhin, une partie de celui de la Moselle avec

Metz, Château-Salins et Soissons, lui étaient indispensables, et qu'il ne pouvait y renoncer.

Je lui ai fait observer que l'assentiment des peuples dont il disposait ainsi était plus que douteux, et que le droit public européen ne lui permettait pas de s'en passer. — « Si foit, m'a-t-il répondu. Je sais fort bien qu'ils ne veulent pas de nous. Ils nous imposeront une rude corvée; mais nous ne pouvons pas ne pas les prendre. Je suis sûr que dans un temps prochain nous aurons ime nouvelle ^erre avec vous; nous voulons la £ûre avec tous nos avantages. »

Je me suis récrié, comme je le devais, contre de telles solutions. J'ai dit qu'on me paraissait oublier deux éléments importants de discussion : l'Europe, d'abord, qui pourrait bien trouver ces prétentions exorbitantes et y mettre obstacle ; le droit nouveau ensuite, le progrès des mœurs, entièrement antipathique à de telles exigences. J'ai ajouté que, quant à nous, nous ne les accepterions jamais. Nous pouvions périr conmie ' nation, mais non nous déshonorer. D'ailleurs, le pays seul était compétent pour prononcer sur une cession territoriale. Nous ne doutons pas de son sentiment, mais nous voulons le consulter. C'est donc vis-à-vis de lui que se trouve la Prusse; et, pour être net, il est dair qu'entraînée par l'enivrement de la victoire, elle veut la destruction de la France.

Le comte a protesté, se retranchant toujours derrière des nécessités absolues de garantie nationale. J'ai poursuivi : u Si ce n'est pas de votre part un abus de la force, cachant de secrets desseins, laissez-nous réunir l'Assemblée : nous lui remettrons nos pouvoirs ; elle nommera un gouvernement définitif qui appréciera vos conditions.

« —7 Pour l'exécution de ce plan, m'a répondu le comte, il faudrait un armistice, et je n'en veux à aucun prix, n

La conversation prenait une tournure de plus en plus pénible. Le soir venait. Je demandai à M. de Bismarck un second entretien à Ferrières. où il allait coucher, et nous partîmes chacun de notre côté.

Voulant remplir ma mission jusqu'au bout, je devais revenir sur plusieurs des questions que nous avions traitées, et conclure. Aussi, en abordant le comte vers neuf heures et demie du soir, je lui fis observer que les rensei^ements que j'étais venu chercher près de lui étant destiiés à être cçmmuniqués à mon gouvernement et au public, je résumerais, en terminant, notre conversation, pour n'en publier que ce qui serait bien arrêté entre nous. — a Ne prenez pas cette peine, me répondit-il, je vous la livre tout entière, je ne vois aucun inconvénient à sa divulgation. » Nous reprimes alors la discussion, qui se prolongea jusqu'à minuit. J'insistai particulièrement sur la nécessité de convoquer une assemblée. Le comte parut se laisser peu à peu convaincre et revint à l'armistice. Je demandai quinze jours. Nous discutâmes les conditions. Il ne s'en expliqua que d'une manière très-incomplète, se réservant de consulter le Roi. En conséquence, il m'ajourna au lendemain onze heures.

Je n'ai plus qu'un mot à dire : car, en reproduisant ce douloureux récit, mon cœur est agité de toutes les émotions qui l'ont torturé pendant ces trois mortelles journées, et j'ai hâte de finir. J'étais au château de Ferrières à onze heures. Le comte sortit de chez lui à midi moins le quart, et j'entendis de lui les conditions qu'il mettait à l'armistice ; elles étaient consignées dans un texte écrit en langue allemande, et dont il m'a donné communication verbale.

n demandait pour gage l'occupation de Strasbourg, de Toul et de Phalsbourg, et comme» sur sa demande, j'avais dit la veille que l'Assemblée devait être réunie à Paris, il voulait, dans ce cas, avoir un fort dominant la ville...., celui du mont Valérien, par exemple.

Je l'ai interrompu pour lui dire : « H est bien plus simple de nous demander Paris. Gomment voulez-vous admettre qu'une assemblée française délibère sous votre canon ? J'ai eu l'honneur vous dire que je transmettrais fidèlement notre en-

tretien au gouvernement ; je ne sais vraiment si j'oserai lui dire que vous m'avez fait une telle proposition.

u -. Cherchons une autre combinaison» , m'a-t-il répondu. Je lui ai parlé de la réunion de l'Assemblée à Tours, en ne prenant aucun gage du côté de Paris.

Il m'a proposé d'en parler au Roi, et, revenant sur l'occupation de Strasbourg, il a ajouté : a La ville va tomber entre nos mains, ce n'est plus qu'une affaire de calcul d'ingénieur. Aussi je vous demande que la garnison se rende prisonnière de guerre, n

A ces mots j'ai bondi de douleur, et, me levant, je me suis écrié : u Vous oubliez que vous parlez à un Français, monsieur le comte : sacrifier une garnison héroïque qui fait notre admiration et celle du monde serait une lâcheté ; et je ne vous promets pas de dire que vous m'avez posé une telle condition, n

Le comte m'a répondu qu'il n'avait pas l'intention de me blesser, qu'il se conformait aux lois de la guerre, qu'au surplus, si le Roi y consentait, cet article pourrait être modifié.

Il est rentré au bout d'un quart d'heure. Le Roi acceptait la combinaison de Tours, mais insistait pour que la garnison de Strasbourg fût prisonnière.

J'étais à bout de force et craignis im instant de défaillir. Je me retournais pour dévorer les larmes qui m'étoufFaient, et, m'excusant de cette faiblesse involontaire, je prenais congé par ces simples paroles :

u Je me suis trompé, monsieur le comte, en venant ici ; je ne m'en repens pas, j'ai assez souffert pour m'excuser à mes propres yeux ; d'ailleurs je n'ai cédé qu'au sentiment de mon devoir. Je reporterai à mon gouvernement tout ce que vous m'avez dit, et, s'il juge à propos de me renvoyer près de vous, quelque cruelle que soit cette démarche, j'aurai l'honneur de revenir. Je vous suis reconnaissant de la bienveillance que vous m'avez témoignée, mais je crains qu'il n'y ait plus qu'à

laisser les événements s'accomplir. La population de Paris est courageuse et résolue aux derniers sacrifices ; son héroïsme peut changer le cours des événements. Si vous avez l'honneur de la vaincre, vous ne la soumettrez pas. La nation tout entière est dans les mêmes sentiments. Tant que nous trouverons en elle un élément de résistance, nous vous combattrons. C'est une lutte indéfinie entre deux peuples qui devraient se tendre la main. J'avais espéré une autre solution. Je pars bien malheureux, et néanmoins plein d'espoir. »

Je n'ajoute rien à ce récit, trop éloquent par lui-même. Il me permet de conclure, et de vous dire quelle est, à mon sens, la portée de ces entrevues. Je cherchais la paix, j'ai rencontré une volonté inflexible de conquête et de guerre. Je demandais la possibilité d'interroger la France représentée par une assemblée librement élue, on m'a répondu en me montrant les fourches caudines sous lesquelles elle doit préalablement passer. Je ne récrimine point : je me borne à constater les £Edts, à les signaler à mon pays et à l'Europe. J'ai voulu ardemment la paix, je ne m'en cache pas, et, en voyant pendant trois jours la misère de nos campagnes infortunées, je sentais grandir en moi cet amour avec une telle violence que j'étais forcé d'appeler tout mon courage à mon aide pour ne pas feillir à ma tâche. J'ai désiré non moins vivement un armistice, je l'avoue encore^ je l'ai désiré pour que la nation pût être consultée sur la redoutable question que la fatalité pose devant nous.

