‹ Histoire de la guerre de 1870-1871Chapitre 10 sur 25 · BATAILLE DE SEDAN · texte numérisé non relu

BATAILLE DE SEDAN

Le 1" septembre se lève triste et brumeux sur le pays de la Meuse; il semble que le jour paraisse comme à regret. A peine une vague lueur

n d'envoyer, au moment voulu, des ordres nouveaux, partit M pour aller passer Tinspection de ses divers corps de troupes.

n II ëtait alors près de midi

n Enfin, vers une heure, le capitaine de Sesmaisons parvenait

■ à sortir de Sedan

» Vers deux heures et demie, le capitaine arrivait à Mëzières

■ et rendait compte de sa mission au général commandant le • 13« corps. »

Voir la carte n« 3.

a-t-elle blanchi l'horizon que, du côté de Bazeilles, le canon se fait entendre. Ce sont les Bavarois qui, à la faveur de la brume, ont passé le pont du chemin de fer et qui cherchent à s'emparer du village de Bazeilles. Le général Réboul * les attendait. La lutte commence, eUe est acharnée de part et d'autre : mais l'artillerie ennemie établie sur les hauteurs de la Marfée et de Wadelincourt prête aux Bavarois un appui considérable. Elle n'ose pas tirer sur Bazeilles , de crainte de frapper Allemands aussi bien que Français, au milieu d'une mêlée qui a pour théâtre les rues, les enclos et les maisons ; mais eUe distingue nettement les réserves du 12* corps, et c'est là que ses coups portent.

Le IV' corps, qui a quitté Rémilly, s'avance également au secours des P' et IP bavarois. Pendant cette attaque sur Bazeilles, le XIP corps (Saxon) arrivait en face des positions de la Moncelle et de Daigny, et le corps de la garde prussienne, poursuivant sa marche par Francheval et Viilers- Cernay, se dirigeait sur Givonne. Le soleil commençait à percer la brunie et à laisser apercevoir

* Le commandement supérieur des troupes dans Bazeilles et autour de Bazeilles lui avait été confié par le g^énéral marquis de Vassoignes, chargé lui-même, dans la journée du 31 août, par le commandant en chef du 12" corps, « de la direction de la défense du village » . ,

les différents mouvements des colonnes ennemies. Vers sept heures, les Saxons débouchaient du Bois -Chevalier et abordaient la brigade de la division Lartigue, du l** corps , placée en avant de Daigny, face à ce bois. D'abord repoussés, les Saxons revinrent en forces; et après deux heures de combat, ils parvinrent à s'étabhr dans une forte position.

Presque à la même heure (sept heures et demie), le T corps en venait aux mains, du côté de Saint-Menges, avec le XP corps prussien. Celuici s'était mis en marche , de grand matin , par la route de Vrigne-aux-Bois , tandis que la division wurtembergeoise s'avançait derrière lui jusqu'à Vivier, où elle s'arrêtait provisoirement. Elle quittera ce point pour retourner à Donchery vers dix heures et demie, c'est-à-dire quand il sera avéré pour l'ennemi que la route de Mézières est libre.

A sept heures et demie, le XP corps contournait la boucle que forme la Meuse à la hauteur de Saint-Menges et il ouvrait son feu contre notre 2* division (Liébert), établie à la gauche de notre ligne de bataille.

Ainsi donc, à sept heures et demie du matin, le combat était engagé de toutes parts autour de Sedan, excepté devant Fleigneux, lUy et Givonne.

Le général Douay venait à peine de donner ses

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dernières instructions au général FAbadie qui lui avait amené l'unique brigade de sa division \ que le canon l'avertit de l'attaque dirigée contre la division Liébert.

Nous avons déjà signalé les deux points faibles qui se trouvaient sur le front de nos positions : l'un en avant de notre droite, le Calvaire d'IUy; l'autre sur notre gauche, le mamelon boisé qui couronne le mouvement de terrain situé entre Floing et Saint-Menges. Ni l'un ni l'autre de ces points n'avait pu être occupé par nos troupes, vu la réduction de leur effectif. Cependant, deux bataillons de la division Liébert (2®) avaient bivouaqué sur cette dernière position pendant la nuit du 31 au l•^ Mais le V^ au matin, le général Douay, jugeant ces bataillons trop éloignés du corps principal (quinze cents mètres environ), les fit replier, contrairement à l'avis du général Liébert. En attachant une grande importance à l'occupation de ce mamelon, le commandant de la 2® division croyait que l'ennemi passerait au gué situé près du village d'Iges. Or, il en fut autrement. Ainsi que le constate le rapport allemand, l'armée du prince royal de Prusse passa la Meuse à Donchery et se dirigea directement sur Saînt-

* La 1'* brigade (Lapasset) de la division l'Abadie, occupant Sarreguemines au commencement de la retraite du 5* corps sur Ghâlons, ne put rallier celui-ci, et se retii^a sous Metz.

Menges par Briancourt et Vrigne-aux-Boîs. On doit donc supposer que si les deux bataillons de la 2*^ division étaient restés sur le mamelon, ils en auraient été balayés par l'artillerie du XP corps prussien qui se déployait près de Saint-Menges, hors de la portée de leurs fusils. Un peu plus tard, ils eussent été pris à revers et d'écharpe par les batteries de la presqu'île d'Iges. — Pour conserver ce mamelon, il aurait fallu porter toute la ligne de bataille de Saint-Menges à Illy, et le commandant du 7* corps n'avait pas qualité pour cela. Cependant, perdue pour nous, cette position ne pouvait manquer d'être utilisée par les Prussiens. Ils s'y établirent en effet, et engagèrent contre la batterie de mitrailleuses et ime batterie de 4 * de la division Liébert (2*) un feu des plus vifs.

