‹ Histoire de la guerre de 1870-1871Chapitre 2 sur 25 · I3(#S^ CAMPAGNE DE · texte numérisé non relu

I3(#S^ CAMPAGNE DE

REIMS, SEDAN

Il y a près de deux ans que la guerre avec l'Allemagne est terminée ; il y a vingt mois que les traités de paix sont signés.

Assurément, le temps n'a effacé de notre mé* moire aucun des souvenirs de cette campagne, une des pages les plus douloureuses de l'Histoire de France; mais, en nous éloignant du passé, il a rendu à nos esprits irrités le calme et la saine appréciation des événements, et nous pouvons aujourd'hui, sûr de notre impartialité, essayer de retracer les phases que nous avons traversées dans cette lutte.

Grande, mais pénible, sera la tâche de celui qui entreprendra d'écrire l'histoire complète de

ce drame, à la fois terrible et complexe, dont l'action commence à Wissembourg, se poursuit à ReichshofFen, à Sedan, à Strasbourg, à Metz, à Paris, au delà de la Loire, dans le Nord, dans VEst , et dont la capitulation de Paris forme le dernier et navrant tableau.

( Aussi avons-nous pensé que ceux qui avaient gardé fidèle mémoire des événements auxquek ils ont été mêlés , devaient à l'Histoire leur tribut de renseignements.

Tel est le sentiment qui nous a dicté ces quelques pages.

Nous avons voulu, comme soldat du 7* corps de l'armée du Rhin, raconter ses travaux, ses luttes, faire le récit de la marche « oscillatoire » de notre armée sur Sedan, de la catastrophe du 1*' septembre et de la capitulation du 2.

Un coup d'œil rapide sur la question politique nous conduira au jour de la déclaration de la guerre.

Nous assisterons à la réunion tumultueuse et à l'éparpillement des armées de la France le long de ses frontières, puis nous rallierons le T corps à Belfort, où nous retrouverons cette imprévoyance qui présida à l'organisation de nos armées.

Notre temps s'y partagera entre les angoisses

qui s'emparent de nous au lendemain de ReichshofFen et les soins impérieux que réclament les travaux de défense de la place de Belfort, désignée, par sa position, aux attaques de l'ennemi.

Après la retraite du maréchal Mac-Mahon, nous quitterons Belfort pour Ghàlons; puis Châ-

lons pour Reims; puis Reims pour Paris? —

Hélas, non ! Après Reims, nous marcherons à cet abîme vers lequel la fatalité dirige notre course hésitante vers Sedan!

Là , nous nous recueillerons pendant quelques heures. Au sein d'une nuit partagée entre les souvenirs du passé et les appréhensions de l'avenir, nous nous préparerons pour la journée sinistre du lendemain.

Le 1*' septembre, dès quatre heures et demie du matin , le sourd grondement du canon se fera entendre : la lutte , — sans espoir pour nous , — commencera terrible, acharnée; voilée pendant quelque temps par une brume épaisse , comme si la main de Dieu eût voulu cacher au ciel les sanglantes folies des hommes !

Puis elle deviendra générale. Pendant plusieurs heures, 300,000 hommes ne se lasseront pas de s'entre-tuer, mille bouches à feu vomiront la mort sans relâche !

Au son mat des balles qui tuent , se mêlera le sifflement lugubre des obus , faisant leurs trouées sanglantes , ou mettant le feu à nos ambulances qui s'effondrent dans les flammes, aux cris des blessés et des mourants! D'autres, tombant au milieu des caissons d'artillerie, provoqueront des détonations et des malheurs effroyables!

Nous toucherons enfin à ce terrible moment où notre résistance vient à faiblir; où, écrasés parlç nombre, nous succombons!

Puis, après la défaite, sonnera encore, pour ceux qui sont restés debout, le glas de l'humiliation !

Quand nous aurons montré comment, au milieu de quelques défaillances , tant de braves gens ont fait leur devoir, comment nul effort de l'armée française, acculée à Sedan, n'eût pu rompre le cercle de fer et de feu formé autour d'elle, nous aurons tout dit ; oui, tout, car la plume est impuissante à exprimer les vœux que nous formons pour le salut, la grandeur, la prospérité de la France.

Dans les premiers jours du mois de juillet 1870, une question, nouvelle en apparence, mais en réalité plus vieille qu'on ne le croyait généralement, mettait en rumeur la presse et les esprits : un Hohenzollern laissait poser sa candidature à la couronne d'Espagne. On se demanda aussitôt ce qu'il y avait de sérieux dans cet incident ; s'il ne cachait pas un piège ; si le comte de Bismarck, croyant le gouvernement français en quête d'un prétexte de guerre, ne cherchait pas à pénétrer toute sa pensée , en faisant servir, aux projets de la Prusse, la question espagnole.

