‹ Histoire de la guerre de 1870-1871 (volume 3)Chapitre 5 sur 16 · DÉPÊCHE · texte numérisé non relu

DÉPÊCHE

3D767, — 2 septembre, 3 h. 35.

« Londres, S septembre 70, 12 b. et demie soir.

» fVashburn, ministre des Etats-Unis. Paris.

» Télégrammes belges du 31 août et du V sep- » tembre disant que combat jouvert mercredi à " neuf heures à Bazeilles et que Français ont pris » trente canons. On apprend de même source que » Bazaine chasse Prussiens sur Sedan.

» Aucun avis saillant de Prusse sur lesdits f nw gagements, mais Prusse s'attribue la victoire du » 30 août.

w Le DffiECTEUR. »

Il me semble qu'après de semblables renseignements, je pouvais bien concevoir quelques

espérances , qui m'ont donné une confiance que j'ai fait partager à quelques-uns de MM. les députés, saps toutefois en exagérer l'importance.

Le conseil des ministres terminé, je rentrais au ministère, où j'avais à m'occuper sérieusement des affaires spéciales à l'administration de la guerre à examiner les projets de loi que multipliait chaque jour l'initiative des députés, à organiser Farmement, dont voici l'état.

On comptait, tant dans les magasins qu'entre les mains des hommes de l'armée de terre et de mer :

Chassepots 1,050,000*

Fusils transformés se chargeant par la culasse et dits à tabatière 342,115

Fusils à percussion rayés. . , . 1,637,000

Fusils à percussion lisses. . . . 315,000

Sur ces quantités, le 15 août 1870, 1 ,440,000 fusils à percussion ont été remis au ministre de l'icytérieur, indépendamment de 199,000 fusils de cette espèce, distribués antérieurement à celte époque, pour le service des pompiers.

Le reste de l'ancien armement à pierre avait

* Dont 35,000 livrés à la marine, ce qui constituait nn nombre de 1,015,000 chassepots pour l'armée de terre et les gardes nationales de l'£mpire.

été remis entre les mains du domaine et livré en partie au commerce à des prix très-minimes.

Bien que j'eusse fait connaître tous ces chiffres dans les commissions d'armement, au Corps législatif, et que j'en eusse expliqué l'emploi, quelques députés de l'opposition persistaient à vouloir que toute la nouvelle garde nationale de Paris fût armée , indépendamment des 90,000 fusils à tabatière qui avaient été livrés.

Il y eut même à ce sujet une scène très-vive dans mon cabinet entre MM. Picard, Cochery et de Kératry, et M: le général Suzanne, directeur du service de l'artillerie au ministère de la guerre, et je dus interposer mon autorité pour la faire cesser.

Il semblait, au dire de ces messieurs, que Ton ne s'occupait pas de l'armement de la population, et cependant je travaillais sans relâche à augmenter le nombre des armes à tir rapide.

A Saint-Étienne , Châtellerault et Tulle, routillage avait été augmenté, et le travail était poussé dans les derniers temps jusqu'à fabriquer de 30 a 35,000 chassepots par mois; toutes les manufactures d'armes étaient très-actives pendant les derniers temps.

Indépendamment de cette production des fabriques de l'État , il fiit passé quantité de marchés d'armes avec le commerce.

Mais comme à cette malheureuse époque il semblait que la France fiit déjà un cadavre sur lequel s'abattaient, comme des vautours, une nuée de fournisseurs, pour se partager le budget, j'avais fait poser des conditions sérieuses pour assurer la bonne qualité des armes à livrer.

La condition générale de tous les marchés d'armes était que les fiisils devaient se charger parla culasse ; que chacun d'eux serait accompagné de 400 cartouches de son calibre , dont 10 serviraient à éprouver l'arme : ils devaient être livrés dans un port de France, dans la quinzaine à dater du jour de la signature du marché.

