‹ Histoire de la guerre de 1870-1871 (volume 3)Chapitre 2 sur 16 · C" DE PALIKAO · texte numérisé non relu

C" DE PALIKAO

Troisième ^i^Mition

PABIS

E. PLON et C<*, IMPRIUEDR3-ËDITE0RS

10, RUE CAnANCl£RE, 10

La commission d'enquête parlementaire sm* les actes du gouvernement qui s'est emparé du pouvoir le 4 septembre 1870, sous le titre de Gouvernement de la défense nationale, m'ayant manifesté l'intention de recueillir mon témoignage au sujet de ce qui s'est passé à cette époque, je me suis empressé de me rendre à son désir.

Le 20 juillet dernier, j'étais à Versailles et je faisais connaître à Messieurs les députés, membres de cette commission , tout ce que je savais sur les actes de ce gouvernement.

Antérieurement déjà , une lettre relative à un discours de M. le général Trochu avait été adressée par moi le 16 juin à M. le président de la commission d'enquête.

Cette lettre, que je croyais confidentielle, a été publiée par plusieurs journaux.

Aujourd'hui je reçois le journal belge le Nord, qui, à la date du 25 juillet, reproduit un article de la Presse qui donne ses appréciations sur la déposition que j'ai faite le 20 juillet devant la commission.

Malgré le ton bienveillant de cette reproduction, je ne puis en accepter certaines expressions qui me paraissent manquer de justesse, et c'est ce qui me détermine à publier ma déposition, qui ne m'a pas encore été représentée par la sténographie de la commission.

Contrairement au dire du journal, je ne m'étais pas rendu au sein de la commission pour répondre à des accusations lancées contre moi : le titre de cette commission et la demande qu'elle m'a faite de mon concours pour l'éclairer répondent suffisamment à cette allégation inexacte. Je n'ai été ni accusateur ni accusé; j'ai apporté mon contingent de vérités dans tout ce qui s'est passé pendant la malheureuse crise que la France a traversée.

Il n'est pas plus exact de parler de rivalité qui

se serait produite entre M. le général Trochu et moi. J'ai expliqué dans ma lettre du 16 juin dernier la nature des relations militaires qui avaient existé entre nous, et je n'ai rien à ajouter à ce sujet. Je reproduis d'ailleurs ici ces deux pièces, l'extrait du journal et ma lettre. Quel que soit l'ennui que j'éprouve à parler de moi, il faut cependant que je prévienne de nouvelles erreurs dans le compte rendu de ma participation aux derniers événements qui ont signalé la chute de l'Empire.

Je vais donc exposer, après avoir fait appel à ma mémoire , tout ce que j'ai pu dire dans la séance du 20 juillet, en ajoutant quelques détails

qui eussent été peut-être peu importants pour l'honorable assemblée.

Je n'ai pas besoin de dire que mon récit sera empreint de la modération que j'ai apportée à tous mes actes.

Voici d'abord l'article du journal le Nord :

w Nous trouvons dans la Presse les détails sui- " vants sur la comparution de MM. Duvernois, de « Palikao et Trochu devant la commission d'en- » quête de l'Assemblée nationale.

« Pendant que l'on s'agite beaucoup ici autour » des modifications ministérielles, qui, quoi qu'on w en dise, sont loin d'être accomplies, carM. Thiers » esttrès-tenace et très-dévoué à ses collaborateurs; » pendant que l'on remplace M. Jules Favre par n M. le duc de Broglie ou par un simple sous-secré- » taire d'État; M. Jules Simon, parle très-esti- » mable ettrès-estiméM. Barthélémy Saint-Hilaire, » la commission d'enquête continue son œuvre si » intéressante et si laborieuse.

» Parmi les dépositions qui ont excité l'émotion » la plus vive, on cite surtout celles de M. Clément >» Duvernois , du général Palikao et du général » Trochu : voici ce que j'ai pu recueillir dans les » conversations intimes.

