‹ Histoire de la guerre de 1870-1871Chapitre 12 sur 25 · GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL

» Vous ne pouvez pas donner votre démission » lorsqu'il s'agit encore de sauver l'armée par » une honorable capitulation. Je n'accepte donc » pas votre démission. Vous avez fait votre devoir w toute la journée, faites-le encore. C'est un ser- » vice que vous rendrez au pays.

» Le Roi de Prusse a accepté l'armistice et j'at- » tends ses propositions.

» Croyez à mon amitié ,

«Napoléon. »

Le général s'inclina devant la volonté de l'Empereur; il arriva à la sous-préfecture vers huit heures, vit Sa Majesté, en reçut les pleins pou-'

voirs ' pour traiter avec rennemi des conditions de la capitulation , puis il se rendit au quartier général prussien, au château de Bellevue, près de Donchery.

Son entrevue avec le général de Moltke et le comte de Bismarck dura jusqu'à minuit. Vainement le général de Wimp£fen se débattit contre l'inflexible résolution d'un ennemi qui connaissait aussi bien que nous l'état de l'armée française et de la place de Sedan ; vainement aussi , le général Gastelnau , faisant une communication de la part de l'Empereur, objecta-t-il que Sa Majesté ne s'était rendue au Roi que dans Tespoir d'obtenir, pour son armée, des conditions moins rigoureuses, tt L'armée française tout entière sera prisonnière avec armes et bagages. » Telle demeura la volonté du vainqueur ! Il accorda , pour réfléchir, jusqu'au lendemain matin neuf heiu*es.

Passé ce délai, le feu devait recommencer. La conférence terminée, le général de Wimpffen rentra à Sedan à une heure de la nuit.

Le 2 septembre , à sept heures du matin , un

1 « L'Empereur Napoléon III ayant donne le commandement

• en chef au g^énéral de Wimpffen , à cause de la blessure du N maréchal Mac-Mahon , qui Tempéchait de remplir son com- » mandement, le général de Wimpffen a tous les pouvoirs pour » traiter des conditions à i^e à Tarmée, que le Roi reconnaît

• avoir vaillamment combattu.

■ NAPOLiON. ■

conseil de guerre, composé des commandants de corps et des généraux de division, fut réuni sous la présidence du général de Wimpffen, à re£fet de savoir si on pouvait ne pas capituler. Le conseil ayant déclaré, a qu'en présence » de l'impuissance matérielle de prolonger la lutte, » nous étions forcés d'accepter les conditions qui » nous étaient imposées , tout sursis pouvant nous » exposer à subir des conditions plus douloureuses » encore * », le général en chef repartit pour le château de Frénois, où le quartier général prussien était établi.

Il y arrivait entre dix heures et dix heures et demie, un peu avant l'Empereur.

Sa Majesté avait quitté Sedan à cinq heures du matin , dans l'espoir de voir le Roi de Prusse , et d'obtenir de lui des conditions plus favorables que celles accordées au général de Wimpffen. Mais, soit que le quartier du Roi , à Vendresse , fàt un peu éloigné de la route, soit que le Roi et ses conseils eussent arrêté que l'entrevue des deux souverains aurait lieu seulement après la capitulation signée, l'Empereur arriva au château de Frénois, sans avoir encore vu le Roi, accompagné de M. le comte de Bismarck, qui s'était porté à sa rencontre.

Aonze heures, c'est-à-dire peu d'instants après

' Procès-verbal de la séance du conseil de g^uerre tenu à Sedan le 2 septembre 1870.

l'arrivée de l'Empereur, le général de Wimpffen apposait son nom au bas du protocole « à côté de celui du général de M oltke. Nous étions prisonniers

Pendant la journée de Sedan, le T corps a perdu 4,000 hommes , tués, blessés ou disparus. Cinq généraux ou chefs d'état-major ont été atteints • un mortellement :

Le colonel PE Linage', chef d'état-major de la 2* division*.

Quatre grièvement :

Le général DUMONT ; Le général GuiOMAR;

' Le colonel comte de Linage, nomme colonel et chef d*e'tatmajor de la 2* division du 7" coips, au moment de la guerre, avait quitté Paris, pour rallier son poste, malgré un état de santé des plus inquiétants. Le sentiment du devoir qu*il avait au plus haut degfré, lui donna la force de ne pas succomber aux fatigues morales et physiques de cette campagne. Le colonel de Linage a été mortellement frappé le 1*' septembre dans la matinée; il expirait, le 4 septembre, à l'ambulance de Floing. Alphonse de Linages restera parmi ceux qui Font connu, comme un type de délicatesse et de bonté. Il a passé sa vie à faire le bien.

