‹ Histoire de la guerre de 1870-1871Chapitre 3 sur 25 · I» NAPOLÉON · texte numérisé non relu

I» NAPOLÉON

Avec les deux autres?

Que le quartier impérial ne sût pas que la 1" division du 7® corps avait subi de grandes pertes à la bataille de Reichshoffen, qu'elle y avait perdu tous ses bagages, et une partie de son artillerie — arrivée sur le lieu du combat, le 6, pour

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tomber presque aussitôt au pouvoir de rennemi : — tout cela pouvait s'expliquer; mais avoir laissé ignorer à l'Empereur que des trois divisions du 7® corps , l'une était avec le maréchal à Reichshoffen, que l'autre se trouvait encore en forma* tion à Lyon, et que le général Douay disposait seulement d'une division, cela était surprenant. Il faut admettre qu'il y avait eu quelques heures de trouble extrême à la suite de la déroute du 1*" corps, de la retraite précipitée du 5* (de Failly), arrivé trop tard sur le terrain de Reichshoffen pour prendre part à la bataille, et de l'échec du 2* corps (Frossard) qui s'était battu à Forbach, pendant toute la journée du 6, contre l'armée de Steinmetz.

Quant à nous , nous n'avions pas à hésiter :

rentrer immédiatement à Belfort avec notre unique division et y prendre toutes les dispositions dé défense que la situation commandait, tel était le plan qui s'imposait. — On l'exécuta sans retard.

Le jour même, 7 août, les troupes du 7^ corps réunies à Mulhouse, lèvent leur camp ; elles sont disposées en deux colonnes ; l'une campe le soir même à Dannemarie, l'autre à Altkirch. La brigade de cavalerie couvre leur marche du côté du Rhin.

Le lendemain 8, les deux colonnes et le quar-

tier général se trouvaient réunis et campés autour de Belfort.

Triste fut notre marche de Mulhouse à Belfort; triste à cause du souvenir de notre défaite, de la vue de ces champs que nous traversions, de ces demeures au seuil desquelles se peignait déjà la terreur et que l'invasion allait peut-être fouler bientôt; triste surtout à cause de honteux actes d'indiscipUne. Il y eut des soldats qui ne craignirent pas de semer leurs cartouches et de jeter leurs fusils le long de la route !

La victoire des Allemands avait répandu Talarme dans toutes les places fortes de la frontière du Rhin.

Le soir même du 6, les portes de Strasbourg se fermaient avec effroi sur quelques-uns des glorieux vaincus de ReichshofFen , et la Compagnie du chemin de fer rentrait en ville son matériel.

Le général Uhrich, commandant la place de Strasbourg, et les commandants des places de Schelestadt et de Neuf-Brisach , — menacés de voir paraître l'ennemi d'un moment à l'autre , et, comme partout, mal préparés à le recevoir, — faisaient connaître au général commandant le 7* corps leur situation précaire.

En effet, si, à Strasbourg, place de premier

ordre, sentinelle avancée de la France snr le Rhin, les fortifications sont en bon état, si l'armement de sûreté est en place sur les remparts , d'un autre côté l'armement de défense est encore dans les arsenaux; le log^ement des poudres est mal assuré ; 60,000 kilogrammes se trouvent réunis dans des bâtiments de la citadelle non voûtés à l'épreuve de la bombe, à 2,500 mètres seulement de Kehl! et 12,000 kilogrammes de l'approvisionnement de la place sont emmagasinés à Neuf-Brisach. C'est à peine s'il existe des abris voûtés pour la garnison, et il en manque absolument pour les vivres.

Cette pénurie de toutes choses essentielles s'étend aux approvisionnements de bois de bhndage; ils sont presque nuls.

Reste une question capitale qui crée un péril imminent : les environs immédiats de la ville étant couverts d'arbres et de constructions, il va falloir, pour abattre les uns et les autres, beaucoup de temps et beaucoup de bras.

Ce temps, l'ennemi nous le donnera-t-il? Et les bras, où les prendre?

Schelestadt est-elle mieux défendue ? — Qu'on en juge : les terrassements de la fortification sont en mauvais état; il n'y a sur les remparts ni armement de défense, ni armement de sûreté. Le logement des pondîmes est mai assuré

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et l'on ne peut y remédier que difficilement; il n'existe dans la place que les deux tiers de l'approvisionnement normal de poudre à canon et fort peu de cartouches. Les abris voûtés pour les hommes et les vivres font défaut. Il n'y a pas de bois de blindage !

Neuf-Brisach fait exception : le logement des poudres , de la garnison et des vivres y est parfaitement assuré. Encore ses fortifications n'ontelles pas assez d'épaisseur et le corps de la place n'a-t-il pas de traverses.

Ajoutons à ces détails que ces places sont dégarnies de troupes ' et qu'elles manquent de vivres.

Strasbourg seule a vu grossir sa garnison par les débris de quelques régiments du corps de M ac- Mahon.

Il n'en reste pas moins la question des vivres.

Heureusement, nous sommes en situation de subvenir aux besoins de cette nature.

Notre intendant, M. Largilier, qui a fait entrer depuis quelques jours dans les magasins de Belfort des approvisionnements considérables ,

* Le g^énéral Ducroi iélëg^raphiait au Ministre de la guerre, à la date du 20 juillet 1870 :

« Demain, il y aura à peine 50 hommes pour garder NeuF- » Brisach, et Fort-Moutier ; Schelestadt, la Petite-Pierre, Lich- » tenberg sont également dégarnis.

reçoit l'ordre d'en diriger sans retard sur Neuf- Brisach, Schelestadt et Strasbourg, et le chemin de fer, qui n'a interrompu son service que pendant une nuit, commence aussitôt ce travail de ravitaillement.

Cependant, ces soins ne sauraient détourner notre attention de l'objectif principal, Belfort.

Les travaux de la place ont souffert de notre absence, les bras ont manqué ; aujourd'hui, il faut réparer le temps perdu; chaque minute devient précieuse ; de notre énergie à manier la pioche et la pelle dépend le salut de Belfort.

Voilà le sentiment que le commandement cherche à communiquer au soldat, pour exciter son ardeur; puis, s'adressant à cet instinct de conservation si naturel à l'homme, il lui laisse entrevoir que ces ouvrages qu'il construit, il aura peut-être à les défendre, et qu'en travaillant pour la ville, pour le pays, il travaille aussi pour sa sécurité.

— Mais, voici venir du renfort : Le général Palikao, appelé au ministère de la guerre, a donné l'ordre de diriger sur Belfort les troupes du T corps, encore présentes à Lyon, et nous voyons enfin paraître la division Dumont : sa tête de colonne, le 10; ses demières^troupes, le 12. Bien que la brigade de cavalerie Du Coulombier n'ait

pas encore raUié et que le grand parc d'artillerie, d'abord dirigé sur Ëpinal, ait reçu l'ordre de se rendre à Langres, en vue probablement d'opérations ultérieures, le ?• corps, qui, depuis le 5 août, était réduit à une seule division, compte actuellement, à Belfort, 17,000 baïonnettes, 90 bouches à feu de campagne et 1,300 sabres.

Voilà, du moins, un effectif et une artillerie qui permettront d'occuper toutes les positions situées autour de la place et d'assurer à celle-ci une longue et brillante défense.

Les troupes sont établies sur les positions qu'elles seront peut-être appelées à occuper définitivement, et qui deviendront alors leurs positions de combat :

La 2* division (Liébert) sur les glacis du fort de l'Espérance, à Bellevue, au fort des Barres et sur le terrain qui s'étend en avant et à droite de ce fort; — la 3* division (Dumont) aux Perches, à cheval sur la route de Baie, sa gauche appuyée au camp retranché; sa droite, aux glacis de la place, sur la Savoureuse.

Une partie de la cavalerie éclaire le corps d'armée dans la direction d'Altkirch * ; l'autre partie est campée près du chemin de fer.

