AILE GAUCHE
Composée du 5* corps
GinÉRAL DE FAILLY
JOURS JOURS DE MARCHl MARCne.
îi
1 ParS4
Betheinville (de Mourmclon). .
Voiiziers . .
Grandpré • . . .
Varennes
Charny ou Verdun
distances paucodrues.
18 kil.
24 ou 25
Le plimoîns nombreux, avait perdu une partie du centi^rouvait le plus léger; il pouvait donc se mais il ^''^îs marches à Grandpré, nœud des dcà Verdujcôté du nord la marche par Clermont sur la coIobJî ^^ s'étant présenté de ce côté, le 5* corps Clermod pour venir par Varennes déboucher dans Ces f vis-à-vis de Charny, six kilomètres nord
de la M^^^^^^^^^^ aucun danger, car au moment oui forniP^^^^^j '^ ^^^ Farmée du prince royal de Ce dai^^^^ ^^ '^ Meuse , et le 25 elle se retirait prince if *" attaqué, avec 10,000 hommes, Verdun, sur Parîp^ ^^ garde nationale sédentaire *.
En et Q du commandant de Verdun lue au Corps léçisles maît députés dans la séance du 27 août. (Voir au
se retire ^^'
Cette marche sur Metz , que quelques écrivains militaires ont essayé de blâmer comme audacieuse, Tétait bien moins que celle entreprise avant Sadowa par la deuxième armée prussienne (prince Frédéric-Charles et général Steinmetz), le 26 juin 1866, débouchant des défilés de la Silésie, en présence de l'armée autrichienne, maîtresse des places fortes de Kœnigsgraetz et de Josephstadt , de Kœniginhaf, s'appuyant sur l'Elbe. Là tout était contraire aux Prussiens; ici tout nous était favorable , les passages de la Meuse à Verdun et à Charny nous appartenant.
Ces mêmes écrivains ont profité de cette circonstance pour blâmer la marche de flanc de Farmée de Châlons, comme étant très-dangereuse en présence de l'ennemi.
Mais il est nombre de circonstances, à la guerre, où ces marches ont leur raison d'être, pourvu qu'elles soient faites avec promptitude et avec toutes les précautions qu'elles réclament.
Sans aller chercher des exemples au delà du règne du grand Frédéric, n'est-ce pas par une marche rapide de flanc que ce grand capitaine fit traverser à son armée, en 1760, la plaine d'Andenheim en quittant son camp de Langhein-Reichenbach, pour aller livrer bataille aux Autrichiens et s'emparer de Torgau?
Déjà en 1757 ce fut par une marche de flanc
que cet habile général avait fait filer son armée en colonnes par ligne pour aller gagner la bataille de Lissa.
Ce fut encore par une marche de flanc devant l'armée russe que le général le plus renommé de Frédéric, Sedlitz, porta son armée du flanc gauche sur le flanc droit de l'armée russe à Zorndorff, et enfonça avec sa cavalerie cette armée.
Je n'ai point l'intention de faire ici un cours d'histoire sur les marches de flanc ; et sans parier de celles exécutées par le plus grand capitaine des temps modernes , Napoléon V% pendant les marches et contre -marches de sa mémorable campagn(B de 1814, je tiens à citer un dernier exemple, qui me paraît avoir une certaine analogie avec ce qui vient de se passer en 1 870.
En 1712, la France, écrasée par les victoires du prince Eugène et de la coalition, voyait la route de la capitale ouverte à l'ennemi; sa dernière armée, celle du maréchal de Villars, était découragée ; il fallait frapper un grand coup pour sauver le royaume.
Le génie de ce grand capitaine conçut le plan le plus audacieux et le plus vigoureux dans son ex'écution qui pût être tenté pour le salut de la France.
Il enleva Denain et les lignes de Marchiennes, par une marche de flanc pendant la nuit, à peu
DE VINGT-QUATRE JOURS. lOT
de distance de l'armée du prince Eugène, et presque sous les yeux de ce prince.
Voici Topinion du maréchal de Saxe sur cette opération, à laquelle, étant encore très-jeune, il avait assisté comme aide de camp du prince Eugène :
« A l'affaire de Denain, le maréchal de Villars » était perdu si le prince Eugène eût marché à " lui lorsqu'il passa l'Escaut en sa présence , par » une marche de flanc. »
C'est cependant cette marche de flanc, taxée aussi d'imprudence, qui sauva la France et la monarchie de Louis XIV. La prise de Denain enleva aux alliés tous leurs magasins et les obligea à lever le siège des villes voisines, desquelles le maréchal de Villars tira toutes les garnisons, dont les troupes vinrent augmenter son armée.
N'était-il pas évident, d'autre pai't, que la grande faute commise au début de la campagne de 1870 avait surtout consisté dans l'éparpillement des forces françaises opposées aux masses allemandes?
Il fallait donc adopter un système contraire, et puisque l'armée française avait à combattre une armée trois fois plus nombreuse qu'elle ne Tétait elle-même, il était rationnel de chercher à réunir sur un même point une masse compacte qui pût
lutter isolément et sans désavantage du nombre contre chaque armée ennemie.
Il n'y avait pour atteindre ce but qu'un moyen, celui de la réunion des armées de Cbàlons et de Metz ; pour y parvenir il fallait tromper l'ennemi par des marches rapides, et c'est ce qui aurait eu lieu dans le cas qui nous concerne.
J'ai expliqué plus haut que le prince royal de Prusse , trompé par une dépêche télégraphique concertée avec le maréchal de Mac-Mahon , avait continué de marcher jusqu'à Vitry-le-Français, où il était encore le 26 au matin, c'est-à-dire à vingt-cinq lieues de Verdun.
Quelque diligence que pût faire ce prince, il était impossible qu'il pût se trouver le 27 et même le 28 de l'autre côté de la Meuse à hauteur de Verdun.
Ity avait trois grandes journées -de marche, si Ton ajoute aux 96 kilomètres qui séparent ces deux villes à vol d'oiseau les difficultés du terrain à travers ou en contournant les monts de la Meuse.
La bataille, qui était inévitable le 26 au plus tard , ne pouvait donc avoir lieu qu'entre l'armée de 120,000 hommes du maréchal de Mac-Mahon, en supposant qu'elle eût perdu 15,000 hommes pendant la marche, et l'armée du prince de Saxe, dont le chiffre maximum était de 70,000 hommes ;
bÈ VlNGT-QÛATRÊ JOURS. lOÔ
Taction devait se passer entre Verdun et Étain, dans la direction de Briey.
Ici deux hypothèses se présentent :
Si l'armée prussienne, devant Metz, tentait de venir appuyer celle du prince de Saxe, elle attirait derrière elle l'armée de Bazaine, qui dans les journées des 14, 16 et 18 août avait soutenu seule les efforts des armées réunies des Prussiens et des Saxons, et avait maintenu ses positions.
La position de ces deux armées allemandes entre deux armées françaises devenait alors trèscritique, et un échec subi par les premières, sans ligne de retraite assurée, changeait totalement la face des choses.
Si, au contraire, l'armée du prince Frédéric- Charles continuait à observer l'armée de Metz, l'armée saxonne essuyait très-probablement une défaite qui la rejetait sur celle de Metz, et celle-ci était obligée de se retirer; la jonction était faite.
En exposant les détails de sa marche sur Metz, tels que je les avais soumis au conseil des ministres, loin de moi la pensée de contrôler l'opération tentée d'une autre maaière par le maréchal de Mac-Mahon.
Je crois au contraire qu'elle pouvait réussir complètement par les défilés du Nord, et je suis confirmé dans cette opinion par le dire d'un colonel saxon qui, le 6 septembre, à Sedan même, faisait
à une personne de mes amis l'aveu que l'armée saxonne s'était crue un moment tournée.
J'étonnerai bien des critiques en disant que le prince de Saxe a parlé dans le même sens à un général .français des plus honorables, de qui je tiens directement le fait. /
Il ne m'appartient pas de rechercher les causes qui ont pu contribuer à la ruine d'un plan conçu et exécuté par un maréchal de France que l'armée , dont il possède à juste titre l'estime tout entière, considère comme un véritable Bay<ird, sans peur et sans reproche.
Faut-il attribuer le désastre de Sedan aux causes indiquées dans deux brochures sans nom d'autem', mais qui cependant me paraissent les seules dignes d'une attention sérieuse ; ou faut-il en rendre responsable la fatalité qui a mis le maréchal de Mac-Mahon hors d'état de commander son armée dès le commencement de la bataille du 1" septembre, fatalité qui n'a cessé de peser sur nos armes pendant cette triste année 1870 et qui a continué en 1871? Je reviens aux deux brochures citées, dont voici les extrs^its.
