CAMPAGNE DANS LA MER DU NORD ET DANS LA BALTIQUE
Les terribles événements qui se succédèrent en France, du 4 août à la fin d'octobre, détournèrent l'attention de la campagne navale entreprise par notr^ flotte dans les parages de la mer du Nord et de la Bal-^ tique. Pendant longtemps l'opinion publique s'étj^it attendue à un débarquement sur les côtes du Hanovre, . et à la puissante diversion qui en résulterait. Les Prussiens eux-mêmes s'en inquiétaient ; ils avaient mis en état de défense les passes de l'Elbe et l'entrée de leurs ports, cantonné dans le nord un corps de troupes assez fort pour repousser une agression, et créé un commandement spécial qu'ils avaient confié à un homme dont les rigueurs et l'énergie les assuraient contre toute surprise, le général Vogel von Falkenstein. Ces inquiétudes, comme on l'a déjà vu, ne devaient pas être de longue durée, et dès la fin d'août les troupes d'observation étaient dirigées sur notre territoire. En France, quand on s'aperçut que la diversion espérée n'avait pas lieu, les récriminations s'élevèrent et on lança sur la marine des accusations qui ne devaient
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pas tarder à s'effacer devant la bravoure déployée par* ses troupes et ses officiers,, dans la défense du sol national et de Paris. Mais si les accusations disparurent, l'impression première resta; aucun fait de guerre n'avait signalé nos croisières, et^tandis que les Allemands bombardaient les villes ouvertes, détruisaient nos campagnes, foulaient aux pieds tous les principes d'humanité, nos vaisseaux n'avaient ruiné aucun établissement, canonné aucune ville, combattu aucun navire de guerre. Le rôle de notre flotte se bornait à l'inaction, et aujourd'hui encore, bien des gens ne peuvent comprendre qu'une marine imposante, créée à tant de frais, soit rentrée dans ses ports d'attache après deux ou trois mois de courses, sans avoir obtenu de résultats militaires.
Cette campagne se rattache aux premiers événements de la guerre, et, quoique peu importante, elle a besoin d'être connue, d'abord pour relever une incurie et des fautes d'un nouveau genre, ensuite pour • apprécier à sa juste valeur le rôle de nos escadres.
Dès les derniers jours de juin, l'Empire, qui voyait ' surgir l'incident Hoheuzollern, s'était préoccupé de la situation de ses flottes, et avait adressé, de différents côtés, des demandes sur l'état des magasins. Les réponses constatèrent qu'ils étaient à peu près vides. Quelques jours après, la guerre ayant éclaté, il fallut passer outre, et on parla ouvertement, dans les sphères militaires, d'une prochaine expédition sur les côtes allemandes destinée à concourir à l'action générale, à jeter en Hanovre ou dans le Holstein un corps de
troupes, à énWatner le Danemark et à retenir dans ces régions une armée prussienne de 100000 à 200 000 hommes. Le ministre de la marine, l'amiral Rigault de Genouilly, avait bien déclaré qu'il n'était pas prêt ; mais le gouvernement impérial se reportait aux assurances qu'on lui donnait naguère sur la puissance de sa marine, et il résolut d'agir avec cette légèreté qui signala toutes ses opérations. Quant à l'alliance du Danemark, on ne l'avait pas préparée, comme il convient de le faire avant de s'engager dans des hostilités redoutables; mais on S'en inquiéta peu ; on y comptait, c'était suffisant. Bientôt on s'occupa de nommer un commandant du corps de débarquement et de la flotte : ni l'un ni l'autre n'étaient formés ; qu'importe ! les honneurs et les commandements avant tout. Il fut d'abord question du général Bourbaki,puisdu général Trochu, puis aussidu prince Napoléon, pour les troupes de terre. Quant à la flotte, malgré sa déclaration récente, le ministre briguaitl'honneur de la commander. Enfin, le 22 juillet, le vice-amiral Bouët-Willaumez en fut nommé commandant enchel Le lendemain, il se rendait à Cherbourg, et le gouvernement lui apprenait qu'il aurait à sa disposition 14 frégates cuirassées et un nombre assez considérable d'avisos et de bâtiments de diverses grandeurs. Une seconde flotte, commandée par le vice-amiral de La Uoncière Le Noury, formée de transports, de canonnières et de batteries flottantes, devait suivre dans un bref délai, avec un corps de 30 000 hommes, sous les .ordre? du général Bpurbaki,
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 l'arrivée de l'amiral Bouët à Cherbourg, tout manquait. La Surveillante^ frégate amirale , n'avait pas son iDstaliatioii faite ; l'arsenal était vide, les objets d'aruieineutet d'équipement étaient insuffisants, et les cadres incomplets, parce que la plupart des matelots avaient pris la mer pour aller faire la pècbe sur les côtes d'Ecosse et le banc de Terre-Neuve. L'eacadre d'opérations se trouva réduite à sept frégates cuirassées et un aviso ; et quant au corps de débarquement, il n'existait que sur le papier. L'Impératrice se rendit à Cherbourg pour activer et encourager les apprêts. Elle trouva tout splendide. L'Empire avait tellement pris l'habitude des flatteries, qu'il s'en décernait lui-même, alors que le mal frappait tous les yeux.