* Pour que la cavalerie pttisse rendre tous les services qu'on est en droit d'attendre d'elle, il faut qu'elle éclaire au loin. Mais, pour cela, on ne doit pas l'astreindre à venir se ravi-^

Dans cette situation , on travaille avec rage la terre, on fait sauter le roc, en attendant l'heure de combattre. Les journées se succèdent sans apporter rien de positif sur les opérations générales.

De nos armées? — Rien que ce que les journaux de Paris nous apprennent !

De l'ennemi? — Rien de plus que les rapports de nos mauvais espions ^

tailler au corps d'armée. On doit la laisser libre de vivre sur le pays, au moyen de réquisitions payables en alignent ou de bons remboursables par le Trésor. A cette condition seule , un corps d'armée peut être sérieusement éclairé. Le commandant du 7" corps en jug^eait ainsi, à BelFort, quand il écrivait au major général pour lui demander d'affranchir la cavalerie des ^rmes administratives ordinaires , et qu'il prenait sur lui d'appliquer cette mesure à la brig[ade placée sous ses ordres.

' En France , le caractère de la nation a toujours été un obstacle à ce que le gouvernement org^anisât avant la g^uerre le service important des espions. Qu'en résulte-t-il ? C'est qu'on a la plus gfrande peine à trouver des individus remplissant les conditions nécessaires pour un métier qui n'exclut ni la finesse ni le sang-froid , et qui souvent exige du patriotisme Partant, il arrive qu'on emploie des vagabonds ou des ivrognes attirés par l'appât d'une rémunération, et sur les antécédents desquels on n'a, généralement, ni le temps ni le moyen de se renseigner* De pareils individus rendent de bien mauvais services. Les Allemands procèdent autrement. Ils n'attendent pas que la guerre soit déclarée pour lancer leurs limiers. Leur service d'espions à l'étranger est organisé de longue main. Ainsi il fonctionnait au cœur de la France avant

C'est en vain que le général écrit, télégraphie ; le grand quartier général reste muet , et sans le sous-préfet de Belfort qui nous communique toutes les dépêches qu'il reçoit de son ministre, nous demeurerions dans une ignorance profonde de toutes choses.

Enfin, le 16, deux dépêches se succédant à trois

la g^uerre, et il continua à y rendre les plu8 utiles serfices pendant les hostilités.

Ce service fonctionne régulièrement | il a son personnel, sa hiérarchie, et il jouit d'une certaine considération. Rien ne saurait mieux le prouver que le fait suivant :

Dans les premiers jours d'octobre, on découvrit à Bordeaux un agent prussien, lieutenant de police, et on l'interna aussitôt à Aix. Un de ses parents, médecin militaire, qui se trouvait alors à Coblentz, vint trouver un de nos compagnons de captivité, le préfet de***, dont le frère était procureur général à Bordeaux, et le pria d'intercéder en feveur du prisonnier. — « Mais c'est un espion, lui dit le préfet. — Non, répondit le médecin, c'est un » lieutenant de police , nous avons de la considération, en » Allemagne, pour les officiers de police. »

L'Allemagne dispose, en outre, d'une bande d'éclaireurs se recrutant parmi des ouviiers de toute sorte , des marchands ambulants, des commis de magasin, qui parcourent le pays pendant la paix, rapprennent par cœur, et s'y créent des ramifications de nature différente. L'Allemagne sait qu'elle a là, pour le moment du besoin, des guides incomparables.

W BBLFORT.

heures d'intervalle, viennent nous apprendre que nous allons quitter Belfort pour rallier l'armée du maréchal Mac-Mahon.

Ces dépêches émanent toutes deux du Ministre de la guerre.

La première, envoyée à deux heures de l'aprèsmidi , prescrit au commandant du T corps de se porter immédiatement sur Paris; la deuxième, qui est de cinq heures du soir, lui donne l'ordre de se rendre à C^âlons.

L'ordre de départ fut reçu avec une joie profonde; nous ne laissions pas, — il est vrai, — la place de Belfort dans un état de défense aussi complet que nous l'eussions voulu , mais les forts étaient très-avancés et l'organisation de la garde mobile marchait rapidement.

Les opérations d'embarquement et le transport des troupes du T corps , par les Compagnies de Lyon et de l'Est, furent menés par M. Lépine, inspecteur de la Compagnie de l'Est à Belfort, avec une intelligence et une activité remarquables.

Pour faciliter l'embarquement de ces troupes , on fit partir, par la route de Belfort à Montbéliard, l'artillerie de réserve et le 4* régiment de hussards, laissant à la Compagnie de Lyon le soin de les transporter au camp de Châlons, par Besançon et Dijon ; et on se servit en même temps, pour l'infanterie, du chemin de fer de

Belfort à Chàlons, passant par Langres, Chaumont, Troyes et Noîsy-le-Sec. Les dernières troupes furent acheminées sur le camp de Châlons pendant les journées des 19 et 20 août. Le 20 août, à onze heures vingt minutes du matin, l'expédition du T corps était terminée , et la gare de Belfort télégraphiait « simplement » à la Compagnie : « Nous reprenons le service des voya- » geurs * . »

Arrivés à la gare de Pantin le 20 à trois heures de l'après-midi, nous repartîmes à cinq heures du soir pour Châlons. A minuit, nous arrivions à Épemay ; notre train y était arrêté et dirigé cette fois sur Reims. La même mesure devait être appliquée à tous les trains qui nous suivraient. Tel était l'ordre adressé au chef de gare d'Épernay par le grand quartier général.

Ne ressort-il pas, en rapprochant la première dépêche du Ministre de la guerre qui nous appelait à Paris, de la seconde qui nous envoyait sur Ghàlons et de cette troisième qui nous dirigeait sur Reims, que le plan de campagne d'abord adopté avait été abandonné, puis repris encore? Quoi qu'il en soit, nous arrivâmes à Reims avec une partie des troupes du 7* corps, le 21 août, à deux heures du matin , parfaitement ignorants et

• Les Chemins de fer pendant la guerre de 1870-1871 . par M. Jacqmiei, ing;énieur en chef des ponts et chaussées, etc.

de ce qui se passait et du rôle qui nous était réservé.

La phase d'indécision qui devait précipiter Farmée de Châlons dans Sedan commençait.

La nouvelle qui nous attendait à Reims était d'une importance que nul ne pouvait se dissimuler : le camp de Ghàlons était abandonné, et toutes les troupes qui s'y trouvaient réunies, — c'est-àdire les P', 5% 12* corps, et deux divisions du 7% — s'étaient mises en marche pour Reims, le matin même. On ajoutait que l'ordre ayant été donné de ne rien laisser au camp de Ghâlons qui pût servir à l'ennemi, tout y avait été brûlé, même la gare.

Ce mouvement ne permettait guère le doute sur les résolutions du commandement : c'était bien une retraite sur Paris que l'armée du maréchal Mac-Mahon opérait. Mais ce qu'on ignorait alors, c'est l'opposition que ce plan avait rencontrée de la part du cabinet de Paris.

Les détails de cette lutte , acquis aujourd'hui à l'Histoire, sont d'un extrême intérêt; nous allons les résumer en quelques mots :

40 liElMS.

L'Empereur était arrivé au camp de Châlons le 16 au soir, pénétré des motifs que le général Trochu (dans une lettre * qu'il écrivait à la date

1 « Si haute que soit l'importance des ëvënements qui parais- » 8cnt devoir se passer entre Metz et Nancy, — écrivait le çe'né- » lui Trochu, -» celle des événements complémentaires qui » pomTont se passer à Paris, au douhle point de vue politique » et militaire , n*est pas moindre.