Laisser poser la candidature d'un prince prussien, c'était sans doute soulever les réclamations de la France, mais c'était aussi fournir à la Prusse l'occasion de donner satisfaction aux légitimes susceptibilités du gouvernement impérial et permettre au chancelier d'afficher un

empressement pour la conciliation que le gouvernement français pouvait prendre pour de la timidité, mais que l'Europe, avide de paix, ne manquerait pas de considérer comme un acte de modération.

En tout cas, se concilier les sympathies des puissances à la veille peut-être d'une grande guerre, c'était assurément de la saine politique.

Quoi qu'il en soit, le gouvernement français réclama, non sans une certaine vivacité ; le prince de HohenzoUern fit connaître, le 12 juillet, par l'ambassadeur d'Espagne, le désistement du prince, son fils; bref, le différend parut tranché.

En réalité, cette solution n'apportait qu'un temps d'arrêt dans ce duel diplomatique; les deux cabinets restaient sur la défensive, pressentant la guerre et la désirant peut-être l'un et l'autre.

Ce n'est pas que le chancelier considérât une lutte avec la France comme .un jeu; loin de là, chacun la redoutait en Allemagne ; nous avons pu nous en convaincre pendant notre captivité. Mais on peut admettre que le comte de Bismarck, regardant la guerre comme le moyen le plus rapide pour fonder à tout jamais l'unité allemande, fût disposé à en affronter les hasards.

Quant à l'Empereur, à le voir risquer une pareille lutte au lendemain d'une victoire plébiscitaire inespérée, on était autorisé à penser que,

par la préparation de son armée, aussi bien que par celle de ses alliances, il croyait le moment venu d'arrêter la Prusse dans cette extension de puissance qui semblait menacer la France. Effectivement l'Empereur comptait sur l'alliance de l'Autriche et de l'Italie; et c'est aujourd'hui une opinion très-répandue que, malgré les efforts de l'Angleterre pour maintenir l'Europe dans une stricte neutralité ', ces deux puissances auraient

* « CarL Granville à lord Lyons,

n Foreign Office, 10 août 1870.

'* L'ambassadear de Prusse ra*a plusieurs fois entretenu de » divers bruits sur lesquels ii a cherché à se renseigner auprès » de moi.

» Le premier est qu*un traité aurait été conclu entre la France » et ritalie, en vertu duquel cette dernière devrait fournir à la » France 100,000 hommes et aurait obtenu le droit d'occuper n Rome après la paix. J*ai dit au comte de BernstorfF que je » ne croyais pas à Texistence d'un pareil traité ; que le gou- » vernement italien avait communiqué à celui de la reine qu'il » avait reçu une telle demande de la France, et qu'il désirait n obtenir l'aide du gouvernement de Sa Majesté Britannique » pour résister à ceUe pression; que, sur la réponse que, » quoique ce ne soit'pas la politique actuelle de l'Angleterre n de prendre des engagements positifs pour une neutralité » combinée, cependant elle serait disposée, si par là elle pou- I» vait aider l'Italie à résister à cette pression extérîeure, à » s'accorder avec l'Italie pour que ni l'un ni l'autre n'aban- » donnent la neutralité sans un échange d'idées et sans s'an- » noncer réciproquement tout changement de politique : le n gouvernement italien a donné chaleureiMement son assenn liment à cet arrangement»

prêté le concours de leurs armes à la Fraace, si celle-ci avait encore attendu six semaines avant de déclarer la guerre. C'était le temps que l'Autriche et ritalie auraient demandé pour terminer, leurs préparatifs. Encore aurait-il fallu que l'Empereur acceptât la condition faite par l'Italie et l'Autriche à l'égard de Rome.

A ce sujet, il a paru récemment un écrit d'une

■ Un aulre bruit ëlîiit la nég^ociation d'une alliance entre la

• France et rAutriche combinée avec une org^anisation armée » de la Gallicic. J*ai annoncé au comte de BernstorfFque j'avais » déjà cru nécessaire d'aveiiir (warn) le gouvernement autri- » chien que beaucoup de circonstances avaient créé des soup- » çons sur sa neutralité dans Tesprit des gfouvernements russe » et prussien, mais que j'avais reçu du gouvernement autri- » chien l'assurance qu'il était libre de tout engagement et qu'il » serait prêt à se concerter avec le gouvernement de Sa Mail jesté pour une neutralité combinée.