Je ne pensais point devoir être convoqué devant la commission des marchés , déléguée par l'Assemblée nationale actuelle, lorsque je reçus une lettre de M. le président de cette commission, me priant en ces termes de vouloir bien assister à la séance du mardi 12 septembre dernier:

« Monsieur le général de Palikao voudra bien » apprécier le sentiment qui fait que la commission » désire qu'il ait connaissance entière d'un rapport » où sont jugés les actes de l'administration de la » guerre pendant qu'il avait l'honneur de la di- » riger. »

Je me rendis au vœu de la commission, et j'ai le regret de voir, dans le rapport adressé à la Chambre , qu'il n'est nullement fait mention des réponses que j'ai faites aux questions qu'elle m'a posées.

Je dois constater ici que mes paroles ne furent pas accueillies par tous les membres avec le calme qu'elles auraient mérité ; car, à la première question qui me fut faite, relativement au grand nombre de marchés passés par mon administration, je fus interrompu par un membre que je ne connais pas, et qui protesta contre les faits que j'avançais.

Jen'avais cependant rien dit que de très-naturel; car, pour justifier l'administration au sujet de ce {ji'and nombre de marchés, j'avais rappelé qu'en 1868 M. le maréchal Kiel avait demandé à la Chambre les crédits nécessaires pour la fabrication par TÉtat de 1,800,000 fusils à tir rapide, et que MM. les députés avaient réduit ce nombre à 1,200,000 fusils. Ce fut alors que, dans un sentiment de douleur patriotique, le maréchal prononça cette phrase : « Puissiez-vous , Messieurs , n'avoir pas à vous repentir, d'ici à trois ou quatre ans, de votre imprévoyance. »

J'ajoutai, comme réflexion, que si Ton eût accédé à cette époque aux demandes du maréchal pour l'armement et pour la constitution de la garde mobile, cela nous aurait coûté moins cher que les cinq milliards que la France paye aujourd'hui.

M. le président intervint et me dit que je ne devais point soulever de questions politiques, et je dus pressentir dès lors la phrase du rapport qui incrimine l'administration impériale; car il n'y avait aucune question politique dans ce que j'avançais, mais seulement un fait d'histoire.

Le moment prévu par le maréchal Niel était arrivé, et non-seulement il manquait 600,000 fusils, mais, pour atteindre le chiffre nécessaire pour armer de fusils se chargeant par la culasse la

troupe de lijjne et là garde nationale, il aurait fallu un million d'armes en plus. •

Le premier point, qui portait sur le grand nombre de marchés faits d'urgence, me parait donc justifié par le besoin d'un grand nombre d'armes nouvelles .

Le gouvernement d'alors avait le droit de juger de ses besoins et d'y satisfaire, en ce qui touchait le nombre des armes à acheter, et en cela il recevait même chaque jour une pression de MM. les membres de l'opposition dans le Corps législatif.

Les choses étaient poussées sous ce rapport tellement loin, que l'on ne craignait pas de jeter des phrases insultantes pour les ministres, auxquels on reprochait de ne pas vouloir armer la nation ^

La seconde préoccupation de la commission portait sur ce que ces marchés avaient été contractés avec des personnes dont la moralité n'offrait pas assez de garanties.

* Voir aux Pièces justificatives les extraits des séances de la Chambre des députés*, pendant les journées des 9, 10, 11, 12, 18,23, 24, 2B et 30 août 1870; elles justifient largement la conduite du ministère de la guerre. Voir surtout la séance du 18 août, qui contient une appréciation remarquable de M. Thiers.

Mais tout le monde était appelé ^à ce marché public, et l'urgence n'admettait pas la possibilité de choisir les contractants, pourvu que l'on remplît les conditions exigées.

Ces conditions, établies par mon ordre, étaient comme je viens de le dire :

P Fusils se chargeant par la culasse ;

2** 400 cartouches par arme ;

3** 10 cartouches d'épreuve ;

¥ Exécution dans les quinze j ours qui suivaient la signature , la livraison devant avoir lieu dans un port français dans ce délai.

Quant au prix des armes , il ne devait pas dépasser 100 francs en moyenne ^

L'article relatif aux nombreux marchés établis du 25 août au 4 septembre se réduit à ceci :

42 projets de marché pour fusil se chargeant parla culasse, des modèles Chassepot, Snider et Remington.