Vous connaissez maintenant les conditions préalables qu'on prétend vous faire subir. Gomme moi, et sans discussion, vous avez été unanimement d'avis qu'il fallait en repousser l'humiliation. J'ai la conviction profonde que, malgré les souffrances qu'elle endure et celles qu'elle prévoit, la France indignée partage notre résolution, et c'est de son cœur que j'ai pu m'inspvrer en écrivant à M. de Bismarck la dépêche suivante, qui dôt cette négociation :

u Monsieur le comte,

n J'ai exposé fidèlement à mes collègues du gouYemement de la défense nationale la déclaration que Votre Excellence a bien voulu me faire. J'ai le regret de faire connaître à Votre Excellence que le gouvernement n'a pu admettre vos propositions. Il accepterait un armistice ayant pour objet l'élection et la réunion d'une Assemblée nationale. Mais il ne peut souscrire aux conditions auxquelles Votre Excellence le subordonne. Quant à moi, j'ai la conscience d'avoir tout fisût pour que Teffusion du sang cessât et que la paix fût rendue à nos deux nations, pour lesquelles elle serait un grand bienfait. Je ne m'arrête qu'en face d'un devoir impérieux, m'ordonnant de ne pas sacrifier l'honneur de mon pays déterminée résister énergiquement. Je m'associe sans réserve à son vœu ainsi qu'à celui de mes collègues. Dieu, qui nous juge, décidera de nos destinées. J'ai foi dans sa justice.

ft J'ai l'honneur d'être, monsieur le comte, etc.

n Jules Favre. »

23 septembre 1870.

J'ai fini, mes chers collègues, et vous pensez conune moi que, si j'ai échoué, ma mission n'aura pas été cependant tout à fait inutile. Elle a prouvé que nous n'avions pas dévié. Cîomme les premiers jours, nous maudissons une guerre par nous condamnée à l'avance ; comme les premiers jours aussi, nous l'acceptons plutôt que de nous déshonorer. Nous avons fEut plus : nous avons tué l'équivoque dans laquelle la Prusse s'enfermait, et que l'Europe ne nous aidait pas à dissiper.

IEn entrant sur notre sol, elle a donné au monde sa. parole qu'elle attaquait Napoléon et ses soldats, mais qu'elle respectait la nation. Nous savons aujourd'hui ce qu'il faut en penser. La Prusse exige trois, de nos départements, deux villes fortes, l'une de cent, l'autre de soixante-quinze mille âmes, huit à dix autres également fortifiées. Elle sait que les populations qu'elle

veut nous ravir la repoussent, elle s'en . saisit néanmoins, opposant le tranchant de son sabre aux protestations de leur liberté civique et de leur dignité morale.

A la nation qui demande la faculté de se consulter ellemême, elle propose la garantie de ses obusiers établis au mont Yalérien et protégeant la salle des séances où nos députés voteront. Voilà ce que nous savons, et ce qu'on m'a autorisé à vous dire. Que le pays nous entende et qu'il se lève, ou pour nous désavouer quand nous lui conseillons de résister à outrance, ou pour subir avec nous cette dernière et décisive épreuve. Paris y est résolu.

Les départements s'organisent et vont venir à son secours. Le dernier mot n'est pas dit dans cette lutte où maintenant la force se rue contre le droit. Il dépend de notre constance qu'il appartienne à la justice et à la liberté.

Agréez, mes cfaers collègues, le fraternel hommage de mon inaltérable dévouement.

Le vice'président du gouvernement de la défense nationale » ministre des affaires étrangères,

Jules Favre.

8 octobre 1870.

Discours de M, Jules Favre aux officiers de la garde nationale sur la place de l'Hôtel de ville.

Messieurs,

Cette journée est bonne pour la défense, car eUe afiBrme une fois de plus et d'une manière éclatante notre ferme résolution de demeurer unis pour sauver la patrie. Cette union intrépide, dévouée dans une seule et même pensée, elle est la raison d'être du gouvernement que vous avez fondé le 4 septembre. Aujourd'hui, vous consacrez de nouveau sa légitimité, yous entendez le maintenir, pour qu'avec vous il délivre le soi national de la souiUure de l'étranger; de son ç6té, il s'engage envers vous à poursuivre ce noble but jusqu'à la mort, et pour l'atteindre, il est décidé à agir avec fermeté contre ceux qui tenteraient de l'en détourner.

Par un redoutable hasard de la fortune, Paris a l'honneur de concentrer sur lui l'effort des agresseurs de la France ; il est son boulevard, il la sauvera par votre abnégation, par votre courage, par vos vertus civiques, et, si quelque téméraire essaye de jeter dans son sein des germes de division, votre bon sens les étouffera sans peine. Tous nous eussions été heureux de donner aux pouvoirs municipaux le fondement régulier d'une libre élection ; mais tous aussi nous avons com- ' pris que lorsque les Prussiens menacent la cité, ses habitants ne peuvent être qu'aux remparts, et même au dehors, où ils brûlent d'aller chercher l'ennemi. Quand ils l'auront vaincu, ils reviendront aux urnes électorales; et, au moment où je vous parle, entendez-yous l'appel suprême qui m'interrompt i

PIEGES JUSTIFICATIVES. JM

C'est la voix du canon qui tonne et qui nous dit à tous où est * le devoir.

Messieurs, un moî encore. Aux remercîments du gouvernement, qui est votre œuvre, votre cœur, votre âme, qui n'est quelque chose que par vous et pour vous, laissez-moi mêler un avis fraternel : Que cette' journée ne fesse naître en nous aucune pensée de colère ou même d'animosité. Dans cette grande et généreuse population, nous n'avons pas d'ennemis. Je ne crois pas même que nous puissions appeler adversaires ceux qui me valent l'honneur d'être maintenant au milieu de vous. Ils ont été entraînés; ramenons-les par notre patriotisme. La leçon ne sera pas perdue pour eux; ils verront par votre exemple combien il est beau d'être unis pour servir la patrie, et désormais c'est avec nous qu'ils voleront à sa défense.

JutEs Patbb.

octobre 1870.

Note remise à M» le général Burnside, le 10 octobre 1870.

Le ministre des affaires étrangères soussigné a eu l'honneur, le 3 octobre dernier, de recevoir la visite de M. le général Bumside et de M. le colonel Forbês, accompagnés de Son jËxcellence IVI. Washbum , ministre des États-Unis à Paris. MM. Bumside et Forbes venaient du quartier général prussien et y retournaient. Ils ont proposé leurs bons offices dans le but d'établir, s'il était possible, entre la France et la Prusse des idées communes sur la cessation de la guerre, et demandé au soussigné s'il ne jugeait pas opportun de leur remettre une note sur ce sujet. En les remerciant de leur cordiale intervention, le soussigné n'a pas cru pouvoir remettre une telle not«; mais le général lui ayant demandé s'il consentait à ce que sa conversation fût reportée à M. le comte de Bismarck, le soussigné a accepté cette offre, et brièvement indiqué deux points importants à examiner. Le premier, relatif à la conclusion de la paix, ayant pour base l'intégrité du territoire français ; le second, relatif à un armistice destinée rendre possible la convocation d'une assemblée.

Le 9 octobre, le soussigné a eu de nouveau la visite du général Bumside, accompagné comme la première fois. M. Bumside a fait connaître au soussigné qu'il avait eu quatre entrevues avec M. de Bismarck, qui s'était entendu avec le Roi, et il a bien voulu communiquer la substance des conversations échangées dans ces entrevues.

Après avoir paru écarter toute combinaison d'armistice, le comte de Bismarck s'y était rallié, il en comprenait la néces-

site pour la convocation d'une assemblée, mais il demandait les conditions suivantes :

1* Armistice d'une durée de quarante-huit heure» pour faire les élections. Libre circulation, pour cet objet, de Paris à Tours et de Tours à Paris.

2* Consentement de la Prusse aux libres élections oans les départements envahis, moins ceux de l'Alsace et de la Lorraine.

