SUR LE ROLE DU V CORPS
DANS LA BATAILLE DB SEDAN (l«r septembre 1870)
Le T corps, après n'avoir pu qu'en partie, dans la nuit du 30 au 31 août, passer à Remilly, Villars et au pont de Bazeilles, sur la rive droite de la Meuse, se dirigea par les deux rives de ce fleuve sur Sedan, où il arriva successivement dans la matinée du 31.
Les abords de Sedan, du côté du village de Floing, lui furent assignés pour ses campements.
Dans l'après-midi je reconnus la position et je rectifiai en conséquence l'emplacement des troupes, que, dans la persuasion où j'étais d'une lutte très-prochaine et très-vive, je disposai à leur poste même de combat.
La position occupée par le ?• corps était im plateau peu profond, de trois à quatre kilomètres
i68 PIECES iUStltlCATIVÈS.
d'étendue, se reliant par sa droite aux bois de Givonne et s' abaissant sur la gauche vers la Meuse qu'il domine, mais à une grande portée.
Les abords en sont découverts et favorables à la défensive ; toutefois cette position avait sur son front deux points faibles :
L'un en avant de la gauche, où s'élève un gros mamelon dominant, couronné de bois à quinze cents ou dix-huit cents mètres, et que, vu l'exiguïté de mes forces, son éloignement m'empêchait d'occuper.
L'autre sur ma droite , la dominant également et la débordant, bien plus dangereux par conséquent, est le plateau d'IUy, se reliant au loin aux bois et à la route de Givonne.
Je fis occuper dans la journée même la gauche de ma ligne de i)ataille par la division Liébert (â"* division), et la droite pay la division Dumont (3"' division).
La 1" division (Conseil-Dumesnil), incomplètement réorganisée depuis l'affaire de Frœschwiller et diminuée encore par le combat de Beaumont, où elle s'était portée en soutien du 5* corps, était en seconde ligne.
Je reconnus, avec le.généralLiégeard( commandant l'artillerie), un emplacement favjorâble pour les batteries j où des épaulements furent préparés, et de son côté le général Doutretaine, com-
mandant le génie du corps d'armée, fit commencer des tranchées-abris pour notre infanterie.
La cavalerie et la réserve d'artillerie du corps, ainsi que les ambulances, étaient en arrière, défilées, et à portée des points où elles pourraient avoir à agir.
Tout était ainsi disposé dès le 31 au soir.
Cette position, outre les inconvénients signalés, en présentait d'autres non moins graves : ses derrières étaient coupés par des ravins, des chemins creux descendant vers la place, des bois, des habitations, des clôtures dont la disposition était telle qu'il était impossible d'y constituer et d'y prendre une seconde ligne de défense.
Mais ce qui me préoccupait le plus, c'était ma droite , clef de la position générale de l'armée , dont le seul point d'appui était formé par le plateau d'IUy et par les bois profonds qui, dans la direction de Givonne, se relient sans interruption avec la forêt des Ardennes , dont ils sont un appendice.
Il était indispensable que ce plateau et ces bois fussent fortement occupés , car ce plateau et ces bois une fois en la possession de l'emiemi , nonseulement j'étais dominé, débordé, mais les trois autres corps de l'armée étaient dans la ménie position que moi.
Je me rendis chez le maréchal commandant en
chef, pour lui signaler entre autres indications cet état de choses, et je l'informai en même temps que des masses nombreuses préparaient et allaient effectuer leur passag^e sur la rive droite près de Donchery.
Le maréchal me dit qu'il m'enverrait le lendemain matin le général de Labadie , avec une brigade de sa division, pour relier solidement ma droite avec le l*' corps.
Le lendemain, l** septembre, M. le général de Labadie étant en effet arrivé, je lui fis prendre position sur un plateau intérieur, d'où il pourrait à la fois se porter sur ma droite , vers le bois de Givonne, soit au soutien du 12* corps, dont nous entendions le canon, et qui était déjà fortement engagé daçs la direction de Bazeilles.