» Quant au troisième bruit d'un traité seeret signé à Vienne » entre la France, l'Autriche, l'Italie et la Tivquie pour se n garantir mutuellement leurs territoires et pour se réunir à la » France dans le cas de revers essuyés par cette dernière, je » ne pouvais que dire que je n'en avais aucune connaissance,

• et que je ne croyais pas qu'un tel traité eût été signé.

» Le comte de BernstofT a aussi appelé mon attention sur le » Danemark, que la Prusse craint de voir engagé dans cette » guerre par la pression de la France; le roi de Danemark

> désire être soutenu contre cette pression, et le cabinet de » Saint-Pétersbourg désirait faire, de concert avec l'Angleterre,

> une démarche en commun à Paris à cette fin. Mais j'ai rap

I pelé à Son Excellence que je lui avais déjà trois fois suggéré

• combien il serait désirable que la Prusse enlev<ît au Dane-

> mark par un arrangement amiable la tentation de céder aux

grande autorité et qui jette une lumière nouvelle sur les négociations engagées, en 1869 et en 1870, entre la France, l'Autriche et l'Italie ' . L'auteur de cet écrit établit d'abord, d'une façon très-nette, que « la négociation de 1869, la plus importante, n quelques mois avant la guerre, aurait abouti à la n signature d'un traité entre les trois souverains, n si l'accord s'était fait sur la question romaine. n L'alliance entre la France, l'Autriche et l'Italie «» a échoué à cause de la clause sur Rome. C'est n là un fait indéniable. »

Passant aux négociations de 1870, le prince Napoléon ajoute : « Dans la seconde semaine de » juillet 1870, l'Empereur reprit les négociations n de 1869, et, s'appuyant sur les lettres des » deux souverains qui avaient marqué et clos » cette négociation, proposa la signature d'un M traité en trois articles qui stipulait l'action i> armée des trois puissances. Ce projet fîit en-

• sollicitations de la France; et j'ai ajoute que, la semaine der- » nière, j'avais obtenu Tautorisation du cabinet de faire dire au w baron Brunnow que je serais prêt à me concerter avec lui, n sur le temps et la manière de faire une représentation à la

• France pour l'engager (urging) à ne pas pousser le Danemark

• à une politique tellement contraire aux intérêts de ce pays.

» (Signé) Granville. •

*Les Alliances de t Empire en 1869 et 1870, parle prince Napoléon Bonaparte (Jér6me\ Revue des Deux Mondes, n» du i« avril 1878.

iO BELFORT.

»> voyé à Florence et à Vienne. I/Italie, toujours n encouragée par l'Autriche dans ses exigences » antipapales, y ajouta un quatrième article » portant que la France s'engageait à faire ac- » cepter par le pape un modus vivendi avec elle. » Cet article additionnel, qu'elle proposait de » laisser secret, fut soutenu avec vivacité par » rAutriche. L'Italie déclarait qu'elle ne pouvait » prendre part à une guerre en faveur de la » France sans un grand intérêt italien, c'est-à- » dire sans donner à l'opinion publique une satis- » faction au sujet de Rome. Des avis de toute » nature, officieux et officiels, ne manquèrent » pas au gouvernement français. »

Le général Ttirr fut chargé de porter à Florence et à Vienne les propositions de l'Empereur. A Florence, il trouva des dispositions exigeantes, hésitantes, toutefois non négatives, ce dont il informa M. le duc de Gramont, ministre des affaires étrangères de France , par une lettre de Florence, 27 juillet au soir. Mais à Vienne, où il arriva dans la soirée du 29 juillet, le général Ttirr trouva un mot qui mettait fin à sa mission. .

Le 30 juillet, le prince La Tour d'Auvergne, notre ambassadeur à Vienne, lui communiqua la dépêche suivante : « Duc de Gramont au prince » La Tour d'Auvergne. — Dites au général Ttirr : » reçu sa lettre. Il nous est impossible de faire la

n moindre chose pour Borne. Si l'Italie ne veut » pas marcher, qu'elle reste. >»

