‹ Histoire de la guerre de 1870Chapitre 28 sur 37 · II. — Siège de Strasbourg · texte numérisé non relu

II. — Siège de Strasbourg

La ville de Strasbourg, peuplée de 82 000 habitants, s'élève sur les deux rives de l'Ill, dans la vaste et riche plaine formée par la rive gauche du Rhin, dont elle est séparée par une distance de 6 kilomètres. D'une forme irrégulière, étendue de l'ouest à l'est, elle mesure près de 4 kilomètres de long sur -2 de large ; sa circonférence a environ 2 lieues. Ses fortifications consistent en une enceinte bastion née, garnie de fossés et précédée en quelques endroits de lunettes et de tenailles, dont la valeur défensive, réelle autrefois, f tait bien diminuée depuis que la force de pénétration des armes avait faciUté rouverlure des brèches, et que rauL;mentation de leur portée permettait les bombar-

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déments à grande distance. Malgré les progrès de Tart militaire, Timportance de la possession de Strasbourg, et les ardentes convoitises que les Allemands ne dissimulaient plus depuis Textension de leur puissance militaire, la France avait négligé de construire autour de cette place des forts détachés. A l'extrémité Est de la ville s'élève la citadelle, pentagone bastionné construit par Vauban et dont les ouvrages s'étendent jusqu'au Rhin, tout près du pont de Kehl. L'enceinte est percée de sept portes, parmi lesquelles celle de Saverne à l'ouest, des Pécheurs au nord, de Pierre ou de Haguenau au nord-ouest ont joué un rôle pendaut le siège. Les autres sont : la porte Nationale, celle de rHôpital, celle d'Austerlitz, de TÉcluse et des Juifs. I^a porte de Pierre est plus spécialement couverte par les lunettes 52 et 53. Celle de Saverne avoisine la gare centrale, point de réunion des voies ferrées de Paris, de Kehl, de Mulhouse et de Wissembourg. Placée vers le front nord-ouest, la gare est défendue par des ouvrîmes à corne casemates. LUI pénètre dans la ville par le sud-ouest, en traversant une écluse fortifiée qui permet d'inonder les fossés et les fronts du sud et de Test ; il se divise ensuite en plusieurs bras, et sort de Strasbourg au nord-est après les avoir réunis. Le plus large, la Bruche, est navigable, et reçoit le canal du Rhin. Cette ville, dominée par sa haute et majestueuse cathédrale, ornée do plusieurs édifices, possédant une fonderie de canons, un arsenal de construction, des magasins du génie, la manufacture d'armes de Mutzig dans son voisinage, avait pour la France une importance de premier ordre. Au point de vue militaire, elle

était la gardienne de notre frontière du Rhin et le boulevard de l'Alsace ; elle commandait les communications de la France avec le centre et le midi de l'Allemagne, et celles de la rive gauche du Rhin. C'était un des bastions de notre frontière de Test. Au point de vue commercial elle formait un entrepôt naturel entre la France, la Suisse et l'Allemagne. A tous ces points de vue, depuis 1864 et surtout 1866, TEmpire, avec un peu de perspicacité, aurait dû comprendre la nécessité de donner à Strasbourg une ceinture de forts détachés, une garnison permanente de 10 à 15 000 hommes susceptible d'être portée à 20 000 en temps de guerre, et de vastes approvisionnements dans ses magasins.

Au début de la guerre, et même à la date du 6 août, la capitale de l'Alsace n'avait pas encore été mise en état de défense, et l'on commençait à ouvrir l'inondation des fossés quand arrivèrent les premiers fuyards de la bataille de Wœrth. Le nouveau commandant de la place, général Uhrich, avait dépassé l'âge de l'activité, et venait d'être tiré du cadre de réserve pour être chargé, dans la lutte qui s'entamait, d'un rôle des plus diflBciles. Car, en cas de succès, Strasbourg était appelé à devenir une des bases principales de nos opérations, un point oii l'organisation des convois, des réserves, des corps, allait exiger une activité surhumaine. En cas de revers, il fallait s'attendre de la part de l'ennemi à des eflforts acharnés, et s'apprêter par tous les moyens possibles à les faire échouer. Les ressources disponibles étaient très-faibles ; la garnison comptait 6000 soldats d'infanterie, 600 artilleurs, pas