L'une, intitulée la campagne de ISIO jusqu'au V septembre, par un officier de l'armée du. Rhin, confient, chapitre V, page 82, cette appréciation :
« Après avoir, dans l'intérêt de la vérité, con- » staté que le plan d'une jonction de l'armée de
» Cbàlons avec celle de Bazaine avait été imposé » presque malgré lui au maréchal de Mac-Mahon, »je vais examiner quels moyens ce dernier em- » ploya pour y parvenir, et , dans cette seconde » phase, il devient évidemment seul responsable » de ses actes et des opérations qu'il fit exécuter » à son armée.
» Une entreprise aussi téméraire n'avait pour » elle qu'un élément de succès : une rapidité fouw droyante dans la marche. Il fallait profiter du » désarroi dans lequel allait se trouver le prince «royal, auquel la retraite de notre armée du )) camp de Chàlons sur Reims ferait supposer un » mouvement de concentration sur Paris, et qui, w pendant quelques jours peut-être, au milieu do w ces vastes plaines de la Champagne, pourrait " perdre la trace de nos opérations.
» Pas une minute n'était à perdre : le plan de n la marche, mûrement étudié et arrêté d'une fan çon immuable, devait avoir pour base Fclfoii; » maximum * que l'armée pouvait produire cha- » que jour, et rien ne devait, sous quelque pré- » texte que ce fût, en modifier le programme. Si » l'ennemi se présentait, il fallait l'attaquer im- » médiatement, car marcher côte à côte avec » lui , c'était lui permettre une concentration
* On a vu par la marche tracée qu'il n'était pas nécessaire (le faire un effort maximum.
» progressive et diminuer de plus en plus nos » chances de succès. »
La seconde brochure a paru sous le titre :
Campagne de 1870, histoire de l'armée de Châ- Ions y par un volontaire de l'armée du Rhin,
Ce dernier ouvrage, bien supérieur à tout ce qui a paru sur là campagne de Sedan, après avoir blâmé d'abord comme une entreprise trés-périlleuse le plan de jonction des armées de Châlons et de Metz, s* exprime en ces termes, page 74 :
« Notre seule chance de succès était dans la » netteté de conception du plan de campagne , » dans la rapidité de l'exécution et dans la déci- » sion de l'attaque.
• » Mais le maréchal de Mac-Mahon n'avait pas " la Foi, et tout s'en ressentit.
» La résolution une fois prise de marcher sur M Metz, il fallait, sans perdre une minute, la » poursuivre , sans tourner la tète en arrière et >' sans écouter des regrets tardifs et désormais » inutiles.
» Il fallait aller droit sur le prince de Saxe, sans >' chercher à éviter un combat nécessaire, par ces » oscillations sans nombre qui ont ralenti notre » marche et donné le temps au prince royal de » nous atteindre.
» Si d'avance on n'était pas fermement résolu à » livrer bataille au prince de Sa?çe et à l'écraser
bE ViNGt-QlTAtRË iOURÔ. lia
')sur notre passage à tout prix, cette marche » par le Nord , où nous avancions dans une "lanffue de terre étroite, bordée d'un côté par » la frontière belge et de l'autre par les colonnes »• ennemies, entraînait d'avance la perte certaine » de l'armée , réduite à la fuite en pays neutre ou » à une lutte inégale, dès que l'artnée de la Meuse » et l'armée du prince royal viendraient à faire «leur jonction.
n Si , au contraire , on admettait nettement la » nécessité d'un combat, notre plan de campagne » était tout tracé, et maintenant encore y où nous « avons pu juger de près toutes les difficultés de y) cette entreprise, on peut affirmer quelle était » loin d'être irréalisable pour un homme vrai- » ment résolu, »
Je constate purement et simplement ces deux opinions, sans me reconnaître le droit de les commenter ou de les approuver.
Un seul point me paraît devoir être relevé dans la citation que j'ai faite de la première brochure, c'est celui qui tendrait à faire croire que le maréchal de Mac-Mahon n'a cédé qu'aux instances du conseil des ministres pour marcher vers Metz : voici la manière exacte dont les faits se sont passés , et qui justifie le maréchal de ce qui eût été un acte de faiblesse de la part d'un général d'un . caractère aussi élevé.
Il ressort d'une dépêche télégraphique, datée du camp de Châlons, 20 août, huit heures quarante-cinq minutes du matin, que le maréchal voulait se porter d'abord vers Bazaine, contrairement au plan proposé à Châlons par le général Trochu, puisqu'il demandait des renseignements sur la direction prise par le maréchal.
Le même jour, à trois heures quarante minutes, je répondais par télégraphe au maréchal de Mac- Mahon et je lui indiquais la position de Bazaine le 18 au soir.
Il paraît que ma dépêche ne lui donnait pas toutes les indications qu'il aurait désirées ; il reprit son projet de marche vers Paris, ainsi que le prouve la direction qu'il suivit le 21. *
En effet, l'armée avait quitté Châlons le 21 août, se dirigeant sur Reims.
Le président du Sénat, M. Rouher, ayant le vif désir de revoir l'Empereur après les premiers malheurs de la campagne, partit proprio motUy le samedi soir, 20 août, pour le camp de Châlons, mais sans aucune mission du conseil des ministres, qui n'eut pas connaissance de cette démarche.
Il trouva le camp levé et les troupes en marche dans la direction de Reims ; il poursuivit alors sa route vers cette ville et atteignit le quartier général à Courcelles.
li* Empereur ayant réuni le maréchal de Mac- Mabon et le président du Sénat, la conversation s'engagea sur le terrain de la politique. Le projet de se retirer sur Paris étant mis en avant par l'Empereur, comme il avait primitivement été arrêté à Châlons, le président du Sénat fit valoir, au point de vue politique, les motifs qu'il jugeait les plus sérieux en faveur de la marche vers Bazaine, pour ne pas blesser l'opinion publique par l'abandon de l'armée de Metz.
Le maréchal de Mac-Mahon ne considérant l'opération que sous le rapport militaire, persista dans l'opinion qu'il fallait rallier Paris.
Il basait surtout sa manière d'envisager ta question sur l'impossibilité dans laquelle se trouvait le maréchal Bazaine de tenir la campagne plus de quatre ou cinq jours, faute de vivres, et étant enfermé par les Prussiens dans un cercle de fer.
Le président du Sénat revint à Paris pendant la nuit du dimanche 21 au lundi 22, et à neuf heures du matin il fit connaître au conseil son voyage, et la démarche qu'il avait tentée sans succès.
Cependant un agent forestier avait pu apporter, dans la matinée du lundi, aa quartier général, une dépêche de Bazaine par laquelle il annonce qu'il compte toujours prendre la direction du Nord.
Cette dépêche de Bazaine modifia certainement
la décision du maréchal de Mac-Mahon, puisque par dépêche télégraphique datée du lundi matin 22, il m'annonçait son intention de marcher sur Metz.
Au moment même où ce dernier télégramme du maréchal arrivait à Paris, le conseil, prévenu de ses intentions par le président du Sénat, venait d'expédier une dépêche pressant le maréchal de se porter vers Bazaine : les deux dépêches durent se croiser sur les fils télégraphiques ; c'était donc de son propre mouvement que le commandant en chef de l'arniéè de Chàlons avait repris sa marche sur Metz.
Le conseil des ministres a pu faire connaître son avis et son désir au maréchal, mais il connaissait trop bien la limite de ses pouvoirs et l'étendue de ceux d'un chef d'armée, pour lui donner , comme on l'a prétendu , des ordres que le caractère ferme et résolu du maréchal de Mac-Mahon n'aurait pas manquer de décliner s'ils eussent ét^ contraires à son initiative personnelle.
Le maréchal ayant tracé sa direction par le Nord, il fallait lui fournir deux points d'appui : l'un à Reims, pour protéger sa marche , et la division d'Exéa, du 13* corps, forte de 10,000 hommes, fut envoyée dans cette ville; l'autre à Mézières, pour soutenir son arrière-garde; le restant du 13* corps, 22,000 hommes, fiit chargé, sous les
ordres du général Vinoy, de cette opération, dont il s'acquitta parfaitement.
Cet envoi du 13* corps, en entier, pour concourir au but que se proposait le maréchal de Mac-Mafaon, répond suffisamment à l'allégation incroyable que la marche sur Metz était faite dans le seul intérêt dynastique.
Si le gouvernement avait pu supposer qu'une révolution aurait lieu à Paris, en présence de l'invasion étrangère, aurait-il dégarni de troupes la capitale? Son tort, au contraire, fut dans une trop grande confiance, que ne méritaient pas les hommes du 4 septembre !
Quelques écrivains militaires qui ne se sont pas fait connaître, ou d'autres dont le nom est sans grande autorité , après avoir blâmé l'opération, après coup, parce qu'elle n'a pas réussi, ont poussé la critique jusqu^à nier les hieureuses conséquences que devait procurer la réussite du plan de jonction des armées de Châlons et de Metz.
J'avoue qu'à cette négation de l'évidence toutes mes idées miUtaires se trouvent confondues.