» liC jeune et ancien ministre de l'Empire, qui a >» toujours eu le tort d'être trop pressé, surtout » quand il s'est présenté tout récemment aux élec- » teurs de Paris, aurait été cette fois plus heureun sèment inspiré.

» Il a devancé les critiques et les interrogations ; » il a demandé, m'assure -t-on, la mise en accu- » sation du ministère du 2 janvier, qui a si follement » fait la guerre, du ministère du 8 août, dont il

» était membre, et qui l'a si malheureusement con- » tinuée, et enfin du Gouvernement de la défense )) nationale , qui , selon lui , a aggravé nos dé- >» sastres.

» Je ne connais pas les détails de cette plai- » doirie, aussi habile que véhémente; mais je » sais qu'elle a profondément impressionné les » membres de la commission.

w Étrange revirement ! les accusés cherchent à w se faire accusateurs !

» Appelé à s'expliquer sur les approvisionne- » ments de Paris avant le siège, M. Clément » Duvernois a cherché à établir qu'ils avaient été » faits sur une très-large échelle, et dans des con- » ditions qui permettaient une bien plus longue » résistance.

» Le^ déclarations de son successeur, M. Ma- » gnin , ont-elles affaibli la gravité de ces révé- » lations tardives, mais pleines d'un poignant » intérêt? Je ne saurais l'affirmer. J'aurai à re- » venir sur celle des marchés.

)^ Après lui, le général Palikao, qui eut un » moment toute la confiance du pays , de la » Chambre et même de M. Thiers , est venu à

» son tour répondre aux accusations qui l'ont » poursuivi.

» Avec cette parole nette et incisive , avec une n conviction chaleureuse et émue, il a vouluexpli- » quer et justifier les derniers efforts militaires de » l'Empire, les derniers actes de la Régence. La » tâche était lourde et difficile.

w Les détails qu'il a donnés sur la réorganisation » de nos armées, sur le plan de campagne qui a si » tristement échoué, sont, paraît-il, une curieuse » page d'histoire.

» La rivalité avec le général Trochu, l'influence » néfaste qu'elle a exercée sur l'impulsion suivie » par le maréchal de Mac-Mahon et le maréchal » Bazaine , les fatales hésitations de l'Empereur, » les angoisses de la Régente, tout cela viendrait

» éclairer, sans l'expliquer, l'ensemble de nos dé-

» sastres militaires et de nos troubles civils.

» La discrétion m'oblige à ne pas insister sur » cette déposition. Elle a, m'asçure-t-on, surpris » les hostilités les plus vives : elle a pu atténuer les » graves reproches politiques qu'on a adressés au » ministre Palikao : elle ne pourra jamais expli- » quer l'épouvantable catastrophe de Sedan.

AVANT-PBOPOS. il

n Quant au général Trochu , il a surtout parlé »de lui; il a refait avec des détails plus frais et » plus intimes ce long panégyrique qui , malgré » son éloquence, nous avait tant fatigués à la » Chambre ; il a beaucoup critiqué plusieurs de » ses collègues , dont il a eu le tort de ne pas se « séparer.

» 11 a justement attaqué et flétri la Commune )> naissante du 31 octobre ; pourquoi ne l'a-t-il pas « écrasée ?

» Il s'est plaint de la délégation de Tours, qui se » plaindra de lui. Il a prouvé qu'il était impossible » de sauver Paris; il n'a point établi qu'il eût fait » tout ce qu'il eût pu faire, avec plus d'énergie et » de décision.

» Si j'en crois les indiscrétions, les procès-ver- » baux de la commission d'enquête laisserpnt au » général Trochu une lourde responsabilité.

» Les hommes du 4 septembre, qui complotaient » alors avec Rochefort et Mégy , qui préparaient » l'invasion de la Chambre avec les gardes na- » tionales de Belleville , auront aussi , d'après la » déposition d'un ancien questeur , un terrible » compte à rendre à l'histoire.

