LA DÉLÉGATION A TOURS
épais, presque morts, tressaille. Elle a une âme. Du
10 octobre, jusqu'aux tristes jours de janvier où il succombe, non de sa propre fatigue, mais sous la lassitude des autres, il parcourt le pays, le galvanise. 11 prêche, il organise partout la guerre sacrée. Ce borgne est un voyant, accomplit un travail cyclopéen. L'un après l'autre 11 corps d'armée sortent du sol, à son appel. En moins de quatre mois il met debout 600 000 hommes, 5 000 par jour. Il les équipe, il les arme d'innombrables fusils, d'une artillerie neuve, meurtrière. Et cette énorme machine, ce vaste appareil improvisé, infatigablement il l'entretient, le répare, lui insuffle des renouveaux de force.
11 gouverne, imprime au pays divisé, regimbant, un élan unique. Alors que la France, à ce tournant de son histoire, hésite et se cherche, il a le génie, le sentiment profond de la race. Il communie avec les plus pures gloires du passé, l'antique âme gauloise. Tout le secret de son énergie, de sa grandeur est là : confiance inébranlable dans la Patrie. Pas une seconde il ne désespère. Les Allemands lui ont les premiers rendu justice; la défense nationale pour eux tient dans ces mots : « Gambetla et ses armées I »
Est-il un plus grand hommage? Certes, cela suffirait pour excuser ses fautes, s'il en commit, et quelques inévitables erreurs de décision et de choix, dans ce cataclysme où toutes choses étaient confondues.
Dès le 10 octobre, Gambetta (qui a voix prépondérante au conseil et joint à sa charge de ministre de l'intérieur celle de la guerre) jette une proclamation enflammée, un appel à la levée en masse. Il accueille toutes les bonnes volontés, aussi bien Charette et Cathelineau, les royalistes, que Garibaldi le révolutionnaire. Il s'adjoint des collaborateurs nouveaux, d'un dévouement sans bornes,
dont le nom mérite de briller auprès du sien : Clément Laurier, qui va négocier à Londres un emprunt de 250 millions; Ranc, directeur de la sûreté générale ; Spul- 1er, secrétaire fidèle.
En même temps qu'un serviteur du régime tombé, M. de Ghaudordy, aux affaires étrangères, continue de faire preuve d'un tact précieux avec tous les représentants des puissances, — qui ont suivi à Tours le Gouvernement, pour l'épier plus que pour le servir, — un inconnu, M. de Freycinét, jeune ingénieur, montre au ministère de la guerre, où Gambetta le délègue, un talent singulier, une activité incomparable.
Meilleur organisateur que stratégiste, Freycinet, aidé par d'infatigables sous-ordres, — par des hommes comme le colonel Thoumas, qui sut créer en si peu de temps (quatre mois) jusqu'à "238 batteries, 2 par jour, tout équipées, — Freycinet pare à tout. Il n'existait plus qu'un seul exemplaire de la carte d'étatmajor, retrouvé à grand'peine. On en fabrique, par la photographie, TauLographie, des milliers. Un bureau de reconnaissances centralise tous les renseignements sur l'ennemi. Un comité d'étude des moyens de défense, avec Naquet, examine, utilise les inventions qui foisonnent ! On va jusqu'en Amérique chercher des canons, des fusils. Tulle, Saint-Etienne, Châtellerault fabriquent mille chassepots par jour. Poudre, capsules, cartouches affluent de toutes parts et de tous pays. Et ce n'est pas une des moindres difficultés quotidiennes que ce vasle réapprovisionnement des armées, avec tant de calibres dilïérenta.