Comment peut-on douter de ce que devait produire la réunion de deux armées d'un chiffre total d'au moins deux cent cinquante mille hommes, composées de soldats exercés conduits par de bons officiers, quand l'armée de la Loire, soiïs les
ordres du général d' Aurelle , a remporté à Coulmiers un véritable succès contre les Prussiens, et quand l'armée du Nord, sous les ordres du général Faidherbe, a lutté pendant quelque temps avec avantage contre des forces bien supérieures et pourvues de tout ce qui leur était nécessaire; quant à Wissembourg, enfin, une seule division française a tenu tête à toute une armée prussienne, et lui a fait éprouver des pertes énormes? Fallait-il ramener l'armée de Châlons dans Paris, comme l'idée en avait été émise? il serait curieux de savoir pourquoi et dans quel but.
Mais depuis quand, à la guerre, a-t-on jamais cherché à renfermer dans des villes assiégées des armées qui doivent au contraire tenir la campagne le plus longtemps possible, et chercher à dégager les armées enfermées? N'est-ce pas là le rôle que les armées extérieures ont joué pendant tout le siège de Paris et pendant celui de Belfort?
L'armée de Châlons, forcée de se réfugier dans Paris, y apportait cent trente-cinq mille bouches de plus à nourir, sans utilité, puisque la garnison de Paris était plus que suffisante pour défendre la capitale et même pour percer les lignes prussiennes, si l'on eût adopté et suivi un plan d'ensemble bien combiné !
Enfin, si les armées de Châlons et de Metz avaient été réunies le 27 ou le 28 août , elles au-
DE VINGT-QUATRE JOURS. il9
raient certainement combattu avantageusement contre les armées du prince Frédéric-Charles et de Steinmetz , contre lesquelles l'armée seule du maréchal Bazaine avait lutté, non sans succès, les 14, 16 et 18 août, comme je l'ai déjà dit.
Quelque rapide qu'eût été la marche du prince royal de Prusse, ye le répète , il n'aurait pu arriver devant les deux cent cinquante mille hommes réunis de Mac-Mahon et de Bazaine qu'après trois jours de marches forcées, puisque le 26 il était encore àVitry-le-François, où seulement il apprit la marche de l'armée de Ghàlons ; il n'aurait pu paraître sur le champ de bataille que le 29 et avec une armée épuisée de fatig^ue.
La réunion des deux armées françaises donnait à celle de Metz la confiance dans le nombre, et à celle de Ghàlons l'énergie qui devait résulter de l'émulation qui se serait établie entre elles : à mon avis, les résultats obtenus de cette jonction eussent été incalculables !
Le soldat français , dont le caractère militaire se développe surtout dans la guerre offensive, aurait repris sron ardeur habituelle et sa confiance dans ses chefs; Metz était débloqué, et le prince royal de Prusse était obligé de battre en retraite avec son armée , fatiguée par les marches forcées qu elle venait d'opérer.
M. le général Trochu ayant quitté le comman-
i20 UN MINISTERE DE LA GUERRE
dément du 12' corps d'armée ^j'avais dû chercher un général capable de le remplacer.
Je connaissais depuis longtemps le général de WimpfFen, que je savais être un officier général très-actif et très-énergique.
Il venait d'accomplir dans le sud-ouest de la province d'Oran, qu'il commandait, une expédition difficile, et s'en était tiré avec succès. Je jetai donc les yeux sur lui ; il demandait à servir activement en France.
Après avoir fait part au conseil de mon dessein de lui confier le 12* corps d'armée, je l'appelai à Paris par dépêche télégraphique.
Cet officier général , sans perdre un seul jour, s'embarqua immédiatement pour venir prendre le commandement que je lui destinais , et le 28 je le reçus au ministère.
Je lui fis part de mes projets, et je lui remis un • ordre de commandement en chef, dans le cas où le maréchal de Mac-Mahon serait mis hors de combat.
Cet ordre était dans les règles du commandement, puisque M. le général de Wimpffen allait se trouver le plus ancien des commandants de corps d'armée , et il aurait dû le communiquer immédiatement au maréchal de Mac-Mahon.
M. le général de Wimpffen vient de publier un ouvrage sur la campagne de Sedan , où quelques erreurs de mémoire, sans doute, se sont glissées.
Il a rapporté une conversation que nous aurions eue, et dans laquelle il me prête ces paroles: u Le plus QrsLud embarras est aujourd'hui causé »» par l'Empereur, dont la situation était des plus w fausses. » Cette assertion est complètement en désaccord avec la lettre que m'écrit le général, en m'envoyant son rapport ci-joint sur la bataille de Sedan; en effet, voici comment cette lettre débute :
« Mon Général,
» Je puis dire : Je suis venu, j'ai vu, et j'ai été » battu.
» En vérité , nous connaissions bien peu l'état y^ de l'armée du maréchal de Mac-Mahon et le » grave inconvénient d'y avoir un souverain^ » moi pouî* tenir à m'y rendre , et vous pour m'y » envoyer. »
Je ne pense pas avoir dit que le maréchal se laissait aller trop facilement aux suggestions de Sa Majesté et de son entourage, puisque j'ai déclaré à plusieurs reprises que l'Empereur ne se mêlait en rien des opérations militaires, ce que j'ai prouvé plus haut.
Le général s'est également trompé en disant que je dirigeais les affaires militaires , aidé d'un comité spécial. Je n'ai rien fait sans avoir exposé mes idées, comme je devais le faire, au conseiF des
ministres, et sous la présidence de rimpératrice régente.
Je n'ai pas à m'occuper davantage dç la brochure du {[énâral de Wimpifen, qui renferme des appréciations politiques qui lui sont entièrement personnelles : elles ont suscité de la part de quelques généraux dusî réclamations très-vives, au milieu desquelles je n'ai point à intervenir.
Le général parle plus loin du projet de le conserver à Paris : je n'en ai nulle souvenance; mais il se trompe certainement lorsqu'il croit que ce projet fut discuté dans les conseils du gouvernement; il n'en a jamais été question.
Ce qui me fait douter de la mémoire du général de Wimpffen dans cette occasion, c'est le projet que j'avais formé relativement à ce 14* corps d'armée dont il parle, projet dont on peut lire les détails un peu plus loin.
Il ne m'était pas permis, d'ailleurs, d'enlever au général Trochu une position qu'il occupait en vertu d'un décret impérial.
Que j'aie exprimé au général de Wimpffen mon regret de ne pas le voir gouverneur de Paris, cela est possible et pouvait entrer dans mes idées dans les derniers jours qui ont précédé la catastrophe du 4 septembre, mais rien de plus!
Le général do Wimpffen partit pour rejoindre l'armée du maréchal de Mac-Mahon, où il n'arriva
que pour être en quelque sorte témoin du désastre du 1'' septembre, et signer comme général en chef une capitulation dont le texte est ci-joint, aux Pièces justificatives, avec son rapport et celui du général Douay, commandant le 7* corps d'armée.
Pour en terminer avec les opérations militaires, je dirai qu'il est un précepte que nous négligeons trop en France aujourd'hui. Au nombre des éléments de succès à la guerre, il faut de l'audace et de la rapidité dans l'exécution ; les Allemands nous en ont donné l'exemple.
Imbu de ce principe, j'ai voulu le mettre en pratique au moment même de l'organisation de Farmée de Châlons. J*avais formé un 14* corps d'armée, sous les ordres d'un général capable d'exécuter un coup de main hardi, du brave général Renault, tué depuis à la bataille de Champigny .
Ce corps, de 30,000 hommes, devait être transporté par les voies rapides à Belfort, où j'avais, sous la condition du plus grand secret, déjà réuni une partie des troupes, et où j'avais envoyé un officier d'ordonnance pour me tenir au courant de la situation.
Le général Renault, le général Appert, son chef d'état-major général, et M. l'intendant Blondeau, chargé de l'organisation des transports de la guerre, étaient seuls dans la confidence de mon projet de lancer ces 30,000 hommes sur le duché
de Bade pour y jeter l'épouvante et opérer -une diversion sur ce point; ce corps se serait ensuite replié sur le camp de Belfort.
Ce projet fiit considéré comme une aventure^ comme si la guerre elle-même n'était pas une succession d'aventures plus ou moins bien combinées; il n'y fut donc pas donné suite.
Que l'on se rappelle cependant l'effet produit , de l'autre côté du Rhin, par les 300 volontaires qui le traversèrent à cette époque et le repassèrent presque immédiatement!
Toute l'Allemagne retentit du bruit que les Français avaient passé le Rhin et marchaient sur Berlin. La terreur régnait dans tout le duché de Bade.
Ce bruit tomba bientôt quand on connut le petit nombre d'envahisseurs du territoire allemand; mais il n'eût pas eu pareil sort s'il eût été fondé sur la présence d'une armée de 30,000 hommes.
Ce sont surtout les circonstances difficiles qui exigent à la guerre les qualités que je recommande : l'audace dans les conceptions, et la promptitude dans l'exécution.
Faut-il traiter d'aventure cette grande manœuvre de Napoléon P', qui, le 26 janvier 1814, prévoyant tous les dangers de la jonction des armées russe et autrichienne à Troyes, prend une décision des plus audacieuses?