» Que deviendra cette enquête sur la guerre, »^ sur les faits militaires et politiques qui ont pré- » cédé et suivi le 4 septembre?

» Quel en est le but, quel en sera le résultat? »

Ce fut par la lecture du journal le Nord, dont j'ai parlé plus haut, que je connus la publicité donnée à ma lettre du 21 juin au président de la commission d'enquête; voici le texte même de cette lettre.

Paris, le 21 juin 1871.

a Monsieur le Président ,

» Je trouve dans le compte rendu officiel de la séance de l'Assemblée nationale du 13 juin le discours très-étendu du général Trochu, qui me met en cause, dans l'intérêt de sa défense relativement aux événements du 4 septembre 1870.

» Il m'oblige, à mon grand regret, à rompre le silence que je m'étais imposé depuis nos malheurs ; j'ai attendu pour le faire que la commission d'enquête et son président fussent nommés.

)) Je ne suivrai pas le général Trochu dans la dis-

cussioQ Stratégique qu'il a entamée sur la direction à donner àFarmée de Ghàlons; M. le général Trochu doit le savoir mieux que personne, les plans que Ton caresse avec le plus d'ardeur ne réussissent pas toujours. Bientôt, par de nombreux arguments et des exemples tirés de l'histoire passée et contemporaine, je réduirai à néant tout ce qu'il a dit à ce sujet. Aujourd'hui je me bornerai à préciser les faits en contradiction avec certains détails fournis par le général.

n Je ne m'arrêterai pas à la conversation particulière que le général a pu avoir avec Flmpératrice régente , à son retour du camp de Ghàlons ; je ferai seulement remarquer qu'il eût été de son devoir de se rendre d'abord chez le ministre de la guerre, son chef immédiat, et par conséquent son intermédiaire hiérarchique auprès de la Régente.

j> Il est vrai que le général, ayant annoncé à l'Impératrice qu'il représentait l'Empereur, a pu se croire dégagé de son devoir, et je ne viens de connaître sa visite que par le Journal officiel du l'i juin.

w Le général me reproche d'avoir changé d'attitude vis-à-vis de lui; en effet, et voici pourquoi :

» Jusqu'au 7 décembre 1866, j'avais eu très-peu de relations avec le général Trochu ; à cette époque eut lieu à Compiègne la réunion de la commission présidée par l'Empereur pour la réorganisation de r armée.

« Le hasard nous plaça Fun près de l'autre , et souvent nos idées furent concordantes , notamment en ce qui touchait la suppression de la loi sur la dotation de l'armée.

)' J'avais à cette époque la meilleure opinion du général ; je l'ai manifesté plus d'une fois.

» Bientôt j'ai eu à regretter la publication d'un ouvrage dans lequel il résumait en partie plusieurs opinions émises dans la commission et la souscommission.

» Cette divulgation de la part d'un général français n'était pas sans de graves dangers ; l'événement l'a prouvé.

» Le 10 août, je fus appelé à une position que j'étais loin d'avoir ambitionnée ; ainsi que tous mes collègues, je ne l'avais acceptée que par patriotisme ; ce que j'avais demandé, personne ne l'ignorait, c'était un commandement actif devant l'ennemi.

» Mon premier acte , en arrivant au ministère de la guerre, fut de reconstituer une armée avec les corps isolés et par de nouvelles créations.

» Il fallait placer à la tête de ces corps d'armée des généraux capables, et mon premier choix se porta sur le général Trochu, que j'appelai au commandement du 12* corps d'armée, le premier créé.

» Avant de le désigner, je fis prier le général de se rendre au ministère, où je lui fis part de mes intentions à son égard ; il en parut très-satisfait.