un homme du génie, et quelques bataillons de garde mobile à peine équipés et non exercés. Parmi ces 6000 hommes d'infanterie, il n'y avait que le 87* de U division Lartigue du 1" corps qui eut uue homogénéité réelle, Le reste, composé de fuyards de Reicbshofen, manquait de solidité et de moral; il fallait leur rendre Tune et l'autre. Tous les hommes suscep^ tibles de porter les armes, en y comprenant la garde nationale, ne formaient pas un corps de plus de 17 000 hommes, dont 12 000 étaient plus ou moins en état de concourir à la lutte, et 3000 au plus pouvaient êtve employés à des sorties. L'approvisionnement en pro^ jectiles était insuffisant; la poudre, les cartouches et les vivres ne manquaient pas. L'armement des remparts venait d'être à peu près terminé quand la malheureuse bataille de Wœrth amena l'évacuation de l'Alsace et l'abandon de la ligne des Vosges. Strasbourg allait être livré à ses modestes ressources, isolée du reste de la France, et obligée, avec une organisation défensiw incomplète, de résister à un ennemi victorieux, disposant de forces supérieures, de moyens perfectionnés, et acharné après une proie que son ambition, déguisée alors sous le voile d'une nationalité que les Alsaciens reniaient, plus tard sous celui de la sécurité de ses frontières, convoitait depuis longlenips.

Le 14° corps alleiiiand, commandé par le général prussien von iVerder, se divisa apiès la bataille de Wœrth, à laquelle la division wurlembergeoise avait pris part, tandis (juc la division badoisc formait réserve en ari'ière du Gunstetl. Les Wurtembergeois durent

GUERRE m 1^70, &55

suivre la fortHOe da la 3' armée ; Iw Badois avw leur brigadd de cavalerie, qui était restéa èi SpuUz, fi»rept djrigéi^ immédiatement sur Strasbourg, Le général prussien von Bayer, depuis prèi^ de trois ana ministre de la guerre du grand-duché de Bade, la commandait. Un raffinement de conquérant réservait aux habitants de la rive droite du Rhin le plaisir de massacrer leurs voisins de la rive gauche. Les Badoi^ arrivèrent devant Strasbourg le 9 août, firent une sommation qui fut rejetée, et Vinvestissement commença aussitôt. Le \7^ \\ était terminé. Le 14, le général von Werder vint prendre le commandement en chef du corps de siège, qui devait se composer de :

If* La division badoise (généra] von Beyer, plus tard von Laroche de Jarrys) forte de 18 bataillons d'Ipfapt^He» 12 e3cadrops, i division de pionniers, 1 division du traiq et 9 batteries. Total * 22300h.

2° La l*"® division mobile de landwehr prussienne (Poméranie), général-major von Treskow, forte de 12 batai)^ ' lops d'infanterie, 8 escadrons tirés de la réserve et 3 batteries. Toial 1/iOOOb.

3° La division mobile de landwehr de la garde (général von Loën), 12 bataillons, S escadrons, d batteries. Tom , UOOÛh.

li° 29 compagnies ^'artillerie de jvlace et de piomiier?, renforcées plus tard de û compagnies nouvelles^ soit 33conaipagnies (1) 6800h.

C'était un ensemble de /i2 bataillons, 28 escadrons, 15 batteries de campagne, auxquelles devaient s'ajouter 110 pièces de siège de divers calibres, soit en tout. ... 57 100 h.

(1) La compagnie d'artilHerie de place uUeniande, sur \^ pied de guerrç, a un effectif de: U Qjficiers, *^03 hommes, 2 non-combattants ^1 médecin et % inlirmier). Tolul : 209 liommes.

Telle était l'armée à laquelle le général Uhrich allait avoir à opposer 6600 hommes de troupes organisées. Le général d'artilleriede Barrai commandait l'artillerie de la place, et le général von Decker celle de l'assit géant. La direction du génie prussien était confiée au général major de Merlens, très-apprécié en Allemagne par les travaux exécutés devant Duppel en 1864, les fortifications de Dresde et celles de Kiel. Le choix que les Allemands avaient fait de leurs moyens d'action montrait suffisamment leur résolution bien arrêtée de s'emparer de la place à tout prix, le plus promptement possible, et d'exercer le droit de conquête dans toute sa plénitude, au besoin même par les procédés les plus violents, au mépris des aspirations ou des intérêts des peuples.

