CHAPITRE PREMIER
ÉTAT SOGIAL DE hk ^RANGB DEPUIS LE ItBXtQUE.
l. — Le régime iiii]>érial et la société.
Depuis rexpédition du Mexique, les esprits clairvoyants avaient prévu la chute de TEmpire; car dès ce moment^ une question insoluble était posée. La France voudrait à Tavenir se gouverner elle-même, et l'Empire, rivé à ses traditions personnelles , soutenu par les seuls httmtfies qui avaient ititérêt à son régime, ne pourrait y consentir. Sa chute était donc une question de temps. Comment s'effecttierait-elle? Se produirait-elle sans révolution, un jour où les masses, suffisamment éclairées, enverraient à la Chambre une majorité assez forte pour le modifier ou le déposer? Quelques esprits généreux l'espéraient ; d'autres, plus sâged, en doutàlefil attristés; el un homme polititjue, que nés conseils avaient fait tomber en disgrâce, n'hésitait pas à dire tout haut : L Empire périra par t armée. Depuis l'avènement de Napoléon III, en effet, les mœurs s*étaienl transforiuées. D'une part, une
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sorte de gangrène morale avait envahi toutes les classes; de l'autre, l'esprit public avait appris à ne pas se manifester; la France ne brillait plus que par sa légèreté, son insouciance, l'effrayant égoïsme développé par les appétits de luxe et d'intérêt, et la dépravation qu'inculquent le mauvais exemple, un gouvernement sans morale et la peur des révolutions.
Après le Mexique, la majorité des esprits tenait encore à l'Empire. C'était pour eux le symbole de la sécurité et la garantie de l'ordre. Mais tout en désirant sa conservation, on comprenait qu'il fallait que le pays s'administrât lui-môme. Le principe du self-govemment faisait chaque jour des progrès. Les conservateurs et môme les fidèles du gouvernement devenaient peu à peu partisans d'une monarchie constitutionnelle. 11 était facile d'apercevoir ces transforniations quand on se transportait de la capitale en province, et chaque fois que les députés s'y rendaient, ils constataient un pas de plus fait par les idées nouvelles aux dépens du régime personnel.
Comment expliquer, après cela, que les élections de 1863 n'aient pas porté à la Chambre une majorité opposante et constitutionnelle, modérée, sage, mais résolue à revendiquer un système de politique intérieure d'accord avec les aspirations du pays? Ce fait paraît étrange. Il s'explique par le degré de démoralisation oii l'Empire avait déjà plongé notre patrie. L'esprit de servilisme était trop répandu pour qu'on osai secouer le joug des candidatures officielles, et exprimer hautement une opinion à laquelle on pensait
tout bas. £d 18/i8, un jour que la France avait eu peur, elle avait saisi la première occasion pour se jeter dans les bras d'un homme. Cetle faute, elle Tavait déjà commise ; mais la peur ne raisonne pas ; elle n'a qu'un effet chez les nations comme chez les hommes : elle leur ôte leur valeur morale. La France en était déjà là, en 181li8; elle ajoutait à ce défaut celui d'être éprise des noms glorieux; elle n'avait pas encore compris que la renommée d'un Solon ou d'un Washington éclipse celle des conquérants. Aussi, n'ayant pas de soldat victorieux pour calmer ses frayeurs, elle adopta celui dont le nom rappelait les triomphes passés, et malheureusement aussi un despotisme absolu. Elle se livra à un descendant des Napoléon. Son choix était une nouvelle preuve de sa décadence. Elle savait que son futur maître avait conspiré contre elle les armes à la main, et causé la mort d'honnêtes gens. Elle n'ignorait pas que sa vie privée n'inspirait qu'une confiance médiocre. Mais elle n'en était plus à y regarder de si près ; il était l'héritier d'un nom puissant et redouté; c'était assez, elle se donna à lui corps et âme.
A cette époque, l'Europe ou plutôt ses gouvernements ne soupçonnaient pas encore notre décadence. L'avènement d'un Napoléon leur parut un indice de trouble, et ils songèrent à s'y opposer. Mais le vœu d'une nation entière, la modération des premiers actes, la connaissance qu'ils avaient du caractère du nouveau chef de la France, la crainte de complications dissipèrent cette idée, et la France fut satisfaite. La
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classe sociale qui renfermait le plus de forces vives> celle qui, par sa situation^ était appelée à gérer les affaires publiques, à conserver libres et intactes son activité, son instruction, son honnêteté, son intelli-^ gence, la bourgeoisie éclairée, abdiqua entre les mains avides d'un personnage imbu des traditions impériales et nourri des rêves utopiques des docteurs allemands* Cette classe, alors la plus puissante eu France, avouait ainsi ses frayeurs, sa propre faiblesse, et se plaçait volontairement dans un degré d'infériorité vis-à-vis des classes ouvrières dont les forces allaient augmenter chaque jour, grâce au principe d'association coopérative, et à la forme que le nouveau régime allait donner au suffrage universel.