Quant aux instructions envoyées au commandant en chef, elles prescrivaient l'envoi d'un navire à Copenhague, le blocus de l'escadre prussienne dans le port de la Jahde (Willhemshafen) , puis l'expédition dans la Baltique quand les navires de renfort seraient arrivés. Elles défendaient d attaquer aucune ville ou^ verte (1); elles annonçaient qu'un oiiicier de marine envoyé en Danemark procurerait à la flotte les pilotes
(1) Cette prescription, faite à la date du 23 juillet^ sufllrait à montrer aux Allemands' qjiie les Français n'ont jamais eu des projets d'inhumanité et de destruction, comme M. de Bismarck et le roi Guilr laume le leur Ont fait croire, afin de surexciter leurs passions. L'armée de terre avait les mêmes principes que la flotte, et ii a toujours été de tradition en France d'épargner les propriétés, les êtres sans défense et les vaincus. Les vols, les incendies, les cruautés commises parleurs soldats n'uuruienl pas été justifiés, d'aiJieurs, par les intentions que lews chefs nous prêiaicut* Mous resterons fiers, nousvaincus^ cl*av«iir
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nécessaires, et engageaient enfin l'amiral à surveiller la Russie par Cronstodt (1 ) .
Le commandant en chef, pressé d'agir, avait Tillusion de croire l'escadre prussienne du prince Adalbert assez audacieuse pour tenir la mer, et assez brave pour aller au-devant d'un combat. Il ignorait que l'AUemand se garde bien d'accepter la lutte quand il n'est pas le plus fort : façon d'agir très-pratique du reste, mais peu profitable à l'honneur. Sous Fimpulsion de cette louable impatience, l'escadre quitta Cherbourg le 24 juillet. Elle se composait de la Surveillante^ frégate amirale, la Gauloise^ deuxième frégate amirale, montée par le contre-amiral Dieudonné, la Guyenne, la Flandre^ \ Océan, la Thétis^ la Jeanne-dArc^ et l'aviso le Cassard, Six autres frégates cuirassées, cinq avisos, le aïonitor Rochambeau^ le bélier le Taureau^ devaient prochainement la renforcer. Cette armée navale, d'une grande puissance s'il avait fallu combattre en pleine mer, ne pouvait être plus mal composée, en vue du rôle qu'elle allait avoir à jouer. Les côtes du Nord et de la Baltique, futur théâtre de ses opérations, sont basses, inabordables aux vaisseaux de haut bord, et praticables seulement dans d'étroits chenals où la navigation ne peut avoir lieu qu'au moyen de balises, éclairées pendant la nuit, et que les Allemands s'étaient empressés d'enlever. La
prescrit rhumanité comme une loi, et de voir les barbaries allemandes inscrites dans Fhistoire, comme une flétrissure sur le triomphe.
(1) La France avait déjà, sans doute, des motifs pour se méûer de rattUude de la Hiiwie.
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marine française ne l'ignorait pas, mais elle rèVaii luttes glorieuses et batailles navales, sans se dou-^ ter d'un fait aisé à prévoir : qu'elle n'aurait d'autre mission que de détruire les établissements allemands sur les côtes et de capturer les navires de commerce. Il lui fallait alors des frégates cuirassées pour tenir la mer, des bâtiments rapides pour les prises, des navires blindés d'un faible tirant d'eau pour aborder les passes, et enfin des troupes de débarquement. L'amiral Bouè't, comme le maréchal Mac-Mahon dans sa campagne de Sedan, devait- il se contenter d'observations adressées au ministre, ou bien établir son plan de campagne en vue des éventualités probables, et refuser son commandement plutôt que d'accepter des moyens d'acUon inutiles? La responsabilité d'un commandant en chef et l'intérêt du pays ne laissent guère de doute à cet égard. Or, la flotte qu'il emmenait ne pouvait lui servir qu'à fiiire acte de présence dans les parages allemands et à capturer quelques bâtiments de commerce. Ses frégates avaient toutes un trop grand tirant d'eau pour les mers où elles devaient naviguer, et son unique aviso, le Cassard, le seul de ses navires en état d'approcher des côtes, armé de 4 pièces de 12 et d'un canon à pivot, devait être impuissant contre la première canonnière blindée qu'il rencontrerait. Les troupes de débarquement n'existaient qu'à l'état de prou)esse ; le liochambeau , l'ancien Dunderberg américain, que la France avait enlevé k la Prusse àcoupsde millions, était le seul navire qui pût lui être sérieusement utile. C était un monitor, moins profond que les
frégates, d'une vitesse de 13 à 14 nœuds, et puissammentarmé de pièces de 24 et de 27 centimètres, qui lançaient à cinq milles de distance des projectiles de 200 kilogrammes. La guerre de la sécession avait démontré que, dans les croisières le long des côtes, ce genre de navires, d'une force oflensive redoutable, était le véritable engin en état de produire de grands effets. L'escadre de Tamiral Bouët aurait dû le compter dans son efifectif, et y ajouter une flottille de canonnières. Mais au mois de juillet il n'était pas prêt, et l'escadre prit la mer sans ces auxiliaires indispensables, avec des équipages complétés à la hâte, mal outillés, et des approvisionnements de charbon insuffisants.