Je complétai ce dispositif en faisant garnir de ce côté la lisière des bois par la brigade Billetard- Desportes^ de la division Dumont.
A peine ces mesures étaient-elles prises, que le canon m'avertit que le général Liébert et le. général Dumont étaient, à leur tour, attaqués sur le front de nos positions.
Je m'y portai aussitôt, et je reconnus que, malgré la vivacité de son attaque , nous maintenions facilement l'ennemi à distance. '
En ce moment je fus prévenu que le maréchal de Mac-Mahon, blessé, avait dû se retirer du
champ de bataille, et que le général Ducrot avait pris le commandement de F armée.
L'ennemi, cependant, garnissait d'une artillerie toujours croissante, d'un calibre et d'une portée supérieurs à ceux de nos projectiles , une position favorable située à dix-huit cents mètres ou deux mille mètres environ de nos lignes : son feu puissant et convergent nous faisait éprouver des pertes sérieuses en personnel et en matériel.
Mais notre artillerie, redoublant de bravoure et de dévouement, faisait si bonne contenance, que nous pouvions encore soutenir ce combat inégal, qui durait depuis plus de quatre heures.
A ce moment arriva le général de Wimpffen, qui m'apprit qu'il était investi du commandement en chef.
Il examina notre situation; je lui fis observer que, malgré notre infériorité, j'espérais pouvoir tenir, mais qu'il fallait absolument que le plateau d'Illy restât en notre pouvoir.
Il m'affirma que le l*' corps l'occupait en force , et qu'il veillerait à ce qu'il s'y maintint.
Dans ces conditions, je crus pouvoir, ainsi que me le demandait le général de Wimpffen, me dégarnir pour soutenir le général Le Brun (12* corps), et m'étant porté sur le plateau, où se trouvait le général de Labadie, j'envoyai cet officier général.
en lui adjoignant la brigade Billetard-Desportes, pour renforcer le 12* corps.
Des demandes incessantes de renforts m'arrivalent de ce côté, et ayant vu le plateau d'IUy touj^ours occupé par le 1*' corps, j'envoyai dans la même direction le général Dumont avec sa dernière brigade, en le faisant remplacer dans sa position par une partie de la division Liébert et par ce qui me restait de la 1'* division.
Le combat continuait toujours avec violence sur le front du 7* corps ; néanmoins je me privais de tout ce dont je pouvais disposer, à cause dé l'importance capitale qu'il y avait pour toute l'armée à rester en possession des bois de Givonne et du plateau d'IUy.
De ce côté, en effet, l'ennemi venait de mettre en position une artillerie formidable et nous enserrait dans un cercle de feu qui nous prenait de front, de droite, de gauche et de revers.
La situation devenait difficile. Je cherchais à m'en rendre un compte bien net, lorsque je m'aperçus tout à coup que le plateau d'illy venait d'être évacué par le 1" corps.
Il n'y avait pas un moment à perdre^ l'ennemi, concentrant de plus en plus le feu de son artillerie, avait démonté la majeure partie de nos batteries.
L'infanterie, l'artillerie et la cavalerie d'un nouveau corps d'armée passé sur |a rive droite, mon-
iraient déjà leurs têtes de colonnes : si F ennemi arrivàît'sur le plateau d'IUy, notre position devenait inteùable.
Je' me portai aussitôt sur la route de Givonne; j'y trouvai le général Dumont, qui, avec sa première brigade et d'autres troupes de la gauche dit 1*' corps, venait d'être vigoureusement i-epousséi
Je fis réoccuper par cette brigade et la portion de la droite de la 1" division , que j'avais sous là main, le plateau d*Illy, et je les fis soutenir par une pai:*tie de la' brigade Fontange's (5* corps), arrivée peu après sur les lieux.
Deux batteries de la réserve, appelées par le général Liégeard, essayèrent de soutenir cette infanterie, mais à peine en position elles furent désemparées ; des caissons sautèrent, et leur personnel très-maltraité ne put qu'à grand'peine ramener ce qui restait de matériel.