» Cette nomination surprit quelques personnes, en raison des sentiments politiques qu'elles supposaient au général; mais j'avais une telle confiance en sa loyauté , que , causant avec plusieurs de mes collègues, je leur disais : S'il arrivait malheur à M. le maréchal de Mac-Mahon, le général Trochu prendrait le commandement en chef de toute l'armée de Ghâlons, comme le plus ancien commandant de corps d'armée, et je serais tranquille.

w J'étais donc un ministre de la guerre bienveillant pour le général et disposé à utiliser ses talents militaires !

» Il reviat à Paris en vertu de Tordre dont il a donné connaissance à l'Assemblée , mais en ramenant avec lui les dix-huit bataillons de gardes mobiles du camp.

» Quelle part le général a-t-il prise au bouleversement de mes projets, je Tignore encore.

>» Je dois avouer que le retour si prompt et si peu prévu de ces bataillons fit naître dans mon esprit un sentiment fâcheux, car ils étaient un des éléments constitutifs du 12' corps d'armée à Châlons.

» Chacun sait la bravoure des enfants de Paris devant l'ennemi, et personne n'ignore les dangers que leur présence à Paris devait faire naître; de telle sorte qu'au lieu de dix-huit bataillons qui, dans un cas donné , pouvaient opérer des jprodiges et décider le sort d'une bataille , le général ramenait à sa suite une phalange de révolutionnaires appelés à compliquer encore notre situation.

» En effet, quelques-uns de ces bataillons appartenaient aux plus mauvais quartiers de la capitale,

» C'était autant de moins contre l'ennemi, autant de plus contre l'ordre. Depuis, l'expérience en a

été durement faite sous les yeux du général Trochu lui-même.

>' J'avais fait armer ces bataillons avec des chassepots, armes fort rares à cette époque relativement à nos besoins, et que je n'avais voulu donner qu'aux troupes devant combattre en rase campagne.

» J'insiste sur ce point, certain que je suis que ces enfants de Paris en auraient fait un excellent usage contre l'ennemi.

» J'ai la mémoire certainement aussi fidèle que M. le général Trochu peut l'avoir; je n'ai aucun souvenir d'avoir entamé avec lui une polémique sur la destination à donner à l'armée de Ghàlons; il a pu me parler de cette armée ^ mais tous ceux qui me connaissent savent que je n'ai pas l'habitude de discuter avec mes sous-ordres (l'expression n'est pas de moi) quand il s'agit d'affaires de commandement.

» Le général ajoute qu'il se sépara de moi dans un état de dissentiment profond; il oublie donc qu'il ne pouvait alors exister de dissentiment entre nous.

» J'étais son chef , et pour qu'il comprît bien

notre position respective, je la lui rappelai au conseil des ministres.

» Je trouvais que le gouverneur deParis faisait de trop fréquentes proclamations ; dans l'une d'elles , il disait aux mobiles venus du camp de Châlons qu'ils avaient le droit d'être à Paris et d'y rester.

» Déjà ces troupes avaient donné la preuve de la plus grande indiscipline au camp de Châlons, où elles avaient proféré des cris séditieux.

» N'était-ce pas faire un nouvel appel à cette indiscipline que de reconnaître à des soldats un autre droit que celui d'une obéissance passive * ?

w Apropos de cet ordre, je crus devoir lui reprocher de prendre trop souvent, en dehors du mi-

* Ces mobiles étaient tellement dangereux pour le gouvernement , que le 4 septembre il y eut une révolte au camp de Saint-Maur, et qu'iJs voulaient marcher sur Paris. Cette révolte ne s'apaisa que lorsque le général qui les commandait consentit à laisser partir des délégués, accompagnant un de ses officiers d'ordonnance, pour aller chez le général Trocliù.

Ils prétendaient que la troupe avait tiré sur leurs frères, et voulaient savoir du général Trochu lui-même si le fait était vrai.