If
Blucher avait déjà son corps d'armée d'avantgarde à Brienne et son centre à Saint-Dizier; ScKwarzenberg était à Bar-sur- Aube; en quarante-huit heures la jonction devait être faite.
L'Empereur Napoléon ne disposait que de 70,000 hommes ; les armées alliées des deux généraux ennemis étaient trois fois plus nombreuses et s'alimentaient chaque jour par de nouveaux renforts.
Napoléon n'hésite pas; le 27 janvier il se jette sur le centre de l'armée russe à Saint-Dizier, culbute ce corps d'armée, qui est obligé de se retirer sur Brienne, et par une marche rapide sur Langres par Chaumont, passe entre la tête de l'armée de Schwarzenberg et la queue de l'armée de Bliicher^ et vient à Brienne livrer la bataille qui fiit pour nos armes une nouvelle victoire, mais malheureusement sans grands résultats , en présence du renouvellement incessant des forces de la coalition.
Combien d'autres exemples ne pourrais-je pas citer pour confirmer le précepte? La célèbre campagne de 1814 en fournit plus d'un.
Nos affaires marchaient mieux, et j'avais pris toutes les mesures qui me semblaient propres à assurer la réussite d'un plan à la prompte exécution duquel j'attachais l'honneur et la fortune de la France.
lîe tJN MINISTERE DE LA GUERRE
Malgré une grande perte de temps dans la marche de l'armée, je fas rassuré par une dépêche télégraphique datée du 31 août, six heures cinq minutes du matin, qui m'annonçait le passage de la Meuse par une partie des troupes; j'espérais que les ponts détruits donneraient encore une avance au maréchal de Mac-Mahon sur l'armée du prince royal.
Je n'ai pas besoin de dire quelle fiit ma douleur en apprenant la catastrophe de Sedan et la ruine d'un projet auquel mon patriotisme m'avait fait travailler avec tant d'ardeur!
Lorsque la nouvelle de ce désastre fut connue , je ne pouvais y croire, tant le succès me paraissait assuré.
Je ne pouvais comprendre qu'une armée française aussi considérable eût pu capituler sans avoir cherché à se faire jour, en temps utile, soit en avant, soit en arrière de Sedan.
Informé de ce revers effroyable et inattendu, le samedi 3 septembre, après la séance du Corps législatif, le conseil des ministres s'assembla le même jour, à six heures du soir, chez Flmpératrice régente, et des mesures furent prises pour donner connaissance à la France de cette déplorable nouvelle.
Une proclamation faisant appel au patriotisme de la nation fut affichée à huit heures du soir sur
les murs de la capitale. A onze heures, j'appris indirectement que le président du Corps législatif, sur la demande de quelques députés, l'avait convoqué pour minuit. Plusieurs de mes collègues ne reçurent même l'avis de cette convocation que le lendemain, et ne vinrent que par suite d'un avis que je leur fis parvenir.
Les ministres se réunirent chez M. le président de l'Assemblée, et là une longue délibération eut lieu; il régnait dans la salle des Pas perdus une grande agitation parmi les députés, et l'on pouvait déjà pressentir les événements que la triste capitulation de Sedan pouvait faire éclore.
Pendant que nous délibérions, plusieurs députés me firent prier de passer dans la salle attenante au salon du président.
Je me rendis au désir de ces messieurs, et alors, au nom de la majorité des députés, ils me firent la proposition de prendre la dictature pour sauver la position.
Je répondis à ces messieurs que s'il fallait donner ma vie pour sauver mon pays, je n'hésiterais pas ; mais qu'il était question pour moi de commettre un acte contraire à l'honneur, et que je ne pouvais pas le faire.
En effet, pour accepter la dictature il eût fallu
d'abord me rendre complice de l'acte de déchéance
du gouvernement auquel j'avais fait serment de fidélité et dont j'étais le premier ministre.
Je déclarai donc à messieurs les députés qu'accepter ce qu'ils me proposaient serait à mes yeux un acte de trahison dont je ne me rendrais jamais coupable.
Je rentrai au milieu des mioistres mes collègues, et je leur fis part de la proposition qui m'avait été faite et de ma réponse ; j'eus la satisfaction d'obtenir leur approbation entière.
Nous concertâmes, dans le conseil que nous tînmes chez M. le président Schneider, les mesures à prendre, et nous nous rendîmes à l'Assemblée, très-impatiente de connaître les résolutions du gouvernement en présence de la crise qui nous menaçait.
Nous avions considéré la convocation de messieurs les députés à l'heure de minuit comme une manœuvre de la gauche radicale pour surprendre le vote de déchéance de l'Empire.
Nous fûmes confirmés dans cette pensée en voyant des rassemblements assez nombreux entourer le Corps législatif, malgré l'heure avancée de la nuit; et certainement ceux qui les composaient n'étaient pas là avec des intentions pacifiques.
Un ministre, de mes collègues, m'a dit depuis qu'on lui avait affirmé que plusieurs députés de
ropposition les avaient harangués en les engageant à revenir le lendemain à midi. Je ne puis attester ce fait d'une manière plus certaine , mais les événements postérieurs ajoutent beaucoup à sa probabilité.
Dans cet ordre d'idées , nous résolûmes de demander la remise de la séance au lendemain dimanche , afin que tous les députés fussent prévenus à temps et pussent y assister.
L'Assemblée consentit à la remise demandée ; néanmoins M. Jules Favre monta à la tribune et fit la proposition de déchéance de l'Empire.
Elle fut mal accueillie par la grande majorité des députés, qui ne vit dans cette proposition que l'intérêt privé d'un parti au moment où toutes les opinions auraient dû ne former qu'un faisceau, pour ne pas diminuer les forces de la défense nationale !
Le dimanche 4 septembre, jour célèbre dans les annales révolutionnaires et à jamais néfaste dans l'histoire de France, qu'il a livrée aux hommes les plus incapables , le Conseil des ministres se réunit, comme d'habitude, à huit heures et demie, et fut présidé par l'Impératrice régente, qui montra un grand courage, bien que pressentant les malheurs qui pouvaient l'accabler !
Il fut résolu dans ce conseil qu'il serait présenté un projet de loi à faire approuver par la Chambre
des députés, et qui modifierait le conseil de régence en lui adjoignant deux sénateurs et trois députés. Ce projet était ainsi conçu :
I. Un conseil de régence et de défense nationale est institué. Ce conseil est composé de cinq membres ; chaque membre de ce conseil est nommé à la majorité absolue par le Corps législatif.
II. Les ministres sont nommés sous le contreseing des membres du conseil.*
III. Le général comte de Palikao est nommé lieutenant général de ce conseil.
Je crois devoir ajouter ici, on le comprendra facilement, que je ne fus pour rien dans la rédaction de l'article III. J'étais loin d'ambitionner un poste que mes collègues voulurent m'attribuer, et pQur lequel l'Impératrice confirma le choix de ma personne.
J'arrivai vers midi au Corps législatif, en sortant du conseil, et là je fus entouré par un grand nombre de députés parmi lesquels il régnait une agitation extraordinaire, causée par la crise dans laquelle se trouvait le pays, et par l'ignorance de ce qui pouvait advenir.
Je communiquai à messieurs le^ députés le projet de loi arrêté en conseil le matin; mais aucun ne fut d'avis que je le proposasse à la Chambre en laissant subsister le mot de Régence , que la maj orité ne pourrait adopter.
M. Thiers avait proposé de remplacer le mot de Régence par celui de gouvernement.
Chacun semblait se rallier à cette rédaction; mais je ne pouvais l'accepter, puisqu'elle prononçait tacitement l'inauguration d'un nouveau gouvernement et la déchéance de l'Impératrice régente.
Je crus pouvoir écarter ces difficultés en modifiant la rédaction du projet de la manière suivante :
I. Un conseil du^ gouvernement et de défense nationale est institué. Ce conseil est composé de cinq membres ; chaque membre de ce conseil est nommé à la majorité absolue parle corps législatif.
II. Les ministres sont nommés sous le contreseing des membres de ce conseil.
III. Le général comte de Palikao est nommé lieutenant général de gouvernement.
Ma pensée fut accueillie par la majorité des députés, et je m'empressai de la communiquer aux ministres mes collègues, qui l'acceptèrent.
M. Jérôme David voulut bien se rendre auprès de S. M. l'Impératrice pour lui soumettre la nouvelle rédaction du projet de loi qui paraissait devoir être acceptée par la Chambre.
L'Impératrice me fit répondre qu'elle s'en rap-
' Le mot du gouvernement au lieu de gouvernement laissait subsister l'idée du gouvernement tel qu'il était constitué*
portait entièrement à moi, et qu'elle approuverait tout ce que je ferais.
Fort de cet assentiment et de celui de la majorité de la Chambre, je montai à la tribune et je soumis le projet à messieurs les députés.
