‹ Histoire de la guerre de 1870Chapitre 2 sur 37 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Depuis quatre-vingts ans qu'elle est en révolution, la France vit dans un état de conti*adiction flagrante avec le bon sens et la raison. Ces contradictions Tont tiraillée en tous sens, divisée et affaiblie. Dans les classes qui se rattachent à l'ancienne noblesse on s'est bercé de l'espoir d'un retour aux traditions passées, entremêlé d'aspirations libérales ; on a rêvé un mélange de monêirchie absolue, d'influences ôléricales et de régime plus ou moins constitutionnel : trois con-

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tradictions, trois antipathies. La bourgeoisie a eu des goûts constitutionnels et le culte du fonctionnarisme ; des aspirations d'homme libre et des habitudes d'esclave. Les classes ouvrières, égarées par des ambitieux vulgaires, perverties par de mauvais exemples, par l'augmentation des salaires, par des droits politiques qui leur étaient concédés sans l'instruction qui en justifie la jouissance, ont perdu les sentiments qui faisaient leur force, le goût du travail, la foi et le respect; corrompues par des gains faciles et exagérés, des théories subversives, des appétits désordonnés, elles sont devenues envieuses de ce qui leur manque, et se sont laissé envahir par des instincts pervers. Et leurs vices ont été si loin , qu'elles portent pour toujours, désormais, le stigmate honteux et criminel des ruines et des incendies de Paris. Les partis se sont disputés pour des noms, sacrifiant le fond à la forme. Les républicains, en particulier, ont toujours lutté pour un mot, négligeant la réalité, et sont parvenus, en faisant preuve de bonnes intentions, à charger leur conscience de toutes les insurrections, et à démontrer une

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absenee absolue d'esprit politique et de pépétra-r tion. Chaeun a rêvé sa coustitutlou. Les uns opt voulu la France monarchique^ les autres constitutionnelle } ceux-^ci l'ont trouvée cléricale; ceuxlà, républicaine} personne n'a voulu convenir qu'elle n'avait qu'une opinion, qu'elle était cou'servatrice, et que cette opinion devait êtp^ Ic^ hamt de tout échafaudage politique. Et elle naême, topt en aspirant à la liberté, forgeait chaque jour les q,nneau^ de ses chaînes, en développait une centralisation sans limites, et en étouffant aiftsi toutes les initiatives. Déchirée par ces tendc^nces, elle a passé du despotisme militaire de Napoléon 1^' aux théories légitimistes de Louis XVIII et de Charles X ; des théories légitimistes qui lui rappelaient un passé suranné sans satisfaire ses désirs, à la bourgeoisie constitutionnelle; celle-ci, n'osant compter sur sa force, limitait la liberté ai; Jieu de l'étendre sous la protectioii de lois rigoureuses ; puis la nation affolée se laissait un instant dominer par une démocratie prétentieuse, incapphl^? jus-»qu'au jour oii les abus nouveaux la rejetwent dftus les bras d'un ]Napoléon socialiste, sous lequel la

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corruption des mœurs, le culte des jouissances, la faiblesse de la direction politique et T affaiblissement général des intelligences et des volontés hâtaient la décadence, achevaient de ruiner les forces vives du pays et le conduisaient à des hontes sans pareilles. Traditions, croyances, principes, honneur, dignité, tout s'est effondré dans Tabime creusé par nos dissensions. Et aujourd'hui il ne reste plus qu'un monceau de décombres imbibé de sang, une ruine immense et une société affolée.

Jamais la France n'a été plongée dans un cataclysme pareil. Ce n'est pas une défaite; ce n'est pas un malliour; c'est une décomposition violente. L'histoire ne nous montre de situations analogues que dans les empires qui s'effondrent : l'empire de Darius, après l'invasion d'Alexandre; cehii d'Orient, après la prise de Constantinople ; celui d'Occident, après l'invasion des Barbares ; celui du Mexique, après la conquête de Cortès. 11 semble qu'un gigantesque obus subitement tombé au sein de notre jîays ait brutalement éclaté, et que ses terribles débris, renversant sur leur passage

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les êtres vivants, les édifices et même ces individualités morales qu'on nomme le Devoir, le Droit et la Loi, aient dispersé les hommes et les choses. Entassant fautes sur fautes, malheurs sur malheurs, la France ne paraît encore ni éclairée, ni satisfaite, et ses fils insensés, au lieu de panser ses blessures, semblent disposés à les ouvrir encore, comme si une rage folle suscitant leur fureur ne leur laissait d'autre instinct que celui de déchirer ses flancs ensanglantés. L'imagination, qui d'ordinaire empiète sur la réalité, est ici débordée par elle. Et au milieu de l'orage déchaîné, les individus, comme d'infimes atomes que l'ouragan entraîne, ont leur volonté annulée, et roulent les uns sur les autres, heurtés aux ruines qui sont leur ouvrage, et qu'une Providence irritée, mais juste, accumule sous leurs pas.