» Il y a là, vous le croirez sans peine, des périls spéciaux » qui peuvent faire explosion d'un moment à l'autre, par suite » de la tension infinie de la situation ; quand l'ennemi viendra » déployer ses masses autour de la capitale , il faut la défendre » à tout prix , avec le concours de l'espnt puhlic qu'il s'agira n d'entraîner dans le sens du patriotisme et des grands » efforts.

» Si cette défense est active et vigilante, si l'esprit puhlic n tient ferme, l'ennemi se repentira de s'être engagé si loin » dans le cœur du pays.

» Dans cette idée, j'exprime l'opinion dont le développe- » ment suit : le siège de Paris peut être longuement disputé , à » la condition , nécessaire pour tous les sièges, impérieusement » nécessaire pour celui-là, que la lutte soit appuyée par une >• armée de secours. Son ohjet serait d'appeler à elle tous » les groupes qui seraient ultérieurement organisés dans le n pays, d'agir par des attaques répétées contre Tarmé^^us- » sienne qui serait, par suite, incapable d'un investissement » complet et de protéger les chemins de fer et les grandes » voies du Sud par lesquels se ferait l'approvisionnement de » la ville.

» Cette armée de secours existe, dit-on, au ministère. Mais » ce sont là de futurs contingents tout aussi incertains que ce it qu'on a espéré des régiments de marche, que ce qu'on a » espéré des régiments de mobiles, qui peuvent être et seront

du 10 août, à un des aides de camp de Sa Majesté) exposait sur la nécessité de ramener vers Paris les armées des maréchaux Bazaine et M ac- Mahon.

Aussi, dès le lendemain, 17 août, dans un conseil présidé par l'Empereur, et auquel assistaient le prince Napoléon, le maréchal Mac-Mahon , le général Bertault, commandant des mobiles de la Seine , le général Trochu, arrivé la veille au camp

d'un grand secours plus tard, mais non pas dans le moment présent et immédiat.

» Je crois qu'il faut que l'armée de secours de Paris soit l'armée qui est réunie devant Metz, et voici comme je l'entends : le répit que vous donne l'ennemi veut dire qu'il évacue ses blessés, fait prendre leur équilibre à ses têtes de colonnes, et qu'il opère sa concentration définitive. Elle comprendra trois armées, dont l'une, au moins, aura la mission de vous tourner. L'efibrt lui coûtera cher, mais il sera soutenu par des forces considérables et incessamment renouvelées. Si vous tenez trop longtemps ferme devant Metz, il en sera de cette armée, qui est le dernier espoir de la France, comme il en a été du l*' corps qui a péri après de si magnifiques preuves. Je crois qu'il faut que cette armée de Metz étudie soigneusement et prépare la ligne d'une retraite échelonnée sur Paris, les têtes de colonnes livrant bataille sans s'engager à fond et arrivant à Paris avec des efFectife qui devront suffire pour remplir l'objet de premier ordre que j'ai indiqué ; nous ferons ici le reste.

» Adieu, bon courage et bon espoir!»

{Une page et histoire contemporaine devant t Assemblée nationale, par le général Trochu.)

pour y prendre le commandement du 12* coqjs, et le général Schmitz, chef d'état-major général du 12* corps, il fiit arrêté : u que le général Tro- » chu, nommé gouverneur de Paris et comman- » dant en chef, partirait immédiatement pour » Paris , qu'il y précéderait l'Empereur de quel- » ques heures, que le maréchal Mac-Mahon se « dirigerait avec son armée sur Paris , et que la » garde nationale mobile serait envoyée au camp » de Saint-Maur, près Vincennes. n

Les sages idées qui avaient milité dans ce conseil en faveur du mouvement rétrograde, étaient dictées , aussi bien par les circonstances que par la composition de l'armée du maréchal et l'état moral et physique de cette armée. Et puis, à supposer que le maréchal Bazaine parvînt à empêcher l'ennemi de se refermer sur lui et de le refouler dans Metz , savait-on quelle direction il prendrait? Dès lors, était-il prudent de risquer la dernière armée de la France dans une marche sur Metz, marche de flanc exposée aux attaques d'un ennemi bien supérieur en nombre , admirablement organisé , et dont la force s'était encore accrue de l'ascendant moral que lui donnait la victoire? Nous ne le pensons pas.

Si quelqu'un avait dû nous rallier à ce projet, fc établi en vue de la jonction des armées de » Ghàlons et de Metz » , c'est assurément le général

comte de Palikao , qui , dans un ouvrage * publié par lui et à juste titre très-remarque , expose de la manière la plus séduisante cette conception hardie. Soumise par le général au conseil, elle avait été adoptée à l'unanimité .

Nous n*en persistons pas moins à croire qu'il n'eût fallu rien moins que le génie du conquérant de l'Italie et de l'Egypte, du vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, de Wagram, et les soldats qu'il commandait , pour espérer triompher dans une pareille entreprise. On avait raison de la proclamer téméraire, dans le conseil du 17 août au camp de Châlons, alors que pour l'exécuter on n'avait que des soldats fatigués, en partie démoralisés, ou des hommes équipés de la veille, inhabiles à manier leur arme, incapables de marcher longtemps, n'ayant jamais vu le feu, et destinés à devenir un danger pour des troupes que leurs récents revers et la retraite précipitée sur Châlons avaient jetées dans un état d'esprit fâcheux.

Pour n'envisager que le côté de la discipline, ces soldats lancés tout à coup dans des marches forcées, au milieu de mille privations, n'étaientils pas fatalement conduits à perdre tout moral et

* Un Ministère de la guerre de vingt-quatre jours, du 10 août au 4 septembre 1870, par le g^ënéral Cousin de MosTAUBAK, comte de Palikao.

toute obéissance? Combien, au contraire, ces mêmes troupes réunies sous Paris , les unes reposées, les autres disciplinées, rompues aux marches, aux travaux, à la cible, n'auraient-elles pas pris de confiance, de cohésion et de valeur réelle !

Réunir l'armée du maréchal M ac-Mahon sous Paris, c'était peut-être empêcher l'investissement, et alors, c'était sauver la France ! Mais le concfeil des ministres ne partageait pas cette manière de voir. M Paris, — disait-on, — est en parfait état de » défense ; sa garnison est nombreuse, l'armée de » Chàlons doit être employée à débloquer Metz; » la garde nationale mobile serait un danger pour » la tranquillité de la capitale ; le caractère du w général Trochu n'inspire aucune confiance ; « enfin le retour de l'Empereur à Paris serait très- » mal interprété par l'opinion publique * . »

De son côté, le Ministre de la guerre télégraphiait :

« Paris, 17 août, soir.

» L'Impératrice me communique la lettre par » laquelle l'Empereur annonce qu'il veut ramener » l'armée à Paris ; je supplie l'Empereur de renonw cer à cette idée qui paraîtrait l'abandon de l'arîî mée de Metz, qui ne peut faire, en ce moment, » sa jonction à Verdun. L'armée de Châlons sera,

* Campagne deiB70. Des causes qui ont amené ta capitU' latlon de Sedan, par un officier attache' à Tëtat-major g^énéral.

M avant trois jours , de 85,000 hommes , sans » compter le corps de Douay qui rejoindra dans « trois jours et qui est de 18,000 hommes. Ne » peut-on pas faire une puissante diversion sur » les corps prussiens déjà épuisés par plusieurs » combats? L'Impératrice partage mon opinion. »

Cependant, au quartier impérial, on résista.