Le prince Adalbert, qui ne devait pas oser se montrer une seule fois pendant cette expédition, avait sous ses ordres trois frégates cuirassées, un monitor, et le Roi-Guillaume^ vaisseau amiral, construit en Angleterre, supérieur en vitesse et en artillerie à tous nos bâtiments, et couvert d'un blindage cuirassé qui bravait la puissance de pénétration de nos boulets. Son artillerie, uniquement composée de pièces de 24, n'avait de rivale en France que celle du Rochamheau, Cette escadre était donc en mesure de se présenter devant l'amiral Bouët, dans des conditions moins désavantageuses qu'on ne pourrait le croire. Les Français allaient, du reste, montrer sur le continent qu'on pouvait encore accepter la lutte contre un ennemi très-supérieur en nombre et en artillerie. Ils savaient que Thonneur ne permet plus de compter les forces de l'adversaire quand la guerre est engagée, et à plus forte raison de se 3* SÉRIE. TOMB xxni, â7. Ô7
cacher au lieu de combattre. La marine allemaude ne connaissait pas ces principes, et elle devait rester honteusement à l'abri dans les bassins inaccessibles de Wilhemshafen.
En quittant Cherbourg, l'amiral Bouët fit disposer ses navires en ordre de bataille, préparer le branle-bas de combat et mettre le cap au nord-est, pour sortir du détroit. Le lendemain 25, l'escadre était signalée par un feu flottant do la côte anglaise : son départ avait été annoncé d'ailleurs avec un empressement indiscret par la presse nationale. Après avoir reconnu la rade de la Jahde, l'escadre remonta vers le nord et atteignit la pointe de Skageu, le S8 juillet. Les nouvelles que le représentant de la Franco envoyait de Copenhague dépeignaient le Danemark comme prêt à prendre les armes, el invitaient la flotte à entrer dans la Baltique. Pour soulever les Danois, il fallait des troupes de débarquement, qui manquaient, et une violation de leur territoire, qui était une atteinte au droit des peuples. Du reste, les illusions de la France à l'égard dé ce royaume étaient grandes. L'opinion publique et les sympathies danoises étaient pour nous; elles se sont manifestées dans nos désastres d'une manière touchante. Mais le gouvernement, qui avait autre chose à faire que d'écouter les entrauiemenls populaires, savait que, sans l'amitié de la Russie, la politique hésitante et malhabile du régime impérial l'aurait laissé anéantir en lu64. Il devait rester Adèle aux conseils de son puissant allié et attendre au moins que le sort des armes se fut décidé, pour se déclarer dans uu sens
OU dans Tautre. L'amiral Bouët, avaut de pénétrer dans la Baltique, demanda des instructions à Paris. Au même moment il recevait du ministre de la marine Tordre de choisir un poste d'observation qui lui permît de respecter la neutralité danoise , de surveiller les côtes ennemies et de se ravitailler. Celte dépêche semblait contredire les prescriptions du 23 juillet. C'était un premier indice de l'incohérence qui troublait à la même époque les mouvements des armées et compromettait leur sécurité. Le 1" août, un diplomate de l'Empire, M. de Cadore, dont les négociations devaient échouer a Copenhague, comme celles de ses collègues à Vienne et à Florence, parce qu'elles étaient inopportunes et tardives, rallia l'escadre sur le Coligny^ et renouvela ses instances pour la faire entrer dans la Baltique. L'amiral Bouët résista. Néanmoins ces tiraillements, témoignage certain des hésitations qui existaient entre Paris el notre représentation en Danemark, ne pouvaient avoir d'autre effet que d'affaiblir Tunité d'action et de commandement.
Sur ces entrefaites, un monitor prussien, YArminius^ escorté du vaisseau Y Elisabeth^ voyant la Baltique hbre, sortit de Kiel et remonta le Grand-Belt. Le commandant en chef de l'escadre envoya à leur rencontre la Thétis, la Guyenne, la Jeanne dArc et le Cassard. Les navires ennemis se séparèrent aussitôt. L Elisabeth rentra à Kiel, d'où il ne sortit plus, et YArminius gagna un port neutre du Jutland ; puis le lendemain, reconnaissant au tirant d'eau des navires français qu'il ne pourrait être poursuivi que par le Cassard, aviso im-
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puissant contre lui, il continua son voyage le long àe la côto, gagna la mer du Nord ot la Jahde, sans que Tcscadre française réussît à le retrouver. Sept frégates cuirassées et un aviso n'avaient pu empocher un navire prussien de naviguer dans leurs eaux, de franchir des passes diflicilcs, d'atteindre son port de ralliement et d'y trouver un abri sans recevoir un coup de canon. C'était un insuccès; il eut du retentissement, et quoique l'amiral Bouët ait cherché plus tard à se disculper, il n'en reste pas moins avéré que le fait portait atteinte au prestige de la marine.
Peu de temps après, le 2 août, l'amiral reçut Tordre d'entrer dans la Baltique. C'était sans doute aux représentations de la diplomatie que h flotte devait cette prescription. La seconde phase de la croisière allait commencer.