Les principes, guides habituels des peuples et des hommes, la foi qui soutient, la conscience qui dirige, le respect des grandes choses, l'amour du vrai, du beau et du bien, le bon sens, cette intelligence suprême, tout cela paraît obscurci. Les constitutions politiques sont déchirées

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et méprisées ; un homme , qu'il soit roi, empereur ou président, n'a plus de prestige. Cette nation, qui fut si éclairée et si grande , a ses rouages brisés et ses membres épars. Sur son cadavre qui râle, s'est dressé un fantôme ivre et sanglant dont les hideux ricanements sont ceux d'une folie fu« rieuse : l'anarchie. La patrie se débat dans les convulsions de l'agonie; elle est aux portes du tombeau et n'apparaît plus par moments que semblable à un être qui a vécu .

Pourtant, sur cet amas de débris incohérents, un être immuable, inflexible, éternel, reste encore debout, la Loi. D'une main, il nous montre la force qui discipUne et réprime; de l'autre, l'espérance qui ranime. A cette heure suprême, elle est à la fois le gouvernement, la conscience, la régénération ; mais elle a besoin d'un appui : la Vérité.

Tout espoir n'est donc pas perdu ; et devant un si douloureux spectacle, il faut que les illusions tombent. D'ailleurs, une nation virile ne doit perdre l'espérance qu'avec la vie. Tant qu'il hii reste un souffle, une goutte de sang dans les veines,

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une pensée au cerveau, elle doit réagir contre rinfortune, chasser le découragement et puiser dans le malheur même Ténergie de sa rénovation. Plus Tabîme ouvert sous ses pieds est béant^ plus une force surhumaine Ty pousse et l'écrase, plus elle doit roidir sa volonté, et, contractant ses for^ ces dans une énergie invincible, ne céder qu'en succombant.

L'heure est donc venue pour les trente-six mil^ lions de Français qui survivent, de se lever pour chercher le devoir etse mettre autravail. Lesambitions doivent faire place au dévouement; les découragements, à Tespérance; les vanités, aux abnégations, et les illusions, à la réalité. Mais pour que le travail produise des fruits, nous devons commencer par chercher la cause de nos maux et le remède qui les guérira. C'est dans le récit de nos fautes, dans un récit sincère, s'adressant aux systèmes plutôt qu'aux personnalités, que nous trouverons la vérité sur le passé, sur le présent et la confiance dans l'avenir. Du courage donc, et encore une fois au travail! Si cette énergie nous manque, il n'y a qu'à creuser nos tombes. Car

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cette fois, et ce sera la dernière, malgré la vitalité dont on fait preuve pour Toraprunt, il n'y aura plus qu'un cri : la France a vécu; la France est morte.

S'il est au monde une douleur cruelle, sans cesse renouvelée et toujours plus vive, c'est celle qu'éprouve un homme de cœur à retracer les malheurs de sa patrie. Cependant, pour celui qui en sent la force, il y a un devoir à affronter cette douleur. Nous venons de le dire, il faut la vérité à notre infortuné pays ; il la lui faut tout entière, sans réticence, sans exagération, et si dure qu'elle soit à entendre, il nous faut Técouter sans colère, si nous voulons redevenir dignes et puissants. Si la nation ne connaît pas dans toute leur étendue ses erreurs et ses fautes, elle en commettra de nouvelles et se perdra sans retour. Tombée au rang des peuples de second ordre, assimilée aux bas-empires déchus, elle n'aura plus qu'à méditer dans le remords ces paroles d'un de ses écrivains : fi Presque toujours, les nations qui ont dans leui» » histoire un ^ fait exceptionnel (la Révolution y> française , par exemple) expient ce fait par de

0 longues souffrances, et souvent le payent de » leur existence nationale (1). »

11 y a donc dans ces récits une utilité. Le désasr tre a été assez grand pour qu'ils soient même une nécessité. Tel est le but à tenter. Il nV aura ici ni récrimination, ni plainte, ni accusation. Il y aura une étude, rien de plus.

Si chacun aujourd'hui a le devoir de signaler les fautes générales, il n'en résulte pas que tout le monde ait le droit de flétrir celles du régime impérial. Ceux qui l'ont soutenu, et le nombre en est grand, ont plus ou moins contribué à notre ruine. Ceux-là n'ont guère qu'à mûrir leurs regrets, et à méditer sur leur propre erreur. Mais les hommes qui l'ont blâmé et combattu par leurs votes ou leur désapprobation, qui l'ont averti à l'occasion et dans la limite des faibles moyens qui leur étaient laissés, de l'abîme vers lequel il marchait, ont bien le droit maintenant de juger le passé. C'est à ce titre que nous entreprenons cette étude. Si parfois le Icîcteur la trouve passionnée, qu'il nous excuse.

(I) La woiuirchir conHitidionnclle ik Kcnan. Paris, 1869.

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car notre âme est oppressée de douleur^ et il faudrait être insensible pour exprimer avec calme des sôuffi*anced sans égales. Mais devant nos concitoyens, devant notre conscience^ devant Tirnage sanglante de la patrie désolée, il sera sûr de trouver au moins ici la sincérité.

Paris, juin 1871.

Officier d'ëtai-major.

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