Entre sept et huit heures, le général Douay reçoit du général Ducrot un billet écrit au crayon , qui lui apprend que le maréchal Mac-Mahon, blessé dès le matin du côté de Bazeilles, a désigné le commandant du V corps pour lui succéder.

Devenu commandant en chef, le général Ducrot revient à son plan de la veille, qui est de concentrer l'armée sur le plateau d'IUy et de ten-

' La seconde batterie de 4 de la â* division avait pris, la veille, une ^usse direction. — Elle ne parut pas de la journée.

ut SEDAN.

ter une retraite sur Mézières. Il envoie aussitôt communiquer ses ordres au général Lebrun; et , vers neuf heures , il se porte rapidement au 12* corps, pour s'assurer que le mouvement est commencé.

Le commandant du 12* corps lui fait remarquer la ferme attitude de ses troupes; il lui exprime ses craintes sur l'effet démoralisant que l'ordre de retraite peut produire sur elles, dans de pareilles circonstances, et il attire son attention sur les difficultés que son artillerie ne peut manquer de rencontrer, dans sa marche à travers le bois de la Garenne. — Mais le général Ducrot insiste sur les périls auxquels nous expose le mouvement tournant des armées allemandes , sur l'importance du plateau d'IUy , — que le général Douay a déjà signalée, la veille, à l'attention du maréchal , — et il finit par donner, au commandant du 12* corps, l'ordre de commencer sa retraite.

Le général Lebrun obéit. Il vient à peine de dessiner son mouvement de retraite en échelons , par brigade; le général Ducrot, de donner ses ordres au 1*' corps; les divisions Pelle et l'Hériller, non encore engagées, de se mettre eu marche , quand un billet du général de Wimpffen fait connaître au général Ducrot que le commaurdant du 5* corps prend le commandement de

rarmée , en vertu d'une lettr.) de service du Ministre de la guerre. Dans ce même billet, il exprime « la pensée qu'il ne doit pas être question en ce moment de mouvement de retraite , . . . et il donne Tordre au général Ducrot de soutenir vigoureusement Lebrun tout en surveillant la ligne qu'il était chargé de garder * » . En même temps , le commandant du V corps apprenait que Tarmée changeait de commandant en chef, par un billet signé « de WimpfFen » , et le commandant du 12* corps recevait l'ordre de ne pas exécuter le plan du général Ducrot, et de reporter ses divisions en avant, sur leurs premières positions.

Il n'était que dix heures , et l'armée française avait déjà passé par trois commandements diffé-

* La Journée de Sedan, par le général Ducrot.

« Le général de Wimpffen au général Ducrot,

I» L*enneini est en retraite sur notre droite. J'envoie à Lebrun n la division Grandchamp. Je pense qu'il ne doit pas élre ques- » tion, en ce moment, de mouvement de reti^aite.

» J*ai une lettre de commandement de Tarmëe du Ministre » de la guerre; mais nous en parlerons après la bataille. Vous » êtes plus près de l'ennemi que moi ; usez de toute votre » énergie et de tout votre savoir pour remporter la victoire sur » un ennemi dans des conditions de'savantageuses. En conse'- » quence, soutenez vigoureusement Lebrun, tout en surveillant » la ligne que vous étiez chargé de garder. »

rents! — Autant de chefs, autant de plans. Le matin, elle combattait sur ses positions, autour de Sedan; — à neuf heures, elle recevait Tordre de se concentrer sur le plateau dlUy , pour tenter de se faire jour du côté du nord; — à dix heures , un contre-ordre la ramenait sur ses premières positions. — Enfin, bientôt elle sera de nouveau appelée vers le sud-est , cette fois pour tenter une trouée sur Montmédy !

Quelle est l'armée dont le moral eût pu résister à de pareilles fluctuations?

Cependant, la lutte grandissait de toutes parts, en même temps qtie le péril de notre situation augmentait. Les Allemands allant droit au but, commençaient à nous enserrer dans un cercle de fer et de feu qui ne devait pas tarder à se fermer et à nous écraser!

Pendant que ces événements se passaient au sud et à Test, c'est-à-dire au 12* et au 1*' corps, la position du T devenait des plus difficiles: le XP corps prussien s'était solidement étabh sur la position de Saint -Menges, et le V®, marchant derrière lui, précédé par sa réserve d'artillerie, était venu se déployer sur le plateau de Fleigneux , à côté du XI% et avait aussitôt ouvert son feu. En même temps, deux batteries de la division Bothmer (IP Bavarois) et l'artillerie de réserve de ce corps avaient pénétré dans la près-

qu'île d'Iges, qu'on n'était pas parvenu à inonder, et nous avaient pris d'écharpe.

Ainsi, nous nous trouvions en butte aux feux directs et aux feux de flanc d'une artillerie bien supérieure à la nôtre par le nombre , le calibre , la portée, et par la rapidité du tir!