Les parages dans lesquels l'escadre allait s'engager, quoique paifiiitement connus, n'étaient pas sans difficultés. Au delà de la pointe de Skagen et du Cattégat qui sépare le Danemark de la Suède, s'ouvrent les trois passages du (lrand,du Petit-Belt et du Sund, dans uuedirection générale nord-sud et donnant aceès directement sur le littoral prussien. Le Grand-Belt, passage du centre, entrt? les îles deSeeland et de Fionie, est le plus praticable pour les navires de haut bord; mais il est parsemé de roches dangereuses qui forment des passes étroites où un pilote expérimenté peut seul s'engager; il est en outre bordé de eûtes sans abris. A l'ouest, entre le Jutland et l'île de Fionie, s'ouvre le Petit-Belt, qui n'est praticable que pour les navires d'un
faible tirant d'eau. Ses hauts-fonds l'interdisaient aux bâtiments de la flotte. Enfin le Sund, passage de Test, entre l'île de Seeland et la Suède, restait comme le Grand-Belt navigable pour les vaisseaux ; il avait même l'avantage de contenir moins de récifs et de longer des côtes dans lesquelles la nature a creusé de nombreux abris. Mais son fonds ne dépasse pas 9 à 10 mètres, et Y Océan seul en calait plus de 9. La première difliculté de celte navigation venait donc du tirant d'eau de nos bâtiments.
Quant aux établissements du littoral allemand sur la Baltique, ils n'étaient pas tous accessibles à l'escadre telle qu'on l'avait composée; mais quelques-uns, du moins, pouvaient être exposés à une attaque sérieuse. Alsen, dans l'île du même nom, arrachée depuis 1864 à Tarchipel danois par la violence prussienne, séparée du Schlesv^ig par TAlsensund, canal assez étroit, ne permettait pas à nos vaisseaux de s'approcher à plus de 3 kilomètres. Sans canonnières ni troupes de débarquement, la flotte ne pouvait que canonner à grande distance ce port, que l'Allemagne a solidement fortifié depuis son odieuse conquête.
Diippel était inaccessible à l'escadre. A Eckernford, les frégates cuirassées pouvaient arriver assez près pour détruire les batteries de côte. A Kiel, malgré l'élévation des forts de Fredericksort, et les moyens de défense accumulés par l'ennemi dans le port, tous les établissements allemands couraient de grands dangers en présence d'un adversaire audacieux et décidé aux mesures de vigueur. La côte de Neustadt, depuis cette
ville jusqu'à Colberg, était trop basse pour Tescadre. Colberg était attaquable à 2 milles de distance, et les forts do Dantzick à 4 milles (1).
La Baltique offrait donc aux efforts de l'escadre un but difficile à atteindre, et à tous égards moins glorieux qu'elle ne Tavait rôvé.
Elle s'engagea dès les premiers jours d'août dans le Grand-Belt, guidée par des pilotes danois qui lui firent franchir ce passage sans encombre (2) . Voulant sans doute reconnaître les côtes sur lesquelles il devait opérer avant de tenter une action militaire, Tamiral passa devant Kiel et Fcbmeni, et voulut ensuite s'enquérir d'un point de débarquement en vue d'utiliser les troupes qu'on lui avait promises. Ce projet se combinait toujours dans son esprit avec celui d'une action sur le Danemark. Désireux de voir par ses propres yeux le terrain sur lequel il comptait opérer, il visita la baie de Marstral, Neustadt, Wismiir, Uoslock, se ravitailla à Kiojè-Bay dans le Sund, et parut devant Swinemunde et Colberg. Il reconnut ensuite, sur la côte du
(1) Renseignements tirés du procès-verbal du conseil tena le 12 août 1870, à bord de la Surveillante. Les considérants contenus dans celle pircc ajoutaient que, vu la distariCC, une canonnade contre Alsen, Eckernford, Kiel et Neustadt, aurait été sans eflicacilé, et que le matériel pour détruire les défenses eous-marines faisait défaut.
(2) Voyez le récit de M. de Pont-J(;st, écrivain, attaché pendant Texpédilion à Tétat-major de l'amiral Bouêt. Cette narration a pour but de présenter la défense de l'amiral. Elle ne laisse malheureusement pas dans Tesprit la conviction que cette croisière ait été nienée avec toute la vigueur qu'attendait le pays.
Schleswig, la position d'Also qui lui parut la plus propre à un débarquement.
A ce moment, il reçut du ministre de la marine, datée du 7 août, une communication qui lui annonçait les premiers revers de l'armée, le départ de Tamiral Fourichon avec une escadre pour la Jahde, et prescrivait le respect le plus absolu pour les villes ouvertes. « A moins d'opérations non prévues, disait le minis^ » tre, c'est dans un blocus strict des ports de comï» merce allemands que résident surtout les moyens » d'action de Tescadre. »
Cette dépêche devait produire une impression pénible. Indépendamment des mauvaises nouvelles qu'elle apportait, elle était de nature à détruire toutes les espérances que nos marins avaient fondées sur un débarquement, à défaut d'un combat naval qui déjà leur avait échappé. Le blocus de la Jahde par une nouvelle escadre semblait diminuer leur rôle et Timporlance du commandement. De tout cela devaient naître des hésitations fâcheuses sur le but des opérations et sur la netteté de leur direction. Néanmoins l'escadre était impatiente d'agir, elle commençait à se lasser d'allées et de venues sans résultat militaire. L'amiral la conduisit devant Kiel ; mais après une reconnaissance minutieuse, il resta persuadé que, sans canonnières, sans batteries flottantes et sans troupes de débarquement, les eff'orts resteraient nuls. Il revint alors vers la baie de Neustadt que l'on savait très-favorable à une descente, et allait se diriger vers l'île de Rugen, quand il reçut deux dépêches de Paris, Tune
prescrivant le retour en France, l'autre, postérieure d'un jour, le maintien de Tescadre dans la Baltique. Les ordres de la marine trahissaient, comme ceux du ministère de la guerre, le désarroi qui régnait en haut lieu.