A Paris , on parut se résigner. Le 20 août, le maréchal faisait connaître au ministre de la guerre, par une dépêche datée de quatre heures du soir, qu' « il partait le lendemain pour Reims. Si Baw zaine, — ajoutait-il, — perce par le nord, je >» serai plus à même de lui venir en aide ; s'il perce » par le sud, ce sera à une telle distance que je » ne pourrai, dans aucun cas, lui être utile. Je » laisse ici une division de cavalerie pour enlever » tout ce qu'il est possible. Donnez des ordi'es » pour que la ligne de communication soit établie » par Soissons ou par Épernay. »

C'est dans ces dispositions que le maréchal Mac-Mahon arrive à Reims, le 21, avec l'Empereur et les troupes réunies au camp de Chàlons. On prétend qu'à Reims, le conseil des ministres livra un nouveau combat au plan de retraite sur Paris , et que MM. Rouher et de Saint-Paul n'y vinrent que pour joindre leurs sollicitations à celles du cabinet de Paris. Cela importe peu;

l'événement capital du moment fut Tarrivée au quartier impérial , dans la matinée du 22 , d'une lettre du maréchal Bazaine , annonçant sa future tentative de retraite par Montmédy.

Cette lettre assura le triomphe des partisans de la marche en avant.

Voilà en quels termes le maréchal Mac-Mahon annonça au ministre de la guerre la nouvelle détermination qu'il prenait.

« Reims, 22 9 10 Heures 45 matin.

» Le maréchal Bazaine a écrit le 19 qu'il compte » toujours opérer son mouvement de retraite par » Montmédy. Par suite, je vais prendre mes disw positions pour me porter.sur l'Aisne. »

Et il donnait ses ordres de départ pour le lendemain, 23 août. Il écrivait en même temps au maréchal Bazaine :

« J'ai reçu votre dépêche du 19. Je suis à n Reims et me porte dans la direction de Mont- » médy. Je serai après-demain sur l'Aisne, d'où > j'agirai, suivant les circonstances, pour vous » venir en aide * , »

La dernière chance de salut pour l'armée de

' Documents authentiques annotés.

Châlons venait de s'évanouir. Bientôt s'évanouira le dernier rayon de viril espoir qui anime encore tant de braves soldats !

La lutte de dépêches qui s'était livrée entre Paris et Châlons, puis entre Paris et Reims, n'avait point entravé les mesures de réorganisation de l'armée. Mais combien le temps accordé aux troupes a été court !

Le 1*' corps, composé en entier de troupes d'Afrique, avait été tellement éprouvé dans les malheureuses journées de Wissembourg et de FrœschwiUer, que, malgré sa solidité, il avait besoin de reprendre son aplomb et sa confiance. L'artillerie ennemie y avait fait des vides nombreux; il fallut, faute de mieux, les combler avec les soldats des quatrièmes bataillons , récemment formés.

Le 5* corps, pour n'avoir eu qu'une division faiblement engagée à FrœschwiUer, n'en était pas moins dans un triste état. Il avait perdu presque tous ses bagages, et la retraite laborieuse qu'il avait exécutée l'avait profondément désorganisé.

Le 12* corps dont le commandement confié d'abord au général Trochu, avait été donné ensuite au général Lebrun, avait deux bonnes

divisions, dont une d'infanterie de marine. La troisième, sur laquelle on pouvait moins compter, était composée de quatre régiments de marche formés de quatrièmes bataillons. Ses hommes ignoraient jusqu'au maniement de l'arme qu'on venait de leur mettre entre les mains.

Quant au 7* corps, que le général Douay commandait, — disloqué au lendemain de son départ de Belfort, par suite des ordres et des contre-ordres , — il avait la plus grande peine à réunir ses fractions éparses et à reprendre l'unité dont il avait joui pendant un moment.

La l** division (Conseil-Dumesnil), qui, depuis le 5 août, avait partagé le sort du l** corps, avait été très-éprouvée à Frœschwiller , gravement atteinte dans son moral et sa discipline, par cette retraite de soixante lieues tout d'une haleine , et elle nous arrivait dans un état de profond dénùment. Les officiers avaient perdu tous leurs bagages; les trois quarts des hommes n'avaient plus leurs sacs et se trouvaient sans cartouches. Il fallut reconstituer cette division.

En même temps , nos artilleurs — officiers et soldats — durent se multiplier pendant les journées du 21 et du 22, pour débarquer leurs chevaux et leur matériel dans cette gare de Reims , où aucun quai n'avait été préparé en vue d'une pareille opération. Malgré les difficultés créées par

cette situation, malgré Fencombrement apporté dans la gare par les trains destinés à l'armée de Metz et qui avaient dû rebrousser chemin sur Reims ; malgré une pluie torrentielle , — cause nouvelle de ralentissement dans les manœuvres, — on arriva à être prêt le 22 au soir.

11 restait à pourvoir le T corps des 240,000 cartouches qui lui manquaient. Une visite des wagons, faite en hâte avec le chef de gare, permit de découvrir ceux qui renfermaient des cartouches; la demande de ces munitions fut adressée sur l'heure au grand parc d'ailillerie, et celui-ci en ordonna la livraison.

Le lendemain 23, à cinq heures du matin, ces cartouches étaient placées dans six voitures, prises sur la voie du chemin de fer, et transportées au camp de la !'• division.

A force de prévoyance, d'activité et de dévouement , le 7* corps put retrouver une partie de son équilibre. Cependant, nous partions incomplets : notre 2* brigade de cavalerie avait été retenue à Lyon, et notre parc d'artillerie n'était pas prêt à nous suivre.

Le 23 août, l'armée du maréchal Mac-Mahon s'ébranle à six heures du matin pour aller établir son nouveau camp sur les bords de la Suippe.

Cette première étape s'effectue sans trop de fatigue ni trop de perte de temps, malgré le dé-

sordre causé à la sortie de Reims par le passage de plusieurs corps, au même débouché et à la même heure. A la nuit, les tentes des quatre corps d'armée sont dressées, et bientôt les feux de 110,000 hommes éclairent Taffluent de l'Aisne. L'armée est étabhe dans les positions suivantes ' :

Le T corps, formant l'aile droite de l'armée, à Dontrien (1'* division), à Saint-Martin l'Heureux (2* division) et à Prosne (3* division) ;

Le 1" corps, entre Saint-Hilaire et Betheniville ;

Le 5* corps, à Pont-Faverger et Selles;

Le 12* corps, à Saint-Masmes et Heutregiville ;

La division de cavalerie Bonnemain, couvrant la droite de l'armée, à Vaudesincourt et Auberive ;

Le général Margueritte, avec les chasseurs d'Afrique, à Monthois, surveillant les défilés de Grand-Pré et de la Croix-au-Bois.

Cette marche, exécutée avec plus d'ordre et d'ensemble qu'on n'aurait osé l'espérer, fait supposer que nous la répéterons le lendemain. — On s'y attend; c'est en quelque sorte la conséquence forcée du plan auquel le commandement vient de s'arrêter. Cependant il se produit, dès le second jour, un ralentissement dans la marche : tandis que le V corps poursuit sa route de l'ouest vers

* Voir la carte n« !•

REIMS. 5i

le nord-est et se concentre à Contreuve , les 1*, 5* et 12* corps prennent la direction du nord : le général Ducrot , pour aller camper à JuniviUe ; les généraux de Failly, Lebrun, le quartier général et l'Empereur, à Rethel. On se demande pourquoi Rethel? — Pourquoi cette pointe excentrique, au lendemain du jour où l'on quittait Reims avec un plan qui n'avait chance de réussir qu'à la condition d'être mené avec une habileté et une promptitude extrêmes?

Cette marche, — a-t-on dit, — était nécessaire au ravitaillement d'une partie de l'armée. Nécessité regrettable, dont les conséquences ne pouvaient tarder à se faire sentir!

En effet, le 25, les T et 1*' corps, qui sont en avance sur le reste de l'armée, font : le 7% moins de huit kilomètres pour atteindre Vouziers, où il s'arrête; le 1*' corps, dix-sept kilomètres pour se rendre de Juniville à Attigny; tandis que les 5* et 12% avec la division de cavalerie Bonnemain, font séjour à Rethel.

Jusque-là, l'armée avait été éclairée sur son flanc droit, regardé à juste titre comme le plus exposé, par l'excellente cavalerie du général Margueritte; le 25, nous la croisions dans Vouziers, qu'elle traversait pour se porter vers le nord , et uller prendre position au Chesne-Populeux.