Le 13 août quelques engagements eurent lieu en avant des glacis. La garnison voulut tenter d'arrêter l'investissement ; mais sa faiblesse ne lui permit qu'un combat insignifiant, et dès ce moment son actidh extérieure fut à peu près annulée. Quatre jours après, l'investissement était terminé, et le soir du 16, avant même de pouvoir entreprendre un siège régulier, et sans se soucier des diflBcultés futures que leur créerait leur inhumanité, les Allemands jetèrent dans la ville des bombes et des obus (1). Le 17, eut lieu une sortie qui n'amena aucun résultat, et dans la nuit

(1) De la part des Allemands, ce fut au moins une maladresse de bombarder Strasbourg. Quand on veut conquérir un pays et sartoat une ville, la sagesse prescrit d'éviter les moyens qui doivent semer la liainc dans le cœiu' du vaincu. Et quoique nos ennemis aient longtemps

du 18 au 19^ l'assiégeant exécuta un bombardement général. Le lendemain, le général Uhrich fît à son tour bombarder Kehl (1). Malgré la canonnade soutenue de la ville, les Prussiens, dans la nuit du 2â au 24, s'emparèrent de la gare du chemin de fer ; leur artillerie se rapprocha alors de la place et ne cessa plus de tirer sur les constructions militaires, le corps de place et les monuments. Dans la nuit du 29, et sans que les assiégés aient paru s'en douter, puisqu'ils n'ont pas tenté de l'empêcher, la première parallèle fut ouverte sur une longueur de 3 kilomètres. Les attaques de l'assiégeant avaient décidément pour objectif le front ouest, comme il était facile de le prévoir, et semblaient menacer plus directement les bastions 11 et 12, la porte de Pierre qui s'ouvre dans leur courtine et les lunettes 52 et 53 qui la couvrent en avant (2). Les jours, ou plutôt les nuits suivantes furent consacrées à l'élargissement de la première parallèle, au tracé de la

soutenu que les Strasbourgeois étaient pour eux des frères allemands, il faut bien reconnaître qu'ils les ont traités aussi mal que les Français les plus détestés. Ces souvenirs ne s'effacent jamais^ quand les hommes ont du cœur.

(1) Un fait qui donne la mesure de la logique et de la loyauté allemande, c'est que les Prussiens, après avoir bombardé Strasbourg, firent un crime au général Uhrich d'avoir bonibardé Kehl. Cet acte cruel était sans motifs, ont-ils écrit. Tel est leur propre jugement sur les bombardements en temps de guerre. Ce qui est utile pour eux ne peut l'être pour d'autres. Théorie remarquable, bien digne des admirateurs de ce roi qui posait en principe, que des actions qualifiées crimes pour des particuliers peuvent être très-méritoires chez un souverain. (Frédéric II, Mémoires.)

(3) Voy. planche XII.

seconde et à Touverture des chemiDemeDts. Pendant ce temps^ la canonnade ne cessait pas : celle des Prus^ siens a\ait allumé dans la ville de nombreux iDcendies^ dont les lueurs éclairaient leurs travaux ; et celle de l'assiégé, dirigée sur le centre des ouvrages et de Factivilé allemande, c'est-à-dire vers Schiltigheitn^ détruisit presque entièrement ce village. Dans la nuit du 1" septembre, une partie de la garnison exécuta une sortie et parvint à chasser les pionniers aile*mands qui travaillaient à la droite de la première parallèle ; mais elle se retira bientôt et l'ennemi reprit ses travaux (1). Vers la gauche, le cheminement mal dirigé vint aboutir à un espace non défilé; les Stra»* bourgeois s'en aperçurent au point du jour, et criblant ce débouché de leurs projectiles, réussirent à faire éprouver quelques pertes à l'assaillant. Mais à partit* de ce moment, peut-être parce que le commandement les jugeait inutiles ou plutôt à cause de la faiblesse de la garnison, les sorties cessèrent, et la défense, menée avec vigueur au point de vue de la canonnade, ne déploya pas celte initiative qui déroute l'assiégeant et