L'infanterie, en bataillon^ déployas et embusqués, couverte par un rideaux de tirailleurs, continua néanmoins de tenir bon.
A ce moment, il était environ deux heures, la division Liébert , qui était restée très-férrtie sur sa position, était complètement tournée par sa gauche : des pelotons entiers de chevaux sans cavaliers, revenant de charges infructueuses tentées parla réserve de cavalerie, désorganisaient ses rangs : sur notre droite, des masses considérables
nous pressaient, nous tournaient et allaient nous envelopper; il fallut se décider à la retraite, n'ayant plus d'artillerie en état de la protéger.
Je reçus alors un billet du général de WimpfFen, m'annonçant qu'il se décidait à tenter de se porter sur Carignan , et qu'il me chargeait de soutenir la retraite de l'armée.
Je lui répondis que dans l'état où j'étais, avec trois brigades seulement, sans artillerie, presque sans munitions, tout ce que je pouvais faire, c'était de me retirer sans déroute du champ de bataille.
Ce mouvement se fit en bon ordre ; les batail- Ions en échelons mirent près de deux heures pour se retirer sur les glacis de la place, dont les abords, l'intérieur et les fossés étaient déjà encombrés parles troupes de toutes armes, cavalerie, infanterie, artillerie.
Quelques bataillons, à l'aide de bouquets de bois, de clôtures et d'habitations, entretenaient le feu et maintinrent l'ennemi à distance jusqu'à la nuit tombante.
Ils rentrèrent alors dans la place , où les autres troupes avaient été abritées le mieux possible et disposées dans les places d'armes et chemins couverts, afin de les défendre au besoin.
La cavalerie divisionnaire, qui a eu aussi beaucoup à souffrir du feu de l'ennemi, a pu concourir
par quelques charges isolées à la défense de la position.
Le reste de la division de cavalerie, sous les ordres du général Gonseil^-Dumesnil, ayant dû gagner mon extrême droite, a opéré dans cette direction, concurremment avec la cavalerie du 1" corps, et a, ainsi qu'elle, fourni plusieurs charges brillantes.
Pendant cette journée, le 7* corps, réduit à environ trois brigades par les renforts qu'il avait été appelé à envoyer sur d'autres points, a dû lutter contre deux corps d'armée, qui ont mis en ligne plus de trois cents pièces de canon d'une grande supériorité de calibre, de portée et de justesse.
Notre adversaire ne s'est pour ainsi dire servi que de son canon pour nous réduire. Ce n'est que vers le soir de l'affaire, lorsque nos batteries, notre infanterie et notre cavalerie avaient été écrasées et en partie désorganisées par le feu de l'artillerie, que l'infanterie ennemie s'avança en masses considérables. La cavalerie ennemie était présente sur le champ de bataille, mais elle était hors d'atteinte, soigneusement dérobée, et ne prit aucune part à Faction.
Dans cette bataille du 1*' septembre et les combats delà veille et de l'avant-veiUe, les pertes du 7* corps d'armée ont été considérables.
Il y a eu cinq généraux hors de combat ; le gé-
nérîd Billetard-Desportes, tué; le général de division Dumont, les généraux de brigade Guyomar, de Brette ville-Morand, blessés ^ le général de division Conseil- Dumesnil fait prisonnier sur le champ de bataille.
Quarante coffres d'artillerie ont sauté ; les pertes en officiers et soldats, tués, blessés ou disparus, sont, autant qu'elles ont pu «être constatées jusqu'ici, d'environ trois cents officiers et dix mille hommes de troupe.
Ces chiffres disent assez quelle a été la conduite des troupes; celle de l'artillerie entre autres a été héroïque : mais tous les efforts humains devaient être impuissants contre le cercle de feu qui nous enveloppait, et qui, nous acculant à une place, nous rendait toute retraite impossible.
Je joins à ce rapport succinct ceux des généraux commandant les divisions, ainsi que ceux des généraux commandant l'artillerie et le génie du T corps d'armée.
Signé : Général DouAY.
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