3* Exclusion de l'armistice des opérations devant Metz.

4'' Refus de ravitaillement pendant l'armistice.

Le soussig^né, en renouvelant au générai l'expression de sa gratitude pour ses bienveillantes intentions, ne lui a point dissimulé qu'il regardait ces conditions comme inacceptables, et néanmoins, ne fût-ce que pour témoigner de ses sentiments de déférence envers celui qui les lui transmettait, il a promis de consulter le gouvernement et de iaire connaître sa décision.

Après avoir entendu le rapport du soussigné, le gouvernement a été unanimement d'avis, sur le premier point, que le délai de quarante-huit heures pour procéder aux élections est absolument illusoire.

Dans l'état où la guerre a mis les voies de communication en France, les élections et la réunion d'une assemblée exigeraient un délai beaucoup plus long. L'armistice consenti pour consulter la nation serait donc absolument inutile, si on ne lui donnait une durée suffisante. Cet armistice devrait se prolonger jusqu'à la solution donnée par l'Assemblée.

Sur le deuxième point , le gouvernement ne saurait, admettre l'exclusion de l'Alsace et de la Lorraine du droit de se foire représenter à l'Assemblée, et cela par deux raisons également concluantes. Ce serait d'abord consentir implicitement la cession de ces provinces ; en second lieu accepter la doctrine, contrairement au droit public, qu'on peut disposer des populations sans leur aveu.

Sur le troisième point, l'armistice doit être ou n'être pas.

S'il est convenu, il s'appliquera à toutes les opérations mili* taires des belligérants.

Sur le quatrième point, l'armistice compose nécessairement le ravitaillement, sans quoi il favorise exclusivement Vintér^ •de l'assiégeant.

Le soussigné, en exposant sommairement ces considérations, suivant lui décisives, tenait à bien établir que si, par les bons offices du général Burnside, une proposition a été faite dans un but de rapprochement ultérieur, le gouvernement de la défense nationale ne la repousse que parce qu'elle est subordonnée à des conditions qui en rendent l'exécution absolument unpossible.

S7 septembre 1870.

Circulaire de M, de Bismarck.

Le rapport adressé par M. Jules Favre à ses collègues, le 21 courant , relativement à l'entretien qu'il a eu avec moi , m'engage à faire à Votre Excellence une communication qui vous permettra de donner une idée exacte de la marche de ces entretiens; il faut avouer qu'en général M. Favre s'est efforcé de faire un récit exact de ce qui s'est passé entre nous* S'il n'y a pas toujours entièrement réussi, il faut l'attribuer à la longueur de notre conférence et aux circonstances particulières dans lesquelles elle a eu lieu. Je dois cependant élever des objections à la tendance générale de s(m exposé , et insis* ter sur ce fait que le sujet principal que nous avions à discuter n'était point celui de la conclusion d'un traité de paix , mais celui d'un armistice qui devait précéder ce traité. Relativement aux demandes que nous devions faire avant de signer un traité de paix définitif, j'ai déclaré expressément à M. Jules Favre que je me refusais à entamer le sujet de la nouvelle frontière réclamée par nous, jusqu'à ce que le principe dCune cession de territoire ei^t été ouvertement reconnu par la France. Gomme conséquence de cette déclaration, la for* mation dtun nouveau département de la Moselle contenant les circonscriptions de Sarrebourg , Château-Malins , SarrC" guemines, Metz et Thionville, fut mentionnée par moi comme conforme à nos intentions ; mois en même temps y je n'ai nullement renoncé à notre droit de faire de nouvelles stipu» lations dans un traité de paix proportionnées aux sacrifices qui nous seraient imposés par la prolongation de la guerre.-

Strasbourg, place désignée par M. Favre comme la clef de

la maison, expression qui laissait toujours à douter si la France était la maison en question, fut expressément déclarée par moi être la clef de notre maison, que nous désirions ne pas laisser par conséquent entre des mains étrangères.

Notre première conversation au château de la Haute-Maison ne dépassa pas les limites d'une conversation académique, sur le présent et sur le passé, dont la substance^s'est trouvée renfermée dans la déclaration de H. Jules Favre, qu'il était prêt à nous céder u tout l'argent que nous avons n , tandis qu'il se refusait à admettre l'idée d'une cession de territoire. Quand j'ai parlé (fune cession comme étant tout à fait indispen» sable , il a déclaré que les négociations de la paix n'auraient aucune chance de succès , et a soutenu que céder une portion quelconque du territoire serait humiliant et déshonorant pour la France. Je n'ai pu le convaincre que les conditions que la France avait imposées à l'Italie et demandées à l'Allemagne , sans avoir de guerre avec l'un ou l'autre de ces pays , conditions que la France nous aurait imposées, à nous, si nous eussions été vaincus, et qui ont été la conséquence inévitable de presque toutes les guerres, même dans les temps modernes, fte sauraient être honteuses pour un pays ayant succombé après une courageuse résistance, et j'ai ajouté que l'honneur de k France ne difiFérait pas essentiellement de celui des au* 1res nations. Je n'ai pas réussi non plus à persuader i H. Favre que la restitution de Strasbourg n'impliquait pas davantage un déshonneur à la France que la cession de Landau et de Sarrelouis, et que les conquêtes violentes et injustes de Louis XIV n^'étaient pas plus étroitement liées i l'honneur de la France que celles de la première République ou celles du premier Empire.

Notre conférence prit un tour plus pratique à Ferrières, ou nous avons discuté exdusivement la question d'un armistice, fait qui réfute l'allégation d'après laquelle j'aurais déclaré que je n'accepterais d'armistice dans aucune circonstance. La manière dont M. Jules Favre me fait dire, relativement à cette

PIÈCES JUSTIFICATIVES. Ut

question et à d'autres : « Il fiiudrait un annistice , et je n'en veux à aucun prix n, et autres choses analogues, me forcent à rectifier ces assertions , et à ajouter que dans des conversations pareilles je ne me suis jamais servi et je ne me sers jamais d'une locution indiquant que mot je désire personnellement, exige ou approuve quoi que ce soit. Je parle toujours des intentions et des demandes du gouvernement dont je suis le représentant.

Dans cette conversation, les deux parties sont convenues de considérer la nécessité de donner à la nation française de choisir des représentants qui seuls seraient en position d'accorder au gouvernement actuel les pouvoirs suffisants pour lui permettre de conclure une paix sanctionnée par le droit international ; comme motif d'un annistice , j'ai appelé l'attention sur le fait qu'un armistice était toujours un désavantage mil!* taire pour une armée engagée dans une marche victorieuse ; que dans le cas actuel c'est un gaia des plus importants en fait de temps pour la défense de la France et la réorganisation de son armée, et que par conséquent nous ne pouvions accorder un armistice si on ne nous oSrait pas des avantages militaires équivalents. A ce propos, j'ai mentionné la reddition des forteresses qui empêchaient nos communications avec l'Allemagne , car une trêve devant prolonger la période pendant laquelle nous devions alimenter notre armée , des con» cessions pour facUiter le transport des vivres devaient en étrei les conditions préliminaires.

• Strasbourg , Toul et d'autres places de moindre importance formèrent le sujet de cette discussion. En ce qui concerne Strasbourg, j'ai fait remarquer que les glacis ayant été entamés , la prise de la ville ne pourrait tarder , et que nous pensions que la situation militaire rendrait la reddition de la garnison nécessaire, tandis qu'on permettrait à ceux qui gardaient les autres places d'en sortir avec les honneurs de la guerre.

Une autre question difficile se rapportait à Paris ; çonmie

nous avions entièrement cerné la ville , nous ne pouvions permettre l'entrée de nouveaux approvisionnements qu'à condition qu'ils n'affaibliraient pas notre position militaire et ne prolongeraient pas le temps nécessaire pour réduire la ville par la famine. Après avoir consulté les autorités militaires , j'ai offert par ordre de S. M. le Roi les alternatives suivantes relativement à Paris.