* Dans cette division , le chef d'escadrons d'état-major Parmentier, et le lieutenant-colonel Clauzet, commandant l'artillerie, sont également morts de leurs blessures.

Le g caéral Bittars des Portes ; he colonel SuMPT, chef d'état-major de la 1'* division.

Les pertes de Tarmée du maréchal M ac-M ahon, pendant la bataille de Sedan , peuvent être évaluées à 14,000 hommes, tués, blessés ou disparus.

Le maréchal commandant en chef, et vingt généraux, ont payé de leur sang les valeureux efforts tentés pendant cette journée néfaste.

De son côté , Tennemi avait eu près de 10,000 hommes tués , blessés ou disparus ' .

Ainsi, dans la journée du 1*' septembre, 24,000 hommes. Allemands ou Français , étaient tombés sur le champ de bataille.

Cependant, ni cette hécatombe humaine, preuve trop éloquente de Tacharnement que la défense avait opposé à l'attaque; ni l'hommage rendu aux vaincus de Sedan par l'ennemi proclamant dans son rapport la grande bravoure avec laquelle iar^ mée française s'était longtemps défendue^ ni, enfin, l'étendue du malheur qui frappait cette armée, ne purent contenir, en France, les sentiments qui firent explosion à la nouvelle du désastre de Sedan.

* Les pertes des Allemands à la bataille de Sedan (tirent les suivantes : tués, blesses ou disparus : 9,860 hommes. {Cam" payne de 1870-1871, par le colonel Borbstaedt.)

On accusa 70,000 hommes * qui avaient combattu contre 220,000, depuis l'aube jusqu'à la nuit, et qui avaient vu tomber 14,000 des leurs, « d'avoir capitulé sans tenter même un effort. »

' Une erreur très-gënëralement répandue, c'est de croire que les forces françaises présentes sur le champ de bataille de Sedan étaient de 100 ou 120,000 hommes. Nous empruntons au général de WimpfTen, qui a commandé en chef Tarmée pendant la journée du 1** septembre , le passage suivant :

« Le rapport allemand commet de graves erreurs dans Ténon- » ciation du nombre des prisonniers restés aux mains de nos » ennemis. Nous allons rectifier les erreurs commises à cet » égard :

» L*armée du maréchal Mac-Mahon s'élevait à Ghâlons à » environ 110,000 hommes. Pendant les marches ou les con- M tre-marches de Reims à Sedan, plus de 6,000 restèrent en » arrière. La bataille de Beaumont lui coûta en tués, blessés, » prisonniers ou entrés en Belgique, près de 25,000 hommes, » dont une division de cavalerie et des portions de corps non » campées dans les lignes de Sedan.

Il 3,000 hommes environ, d'après le rapport prussien, 6,000, » d'après d'autres renseignements, ne prirent point paît à la » bataille et parvinrent à s'échapper soit en prenant la direc- » tion de la Belgique, soit en se rendant à Paris. Total en » moins sur le champ de bataille de Sedan, une trentaine de » mille hommes.

» Il reste à ajouter à ce détail les non-valeurs, ordonnances,

• employés de toute sorte , malades, restés dans Sedan, chiffî-e

• que l'on peut porter sans exagération à une dizaine de mille

• hommes. On voit donc que nous ne pûmes mettre en ligne

• sur ce champ de bataille défectueux plus de 70,000 combatif tants réels, qui eurent près de 20,000 hommes, dont 20 gêné' » raux, mis hors de combat avant de cesser la lutte. »

Cette injustice avait sa source naturelle dans la douleur même que cLacun ressentait du malheur commun, et elle put se donner carrière, car ceux qui auraient eu le droit de protester, — étaient ou morts ou prisonniers.