(1) Il csi à noter qu'en général, les assiégés ne font de sorties que pour inquiéter les travaux dos assiège .nli?. Dès qu'ils les ont atteints et bouleversés, ils rentrent dans la place. La ^ortie n'est repoussée que lorsqu'on Pempèclie d'arriver jusqu'aux travaux, et non parce qa*dle se retire. Or, dans toute cette guerre, les Allemands n'ont jamais manqué de s'attribuer l'honneur d'avoir repoussé les sorties, par le aenl fait qu'elles rentraient dans leurs lignes. C'est un des mensonges les plus habituels des bulletins allemands. Le fait n'a été exact, le pins souvent, que pour les sorties en masse où une troupe nombrefite essayait de franchir des lignes d'investissement. QOand il se présentera dans le cours de nos récits, nous l'avouerons avec sincérité.

cause parfois à ses efforts de grauds ralentiâsemelits. La première parallèle ayait été ouverte à 800 pas des ouvrages de la place, et pendant ce temps dix batteries d'attaque s'étaient élevées à 100 pas en arrière. Le lendemain elleâ furent armées de 44 pièceâ qui couvrirent de feux tout le front d'attaque et les ouvrages collatéraux. Sous cette pluie de fer, la défense eut souvent ses pièces démontées ; il fallut en amener d'au* très sur les remparts, manœuvre qui ne put jamais s'effectuer sans pertes. A la fin d'août et au commen*cement de septembre, l'ennemi avait reçu ses derniers renforts en hommes et en matériel. Devinant l'impuissance des assiégés, il allait pousser son attaque avec une nouvelle énergie. Déjà d^s pièces de siège installées à Kehl contrebattaient avec acharnement le front Est de la citadelle et donnaient à l'assiégeant un appui efiicace, tandis que le front du sud était plus spéciale^ ment bombardé par l'artillerie badoise. La ferme de Grimmlings Brunn fut bientôt fortifiée, et dans la nuit du 5 au 6 septembre, la seconde parallèle fut terminée avec ses approches. Elle mesura 2500 pas de long, 12 pieds de large et 4 à 5 de profondeur; les cheminements qui la reliaient à la première avaient un développement deâOOO pas. Le 9, l'ennemi déboucha en avant de la seconde parallèle et commença à travailler à la sape volante quand il ne fut plus qu'à 300 pas des ouvrages de la place. 11 ouvrit sa troisième parallèle dans la nuit du 11 au 12, et dans celle du 18 au 1/1 une demi-parallèle, dont la droite n'était plus qu'à 40 pas de la crête du glacis extérieur. A ce mo-

fettO GUERBE DE l67(h

nient, ses travaux ayant rencontré sur la gauche udé inondation, il se vit obligé de les activer sur la droite. A la date du 12, une députation de la Société internationale de Genève, sachant que les Allemands allaient entrer dans la période la plus active du siège, et voyant leur acharnement destructeur, était venue trouver le général de Werder pour faire appel à ses sentiments d'humanité. Elle lui demanda de laisser sortir de la place les femmes, les enfants, les vieillards et les malades pour les recueillir en Suisse. Mais la pitié n'est guère dans les traditions allemandes, surtout envers les faibles, et le général de Werder, après de nombreux pourparlers, ne consentit à laisser partir que Ivuit cents personnes sur 82 OQP !

La position de Strasbourg commençait à devenir critique. Les valeureux efforts de la garnison ne pouvaient empocher les terribles eflTets du bombardement qui continuait sans interruption, incendiant les maisons, détruisant les édifices, brisant les parapets et semant le deuil et la mort parmi les infortunés habitants. Ceux-ci en étaient réduits à vivre dans leurs caves, perdant chaque jour quelqu'un des leurs, tantôt une femme, parfois des enfants, le plus souvent des gardes nationaux. Leur courage pourtant ne se démentait pas. Leur cœur, si français, comprenait que l'œuvre de destruction des Allemands ne pouvait être un travail d'assimilation, mais une brutale conquête; il s'agissait d'être arrachés de force à leur patrie, à cette France qu'ils aimaient au point que M, de Bismarck devait plus tard en exprimer publiquement sa surprise. C'était pour eux une ques-