Le commandant en chef, fatigué, revint à Kiojè-Bay et convoqua un conseil composé du contre-amiral Dieudonné, du chef d'état-raajor, d'un colonel d'artillerie de marine, et des commandants de la Guyenne et de la Thétis. Ce conseil, réuni le 12 août, avait pour mission un examen qui aurait dû être fait, ce semble, avant l'entrée en campagne. Il devait étudier quels étaient les points attaquables de la côte. Cet examen, tracé trois semaines après le départ de Cherbourg, était fait pour provoquer la surprise, et donne une pénible idée des incertitudes qui avaient dû agiter le commandement. Qu'il faille en attribuer la pensée à des espérances déçues, à des moyens d'action imparfaits, à toute autre cause enfin, il ne pouvait qu'inspirer le découragement et diminuer la confiance des officiers et des équipages. Les conclusions de la commission furent que, sur toutes les côtes delà Baltique, « Colberg et Dantzick étaient les seules positions atta- » quables ; mais le peu d'efiet qui résulterait de ces » tentatives était de nature à faire perdre à l'escadre » française le prestige de sa force. 11 faudrait, pour y » opérer utilement, des bâtiments spéciaux et l'espoir » de forcer l'ennemi à immobiliser des troupes sur cette » partie du littoral. Or, ce but ne pouvait être atteint ^ qu'avec un corps de débarquement. »
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Le procès^-verbal de la séance fut lu le là août à tous les commandauts de l'escadre et ne donna lieu à aucune observation. Il n'avait été question, dans la séance, ni de Hambourg, ni de Brème, ni de Steltin, parce que ces ports situés dans l'intérieur, sur des rivières peu profondes, n'étaient, en effet, accessibles à aucun des navires français.
Les conclusions de la commission étaient aussi pénibles que les hésitations qui l'avaient provoquée. Elles exprimaient le découragement, le regret des ressources vainement promises, Timpuissauce à peu près absolue, et pour ainsi dire l'abandon de toute opération active. Il est difficile de se faire à distance une opinion exacte des hommes et des choses ; celle-ci peut à coup sûr être erronée; cependant on retrouve dans cette campagne navale, dans la légèreté avec laquelle elle fut conçue, dans l'incohérence des ordres, dans l'insuffisance des moyens, dans les hésitations de l'autorité supérieure, de si grandes analogies avec les imperfections qui signalèrent les mouvements des armées, qu'on est conduit malgré soi aux mêmes impressions et à des appréciations du même ordre.
Le même jour, l'escadre de l'amiral Fourichon arrivait devant la Jahde, et l'amiral Bouët recevait l'avis erroné que le prince Adalbert en était sorti pour longer la côte du Jutland et rentrer dans la Baltique. C'était bien mal juger les Prussiens que de les croire capables d'une manœuvre qui aurait eu pour résultat de les placer entre deux flottes, toutes deux supérieures comme vaisseaux et comme artillerie. Il semble que dans
taie de Tîle Hiddensée et opéra sa retraite, protégé par deux canonnières prussiennes. C'était encore un insuccès, sans grande importance, il est vrai, mais qui devait être sensible aux marins de l'escadre. Il faillit en prendre son parti et revenir au blocus. Le peu de résultats obtenus par notre marine avait enhardi les Prussiens. Après avoir, pendant le premier mois des hostilités, éprouvé des craintes sérieuses pour leurs établissements, ils se sentaient maintenant à Tabri, et avaient compris ce qui manquait à notre flotte. Ils commencèrent à armer des avisos rapides qui vinrent plus d'une fois inquiéter ses ravitaillements. Cependant il fallait agir; la Surveillante oX deux autres frégates se portèrent sur Colberg, un des points dont le conseil du 12 août avait jugé Tattaque possible. C'était une station de bains de njer. La vue d'une population inoffensive et du pavillon de la Société de Genève, que les Allemands avaient placé sur desédifices^w avant des forts, modifia les projets de l'amiral. Peu soucieux de massacrer sans danger des êtres sans défense, genre de gloire que les Allemands ont si .souvent recherché', le commandant en chef fit virer de bord, sans donner suite a ses intentions. C'était un procédé d'humanité qu'on ne saurait trop louer, s'il s'adressait à une autre • race que la race allemande. Mais on ignorait alors, à bord de l'escadre, ce dont elle était capable, et on la traitait avec les égards dus à un ennemi qui sait mériter l'estime de son adversaire. Siïr cette question soldats et marins devaient être bientôt fixés. Cette longue inaction, l'absence de prises, com-
mençaient à surexciter en France l'opinion publique. Dans la mer du Nord, l'escadre de l'amiral Fourichoa jouait un rôle aussi ingrat. Ou s'attendait à tout autre chose de la part d'une marine qui avait tant coûté, et sur laquelle s'étaient reporlées bien des espérances depuisles échecs subis sur terre. Le ministre lui-même, sans se rendre comptede la part qui lui incombait dans ces résultats, finit par se plaindre qu'on n'exécutait pas ses ordres. Le commandant de l'escadre de la Baltique lui adressa une réponse mesurée, dans laquelle il renouvelait les observations déjà faites sur le manque des véritables moyens d'action.