Le Corps législatif entra en séance et Ton entendit les trois propositions : celle du gouvernement, celle de M. Thiers et celle de M. Jules Favre, qui reçut peu d'accueil.
Messieurs les députés durent se retirer dans les bureaux pour délibérer. Mais avant qu'aucune décision pût être prise, la salle fut envahie par cette tourbe révolutionnaire, toujours prête à tous les coups de main contre l'ordre et contre toute espèce de pouvoir.
Il était écrit que les mêmes hommes qui chaque jour récriminaient avec violence contre le coup d'État de 1852 donneraient le signal d'un attentat bien autrement coupable envers la représentation nationale, puisqu'en présence de l'étranger vainqueur et presque aux portes de la capitale, ils feraient une révolution qui diviserait les forces de la défense nationale.
Au moment où j'occupais la tribune, M. Gambetta se levât de son banc et fit un signe de la main aux individus qui occupaient les tribunes publiques. Était-ce un appela Tenvahisôement ? était-ce, au contraire, un signal d'apaisement? Je
ne puis me prononcer d'une manière certaine à ce sujet.
Ce que je puis affirmer sans crainte de me tromper, c'est que pendant la délibération dans les bureaux, plusieurs députés de la gauche, entre autres M. Picard et M. Pelletan, excitaient les envahisseurs à proclamer la République, dans la salle des Pas perdus.
M. Picard était monté sur un tabouret près de la porte d'entrée, et, en ce moment, je dus repousser énergiquement les attaques de M. Pelletan, qui, par les agressions les plus violentes, cherchait à ameuter contre moi cette foule inconsciente des malheurs qu'elle préparait à la France.
Mon aide de camp, M. le lieutenant-colonel Barry, M. le capitaine de Brémont, mon officier d'ordonnance, et un ancien colonel d'état-major, M. de Sercey, m'arrachèrent des mains de ces hommes égarés, et je quittai, le dernier de tous, le Corps législatif avec mon collègue M. Brame, ministre de l'instruction publique. Les autres mi- ' nistres s'étaient rendus auprès de la Régente.
Il était environ trois heures. Je me rendis de suite aux Tuileries, pour savoir si l'Impératrice régente aurait des ordres à donner; mais sa Majesté était partie , et déjà la foule envahissait la cour des Tuileries; la garde du château quittait ses postes, par quel ordre? je l'ignore encore.
Je crois inutile de revenir sur les faits que j'ai consignés dans ma lettre du 21 juin au président de la commission d'enquête parlementaire sur les actes des auteurs du 4 septembre ; mais pour lui donner la suite qu'elle comporte, j'ajoute ces quelques lignes.
Après avoir quitté la France le 4 septembre au soir, je m'étais rendu a Namur pour le motif grave dont j'ai donné connaissance dans cette lettre : le bruft de la mort de mon fils.
he 20 septembre , libre de la pénible préoccupation qui m'avait conduit en Belgique, j'écrivis à Tours, à la délégation du gouvernement de la défense nationale, que j'offrais mes services pour la défense du territoire. Le journal t Indépendance belge de Bruxelles mentionna ce fait, comme étant venu à sa connaissance par sa correspondance particulière de Londres du 7 octobre.
N'ayant pas reçu de réponse à ïïïsl première lettre, et le cœur navré des maux de la patrie, je me rendis chez M. Taschard, ministre de France en Belgique, et je lui remis une nouvelle lettre, datée du 8 octobre 1870, par laquelle je réitérais l'offre de mes services militaires pour la défense de mon pays.
Mais de nouvelles complications venaient de se produire en France : M. Gambetta s'était rendu à Tours et avait pris la direction des affaires ; un
certain désaccord se manifestait déjà parmi les membres du gouvernement de la défense nationale.
J'ai su depuis, par un haut fonctionnaire de ma connaissance qui faisait partie à Tours du conseil dans lequel fut agitée la question qui me concernait, que M. Gambetta seul avait été opposé à l'acceptatien de mes services.
Depuis, .en voyant la manière dont plusieurs officiers généraux avaient été traités par le prétendu gouvernement de la défense nationale , et que ceux même qui avaient obtenu des succès avaient été en butte aux outrages , j'ai compris que mon concours eût été infructueux.
Je n'aurais jamais voulu accepter la responsabilité d'opérations militaires tracées par des hommes étrangers au métier des armes, et qui s'étaient improvisés stratégîstes en vingt-quatre heures*.
Je rentrai en France au moment de l'armistice, et je me rendis à Bordeaux , où j'écrivis au chef du pouvoir exécutif que si la guerre devait se prolonger, j'offrais encore mon épée à la France.
Je reçus de M. Thiers une réponse très-élogieuse; mais la paix ayant été conclue, je dus rester dans l'inaction, après une carrière aussi agitée par les événements militaires que brisée par la dernière secousse politique du 4 septembre 1870.
* Voir aux Pièces justificatives, page 180. •
Séance du 9 août.
M. Jules Favre : Je demande d'urgence Tarmement immédiat de la garde nationale de Paris.
Sur divers bancs : Et de la France entière.
M. Jules Favre : Oui, de la France.
Je crois que l'urgence de cette proposition n'a pas besoin d'être longuement discutée T^t je demande à la Chambre de vouloir bien le déclarer.
M. LE Pressent : Je prie M. Jules Favre de vouloir bien caractériser de nouveau et successivement ses propositions, avant que je consulte la Chambre.
M. Jules Favbe : La première propositio» qu€
j'ai eu rhonneur de faire est relative à rarmement immédiat des gardes nationales de Paris.
Sur plusieurs bancs : De France... Très-bien!
M. LE Président : Je consulte la Chambre sur l'urgence, qui est réclamée par cette première proposition.
(La Chambre, consultée, déclare l'urgence.)
M. Ernest Picard : Par l'adoption de cette proposition, nous aurons en huit jours cinq cent mille soldats exercés. (Toujours la même illusion des députés de la gauche, qui confondent des hommes avçc des soldats!)
Séance du 10.
M. Gambetta : La question de l'armement est une question de salut public.
M. Jules Favre : Vous ne voulez pas armer la nation.
M. Crémieux : Non, ils ne veulent pas de l'armement de la patrie.
M. Raspail : Ils ont plus peur de la garde nationale que des Prussiens.
M. Gambetta : Je dis que la question qui est posée de l'armement est une question de suffrage universel dans la France entière, une question de salut public (Mouvements divers); car, écoutez-le.
ce que nous avons, devant nous , c'est la Prusse , c'est toute la nation prussienne armée.
Depuis 1850, cette nation masse ses enfants et les prépare à la guerre ; elle nous a surpris. (Interruptions.) Ne m'interrompez pas, car je prouve le droit , le devoir et la légitimité de la résistance nationale. (Rumeurs.) C'est une nation tout entière que nous avons devant nous. Vous lui avez opposé une armée dont personne plus que moi n'admire rhéroïsme; mais faites-y bien attention, en présence d'une nation armée , il faut que nous ayons aussi une nation armée.
La nation, la France est debout; voulez-vous l'armer? (Applaudissements à gauche.) Voilà la question. Et lorsque vous lui dites, évoquant ses plus grands souvenirs : Français, avez vous dégénéré? vous rappelez-vous les soldats de 1792? n'est-ce qu'une déclamation stérile , ou l'annonce d'une conduite virile? Donc armez les mains du peuple de Paris, de la France entière.
Votons , il y a urgence ; et le péril public doit avoir formé une opinion à ce gouvernement nouveau. (Vives marques d'approbation et applaudisments à gauche.)
M. Jérôme David, voulant laisser au gouvernement le temps de s'occuper utilement de la question , réclama Tajournement de cette question jusqu'au lendemain, et les députés Dalmas,
Crémieux, Cochery, ne voulaient admettre aucun délai, bien qu'il n'y eût que deux ministres présents au même moment à la séance.
I/impatience était telle que M. Gambetta, après I le beau discours qu'il venait de prononcer et dont
je reconnus tout le patriotisme, crut devoir repVendre la parole et accuser le ministère d'une pensée qu'il n'avait pas, et que les événements n'ont que trop bien justifiée, s'il l'avait eue. Il parla ainsi :
M. Gambetta : Je suis convaincu, pour ma part , que si le ministre des travaux publics voulait expliquer sa pensée, elle ne serait pas loin de l'interprétation que je lui donne, à savoir, qu'il croit que nous demandons des armes, ou que l'on demande des armes pour troubler l'ordre.
Il serait trop long de rapporter ici tout ce qui ^ s'est dit à cette époque pour prouver l'urgence de l'armement immédiat de toute la France.
Séance du 11 août.