Ou la position de Paris doit nous être concédée par la reddition d'une partie dominante de la défense , et dans ce cas nous sommes prêts à permettre la Hbre communication avec Paris , et à ne pas empêcher l'alimentation de la ville.

Ou on ne pourrait pas nous concéder la position devant Paris ; mais dans ce cas nous ne pourrions consentir à abandonner Tinvestissement , et nous devrions insister sur la continuation du statti quo militaire devant cette ville , puisque autrement nous nous trouverions en Ëice de Paris approvisionné de nouveau en armes et en vivres.

M. Favre a expressément rejeté la première alternative relative à la reddition d'une partie des défenses de Paris, ainsi que la condition de garder comme prisonnière de guerre la garnison de Strasbourg. U a promis de consulter ses collègues sur la seconde alternative du maintien du slatu quo militaire devant Paris. Ce programme, que M. Favre a rapporté avec lui à Paris, comme le résultat de nos négociations, et qui y a été discuté, ne contient donc rien au sujet d'une paix future, mais seulement au sujet d'un armistice de quinze jours ou de trois semaines pour préparer les voies à l'élection d'une assemblée nationale dans les conditions suivantes :

1* La continuation du statu quo dans ou devant Paris.

â* La continuation des hostilités à Metz et autour de Metz, dans un certain rayon dont l'étendue sera déterminée.

3*^ La reddition de Strasbourg, dont la garnison deviendrait prisonnière de guerre, et celles de Toul et de Bitche, dont on permettrait aux garnisons de sortir avec les honneurs de la guerre.

Je croîs que notre conviction, que nous avons fait des oftres très-conciliantes , sera partagée par tous les cabinets neutres. . Si le gouvernement français s'est décidé à ne pas profiter de l'occasion présentée, de procéder à l'élection d'une assemblée nationale, même dans les parties occupées par nous, cela démontre sa résolution de ne pas se débarrasser des difficultés qui empêchent la conclusion d'une paix conforme au droit înteraational, et à ne pas écouter l'opinion publique du peuple français. Des élections libres et générales tendraient à des résultats favorables à la paix. Telle est la conviction qui s'impose à nous, et qui n'a pas échappé à l'attention de ceux qui exercent le pouvoir à Paris.

Je prends la bberté de prier Votre Excellence de porter la présente circulaire à la connaissance du gouvernement auprès duquel elle est accréditée.

Db Bismarck.

JIU PIÈGES JUSTIFICATIVES.

i7 octobre 1870.

Réponse du ministre des affaires étrangères.

Monsieur,

Je ne sais quand cette dépêche vous parviendra. Depuis trente jours Paris est investi, et s^ ferme résolution de résister jusqu'à ce qu'il ait obtenu la victoire peut prolong;er quelque temps encore la situation violente qui le sépare du reste du monde. Néanmoins, jef n'ai pas voulu retarder d'un jour la réponse que mérite le rapport rédigé par M. le comte de Bismarck sur l'entrevue de Ferrières ; je constate d'abord qu'il confirme en tous points mon récit, sauf en ce qui concerne im échange d'idées sur les conditions de la paix, qui, suivant M. de Bismarck, n'auraient pas été débattues entre nous.

J'ai reconnu que sur ce sujet le chancelier de la Confédération du Nord m'avait opposé, dès les premiers mots, une sorte de fin de non-recevoir tirée de ma déclaration absolue « que je ne consentirais à aucune cession de territoire » ; mais mon interlocuteur ne peut avoir oublié que sur mon insistance il s'expliqua catégoriquement, mentionna, pour le cas où le principe de la cession territoriale serait admis, les conditions que j'ai énumérées dans mon rapport : l'abandon par la France de Strasbourg avec l'Alsace entière, de Metz et d'une partie de la Lorraine.

Le chancelier îsAt observer que ces conditions peuvent être aggravées par la continuation de la guerre. Il me l'a en effet déclaré, et je le remercie de vouloir bien le mentionner humême. Il est bon que la France sache jusqu'où va l'ambition de la Prusse ; elle ne s'arrête pas à la conquête de deux de

PlèCEà JUSTIFICATIVES. 445

DOS provinces, elle poursuit froidement l'œuvre systématique de notre anéantissement. Après avoir solennellement annoncé au monde par la bouche de son roi qu'elle n'en voulait qu'à Napoléon et à ses soldats, elle s'acharne à détruire le peuple français. Elle ravagée son sol, incendie ses villag[es, accable ses habitants de réquisitions, les fusille quand ils ne peuvent satisfaire à ses exigences, et met toutes les ressources de la science au service d^une guerre d'extermination.

La France n'a donc pas d'illusion à conserver. Il s'agit pour elle d'être ou de n'être pas. En lui proposant la paix au prix de trois départements qui lui sont unis par une étroite affection, on lui offrait le déshonneur. Elle l'a repoussé. On prétend la punir par la mort, voilà la situation bien nette.

Vainement lui dit-on : il n'y a pas de honte à être vaincu, encore moins à subir les sacrifices imposés par la défaite ; vainement ajoute-t-on encore que la Prusse peut reprendre les conquêtes violentes et injustes de Louis XIV : de telles objections sont sans portée, et l'on peut s'étonner d'avoir à y répondre. La France ne cherche pas une impuissante consolation dans l'explication trop facile des causes qui ont entraîné son échec : elle accepte ses malheurs et ne les discute pas aveb son ennemi. Le jour où il lui a été donné de reprendre la direction de ses destinées, elle a loyalement offert une réparation. Seulement cette réparation ne pouvait être une cession de territoire. Pourquoi? Parce que c'était un amoindrissement? Non ; parce que c'était une violation de la justice et du droit dont le chancelier de la confédération du Nord ne semble tenir aucun compte. Il nous renvoie aux conquêtes de Louis XIV. Veut-il revenir au statu quo qui les a immédiatement précédées? Veut-il réduire son maître à la couronne ducale placée sous la suzeraineté des rois de Pologne ? Si dans la transformation que l'Europe a subie, la Prusse est devenue d'un État insignifiant une puissante monarchie, n'est-ce pas à la conquête qu'elle le doit? Mais avec les deux siècles qui ont favorisé cette vaste recomposition s'est opéré un change-

ment plus profond et d'un ordre plus élevé que cdai qui déterminait jusqu'ici les morcellements de territoire. Le droit humain est sorti des régions abstraites de la philosophie. Il tend de plus en plus à prendre possession du monde, et c'est lui que la Prusse foule aux pieds quand elle essaye de nous arracher deux provinces en reconnaissant que les populations repoussent énergiquement sa domination.

À cet égard, rien ne précise mieux sa doctrine que ce mot rappelé par le chancelier de la GonfédératLoik du Nord : Strasbourg est la clef de notre maison. C'est donc comme propriétaire que la Prusse stipule, et cette propriété , elle l'applique à des créatures humaines dont elle supprime par ce fait la liberté morale et la dignité individuelle. Or, c'est précisément le respect de cette liberté, de cette dignité qui interdit à la France de consentir à l'abandon qu'on lui demande. Elle peut subir l'abus de la force, elle n'y ajoutera pas l'abaissement de sa volonté.

J'ai eu le tort de ne pas feire sur ce point sufiBsamment comprendre ma pensée quand j'ai dit, ce que je maintiens, que nous ne pouvons sans nous déshonorer céder l'Alsace et la Lorraine. J'ai caractérisé par là, non l'acte imposé au vaincu, mais la faiblesse d'un complice qui donnerait la main à l'oppresseur et consommerait une iniquité pour se racheter lui-même. M. le comte de Bismarck ne trouvera pas un Français digne de ce nom qui pense et agisse autrement que moi.