Ils durent attendre le général, absent en ce moment de son hôtel . (Voir aux Pièces justificatives : Lettre du commandant du palais du gouverneur, p. 182.)

nîstre de la guerre, une initiative qui ne lui appartenait pas, et, fatigué des embarras qu'il suscitait chaque jour au gouvernement, je déposai mon portefeuille , et je ne le repris que sur les instances de mes collègues, pour continuer avec eux la tâche ingrate qui nous incombait, et sous la condition que le gouverneur de Paris reconnaîtrait Tautorité du ministre de la guerre.

» Le général Trochupro testa de son dévouement respectueux pour moi ; ce furent ses propres paroles,

» Je crois devoir rectifier aussi le fait relatif à une interpellation adressée au général par un membre du conseil, qui lui dit qu'à tort, sans doute, on lui prétait des intentions peu favorables à l'Empire , et lui demanda comment il se comporterait vis-à-vis de l'émeute si elle venait à surgir.

» Le général répondit en entrantdansunelongue série de considérations morales ne répondant pas à la question posée, sur laquelle on insista de nouveau pour avoir une réponse catégorique.

w Elle fut détaillée, péremptoire , et se termina par l'assurance positive de son dévouement à

l'Impératrice régente et au gouvernement de l'Empereur.

» M. le général Trochu se plaint de ne plus avoir eu de communications avec moi'; mais il ne tenait qu'à lui d'en avoir en venant au ministère, où j'étais absorbé par des occupations sans nombre.

» Quant à sa présence au conseil des ministres , il y fut appelé chaque fois qu'il se traitait une question rentrant dans ses attributions, et il y était admis chaque fois qu'il le désirait.

» Mais je dois avouer franchement qu'au milieu des affaires si urgentes qui se traitaient dans ces moments critiques, on redoutait généralement la

* Le {général a-l-il donc oublié une lettre du 30 août 1870, que je retrouve dans mes documents et qui commence par ces ntois :

« Monsieur le ministre, j'ai beaucoup à vous remercier » d'avoir pensé à m" informer personnellement de la cir- » constance très-imprévue pour moi qui a motivé votre » lettre confidentielle d'hier. »

Cette même lettre se termine ainsi :

a En vous renouvelant mes remercîments très^insiants , n je vous prie d'a(jréer, Monsieur le ministre, l'hommage » de mon respect. »)

Pourquoi donc le général parle-t-il d'interruption de nos relations, lorsque le 30 août, quatre jours avant la révolution, il me remerciait si bien d'une communication que je lui avais faite dans son intérêt.

longueur des discours que le général entamait avec sa grande facilité d'élocution.

» Le général parle aussi de l'état de disgrâce dans lequel il se croyait; cependant il était président du conseil de défense, et un maréchal de France ainsi que plusieurs généraux d'un mérite incontestable avaient accepté la position de simples membres de ce conseil , sans avoir cru pour cela être en disgrâce.

» L'idée de me représenter comme lui étant hostile provient certainement, chez le général, d'un sentiment d'amour-propre blessé , car dans une des dernières séances du Corps législatif, un député de la gauche ayant émis l'opinion que la Chambre devait désigner un général pour prendre le commandement, je répondis de la tribune, que j'occupais en ce moment : « Je sais quel est le général dont vous voulez parler. Mais je lui crois trop d'honorabilité pour accepter ce qui serait contraire à son devoir. »

« Personne n'ignorait alors la confiance que l'extrême gauche de l'Assemblée législative accordait au général Trochu!

» Le 3 septembre , il me semble qu'il eût été

22 AVANT-PHOPOS.

mieux de la part du général de venir me trouver pour se plaindre à moi de$ ordres directs que j'avais donnés au commandant de la place de Paris.

n J'aurais pu lui donner l'explication de cet ordre, qui n'a eu d'autre effet d'ailleurs que celui de blesser son amour-propre ^ puisque , quelques lignes plus bas, je vois dans son discours imprimé que s'il eût été chargé de donner lui-même des ordres , l'événement eût eu le même résultat.