Tout nous était contraire ; jusqu'à nos projectiles (à fusées) qui , pour la plupart, éclataient en l'air avant d'atteindre le but, tandis que les obus prussiens (percutants), tirés avec une justesse extrême, n'éclataient qu'en rencontrant l'obstacle. Nos artilleurs combattaient cependant avec une énergie et une abnégation au-dessus de tout éloge et de toute admiration , et le général Liébert maintenait sa division ferme, sous cette pluie de fer.

Il était onze heures environ ; le général Douay suivait, avec anxiété, les péripéties d'une lutte qu'il voyait devenir à chaque instant plus intense, quand parut le général de Wimpffen. Le nouveau commandant en chef s'enquit de notre situation. Notre général lui répondit que ses troupes tenaient bon, mais qu'il ne pouvait prévoir ce qui allait arriver, car les forces ennemies devenaient de plus en plus considérables devant nous, et leur artillerie nous faisait grand mal. Le général ajouta que, « malgré notre infériorité (notre !'• division » ne comptait plus que 4,500 hommes), il espén rait pouvoir tenir, mais à la condition que le

» Calvaire d'Illy restât en notre possession * . » Le commandant en chef parcourut le champ de bataille du 7* corps, se convainquit de Textrême importance du Calvaire d'IUy, et dit à notre général : « Je veillerai à ce que le !•' corps s'y porte it en forces; il y aura tout à l'heure, sur le pla- » teau, plus de monde qu'il n'en faudra. Allons, » bon courage; il nous faut une victoire. » Puis il s'éloigna dans la direction du 12® corps.

De ce côté, la division Lacretelle avait eu fort à faire pour se maintenir en face de la Moncelle, pendant que, sur l'ordre du général Ducrot, les divisions Vassoîgnes et Grandchamp avaient commencé leur retraite , et qu'après le contre-ordre du général de Wimpffen, elles étaient revenues sur leurs premières positions. Ce mouvement d'oscillation avait été fatal au 12* corps: les Bavarois avaient aussitôt accentué leur attaque, et après une lutte acharnée dans les rues, les jardins, les maisons, ils avaient enlevé, vers onze heures, le village de Bazeilles. Au moment où le général de Wimpffen arriva , le I*'', le II* Bavarois et le IV® corps s'avançaient en masses profondes contre la ligne du général Lebrun. Le général en chef trouva critique la position du 12* corps. Ne voulant pas demander de troupes au général

> Rapport du général Douay sur la journée du 1*' septembre.

Ducrot qu'il venait de rencontrer en quittant le T corps, au sud du bois de la Garenne, et auquel il avait donné Tordre de porter le plus de monde possible au Calvaire d'IUy, pour défendre cette position contre les attaques dont nous menaçait le mouvement tournant de la garde prussienne, il écrivit au général Douay :

« M!di.

» La gauche du 12* corps est fort engagée.

» Portez-y toutes les troupes de renfort dont vous » pourrez disposer.

» De ^mpffen. »

Le général Douay venait de s'assurer, en inspectant son champ de bataille, que des troupes (du l** corps, puisqu'on y distinguait des tirailleurs ou des zouaves) étaient établies sur le Calvaire dlUy. Pensant que c'étaient là les troupes que le commandant en chef avait promis d'y faire porter, et se sentant couvert de ce côté , il n'hésita pas à envoyer au général Lebrun le général de l'Abadie, auquel il adjoignit la brigade Bittars des Portes. Puis, comme les demandes de renfort continuaient à arriver de ce côté, il envoya bientôt après, dans la même direction, le général Dumont avec sa

dernière brigade '. La division Conseil, placée en seconde ligne, le remplaça sur ses positions. Le commandant du V corps « se privait de toutes » les forces dont il pouvait disposer (bien que le » combat continuât avec violence sur le front de » ses positions), à cause de l'importance capitale » qu'il y avait, pour toute l'armée, à rester en » possession du bois de la Garenne et du plateau

Cependant, nous touchions à la phase critique. En effet, le temps de se porter au galop jusqu'à la hauteur de la division Liébert, de s'assurer qu'elle continuait à occuper ses positions, de revenir de la gauche à la droite, le Calvaire d'Illy était abandonné !

Il est midi et demi. Ce plateau est la clef de notre position ; s'il tombe au pouvoir de l'ennemi, nous sommes tournés, coupés de Sedan, car derrière nous le terrain est sillonné de ravins et de murs de clôture. Il faut donc, à tout prix, le réoccuper et le défendre avec énergie. Le général Douay se porte rapidement, dans la direction du Calvaire ; il veut se rendre un compte exact de la situation. Pendant qu'il reconnaît le terrain, un grand mouvement se produit à sa droite : c'est la division Dumont qui revient en pleine désor-

> Rapport du général Douay, • Idem.

ganisation; et sur ses pas, des fractions du 1*' corps et plusieurs escadrons de cavalerie se précipitent en désordre !

Voici ce qui s'était passé à la droite des positions françaises. A dix heures du matin, pour obéir aux ordres du général de Wimpffen, le général Ducrot avait prescrit à ses divisions de reprendre les positions qu'il venait de leur faire quitter. De ce côté, comme à Bazeilles, l'ennemi avait profité du mouvement de retraite des troupes du 1*' corps, puis de J^ confusion que le contre-ordre avait jetée parmi elles, pour gagner du terrain et resserrer encore le cercle qu'il traçait autour de nous. A dix heures, le XIP corps saxon avait fini par écraser la brigade de la division Lartigue, qui, depuis le matin, résistait héroïquement à son attaque, en avant de Daigny, et s'était emparé de Daigny, puis de Haybes.

