‹ Histoire de la guerre des anabaptistesChapitre 15 sur 26 · SUITE DE LA. LUTTE. — COMMENCEMENT DES HOSTILITÉS · texte numérisé non relu

SUITE DE LA. LUTTE. — COMMENCEMENT DES HOSTILITÉS

Ces propositions furent soumises au Conseil Celui-ci se déclarant incompétent, les soumit au clergé avec prière de les réfuter. Il pria en même temps l’évêque de nommer une commission ecclésiastique pour les examiner et les réfuter au besoin.

A l’édit de l’Empereur, envoyé par l’évêque, ordonnant de chasser tout prédicateur évangélique, le Conseil opposa un autre édit impérial publié à l’occasion de l’impôt forcé et disant « que toute querelle religieuse devait être pacifiée et arrangée par les chapitres et les autorités, selon les lois et les libertés de chaque pays.» Le Conseil ajouta qu’il n’avait pas le pouvoir de faire ce que l’évêque lui demandait ; que ce serait livrer la ville et la province à l’anarchie.

Pendant ce temps, les chanoines, le clergé et toute la chevalerie se réunirent dans le château de l’évêque à Billerbek, pour se concerter sur les moyens de coercition, et pour embaucher des sol-

dats. L’évêque ne cacha pas ses embarras. Il n’avait pas d’argent. Il devait l’arrérage de 2,000 florins de rente à l’évêque démissionnaire, tout son argent ayant été dépensé à Rome, pour obtenir la confirmation papale de son élection. Les chevaliers s’engagèrent personnellement à lui prêter de l’argent moyennant intérêts. Un Landtag fut convoqué à Wollbeck. L’évêque nomma huit chevaliers pour ses commissaires. Un maréchal fut nommé. Une armée devait être embauchée et la ville fut sommée d’envoyer un délégué à la diète. La ville s’en référant à un nouvel édit de l’Empereur, temporisa.

Voici cet édit daté de Nurenberg. « Des troubles » ayant eu lieu dans l’Empire à propos de questions » religieuses, troubles qui pourraient compromettre » la paix publique, dans un moment où le Turc a » envahi la Hongrie et menace l’Autriche et les » autres Etats de l’empire, l’Empereur Charles- » Quint ordonne ce qui suit : »

« Conformément à un décret de l’Empereur Maxi- » milien, rendu à Worms, il est interdit sous pré- » texte de religion, d’attaquer à main armée, de » tuer, de piller, ni de brûler qui que ce soit, jus- » qu’aux réglements définitifs de ces questions, qui » doivent avoir lieu dans un synode ou dans une » Diète impériale après la paix rétablie. »

L evêque, furieux de l’impuissance de sa Diète et de la résistance de la ville, jugea à propos de se rendre justice lui-même. Ses lansquenets embauchés, arrêtèrent sur ses ordres un troupeau de bœufs destinés au marché de Cologne et appartenant à des bourgeois de Munster. Huit jours après, plusieurs citoyens notables de la ville, se rendant également à Cologne, furent saisis par les soldats

de l’évêque et détenus comme otages dans les prisons du château épiscopal. La ville de Munster, après avoir réclamé, mais en vain, les bœufs saisis, après avoir protesté vigoureusement, mais également en vain, contre l’arrestation arbitraire de plusieurs citoyens de la ville, en rappelant à l’évêque, que d’après les statuts de la ville, confirmés par l’Empereur, nul citoyen ne pouvait être soustrait à la juridiction civile et séculière, convoqua tous les habitants de la ville pour procéder à de nouvelles élections. Celles-ci ayant donné la majorité au parti de Rottmann, le nouveau Conseil résolut d’embaucher une armée forte au moins de six cents hommes, de frapper le clergé d’un impôt et d’armer tous les citoyens de la ville, afin d’opposer la force à la force.

Le Conseil , en outre, écrivit à l’Electeur de Cologne, en lui rappelant l’ëdit de paix de l’empereur. Enmême temps, il s'adressa à tous les jurisconsultes de l’Allemagne, demandant aide et protection contre les empiétements de l’évêque et de son chapitre.

Parmi ces jurisconsultes, se distingue Jean de Wyck, qui, par ses conseils et sou intervention attacha la ville à la Confédération de Schmallcade, instituée pour la protection de la foi évangélique.

L’Electeur dans sa réponse, conseilla à la ville de faire des concessions et d’arranger la querelle à l’amiable.