Sur ces 42 projets, 22 seulement reçurent la forme définitive; ils comportaient un total de 458,000 fusils à livrer; les autres ne furent pas signés, savoir :

12 rejetés parle ministre, ne remplissant pas les conditions ;

* Voir aux Pièces justificatives, séance du 18 août, discours de M. Thiers.

6 abandonaés par leurs auteurs;

2 confiés à des agents consulaires.

Sur les 22 marchés approuvés :

6 seulement reçurent au moins un commencement d'exécution ;

16 autres furent périmés sans qu'il ait été livré un fiisil ou une cartouche.

Voici comment se décompose la livraison des * six marchés exécutés en tout ou partie :

, , „ ^ 198 chassepoi» à 105 fr. 20,790 fr.

"^»SEY ^ 2,507 snidcrs à 105 fr. 263,235 fr.

Jackson 1,157 remingions à llOfr. 127,050fr.

Cte- Van de Vyveb \ "^^^ chassepots à 95 fr. 68,400 fr.

vA.NDfc vivEB.j igio,j,jdgrg 4 76fr. 25 c. 138,012 fr. 50 c.

Pkrgusson 1,040 sniders a lOOfr. 104,000 fr.

CiiOLLET 20,000 snider» à 104 fr. 2,080,000 fr.

Comte DE Breda. . . 11,000 chassepols à 73fr. 80 c. 811,800 fr.

38,432 3,613,287 fr. 50 c.

On a donc eu 38,432 fusils à tir rapide pour la somme de 3,613,287 fr. 50 c, c'est-à-dire au prix moyen de 94 francs par fusil.

Si l'on prend en considération les frais d'emballage, de transport , et les risques qui étaient à la charge des contractants, on pourrait réduire leur prix à 90 francs.

Ce serait certainement un prix trop élevé dans l'état de tranquillité relative dans lequel nous vivons aujourd'hui, mais que l'on peut considérer comme modéré si l'on se reporte à l'état fiévreux

dans lequel se trouvait la France à l'époque de ces marchés , dont le premier date du 25 août, huit jours avant Sedan.

liOrsque l'on fit le premier essai d'armement avec le fiisil modèle de 1866, à tir rapide, le bataillon des chasseurs à pied de la garde impériale fut armé le premier avec des fusils fabriqués à * Châtellerault; le prix de revient de l'arme fut de 120 francs.

Peu à peu ce prix diminua dvec la diminution des frais généraux , et l'on peut calculer qu'en 1870 il pouvait être de 69 francs.

C'est à peu près dans cette dernière condition que le comte de Bréda céda au prix d'inventaire les 11,000 fusils qui avaient été fabriqués en Angleterre pour le compte d'un souverain étranger.

Il faut aussi faire observer que les discussions publiques au Corps législatif avaient fait connaître quels étaient nos besoins en armes, et que le commerce étranger en profita pour nous tenir la main haute, en raison de ces besoins.

J'ignorp si, comme le dit la commission, des offres ont été faites dans de meilleures conditions au ministère de la guerre, mais j'affirme que je n'en ai reçu d'aucune part.

J'ai seulement ouï dire depuis que des fabri-

cants anglais avaient offert à mon prédécesseur de fabriquer des armes pour le compte du gouvernement français; cette offre fut faite, paraît-il, dans le mois de juillet, alors que Ton ne prévoyait pas les désastres qui ont atteint depuis nos armées, et le ministre mon prédécesseur ne crut pas devoir les accepter à cette époque.

Telle était donc la situation : un grand nombre de marchés passés, vu l'urgence, et qui n'ont produit, ce qui pouvait déjà être prévu, comme le reconnaît la commission elle-même, que la réalisation d'un très-petit nombre d'entre eux, ayant procuré 38,000 armes, au lieu de 600,000 au moins qui étaient nécessaires.