JîbER^É DE i876j ûëi

tiôn de vie ou de mort, et tant que la lutte durait, malgré sa sauvage et destructive énergie, c'était encore pour eux l'espoir, le droit de se dire Français. Aussi, malgré leurs souffrances, étaient-ils résolus aux derniers sacrificeis, et le général Uhrich trouvait en eux des auxiliaires dévoués. Les sorties avaient d'autant mieux cessé que la porte de Pierre, une des plus utiles à la garnison, n'était plus qu'un monceaii de ruines. Mais le feu des remparts ne se relâchait pas, et si les défenseurs étaient cruellement éprouvés, ils infligeaient à leur tour à l'attaque des pertes sensibles. Pendant la première période du siège ils surent mettre à profit quelques îlots boisés placés sur la gauche des travaux . allemands, et inquiéter sérieusement les lignes prussiennes. Néanmoins l'assiégeant avançait : arrêté sur sa gauche, il se reporta vers les lunettes 53 et 52. Par suite des reconnaissances que les officiers allemands avaient exécutées avant la guerre, ils savaient qu'il existait des galeries de mines en avant de la lunette 53 ; on les rechercha, elles furent bientôt découvertes, et, fait qui a lieu de surprendre, on les trouva abandonnées par l'assiégé. Trois galeries pénétrant dans la contrescarpe, au-dessus du niveau des eaux du fossé, l'une sur la capitale de la lunette, les deux autres sur chaque flanc, réunies par une galerie transversale, formaient des passages spacieux, que la garnison avait à peine tenté de détruire quelque temps auparavant (t). En con-

(1) La gtierre de 1870, notes au jour le jour, par un neutre Genève, 1871.

3' SÉRIE, TOME XXHÎ. 36, 36

séquence, le glacis put être couronné à la sape volante, dans la nuit du >7 au 18, sans le moindre danger d'oKplosioii. La batterie allemande, destinée à battre en brèche le flanc droit de la lunette 53, quoique établie à une distance de 1000 pas, avait déjà fort avancé son œuvre, grâce à ses canons rayés de 15 centimètres. La garnison, qui sentait que le point le plus vulnérable était de ce côté, y avait depuis quelque temps concentré ses feux. Elle réussit à renverser les traverses et à rendre la tranchée impraticable. Mais pour TenDemi, qui avait déjà, avec ses engins perfectionnés, ouvert la brèche à distance, cet incident était sans gravité ; le 18 elle était achevée, le 20 la contrescarpe était renversée dans le fossé sur une largeur de 12 pieds, et le passage du fossé pratiqué aussitôt, sans que l'assi^ songeât à T inquiéter par des feux de flanc partis de la lunette 52. Immédiatement la lunette 53, ayant été trouvée abandonnée, fut occupée par les pionniers allemands qui s'y établirent. Le passage du fossé et k prise de Touvrage s'étaient effectués dans la matinée, et ce fut seulement dans l'après-midi que la garnison envoya de l'infanterie dans la lunette 52, pour inquiéter les travaux des assiégeants (1). Il était trop tard, son feu causa quelques, pertes à l'assaillant, mais la partie importante de son entreprise avait réussi.

(1) Ce fait est d'autant plus regrettable que la proximité des deux ouvrages 52 et 53 permettait à une infanterie résolue, appuyée seulement par deux pièces d'artillerie, de rendre le passage du fossé devant le ilauc uroit de la luoeiie ^, sinon impraticable, aa moJos )rès-lent et très-dangereux.

Dans la Quit du 21 , la lunette 52^ qui avait étéévacuée à la suite de la prise de sa voisine, fut occupée à son tour ; mais cette fois, la garnison mise en éveil cribla de ses projectiles le point qu'elle supposait choisi pour la descente du fossé. Les Prussiens attendirent le ralentissement du tir, et opérèrent ensuite leur passage; une fois arrivés à l'escarpe qu'ils voulaient atteindre, un feu meurtrier arrêta un instant leur travail. Il ne fut pourtant que ralenti, et l'occupation de la lunette se termina avant le jour.