Et c'est pourquoi je ne puis reconnaître qu'une proposition d'armistice sérieusement acceptable nous ait été faite. Je désirais avec ardeur qu'un moyen honorable nous fût offert de suspendre les hostilités et de convoquer une assemblée. Mais j'en appelle à tous les hommes impartiaux , le gouvexnement pouvait-il accéder au compromis qui lui était proposé? L'arnûstice n'eût été qu'une dérision s*il n'avait rendu possible de libres élections. Or, on ne lui donnait qu'une durée effective de quarante-huit heures. Pendant le surplus de la période de quinze jours ou trois semaires, la Prusse se réservait la

continuation des hostilités, en sorte que l'Assemblëe eût délibéré sur la paix et la guerre pendant la bataillé qui aurait décidé du sort de Paris. De plus, l'armistice ne s'étendait pas à Metz; il excluait le ravitaillement et nous condamnait à consonmier nos vivres pendant que l'armée assiégeante aurait largement vécu par le pillage de nos provinces. Enfin, l'Alsace et la Lorraine n'auraient pas nonmié de députés, par la raison vraiment inouïe qu'il s'agissait de prononcer sur leur sort ; la Prusse ne leur reconnaissant pas ce droit, nous demandait de tenir la poignée du sabre avec lequel elle le tranche.

Voilà les conditions que le chancelier de la Confédération du Nord ne craint pas d'appeler u très-conciliantes » , en nous accusant « de ne pas saisir l'occasion de convoquer une Assemblée nationale, témoignant ainsi notre résolution de ne pas nous débarrasser des difficultés qui empêchent la condusion d'une paix conforme au droit national, et de ne pas écouter l'opinion publique du peuple français. »

Eh bien ! nous acceptons, devant notre pays conmie devant l'histoire, la responsabilité de notre refus. Ne pas l'opposer aux exigences de la Prusse eût été à nos yeux une trahison. J'ignore quelle destinée la fortune nous réserve ; mais ce que je sens profondément, c'est qu'ayant à choisir entre la situation actuelle de la France et celle de la Prusse, c'est la première que j'ambitionnerais. J'aime mieux nos souffrances, nos périls, nos sacrifices , que l'inflexible et cruelle ambition de notre ennemi. J'ai la ferme confiance que la France sera victorieuse. Fût-elle vaincue , elle resterait encore si grande dans son malheur qu'elle demeurerait un objet d'admiration et de sympathie pour le monde entier. Là est sa force véritable, là sera peut-être sa vengeance. Les cabinets européens, qui se sont bornés à de stériles témoignages de cordialité, le reconnaîtront un jour; mais il sera trop tard. Au lieu d'inaugurer la doctrine de haute médiation conseillée par la justice et l'intérêt, ils autorisent, par leur inertie, la continuation d'une lutte barbare qui est un désastre pour tous, un outrage

à la civilisation. Cette sanglante leçon ne sera pas perdue pour les peuples. Et qui sait? L'histoire nous enseig;ne que les régénérations humaines sont par une loi mystérieuse étroitement liées à d^neffobles malheurs. La France avait peut-être besoin d'une épreuve suprême : elle en sortira transfigurée, et son génie brillera d'un éclat d'autant plus vif qu'il l'aura soutenue et préservée de défaillances en face d'un puissant et implacable ennemi.

Lorsque vous pourrez, Monsieur, vous inspirer de ces réflexions, dans vos rapports avec le représentant du gouvernement près duquel vous êtes accrédité, la fortune aura prononcé son arrêt. En voyant cette grande population de Paris assiégée depuis un mois, si résolue, si calme, si unie, j'attends avec un cœur ferme et confiant l'heure de sa délivrance.

Recevez, etc.

Jules Fâvre.

PIÉCBS JUSTIFICATIVES 441»

St octobre 1870*

Lettre du ministre de Pintérieur au maire de Paris sur la mobilisation de la garde nationale.

Monsieur le maire,

Le dëcret du 16 octobre et l'instruction de H. le commandant supérieur des gardes nationales de la Seine, du 19, ont tracé les règles qui doivent présider à la formation des bataiUons de volontaires mobilisables. Ces règles avaient déjà été exposées dans la lettre de H. le gouverneur de Paris du 16 octobre; mais au moment de les appliquer, je crois utile de les bien préciser et d'aller au-devant de quelques difficultés qui pourraient jeter de l'incertitude dans les esprits.

En plaçant sous la* main de l'autorité militaire des bataillons de volontaires pris dans les rangs de la garde nationale, le gouvernement s'est conformé au vœu de la garde nationale efle-même, légitimement gupatiente de concourir, avec l'armée et la garde nationale mobile) à l'oeuvre offensive que nécessite la tactique de l'ennemi.

Fournissant à la défense un efifectif de 344,000 baïonnettes, la garde nationale peut, sans s'afiaiblir, offrir un contingent de guerre dont la coopération sera précieuse, peut* être décisive. Toutefois, elle n'a jainais entendu perdre son caractère essentiellement civique, et le gouvernement veut le lui conserver. C'est pour la délivrance de Paris qu'il accepte son action, en lui rappelant^ ce qui est dans le coeur de tous, que sauver notre foyer du contact de l'étranger, c'est délivrer la France entière de son étreinte. La Prusse a voulu l'immoles dans nos murs. Elle se flattait de les franchir au pas de courses u 29

tàù PIÈCES JUSTIFICATIVES.

Elle les regarde depuis trente-trois jours et s'arrête devant v^ leurs défenseurs. C'est maintenant à nous de lui prouver la force nouvelle que nous avons puisée dans le sentiment de notre droit, dans notre union, dans le retour de la discipline, dslns la confiance virile que nous inspirent des chefs aussi prudents que braves.

Pour cela, les généreux dévouements ne suffisent pas. Nous avons à lutter contre la science mise au service d'une froide ténacité. Sachons lui opposer un effort semblable, accru par notre courage naturel et les nécessités de notre salut. Lancer des hommes, valeureux, mal armés, contre des troupes médiocres munies d'engins perfectionnés, c'est les vouer à une déEeute certaine; et comme, grâce aux désordres du régime précédent, un tiers seulement de la garde nationale a reçu des fusik à tir rapide, on ne peut lui demander une mobilisation qui dépasserait cette proportion, beaucoup plus que suffisante, d'ailleurs, pour l'œuvre à accomplir.

De là la nécessité de l'échange d'armes que faciliteront l'esprit fraternel et l'amour du devoir. C'est par les soins de MM. les maires de Paris que cette opération s'accomplira. Ils prouvent chaque jour que leur patriotisme a le don de résoudre des problèmes plus difficiles. Le gouvernement compte sur leur intelligente fermeté. L'échange aura lieu d'abord dans le même bataillon; puis, si cela devient nécessaire, de bataillon à bataillon et d'arrondissement à arrondissement, par le concours combiné de MM. les maires, de M. le maire de Paris et de l'état-major de la garde nationale.

Mais, préalablement, il faudra procéder à la formation des ; bataillons mobilisables. Les articles I et 2 du décret du 16 oo- ' tobre indiquent que le recrutement s'en efiectuera par voie d'inscription volontaire sur un registre ouvert dans chaque mairie. L'instruction du 19 a modifié cette dernière disposition en autorisant l'inscription dans le bataillon, centre véritable de tous les éléments qui peuvent le, mieux préparer ce travail.