» Dans la matinée du 4 , le conseil se réunit comme d'habitude et ne se sépara qu'à onze heures et demie, les ministres devant se rendre à la Chambre ; il n'y avait donc auprès de l'Impératrice régente aucune des personnes que leur devoir appelait ailleurs.; tout le monde connaissait aussi bien que le gouverneur de Paris les périls de la situation.

» Je quittai le dernier le Corps législatif. J'avais énergiquement lutté contre les émeutiers dans la salle des Pas perdus jusqu'au dernier moment, exposé aux brutalités d'une foule ameutée contre moipar un député de l'extrême gauche, et je ne fus arraché des mains de ces hommes égarés que

par M. le lieutenant-colonel Barry, mon aide de camp, et M. le capitaine de Brimont, mon officier d'ordonnance.

» Il me restait un dernier devoir à remplir, celui de me rendre auprès de Flmpératrice régente.

» Il était trois heures quand j'arrivai aux Tuileries; à cette même heure la garde quittait ses postes (par quel ordre? je l'ai toujours ignoré), et la foule avait envahi la cour et les appartements du palais; l'Impératrice était partie, personne ne savait où elle s'était retirée. Il m'était donc impossible de prendre ses ordres.

» Je rentrai au ministère vers quatre heures ; la Révolution était maîtresse dans Paris par l'insurrection, toujours si coupable, mais surtout en présence de l'ennemi victorieux.

)^ A cinq heures je reçus la visite de M. le général Trochu, venant m'annoncer qu'il me remplaçait au ministère de la guerre; il ajouta qu'il désirait avoir mon opinion sur ce qu'il devait faire : il ne me parla pas de sa rencontre avec M. Jules Favre, non plus que de ce qu'il avait fait dans la journée.

» Je répondis au général qu'au milieu de désordres qui pouvaient entraîner les plus grands mal-

heurs, la présence des hommes d'ordre , comme lui, ne pourrait qu'être utile.

» Il ne pouvait me demander et je ne pouvais lui donner de conseils sur ce que sa conscience pouvait lui dicter. Je ne Fai pas revu depuis.

» Ce que dit M. le général Trochu de Faccablement douloureux dans lequel il me trouva est exact en tout point. Depuis la veille , je croyais mon fils unique tué' à Sedan, et tous les pères peuvent apprécier quelle perte je croyais avoir faite !

» Le sentiment du devoir à accomplir m'avait soutenu jusqu'au dernier moment, et j'en avais donné des preuves dans les journées des 3 et 4 septembre.

» Je n'ai jamais été animé de sentiments hostiles contre M. le général Trochu; il m'a mis en quelque sorte en demeure de contester plusieurs de ses assertions, je ne l'ai fait qu'avec le sentiment de l'appréciation la plus impartiale et la plus véridique.

w Veuillez agréer, etc. »

Je donnerai plus loin des détails plus précis

sur ce qui se passa dans cette fatale journée du 4 septembre, qui a couvert pour longtemps la France d'un crêpe noir!

J'allais livrer mes documents à l'impression, lorsque dans le journal le Gaulois du vendredi 8 septembre je trouve une lettre du prince Napoléon (Jérôme), intitulée : la Vérité à mes calomniateurs , dans laquelle je remarque le passage suivant :

« Pendant que je faisais des efforts sur l'Italie et indirectement sur l'Autriche (écrit le prince dans cette lettre), je voulais être renseigné nonseulement sur la situation de l'armée, mais aussi sur celle de Paris. On sait l'influence qu'y exerçait alors le général Trochu, gouverneur militaire; cela me décida à lui envoyer la note suivante :

« Je suis envoyé ici par l'Empereur et le maré- » chai Mac-Mahon pour décider l'Italie et TAu- » triche à faire la guerre... Mon opinion est que î' l'Italie pourrait donner cinquante mille hommes » dans huit jours, portés à cent mille hommes » dans quinze jours, et à cent cinquante mille

» hommes dans un mois. Je suis sans nouvelles » précises, et je m'adresse à vous qui avez mon » amitié et ma confiance. Dites-moi quelle est notre » situation militaire, et donnez-moi votre avis sur » la direction des soldats italiens, si je pouvais les w obtenir. Faut-il les diriger par le mont Cenis , « sur Belfort, ou par les Alpes, sur Munich? Dans » ce cas, la permission de l'Autriche est néces- » saire, puisqu'on passe sur son territoire... Ré- » ponse urgente ; prière de garder le secret sur » ma note.