Dès ce moment, la place était à peu près perdue. Couverte de ruines par un bombardement incessant de r ennemi à quelques pas de son enceinte, celle-ci trèsgravement endommagée, elle n'avait plus qu'à attendre la brècheet l'assaut final. Le 24 septembre, les deux lunettes étaient armées de 3 batteries allemandes qui battaient le corps de place à courte portée ; celui-ci ripostait avec énergie; ce combat d'artillerie, dont l'intensité augmentait à mesure que la fin s'approchait, ne put empêcher le couronnement du glacis intérieur qui fut commencé dans la nuit du 2/l, et complètement terminé le 27, grâce à la protection que les lunettes situées en arrière avaient exercée. Pendant ce temps, les batteries de brèche, installées à 600 pas environ des flancs des ouvrages conquis, avaient, parleur tir soutenu, ouvert des brèches dans les bastions 11 et 12.

A cette époque, tous les édifices du front ouest de Strasbourg étaient détruits, la malheureuse cité était abîmée, sa cathédrale sérieusement atteinte^ sa magni-

5()â «UKRRE DE 1870;

fique bibliothèque, devenue la proie des flamnies ; iid grand nombre d'habilants restaient sans abri, 200 environ avaient été tués; les blessés s'élevaient à près de 2000, la garnison avait été décimée ; la citadelle, criblée par les obus des batteries de Kehl, n'était plus tenable ; Tartillerie des remparts comptait bon nombre de pièces hors de service ; enfin deux brèches, dont une pratical)le, existaient dans le corps de place.

Les Prussiens, maîtres de deux ouvrages avancés, avaient couronné le fossé de Tenceinle et achevé leurs brèches. Il leur restait encore les trois opérations les plus difficiles du siège : la descente du fossé, son passage et enfin Tassant, cette épreuve suprême de l'attaque des places, que le perfectionnement des armes a rendue si meurtrière et si redoutable. Elle devait être évitée aux Prussiens. Leurs progrès, Taspect navrant que présentait la ville, les ressources de plus en plus limitées de la défense, avaient convaincu le conseil municipal et le conseil de guerre de Tinutilité d'une plus longue résistance. Celui-ci, dans une réunion qui eut lieu le 27 dans la matinée, décida que l'honneur militaire était sauf et qu'il y avait lieu de rendre la place. En conséquence, les négociations furent entamées le même jour, vers cinq heures de l'après-midi, au milieu d'une consternation générale. Le soir, elles étaient assez avancées pour que le général Werder pût télégraphier sa conquête, et le 28, a huit heures du matin, le vainqueur prenait possession des portesetde la citadelle.

ha capitulation, analogue à celles qui ont déjà été

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transcrites, exigeait la livraison des troupes de ligne et de la garde mobile comme prisonnières de guerre. La faculté de ne plus servir contre les Prussiens pendant la durée de la guerre fut également consentie, et les généraux Uhrich et de Barrai en usèrent pour rentrer en France, ainsi que près de 500 officiers. 75 environ préférèrent suivre le sort de leurs soldats. 8 à 10000 prisonniers, 1070 canons, un matériel important en munitions et effets d'habillement, enfin 10 millions de francs laissés à la banque, tels furent les trophées des Allemands*

Au milieu des malheurs et des hontes qui venaient, d'accabler la France, la résistance de Strasboursc fut considérée comme un acte des plus glorieux; de tous côtés des sympathies se manifestèrent en faveur de la noble et vaillante cité, ses défenseurs devinrent des héros, et le nom du général Uhrich fut dans toutes les bouches. Peu de temps après cet enthousiasme se calma; des récits circulaient, diminuant le mérite du commandant de place et l'énergie de la défense Dans leur douleur, quelques habitants de la ville, des officiers pénétrés de la grandeur des devoirs qui incombent au défenseur d'une place assiégée, en vinrent, selon la déplorable habitude prise en France, à prononcer le mot terrible de trahison. Le général Uhrich fut forcé de se défendre; il appuya sa réfutation sur la faiblesse de ses moyens et sur les ruines semées autour de lui. De leur côté, les Allemands rendirent hommage à la valeur de leurs ennemis. Jusqu'ici les différentes publications parues depuis la fin de sep-

tembre n'ont pas élucidé la question. Il est donc difficile de former son jugement.