Quelques milliers d'hommes de Tarmée de Sedan avaient eu le bonheur, — il est vrai , — d'échapper à la capitulation et de revenir sur Paris, mais ceux-là n'avaient pas autorité pour défendre leurs camarades , n'ayant pas pris part à la bataille. Les unsf s'étaient trouvés séparés de leur corps à la suite du combat de Beaumont et du passage de la Meuse; et, croyant que l'armée battait en retraite sur Mézières , ils avaient continué à marcher dans cette direction; les autres, envoyés en reconnaissance le matin du !•' septembre vers la frontière belge (route de la Chapelle), s'étaient trouvés coupés du champ de bataille, et avaient dû prendre également la direction de l'ouest en longeant la frontière. Mais,

1 Une compagnie de zonayes qai, aa dëbnt de la bataille, — c'est-à-dire avant que les armées ennemies se fussent refermées sur nous, — s'était trop écartée de son bataillon, se trouva tout à coup face à face avec Tavant-garde d'une division allemande. Après un chaud combat elle parvint à QHQner la frontière belge.

Mais les frères Déroulède, Paul, le célèbre auteur des Chants du soldat et de YHetman, et Louis , qui servaient tous

parce que des régiments de rarmée de Sedan ont passé pendant la matinée du 1*' septembre par louverture que les IIP et IV* armées allemandes, marchant Tune vers l'autre, n'avaient pas encore fermée, il ne s'ensuit pas qu'aucun se soit frayé un chemin les armes à la main. Personne n'a percé pendant la bataille du 1*' septembre.

Si rompre les lignes allemandes avait été possible, les vaillantes tentatives des généraux Margueritte et Galliffet à Floing, du commandant d'Alincourt à Gazai, l'eussent prouvé. Mais nous n'étions plus au temps des charges d'Iéna, de la Moskowa , de Waterloo ; à cette époque où les fusils portaient au plus à cent mètres, les canons à huit cents ; époque à laquelle on n'était pas forcé de parcourir trois ou quatre mille mètres sous une pluie de fer avant d'aborder l'ennemi !

Aurait-il été davantage possible de faire une sortie de nuit? — Nous n'hésitons pas à répondre : Non. Cette chance, d'échapper à la capitulation, a été sondée par bien des officiers, pendant cette lugubre soirée du l** septembre; mais en face de

deux dans cette compagnie, en qualité de volontaires, furent faits prisonniers. — Louis étant tombé grièvement blessé, Paul ne voulut pas Tabandonner, et continua de combattre jusqu'à sa dernière cartouche auprès de son frère couché à terre! Paul et Louis sont fils de madame Déroulède, sœur d'Emile Augier, et de feu M" Déroulède, l'avoué de la Cour d'appel de Paris le plus éminent comme le plus estimé, le plus vivement regretté, comme le plus digne de l'être.

l'effroyable désordre qui régnait dans Sedan et au sein de l'armée, tous y ont renoncé.

Et quand même nous aurions été en état de tenter une sortie, encore l'honneur aurait-il commandé de dénoncer l'armistice, c'est-à-dire de nous priver d'un élément indispensable de succès • le secret.

L'ennemi prévenu ne pouvait plus être surpris; et, maître comme il l'était de toutes les positions, de toutes les issues , il pouvait étouffer un mouvement, sur l'heure.

Le général de Moltke n'exagérait pas notre triste situation lorsque , répondant au général de Wimplen, — qui pendant la conférence de nuit tenue à Bellevue, s'était écrié : « Nous recom- » mencerons la bataille ! », — il lui disait :

« Je vous affirme de nouveau qu'une percée » ne pourra jamais réussir, quand même vos » troupes seraient dans les meilleures conditions » possibles ; car, indépendamment de la grande » supériorité numérique de mes hommes et de » mon artillerie, j'occupe des positions d'où je » puis brûler Sedan * dans quelques heures! Ces » positions commandent toutes les issues par les- » quelles vous pouvez essayer de sortir du cercle

» Pendant la bataille, le feu avait pris sur plusieurs points de la ville.

» OÙ VOUS êtes enfermés, et sont tellement fortes »> qu'il est impossible de les enlever ' . «

L'ennemi , qui avait reçu des renforts pendant la bataille, avait, en effet, « 240,000 hommes autour de nous et 500 bouches à feu dont 300 étaient déjà en position pour tirer sur Sedan. » Il savait qu'il n'y avait, dans la place, de vivres que pour un jour.