Dès lors, la garde prussienne avait pu continuer son mouvement tournant par Givonne et lUy.

Vers midi, conformément à un ordre nouveau du général en chef, que la situation de ses troupes du côté d'IUy préoccupait, le général Ducrot avait a donné l'ordre au général Forgeot d'ame- » ner sur le plateau faisant face à Fleigneux et à » Floing tout ce qui restait d'artillerie disponible, » et il avait commandé au colonel Robert (son chef » d'état-major) de faire remonter vers la crête les

>» divisions Pelle et THériller ' » et de sa personne il s'était dirigé, avec la division de cavalerie Margueritte, vers la gauche, entre lUy et Floing.

Ce nouveau mouvement vers le nord, des troupes du P' corps, avait été le signal d'un redoublement de feux de la part de l'ennemi. Le XIP corps prussien avait couvert de ses pièces les hauteurs de Daigny, et la garde, maîtresse du plateau de Givonne, venait d'engager toute son artillerie sous la protection d'une partie de son infanterie, tandis que l'autre partie, précédée de sa cavalerie, avait poursuivi sa marche pour allcj. donner la main à la gauche du V* corps (troisième armée allemande). L'artillerie de ce dernier corps, appuyée par une batterie de réserve, faisait rage depuis un moment contre le Calvaire d'IUy et en préparait l'attaque. Le feu des Allemands embrasait à cette heure , midi et demi , tout l'horizon des T et P' corps.

Les troupes du P' corps, assaillies par une grêle de projectiles, avaient évacué le Calvaire d'IUy. La division Dumont, arrêtée par la mitraille vomie des hauteurs de Daigny et de Givonne, au sortir du bois de la Garenne, y avait été rejetée pêle-mêle avec les troupes du général Ducrot, prises en flagrant délit de contre-marche.

Tels sont les événements qui avaient amené la

• La Journée de Sedan, par le général Ducrot.

situation en présence de laquelle nous nous trouvions , et qui nous mettait face à face de ce tourbillon d'hommes, dont la confusion se trouvait encore augmentée par l'irruption de régiments de cavalerie, cherchant, en vain, un abri contre les projectiles.

Arrêter ces masses en désordre, les rallier autour de lui, donner Tordre à la cavalerie d'évacuer le terrain , envoyer chercher deux batteries de sa réserve, former une colonne avec ces soldats de tous corps et de toutes armes , se mettre à sa tête, l'enlever et la porter sur le Calvaire d'IUy, voilà ce que fit le général Douay. Ce n'était pas tout d'y arriver, il fallait y rester sous une grêle d'obus! Pendant quelque temps nos hommes tiennent bon; ils luttent visiblement contre l'effet produit par l'artillerie ennemie, qui bat le plateau de face, de flanc et à revers. Mais la position est dure à tenir : peu à peu l'émotion gagne notre infanterie;... tout à coup sa confiance s'évanouit;... la panique éclate!... Impossible d'arrêter les fuyards! Toutefois, on peut espérer de les rallier; et c'est vers ce but que, au milieu d'un effroyable désordre, tendent tous les efforts du commandement. Il faut absolument, et sans tarder, réoccuper la position d'IUy; notre salut en dépend. Aussi les généraux Renson, Doutrelaine, Liégeard et Dumont,

i^t SEDAN.

le commandant Chandezon du 72* de ligne, Tétatmajor du T corps se multiplient autour du général Douay. Celui-ci parcourt les groupes, fait appel à l'honneur du drapeau, au souvenir de la patrie, finit par reformer une colonne de deux à trois bataillons, la fait appuyer par la brigade de la division FAbadie (5* corps), et entraîne de nouveau ces troupes vers Illy. Mais que de précautions pour ne pas perdre le fruit de notre labeur, pour donner un peu de confiance et de calme à nos hommes ! Après les avoir guidés de manière à les dérober à la vue de Tennemi, nous arrivons à une haie épaisse qui borde l'extrémité du mouvement de terrain conduisant au Calvaire d'IUy ; nous la longeons jusqu'au bout, puis, tournant brusquement à droite, nous gravissons le plateau. Nous voilà de nouveau sur la crête! Le général Douay confie au général Doutrelaîne le soin de tenir la position. Cet officier général domine de la tête la plupart de nos soldats ; il se place à droite de la ligne, et, debout au milieu de la mitraille, il sert de jalonneur par sa taille, d'exemple par son admirable sang-froid. Les fantassins, couchés le long et en arrière de la crête, attendent fiévreusement l'arrivée de notre artillerie. La voici qui débouche au galop. Nos artilleurs sont superbes d'animation ; on dirait, à les voir passer, qu'ils vont aune revue. S'arrêter siu'

une position dominante, située en arrière et à gauche de la ligne occupée par notre infanterie, mettre en batterie, charger et faire feu; recharger et tirer de nouveau, c'est là pour nos servants l'affaire de quelques instants. Ils rechargent encore,... mais c'est le dernier effort! Non moins prompt à suivre nos mouvements , à deviner nos intentions, à profiter de notre infériorité, l'ennemi a fait converger son feu sur l'espace restreint que nos pièces occupent, et il le laboure en un moment de ses projectiles.