Le Landgrave de Hesse écrivit pour la seconde fois à l’évêque. Celui-ci consentit à s’en remettre à un synode composé par les différentes petites villes du diocèse, mais sans relâcher ni les bœufs ni les citoyens.

LETTRES DE LUTHER ET DE MÉLANCHTON' . — REPRÉ- SAILLES ET TRAITÉ DE PAIX.

Pendant ces négociations, les douze chefs des Guildes adressèrent au Conseil la pétition suivante :

« Patriotes ! Citoyens et amis!

« La parole de Dieu et de la pure doctrine du » Christ ayant été prêchée par Rottmann, bon nom- » bre de citoyens étant arrivés par cette parole à la » connaissance de la vraie foi et s'y étant fortifiés, » tous les corps d’état de la ville sans distinction » ayant déclaré qu’ils ne reconnaîtraient jamais » d’autre doctrine ni d’autre foi', nous avons décidé, » ce qui suit : Nul danger, nulle menace ne nous dé- » tourneront de nos devoirs. Nous sommes résolus » de défendre notre foi jusqu’à la dernière goutte de » sang, à moins qu’on ne parvienne, par des prcu- » ves tirées de l’Ecriture, à nous faire changer » d’avis. Travailleurs et chefs, nous prions le Con- » seil municipal de nous accorder le pouvoir de » défendre cette foi par les armes, au risque de » notre fortune et de notre vie, tout en permettant à chacun de croire ce que bon lui semble et de

» nous permettre de prendre des mesures en con- » séquence. »

Il y eut à l’hô tel-de- ville une réunion de tous les citoyens adhérents à la nouvelle foi. Tous, sans distinction firent un serment solennel de vivre et de mourir pour cette foi.

Le Conseil nomma trois plénipotentiaires, Jean de Wyck, Gaspar Schroederken et Jean Umgrove, pour défendre ses intérêts auprès des princes.

Un moine publia une brochure pour réfuter la profession de Rottmann. Ce pamphlet porte le titre « Christianœ veritatis telum. » Il n’en reste que le titre. C’était un telum sine ictu. Rottmann se contenta d’en faire la lecture du hautdela chaire.

Après une autre tentative d’intervention, mais également vaine, par une Diète convoquée à Wolbeck, l’évêque réunit le clergé, la chevalerie et les représentants des petites villes du diocèse à Telgt. Là, il fut bravement résolu d’employer l’argent recueilli pour la guerre contre les Turcs, contre les hérétiques de Munster.

La ville, outre six cents hommes qu’elle venait d’embaucher, arma tous les citoyens capables de porter les armes et ayant prêté le serment de l’hôtel de ville. Et comme l’évêque avait fait défense, sous peine de mort, aux campagnards des bans environnants de vendre aux Munstériens ni vivres, ni armes, ni bétail, ni fruits, ceux-ci firent de fréquentes sorties pour se procurer des approvisionnements qui, d’ailleurs, malgré la défense de l’évêque, leur furent livrés en abondance, souvent sans paiement demandé.

Rottmann, de sa parole, soutenait ses défenseurs dans la rue aussi bien que du haut de la chaire.

Vers cette époque, son ancien ami Mélanchton lui adressa une lettre publique dans laquelle il le pria avec instance de ne pas s’attaquer au baptême des enfants, et de s’abstenir de tout agissement politique.

« Plût à Dieu, cher ami, s’écrie Mélanchton, que » nous pûssions unir nos efforts et discuter ensem- « ble les passages de l’Ecriture dont l’interpréta- « tion juste est si nécessaire à l’Eglise. Nous avons « assez d’ennemis sur le dos. Ils ne demandent pas « mieux que de nous voir désunis et nous déchirant « les uns les autres, par des discordes fraternel- « les. »

Luther, à son tour, écrivit au Conseil de Munster.

Après l’avoir félicité d’avoir embrassé la cause de l’Evangile, il ajoute :

« Nous ne sommes pas sans inquiétude, attendu « que le vieil ennemi est toujours en embuscade « derrière le verbe pur. Je crains comme saint Paul, « avertissant les Corinthiens et les Galathes, que « l’esprit trompeur ne se faufile dans votre entre- « prise.