La fin d^août était arrivée ; les mauvais temps se faisaient sentir, et les impressions sur tous les vaisseaux commençaient à s'assombrir. On fit pourtant encore une reconnaissance sur la rade de Dantzick; elle n'eut d'autre conséquence que de faire recevoir, la nuit, àla chaloupe de ronde de la Surveillante, une bordée de mitraille que lui envoya une canonnière prussienne, sortie du port pour observer l'escadre, et qui se hâta d'y rentrer avant qu'on ait pu Tatteindre. Cet incident augmenta le découragement des états-majors et des équipages. Cette campagne ne leur rapportait que l'humiliation, des fatigues sans but, des nouvelles désastreuses, et la conviction de leur inutilité. Ils n'allaient plus avoir, du reste, dans la Baltique comme dans la mer du Nord, qu'à lutter contre des coups de vent, qui commencèrent à assaillir l'escadre dans les premiers jours de septembre. L'amiral Fourichon subissait les mêmes ouragans, qui l'obligeaient à prendre
le large et à (Je^er momentanément son blocus. C'est vers cette époque que la frégate cuirassée XArmide et le Rochambeau vinren t remplacer \ Océan et la Flandre. Quant àVescadre de la Baltique, elle retourna, le 5, à son mouillage de Langelaud, dans le Grand-Belt, où elle apprit le désastre de Sedan et les événements dont Paris était le théâtre. Ces nouvelles n'étaient pas faites pour relever les esprits abattus. L'amiral rallia ses frégates pour se tenir prêt à agir selon les nouvelles instructions qu'il attendait de Paris. Elles lui parvinrent le 9, et lui prescrivaient de continuer le blocus. L'idée de bombarder Colberg lui revint à l'esprit; •' mais cette fois le temps s'y opposa, et une tempête retint l'escadre au mouillage pendant cinq jours. On atteignit ainsi le 15 septembre. A ce moment, soit pour refaire ses équipages et se ravitailler, soit pour exécuter une feinte qui inspirât à la marine prussienne un peu de hardiesse et la pensée de reparaître en pleine mer, le commandant en chef de l'escadre de la Baltique retourna à Cherbourg, où il rentra le 19 septembre. Les navires de guerre allemands avaient montré jusqu'alors trop de prudence pour aventurer ainsi leur pavillon, sans attendre des nouvelles précises sur la destination de nos frégates. Ils restèrent à Tabri dans leurs ports. .Les navires de commerce, au contraire, se hâtèrent de sortir. L'escadre de la Baltique, qui avait promptement repris le large, put alors opérer des prises importantes, mais sans cette gloire qu'entraînent les combats.
Dans la preioière quinzaine du môme mois, le vice-
amiral Foui ichon fut rappelé pour prendre part aux travaux difliciles du gouvernenjent de la défense nationale, et le \ ice-amiral de Gueydou fut désigné pour le remplacer. Sou rôle, comme celui de son prédécesseur, devait être limité à une croisière pénible, ingrate, à des luttes contre les mauvais temps qui avaient envahi ces parages. L'escadre de la Baltique était dans le mêuie cas. Son commandant en chef considérait son initiative comme bien diminuée depuis les événements de Sedan et la révolution du k septembre; la composition des flottes n'avait pas varié. La fin de cette entreprise fut donc semblable au début. Le mois d'octobre ne l'ut signalé que par des captures de navires marchaiuls, des manœuvres en pleine mer, des retours au mouillage pour se préserver des bourrasques, et des voyages à Dunkerque ou à Cherboui^ pour se ravitailler. Quant à l'amiral Bouët, dégoûté, accablé sous le poids d accusations dont nos défaites augmentaient la violence, il n'avait pas tardé à débarquer après son second départ de Cherbourg et à donner sa démission. Le vice-amiral de Gueydon, qui restait seul avec le contre-amiral Penhoët, pour accomplir la même mission, dut se contenter d'une croisière analogue. La campagne entière devait être terminée le 2 décembre, jour où nos bâtiments, obligés par les glaces d'abandonner ces côtes inhospitalières, rentraient déûnitivementà Cherbourg.
Telle lut cette cau) pagne navale qui fui tant décriée en France, dans la première périodede cette nialbeu* reuse guerre. Maintenant que les esprits sont plus
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calmes, que faut-il penser de cette expédition organisée si légèrement, de ce départ à toute vapeur, de cette ardeur guerrière au début, de cette impuissance dans TactioD, de ces allées et venues dont le but se modifiait aussitôt qu'il était conçu, des vastes projets de la première heure, transformés plus lard en une simple croisière, de l'inaction militaire de nos escadres, de leur tranquille rentrée dans les ports à l'approche de la mauvaise saison, des accusations malveillantes de l'opinion publique, et enfin des résultats obtenus? Ici, comme sur le continent, avant de condamner les hommes, iWaudrait les entendre. Mais nulle part leur conduite n'a donné lieu à ces enquêtes que bien des chefs militaires ont encourues aux armées. On ne peut donc se guider que sur les faits et sur les écrits.