Le prince Napoléon reprend ainsi : « Le roi » Victor-Emmanuel manifestait personnellement )) les meilleures dispositions pour la France. Le mi- » nistère italien était plus exigeant, et le premier n ministre d'Autriche affirmait, tant à Paris qu'à » Florence, qu'il ne signerait rien sans l'Italie, » laquelle ne signerait rien elle-même sans obtenir » satisfaction sur Rome . La preuve s'en trouve dans » une dépêche de M. de Beust, adressée de » Vienne, le 20 juillet 1870, au prince de Metter- » nich à Paris. Voici cette dépêche publiée , recon- " nue vraie et authentique par le duc de Gramont : » Dans le même télégramme, je vous ai parlé de » l'évacuation de Rome, question qu'il importe, yy selon nous, de ne pas laisser en suspens , mais » de résoudre immédiatement. La convention de » septembre, qu'on ne se fasse pas illusion à « cet égard, ne cadre plus avec la situation. n Nous ne pouvons pas exposer le Saint-Siège » à la protection inefficace de ses propres troupes. » Le jour çù les Français sortiront des Etats pon^ •» tificaux, il faudrait que les Italiens pussent » y entrer de plein droit et de l'assentiment de » l'Autriche et de la France, Jamais nous nau^ )ï rons les Italiens avec nous de cœur et d'âme, » si nous ne leur retirons pas leur épine romaine, n

Le prince Napoléon termine ainsi cet exposé de Faction diplomatique de l'Empire en juillet 1870 : « Les événements marchaient plus vite que les négociations. L'envoyé italien, qui, de Florence, avait dû passer par Vienne, arriva à Paris le P' août, quand l'Empereur était déjà parti pour Metz, où il alla le rejoindre. Le gouvernement français , ne prévoyant pas un dénoûment militaire rapproché, fit de graves objections sur l'article 4, ajouté à Florence et à Vienne, et portant règlement implicite de la question romaine. Le traité proposé stipulait qu'il faudrait un certain temps à l'Italie pour modifier sa politique jusque-là toute pacifique et se mettre sur le pied de guerre» L'Autriche aussi demandait quelques semaines. La première quinzaine de septembre fut indiquée comme la date la plus rapprochée pour donner à ces deux puissances le temps de faire leurs préparatifs. »

n Ces derniers pourparlers à Metz m'ont laissé des souvenirs trop poignants pour que leurs moindres détails ne soient pas restés gravés dans mon esprit. L'Empereur, dans ses indécisions, faisait, entre autres objections, celle que le projet était mal rédigé et que l'incorrection de la forme ne permettait pas de le signer. Je me permis ce conseil : « Signez, Sire, signez le projet, même avec ses » fautes d'orthographe. Prévenez parle télégraphe » Vienne et Florence que vous acceptez et avez

» signé, pour engager vos alliés. Si nous sommes >» victorieux, vous obtiendrez facilement des mo- » difications ; et, si nous sommes battus, vous aurez » au moins ce traité, qui sera une sorte de retran- » chement où vous pourrez puiser un espoir d'ap- » pui; mais signez avant que les armes aient pro- » nonce; c'est utile à tous les points de vue. » Les traces de ces efforts se trouvent dans une lettre de l'Empereur au ministre des affaires étrangères à Paris, en date de Metz, 3 août, que j'ai lue depuis. Voici les propres termes de la lettre de l'Empereur : » Malgré ce que propose X..., malgré les efforts n de Napoléon, je ne cède pas pour Rome. »

Pendant ce temps, le grand chancelier avait eu l'habileté de rester dansses positionset d'attendre ' .

Ce fut le duc de Grammont qui rompit le silence. Il insista pour que le Roi de Prusse déclarât que, si » la couronne était de nouveau offerte au prince

1 Dans le Mémoire présenté au roi de Prusse, sur sa demande, par le comte de BernstorfF, 29 janvier 1831, et que nous trouvons dans le Portfolio y ou recueil de documents politiques relatifs à rhistoire contemporaine, traduit de l'angolais, nous lisons : « Mais, » dans le cas où la guerre deviendrait inévitable. Votre Majesté » doit encore placer l'ennemi dans la nécessité de commencer n Fattaquc. Et dans un autre passage de ce curieux Mémoire : » « Plus les esprits, même vulgaires, comprennent qu'il est de » l'intérêt de tous de défendre les frontières contre l'élrangei, » plus ils s'aperçoivent que les efforts du gouvernement vers M ce but sont sérieux, et plus ce dernier peut compter sur un V appui efficace de la part de ses subordonnés. Aussi me sem-

» de Hohenzollern , il ne l'autoriserait plus à » l'accepter. ' »

Le Roi Guillaume refusa de prendre cet enga- . gement. L'avantage restait à M. de Bismarck. Le cabinet français devait sentir qu'il avait poussé trop loin ses prétentions, et que déclarer la guerre à la Prusse pour un refus aussi légitime, c'était as- ^ sumer vis-à-vis de la France et de l'Europe une grave responsabilité. D'autre part, il s'était trop avancé pour pouvoir reculer. C'est alors qu'on fit intei^venir les dépêches du comte Benedetti * , dont on fit si grand bruit, et qui rendirent la guerre inévitable.