Leur prix a été comparativement peu élevé, en raison des circonstances et de la nécessité d'avoir des armes dans un très-court délai, puisque le premier marché a été passé le 25 août, l'ennemi marchant déjà sur la capitale et n'en étant éloigné que de quarante lieues.

Quant à la moralité des contractants, je l'ai dit, je n'ai pas eu à ma disposition le temps de m'en enquérir; et, d'autre part, le marché était pour tout le monde sans distinction, dans les conditions exigées. Ce que je remarque, c'est que les personnes désignées nominativement par le rapport de la commission comme n'offrant pas de ga-

86 tJN Ministère de la guerre

ranties suffisantes, sont précisément celles qui ont le mieux tenu leurs engagements.

Ainsi le sieur Chollet a livré très - exactement les armes qu'il s'était engagé à fournir; la comtesse Van de Vyver était récommandée d'une mianière particulière par lettre en date du 24, de M. le prince de la Tour d'Auvergne, tant regretté, et l'un des hommes les plus honorables du monde; c'est cette personne qui a fourni à un prix inférieur à presque toutes les autres offres.

La commission a trouvé à redire parce que le ministre avait fait faire l'avance d'un miUion au sieur Chollet; mais cette avance s'est faite avec toute la régularité administrative et sur le vu d'un marché avec une maison de Londres qui avait contracté avec ce négociant pour une Hvraison de 20,000 fusils, qui ont couvert et au delà l'avance, puisque cette livraison a donné immédiatement ces fiisils, d'un total de 2,080,000 francs, pour lesquels la maison contractante exigeait le payement immédiat d'un à-compte.

Enfin , et pour en terminer avec les renseignements que me demandait la commission, M. le président .me fit remarquer que toutes les conditions des marchés n'avaient pas été remplies, notamment la Uvraison dans les quinze jours qui suivaient la signature des contractants.

Je fis observer que les premiers marchés datant du 25 août, et le gouvernement impérial ayant été renversé par l'émeute le 4 septembre, il m'eût été impossible de poursuivre le 9 septembre ceux qui, à dater du 25, n'avaient pas rempli leurs engagements.

J'ai été fort étonné de voir que les conclusions du rapport de la commission ont compris dans la même catégorie tous les actes des ministres de la guerre depuis 1868 jusqu'à ces derniers temps, sans attribuer à chaque ministre la part de responsabilité qui lui incombe. Pourquoi, par exemple, mêler si souvent avec les actes de mon ministère ceux de la commission d'armement, créée seulement le 10 septembre, et qui était présidée par M. Lecesne, ex-député?

Je ne me permets pas de juger ce qui s'est fait avant ou après mon entrée aux affaires de la guerre, ce qui ne me regarde en aucune façon; mais je déclare, comme je l'ai fait devant la commission , n'accepter aucune responsabilité en dehors de celles des actes du ministère de la guerre du 10 août au 4 septembre.

Je n'ai donc pas à m'occuper de ce qui s'est fait dans le mois de juillet 1870, pusque je n'ai accepté le ministère de la guerre qu'à partir du 10 août même année. Je constate seulement que l'admi-

nistratioa de la guerre n'était pas seule responsable du manque d'armes en cas de guerre; je crois avoir suffisamment prouvé que, dès 1868, le ministre de la guerre, alors maréchal Niel, avait demandé un crédit pour faire fabriquer 1,800,000 fusils Chassepot, et que le crédit ne lui avait été accordé que pour 1,200,000. Je constate en outre que l'Angleterre seule, d'après le rapport de la commission, pouvait fournir des armes, et cependant il en a été proposé d'autre provenance.

On peut lire aux Pièces justificatives si le ministère du \0 août au 4 septembre a eu le temps d'organiser des marchés avec la fabrique anglaise; d'ailleurs, à quoi eussent abouti ces marchés, puisque la commission dit elle-même que le nombre d'armes existant dans ce pays était localisé entre les mains de quelques personnes? Qui pouvait connaître et avait eu le temps de connaître ces personnes? Aucune d'elles n'a fait d'offres pendant le temps de mon ministère , du moins à ma connaissance.

