CHAPITRE PREMIER
Les origines. — Les deux nations. — La déclaration DE guerre.
On comprendrait mal le cataclysme où notre pays en 1870 faillit sombrer, si l'on ne se reportait par la pensée à ces jours d'illusions, et si l'on n'étudiait d'abord, dans leurs causes, les événements qui sur la nation surprise éclatèrent alors, comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu.
La France, à cette époque, commençait à se réveiller à peine d'une longue torpeur. Depuis dix-huit ans elle s'était laissée vivre, elle somnolait, confiante, aux mains qui l'avaient prise. Elle était engourdie par la prospérité matérielle, des habitudes de bien-être et par suite un dissolvant besoin de luxe. Elle savourait encore le
s LA GUERRE DE 1870-71.
triomphe qu'avait été l'Exposition de 1867, Elle se berçait aussi, profondément, au bruit glorieux des victoires de Crimée et d'Italie. Son armée, aguerrie par quarante ans d'Afrique, n était-elle pas la première du monde? Le césarisme, sous le masque libéral qu'il s'était donné en janvier 1870, avec le ministère d'Emile OUivier, paraissait, en dépit des attaques violentes de l'opposition, encore inébranlable. Un plébiscite, par 7 500 000 oui, venait de lui consentir un nouveau bail. Enrichie et ne rêvant que richesses, la grande majorité de la population des villes et des campagnes s'en remettait, satisfaite, à la déclaration du maître : « l'Empire, c'est la paix ». Elle chansonnait, elle travaillait. Auxbals des Tuileries, l'Europe, avec des yeux jaloux, venait la voir danser, insouciante, gaie, convaincue de sa force.
Comme elle croyait en elle, elle croyait aux autres. Loin de haïr personne, elle eût plutôt chéri l'univers entier. Avec son rêveur couronné, elle croyait à l'amitié efficace de l'Angleterre, alliée d'hier contre la Russie,' aux bonnes dispositions de celle-ci... Est-ce que, malgréj Sébastopol, le tsar l'autre année n'était pas notre hôte?...i Elle croyait h la sympathie de l'Autriche (comme si on l'eût secourue en 1866 dans sa déroute), à la reconnaissance de Victor-Emmanuel... A qui l'Italie devait-elle son unité, sinon à Napoléon III?
La France croyait au juste principe des nationalités, admettait môme dans l'avenir, sans terreur, contre sa frontière, une unité possible de l'Allemagne. l*]lle croyait aveuglément à tant de choses, qu'elle ne crut pas, longtemps, au seul point noir (]ui menaçait : à l'orage chaque jour grandissant, du coté de la Prusse.
Cette petite nalion féodale, ce dur royaume de Prusse qui en 1792 était venu, pour la défense du principe mo-
LES ORIGINES. — LES DEUX NATIONS. à
narchique, se faire battre par la Révolution à Valmy, et qui, dès 1806, se levait de nouveau contre les armes françaises, avait, depuis l'écrasement d'Iéna, étrangement grandi. Avec une haine tenace, la défaite lui enseignait la volonté de vaincre. Réduite par Napoléon à n'entretenir qu'une armée de 40 000 hommes, la Prusse refondait sa population entière au creuset du service obligatoire, dans sa réserve, sa landwehr. En 1813, 180 000 hommes étaient debout; 264000, en 1815, nous rendaient invasion contre invasion. Leipzig et Waterloo effaçaient léna.
Il semblait qu'on fût quitte. Mais l'appétit, en mangeant, était venu. Tandis que sans cesse, à l'insu de l'Europe, se perfectionnait l'outil militaire en Prusse, une politique hardie, mais avisée, rivait dorénavant le cabinet de Berlin à ce but : réaliser à son profit l'unité politique de l'Allemagne.
L'Allemagne, sous le nom de Confédération germanique et sous la suprématie de l'Autriche, se divisait en un grand nombre de principautés et d'États, avec une Diète représentative des souverains. Masse flottante, sans cohésion, qu'avait en vain tenté d'amalgamer, en 1848, un parlement national, réuni à Francfort. En 1854, à l'instigation de la Prusse, se concluait, sans l'Autriche, une Union douanière, ou Zollverein, qui abattait, entre tant d'intérêts morcelés, bien des barrières. En 1861, le prince-régent Guillaume, qui depuis longtemps gouvernait déjà, règne en titre. En 1862, M. de Bismarck est ministre des Affaires étrangères.
Dès lors, les événements se précipitent. La Prusse est prête. Sa faim augmente, avec le sentiment de sa puissance. Qui manger d'abord? le plus faible, ce petit roi de Danemark qui a le tort de posséder le Holstein, où Berlin convoite la bonne rade de Kiel, et le Slesvig, pays
danois, mêlé d'Allemands. Vite, on s'allie à l'Autriche, et de concert, au nom de la Confédération germanique, on fait, en 1864, la guerre des Duchés. Le Holslein sera prussien, le Slesvig autrichien.
A qui le tour ? L'appétit n'a fait que s'aiguiser, et l'on a bonne envie, maintenant, de dévorer l'Autriche. Gros morceau. 11 convient, pour n'être pas dérangé durant l'opération, de s'assurer d'abord quelques sympathies,
l'Italie est là, qui s'accommoderait bien de Venise, —
et surtout la plus importante des neutraUtés... Si Napoléon III consentait à tourner la tête?... Et voilà Bismarck à Biarritz.
Peignons d'un trait ces deux hommes.
L'Empereur, joueur nonchalant, et qui avait été moins l'homme que la chose de son parti, à présent usé de plaisirs, la décrépitude et l'indécision mêmes. Bon jusqu'à la faiblesse, et résolu jusqu'au meurtre.
Un singulier mélange, dit Guizot, «de témérité et de patience, de fatalisme et de calcul )). Confiant dans son étoile jusqu'à la suivre au fond du gouffre.
En polilicjue, un chaos: « impérial et révolutionnaire, autocrate et socialiste », des goûls de prince et des utopies d'ouvrier, « le respect de la tradition et la passion de l'aventure, le désir de l'ordre et le mépris de l'équité ». Au total, le pire des songe-creux. Une dupe toute prête.
L'autre, un colosse, de taille, de force et de ruse. L'air bourru et retors, une fausse jovialité, une bonhomie pesante de cuirassier diplomate. L'esprit le plus vaste et le plus délié, mais une pierre à la place du cœur. Une religion (pii volontiers entonnait des hymnes, mais qui se