LA DÉLÉGATION A TOURS
Les décrets se succèdent, secouant la torpeur des campagnes, portant aux extrémités du pays le sang jeune d'une volonté brûlante : formation de corps de gardes nationaux mobilisés ; — suspension des lois sur l'avancement. A temps troublé mesures exceptionnelles ; on n'avait plus de cadres, il fallait en faire ! — les mobiles, les mobilisés, la légion étrangère et les corps francs groupés en armée auxiliaire, assimilée à l'armée régulière ; noble idée, fondant dans une même foule les soldats de la France; on avait les mêmes devoirs, on aurait les mêmes droits ; — organisation de vastes camps régionaux ; — déclaration de l'état de guerre pour tout département à moins de 100 kilomètres de l'ennemi.
Vingt autres décrets encore.
A l'étonnement de plusieurs, Cambriels devant Werder a reculé jusqu'à Besançon. Gambetta y vole, l'approuve. Et quelques jours après, une série de combats énergiques avec ces troupes, hier si faibles, barre sur l'Ognon, aux abords nord de la ville, le passage aux Badois qui se reportent alors, selon les ordres de Moltke, dans la vallée de la Saône et vers Dijon.
Le 15^ corps, au premier choc, s'est émietté. Gambetta destitue La Motte-Rouge, nomme commandant en chef d'Aurelle de Paladines, un vieux soldat d'Afrique. Et en quelques jours l'armée de la Loire, au camp de Salbris, reprend forme et vie, sous l'action salutaire de la discipline. Bientôt on pourra tenir campagne. L'impatience d'en venir aux mains, un amer désir de revanche enfièvre chacun.
Le 18 octobre, on apprend la prise et le sac de Châteaudun. Défendue par des francs-tireurs et des gardes nationaux commandés par Lipowski et de Testanières, la courageuse ville avait été incendiée le lendemain par le
général Von Vittich (22^ division prussienne) : les soldats, allant de maison en maison avec des éponges et des balais imbibés de pétrole, forçaient, pistolet sur la gorge, les habitants à mettre eux-mêmes le l'eu; ils allumaient la paillasse d'une paralytique, tuaient un vieillard et le jetaient au brasier. Deux cent trente-cinq maisons sont calcinées, la lueur rougeoie sur dix lieues. Des milliers de bouteilles bues et cassées jonchent la place. Alors Wittich satisfait s'éloigne, non sans avoir imposé une contribution de 200 000 francs et envoyé 96 otages au fond de la Poméranie.
Et ces soldats, qui, en 1870, non seulement fusillaient ou branchaient les francs-tireurs, mais châtiaient ainsi la noble résistance d'une ville ennemie, élaient les mômes qui en 1813 trouvaient légitime, pour eux, le rescrit de leur roi Frédéric-Guillaume : « La landsturm emmènera tous les habitants avec leurs bestiaux et leurs effets. Ordre d'enlever, de détruire les farines et les grains, de vider les tonneaux, de brûler moulins et bateaux, de combler les puits, de couper les ponts, d'incendier les. moissons. Inutile de revêtir Viiniforme pour courir sus à l'ennemi. Le combat auquel la nation est appelée sanctifie tous les moyens : les plus terribles sont les meilleurs/... »
Monstruosité de la guerre, qui pousse à de semblables extrémités, change les hommes en bètes sauvages.
Ainsi s'excitaient de part et d'autre les colères, et grandissait l'exaltation des vaincus, quand un glas sinisiie retentit : Metz allemande, Bazaine et 170000 hommes prisonniers sans combat!
Douloureuse, inexprimable stupeur!