Les pièces mises en batterie sont démontées , nos servants tués ou blessés, nos caissons broyés * . Ce qui reste de ce matériel est ramené à grand'peine, et le général Douay, jugeant inutile de sacrifier, sans profit, celles de nos pièces qui ne sont pas entrées en ligne, leur fait faire demi-tour. L'infanterie n'avait pas bougé. Vou-

' « Un très-violent combat d*artillerie s'etig^ag^e sur toute la lig^ne et continue avec plus ou moins d'intensité pendant trois heures, les Prussiens le soutenant avec sang^-froid; les Français, inférieurs sous le double rapport du nombre et de la portée des pièces, faisant preuve d'une admirable abnégation et d*un complet mépris du dang;er » « Au moment où elles prenaient position, deux batteries du 7* corps furent couvertes d'une telle pluie de projectiles, qu'elles durent se retirer im- » médiatement , en laissant sur le terrain une partie de leur matériel et de leurs servants. » (Campagne de ^*^70-i87i, par le colonel Borbstaedt.)

lant alors profiter de son attitude pour chercher quelque nouveau débouché à ses troupes par la partie Est du bois de la Garenne, le général s'y engage avec son chef d'état-major et deux officiers. Après d'inutiles recherches, il sort du bois, donne un nouveau coup d'œil au Calvaire d'Uly, et, prévoyant la perte imminente de cette position, il se dirige vers la divison Liébert pour assurer son salut. C'est là, à deux heures de l'après-midi, qu'un officier d'ordonnance du commandant en chef remet au général commandant le 7* corps le billet suivant, écrit à une heure :

i Leure après-midi.

« Général de fFimpffen au général Douay.

» Je me décide à percer l'ennemi pour aller à » Carignan prendre la direction de Montmédy.

» Je vous charge de couvrir la retraite. Ralliez à jï vous les troupes qui sont dans le bois.

» De Wmpffen. »

Au même moment, des directions d'Illy et de Givonne , se précipitent vers la place des masses éperdues, balayées avec furie par la mitraille ennemie. C'est la déroute! Rien ne saurait plus

l'arrêter, maïs tout l'excuse ; ouï, tout, car on ne peut demander, à des soldats, de demeurer pendant plusieurs heures immobiles et calmes sous le feu écrasant d'un adversaire invisible.

Or, nos malheureuses troupes subissaient, depuis le matin, le feu convergent de plus de cinq cents pièces à tir rapide et précis.

A deux heures, le Calvaire d'IUy est perdu sans retour; le flot de la déroute roule vers les fossés de Sedan, où vont s'engloutir les débris de notre pauvre armée; — il entraîne avec lui des fractions de tous corps et de toutes aniies; — les obus arrivent de tous les points de l'horizon et prennent ces masses affolées de face, de flanc et à revers ; — aux cris d'épouvante se mêlent les gémissements des blessés; — à notre droite, une ambulance prend feu et s'écroule sous les obus ; — tout autour de nous, les caissons d'artillerie sautent ' et augmentent par leurs éclats le nombre des victimes ; — de toutes parts on voit errer, isolés ou par pelotons, des chevaux sans cavaliers, épaves sanglantes de l'héroïque charge de cavalerie qui vient d'être exécutée du côté de Floing !

Le soleil était dans toute sa puissance. Jamais lumière plus éclatante n'éclaira pour les uns plu5

' Pendant la journée du i^ septembre, quarante cofBres d^aitillerie ont sauté sur le champ de bataille du 7* corps*

de joie et d'orgueil, plus de douleurs et d'humiliations pour les autres! Nous assistions impuissants, le cœur gonflé de rage et de larmes, à

notre désastre Que faire? que répondre aux

officiers qui viennent demander des ordres? Quel poste leur assigner? Quel espoir leur laisser? — Il est vrai que notre excellente 2* division (Liébert), quoique débordée sur sa gauche, extrêmement réduite, accablée sous le nombre, défend encore son terrain pied à pied; mais elle ne se bat plus que pour sauver l'honneur. Elle a vu charger, en avant d'elle, la division du général Margueritte ; ses régiments aller se briser sur les lignes ennemies , et fondre sous la mitraille et les feux bien dirigés de l'infanterie prussienne ; elle a vu ces charges, *— admirables ' autant qu'inutiles, — se répéter sous la conduite du général marquis de Galliffet ; elle a vu tomber le regrettable général Margueritte, 750 hommes, 79 officiers de cette belle division de cavalerie , et presque tous les servants de l'intrépide batterie Hartung ! — Rien n'a arrêté l'ennemi ; il s'avance de toutes parts, il achève de nous enlacer. Ce n'est pas avec les troupes épuisées de la division Liébert qu'on peut songer à arrêter cette avalanche d'hommes et de bronze qui nous refoule vers la

' « oh! les braves Qcns ! » se serait ëcrîé le roi Guillaume, qui, des hauteurs de Frénois, assistait à ce spectacle.

place, ni à couvrir la retraite du général de Wimpffen. Le général Douay répond donc au commandant en chef que, réduit à trois brigades, sans artillerie et sans munitions, tout ce qu'il peut faire est de se retirer du champ de bataille sans trop de désordre. Puis, se tournant vers le général Liébert, il lui donne Tordre de se replier. — Il n'y a pas un moment à perdre. Tant que le Calvaire d'IUy, clef de notre position, est resté en notre pouvoir, la division Liébert a réussi, — non sans déployer une grande vigueur, — à se maintenir; elle n'avait du moins pas à craindre d'être tournée. Mais la perte du Calvaire changeait sa situation, et Tennnemi, maître de déboucher par le bois de la Garenne, pouvait lui couper toute retraite.