Pourquoi cette énumération de marchés, qui se sont réduits à 510:.^ Il était certainement dans les prévisions du ministre que peu seraient réalisés; mais plus grand en était le nombre, moins le manque d'armes serait élevé. C'est ce qui a eu lieu, et, en dernière analyse, tout ce grand bruit

de marchés s'est réduit à une fourniture de 38,000 fusils, lorsqu'il en eût fallu 600,000.

Les chiffres parlent plus haut que les calculs hypothétiques delà commission. Toute la question est là : pour la quantité de marchés passés, le ministère avait-il le droit et, je dis plus, le devoir de passer les marchés d'armes qu'il a passés, et prévoyait-il sagement ce qui devait arriver, c'est-à-dire que la marche qu'il a suivie était la seule qui pût lui donner le plus grand nombre d'armes, dont l'urgence était indiquée dans chaque séance du Corps législatif ' , et dans le délai le plus court.

J^ n'ai point à prendre fait et cause pour l'administration impériale, attaquée par le deuxième alinéa de cet exposé; mais en ce qui touche mon administration, je ne vois pas qu'elle ait été plus imprévoyante que l'administration, par exemple, de la Restauration.

Certes, personne de ceux qui blâment aujourd'hui l'administration de la guerre ne doute de l'honnêteté et de la délicatesse du gouvernement de la Restauration; mais ce gouvernement n'a-t-il pas été forcé, devant l'urgence, d'agii: comme l'a fait le gouvernement du 10 août au 4 sep-

* Voir aux pièces justificatives.

tembre 1870 dans les circonstances si critiques qu'il a traversées.

Les marchés, sans lesquels la campagne de 1823 ne pouvait se faire, n'ont-ils pas été passés d'urgence , dans l'intérêt de la politique du gouvernement d'alors?

Pour nous la question était bien autrement sérieuse encore, puisqu'elle n'était pas une question politique, mais bien la question grave de sauver le sol de la patrie.

J'ai donné les détails de ces marchés; j'ai prouvé que les personnes dont l'honorabilité était mise en suspicion par la commission étaient celles qui avaient fourni le plus consciencieusement leurs marchés; j'ai dit que je ne pouvais m'expliquer pourquoi la commission ne séparait pas l'administration des derniers jours de l'Empire de l'administration qui a suivi ; j'ai donné plus haut l'explication de l'avance d'un million au sieur Chollet.

Je laisse le public juge de la phrase suivante : u Imprévoyant dans les préparatifs, impuissant dans l'organisation, incapable dans l'administration, le ministère de la guerre était, au commencement de septembre , sévèrement jugé par l'opinion. »

Cette phrase, qui me paraît être un peu le

corollaire de celle qui attaque en bloc Fadmiaistration de TEmpire, est empreinte d'une telle partialité, je ne crains pas de le dire, que je la repousse énergiquement en ce qui concerne mon administration.

Il faut ne pas avoir été au courant de ce qui s'est fait depuis le 10 août jusqu'au 4 septembre pour accuser le ministère d'avoir été imprévoyant dans les préparatifs, impuissant dans l'organisation, incapable dans l'administration !

Comment ! une armée reconstituée au chiffre de 140,000 hommes à Châlons, trois corps d'armée nouveaux constitués avec leur armement, leur artillepe et leur approvisionnement, 33 nouveaux régiments, 100,000 gardes mobiles organisés en province , appelés à la défense de la capitale , la capitale mise en état de défense', les forts et l'enceinte armés , et vous appelez cela une administration incapable d'organiser!

Et c'est du 10 août au 4 septembre que tout cela s'est fait, et le P' septembre, dites-vous, le ministère de la guerre était sévèrement jugé par

* Le ministre de la guerre (séance du 13 août. Journal officiel du 14) : « Je puis dire dès à présent que les forts de Paris seront avant peu armés et en état d'être parfaitement défendus.