L'histoire du siège offre, en effet, de singuliers épisodes. Le plus frappant, c'est que l'assiégeant a pu s'emparer de deux ouvrages avancés et contraindre la ville à capituler, sans livrer un seul assaut; sa première parallèle a été ouverte pour ainsi dire à l'insu de l'assiégé ; le reste de ses tranchées, de ses cheminements, de ses batteries, a été construit sans être inquiété autrement que par le feu de la place. Les sorties se comptent par /i ou 5, seulement au début, et sous la forme d'engagements peu aventurés sur les glacis de la place. L'occupation de la lunette 53 s'effectua sans un coup de fusil ; l'arsenal de la citadelle ne fut pas mis à l'abri des flammes, et un beau jour un incendie allumé par les obus ennemis le détruisit avec tout ce qu'il contenait; il en fut de même d'un magasin d'armes et d'un magasin de bois; dans la reddition elle-même, on est surpris de voir livrer à l'ennemi un matériel de grande valeur et 10 millions de francs. Tous ces faits ne permettent pas d'attribuer à la défense l'initiative, l'activité, l'énergie virile que l'esprit public, très-excité en France, pouvait souhaiter. Enfin on ne peut comparer cette résistance aux défenses héroïques de nos pères à Mayence et à Gênes. Mais il faut se souvenir que le gouvernement impérial avait laissé la clef de l'Alsace dans une incurie complète, sans garnison, sans troupes d'artillerie suffisantes, sans un détachement du génie, sans rien de ce qu'il fallait pour soutenir un siège dans des circonstances ordinaires, à plus forte rai«

son avec un ennemi qui inaugurait une artillerie d'une puissance encore inconnue. Il ne faut pas oublier que la garnison comptait au plus 2000 hommes de troupes solides : le 87% qui avait été tiré de la division Lartigue, du corps Mac-Mahon ; que le reste se composait de débris de ReichshofFen, difficiles à reformer, et sans homogénéité ; enfin, de 6000 mobiles qui n'avaient jamais tenu un fusil ; que tout cela ne dépassait pas 12000 hommes; que cette faible troupe ne pouvait exécuter des sorties dont les avantages compenseraient les pertes; que dans les engagements qu'elle a eus en avant du corps de place, elle a chaque fois constaté son impuissance. Il faut savoir que, par suite de Tincendie de Tarsenal, les projectiles étaient tellement rares que les artilleurs ne purent répondre qu'un coup sur quatre; que le conseil de défense et le général Uhrich résistèrent aux premières demandes de reddition faites par le conseil municipal; qu'enfin, le 27 septembre, l'artillerie était hors de lutte, les remparts intenables, comme la citadelle, et que les avenues des brèches, canonnées par le feu convergent de 240 pièces d'une grande puissance, n'auraient pas permis de soutenir l'assaut un infant. 11 est probable que la pénible surprise des échecs de Wissembourg et de Wœrth, le désarroi occasionné par une préparation de la guerre imprévoyante et incapable, la ruine de l'Empire, le désastre de Sedan que les Prussiens ne manquèrent pas de faire connaître, enfin la douleur de se sentir isolé, sans appui, sans espoir de secours, alors qu'un impitoyable ennemi vomissait la mort nuit et jour sur les malheureux assiégés, furent autant de

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causes qui s'ajoutèrent aux précédentes, pour laisser peu de place à l'espérance. Dans ces conditions, il n'est pas donné à beaucoup d'hommes de conserver dans leur plénitude des qualités qui, dans des jours plus prospères, prendraient tout leur essor ; et Ton est heureux d'en trouver qui, par leur patriotisme et leur énergie, à défaut de succès, sauvegardent encore l'honneur national.

Si des fautes furent commises, il n'en est pas moins vrai que la défense, comme la conduite du général Uhrich, comme le courage et l'énergie des habitants, , furent des plus honorables. Pendant trente et un jours et trente et une nuits d'une attaque continue, 241 pièces n'ont cessé de faire tomber sur Strasbourg une pluie de fer et de feu. 193722 projectiles ont accablé ses édifices et ses défenseurs, à raison de 6249 par jour, et 4 à 5 par minute. Ces projectiles et les pièces qui les ont lancés se décomposent ainsi :

Pièces prussiennes,

30 pièces rayées longues, de. . . 2li livres.