Le mouvement commença donc sans retard par les 37* et 89* de ligne , et la division se replia lentement sous la protection du 6* bataillon de chasseurs à pied, des 53* et 5* régiments. Vainement le commandant du 7* corps chercha-t-il , pendant ce temps, quelques positions sur lesquelles il pût prolonger la résistance; — elles étaient toutes aux mains de l'ennemi , qui nous dominait de toutes parts. Il dut se résigner à faire retirer la 2® division sous les murs de la place.

Il était trois heures ; les IIP et IV* armées aile-

mandes venaient d'opérer leur jonction à Illy '. Comme nous assistions au triste défilé des derniers défenseurs de cette partie du champ de bataille, une rumeur arriva jusqu'à nous. On avait, disait-on, arboré le drapeau blanc. Nous étions près des remparts , nous descendîmes dans les fossés, et là nous trouvâmes le commandant du l*"^ corps et plusieurs officiers généraux.

ti Nous ne pouvons cependant pas nous laisser » prendre ainsi ! — s'écria le général Ducrot. — « Pour ma part, — lui répondit le général Douay, » — je ne vois absolument rien à faire , à moins » d'aller nous battre en tii'ailleurs. Si vous avez » à me proposer quelque chose de mieux, je suis » prêt à vous suivre. »

Alors, l'un des généraux présents demanda qu'on se rendît auprès de l'Empereur. Cet avis fut accepté , et on se dirigea vers la poterne du bastion.

Les fossés delà place, la ville elle-même étaient bondés de troupes, de canons, d'affÙts brisés, de matériel de toute sorte, au milieu desquels nous eûmes toutes les peines imaginables à nous frayer un passage. Après beaucoup de difficultés et de temps, nous arrivâmes à la souspréfecture. L'Empereur s'y trouvait depuis onze hem'es et demie du matin. Après être resté

' D*aprc8 le Rapport allemand.

pendant cinq heures sur le champ de bataille', « au plus fort de l'action » , il était rentré dans Sedan pour voir le maréchal blessé. Lorsque , ensuite, il avait voulu en ressortir, il en avait été empêché par Tencombrement indescriptible des rues de Sedan.

Là, nous apprîmes que, vers une heure et de* mie, le général de Wimpffen avait vainement tenté de « jeter les Bavarois à la Meuse », ainsi qu'il en avait exprimé* l'intention à l'Empereur

* «Le terrain occupé par l'Empereur et son ë(at-major cuit labouré, à » charjue iustant, par des obus venant de toutes les directions. Des troupes 9 se concentraient déjà dans les ravins qui entourent la ville, et les clie- » inins qui y aboutissent étaient encombrés de voitures de train et d'artil- I* lerie, de régiments de cavalerie : tout ce monde espérait se placer en » dehors des atteintes du feu, et au contraire, le plus grand nombre tombait sous ses ravages.

n Pendant cinq heures, l'Empereur s'était trouvé au plus fort de

» l'action sous le feu croisé de la mitraille; les projectiles éclataient autour N de sa personne et de son étal-major; le général Courson et le capitaine » de Trecesson avaient été gravement blessés près de lui. En se retirant » les troupes d'infanterie Tobligèrent à rétrograder, et il se trouva pour n ainsi dire acculé aux murs de la place. Lorsqu'à onze heures et demie il » les franchit, il y avait déjà plus de 30,000 hommes entassés dans les rues, I* pêle-mêle, sans ordre; les obus tombaient au milieu d'eux comme sur le w champ de bataille, et y faisaient les mêmes ravages. Sur le pont, un obus H éclata à deux pas de l'Empereur et tua deux chevaux à côté de lui ; il » est extraordinaire qu'il n* ait pas été tué là!» (Lettre de M. le général Pajol sur la bataille et la capitulation de Sedan.)

Le p^énéral Pajol, aide de camp de l'Empereur, était de jour auprès de Sa Majesté pendant la journée du l^'' septembre.

^ « Nous allons d^abord nous occuper de jeter les Bavarois à » la Meuse^ puis, avec toutes nos troupes, nous ferons face à notre « nouvel ennemi. » (^Sedati, par le général de Wimpffen.)

tenté de a jeter les Bavarois à la Meuse » , ainsi qu'il en avait exprimé ' l'intention à l'Empereur deux heures auparavant, sur le champ de bataille , et qu'il avait, depuis, échoué dans son plan de {gagner Carignan et Montmédy; qu'au moment d'effectuer son mouvement, il avait adressé une lettre à l'Empereur pour l'inviter * a à venir se mettre au milieu de ses troupes » ; que l'Empereur, jugeant a la trouée du général en chef sur Carignan impraticable », n'avait pas répondu à son appel ; que , vers deux heures et demie , les Bavarois, appuyés par le IV' corps et une formidable artillerie , s'étaient avancés jusqu'à Balan ; que le général Lebrun continuait à défendre énergiquement ce village avec les troupes dont il pouvait encore disposer, en dépit des ravages faits dans leurs rangs par le feu ennemi , et des fatigues d'une lutte supportée pendant près de onze heures consécutives ; que le drapeau parlementaire avait été effectivement hissé, puis abattu par ordre du général Faure, chef d'état-major général.