Dans ce moment de fièvre patriotique. Ton se préoccupait si peu de la question de dépense en présen<îe des besoins des circonstances, que M. Magnin, rapporteur de la commission chargée d'examiner le projet de loi ayant pour objet d'éle-
ver à un milliard le chiffre de cinq cents millions fixé par la loi du 21 juillet 1870, s'exprimait en ces termes dans une partie de son rapport :
« Le pays a la résolution patriotique de chasser » l'ennemi du sol de la patrie ; pour atteindre ce » but, pour vaincre, il est décidé à sacrifier et son » dernier écu et son dernier homme. »
Il n'était guère question, dans ces sentiments d'élan patriotique , de calculer si un fusil donnerait un peu plus ou un peu moins de bénéfice à un fournisseur d'armes , ni de s'assurer si les fournisseurs avaient des certificats de bonne vie et mœurs : il fallait des armes dans les conditions les plus convenables du moment, et c'est ce qui a eu lieu, malheureusement en nombre trop inférieur !
M. Dréolle, rapporteur de la commission d'armement : Messieurs, animés des sentiments de patriotisme et d'union qui, quelques heures plus tard , faisaient explosion pendant la lecture du remarquable rapport de notre honorable collègue M. de Forcade, vous avez nommé une commission chargée d'examiner la proposition de M. Jules Favre et de plusieurs de ses collègues pour l'armement immédiat des gardes nationales.
Vous avez tous admis, en déclarant t urgence^ que cette proposition était sage, prévoyante, et qu'elle méritait aussitôt d'acquérir force de loi , pour devenir un complément des mesures adop-
tées en vue de Taugmentation de nos forces militaires actives, etc.
Séance du 12 août.
M. Gambetta lit une pétition des habitants de Paris demandant des armes avec insistance.
Séance du .18 août.
M. Eugène Pelletan rappelle la nécessité de l'armement des gardes nationales.
M. Ernest Picabd : L'administration a-t-elle fait appel à l'industrie privée pour armer nos troupes, les équiper, pour avoir des ateliers qui fonctionnent?
M. Jules Favre : Mais surtout des fusils à la population !
M. Ernest Picard : Dites-nous que vous avez fait des marchés qui vous permettent d'avoir une quantité d'armes supérieure à tous les besoins.
Je crois que le conseil que je donne à cette tribune doit être écouté par les ministres, et qu'il ne peut rencontrer dans cette Chambre aucune objection sérieuse.
M. Jules Ferry propose la suspension pendant
la guerre des articles 1, 2, 3 et 4 de la loi du 24 mai 1834, qui interdisent la fabrication, le commerce et la détention des armes de guerre.
Une grande agitation règne dans l'Assemblée ; plusieurs de MM. les députés veulent s'opposer à cette proposition ; lorsque M. Thiers prend la parole et prononce un discours dans lequel se trouvent ces considérations remarquables :
M. Thiers : Il y a très-près de nous des industries très-actives en fait d'armes de guerre, et j'ose dire qu'elles tiennent au lucre. Je ne désignerai aucun de nos voisins; mais si vous faites cesser l'interdiction du commerce des armes de guerre, je suis certain que vous pourrez arriver à faire des marchés , je n oserai pas dire avantageux^ car dans un moment comme celui^i on paye très-cher ; mais vous pourrez attirer vers te pays des approvisionnements d'armes considérables.
Je ne suis pas étonné (car dans l'état d'excitation où nous sommes, la défiance a une grande * part dans les sentiments de tout le monde) , je ne suis pas étonné de la crainte qu'on éprouve que les armes françaises soient vendues à' l'étranger.
Mais en mettant de côté les considérations patriotiques, il est bien évident que le commerce étranger aura bien plus d'intérêt à apporter des armes en France aujourd'hui, /jarce quil aura
chance de les faire payer plus cher qu ailleurs; son intérêt même l'attirera vers nous.
Séance du mardi 23 août.
♦ M. Keller se plaint que Ton refuse des -armes
• aux populations qu'il représente.
M. Ernest Picard: Une devrait pas être permis de croire que Ton ait refusé des armes.
M. le vicomte Drouot se plaint que la population de Nancy n'a pas d'armes.
M. GuYOT-MoNTPAYROUx : Il fallait nous seconder quand nous demandions des armes, et vous avez voté contre nous.
M. Jules Brame, ministre de Tinstruction publique, étant monté à la tribune, explique que 1^5 ministère du 10 août est à peine en fonctions, et que déjà il a fait beaucoup de choses en aussi peu de temps.
M. Jules Favre : Ce sont des armes qu'il nous faut !
ji gauche : Des armes! des armes!
M. GuYOT-MoNTPAYROUX : Un peu moins de commissaires, et un peu plus de fusils!
M. Jules Brame : M. le ministre de la guerre et celui de l'intérieur sont absents, vous savez
tous pourquoi ! Ils font les plus grands efforts pour tout organiser
M. Jules Favre : Qu'ils arment avant tout!
M. Jules Brame ^ ministre de Finstruction publique : Messieurs, il ne m'est pas possible de rentrer actuellement dans la discussion de la question de l'armement telle qu'elle nous a été présentée par quelques membres de la gauche, parce que je ne veux rien dire qui puisse faire préjuger quoique ce soit à cet égard; mais je puis vous assurer que toutes les mesures sont prises, à l'heure qu'il est, pour que. tout ce qui concerne ^armement de la population s'organise et s'exécute promptement, (Approbation sur un grand nombre de bancs.)
Séance du 24 août.
M. Mangin, rapporteur du projet de loi sur l'armement, annonce que les conclusions de la commission sont pour le projet de la loi.
M. Paul de Jouvencel demande que la loi soit discutée immédiatement: on lève des hommes, il faut les armer !
M. Stenackers : Vingt-quatre heures perdues, c'est beaucoup en ce moment.
M. Barthélémy Sabnt-Hilaire : L'ennemi est à Châlons- sur-Marne .
M. Gabnier-Pagès : Ce ne sont pas les hommes qui manquent, ce sont les armes.
M. Mangin, rapporteur : L'industrie privée de la fabrication des armes de guerre ne s'est point développée en France.
Les armes de guerre que fabriqueraient les armuriers, dans les conditions où ils sont placés, ne seraient pour ainsi dire que des armes de Inxe et à la portée d'un petit nombre de citoyens.
Foix à gauche : C'est toujours cela!
M. LE RAPPORTEUR : Avec les anciennes armes se chargeant par la gueule, toutes les dimensions de cartouches sont bonnes ou à peu près; mais aujourd'hui ce ne sont plus de telles armes qu'il est question d'employer : ce qu'il faut, ce sont des armes se chargeant par la culasse. Or, pour qui a-t-on fabriqué les fusils actuellement prêts à l'étranger? Ce nest pas pour la France, puisque elle-même fabriquait dans ses arsenaux pour le compte de l'étranger.
Il y a donc des variétés infinies de fusils, et Fimportation libre amènerait le désordre, la confusion. Chacun choisissant à son gré l'arme qui lui conviendrait le mieux, aurait besoin des munitions appropriées à cette arme.
, Que deviennent dans ce chaos les approvisionnements, déjà rendus si difficiles par l'extrême rapidité du tir?
Une erreur fatale dans la répartition des munitions aurait des conséquences désastreuses, et livrerait sans défense au feu de Fennemi des bataillons entiers avec des cartouches sans emploi.
Il faut nécessairement qu'un système d'unité et de réglementation préside à la fourniture et à la distribution des armes pour la défense nationale.
Ce commerce doit être favorisé ; mais, pour les raisons que nous avons données , il est important qu'il soit dirigé d'une manière habile.
La loi de 1860 donne d'ailleurs au gouvernement toute latitude pour qu'il puisse s'entourer de l'aide de l'industrie privée, et votre commission a insisté auprès de lui pour qu'il use largement de cette faculté.
En résumé , votre commission pense que l'armement complet de l'armée, de la garde mobile, de la garde nationale sédentaire , des corps de francs-tireurs , ne peut se faire utilement qu'à la condition rigoureuse que des idées d'ordre, d'unité el d'ensemble président à son installation.
Cet armement peut néanmoins être singulièrement activé par l'entente de l'administration avec l'industrie privée. (Très-bien! très-bien!)
M. LE MINISTRE DE LA GUERRE : Si je ne me
trompe , on n'a pas parlé dans le rapport , sans doute par oubli, d'une déclaration que j'ai faite
dans le sein de la commission au sujet des armes de guerre à l'étranger.
J'ai déclaré à la commission que nous ne nous refusions à aucune espèce de marché pour l'acquisition d'armes à l'étranger sous certaines conditions de sécurité, et c'est sous ces conditions que j'ai acheté depuis hier quarante mille fusils. (Trèsbien! très-bien!)
M. Glais-Bizoin : Ces fusils sont-ils arrivés?
M. LE MINISTRE DE LA GUERRE : Il est évident que ces armes ne viennent pas par le télégraphe. La maison qui doit les fournir s'est chargée de les livrer à Paris dans trois jours et dans huit jours. (Très-bien! très-bien!)
Séance du 26 août, — Discussion de ta modijîca-' lion à apporter à la loi de 1834 sur le com-merce des armes.