» ble-t-il être de la plus haute importance qu*on adopte ou » suive un système politique qui, dans le cas où la g^ucrrc den viendrait inévitable, tende à faire considérer par tous les » Allemands sa nécessité absolue comme un fait constant. Cela - n'aurait pas lieu, par exemple, pour une guerre de prin- » cipes, guerre qui, dans le sein de l'Allemagne, armerait les » partis les uns contre les autres ; mais on obtiendrait avec » certitude le résultat désiré si Caltaque, en venant de Cen-^ n nemiy dissipait tous les doutes sur la nécessité de la guerre » et rendait superflues les déductions politiques dont il est à » souhaiter qu'on puisse complètement se dispenser. »

Le Portfolio renferme des documents saisis par les conjurés polonais, lors de la révolution de Pologne en 1830, dans le cabinet du grand-duc Constantin Paulowitz, alors vice-roi de ce pays. Cette publication, faite par un diplomate anglais, a été complétée plus tard par de nouveaux renseignements diplomatiques intimes.

» Communication du duc de Gr amont au Sénat y ihjuil' let 1870.

' Ma Mission en Prusse, par le comte Benedetti^

Le 15 juillet, M. le Ministre des affaires étrangères au Sénat, le Carde des Sceaux au Corps législatif, annonçaient que « le Roi de Prusse avait I» notifié à l'ambassadeur de France qu'il ne le » recevrait plus » .

« Après une pareille déclaration, — ajoutait « M. de Gramont, — tenter davantage pour la î> conciliation eût été un oubli de dignité et une >» imprudence. » Et M. OUivier d'exprimer au Corps législatif la même pensée en ces termes :

« Est-ce qu'à de tels actes nous devions répondre » par l'abstention et le silence? » — C'était assez . Annoncer à la France qu'on l'avait offensée dans la personne de son ambassadeur, c'était lui dire : te Lève-toi. « C'était faire bondir le cœur dans la poitrine des moins exaltés ; c'était entraînerle pays, c'était allumer entre lui etl' Allemagne cette guerre qui, depuis Sadowa , grondait sourdement à l'horizon, et à la préparation de laquelle, depuis de longues années, la Prusse travaillait sans relâche.

La France avait-elle eu cette prévoyante sagesse? — Non! •

Cependant, il faut le dire, au gouvernement seul ne doit pas incomber toute la responsabilité du triste état dans lequel se trouvait l'armée au moment delà guerre.

Il est vrai que le gouvernement , responsable au premier chef, ne s'était pas mis suffisamment

en mesure d'assurer ses besoins, et Thistoire le jugera peut-être avec sévérité, mais elle condamnera certainement les adversaires du pouvoir pour les doctrines malsaines ' qu'ils professaient à la tribune et répandaient dans la presse.

Aveugles dans leur système, ils avaient poussé à la réduction de l'armée, au renvoi de 10,000 bommes dans leurs foyers ; ils avaient combattu à outrance le budget de la guerre ; inconscients de ce qu'ils faisaient, ils avaient travaillé à Tabaissementdela France, alors que, del'autrecôté duRhin, aucune dépense n'arrêtait, aucun effort ne coûtait!

Cependant un homme, détaché en ce moment de crise aiguë de toute passion politique, éclairé seulement par l'image de la France menacée, proteste contre la « légèreté » avec laquelle on va se jeter dans cette guerre.

* Voici quelques-unes de leurs maximes : « — Il n'y a qu'une cause qui rende Tarmée invincible, disaient-ils, c'est la Liberté. — La discipline tue le citoyen dans le soldat. — Au lieu d'une armée imbue de l'esprit militaire, nous voulons une armée de citoyens qui soit invincible chez elle, et hors d'état de porter la guerre au dehors. — Les armées permanentes en théorie sont jugées et condamnées ; l'avenir appartient à la démocratie armée. — Il n'y a qu'une bonne organisation : la levée en masse. — Les alliances avec les gouvernements n'ont pas de valeur ; les alliances avec les peuples sont seules utiles. — Le militarisme est la plaie de l'époque. — Les rivières, les montagnes, les forteresses ont

C'est M. Thiers qui, depuis sa rentrée à rassemblée législative, n'a pas cessé de donner les preuves les plus éclatantes de sa clairvoyance, et qui, au milieu de la confusion générale, élève sa voix éloquente et patriotique \

Un autre homme aussi, depuis longtemps effrayé de la désorganisation de l'armée, et qui n'a pas

» fait leur temps... La vraie frontière, c'est le patriotisme. » (Voir Moniteur, de décembre 1867.) C*est en se payant de mots creux , de phrases sonores comme celles que Ton vient de lire, qu'on a atteint ce triste résultat de désorg^aniser l'armée, de tuer Tesprit militaire , la discipline.

