‹ Histoire de la guerre des anabaptistesChapitre 16 sur 26 · JEAN BOCKELSON DE LETDE · texte numérisé non relu

JEAN BOCKELSON DE LETDE

La biographie de Mathiesen n’offre rien de romanesque, à moins qu’on ne cite la beauté extraordinaire de Divara, sa fe mm e. C’était un homme énergique et téméraire. Dans l’histoire de Munster la figure de son disciple éclipse de beaucoup celle du maître.

Jean Bockelson de Leyde était fils naturel deBockel, maire à la Haye et de sa belle servante Adélaïde, née dans un village du diocèse de Munster et qu’il épousa plus tard. Jean était sinon le plus beau, du moins un des plus beaux hommes de son époque, haut de stature, bien fait, possédant une belle figure, des manières élégantes et parlant avec grâce et facilité (1).

Son père lui avait fait apprendre l’état de tailleur. Il n’avait pas fait d’études sérieuses, mais il

(1) Adolescens longæ ac decorae staturrc, horao eleganti et mira forma, muliericnlis propter elegantcm corporis dispositioncm, faciem formosam et jucundos sennoncs gratissimua et acceptissimus.

(Hàmelman.)

avait tant lu, qu’à l’âge de vingt ans il possédait assez sa langue maternelle pour y composer des pièces de théâtre en prose et en vers. De sa mère il avait appris le dialecte westphalien et comme il avait passé quatre ans de sa première jeunesse en Angleterre, il parlait l’Anglais avec perfection. Il avait même poussé jusqu’à Lisbonne. Jean avait fait jusqu’à trois voyages en Allemagne. II avait visité les villes de Lubeck, de Breme, d’Osnabruck, en partie en qualité de commis voyageur, en partie en exerçant son état. Il avait été deux fois à Munster pour y entendre prêcher Rottmann et quand il y arriva pour la troisième fois il n’avait que vingt-cinq ans. De retour en Hollande, il fonda à Leyde, grâce à sa connaissance des langues allemande et anglaise, un établissement international, moitié hôtellerie, moitié café-concert, à l’enseigne des trois harengs, où il jouait lui-même dans des pièces composées par lui avec la collaboration d’autres artistes, ses élèves, devant un public auquel, dans les entr’acles, il servait et faisait servir sa bière et son vin. Il y épousa une jeune et belle veuve de marin, qui jouait dans ses pièces et dont il avait deux enfants.

Dans son interrogatoire après la prise de Munster, quelques jours avant sa mort, il dit : qu’il était allé à Munster pour entendre les courageux prédicateurs qui s’y trouvaient. De là, ajouta-t-il «je me suis » rendu à Osnabrück, d’où je fus expulsé pour » avoir propagé les principes évangéliques de » Munster. Après avoir été à Schœpingen, à Cœs- » feld et de nouveau à Munster, je suis retourné » à Leyde, où j’ai fait la connaissance de Jean Ma- » thiesen, qui devint mon ami et mon maître.

» Mathiesen a logé pendant deux mois dans mon

» hôtel. Il est vrai que Hoffman avait dit que le » temps n’était pas mùr pour baptiser, mais Mathie- » sen croyait qu’il en était hautement temps.

» Mathiesen m’a rebaptisé et consacré prophète.

» Quittant alors l’hôtellerie, je me suis rendu avec » Gérard tom Clauster à Briel et à Rotterdam. » A Briel nous avons rebaptisé deux adeptes, à » Rotterdam un seulement. De retour à Leyde, j’ai » rebaptisé ma femme et mes enfants et huit autres » personnes, puis nous sommes allés à Amsterdam » et à Alkmar, où il y avait de nombreux prosélytes. » De nouveau je suis retourné à Leyde faire mes » adieux à ma famille pour rejoindre Mathiesen » à Munster. »

Voilà les principaux traits biographiques, avant son avènement à Munster, que j’ai pu recueillir sur cet homme que les uns appellent un vil scélérat, d’autres, un charlatan de premier ordre, d'autres, un possédé du diable, d’autres encore, un crétin crélinisant d’autres crétins, un homme qui pendant dixhuit mois a joué le premier rôle dans l’Empire germanique et qui, après s’être déclaré par la grâce de Dieu : Roi de la justice universelle , a vu se liguer contre lui toutes les puissances catholiques et évangéliques de l’Allemagne.

C’était un jeune homme ambitieux, voluptueux, médiocre penseur, poussé plutôt par les évènements que les poussant, mais aussi intelligent que hardi, comédien au fond de l’âme et ne gouvernant que par degrands coups de théâtre.