)> Napoléon (Jérôme). »

Le général Trochu me répondait le 25 août :

« Nouvelles améliorées, le maréchal Mac-Ma- >' hon s'étant rencontré et Bazaine étant ravitaillé; » mais grande incertitude au sujet des combinai- » sons et opérations : on les tient secrètes, s'il y " en a.

» Il faudrait concentration sur Lyon , et de là, » par marche perpendiculaire, menacer le flanc )) gauche de l'invasion dans la direction de Belfort » ou de Langres.

• » Des éclaireurs ennemis paraissent à Ghâlons » et à Troyes. La défense de Paris marche bien. » Respectueux dévouement.

r» Général Trochu. »

J ai été surpris , et je ne doute pas que les ministres du 9 août l'aient été comme moi, en voyant que des affaires politiques et militaires s'étaient traitées secrètement entre Son Altesse Impériale et M. le général Trochu, en dehors de la Régente et du Conseil des ministres.

Je n'ai rien à dire sur les actes du prince, qui était parfaitement libre de placer sa confiance comme bon lui semblait et selon sa haute connaissance des hommes et des choses, bien que depuis tout ce qui s'est passé il ait dû changer, je crois, d'opinion sur bien des hommes et sur bien des choses.

Il n'en est pas de même en ce qui touche M. le général Trochu, qui n'avait de mission que celle de la défense de la capitale, comme gouverneur.

Comment, après des correspondances qui avaient pour but l'indication d'opérations mili-

taires au dehors de Paris, ce général a-t-il pu venir à la tribune de l'Assemblée nationale, le 13 mars 1871, faire le reproche au ministre de la guerre d'avoir donné directement un ordre au commandant de place de cette ville , lorsqu'il reconnaissait, comme je l'ai dit ailleurs, qu'il eût été insuffisant lui-même pour empêcher la révolution du 4 septembre 1870?

he général a-t-il bien réfléchi à tous les graves inconvénients que pouvait entraîner, au con-

traire, l'indication à une armée étrangère d'une marche qui pouvait être en désaccord avec l'ensemble des opérations militaires que le Gouvernement pouvait avoir en vue !

Je ne puis me défendre d'une dernière réflexion que me suggère la lettre du prince Napoléon.

La famille impériale, dont j'ai servi le gouvernement avec le même zèle et le même dévouement que les gouvernements antérieurs de mon pays, dans les derniers événements graves, n'a employé mes services qu'au dernier moment et presque avec regret, comme on le verra dans cet écrit.

Une singulière fatalité portait cette famille à

placer sa confiance dans les hommes qui lui étaient souvent le plus hostiles.

Ainsi, lorsqu'il s'agissait dans l'un des derniers conseils des ministres, avant le 4 septembre, de désigner trois députés pour faire partie du nouveau conseil du gouvernement, la pensée vint un instant à la Régente, trop confiante dans la loyauté des hommes, de faire figurer un nom parmi ceux de ces trois membres du Corps législatif: c'était celui d'un homm^qui, le 21 décembre 1870, au mépris de son serment de député , se vantait , dans une assemblée populaire à Nantes, d'être venu à Paris, trois semaines avant la Révolution, pour renverser l'Empire et proclamer la République !

L'on a dû réfléchir depuis, et reconnaître quels étaient les hommes qui méritaient le plus de confiance et remplissaient le plus consciencieusement leurs devoirs envers leur pays et envers le Gouvernement !

UN

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