«Quant à la quantité des pièces nécessaires à l'armement, j'affirme qu'elle est complète et au delà des besoins. »

ropinion! Par quelle opinion? Qui donc l'a jugé ainsi? Ce ne sont point les représentants de la France, ceux même de l'opposition qui ont porte ce jugement; il suffit, pour s'assurer du contraire, de voir dans chaque séance de la Chambre , jusqu'au .dernier jour de ce ministère, les éloges accordés au ministre pour les efforts surhumains qu'il a faits et les résultats qu'il avait obtenus * !

Le 3 septembre encore, la confiance en ce ministre de la guerre était telle, que la majorité du Corps législatif lui offrait, à minuit, d'accepter la dictature : ce qu'il n'a pas fait, par un sentiment de devoir envers le gouvernement qui l'avait appelé au dernier moment.

Voilà donc une commission qui ne m'a pas vu à l'œuvre, qui me paye de cinquante ans de services de toute nature et de vingt-cinq jours de travail et de veilles pour sauver le pays, par un brevet d'incapacité !

Je n'accepte ce* brevet, dont veut bien me gratifier la commission, que sous bénéfice d'inventaire : ce n'est point à des juges que je ne considère pas comme capables eux-mêmes de juger une organisation militaire que j'en appellerai d'uu pareil jugement, mais à tous ceux qui

* Voir Journal officiel^ séance du 22 août, paroles de M. Thiers; et séance dn 31 août, Journal officiel du 1" septembre 1870.

ont vu de près les services que j'ai pu rendre à toutes les époques de ma carrière , mais au chef même du gouvernement actuel, qui souvent, soit en paroles, soit par écrit, a émis une opinion bien différente-sur mon compte ^

Si j'avais jeté feu et flammes contre le gouvernement* tombé, je serais peut-être traité aujourd'hui par certains hommes, comme l'homme le plus intelUgent du pays. Ce rôle ne peut convenir à mon caractère, et je sais respecter dans le malheur le souverain qui, pendant de longues années, a su assurer la prospérité de la France !

J'ai toujours agi en sujet loyal vis-à-vis du gouvernement, et je n'ai jamais dissimulé la vérité; l'opposition que j'ai faite parfois dans le Sénat à des mesures qui tendaient à détruire le principe d'autorité, les rapports politiques trimestriels que j'ai adressés en ma qualité de chef du grand commandement de Lyon, l'attesteraient au besoin : j'ai été un serviteur consciencieux , je n'ai pas été un flatteur!

Cela est tellement vrai , qu'un homme dont le témoignage ne saurait être suspect à mon égard,

* Voici ce qu'écrivait M. Thîers le 4< mars 1870 : « La campagne de Chine est un chef-d'œuvre, et je ne comprends pas encore que le vainqueur de Palikao ne soit pas maréchal; j'aime à penser qu'un pareil acte de justice ne se fera pas attendre ! »

le général Trochu, me disait, dans la commission de réorganisation de l'armée, que je compromettais ma position en combattant la loi de 1855 sur la dotation de Tatmée, loi qui avait été l'œuvre de l'Empereur.

Quant à l'administration des deniers de la guerre , a-t-on une seule irrégularité à lui reprocher pendant mon ministère?

Loin d'avoir dépassé son budget au 4 septembre, elle a pu fournir à tous les besoins pendant le siège de Paris, sans aucune demande de crédits supplémentaires.

Les conclusions de ce rapport indiquent suffisamment le but : placer le ministre de la guerre sous le contrôle d'un inspecteur des finances.

Enfin, et pour en finir avec ce rapport, je me demande pourquoi la commission termine en faisant publiquement à la justice un appel qui peut laisser planer des soupçons injurieux sur toute une administration honorable. Cette manière de procéder ne peut avoir pour résultat que d'affaiblir le respect de l'autorité , dont le principe est déjà si fortement ébranlé parmi les masses.

Pourquoi ne pas agir comme cela a eu lieu sous le gouvernement du roi Louis-Philippe vis-à-vis de fonctionnaires coupables? Pourquoi ne pas s'assurer d'abord, avec tous les moyens que Ton pos-

sède, s'il existe de ces hommes, et, dans ce cas, les accuser carrément en les traduisant devant la justice?