> Cependant, on doit dire, pour être impartial, que M. Thiers aussi s'est trompé sur les forces militaires de l'Allemagne. En combattant le projet de réorganisation de Tarmée présenté au Corps législatif en décembre 1868, par le maréchal Niel, alors ministre de la guerre, M. Thiers s'est ainsi exprimé : « On vous représentait l'autre jour des chif&es de » 1,200,000, de 1,300,000, de 1,500,000 hommes, comme » étant ceux que les différentes puissances peuvent mettre sous » les armes. — Eh bien, ces chiffres- là sont parfaitement chimé-

» riques Il ne faut pas se fier à cette fantasmagorie de

» chiffres Ce sont là àes fables qui n'ont jamais eu aucune

» espèce de réalité. — Donc, qu'on se rassure, notre armée «» suffira pour arrêter l'ennemi. Derrière elle, le pays aura le » temps de respirer et d'organiser tranquillement ses réserves. »

On le voit, le grand patriote lui-même ignorait le développement donné au delà du Rhin à cette terrible machine de guerre que l'Allemagne allait mettre en mouvement contre la France ; il fondait ti^op d'espoir sur une résistance que l'armée française n'était pas en état d'opposer à l'invasion !

cessé de la signaler, le général Trochu, va trouver le ministre de la guerre pour lui dire : « La France » n'est pas en état de faire la guerre, vous la con- » duisez à sa perte. *»

— « Nous sommes prêts « , — répond le ministre.

La guerre est déclarée le 19 juillet 1870.

Pauvre France! elle n'était ni prête, ni armée. L'Allemagne, immobile, attendait derrière ses forteresses.

Le lendemain de la déclaration de guerre, près de 500,000 Allemands se massaient non loin de la frontière nord-est de la France et , derrière eux , une ligne non moins formidable se formait.

Que peut opposer la France à ce flot allemand? Sept corps d'armée ; environ 220 à 230,000 combattants ! Encore est-il juste de dire que le T corps, devant être composé de troupes envoyées du Midi et d'Italie, ne sera pas prêt avant le 15 ou le 20 août, et que le 6% dont on s'occupe au camp de Châlons, est encore à former.

Aussi, le 4 août, jour où commencent les hostilités, l'armée française ne comptera pas plus de 190 à 200,000 hommes en état de combattre. Et qui ne sait que ces têtes de colonnes de la France furent réunies et équipées au milieu d'une hâte extrême, d'un désordre et d'une imprévoyance sans précédent dans l'histoire de nos armes?

Pendant que les 1", 2% 3% 4" et 5'' corps s'éche*

lounaient le long de notre frontière nord-est, au lieu de se concentrer, le T se réunissait à Belfort sous les ordres de son chef, le général Félix Douay. f

C'est le 28 juillet que le général vînt prendre son commandement. Les forces dont il disposait à cette date se composaient : de la division Gonseil-Dumesnil (l**), réunie à Colmar, ville désignée dans le principe pour être notre quartier général; de la division Lîébert (2*); d'une brigade de cavalerie et de plusieurs batteries divisionnaires établies à Belfort.

Les troupes encore absentes étaient : la division Dumont (3*), attendue d'Italie ; la 2* brigade de cavalerie casernée à Lyon, et 3 batteries.

Le général éprouva une grande déception en arrivant à Belfort : ses troupes n'avaient , pour la plupart , ni tentes , ni marmites , ni ceintures de flanelle , ni cantine^s médicales ou vétérinaires , ni médicaments, ni forges, ni entraves à chevaux; — elles étaient sans infirmiers, sans ouvriers d'administration , sans train. — Quant aux magasins, ils étaient vides.

Et cependant l' aide-major général, répondant aux secrètes anxiétés du général , l'avait assuré, le 27 juillet, dans la gare de l'Est, que « les magasins de la place de Belfort étaient abondamment pourvus! »

20 BELFORX.

Était-ce la faute de l'intendant du 7* corps? — Non certes. Il trouvait là l'imprévoyance des hommes qui avaient mission de préparer la guerre !

Écrire au Ministre au milieu de cette bagarre et des réclamations de tous les corps de Tarmée, en face de cette manie de centralisation qui ne permettait pas qu'une marmite sortît du campement sans le visa de M. Tintendant général, c'était illusoire.

Il fallait aller se pourvoir au magasin même de Paris ; seule, une démarche de cette nature pouvait faire sortir nos troupes de la triste situation où elles se trouvaient.