L'ennemi menace- t-il donc de ce côté? Le

52 RBIMS.

commandement a-t-il reçu des indications nouvelles, qu'il se hâte de rappeler à lui le général Margueritte ? N'a-t-il plus, du côté de l'est, les mêmes sujets d'appréhension, qu'il ne craigne pas de laisser le soin d'éclairer le flanc droit de l'armée à l'unique] brigade * dont dispose le T corps, alors qu'une division entière de cavalerie suffirait à peine à cette tâche pénible et difficile ?

On doit admettre que le grand quartier général avait, en effet, reçu des renseignements nouveaux qui avaient modifié son opinion sur la marche de l'armée allemande ; sans quoi le mouvement de la division Margueritte serait inexplicable; — mais la suite des événements a prouvé que ces avis étaient inexacts et que l'ennemi ne menaçait pas de ce côté.

De ce jour, 25 août, notre marche devient oscillatoire.

Le 26, en effet, on quitte enfin Rethel; le 5* corps se rend au Chesne-Populeux ; le 12* à Tourteron; mais le 1*' corps ne fait que huit kilomètres pour se porter en avant de Semuy, entre Voncq et Montgon , et le 7* est maintenu à Vouziers. Quant à la cavalerie du général Margue-

1 La brig^ade se composait de 13 escadi'ons (1,300 sabres), dont il faut défalquer 4 escadrons employés au service du quar^ tier g[énéral et des divisions*

ritte, elle continue d*éclairer un pays net de Prussiens, et va camper aux Grandes- Armoises; la division de cuirassiers Bonnemain demeure en réserve à Attigny.

C'était encore une journée perdue !

Cependant, le T corps n'ayant reçu aucun ordre de mouvement pour la journée du 26, le général le fit passer sur la rive droite de l'Aisne , ne laissant sur la rive gauche , pour surveiller le chemin de M onthois , qu'une brigade de la division Liébert. Le 4* hussards fut envoyé du côté de Grand-Pré, pour tâcher d'avoir, à tout prix, des renseignements sur l'ennemi; et comme le maréchal avait prescrit l'occupation de Grand- Pré et de Buzancy * , le général Bordas , commandant la 1" brigade de la 3* division, reçut l'ordre de se rendre à Grand-Pré , de s'y établir avec le 52* de ligne et d'envoyer le 72* prendre position à Buzancy.

Aussitôt arrivé à Grand-Pré , le colonel Lavigerie , commandant le 4' hussards , lança ses reconnaissances dans plusieurs directions.

Deux d'entre elles, l'une poussée jusqu'à Apremont*, l'autre envoyée dans^la même direction, mais par Marcq, c'est-à-dire le long de la rive gauche de l'Aire, rencontrèrent des troupes de

> Gros bourg, à 22 kilomètres de Vouziers.

* Bourg situé à 6 kilomètres de Varennes.

cavalerie prussienne. On disait celles-ci suivies de colonnes d*infanterie et d'artillerie. Une troisième reconnaissance de cavalerie fut poussée sur Senuc ' . A l'entrée de Senuc, nos cavaliers se trouvèrent foce à face avec de la cavalerie prussienne qui débouchait par le côté opposé du village.

Force fut à notre reconnaissance de battre en retraite, et aux différents postes d'observation de se replier en hâte, vers Grand-Pré. Mais en arrivant en vue de Grand-Pré , l'ennemi aperçut la colonne Bordas, qui débouchait par la route de Vouziers, et battit en retraite à son tour, croyant sans doute, en voyant de l'artillerie (le général Bordas avait amené 6 pièces), à la présence de tout un corps d'armée.

De son côté, le général Bordas, ne se sentant pas en force, se garda d'inquiéler la colonne ennemie, et il se porta sur Grand-Pré. Quelques instants auparavant, il avait fait savoir au commandant du T corps, qu'on disait les villages avoisinant Grand-Pré occupés par des troupes de cavalerie et d'infanterie prussiennes. En voyant l'ennemi à Senuc, le général Bordas se crut coupé de Vouziers, et dans son premier mouvement d'anxiété , il eut la pensée de rallier, à Bu-

I Petit village au sud et à 5 kilomètres de Grand-Pré.

zancy, le second régiment de sa brigade. D'où ce billet au général Douay :

M J'ai devant moi des forces supérieures ; je » suis forcé de me retirer sur Buzancy. »

Il fallait, à tout prix, empêcher un pareil mouvement; non-seulement il laissait la route de Vouziers ouverte à l'ennemi, mais en outre il isolait la brigade du corps d'armée et pouvait la perdre. Faire partir immédiatement pour Grand-Pré deux escadrons de lanciers qui devront rapporter des nouvelles du général Bordas et du 4* hussards , envoyer en même temps , par deux voies différentes, au colonel du 72% à Buzancy, l'ordre de rallier Vouziers, par la Croixaux-Bois; enfin, prévenir le maréchal de ce qui se passe, telles sont les dispositions qui sont prises sur l'heure.

L'orage montait, nous le sentions venir; et, nous trouvant en première ligne pour le recevoir, il fallait nous mettre en état de lui tenir tête assez longtemps pour permettre au reste de l'armée de venir nous appuyer.

En cas d'attaque, notre grand convoi de vivres, la colonne des bagages et le parc du génie ne devant être qu'un gros embarras, on leur fit prendre la direction de Terron. Dès lors, toute

r attention du commandement se porta vers le camp.

Au dire des paysans, les Prussiens se concentraient à Sainte-Menehould, au nombre de 60,000 environ, et ils avaient poussé leurs éclaireurs jusqu'à Monthois et Liry *. Le 4* hussards, qui rentra de Grand-Pré vers quatre heures du soir, vint confirmer une partie de ces renseignements. L'approche de l'ennemi aussi bien que la distance à laquelle le 7* corps se trouvait du reste de l'armée, nous commandant de prendre avant la nuit des positions de combat, quitte à les rectifier le lendemain, dès l'aube, on s'établit sur une ligne située un peu en arrière de Longwé , à l'endroit où la route se bifurque vers Buzancy et Grand-Pré. Notre gauche s'appuya au village de Chestres; notre droite au village de Falaise. La brigade de la division Liébert, placée sur la rive gauche de l'Aisne, resta dans son poste d'observation. Une partie de l'artillerie de réserve fut établie sur la ligne de bataille; des épaulements et des abris furent élevés. Notre cavalerie fut pkicée en arrière. Ainsi disposé, le V corps pouvait recevoir l'ennemi , soit qu'il vînt du côté de Sainte-Menehould, soit du côté de Grand-Pré, soit des deux côtés à la fois.

1 Ce dernier villag^e n'est situé au'à 14 kilomètres de Voa-

zicrs.

Il était près de sept heures du soir quand un cavalier, envoyé par le général Bordas, vint annoncer que le général était resté à Grand-Pré, ne jugeant pas pouvoir revenir en arrière. Il croyait la route de Vouziers coupée par Fennemi. Elle ne Tétait pas ; mais , les Prussiens pouvant s'y porter d'un moment à l'autre , le général Dumont fut envoyé immédiatement avec la brigade qui lui restait sous la main, pour rejoindre et ramener la colonne Bordas.

Pendant que ces ordres s'exécutaient, la nuit était venue. Chacun était à son poste; notre général et son état-major au milieu de ses troupes, attendant impatiemment dans un champ tout près de la route, autour d'un feu de bivouac, le retour du général Dumont. Les émotions et les travaux de la journée nous avaient quelque peu brisés; cependant nous passâmes la nuit l'oreille au guet, courant vers la route au moindre bruit, le pas dun homme ou le sabot d'un cheval.