I • Noos allons d*abord nous occuper de jeter les Bavarois à « la Meuse, puis, avec toutes nos troupes, nous ferons face à • notre nouvel ennemi. » (Sedan, par le général db Wi^rrrEir.)

* Le g^énéral de Wimpflfen écrivait à TEmpereur : « Je me dé- « cide à forcer la lig^ne qui se irouve devant le général Lebrun » et le ofénéral Ducrot, plutôt que d*étre prisonnier dans la » place de Sedan. Que Votre Majesté vienne se mettre au » milieu de ses troupes ; elles tiendront à honneur de lui » ouvrir un passage. — Une heure et quart, i*' septembre. •

Introduit auprès de l'Empereur, le général Douay lui rendit compte de la situation'. Pendant l'entretien, on vint annoncer à Sa Majesté que le bruil courait de l'arrivée du maréchal Bazaine; et, comme, suivant un vieil adage : « on croit aisément ce que Ton désire », il ne manqua pas d'officiers, de généraux même, pour ajouter foi à ce bruit, a Le feu de l'ennemi a cessé, « disait-on , il y a évidemment là quelque chose « d'insolite. » Pour nous qui revenions du champ de bataille, ce silence n'était que trop cloquent : l'ennemi avait cessé son feu parce qu'il n'avait plus personne devant lui et qu'il se portait en avant pour envelopper la place de plus près. Le général Douay exprima cette opinion à l'Empereur, puis il le quitta pour s'assurer, de nouveau , de l'exactitude de ce qu'il avançait.

Nous sortîmes de la place entre trois heures et demie et quatre heures , nous remontâmes à choyai et nous prîmes la direction du bois de la Garenne. Mais nous n'avions pas fait trois cents mètres que nous aperçûmes les tirailleurs prus-

• «Je sais le désastre, dit l'Empereur; je rends justice à rarmëe, elle s*est sacrifiée, et c'est à mon tour à m'immoler. Je suis résolu à demander un armistice. «

(Déposition du g^ënëral Félix Douay, devant la cour d'assises de la Seine y dans le procès de P. de Gassagnac.i2,13, 15 fé' vrier 1875.)

siens sur notre droite, à une demi-portée de fusil de nous. Le doute n'était plus permis ; nous revînmes à Sedan.

Pendant cette reconnaissance du général Douay , Sa Majesté avait reçu les autres chefs de corps : le général Ducrot et le général Lebrun. Après les avoir consultés sur Fétat des choses et s'être convaincu que toute résistance était désormais impossible, l'Empereur avait chargé le général Lebrun « d'aller trouver le général de WimpfiFen et » de lui conseiller, puisque la lutte était désor- V mais inutile, de demander un armistice '. »

Parti pour remplir sa mission , le commandant du 12' corps rencontra, vers cinq heures, au centre du village de Balan, le général de Wimpffen, qui lui proposa de reprendre l'offensive. En voyant autour de lui 2 ou 3,000 hommes au plus, le général Lebrun exprima au commandant en chef l'opinion « qu'il sacrifierait ce monde sans résultat utile » . Néanmoins, il se tint prêt à marcher. Ils marchèrent, en effet, entraînant sur leurs pas une partie des soldats qui les entouraient et quelques bataillons de la division Liébert (7* corps) que ce général était parvenu à amener jusque-là. Mais à peine arrivé à la sortie du village de Balan, d'où la division bavaroise (Walther)

* Lettre de M. le général Pajol sur la bataille et la capitulation de Sedan.

fut repoussée, le général en chef ne se voyant plus suivi, reconnut que sa tentative était vaine, donna l'ordre au général Lebrun d'effectuer la retraite, et rentra dans Sedan.

Pendant qu'on tentait cet effort au sud , presque à la même heure, à l'ouest, le 2* escadron du V régiment de cuirassiers (division Bonnemain) s'illustrait par un brillant fait d'armes.

Vers deux heures et demie de l'après-midi, alors que la division Bonnemain, tenue jusque-là en réserve, manœuvrait pour se rapprocher de Sedan, le 2* escadron s'était trouvé brusquement séparé d'elle par des masses de troupes refoulées en ce moment vers la place. Le commandant d'Alincourt s'était mis à sa tête et l'avait dirigé jusqu'à la porte dite de Mézières. Trouvant cette porte fermée et après avoir attendu vainement qu'on l'ouvrît, le commandant proposa à ceux qui l'entouraient de tenter de se faire jour à travers l'ennemi. L'escadron en entier répondit à son appel , et quelques volontaires tinrent à honneur de se joindre aux cuirassiers.

Alors le commandant forma sa petite troupe en colonne par quatre, les officiers en tête, et s'avança, au pas, vers le faubourg de Cazal, dans l'ordre suivant :

Au premier rang, le commandant d'Alincourt,

et à côté de lui, M. IiA Fuente» lieutenant d'étatmajor.

Venaient ensuite par rang de quatre :

MM. Haas, capitaine commandant.

Blanc , capitaine en second. . Théribodt, lieutenant en premier ^^ .

De la Lande, capitaine d'état- 1 ,

l de major. ••••..••••/ ^

^ 1. ^ ^ j cuirassiers,

Gabnieb, lieutenant en second.

-^ . . ,. 2' escadron.

De Montenon, sous-lieutenant.

Anyag, sous-lieutenant. . . .