M. LE GÉNÉRAL Allard, Commissaire du gouvernement : Le problème consiste aujourd'hui à avoir des armes le plus promptement possible. Le gouvernement en poursuit la solution par tous tes moyens qui sont en son pouvoir.
M. Jules Ferry disait tout à l'heure, et j'étais étonné de l'entendre, qu'il connaissait un industriel qui offrait au gouvernement vingt-cinq mille
chassepots, et il reprochait au gouvernement de ne pas les accepter. Je dis que cela est impossible (Oui, très-bien!), et M. le ministre de la guerre vous disait avec quel empressement il acceptait les offres qui lui étaient faites.
Il vous a annoncé qu'il venait de contracter un marché de quarante mille fusils, et il se glorifiait et se félicitait avec juste raison de ce résultat.
Je suis autorisé à dire que, quelles que soient les offres faites au gouvernement ^ pourvu qu'on lui offre de bonnes armes , offrant des garanties suffisantes, des chassepots surtout qui aient le calibre adopté , il les acceptera.
La variété des armes aurait des inconvénients que tout le monde devine * .
Je le répète, toutes les fois que Ton présentera au gouvernement des chassepots faits dans les conditions exigées, le gouvernement les acceptera avec empressement, quelle quen soit la prove-^ nance, pourvu qu'il ait la garantie que ce sont de bonnes armes ^.
En réponse à des interpellations nombreuses des députés de l'opposition, demandant à cor et
* C'est pour obvier à ces inconvénients que chaque marché portait la stipulation de quatre cents cartouches par arme.
* C'est pour cela que la condition de dix cartouches d'essai par arme était imposée aux fournisseurs.
à cri des armes, M. le ministre Busson-Billaut , président du conseil d'État, répondait :
Vous avez entendu M. le ministre de la guerre, je regrette de n'avoir pas son autorité pour vous parlei", vous l'avez entendu vous dire; : « Que tous les fabricants qui voudront fabriquer des armes pour la défense de la patrie viennent me le demander ! J'accepte d'avance les armes qu'ils me fourniront, pourvu qu'elles soient bonnes, qu'elles ne soient pas dangereuses entre les mains des soldats, et qu'ils prennent l'engagement en même temps de nous procurer les munitions nécessaires à l'emploi de ces armes. »
Je ne poursuivrai pas plus loin cette longue énumération des pressions que chaque jour la Chambre des députés de cette époque exerçait sur le gouvernement; je fais seulement observer que cette pression venait surtout des membres de la gauche, que Ton n'accusera certainement pas de connivence avec le ministère.
Je ne puis cependant pas résister au désir de terminer cette série de documents sans en citer un dernier, pris en dehors du Corps législatif, et qui, venant d'un homme connu dans la presse, ne 'manque pas d'une certaine importance.
Le Moniteur universel du 30 août 1870 contient un article de M. Paul Dalioz.
Cet article, intitulé /a Bureaucratie, est* une
véritable critique des lenteurs que les formes administratives apportent à la prompte solution des affaires.
J'en extrais les passages suivants :
« Qui de nous n'a eu à compter avec ces indifférences , ces lenteurs , ces formalités contre lesquelles la volonté la plus énergique s'émousse ou se brise , comme la balle s'aplatit contre un blindage?
» Tout le monde comprend la nécessité d'une administration réjjulatrice des initiatives privées au profit de l'intérêt public , mais tout le monde aussi la maudit lorsqu'elle dégénère, comme cela arrive trop souvent, en administration tracassière , méticuleuse et pétrie d'insouciance , pour ne pas dire de paresse >i
Plus loin :
» Et pour citer des faits comme exemples :
hier encore, n'avons-nous pas appris qu'une simple formalité de bureaucratie avait retardé de huit jours une commande d'armes
« Nous comptons sur l'énergie de ceux qui ont accepté la noble et lourde tâche de réparer nos premiers échecs et de nous donner la victoire, pour vaincre toutes ces lenteurs, toutes ces indifférences, qui deviendraient des crimes de lèsenation dans les temps présents »
De plus fort en plus fort :
« On nous offre des fusils tout prêts, le ministre de la guerre n'hésite pas et donne Tordre de les acheter.
» Que font les bureaux? ils perdent du temps, et la Pnisse les achète ; nous ne saurions trop appeler la sévérité sur de semblables impérities ! »
On peut voir par ce qui précède combien il est difficile de contenter tout le monde.
La Chambre des députés, etsurtoutTopposition, sous le gouvernement impérial, reproche au ministre de la guerre de ne pas faire plus de marchés d'armes, et elle connaît toutes les conditions de ces marchés ; elle ne veut pas que l'on s'arrête devant les considérations secondaires de la personnalité des fournisseurs : Acceptez de toutes mains y dit-elle; il faut avant tout sauver le pays.
Le gouvernement cède à cet accès de fièvre patriotique, et aujourd'hui une commission, qui paraît avoir oublié ou qui n'a pas été témoin des derniers moments si critiques de l'Empire , vient nous dire : Vous avez passé trop de marchés; vous avez payé trop cher; vous n'avez pas traité avec des personnes honorables !
Triste destin que celui des hommes qui, dans les malheurs de la patrie, se dévouent pour la sauver; leur récompense est dans l'ingratitude!
Séance du 31 août {Journal officiel du l*" septembre 1870).
M. André (de la Charente) : L'honorable ministre de la guerre, dans la grande mission de salut et d'honneur national qui lui est confiée, s'est concilié, par des résultats évidents dus à son activité, la confiance de la Charhbre et du pays.
Jusqu'à ce jour, aucun rapport officiel n'a paru sur la bataille de Sedan; je crois donc utile, dans l'intérêt de l'histoire , de publier les rapports qui m'ont été adressés au ministère de la guerre sur l'une des plus grandes catastrophes militaires que les annales de la France auront un jour à enregistrer.
Voici d'abord le rapportdugénéral de WimpfFen, qu'un hasard malheureux a placé à la tête de l'armée dans des circonstances où il lui a été aussi impossible de pouvoir diriger les événements qu'il serait injuste de faire peser sur lui la responsabilité des résultats.
5 septembre 1871.
Monsieur le ministre,
J'ai l'honneur d'adresser ci-joint à Votre Excellence le rapport sur la journée du P' septembre, dans laquelle j'ai pris le commandement de l'armée
de Châlons vers neuf heures et demie du matin, par suite de la blessure reçue par le maréchal de Mac-Mahon.
Le 31 août, j'avais visité dans leurs emplacements les troupes du 5* corps d'armée, qui venaient d'être placées sous mes ordres : elles occupaient l'ancien camp retranché, la ville et les hauteurs qui dominent au sud-ouest le fond de Givonne.
Le 12* corps occupait la Moncelle, Platinerie et la petite Moncelle.
Le 1" corps s'étendait de la petite Moncelle à Givonne, tenant Daigny.
Le 2* corps, au nord-ouest de la ville, campait depuis Floing jusqu'au calvaire d'IUy.
Toutes ces troupes étaient arrivées pendant la nuit du 30 au 31 août; ou dans la matinée.
Pendant ma visite au camp, je constatai que de nombreuses colonnes ennemies venaient couronner de leur artillerie les hauteurs qui de Remilly à Watelincourt bordent la rive gauche de la Meuse, attaquaient vivement et coupaient notre convoi, qui défilait sur la route de Carignan à Sedan, rive droite de la Meuse.
Cette forte canonnade donnait lieu de croire que l'ennemi voulait détourner notre attention de la route de Mézières pour opérer de ce côté un mouvement tournant; en conséquepce, pour fermer
solidement la trouée qui existait entre les 1" et V corps, d'IUy à Givonne, je portai dans cette direction la brigade Fontanges, de la division FEspart , laissant la brigade Abbatucci , de la même division, dans le grand camp, avec Fartillerie de réserve en batterie.
En même temps, par ordre du maréchal, je fis sortir de la ville l'unique brigade de la division Labadie et la portai à Casai , pour servir de réserve au T corps et le relier au 5*.
Le 1*' septembre, au point du jour, l'ennemi commença son attaque sur le 12* corps et la prolongea successivement sur sa droite, vers le l*" corps.
A sept heures le maréchal de Mac-Mahon, ayant été blessé, remit le commandement au général Ducrot; je n'en fiis informé qu'une heure après environ, et alors que cet officier général avait déjà donné certains ordres aux commandants des corps d'armée.
Je crus devoir laisser exécuter ces ordres ; toutefois , vers neuf heures , voyant la gauche du 1^ corps opérer un mouvement dé retraite assez prononcé et se diriger vers le milieu des bois de la Garenne, je me décidai à faire usage de la lettre de commandement que Votre Excellence m'avait remise.
Le général Ducrot me déclarait que son inten-
tion était de se retirer sur lUy ; malheureusement les bataillons, au lieu de suivre cette direction, exécutaient un changement de front en arrière sur l'aile droite et se rapprochaient de l'ancien camp.