Ce malheur accompli, on sait ce que devint l'Empire. Dénaturer la représentation nationale à son profit au moyen des circonscriptions électorales et des candi-» datures officielles, flatter les masses, les surveiller ou les agiter à son gré au moyen d'une nombreuse poUoe, jouer sans cesse du spectre rouge pour terrifier les classes qui raisonnent ou discuieot^ ériger l'intrigue et la faveur en système, avilir et énerver les consciences en développant les jouissances matérielles, tels furent dans leur ensemble les procédés du nouveau gouvernement. Depuis 1852, la bourgeoisie, avec la France entière, s'habitua à vivre dans la terreur du socialisme dont le pouvoir la menaçait à la moindre occasion, et dans le culte de ce même pouvoir qui lui promettait la sécurité après avoir suscité ses (sentes. Cette existence enleva au pays sa vigueur ; et quand
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rérreur ou la faute de l'expédition mexicaine lui inspira la penflée de secouer les candidatures officielles et de revendiquer ses droits^ il ne trouva plus Pénergie suffir santé. C'est à peine s'il se manifesta un léger mouvement dans Topinion, et si les rangs de l'opposition se grossirent de quelques membres. I^e Mexique fini, et fini comme on sait, la France se r^longea dans sa quiétude.
Pour peindre notre société à cette époque, pour la montrer sous ses moindres aspects, il faudrait un volume. Une légère esquisse suffira à en donner une idée.
Les anciennes £amilles, abandonnant leurs tradir* tions de castes sous la pression des théories modernes, s'étaient peu à peu^, ralliées, et l'En^pire leur avait tendu les bras en leur prodiguant ses faveurs. Pendant que cette évolution s'accomplissait, le déplaeemeot des fortunes, le développement des richesses indusi^ trielles et la goût des spéculations les dissolvaient lentement et infiltraient dan»'j^ui^ rangs des appétits désordonnés, des principes faux et des goûts cor^ rompus. La bourgeoisie avait pour elle les lumières, le qombre, la richesse ; mais elle était restée sans guide, flottant au gré des circonstances sans esprit politique et sans autre ambition que son bien^re. Quand la fortune lui souriait, un sot orgueil la poussait vers lancienne noblesse pour lui acheter un titre et l'accès dans ses rangs. Quand il en était autrement on ia voyait se retourner vers les classes ouvrières pour capter leur popularité au moyen de théories philan^
tbropiqueset d'ulopiesdangereuses.Ëlle oubliait qu'elle était encore le tiers-état, c'est-à-dire, selon la célèbre définition de Siéyès, un corps qui, n^étant rien,^lait devenu et devait être tout. Elle ne voyait pas que sa suprématie industrielle, commerciale, agricole, scientifique, jointe à sa masse, attirait à la fois les vieilles familles désireuses de suivre les pr(^rès du temps, et les fractions du peuple qui avaient conservé un sens droit du travail, des lois sociales et de la propriété ; enfin que les classes rurales, source la plus sûre et la plus dévouée de la prospérité publique, se rattachant à son influence, étaient encore son plus ferme appui. Elle n'avait pas vu que dans la société actuelle c'est à elle que revenait la direction du principe conservateur, et elle avait abandmné ce soin au pouvoir. L'indifférence pour les affaires se généralisait en même temps que le culte des jouissances. Partout la France s'était embellie au prix de somptueuses dépenses ; sa royauté de la mode et du plaisir s'était encore accrue et semblait devenue son unique ajjuMWtlon. Sous ces influences les mœurs s'étaient perverties, le luxe avait acquis des proportions effrayantes et la décadence morale apparaissait partout. La vertu et le vice s'étaient rapprochés au point de se confondre. Dans les sphères officielles, la centralisation administrative avait pris des proportions inconnues jusqu'aloi's. Auprès de la personnalité du souverain, les courtisans et les dignitaires gravitaient comme de majestueux satellites autour desquels rayonnait à son tour la foule des solliciteurs. 11 fallait renoncer à toute ambition généreuse, ou
étouffer sa dignité sous la pression de ce singulier système. A forcé de centraliser, les hommes au pouvoir ne suffisaient plus à leurs travaux, et au-dessous d'eux les insouciants se prélassaient dans une paresseuse indifférence. Les ressources de la nation disparaissaient et s'affaiblissaient dans cette existence factice où le luxe était la loi, le plaisir un bonheur, et l'argent qui les procurait, le bien suprême. La société tout entière subissait une dégénérescence rapide; en haut, la corruption ; au milieu, Tamourdu bien-être, et en bas, l'envie ; tels étaient dans leur ensemble les passions qui la dominaient. Tout ce qui restait de bon et de généreux dans le cœur humain était tourné en dérision ; les traditions de famille n'étaient plus qu'un motif de ridicule. La littérature che^hait son succès dans le scandale; le théâtre, dans l'immoralité^ le vulgaire, dans l'intrigue ; le pouvoir, dans la corruption des consciences. Telle était alors la France ; et à la vue de ses splendeurs dorées dont l'étranger venait jouir à ses heures, elle se croyait grande, quand elle n'était qu^affaiblie et parfois méprisée.