Ces hommes , s'il en existe , ne méritent aucun ménagement, car ils auraient profité des malheurs de la patrie pour commettre des actes infâmes au profit de leur intérêt personnel !

L'armée constituée à Ghâlons, FEmpereur en confia le commandement en chef au maréchal de Mac-Mahon. Ce choix était justifié par le besoin d'avoir un homme actif et résolu à la tête d'une armée dont la prompte jonction avec celle du maréchal Bazaine devait changer la situation des affaires.

Je m'empressai d'écrire au maréchal et je terminai ma lettre en lui disant : « Avec une semblable force , que ne doit-on pas attendre , monsieur le maréchal, d'un général tel que vous? *>

Ce fut alors que je soumis au conseil le projet de deux opérations qui me paraissaient pouvoir être tentées avec succès, et qui sont rapportées dans les dépêches télégraphiques reproduites par la presse.

La première était en prévision de la réalisation du bruit qui courait, que le prince royal de Prusse devait abandonner la direction de la ligne de la Marne sur Paris et descendre de Bar-le-Duc par Vassy sur la ligne de l'Aube, que les armées alliées avaient suivie en 1814.

Elle consistait à former à la Ferté-sous-Jouarre un pivot solide avec le corps d'armée de Vinoy, et

à faire exécuter à rarmée de Châlons une conversion à droite, en s'appuyaat sur ce pivot et en se rapprochant de Château-Thierry, afin d'attaquer Farmée prussienne pendant sa marche de flanc sur Paris.

Le prince royal continuant sa marche par la ligne de la Marne , ce premier projet dut être abandonné, et le deuxième fut adopté par l'unanimité des membres du conseil.

Il était établi en vue de la jonction des armées de Châlons et de Metz , afin d'abord de dégager celle-ci de l'étreinte des armées prussiennes, et ensuite de réunir sur un même point une force considérable qui permît de reprendre dans les opérations de la guerre une offensive en rapport avec le caractère du soldat français , découragé par des retraites successives.

Ce second projet était assez simple et d'une exécution facile, pourvu qu elle ftlt rapide; il reposait en partie sur ce qui avait eu lieu en 1792, dans des circonstances à peu près analogues. Au début de la guerre de 1792, les armées coalisées présentaient un effectif de 250,000 hommes ' .

Déjà, à cette époque, les Prussiens jouissaient

' Rapport de Dubois-Grancé , ministre de la guerre. Ce rapport fut accusé d'inexactitude, afin de ne pas jeter le découragement dans nos jeunes armées. Une appréciation plus juste rélève à 500,000 hommes.

d'une réputation militaire européenne, acquise sous les ordres de Frédéric le Grand.

La moitié du dix-huitième siècle, dit Jomini, s'était passée pour l'armée prussienne comme à un grand exercice de l'état militaire, dont la guerre de Sept ans n'était pour ainsi dire qu'une démonstration.

Or, dans une étude constante des principes et des théories de l'art de la guerre , il s'était formé des chefs expérimentés et de bons régiments.

Il n'était question en Europe que de l'organisation , de la tactique et de la discipline des Prussiens.

Roides de tenue, les soldats manœuvraient avec une précision toute mécanique et exécutaient avec un ensemble parfait toutes les combinaisons de l'art de la guerre.

Les officiers prussiens étaient aussi les meilleurs et les plus instruits de l'Europe ; la Prusse avait sur pied 120,000 hommes d'infanterie, 35,000 hommes de cavalerie et 8,000 d'artillerie. Ces chiffres étaient considérables, si l'on se reporte à l'époque, qui a précédé les guerres de l'Empire, qui a créé les grosses armées.

Changeons les dates et augmentons le chiffre des effectifs des armées alliées, et ne nous semblerait-il pas que les lignes qui précèdent ont été écrites pour la guerre de 1870?

En 1792, les forces ennemies, par un plus juste calcul, étaient évaluées par Jomîni à 500,000 hommes; il est vrai qu'il comprenait dans ce chiffre les forces de toutes les puissances coalisées; mais aujourd'hui la Prusse, par son système de recru^ tement et par l'absorption des États secondaires de l'Allemagne , a pu porter, dans la guerre de 1870, son armée à un chiffre bien supérieur.