Entre une et deux heures du matin, un billet du général Dumont nous tira d'inquiétude. Le général « avait rejoint la colonne Bordas, et il » rentrait avec toute sa division. »

A trois heures du matin il arrivait à Vouziers, ramenant quelques hussards faits prisonniers la veille, et rapportant des renseignements con-

formes en tous points à ceux qui étaient parvenus jusqu'alors à notre quartier général.

La nuit se passa sans incident nouveau. Dès le matin, le général en chef, son chef d'état-major et les généraux du génie et d'artillerie montèrent à cheval et visitèrent les positions situées sur le front de notre corps d'armée, dans le but d'apporter, aux dispositions arrêtées la veille contre une surprise, les modifications qui seraient jugées nécessaires.

En ce moment, — il était environ cinq heures et demie du matin , — un officier d'état-major remit au général Douay une lettre du maréchal.

Le commandant en chef de l'armée écrivait d'Attigny, trois heures du matin, qu'il arrêtait le mouvement en avant de l'armée, qu'il appuyait de notre côté pour nous soutenir en cas de besoin, et que , de sa personne , il se rendait au Chesne.

Le général commandant le 7* corps envoie aussitôt au maréchal son aide de camp, le commandant Seigland, pour lui expliquer en détail tout ce qui s'est passé depuis la veille et lui confirmer les renseignements qu'il lui a déjà transmis. Cet officier supérieur dit au maréchal que, d'après les dernières nouvelles, le prince royal de Prusse serait à Sainte- Menehould et qu'une autre armée que la sienne monterait par

Varennes. « S*il en est ainsi, — répond le maréchal, — la position n'est pas bonne. » Il télégraphie au général Douay pour lui demander de lui transmettre sans retard les renseignements qu'il pourra obtenir des prisonniers, puis il lui écrit une lettre qu'il remet au commandant Seigland. Le maréchal y renouvelle ses recommandations : il fait savoir au général qu'il met la division de cuirassiers à sa disposition ; que le l** corps (Ducrot) se porte sur Terron, pour être prêt à marcher au canon, et le 5* (de Failly) sur Buzancy. Le maréchal devait passer la journée au Chesne.

L'aide de camp du général Douay repart au galop ; sur la route il rencontre une division du 1" corps. Elle prenait position à Quatre-Champs, pendant que, derrière elle, venait la division L'Hériller et que les deux autres, sous les ordres directs du général Ducrot, arrivaient à Terron.

Entre temps, on avait interrogé les prisonniers et on avait appris d'eux que les forces établies du côté de Grand-Pré étaient l'avant- garde d'une armée, mais on n'avait rien pu en tirer de plus. De leur côté, les gens de la campagne, arrivés pendant la nuit au quartier général, et qui avaient constaté la marche de l'ennemi dans la direction de Vouziers, évaluaient à près de 100,000 hommes les troupes qu'ils avaient vues.

Ainsi , bien que nous ne sachions pas exacte-

ment l'efFectif des masses ennemies qui s'avancent vers nous de deux côtés, et que nous ignorions encore, le 27, que les têtes de colonnes rencontrées par nos reconnaissances au delà de TArgonne appartiennent à la IV' armée , commandée par le prince royal de Saxe, nous ne pouvons pas mettre en doute la marche, vers nous, de deux colonnes distinctes.

Le général transmet au maréchal ces nouveaux renseignements; le commandant Loizillon, qu'il lui envoie, arrive au Chesne à trois heures et demie. 11 trouve le maréchal en conférence avec son chef d'état-major général, le commandant du 12* corps et un colonel d'artillerie. Là, il expose la situation dans tous ses détails. A peine a-t-il fini que le maréchal , qui écoutait attentif et soucieux, est mandé auprès de l'Empereur.

Sa Majesté venait de recevoir la nouvelle que le prince royal de Prusse, suspendant sa marche sur Paris, s'avançait vers nous. Après un long entretien avec l'Empereur, le maréchal revient, congédie les officiers présents, à l'exception des deux généraux, et arrête ses dispositions pour le lendemain. Il est urgent de prendre de promptes mesures ; on ne peut plus rien pour le maréchal Bazaine, qu'on a déjà trop attendu dans l'Argonne.

A six heures, le commandant Loizillon reçoit

REIMS. Ci

les instructions concernant le 7* corps et prend congé du maréchal.

A sept heures, il est de retour à notre camp, rapportant Tordre de retraite pour le lendemain.

liC T corps devait marcher sur Chagny par le Chesne; le 5*, sur Poix; le 12* et le 1*% sur Vendresse, couverts ainsi par le canal des Ardennes.

Voici le moment de laisser l'armée française tout à ses préoccupations et à ses dispositions de retraite, et de rejoindre l'armée prussienne dont nous avons à étudier les opérations depuis Metz. Dès que nous l'aurons suivie dans ses différentes marches el que nous aurons fixé sa position exacte, par rapport à l'armée française, nous nous astreindrons à raconter, jour par jour, ses étapes, ses efforts pour nous atteindre , en même temps que nos hésitations, puis nos tentatives —tardives, hélas ! — pour échapper au sort qui devait nous frapper !

Le lendemain de la bataille de Saint-Privat, 18 août, le maréchal Bazaine avait donné à son armée Tordre de se replier et de s'établir dans le camp retranché de Metz, et l'ennemi en avait profité pour mener à bonne fin son œuvre d'in-

vestîssement. Alors, le Roi de Prusse, laissant pour bloquer Metz la I'* armée (55,000 hommes), placée sous les ordres du général Steinmetz, et la II* armée (143,000 hommes), commandée par le prince Frédéric-Charles, pensa qu'il pouvait s'avancer sur Paris avec la IIP armée, commandée par le prince royal de Prusse. On avait formé en même temps, à la hâte, la IV* armée, dite : de la Meuse, destinée à opérer de concert avec les troupes du prince royal de Prusse contre M ac-Mahon et Paris.

C'est le prince royal de Saxe qui reçut le commandement de la IV' armée.

Le 21 août, la IV* armée (corps de la garde pnissienne, IV* corps, XII* corps, v* et vi* divisions de cavalerie), à l'exception du IV*, qui était déjà en marche avec l'armée du prince royal de Prusse, commença son mouvement vers la Meuse.

Le prince royal de Saxe devait chercher à surprendre la forteresse de Verdun qui se trouvait sur sa route , mais , en cas d'échec , il avait ordre de passer outre et de rallier sans retard la III* armée. .

Le 24, en effet, il se présenta devant Verdun. Tandis que la xxm* division marchait sur la chaussée d'Estain, la xxi* sur la route de Fresne, et que l'avant- garde de la xxiii* division occupait le faubourg Pavé, l'artillerie se posta sur les

collines de Belrupt et canonna la place; après quoi, on la somma de se rendre. Sur son refus, les Allemands poursuivirent leur marche. Le 25 , le XIP corps reçut Tordre de s'avancer par la grande route sur Clermont, et la garde de contourner FArgonne par le sud pour se porter à Triaucourt. Le IV' corps se rendait le même jour des environs de Bar-le-Duc à Lahey court*.

Pendant ce temps , la III' armée (I" et IP Bavarois, V% VP et XP corps, division vrurtembergeoise, n*et iv* divisions de cavalerie) atteignait la rive droite de FOrnain et y campait le 25 au soir, sur un front de 22 kilomètres environ, face au nord-ouest.

Le VP corps seul et la n* division de cavalerie conservaient leur direction vers l'ouest.

Vitry fut occupé le 23 au matin , et le Roi de Prusse, qui avait pris son quartier général à Commercy le 23 , dans le but de suivre plus aisément les opérations des IIP et IV' armées, se rapprocha le 24 de Châlons, et s'établit le 25 à Bar-le-Duc.