Le général envoya donc à Paris un officier de son état-major pour qu'il expliquât la situation au Ministre de la guerre; et il lui adjoignit un officier et plusieurs hommes par corps, chargés de rapporter tous les objets dont on avait le plus impérieux besoin.

Le 29 au matin, nous fîmes une reconnaissance sur Huningue. A Saint-Louis, dernière station du territoire français avant d'arriver à Baie, nous acquérions l'assurance qu'aucune concentration sérieuse de troupes n'était signalée dans la Forêt- Noire, ni à Lorrach; et à Huningue, où se trouvait le dépôt du 45* de ligne attendant, avec impatience, l'ordre d'évacuer cette vieille place

BELFORT. îl

démantelée, nous apprenions que les mouvements des troupes allemandes s'opéraient vers le Nord.

Dèsf que ces renseignements forent pris, on se hâta de rentrer à Belfort. Le soin de surveiller cette partie de la frontière fat confié au 4* régiment de hussards, et les travaux de défense de la place furent poussés activement.

Belfort a joué, de tout temps, un rôle défensif. Lorsque cette place fat cédée, en 1648, par l'Autriche à la France, elle n'était qu'une petite forteresse. Son château, assis sur un roc, que Vauhan a fortifié depuis, était connu sous le nom de Beau- Fort; d'où le nom de Belfort resté à la ville actuelle, qui s'élève au pied du château, sur la rive gauche de la Savoureuse.

Après 1815, cette place prit une importance considérable ; l'invasion étrangère s'étant, en quelque sorte, assuré une entrée en France par ce côté de la frontière, on pensa que Belfort, avec son vieux château, ses hauteurs couronnées par les forts de la Justice et de la Miotte, ceux-ci reliés entre eux, ainsi qu'avec le château et l'enceinte de la place, par des lignes qui constituent le camp retranché; protégée sur la rive droite de la Savoureuse par le fort des Barres , pourrait, en étant défendue par un corps d'armée, sinon arrêter

l'envahisseur, tout au moins tenir en échec une

de ses armées. On songea, en un mot, à fermer Timportante « trouée de Belfort » .

Il y avait certainement lieu de croire, en 1870, que, depuis cette époque, le système de défense de cette place avait été très-perfectionné, et qu'on s'était surtout préoccupé de la portée nouvelle de l'artillerie. Cependant la place de Belfort était loin d'être en état de supporter le siège qu'elle soutint, avec énergie, quelques mois plus tard. — A la vérité, au moment de la guerre, des travaux jugés indispensables avaient été ordonnés, à l'est, sur la position des Perches d'où l'on plongeait dans le fort des Barres, au sud , sur la position de BeUevue qui dominait la ville. Mais les ouvrages étaient à peine ébauchés, et les travaux qu'il fallait exécuter aux Perches , dans le roc , allaient nécessiter la mine et demander beaucoup de travailleurs et de temps. Il n'y avait pas un moment à perdre : on se mit donc à Toeuvre avec les faibles moyens dont on disposait.

Pendant que ces ouvrages s'exécutaient sous la direction du général Doutrelaine , qui les avait fait commencer avant notre arrivée , le commandant du ?• corps s'occupa d'établir les troupes autour de la place dans de bons campements; de donner de la vie à ses différents services ; de faciliter les approvisionnements de l'intendant en

affranchissant ses opérations d'entraves administratives peu en rapport avec la situation; d'ordonner l'organisation d'un équipage auxiliaire de 500 voitures de réquisition , pour remplacer les moyens de transport réguliers qu'on n'avait pas.

On venait de constater qu'il manquait 30,000 pièces de rechange indispensables au service du fusil, modèle 1866. Il fallut envoyer en toute hâte à Paris M. Caro, capitaine d'artillerie, pour prendre d'urgence les ordres du ministre de la guerre. « En dépouillant les magasins, en vidant I) tous les ateliers de Paris et de la banlieue , — n écrit le capitaine Caro , dans une intéressante » brochure qu'il a pubUée \ — on put, au bout n de la journée, réunir 5,500 aiguilles et 12,000 » obturateurs qu'on livra avec désespoir; c'était » le départ de cinq bataillons de marche qui était n retardé de huit jours , faute d'armement, n

C'est au milieu de ces occupations que le commandant du T corps apprend, par ses reconnaissances , que de forts mouvements de troupes ont lieu derrière la Foret-Noire, dans la direction du sud au nord.

Jugeant alors que la position de Belfort est excentrique par rapport à celle du maréchal Mac-Mahon , sous les ordres duquel il se trouve

* Histoire de tarmée de Châlons, par un volontaire de l'armée du Rhin.