Seligman-Luy, sous-intendant

militaire /

-^,, „ . . 13* réffîment

MM. FucHEY, capitaine I ^

DiEUL, sous-lieutenant. • . .(

1 cmrassiers.

Voilà nos cavaliers dans le faubourg de Gazai ; — ils prennent le galop ; — bientôt ils s'élancent à la charge : ils ont aperçu les Prussiens. Les premiers qu'ils rencontrent sont surpris , sabrés , foulés aux pieds des chevaux; mais l'alarme est déjà donnée, déjà sur le chemin des cuirassiers les obstacles se dressent, et l'effort héroïque de la petite colonne française va se briser contre

BEDAN. iW

des voitures placées en travers de la rue. L'ennemi, qui se tient derrière et qui occupe les maisons, concentre un feu des plus meurtriers sur cet amoncellement d'hommes et de chevaux. —

Il y a là un moment de lutte suprême ; puis la lutte cesse : près des trois quarts des hommes étaient tués!

Parmi les officiers, deux avaient été frappés mortellement : le capitaine Mangon de la Lande et le lieutenant Théribout ; — trois avaient été blessés grièvement : le commandant d'Âlincourt, les capitaines Haas et Strohl ; — le lieutenant La Fuente , qui avait eu trois chevaux tués sous lui dans cette action, eut le genou démis. Ainsi, la tentative sur Balan et la charge d'Alincourt, tels sont les derniers épisodes de la journée du 1" septembre 1870, vouée à une si triste immortalité.

A cinq heures , la lutte est terminée ; Fagonie commence. Exténués par une résistance de douze heures, décimés et affolés par les affreux ravages de l'artillerie allemande, les débris des 70,000 hommes de l'armée française qui ont pris part à la bataille se trouvent acculés aux murs de Sedan. Point de secours à attendre du dehors; aucune protection à espérer d'une place forte sans munitions , sans approvisionnements , ayant des vivres pour un jour seulement, et qui, domi-

nc^e ' de toutes parts . est elle-même à la merci du vainqueur. •

Depuis un moment, en effet, Sedan est devenu le point de mire de l'artillerie ennemie ; ses obus s'abattent, sans relâche, sur cette malheureuse place , éclatent au milieu des troupes amoncelées dans les fossés , portent la terreur et la mort dans les rues et les maisons de la ville, et mettent le feu sur plusieurs points

Ne voyant pas revenir le général Ijcbrun, d'autre part le nombre des blessés augmentant à chaque minute, l'Empereur se décide à arrêter l'effiision du sang; il fait hisser le drapeau parlementaire sur la citadelle, et envoie un de ses aides de camp au roi de Prusse. Le feu cesse. L'Empereur croyant sans doute rendre meilleure la situation de l'armée, moindres les exigences de la Prusse, en livrant sa personne, écrit au roi Guillaume *:

a Monsieur mon Frèbe ,

» N'ayant pas pu mourir au miheu de mes

* La construction de la place de Sedan remonte au temps de Vauban, alors que la portée maxima de l'artillerie ne dépassait pas sept cents mètres.

* Campagne de 1870. Des causes qui ont amené la capitulation de Sedan.

» troupes , il ne me reste qu'à remettre mon épée » entre les mains de Votre Majesté.

» Je suis de Votre Majesté , » Le bon Frère ,

» Napoléon. «

Le Roi répondit :

« Monsieur mon Frère,

» En regrettant les circonstances dans lesquelles n nous nous rencontrons, j'accepte l'épée de Votre *) Majesté, et je la prie de vouloir bien nommer . n un de vos officiers muni de vos pleins pouvoirs » pour traiter de la capitulation de l'armée qui » s'est si bravement battue sous vos ordres. De » mon côté , j'ai désigné le général de Moltke à » cet efifet.

» Je suis, de Votre Majesté, » Le bon Frère ,

» Guillaume.

» Devant Sedan 9 le i«' septembre 1870. »

Or, quel officier charger de ces pleins pouvoirs? Le général de Wimpffen, rentré en ville vers six

heures, a envoyé sa démission '. lie général Ducrot s'est récusé en disant à Sa Majesté que le général de Wimpffen ayant eu l'honneur d'exercer le commandement pendant la bataille, devait le conserver pour négocier; et que, d'ailleurs, après le général de Wimpffen, le commandant du T corps était le plus ancien divisionnaire. L'Empereur manda près de lui le général Douay et le chargea de prendre des mesures promptes, — mesures devenues indispensables, — pour rétablir l'ordre dans l'armée. Le général se disposait à s'acquitter de la mission qu'il venait de recevoir, quand le général de Failly, le rencontrant au sortir de la sous-préfecture, lui fit observer qu'en acceptant de donner des ordres à l'armée, dans les conditions présentes, il se condamnait à mettre son nom au bas de l'acte de capitulation. — Le

I « Sire,

M Je n'oublierai jamais les marques de bienveillance que » vous m'avez accordées, et j'aurais été heureux, pour la « France et pour vous , d'avoir pu terminer la journée par un « glorieux succès. Je n'ai pu arriver à ce résultat, et je crois ■ bien faire en laissant à d'autres le soin de conduire nos armées.

» Je crois, en cette circonstance, devoir donner ma démis- • sion de commandant en chef et réclamer ma mise à la » retraite.

Je suis avec respect, Sire, votre très-dévoué serviteur^

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