C'est dans cette ville, le 25 au soir seulement, c'est-à-dire trois jours après Févacuation de Reims par les troupes françaises , qu'il apprit que le maréchal Mac-Mahon, après avoir d'abord

Campagne de 1870-1871. Opérations des armées aile' mandes, par le colonel A. Borbstàedt, rédacteur du Militair- WochenblatU

évacué le camp de Chàlons pour se concentrer à Reims , était parti de cette ville , à la date du 23 , avec toute son armée, dans la direction du nord-est.

Ainsi nous avions, à la date du 25 , près de trois jours d'avance sur Tennemi.

Le général de Moltke prit, sans hésiter, le parti de se jeter à la poursuite du maréchal, et de tâcher d'empêcher sa jonction avec l'armée de Metz.

Le prince royal de Prusse et le prince royal de Saxe durent, l'un et l'autre, effectuer un changement de front sur leur aile droite, le premier appuyé à Givry; le second, à Jouy.

Mais c'est au prince royal de Saxe, le plus rapproché de l'armée française , que fut confié le soin de se jeter sur notre flanc droit, d'occuper les passages de la Meuse , de nous refouler vers le nord , de nous arrêter par des démonstrations de cavalerie , de harceler sans relâche notre arrièregarde, de ralentir enfin notre marche par tous les moyens en son pouvoir, jusqu'à ce que la IIP armée, parvenue à sa hauteur, pût combiner avec lui un effort commun.

Cette manœuvre ne devait que trop bien réussir! Tous les ordres furent donnés, toutes les dispositions prises dans les IIP et IV' armées allemandes, dans la nuit même du 25 au 26.

Le Roi de Prusse, le général de Moltke et leurs

états-majors allèrent prendre position à Clermont en Argonne , afin de se trouver au centre des opérations.

Les Prussiens apportèrent dans l'exécution du plan du général de Moltke une ardeur extrême. Dès le 26, les têtes de colonnes allemandes apparaissaient sur les deux versants de FArgonne et montaient jusqu'à Grand-Pré et Senuc, où elles venaient se heurter contre la colonne Bordas et le ^ hussards.

L'ennemi mettait également à profit la journée du 27 que nous laissions s'écouler dans une vaine attente , et par des prodiges de marche que nous ne le supposions pas capable d'accomplir, il arrivait rapidement sur nous.

Le XIP corps (IV* armée) gagnait Dun, notre objectif de passage, et la cavalerie saxonne occupait Buzancy. Aussi, en arrivant le 27 devant cette ville, le général de Failly y trouva-t-il l'ennemi ' .

Au moment de faire reconnaître Bar par le 12* chasseurs, le général reçut « l'ordre de rétrograder sur Chàtillon et BrieuUes* ». Toutefois, la reconnaissance eut lieu ; les chasseurs se rencontrèrent dans la plaine avec les escadrons saxons, qu'ils chargèrent , malgré le désavantage du ter-

' Opérations et marches du 5« corps, par le o^énéral dk Failly.

• Voir la carte n* i«

rain, avec une vigueur extrême; mais ils durent presque aussitôt se replier devant de nouveaux escadrons et le feu d'une batterie établie sur le mont Sivry.

Cette reconnaissance n'avait d'autre but que de forcer l'ennemi à se montrer, mais elle lui profita plus qu'à nous , car il apprit par les prisonniers restés entre ses mains, que l'armée française était entre Vouziers et le Chesne. Le 27 au soir, le 5* corps ayant opéré sa retraite sans être inquiété, prit ses campements à Châtillon et à Brieulles.

Gomment ne pas songer au temps perdu ? Comment ne pas regretter que , le 25 , on n'eût pas assigné au T corps Grand-Pré ' comme objectif, plutôt que Vouziers? Notre étape n'aurait jamais été que de vingt-quatre ou vingt-cinq kilomètres, et combien notre situation militaire y eût gagné !

Si on avait également fait doubler la marche du 1*' corps; si les 5* et 12* corps, détournés, le 24, de leur vraie direction, n'avaient pas fait séjour à Rethel le 25 ; si on avait pu se mettre en mesure de réunir par avance aux gîtes d'étape les vivres nécessaires aux troupes, il n'y aurait eu ni perte de temps ni cause d'arrêts, et tout per-

' Grand-Pré est à 17 kilomètres de Vouziers, et nous n'avions fait que 7 kilomètres pour nous porter de Gontreuve à Vouziers.

met de supposer qu'on serait arrivé à la Meuse le 27 dans la matinée , peut-être le 26 au soir.

Si, dès le 26, la cavalerie du général Margueritte , au lieu d'être envoyée vers la gauche , eût été employée sur notre flanc droit, à inquiéter sinon à arrêter le mouvement ascensionnel des Saxons, nous pouvions les précéder à Stenay ^ ou à Dun , assurer le passage de l'armée avant la concentration des armées allemandes, faire sauter les ponts derrière nous et marcher droit au but, vers Montmédy. Toutefois, il ne faut pas conclure que si le commandement eût opéré avec cette rapidité, nous eussions infailli* blement réussi à rejoindre l'armée de Metz. Non, assurément. Ce serait perdre de vue la composition de notre armée et son état moral; ce serait faire trop bon marché de l'ennemi, que nous étions assurés de rencontrer au delà de la Meuse.

Du moins, le commandement, en exécutant sans hésitation comme sans lenteur le plan du gouvernement de Paris, aurait mis sa conduite à l'abri de toute attaque , et si une catastrophe était survenue , ceux-là en auraient porté la responsabilité , qui avaient impérieusement réclamé la marche vers Metz.

Peut-être aussi est-il regrettable que l'armée,

* Stenay est à 13 kilomètres au nord de Dun.

au lieu d*appuyer seulement à droite et de se tenir prête à secourir le 7* corps, n'ait pas opéré, en toute hâte, sa concentration sur lui, pour tomber successivement sur les têtes de colonnes du prince royal de Saxe et du prince royal de Prusse, encore isolés. Il est incontestable que nous devions vaincre alors, ou jamais; et que si nous parvenions à écraser la IV* armée , nous pouvions nous rabattre sur la 111% avec des chances de succès. Une victoire changeait la face des choses ; une défaite nous donnait la mesure de ce que nous pouvions entreprendre.

Nous l'avons dit, le maréchal Mac-Mahon préféra la retraite immédiate sur Paris , et il affirma aussitôt sa résolution par les deux dépêches suivantes. Tune au maréchal Bazaine, l'autre au Ministre de la guerre, à Paris.

« Le Ghesne, 27 août 1870, 3 heures 25 soir.

n Maréchal Mac-Mahon prévient maréchal » Bazaine que l'arrivée du prince royal à Châwlons, le force à opérer, le 28, sa retraite sur » Mézières , et de là à l'ouest , s'il n'apprend pas » que le mouvement de retraite du maréchal » Bazaine soit commencé ^ »

' Documents authentiques annotés.

• Le Chesne, 27 août 1870, 8 heures 30 soir.

» Maréchal Mac-Mahon à guerre. Paris.

» Les I" et IP armées, plus de 200,000 hommes » bloquent Metz , principalement sur la rive n gauche; une force évaluée à 50,000 hommes » serait étabhe sur la rive droite de la Meuse, pour » gêner ma marche sur Metz. Des renseignements » annoncent que l'armée du prince royal de Prusse w se dirige aujourd'hui sur les Ardennes avec » 50,000 hommes ; elle serait déjà à Ardeuil. Je » suis au Chesne avec un peu plus de 100,000 » hommes. Depuis le 9, je n'ai aucune nouvelle » de Bazaine; si je me porte à sa rencontre, je " serai attaqué de front par une partie des P* et » IP armées , qui , à 1 a faveur des bois , peuvent » dérober une force supérieure à la mienne; en n même temps , attaqué par l'armée du prince » royal de Prusse , me coupant toute ligne de » retraite. Je me rapproche demain de Mézières » d'où je continuerai ma retraite, selon les évé- » nements, vers l'ouest '. »

Pourquoi cette résolution devait- elle encore changer, au souffle mal inspiré du gouvernement de Paris !