Le gouvernement s'est vivement préoccupe de cette question des inscriptions volontaires et ne Ta résolue qu'après un mûr examen. Il aurait pu, avec la loi du 21 mars 1831, maintenue en ce point parcelle de 1851, prendre dans l'ordre ^'elle fixe tous les hommes de 20 à 25 ans. Il a préféré faire I appel aux volontaires, estimant que l'honneur et le danger stimuleraient puissamment les âmes, et que la patrie serait servie avec d'autant plus d'héroïsme que le sacrifice qui lui serait fait ne serait pas obligatoire. D'ailleurs, les labeurs imposés aux corps mobilisés exigent des aptitudes physiques et morales qu'une libre vocation ne peut manquer d'affermir. Il ne s'agit pas pour eux de partager complètement le rôle de la troupe, mais de la seconder, de l'appuyer dans ses manœuvres, de la remplacer au besoin dans les postes avancés ; la vigueur, la décision, la patience sont indispensables à l'accomplissement d'une telle tâche. CSeux-là en seront certainement les modèles qui s'offriront de leur plein consentement pour la remplir.

Le décret ne détermine pas le nombre des compagnies four» nies par chaque bataillon. La fixation de leur effectif à 150 honmies permet de croire que les bataillons nombreux en donneront plusieurs. Nous réservons, d'ailleurs, par l'article 3 de l'instruction, les droits des compagnies formées en une des sorties, et qui en respectant le principe de l'inscription individuelle, sont prêtes à entrer dans cette combinaison. Toutes ces compagnies seront constituées par les soins d'un conseil de femille de bataillon. Elles seront ensuite groupées en bataillon par un comité d'arrondissement. L'instruction du 19 octobre règle la composition de ces deux institutions*.

Nous les avons empruntées non à la loi, muette à cet égard, mais à une pratique intelligente et sage, adoptée par la gardenationale de la Seine. S'inspirant peut^tre des articles 79 et 80 de la loi de 1831, qui confient à un conseil l'administration de la légion et du bataillon , la garde nationale de la

Seine a institué par compagnie un conseil auquel elle a donné

452 PIÈCES justificatives;

le nom très-heureux de conseil de famille, dont le capitaine est le président de droit, et qui se compose des officiers et des délégués des gardes nationaux. Ces conseils se sont donné la mission de régler les différends intérieurs et surtout de sou- . lager \<^% infortunes cachées. Ils ont rendu et rendent encore de très-utiles services ; on ne saurait trop les encourager. Le gouvernement les étend aux bataillons et y appelle naturellement les capitaines commandants, un délégué par compagnie sous la présidence du chef de bataillon. Cette autorité paternelle sera chargée de l'organisation des compagnies, réunies elles-mêmes en bataillon par le comité d'arrondissement composé du maire président et des chefe de bataillon de l'arrondissement.

Les élections auront lieu dans chaque compagnie et dans chaque bataillon suivant les formes ordinaires, ce qui me donne l'occasion de rappeler, ainsi qu'a bien voulu déjà le faire M. le commandant supérieur, qu'aux termes de l'ar^ tide 37 de la loi du 13 juin 1851, les chefs de bataillon sont élus par les officiers du bataillon et par un nombre égal de délégués nommés dans chaque compagnie. Nous n'avons pas à examiner si ce mode d'élection est préférable à celui du suffrage direct, il est imposé par la loi, et notre devoir est de nous soumettre à ses prescriptions tant qu'elles demeureront en vigueur. Les bataillons ainsi formés et pourvus de tous les objets d'équipement indiqués dans le décret et dans l'instruction seront placés sous le conmiandement immédiat des chefi de secteurs chargés de les instruire et de les diriger : c'est assez dire qu'en devenant ainsi des hommes de guerre, ils ne cesseront pas d'être des volontaires concourant avec l'armée exclusivement aux opérations du siège, et que leur service spécial prendra fin avec ce siège lui-même. Ce que le gouvernement attend d'eux, c'est une participation effective à la défense des dehors de l'enceinte, des forts qui la protègent et des points stratégiques destinés à appuyer le mouvement qui rompra l'ennemi. Cette noble et glorieuse entreprise, eomplé-

ment de celle qui déjà donne à Paris un titre immortel d'honneur dans l'histoire, mettra en relief la vaillance, Tardeur, i'intellig[ence guerrière de cette intrépide jeunesse qui frémil - d'indignation à la vue des lignes prussiennes qui nous étouffent. Nous les ayons contenues, nous avons à les briser; mais pour le tenter avec succès, il Ëiut s'y préparer par l'instruction, la discipline, la foi dans les che6. La garde nationale de Paris doit se pénétrer de l'importance de ces dispositions : elles sont indispensables à la victoire.

Les fautes de l'Empire lui imposent un devoir patriotique que certes elle n'avait pas prévu, qu'elle accepte cependant avec une simplicité pleine de grandeur qui l'illustrera devant le monde et devant la postérité. Elle répond ainsi héroïquement aux mépris et aux défiances de certains hommes d'Ëtat incapables de comprendre la vertu civique. On ne saurait trop le redire, la garde nationale est fille de la liberté; 1789 est la date de son acte de naissance : le premier Empire la désarma, la Restauration la licencia ; rétablie en 1830, victorieuse en 1848, elle tomba sous les coups de la réaction impériale, et lorsque, menacée par la folle entreprise de la guerre actuelle, la France, par l'organe des députés de l'opposition, demandait les armes qui pouvaient la sauver, le pouvoir et la majo* rite sa complice lui opposaient d'insultants refus ; à la dernière heure, ils proposaient un armement hypocrite des honmies de trente à quarante ans. 11 a fallu les coups de foudre répétés d'une implacable fortune pour que l'institution pût renaître, et que Paris, saisissant les armes dédaigpées par la troupe» courût aux remparts pour élire reculer l'ennemi. Mais, dans ces quelques jours, que de prodiges d'activité et de patriotisme ! En même temps que la cité se transformait, hérissant son enceinte d'approches inexpugnabfes, les honmies dévoués qui siègent dans ses municipalités s'épuisaient en courageux efibrts pour habiller et équiper les citoyens accourus en foule au signal de la liberté reconquise. Ils fournissaient 172,346 vareuses, 156,178 pantalons, 210,503 képis, 158,503 couver.

lures, 137,648 paires de souliers. C'est plus que la moitié de cette immense tâche. Le reste est en voie d'achèvement. Encore un peu, Paris aura dans son sein 344,000 combattants armés^ équipés, sans parler des trente-six bataillons du génie prêts à se dévouer comme leurs camarades, et concourant à la défense par de rudes et utiles travaux. Tel est le rempart vivant que la capitale oppose aux envahisseurs,^ et ce n'est pas seulement sa force numérique, ce n'est pas sa ceinture d'acier, c'est son âme qui défie l'ennemi et rend la patrie invincible. Paris uni pour mourir dans un sublime élan peut sans forfanterie espérer la victoire.- Il l'aurait remportée sous le feu de ses murailles ; il ira la chercher au delà. Seulement, ce serait de sa part une illusion dangereuse que de se dissimuler les périls de cette entreprise. Les connaître et les envisager d'un œil ferme, c'est déjà les amoindrir. Arrêter l'ennemi à ses portes était un avantage immense; il l'a mis à profit pour se recueillir, s'instruire et s'armer. Devenu docile et grave par raison et par esprit de sacrifice, il comprend que Fobéissance et la méthode doivent doubler ses forces; et résolu à tout pour chasser l'étranger, il modère son ardeur et consait à suivre ceux qui le guident au lieu de se précipiter au-devant de leurs pas. C'est là le plus utile triomphe de la puissance morale qui nous gouverne seule depuis six semaines et qui sera notre salut. Je demande à chacun de mes concitoyens de lui rendre hommage en se commandant à lui-même, en devenant son premier juge, en prenant sa raison et son intérêt conmie les éléments les plus sûrs de la discipline à laquelle je les convie. Les bataillons de volontaires vont donner l'exemple de ces mâles vertus que tant de fois nous avons invoquées contre les ' railleries du despotisme, ils accepteront sans murmure la fa- I tigue des exercices, l'austérité du commandement. Sobres, vi- . gilants, dévoués, ils iront au-devant de l'épreuve et par là même , l'abrégeront. A côté d'eux leurs camarades rivaliseront d'esprit patriotique et militaire, et tous ensemble, enflammés par le saint amour de la patrie, ils auront la gloire de relever la

France un instant abattue, et dHnaug^rer dans le monde une nouvelle ère de civilisation et de liberté.