« Je prie instamment le Conseil d’écarter, à tout « prix, la doctrine sacramentale des Zwingliens et « d’autres visionnaires. »

Luther latinise le mot allemand et dit « aliorumque Schw armer or um :

« Bien que Dieu se soit manifesté contre ces er- « reurs par la mort terrible de Munzer, de Thile- « mau, de Hubemayer et de Zwingli lui-même, il « est pourtant encore des esprits frivoles qui, mé- « connaissant ces faits et n’ayant pas égard à ces « châtiments divins, se fient à eux -mêmes et

» distillent ce venin dans le cœur du peuple. Dieu » vous a donné un prédicateur célèbre bien doué : » le magister Bernhard. Mais le diable est un vieux » fourbe qui enlace les prédicateurs les plus habi- » les dans leurs propres lacs. Gardez-vous des » Zwingliens, gardez-vous des Anabaptistes qui » se mêlent d’affaires politiques, qui, comme Zwin- » gli, veulent gouverner eux-mêmes et qui tombent » dans les embûches du Diable. »

Il va sans dire que Luther ne peut pas écrire une lettre sans parler plusieurs fois du diable.

Cette lettre est datée de Wittenberg, le jour de l’apôtre Thomas, 1531. Mais, depuis longtemps, la parole de Luther et de Mélanchton était lettre morte pour le peuple.

Les habitants de Munster, ayant été convoqués par l’évêque à la Diète de Telgt, répondirent qu’ils allaient procéder à l’élection de deux délégués. Mais au lieu de s’occuper de l’élection, ils s’assemblèrent à minuit et, suivis de leur petite armée et de quatre canons conduits par des campagnards dévoués, ils firent une sortie vigoureuse jusqu’à Telgt, surprirent une vingtaine de chevaliers et de chanoines au lit, les firent prisonniers et les amenèrent eux, leur argent, leurs bijoux, ainsi que soixante et un chevaux, au marché de la ville.

Inutile de dépeindre la joie du peuple. Toutefois, les prisonniers tremblant et craignant pour leur vie en furent quitte pour la peur. Ils furent détenus dans le palais prévotal.

L’évêque, jetant feu et flamme, s’adressa à tous les princes catholiques. Il s’adressa même à l’Empereur. Mais les Munstériens déclarèrent les épiscopaux de bonne prise, en guise de représailles, prêts

pourtant à les rendre contre les citoyens de la ville détenus dans les oubliettes du château épiscopal, ainsi que les chevaux contre les bœufs.

Enfin, après des négociations traînées en longueur dans l’automne 1533, grâce à l'intervention du Landgrave de Hesse, du syndic de Wyck, grâce surtout aux supplications des nobles prisonniers, que la ville avait députés à l’évêque sur leur parole d’honneur écrite de revenir librement dans leur prison, un traité de paix fut conclu entre l’évêque et la ville, dont voici les principaux articles :

« L’évêque accorde à la ville liberté de conscience » pleine et entière pour la prédication de l’Evangile » dans six paroisses . »

« Par contre, la ville accorde la même liberté au » Chapitre des chanoines et à leurs églises. »

« Tout autre litige religieux sera déféré à la Diète » impériale qui doit avoir lieu après la paix. »

« L’évêque, comme auparavant, représente l’au- » torité cléricale et civile de la ville. »

« Par contre, l’évêque garantit et confirme toutes » les anciennes libertés de la ville. »

« Sauf le3 revenus des six paroisses qui revien- » nent de droit aux églises évangéliques, les habi- » lants de la ville paieront, comme à l’ordinaire, les » impôts elles dîmes à l’évêque. »

« Par contre, la ville nommera elle-même les pré- » dicateurs des six paroisses. »

« Tous les procès religieux et les litiges y relatifs » sont supprimés. »

« L’évêque restituera les prisonniers et tous » leurs biens. Il les indemnisera pour les autres » pertes. »

« L’évêque paiera six cents florins pour les qua-

« rante bœufs disparus. » (Ces six cents fl. ont été réduits à quatre cents).

Le traité conclu et signé, l’évêque fit son entrée solennelle dans la ville, et le Conseil lui présenta ses hommages d’allégeance et de fidélité.

Rottmann épousa la veuve du syndic Vigès, mort d’apoplexie.

Kerstenbrok dit « que c’était une femme sensuelle, et que du vivant de son mari elle avait des amants. » Mais ces détails sont sujets à caution, car ce chroniqueur, quoique contemporain de Rottmann, et bien que connaissant presque tous ses concitoyens de Munster, a toujours une histoire scandaleuse dans sa giberne, quand il s’agit d’un adversaire du catholicisme.

La noce de Rottmann fut célébrée comme une fête nationale.