Deux causes générales ont eu, selon nous, une action prépondérante sur les résultats de ces expéditions: le manque de préparation au début, la chute de l'Empire dans le courant des opérations. Ce sont, on le voit, les mêmes influences qui agissent sur terre et sur mer. Pour la première , il faut s'en prendre au régime gouvernemental , au système plus encore qu'aux individus. Un ministre qui déclare qu'il n'est pas prêt, et qui accepte pourtant la responsabilité des éventualités prochaines, plutôt que de donner sa démission; un commandant d'escadre qui .':)gitde même et se lance à la mer sans être parfaitement renseigné, avant sou départ, sur la position de l'ennemi, sur l'état de ses ports et de ses côtes, sur les facilités que ses établissements présentent pour une attaque ; telles 3oat le$
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fautes. des hommes': fautes graves quand elles portéût sur les intérêts d'uu pays. Après s'être embarqué sans moyens d'action suffisants, et en rêvant des combats dont Tétudeet le bon sens eussent dissipé les chances; après avoir compté, sans motifs solides, sur une coopération du Danemark, la réalité devait faire succéder aux espérances peu raisonnées des premiers jours, une déception cruelle. Le découragement devait naître aussitôt. Pourtant, si l'on voyait disparaître les occasions de lutte en pleine mer, il restait les établissements à ruiner.
Nos escadres n'ont peut-être pas fait ici tout ce qu'elles pouvaient ; elles n'ont pas montré cette vigueur qui anime le marin comme le soldat, quand il entrevoit le succès au bout de ses efforts. Elles étaient mal composées, c'est certain ; et leurs navires, d'un tirant d'eau de 8 à 10 mètres, ne pouvaient approcher des côtes. Comment a-l-il été impossible au département de la marine, du 24 juillet au 2 décembre, d'envoyer sur les rivages allemands le nombre de canonnièresou de batteries flottantes nécessaires? Tout cela se rattache sans doute à une même cause: au ministère comme sur la flotte, aussitôt après nos premiers échecs, on a eu peur des représailles qu'entraîneraient des bombardements. H n'y a guère d'autre explication plausible ; car, dépourvues même de navires d'un faible tirant d'eau, nos escadres pouvaient agir dans le mois d'août, contre la plupart des fortifications de côtes prussiennes, le plus souvent à une distance regrettable, n)m suffisante. La crainte des repré»
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àâîlles est, à la guerre, un faux sentiment. La guerre^ ce fléau monstrueux que les passions humaines entretiendront toujours, est une œuvre dedestruction.il serait absurde de se faire des illusions à ce sujet, surtout en France. Et dès l'instant qu'on redoute de détruire, on s'expose à être détruit soi-même. A la guerre, la théorie des ménagements, particulièrement à une époque où les engins perfectionnés peuvent, en quelques heures, entasser ruine sur ruine, est toujours une mauvaise conseillère. Bien savoir ce qu'on veut, et agir ensuite avec vigueur et promptitude, vaudra toujours mieux que l'imprévoyance unie à l'hésitation. 11 ne faut pas être stratégiste pour s'en convaincre. Mais pour raisonner ainsi, il ne faudrait ni bavardages, ni vanteries ; il faut des esprits positifs, sérieux et pratiques. L'expérience l'a suffisamment prouvé. 11 fallait, du reste, ne pas connaître les Allemands pour supposer que des leçons d'humanité leur profiteraient. Pour tous les peuples en général, mais pour eux en particulier, les ménagements sont un indice de faiblesse ; et plus on est faible, plus ils sont sans pitié. On le sait aujourd'hui, mais malheureusement un peu tard.
Après ces atermoiements, après ces hésitations causées par nos premiers revers, et par l'absence de moyens suffisants, la nouvelle de la chute de l'Empire a dû influer d'une façon désastreuse sur les opérations navales. Là, comme à lerre, la plupart des chefs devaient leur position aux faveurs du régime impérial. Son écroulement emportait leurs espérances ; sou successeur n'avait pas su demander cette 3* SÉRIE. TOMK xxm. 88, 38
sanction nationale, qui lui aurait rallié tant de cœurs hésitants. Cette situation, jointe aux nouvelles prescriptions ministérielles, limitant la mission des escadres à un simple blocus, ne devait pas amener de nouveaux faits de guerre. Le temps s'écoula ainsi, compliquant Tinaction par le découragement. Bientôt les mers allemandes furent fermées par la saison, et Faction de la marine fut supprimée, après avoir été longtemps annulée.