Quant à moi, je mourrai plus que récompensé de mes efforts, s'il m'est donné, après l'honneur insigne d'avoir été un jour le compagnon de leurs travaux, d'applaudir à leur victoire, qui sera celle de la France et de l'humanité*

Agréez, monsieur le maire, l'expression de mes affectueux sentiments.

Jules Fâvbe.

12 septcDibre 1870.

Première lettre de M. Michel Chevalier à M. Gladstone,

Les deux lettres suivantes ont été adressées à M. Gladstone par M, Michel Gheyalier, qui a bien voulu me les communiquer : elles m'ont paru utiles à publier, pour montrer, par l'opinion d'un homme aussi éminent, que la France n'entendait feire à la Prusse aucune concession territoriale. Elles établissent en même temps que le premier ministre de la Grande- Bretagne a été mis en demeure d'agir non-seulement par le gouvernement, mais encore par ceux qui, placés en dehors de toute sphère officielle, ne lui donnaient que des conseils désintéressés. Si un jour l'Angleterre s.e repent de l'inaction de ses hommes d'État, elle saura que les avertissements ne leur ont pas manqué.

Cher et illustre confrère.

Vous voulez bien m'écrire le 6 : We pledge ourselves to watch with anxiety for any opportufiity of being usefàl (Nous nous engagepns à saisir avec empressement toutes les occasions d'être utile). Permettez que je vous demande instamment d'examiner si cette opportunity of being usefàl (cette occasion d'être utile) n'existe pas remarquablement en ce moment. C'est le cas d'être use fui (utile) à la France, t«ut en assurant à la Prusse une paix glorieuse.

Après la bataille de Sadowa, il n'y eut qu'un cri en Europe pour qu'un médiateur vint offrir ses services. L'afiaire de Sedan est un désastre bien plus grand que Sadowa.

L'esprit de l'Europe, son sentiment prononcé et vrai , c'est qu'il est d'intérêt général que chacun de ses États, même des petits, soit i l'abri de la destruction ou de l'aplatissement par une autre puissance. Il est d'intérêt européen au premier chef que la France reste une grande puissance. C'est l'intérêt anglais aussi , et très-fort.

Réduire, en 1870, la France entière à l'état de pays conquis, conmie fut la Prusse en 1806, ce serait une grande calamité pour la Fran<^e, ce serait un malheur pour l'Europe entière et pour l'Angleterre en particulier.

En 1806, l'Angleterre le sentit pour la Prusse. Pourquoi et comment ne le sentirait-elle pas pour la France en 1870? En 1806, l'Angleterre avait peu lieu d'aimer la Prusse ; mais par esprit politique, elle reconnut la gravité du cas. En 1870, l'Angleterre a lieu d'être attachée à la France. Elle a trouvé en elle , depuis un assez grand nombre d'années , une amie fidèle et sûre. Depuis six ans, les intérêts ont fortifié et resserré l'alliance.

Dans votre désir, conforme, comme tout ce que vous faites, i la sagesse, de tenir la balance égale entre les deux parties , vous craignez une chose que vous exprimez ainsi : Would it be consistant with friendship to botk ifwewere to interpose before a state of things arrived, in xvhich we could reckon at least with tke hope of a fundamental approximation of views between the respective sides, and in which the adop» tion bj us of the propositions of one would not form a positive cause of o/fence to the ofAer ?( Peut-il être conciliable avec l'amitié des deux nations, que nous nous interposions dans un état de choses arrivé, dans lequel nous pourrions compter au moins sur l'espoir d'un rapprochement des vues solides entre les deux parties respectives et dans lequel notre adoption pour les propositions de l'une de ces deux parties ne formerait pas une cause positive d'offense pour l'autre?) Il me semble, cher et illustre confirère, que dans l'état présent des choses cette crainte doit disparaître. La France' sait sa si-

tuation au vrai. Elle admet pleinement qu'il ne lui appartient pas de faire des propositions qui, dans la bouche d'un autre que dans la sieime, puissent être interprétées comme une positive cause of offence (une cause positive d'offense) par la Prusse. La base ne peut être que celle-ci : pas de démembrement de son vieux territoire : assurément une telle base n'a rien d'offensant pour la Prusse;

En 1807, quand se fit le traité qui régla le sort de la Prusse y Napoléon lui enleva Maçdebourg? Il eut tort, de plus d'une feçon. Mais si une grande puissance se fût interposée pour lui demander de laisser Magdebourg à la Prusse, il ne lui fût pas venu à l'idée, tout hautain qu'il était, de regarder la démarche comme une offense,

La France sincèrement réconciliée avec l'Angleterre, je parle du pei^le français, attend en ce moment une démarche caractérisée de son ancienne ennemie , devenue , à ses propres yeux, son alliée. Elle serait profondément désappointée si cette démarche n'avait pas lieu, d'autant qu'elle entend dire que d'autres gouvernements sont disposés à agir. Si dans un pareil état des choses , alors que d'autres gouvernements montreraient de la bonne volonté, l'Angleterre restait dans l'inaction , le principe de l'alUance anglaise perdrait beaucoup de terrain en France. Vous en seriez vivement.contrarié, vous qui avez tant coopéré à cimenter cette alliance. Les bons esprits des deux pays ne le seraient pas moins « Mais le mal serait fait.

Si les neutres laissent la Prusse poursuivre ses avantages, il existera, à la suite et par l'effet de cette guerre, une puissance exerçant la domination sur le continent , comme Louis XIV , et Napoléon I* ont voulu l'exercer. L'Angleterre , qui a empêché la domination de Louis XIV et dcTNapoléon P% serait,' sans l'avoir voulu, considérée dians le monde comme ayant contribué par son inaction à Félévation de cette puissance dominatrice*

La Prusse , une fois en possession de la domination sur le continent, comme elle le sera si la France est écrasée et dé-

membrée, n'en restera pas là. Elle prendra la Hollande et achèvera le Danemark. Si alors l'Angleterre vient lui faire des objections, elle répondra : « Ces «deux pays nous sont nécessaires : quand on a la vallée du Rhin, on a besoin d'en avoir la clef, c'est-à-dire les embouchures. Quand on a une grande marine d'un grand ccmunerce dans la Baltique, on a besoin d'en posséder l'entrée. Elle pourra ajouter que l'interposition de l'Angleterre en pareil cas est une positive cause of offence (une cause positive d'offense), mille fois plus que dans le cas de l'Alsace et de la Lorraine. Car la conquête de l'Alsace et de la Lorraine par la Prusse est une affedre de caprice. Nancy est aussi française que Paris , et les deux capitales de l'Alsace, Strasbourg et Mulhouse, à peu près autant. L'Allemagne n'a aucun intérêt à s'incorporer l'Alsace et la Lorraine, qui sont en dehors de sa topographie et de son hydrographie, au lieu que le Danemaric et la Hollande, et peut-être la Belgique (notamment Anvers) sont dans la topographie et l'hydrographie naturelle et commerciale de l'Allemagne.