Rottmann, prenant le titre de surintendant de la ville, nomma lui-même les prédicateurs pour les six églises enlevées avec leurs riches revenus aux Catholiques. Rottmann était le maître de la ville et, pendant la présence même de l’évêque à Munster, qui ne dura que trois jours, la bourgeoisie et le peuple, évitant de prendre part aux fêtes canonicales, firent de brillantes ovations avec des sérénades aux torches au nouveau marié, le vrai vainqueur du jour, et traversèrent la ville en bandes joyeuses, en ■chantant :

a Der Strick ist entzwei,

« Und wir sind frei. »

« La corde est coupée et nous sommes libres ! »

ROTTMA.NN ANABAPTISTE.

Quelques semaines après ces événements, au milieu de son triomphe, Rottmann, changeant sa façon de vivre, refusant toute invitation à un repas public, évitant ses meilleurs amis, affichant une grande simplicité dans ses vêtements, et se confinant dans son cabinet d’étude, proclama subitement sa profession de foi anabaptiste, à la grande stupéfaction de ses amis, à la consternation de l’autorité évangélique à peine reconnue de la ville.

Voici les points principaux de cette profession de foi :

« Le baptême des enfants est une abomination de- » vant Dieu. »

« Nul chrétien ne peut fréquenter les églises des » infidèles. »

« L’hostie consacrée au-dessus de l’autel est le >» grand Baal. »

« C’est le samedi et non le dimanche qui est le » jour du Seigneur. »

« Pendant l’espace de quatorze siècles il n’y a pas » eu dans le monde entier un vrai chrétien. »

« Les Catholiques et les Luthériens sont d’impies » païens. »

« On ne doit pas obéir à l’autorité des païens. »

« On ne doit obéissance qu’à l’autorité des vrais » chrétiens régénérés. »

« Tous les mariages des chrétiens non régénérés » ne sont que des concubinages. »

« Tous les chrétiens régénérés par le Christ sont » égaux. Leurs biens doivent être en commun. »

« Toutes les vieilles cérémonies, des Luthériens » aussi bien que celles des Catholiques, sont des in- » ventions diaboliques de l’Antéchrist, qui s’appelle : » Pape ! »

On a voulu expliquer la conversion subite de Rottmann, par l’arrivée à Munster de Mathiesen et de son jeune disciple, Jean de Leyde. Mais il est certain que Rottmann a été à Strasbourg et qu’il y a vu Melchior Hoffman.

L’histoire et les principes de Munzer ne lui étaient pas iuconnus. H en est question plus d’une fois dans ses discussions avec Mélanchton. D’ailleurs, Rottmann a prêché le rebaptême et la communauté des biens quelques semaines avant l’arrivée des prophètes hollandais. Quant à l’influence que ces derniers ont su prendre plus tard sur Rottmann aussi bien que sur Knipperdolling, elle a jalli du développement des faits mêmes. Si les chefs du peuple anabaptiste Rottmann et Knipperdolling se sont fait tous deux les caudataires des prophètes étrangers, c’est qu’à mesure que la ville était serrée de près et assiégée par les Catholiques et les Evangéliques coalisés, elle n’avait plus d’autre espoir de salut que dans les secours des Anabaptistes hollandais, qui sur les prédications des émissaires en-

voyés par Mathiesen et Jean de Leyde, se préparaient et s’armaient pour dégager la ville. Et ce n’était ni un rêve ni une vaine illusion. On verra tout à l’heure que, simultanément avec la mort de Mathiesen, trente et un vaisseaux de transport remplis de recrues anabaptistes avaient réussi à quitter la Hollande et furent coulés bas, corps et biens, par le sieur Schenk de Teutebourg, stathouder des Pays- Bas, ligué avec l'Empereur. Nul pays n’a produit autant de martyrs anabaptistes que la Hollande du seizième siècle. Rottmann et Knipperdolling, loin donc d’avoir été des niais ou des hallucinés, comme le prétendent certains historiens des Anabaptistes, ont été des patriotes, subordonnant leur pouvoir et leur ambition au salut de leur patrie et de leurs coreligionnaires. C’est précisément parce que Mathiesen et Jean de Leyde étaient hollandais qu’ils ont joué le premier rôle dans la ville de Munster, après le triomphe des Anabaptistes sur les Evangéliques et les Catholiques réunis.

La majorité des historiens des Anabaptistes, n’ayant compris ni Rottmann, ni Knipperdolling, ni Mathiesen se sont également trompés sur le compte de Jean de Leyde.

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