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placé, et avec qui, par conséquent, il peut être appelé à opérer d'un moment à l'autre , le général Douay prend la résolution de se concentrer à Mulhouse. De ce point où il continue à couvrir Belfort, il pourra se rendre aussi rapidement, par la voie ferrée, à l'appel du maréchal, que franchir le Rhin.

Le mouvement commença dès le 4 au matin, — avant qu'on sût rien de ce qui se passait à Wissembourg, — par la 1" division (général Conseil-Dumesnil), qui était à Colmar.

Ce jour même, à midi, le général Conseil-Dumesnil arrivait à Mulhouse , avec une brigade de sa division. Sa 2* brigade suivait à un jour de distance. Mais une dépêche du maréchal Mac- Mahon, datée de Reichshoffeu, 4 août, arrivant à Belfort le soir même à six heures, changea toutes ces dispositions :

« Nous sommes attaqués par des forces supé- » rieures , — télégraphiait le maréchal , — en- » voyez à Haguenau une division. «

Nous venions d'être surpris et écrasés à Wissembourg, malgré une défense héroïque; et le général Douay* (Abel), frère du nôtre, y avait

' Douay (Abel) ëtait le second frère que le commandant du 7* corps perdait devant l'ennemi , le deuxième nom de cette famille, que la France inscrivait à la pag[e de son histoire consacrée aux braves tombiés pour sa défense.

été tué, en recevant avec le l*' régiment de tirailleurs , les 50* et 78* de ligne , le choc de plus de 50,000 Prussiens!

Bien que la dépêche du maréchal ne parle pas ie Wissembourg, elle a, dans son laconisme, quelque chose de grave, qui fait pressentir un événement capital. On sent qu'il faut se hâter. Aussi télégraphie- 1- on, sans perdre un instant, au général Conseil-Dumesnil Tordre de se rendre dans le plus bref délai, avec sa division, à Haguenau; et, afin de ne pas retarder ce mouvement pour la 2® brigade de cette division, qui est à Colmar, on adresse directement à son commandant le même ordre, par la même voie.

En même temps, Fadministration du chemin de fer est requise de se mettre en mesure d'enlever pendant la nuit, en trois trains , les deux brigades de la division Conseil, pour les transporter à Haguenau.

Dès que l'exécution de ces mouvements est bien assurée , une dépêche en donne avis au maréchal.

Le 5, en effet, à deux heures du matin, la 1" division du 7* corps arrive à Haguenau, d'où elle est immédiatement dirigée sur Reichshoffen.

C'est également dans cette même matinée que nous arrive la nouvelle officielle du combat de Wissembourg. Cette triste nouvelle, qui complète

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la dépêche du maréchal, reçue la veille, confirme notre général dans l'idée que son concours peut, d'un instant à l'autre, devenir nécessaire au P' corps, et elle lui fait hâter le départ des troupes du T corps , restées à Belfort.

Dans la journée du 5 et dans l'après-midi du 6, les sept bataillons de la 2* division (Liébert), 60 pièces d'artillerie divisionnaire et de réserve , et une brigade de cavalerie (13 escadrons : 8 de lanciers, 5 de hussards), arrivent à Mulhouse et vont camper en avant de la ville. Notre journée se passe dans une anxiété fébrile et douloureuse; nous ne doutons pas qu'on n'en soit venu aux mains à Reichshoffen , et il nous semble que là-bas on doit avoir besoin de nous.

Dès le soir, les rumeurs les plus contradictoires commencèrent à circuler le long du fil télégraphique. Des dépêches nous arrivèrent de tous côtés ; l'une d'elles parlait d'une grande victoire du maréchal Mac-Mahon. C'est la seule; elle avait sans doute été écrite pendant que le 1*' corps, ' encore debout, contenait, avec une division du 7% l'effort d'une armée entière, et qu'on s'attendait à voir entrer en ligne le général de Failly.

Jusqu'à trois heures de la nuit, aucune nouvelle positive ne vint éclaircir nos incertitudes et nos angoisses ; mais à mesure que les dépêches se succédaient, leur langage devenait de moins en

moins rassurant. Enfin, à trois heures et demie, une dépêche de Bàle faisait connaître la défaite du 1*' corps.

Le 7, à sept heures du matin, le maréchal télégraphiait au général Douay la fatale issue de la lutte :

<c J*ai été attaqué dans mes positions par des » forces supérieures ; j'ai perdu la bataille et fait I) de grandes pertes. Je prends les ordres de » l'Empereur ; je vous les ferai connaître.

9 M ag-Mahon. »

Une heure après , l'Empereur télégraphiait au général Douay :

« Jetez, si vous pouvez, une division dans «Strasbourg, et avec les deux autres, couvrez » Belfort.

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