Quelles étaient les armées que la France pouvait opposer à la coalition en 1792 et à l'Allemagne réunie en 1870?

Au mois d'avril 1792, trois armées, dont le chiffre total était de 95,000 hommes , dont 64,000 hommes de bonnes troupes, composées de 48 bataillons de ligne, 31 bataillons de volontaires et 67 escadrons de cavalerie. Ce fut dans ces circonstances que le duc de Brunswick lança son fameux manifeste, prologue du système de guerre barbare que la nation prussienne devait mettre en pratique en 1870.

En effet, ce manifeste renfermait ces menaces monstrueuses : « Toutes les autorités constituées, » tous les citoyens français sans distinction , qui » combattront les alliés, seront punis de mort » comme rebelles ; et toutes les villes et villages » seront frappés d'exécution militaire et de pillage » en cas de résistance ou dé désordre. »

Les successeurs de Brunswick n'ont suivi que

trop fi4èlement, en 1870, ces préceptes contraires aux habitudes des nations civilisées !

. L'Assemblée nationale répondit à ce manifeste par un décret qui déclara la patrie en danger; ce décret porta au plus haut point l'enthousiasme, qui a inspiré à un écrivain, général distingué de nos jours, le général Ambert, des pages admirables de patriotisme.

En 1870, le plébiscite appliqué à Tarmée, bien mal à propos, selon moi, comme je l'ai déjà dit, avait fait ressortir aux yeux de tous que la France ne pouvait disposer d'une armée de pins de 250,000 hommes.

En 1793 , le sentiment national surexcité avait fait sortir de terre des armées de volontaires; mais ces hommes sans discipline et sans cohésion éprouvèrent d'abord des revers, comme cela doit arriver à toutes les armées irrégulières et sans instruction militaire.

En 1870, l'armée française, chez laquelle la discipline avait été fort altérée par les causes que j'ai indiquées, subit les mêmes désastres que les premières armées de 1793. Espérons que la France reprendra son ascendant, comme elle l'a déjà fait sous la première République, qui produisit une série de généraux remarquables.

Parmi ceux-ci se distingua Dumouriez, l'un des plus capables et le premier qui , dans la situation

désespérée de nos affaires, releva, par une combinaison hardie, le moral de nos armées et ramena sous nos drapeaux la victoire, qui, pendant de longues années, ne devait plus les abandonner!

A son quartier général à Sedan , au milieu des anxiétés que la position critique de son armée lui suscite, un éclair de génie traverse son esprit, et une combinaison audacieuse lui apparaît; il saisit la plume et adresse au pouvoir exécutif cette dépêche : Les défilés de l'Argonne sont les Ther^ mopyles de la France; si j'y puis être avant les Prussiens y tout est sauvé.

Ce plan d'occupation de TArgonne était d'une exécution difficile en présence, à Stenay, de l'armée autrichienne qui, par une marche de trentedeux kilomètres , pouvait s'emparer du défilé du Chêne-Populeux et couper la retraite à Dumouriez.

Il fallait donc une prompte résolution et une marche rapide pour la réussite de son projet.

Dumouriez ne perdit pas un moment : après avoir trompé Clerfayt par une démonstration sur Stenay, il se porta rapidement sur le Chêne , et arrêta les armées coalisées le temps nécessaire pour gagner la bataille de Valmy, qui sauva la France.

Lorsque je concevais le projet de la marche de

l'ai'mée de Châlons sur Metz, pour opérer sa renia

ioâ

ÛN IvtlNISTÉRE DE LÀ GUERRE

nion à celle du maréchal Bazaiae, j'avais compris que le plan de Dumouriez pouvait être exécuté en sens inverse, c'est-à-dire par une marche rapide de la vallée de la Marne dans la vallée de la Meuse.

Dans mon esprit, l'armée de Ghàlons pouvait être divisée en trois colonnes, comme le tableau ci-joint l'indique.

Page 1