Le mouvement projeté semblait fort dangereux pour divers motifs :
1* La route était difficile à suivre pour plusieurs corps d'armée ;
2* Il fallait parcourir au moins six kilomètres, espace fort long pour des troupes déjà fatiguées par cinq heures de lutte ;
3* Enfin j Toil devait s'attendre à ce que l'ennemi qui était en face , et qui prévoyait ce mouvement, se jetât sur ces troupes, avec d'autant plus d'ardeur qu'il savait les refouler en arrière sur des troupes nombreuses ayant pris position pour barrer le passage.
J'ordonnai en conséquence au général Ducrot de reprendre ses premières positions et je renforçai sa gauche de la brigade Saurin, du 5* corps, bien qu'il regardât ce secours comme inutile.
Je me portai alors au centre du 7* corps, pour chercher à me rendre compte de la situation des troupes engagées dans la direction de cette ligne de retraite.
Là j'acquis davantage encore la conviction que la marche de notre armée sur Mézières ne pourrait que très-difficilement s'opérer pendant le jour, et
je résolus de tenir dans mes positions jusqu'à la nuit.
Je revins , vers midi , me placer au centre des positions, afin de donner plus facilement mes ordres et de suivre les péripéties de la lutte, qui paraissait se soutenir avec succès. Le commandant du T corps (général Douay) ayant témoigné des inquiétudes au sujet des troupes qui occupaient le bois de la Garenne, près de la ferme , et qui étaient exposées à un feu d'artillerie meurtrier, je portai de ce côté des troupes des trois armes du 5'' et du 1*' corps, ainsi qu'une partie de la réserve de cavalerie, et je m'y rendis de ma personne.
Je constatai bientôt que les obus lancés par l'ennemi exerçaient d'affreux ravages parmi nos troupes : la cavalerie, Finfanterie étaient dans l'impossibilité de tenir; trois batteries d'artillerie mises en position furent désorganisées en dix minutes à peine.
Il fallait retirer l'artillerie , abriter la cavalerie dans une clairière au milieu du bois , et faire de grands efforts pour y maintenir l'infanterie.
Je revins au milieu du champ de bataille et je remarquai cpe l'artillerie ennemie avait resserré le cercle de son feu de manière à couvrir le plateau d'obus lancés dans tous les sens.
Le général Douay (commandant le 7* corps) me fit avertir qu'il lui était impossible de se maintenir
plus longtemps, et qu'il avait devant lui des forces très-considérables, qui ne lui permettaient pas d'opérer une retraite sur Illy.
Le 12* corps se maintenant d'ailleurs toujours avec succès sur les fortes positions qu'il occupait, je crus de voir joindre à ce corps toutes les. troupes disponibles du 1" et du 5*, pour jeter une fraction de l'armée ennemie dans la Meuse , et me frayer un passage dans la direction de Garignan.
J'écrivis dans ce sens à l'Empereur en l'engageant à venir se placer au milieu de ces troupes , qui tiendraient à honneur de lui ouvrir un passage ; il était environ trois heures et demie.
L'ennemi céda devant notre mouvement offensif, mais en même temps les troupes des 7* et l*" corps, qui étaient restées sur le plateau pour faire l'arrière-garde, étaient vivement abordées par des forces supérieures, et refoulées.
Ces troupes, au lieu de suivre le mouvement du 12* corps, en passant entre le grand camp et la Garenne, se rapprochèrent peu à peu des fortifications de la place, qui étaient pour elles un aimant irrésistible, et finirent par se ranger sous le canon de la citadelle et dans la ville , dont les portes étaient ouvertes.
Je me plaçai, avec mon chef d'état-major, à la
tête de troupes de tous corps , massées près de la
ville, et je marchai sur les traces du 12* corps, en
suivant la grande route de Givonne et escaladant les hauteurs qui dominent cette route à l'est ; mais arrêté par une série de clôturés -^t de parcs, plus encore que par la défense de l'ennemi, je dus prendre un chemin à droite, qui me conduisit à la porte Balan.
C'est à ce moment, quatre heures, qu'un officier m'apporta une lettre par laquelle l'Empereur me prévenait que le drapeau blanc avait été hissé à la citadelle , m'invitait à cesser le feu et à me charger de négocier avec l'ennemi.
Je refusai, à plusieurs reprises, de me rendre à cette injonction. Malgré les pressantes instances de l'Empereur, je n'en crus pas moins devoir tenter un suprême effort, et je rentrai en ville pour appeler à moi toutes les troupes qui s'y étaient'accumulées; mais , soit fatigue provenant d'une lutte de douze heures sans prendre de nourriture, soit instructions mal comprises , soit ignorance des suites dangereuses que pouvait avoir leur agglomération dans une ville impropre à la défense, peu d'hommes répondirent à mon appel, et c'est avec 2,000 soldats seulement, auxquels se joignirent quelques gardes mobiles et un certain nombre de courageux habitants de la ville de Sedan, que je chassai l'ennemi du village de Balan.
Ce fut le dernier effort de la lutte, l'effectif de ces troupes étant trop peu considérable pour tenter
la seule retraite qui fùt possible eu égard à la dispositiou des forces ennemies.
A six heures, je rentrai le dernier dans la ville, encombrée de caissons, de voitures, de chevaux, qui arrêtaient toute circulation. Les soldats , entassés dans les. rues avec le matériel d'artillerie, étaient exposés aux plus grands périls, en cas de bombardement.
J'apprenais de plus qu'il restait un seul jour de vivres dans les magasins de la place, les approvisionnements annoncés de Mézières par le chemin de fer ayant été renvoyés à Mézières au premier coup de canon.
Dans ces conditions et sur une nouvelle demande de l'Empereur, qui avait , avant même la prise de Balan , fait arborer partout le drapeau blanc, je me résignai à aller négocier près de M. le comte de Moltke les conditions d'une capitulation.
Dès les premiers mots de notre entretien, je reconnus que le comte de Moltke avait malheureusement une connaissance très-exacte de notre situation et de notice dénûment en toutes choses.
Il me dit qu'il regrettait de ne pouvoir accorder à l'armée tous les avantages mérités par sa valeureuse conduite, mais que l'Allemagne était obligée de prendre des mesures exceptionnelles à l'égard
IÇÎ PIECES JUSTIFICATIVES.
d'un gouvernement n'offrant, disait-il, aucune chance de stabilité.
Qu'en raison des attaques répétées et du mauvais vouloir de la^ France à l'égard de son pays, il Jui était indispensable de prendre des garanties matérielles; en conséquence , il se voyait contraint d'exiger que l'armée fût faite prisonnière.
Je ne crus pas devoir accepter de telles conditions ; on me prévint que le lendemain matin la ville ^serait bombardée, et je me retirai avec la menace de voir le bombardement commencer à neuf heures , si la convention n'était pas arrêtée avec l'ennemi.
Le 2 septembre, au point du jour, les généraux de corps d'armée et de division se réunirent en conseil de guerre , et après examen des ressources de la place , il fut décidé à l'unanimité que Ton ne pouvait éviter de traiter avec l'ennemi.
Ci-joint le procès-verbal de la séance *.
Je ne connais pas encore le chiffre exact de nos pertes, mais j'évalue de 15 à 20,000 hommes le nombre des morts et des blessés pour les deux journées de Beaumont et de Sedan; l'ennemi assure nous avoir fait 30,000 prisonniers dans ces deux mêmes journées.
A la bataille livrée sur le plateau d'IUy, nous
^ 11 sera donné à la fin du Rapport.
avions 60 à 65,000 combattants; M. de Moltke lui-même a reconnu que nous avions lutté contre 220,000 hommes , et que la veille , à cinq heures du soir, un corps prussien , d'un effectif supérieur à celui de notre armée, était déjà placé sur notre ligne de retraite.
Une lutte soutenue pendant quinze heures contre des forces très-supérieures me dispense de faire l'éloge de l'armée ; tout le monde a fait noblement son devoir.
Je regrette profondément de n'être arrivé à l'armée que le soir d'un insuccès, et de n'avoir pris , le commandement que le jour où une infériorité numérique et des mesures déjà prises rendaient la défaite inévitable.
C'est le cœur brisé que j'ai apposé ma signature au bas d'un acte qui consacre un désastre pour la France ; sacrifice que mes compagnons d'armes et d'infortune sont peut-être seuls susceptibles de bien comprendre ^ .
J'avais fait connaître tout d'abord au général de Moltke que je ne séparerais pas mon sort de celui de l'armée. Je suis en route pour Aix-la-Chapelle , où je vais me constituer prisonnier, accompagné de mon état-major particulier et des officiers de
* Le g^énéral de Wîmpffen se trompe; tout )e inonde comprendra l'acte honorable qui lui a fait accepter une responsabilité qui ne devait lui incomber à aucun titre.
Fétat-major général du 5* corps d'armée, qui , pendant toute la bataille , ont rempli à mes côtés les fonctions d'état-major général de l'armée. D'Aixla-Chapelle je compte me rendre à Stuttgard, ville du Wurtemberg, qui m'a été assignée pour lieu de mon internement.