Dès que la capitulation fiit signée, le général Douay alla visiter ses troupes réunies et campées, depuis la veille au soir, sur les remparts, au nordouest de la place. Il réunit successivement les corps d'officiers avec leurs généraux, et il leur expliqua les termes de la capitulation. Quand il en vint à parler du protocole qui « accordait le >ï droit de rentrer dans leurs foyers avec armes w et objets personnels, aux officiers engageant leur » parole d'honneur, par écrit, de ne pas porter les » armes contre l'Allemagne et de n'agir d'aucune » autre manière contre ses intérêts jusqu'à la fin » de la guerre actuelle » , le général dit qu'il considérait comme une question de devoir et de dignité, pour les officiers, de ne pas séparer leur sort de celui de la troupe.

' Extrait d'une note remise par le capitaine d'Orcet, du 4* cuirassiers. Journée de Sedan, par le g^ënëral Dugrot

Les officiers du T corps, presque sans exception, suivirent le conseil et Texemple de leur général.

Après deux jours d'attente pénible sous une pluie incessante et au milieu d'un sol détrempé, le T corps quittait, le 4 septembre, de grand matin , les remparts de Sedan pour se rendre dans la presqu'île d'Iges. C'est dans cette prison sans murs, fermée par la Meuse et le canal de Glaires, que l'armée française était réunie.

Les heures y furent pénibles. On eut faim, car on n'avait aucune provision, et le quartier général allemand ne pouvait faire que des distributions restreintes; on eut froid, car on était sans couvertures, sans vêtements de rechange; la terre sur laquelle on était couché était humide, les nuits étaient glaciales; le bois qu'on était réduit à aller abattre au loin dans la presqu'île, était mouillé, et il ne donnait ni flamme ni chaleur. Cependant les souffrances physiques étaient peu de chose auprès des tortures causées par l'humiliation !

Le 4 septembre, un officier, à la tête de deux compagnies bavaroises en armes, vint à notre camp, et il y fit un recensement, nominatif pour les officiers, numérique pour la troupe. Cette opération fiit répétée le lendemain par le colonel de Zacha, commandant le 32* d'infanterie.

Enfin, le 6 au matin, le 7* corps quittait le camp d'Iges, surnommé par nos soldats le camp de la misère 9 pour commencer les douloureuses étapes de la captivité.

Les états-majors et les officiers supérieurs eurent, seuls, le privilège de se rendre sur parole à Pont-à-Mousson, pour y prendre le chemin de fer qui devait les transporter en Allemagne. Les autres officiers furent séparés des soldats, mais, comme eux, ils furent conduits à pied, par détachements.

Grâce à une démarche énergique faite en commun par le général Douay et le général Faure, chef d'état-major de l'armée française, resté à Sedan pour veiller aux intérêts des prisonniers , on laissa aux officiers les aimes qu'on avait parlé de leur retirer.

Le 6 septembre, nous prîmes le chemin de l'Allemagne. — Là nous attendaient six longs mois de captivité, mois de misère et d'angoisses, pendant lesquels nous dûmes subir l'affreux supplice de compter les tressaillements de la France agonisante , sans pouvoir courir à sa défense !

Et pourtant, que de tentatives pour obtenir notre échange , tentatives qu'il n'a certainement pas dépendu de M. le général de Wedell de faire réussir. Le général qui commandait, alors, la place de Coblentz, était parvenu à concilier les

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exigences de ses fonctions délicates avec les égards qu'un gentilhomme doit au malheur. Nonseulement M. le général de Wedell s'est efforcé d'adoucir les amertumes de notre captivité, mais encore il a eu pour nos soldats une sollicitude que la rigueur extrême de l'hiver et des épidémies de toute sorte ont rendue doublement précieuse. C'était un devoir de ne pas l'oublier; c'est un devoir de le dire.

Cependant , au milieu de tant de catastrophes et de deuils, deux journées lumineuses, — Coulmiers et Champigny, rayonnent jusqu'à nous et nous font concevoir une immense espérance.

Mais ce ne sont que les éclairs d'une résistance qui s'éteint, et qui meurt le 28 janvier 1871, après une dernière convulsion de la capitale.

Ce livre est terminé. En le fermant, quun vœu nous soit permis : Puissent tant de douloureux souvenirs n'être pas stériles pour la France ; puisse- 1- elle méditer les enseignements de ce lugubre passé ; puisse-t-elle , après tant de malheurs, tant de sacrifices, reconquérir la place qu'elle a si glorieusement occupée dans le monde!

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