12 pièces rayées courtes. 2/i —

6Zi id. 12 —

20 id 6 —

2 pièces rayées, de. 21 centimètres..

19 pièces lisses, de 50 livres.

20 id 25 —

30 id 7 —

Pièces badoises,

à pièces lisses, de 25 livres.

8 id 60 —

16 pièces rayées, de 12 —

16 id 2/1 —

GUERRE bis 1870. é6§

Enfin, sur les 193 722 coups lancés sur la malheureuse cité, 12000 seulement furent du calibre de 6. Jadis, les efforts de l'assiégeant étaient plus périlleux et plus durs; les résistances plus opiniâtres, les travaux de siège plus longs, et les assauts inévitables. Mais jamais on ne vit une place bombardée avec un acharnement aussi soutenu. De la part des Allemands, c'était peut-être un moyen de faire mieux apprécier plus tard la mansuétude du conquérant. On ne peut donc nier qu'il n'y ait eu honneur, pour le commandement, surtout avec un armement et des préparatifs incomplets, à tenir pendant plus d'un mois et demi et à riposter vigoureusement. En tout cas, il est regrettable que l'opinion publique n'ait pas été éclairée par l'enquête légale que prescrit le règlement. C'est d'autant plus fâcheux, que l'engagement de ne plus servir pendant ladurée de la guerre a été pris à Strasbourg par une grande majorité d'officiers, contrairement au devoir tracé par l'article 4 du décretdul" mai 1812, et par Tarticle 218 de l'ordonnance sur le service en campagne. Tant que l'enquête n'aura pas eu. lieu, la confusion régnera dans les esprits, portant atteinte, selon les uns, à l'honorabilité des troupes, selon d'autres, à la réputation de leur chef. Les accusations sont nombreuses, mais elles ne peuvent trouver ici leur place, tant que la vérité restera obscurcie.

Un fait qui frappe en les lisant, c'est que Topinion générale s'accorde à relever la valeur d'un homme placé en seconde ligne, l'amiral Exelmans, qui joua dans le siège un rôle des plus actifs. D'autre part.

une Yoix qui ne peut èlre partiale, celle de la victime elle-même, de Strasbourg, s'est élevée pour offrir à son défenseur un témoignage éclatant de gratitude. La cité conquise décerna au général Uhrich le titre de citoyen de Strasbourg. Le jour où l'enquête réglementaire viendrait jeter sur ce siège des lumières nouvelles, il est probable que le général Uhrich en sortirait avec une justification de ses actes, une sanction pour son honneur, et peut-être avec cette gloire des héros que la France lui a un moment octroyée.

La conquête de Strasbourg devait amener celle de r Alsace, et réaliser pour les Allemands leurs vœux les plus chers. Mais de la conquête à l'assimilation, il y a loin. L'Alsace sait qu'elle doit son malheur à l'Empire et non à la France, qui est tout aussi abattue qu'elle. Et quant à lamitié fraternelle de ses vainqueurs, elle n'oubliera pas, en contemplant ses ruines, que les premiers témoignages de cette amitié ont été des bombes, des obus, des incendies, des morts. En la conquérant par la force, malgré ses supplications, ses cris de douleur, ses protestations fermes et dignes, en tuantses enfants pour posséder son sol, la Prusse n'a pas rallié une natiotialité, elle n'a pas non plus assuré la sécurité de sa frontière. Le sang versé ne fait germer ni les sympathies, ni les dévouements. La Prusse n'a obtenu qu'un résultat: elle a centuplé les haines, et attaché à ses flancs un ennemi qui ne peut pardonner. L'avenir dira un jour si l'Allemagne doit bénir la politique de ses chefs, et l'Alsace ses oppresseurs. Quant à notre patrie, son rôle est tracé ; l'Alsace con-

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naît ses regrets, ses soufiFrances, son espoir; rnais le mieux qu'elle ait à faire, c'est de les déguiiser^ afin de ne plus laisser de prise à un eanemi dont la fourberie dépq^se encore la cruauté.

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