' Documents authentiques annotés.

Lorsque les ordres du maréchal arrivèrent au camp , le 7* corps était en proie à cette agitation fiévreuse , toujours inséparable des moments qui précèdent un événement grave.

Une seule et même pensée nous animait tous :

sortir à tout prix de ce statu quo plein de périls; prendre sans plus tarder un parti. Les soldats, réunis par groupes, interrogeaient du regard leurs officiers ; les généraux entouraient leur commandant en chef; tous attendaient

Aussi avec quelle promptitude les ordres furentils exécutés ! Dès neuf heures du soir, le parc du génie , les bagages et le lourd convoi d'administration s'ébranlaient pour gagner Chagny , sous la direction du lieutenant-colonel Davenet, souschef de l'état-major général. Il nous importait d'avoir évacué la vaste position à l'est de Vouziers, dès la première heure du jour, et d'avoir atteint la tête de défilé qui s'étend de Vouziers au Chesne-Populeux , avant d'être attaqués. Débarrassés de nos impedimenta, nous pouvions librement manœuvrer ou combattre.

La cavalerie partit à deux heures et demie du matin, avec la mission de s'arrêter à Ballay et à Quatre-Champs pour observer les débouchés de Boult-aux-Bois et de la Croix-aux-Bois. L'infanterie et l'artillerie suivirent : leur mouvement s'opéra, le 28 au point du jour, dans le plus grand

REIMS. 7i

silence. L'arrière-garde prenait position à Chestres, pour couvrir le mouvement de retraite.

Chacun marchait d'un pas plus ferme; on semblait avoir oublié le froid, la pluie, l'anxiété des jours précédents. On sentait dans l'air comme des bouffées d'espoir, car la pensée de reprendre bientôt une revanche sous Paris, venait tout à coup d'éclairer notre horizon.

Sans doute l'ennemi se lancerait à notre poursuite, mais, outre que son attention était actuellement concentrée vers la Meuse, dont il voulait nous barrer le passage, les efforts qu'il tentait pour nous atteindre depuis le moment où il avait retrouvé notre trace , devaient l'avoir fatigué ; la retraite sur Paris, bien que tardive, semblait donc encore possible.

Il était environ cinq heures et demie du matin, nous allions atteindre le village de Quatre- Ghamps, quand un aide de camp du maréchal vint nous annoncer que la direction de Paris était de nouveau abandonnée pour celle de Montmédy .

Que s'était-il donc passé au Chesne, qui avait pu modifier subitement la résolution dictée, la veille, au maréchal parla menace d'un danger imminent et par le pressentiment d'un désastre? Avait-on appris quelque victoire de l'armée de Metz? Pouvait-on compter sur une très-prochaine jonction avec elle?

Non; il était arrivé au Chesne deux dépêches du Ministre de la guerre, l'une pour l'Empereur, l'autre pour le maréchal Mac-Mahon.

Voici ces dépêches :

« Paris 9 27 août, il heures soir.

» Guerre à Empereur. — Quartier impérial.

» Si vous abandonnez Bazaine, la révolution est » dans Paris et vous serez attaqué vous-même par » toutes les forces de l'ennemi. Contre le dehors, » Paris se gardera. Les fortifications sont termi- » nées. Il me paraît urgent que vous puissiez par- » venir rapidement jusqu'à Bazaine. Ce n'est pas » le prince royal de Prusse qui est à Châlons, n mais un des princes, frère du roi de Prusse, n avec une avant- garde et des forces considér râbles de cavalerie. Je vous ai télégraphié ce n matin deux renseignements qui indiquent que le » prince royal de Prusse, sentant le danger auquel n votre marche tournante expose et son armée et «l'armée qui bloque Bazaine, aurait changé de » direction et marcherait vers le nord. Vous avez » au moins trente-six heures d'avance sur lui, » peut-être quarante-huit heures. Vous n'avez » devant vous qu'une partie des forces qui bloy quent Metz et qui , vous voyant vous retirer de » Châlons à Reims, s'étaient étendues vers l'Ar- » gonne. Votre mouvement sur Reims les avait

«trompées. Comme le prince royal de Prusse, » ici tout le monde a senti la nécessité de dégager » Bazaine, et l'anxiété avec laquelle on vous suit » est extrême ' . »

« Paris, 28 août 1870, i heure 30 soir.

n Guerre à maréchal Mac^Mahon. — Ju quartier

général.

■ (Urgent. — Faire suivre.)

» Au nom du Conseil des ministres et du Conseil «privé, je vous demande de porter secours à » Bazaine, en profitant des trente heures d'avance » que vous avez sur le prince royal de Prusse. Je » fais porter le corps Vinoy sur Reims *. »

On le voit, ici comme à Châlons, la crainte d'une révolution à Paris faisait sacrifier une armée de 100,000 hommes.

Mais depuis Châlons, les événements n'avaientils pas marché au rebours de toute espérance? L'armée n'était-elle pas déjà, à cette heure, fortement ébranlée? N'y avait-il pas assez d'anxiété dans la dépêche du maréchal, datée du 27 août :

ft Si je me porte à la rencontre de Bazaine, je « serai attaqué de fi-ont par une partie des !'• et » II* armées ; en même temps , attaqué par

< Documents authentiques annotes.

» Idem,

7k REIMS.

» l'armée du prince royal de Prusse me coupant » toute ligne de retraite. »

On se croyait, à Paris, parfaitement renseigné sur les opérations des armées allemandes et on ne semblait pas regarder une collision comme imminente. On était dans une grave erreur; — et quand le Ministre écrivait, à la date du 27 août au soir : « Vous avez au moins trente-six w heures d'avance sur l'ennemi ' » , il ignorait trèscertainement qu'à cette date les têtes de colonnes de la IV* armée nous avaient précédés à Dun et à Buzancy. Quant aux troupes du prince royal de Prusse , le gros de ses forces n'était pas à plus de douze heures de marche de nous, et son avantgarde allait nous remplacer à Vouziers dès le 28 au matin.

Enfin, le sort en est jeté; le sacrifice est ordonné : on s'y résigne !

Nous tournons le dos à la Meuse ; nous lui ferons face de nouveau!

Mais on ne fait pas mouvoir une armée de 100,000 hommes, dans les conditions où se trouvait la nôtre, comme des soldats de plomb sur un échiquier d'enfant.

* A cette date, le XII* corps (IV* armée) occupait Dun et Stenay. (Campagne de 1870-1871, par le colonel A. Borb- STAEDT, rédacteur militaire du Wochenbtatt,)

Qu'on se figure un corps d'armée , c'est-à-dire 25 à 30,000 hommes d'infanterie, 2 à 3,000 chevaux de cavalerie, 90 bouches à feu, ce qui représente environ 300 voitures et 1,800 chevaux d'attelage ; enfin un convoi de vivres , des ambulances, des impedimenta de toute sorte, formant un ensemble de plusieurs centaines de voitures et de chevaux ; qu'on se figure ce flot humain ondoyant à travers des routes difficiles , des défilés étroits, sur une étendue de 15 à 20 kilomètres, se pressant pour échapper à un désastre , et on pourra se faire une idée de la perturbation profonde que doit jeter dans une masse mouvante de plus de 100,000 hommes l'ordre de changer tout à coup de direction, et de se reporter en avant !

Et quel temps perdu pour les opérations, temps précieux , irréparable ! Pour les soldats , quelle fatigue physique et morale ! Enfin, pour le commandement, quel coup porté à son autorité par ces marques répétées d'irrésolution ! Elles tuent la confiance la plus ferme , elles finissent par engendrer fatalement l'indiscipline et la désorganisation. De là aux propos injurieux contre les chefs, il n'y a qu'un pas; et ce jour est proche où quelques malheureux qui n'ont pas brûlé une cartouche ou qui ont jeté leurs fusils crieront à la trahison !

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