Tout cela est triste assurément. Ceux qui connaissent T Allemagne et sa population, celle des côtes surtout; savent dans quelles transes elle a véx^u jusqu'au jour de la rentrée de nos frégates. Hambourg. Brème, Stettiu, Lubeck n'avaient pas besoin d'être ruinées; mais elles étaient en état de payer des indemnités considérables, et la valeur des prises qu'on y eût faites eût été iui portante. Ce résultat valait la peine d'être entrepris, môme quand on aurait dû plus tard opérer des restitutfons. Ix pays qui subit ces épreuves, lors même que le succès final les répare, est toujours réduit à de grandes soutfrances. La belle cité de Hambourg, cette ville soi-disant libre, qui, pour complaire aux Prussiens, ses nouveaux maîtres, avait voté spontanément 10 millions i)our la guerre au mois de juillet 1870, méritait bien une leçon. Et c(?s ambitieux Brèmois, qui n'aspirèrent plus tard à rien moins qu'à" nous prendre la Cochinchinc, auraient été moins préten<^ tieux, si nos escadres les avaient ruinés. Pendant toute la duréo du mois d'août, les défenses de l'Elbe, du Woser et des côtes en exonérai restèrent incomplètw^
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Plus tard, pour atteindre ces riches centres commerciaux, il eût fallu risquer une ou deux canonnières; mais une troisième aurait atteint son but. Il fallait, en outre, des batteries flottantes, des avisos de guerre rapides et bien armés. Pourquoi la Défense nationale, comme TEmpire, n'en a-t-elle pas envoyé? La réponse à cette question a déjà été faite : la crainte des représailles.
Pourtant la marine était vaillante et le concours qu'elle devait donner à terre, à Paris, sur la Loire,' dans le Nord, aux efforts de l'armée, lui a acquis des droits à la reconnaissance du pays. Sur mer, il faudrait se garder de croire que ses croisières furent inutiles. On a vu les motifs qui ont limité son action ; mais ses prises furent assez nombreuses pour causer au commerce allemand des pertes sensibles. Il y avait là de quoi irriter la Prusse, d'abord parce qu'on pouvait reprocher à sa marine de guerre de s'être piteusement cachée au lieu d'accorder au commerce allemand la protection à laquelle il avait droit. Les bons négociants hanséatiques ou hanovriens qui ont gémi sur la guerre et poussé de hauts cris à l'annonce de nos captures, n^ont pas encore songé à s'en prendre à Tescadre du prince Adalbert, ni aux canonnières de la baie de Wite, des pertes qu'ils éprouvaient. Il est vrai que, dans ce pays fortuné qui s'enorgueillit aujourd'hui des vols et des pillages de ses fils sur la terre de France, le faible a l'habitude d'avoir peur du puissant; et ce n'est certes pas sous le régime du sabre despotique et fouillé des Hohenzollern, que la bourgeoisie commer-
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çante osera exprimer toute sa pensée. D'un autre côté,; la Prusse a intérêt à ménager sa population maritime, qui est pour son ambition un élément de prospérité à venir. Elle l'a suffisamment montré quand l'heure est venue de nous imposer ses volontés, dans ces entretiens douloureux qu'elle a cyniquement appelés des négociations, quand ils n'étaient qu'un dernier égoi^ement du vaincu par un vainqueur rapace et sanguinaire. Ainsi, de toute façon, si notre marine n'a pas causé à nos ennemis tout le mal désirable, elle leur a pourtant occasionné de sérieux dommages. A cette question s'en rattache une autre, qui a vivement irrité TAUemagne : la capture des capitaines de navire du commerce. La Défense nationale, ou plutôt la délégation de Bordeaux n'a peut-être pas su opposer aux plaintes allemandes la raison véritable qui devait légitimer ces procédés. Les prisonniers n'étaient pas des commerçants, mais bien des soldats. Inscrits sur les contrôles de la marine active ou de la Seewehr, ils pouvaient, à un moment donné, être appelés à nous faire la guerre, et à ce titre ils étaient de bonne prise, tout autant du moins que nos gardes mobiles. Dans un pays où tous les hommes de dix -sept à soixante ans sont soumis à la loi militaire, on s'expose, si Ton est vaincu, on Ta dit plus haut, à les voir déporter en masse, comme prisonniers de guerre. Les Allemands ne sont jamais logiques qu'à leur profit ; mais il s'agit ici d'être pratiques, et il faut espérer que les peuples de l'Europe, rais en danger par leur duplicité, leur ambition sans égale, et leur machine de guerre
toujours prête et menaçante, sauront un jour leur apprendre qu'ils ont profité de leurs exemples.
Ici se termine la première période de la guerre franco-allemande de 1870. Sedan, Metz, Strasbourg, trois désastres, trois ruines sanglantes, en marquent les étapes. On a été tenté d'y voir la fin de là guerre de TEmpire français contre l'Allemagne, et de considérer le reste des événements comme la guerre de l'empire allemand contre la France. Cette distinction a été nettement posée au sein du Reichsrath allemand par l'opposition libérale. Elle ti'existe pourtant qu'en apparence. En fait, toute cette campagne n'a été qu'une guerre acharnée, sauvage, haineuse, faite à la France par l'Allemagne, et si elle se partage en deux périodes, cela tient aux circonstances. Celle que nous venons de parcourir marque dans notre pays la chute de l'Empire et la ruine des moyens imparfaits que son imprévoyance avait rassemblés contre un formidable ennemi. Elle forme ainsi une époque séparée que les défaillances et l'incapacité caractérisent autant que la grandeur des défaites. La seconde appartient à la période répubhcaine ; elle nous réserve autant d'illusions, des ruines plus grandes encore, desfoijies sans exemple, des crimes sans nom, mais au moins plus de patriotisme, et au delà de la chute finale, malgré un accablement sans égal, cette ressource des cœurs vaillants : l'espérance et le travail.