L'Angleterre a une admirable occasion de s'attacher la France , car celle-ci aura une étemelle reconnaissance pour la puissance qui lui aura tendu une main amie : elle est subitement frappée par la fatalité. Le gouvernement qui disposait de ses destinées l'a précipitée , de la manière la plus irréfléchie , dans cette guerre contre un adversaire qui dispose de moyens immenses et contre lequel il est à peu près impossible d'improviser une défense proportionnée. La dégager de là serait un service incomparable rendu à la nation elle-mêine. L'occasion n'est pas moins pairfaite pour servir la cause de la paix que vous aimez tant, car si la France était aujourd'hui démembrée» elle resterait en Europe une cause de guerre. Elle n'aspirerait qu'à se venger ; ce serait une autre Pologne, mais autrement fDrmidable que celle des bords de la Vistule. i

Voilà, cher et illustre confrère, quelques raisons que j'ose vous recommander, que je vous supplie d'examiner. Vous n'êtes pas seulement Anglais, vous êtes Européen , vous êtes

humain; voua portez i la France une sympathie' toute particulière qu'elle tous rend. Ce sont des motifs d'intervenir pour mettre fin k ce conflit, si épouvantablement meurtrier qu'il révolte l'humanilé. Mais même comme homme d'État anglais, chef du gouvernement de votre pays , voua êtes , permettezmot de TOUS le dire, profondément et directement intéressé i empêcher que la France ne soit écrasée , et à &ire en sorte qu'elle termine cette guerre comme il convient à une grande puissance sur laquelle la main du destin s'est a[q>esantie et qui est digne d'avenir, et après tout certaine de l'avoir pour elle.

Je vous réitère ,

Signé : Michel Chevalibr.

Mi

18 septembre i870«

Deuxième lettre de M» Michel Chevalier à M, Gladstone.

Cher et illustre confrère ,

Je vous demande la permission de joindre un mot encore à ce que je vous ai déjà soumis, et je m'en tiendrai là, voulant ménager vos précieux instants.

Beaucoup de vos compatriotes me semblent avoir les deux opinions suivantes : P que les événements dont le sol français est le théâtre ne concernent que la France et la Prusse, et que les étrangers doivent en rester les spectateurs passifs, sinon indifférents ; 2** que les événements démontrent que la France est une nation en décadence dans le genre de TEspagne, et qu'il en résulte que la grandeur qu'on lui attribuait il y a quelques mois encore n'était qu'une apparence.

Laissez-moi examiner ces deux assertions, je vous prie!

Les événements qui s'accomplissent concernent beaucoup plus que la France et la Prusse, ils concernent toute l'Europe à un haut degré ; ils sont pour l'Europe les plus considérables qui se soient vus depuis 1815.

On constitua en 1815 un équilibre européen pour la sécurité et l'indépendance de chacun et de tous , par opposition à ce qu'avait établi Napoléon I**, dont le système dominateur asservissait tous les États du continent.

Ce qui se fedt aujourd'hui par les mains de la Prusse et par l'abaissement qu'elle consomme de la France, c'est la réédification, au profit de la Prusse, du système napoléonien renversé en 1815.

Une fois la France abattue, si elle l'est, la domination absolue de la Prusse sur l'Europe continentale sera un fait positif, au moins à l'ouest de la Vistule. Tout y passera de vive force : la Hollande et l'Autriche d'abord, le Danemark, les royaumes Scandinaves - et la Belgique ensuite, l'un après l'autre. L'Italie, qui n^est rien militairement, — elle l'a prouvé en L866, -— acceptera d'être subordonnée. La Russie courra grand' risque pour ses provinces allemandes. La puissante Albion pourra faire son deuil d'Héligoland, partie du sol sacré de la Germanie. Qui résisterait à la Prusse, une fois la France écrasée? Elle aura l'armée la plus nombreuse et la plus aguerrie, une armée enivrée par des victoires prodigiei^ses. Elle aura ce qui manquera à la Russie et obligera celle-ci à caler doux : le nerf de la guerre, l'argent, qu'elle aura (ait payer par la France vaincue. Gomme mobiles pour étendre sa domination et pour l'affermir, la Prusse aura deux grandes forces de l'ordre moral : la passion du pangermanisme, qu'elle a eu l'art d'insufHer aux imaginations allemandes et qui est devenue pour les Allemands un feu dévorant, — et la pensée mystique du roi Guillaume qu'il a une mission divine, celle de constituer le pangermanisme à l'état de puissance politique, depuis les bouches du Rhin jusqu'à la LivoDie et Ja CouHande.

Le roi Guillaume est un Mahomet pangermanique. Ce genre d'homme est tout ce qu'il y a de plus redoutable quand il a trouvé un peuple pour le suivre, comme c'est le cas ici, et comme ce sera le cas bien plus si Paris est pris et la France subjuguée.

Quand de pareils faits s'accomplissent ou se préparent énergiquement, il semble qu'il ne serait pas plus prudent aux tiers de demeurer spectateurs passifs, qu'il ne l'était, au point de vue de l'indépendance de l'Europe , en 1805, à la Prusse de regarder faire Napoléon l** contre l'Autriche, et, en 1806, à l'Autriche de le regarder faire contre la Prusse. Les deux puissances qui eurent alors le sentiment des intérêts et de l'indépendance de l'Europe furent l'Angleterre et la Prusse.

Je vous avoue, cher et illustre confrère, qu'il y a une chose qui me confond et 'me stupéfait : c'est qu'une partie de vos compatriotes se montrent animés envers la France des sentiments de 1810. Il y a lieu, en effet, de revenir aujourd'hui aux appréhensions de 1810^ mais en changeant d'objectif, en les appliquant à la Prusse, car c'est la Prusse qui fait le danger de l'Europe aujourd'hui, ce n'est pas la France.

Par sa situation insulaire et par ses forces maritimes, l'Angleterre a moins à redouter de la dictature de la Prusse que les États du continent. Mais quand la Prusse sera l'arbitre du continent, avec la roideur qui est dans son génie, les rapports de l'Angleterre avec le continent seront ce qu'il plaira' à la Prusse, qui n'est ni accommodante ni conomode. Que d'efibrts ne faudrait-il pas alors pour réparer le mal qu'il serait facûe de prévenir aujourd'hui ou de beaucoup circonscrire.

Quant à l'assertion d'après laquelle la déroute de la France dans cette guerre prouverait sa décadence, elle est dénuée de tout fondement. Ces effroyables échecs prouvent seulement que la prolongation du gouvernement personnel pendant dixhuit ans a été pour elle un grand malheur. Qu'on l'aide à se tirer de là. Elle redeviendra ce qu'elle était naguère. Au miUeu de ces affreux revers, elle garde l'étoffe d'une grande et puissante nation, telle que vous la connûtes en 1854 et 1855, quand elle vous prêta un précieux concours en Orient. Ce n'est point une puissance qui s'affaisse sur elle-même, c'est une nation que la fatalité accable et qui se relèvera , surtout si ses anciens alliés l'assistent. Elle se relèvera pour leur avantage comme pour le sien.

Permettez-moi maintenant une chose, j'en conviens, bien téméraire : celle de vous communiquer une idée, de vous soumettre une mesure.

Les événements qui se passent et ceux qui sont possibles et imminents étant si graves et intéressant à un si haut degié l'Europe entière et l'Angleterre elle-même, ne serait-ce pas le

cas de réunir le Parlement pour qu'il en délibérât ? De la part d'un gouvernement aussi parlementaire que le vôtre ne seraîtr ce pas naturel? Vous y trouveriez l'avantage de dégager votre responsabilité. N'y a-t-il pas aussi quelque lieu de supposer, que cet acte, très-pacifique et très-impartial en lui-même,; donnerait à réfléchir au cabinet de Berlin et aux Allemands, et leur reconmianderait une modération qu'ils méconnaîtraient s'ils étaient absolument livrés à eux-mêmes. La sagesse et l'esprit pratique des délibérations du Pariement britannique, la première assemblée délibérante des deux hémisphères, sans blesser en rien l'orgueil des imaginations germaniques, les contiendraient dans leurs écarts.

Veuillez croire, cher et illustre confrère, à ma haute considération et à mes sentiments tout dévoués.

- Signé : Michel Ghevàuer.

La réunion inmiînente de la Constituante chez nous est une raison de plus pour la réunion du Pariement.

FIN nES PIÈGES JUSTIPICATIVESa

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