Trop jeune pour être versé dans la science de l’homme, ne connaissant de l’histoire que les récits de la Bible, dont les faits miraculeux s’était gravés dans sa mémoire, il sut, comme toutes les rnédio-

crités, singer les défauts de ses héros modèles, sans pouvoir imiter leurs vertus. D’ailleurs, vif d’esprit, d’une adresse et d’une agilité extraordinaires, hardi jusqu à la témérité et jouant toujours le tout pour le tout. A son avènement il n’y avait déjà plus guère d’espoir pour lui et ses partisans. Un miracle seul pouvaitlessauver.il croyait à ce miracle, y faisait croire les autres, et se maintenait au pouvoir, malgré trois emeutes à l’intérieur et deux assants de l’extérieur, toujours par de véritables coups de théâtre, n’étant au fond que des vieilleries bibliques, mais qui paraissaient des nouveautés miraculeuses à une population convaincue, assiégée, affamée, n’ayant ni merci ni miséricorde à attendre d’un vainqueur sauvagement cruel et décidée à ne lui rendre qu’un tas de cadavres dans un monceau de cendres.

Ses deux amis Rottmann et Knipperdolling n’étaient nullement ses dupes. Ils le laissaient faire. De temps à autre ils jouèrent môme les rôles de comparses dans ce drame lugubre. Knipperdolling seul se révolta à la fin quand il était trop tard. Que pouvaient-ils faire? Le renverser ! Gela leur eût été facile dès le commencement. Mais ils n’avaient d’autre espoir de salut que dans l’arrivée des bandes armées de la Hollande et du Friesland. L’Allemagne, sauf les villes du diocèse de Munster et une tentative platonique par deux villes anséatiques, les avait abandonnés, pieds et poings liés, à leurs cruels ennemis. Il ne leur restait, dès l’avènement de Jean de Leyde, que d'attendre ces secours et à défaut de ces secours, de se préparer à une mort certaine. Ce qu’ils firent bravement!

Jouant le rôle de David sans armée et sans génie,

s’enivrant d'une grandeur d’emprunt faite d’oripeaux et de concubines, Jean but largement à cette coupe de vertige et la jeta dédaigneusement sur ses ennemis. Ses actions, vers la fin, frisent la folie, mais c’était une folie voulue, un drame babylonien où le sang coule à l’égal du vin. On dirait les repas orgiaques d’un condamné à mort.

üne fois vaincu et livré à l’ennemi, ce roi de tréteaux, ce prétendu pantin couvert de pourpre et d’or, redevient comme par un coup de baguette, un homme convaincu et courageux, dépassant de cent coudées ses bourreaux et leur répondant avec calme et sérénité, les raillant même, et sauf quelques erreurs secondaires dont il fait bon marché, ne rétractant pas un iota, en présence de la torture et de l’échafaud, ni de ses principes ni de ses actes.

LUTTES ENTRE LE CONSEIL ET LES ANABAPTISTES. — FABRICIUS. — LE COUVENT DES DAMES NOBLES. — HERMANN TYLBEK. — TRIOMPHE DES ANABAPTISTES.

La prédication anabaptiste de Rottmann, six mois après une victoire gagnée par dix années de luttes, était un coup de foudre pour le conseil municipal et la bourgeoisie de Munster. Elle releva au contraire le courage abattu de l’évêque et du' parti catholique. Prières, menaces, rien ne put ébranler la volonté de Rottmann. Le Conseil lui rappela, en vain, que le Landgrave de Hesse et la Confédération de Schmaikade ne lui avaient assuré la liberté de prêcher, qu’à condition de s’abstenir de toute propagande sacramentaire et anabaptiste. Rottmann répondit qu’il ne connaissait que la voix de Dieu et la vérité, advienne du reste que pourra. Au fond il se savait assuré de la coopération active de toutes les populations westphaliennes du diocèse de Munster. Les émissaires de la Hollande, du Brabant et du Friesland promettaient à leur tour une armée d’auxiliaires forte de plus de dix mille combattants. Le Conseil défendit à Rottmann de prêcher. Il fut

question de l’arrêter, mais on n’osa pas, de peur d’un mouvement populaire. Rottmann, à son tour, ne se laissa pas intimider. Il prêchait la nuit dans certaines maisons et l’on se battait pour y entrer. Le Conseil écrivit au Landgrave. Celui-ci envoya à la ville deux prédicateurs évangéliques, dont l’un, nommé Fabricius, était célèbre par son éloquence nerveuse et tumultueuse. Fabricius fut nommé prédicateur de l’église Saint-Lambert, où du haut de la chaire, il lançait tous les dimanches ses foudres oratoires contre les Anabaptistes, surtout contre Rottmann, en les appelant : fils du diable, fauteurs de troubles et gibiers de potence. Un jour, Rottmann présent au prêche, étant injurié personnellement, éclata luimême en injures contre l’agresseur, et les deux champions ne s’en seraient pas tenus aux paroles, sans l’intervention des assistants. Brixius, beaufrère et ancien disciple de Rottmann, s’associant à Fabriz, (tel était son nom populaire), prêcha également contre les Anabaptistes, ainsi que les signataires de son ancienne profession de foi, Glandorp, Westermann et Wertheim. Les Rottmaniens, à leur tour, furent renforcés par des prédicateurs sortis du peuple, parmi lesquels Scliroeder, Buscher et plusieurs femmes, dont une jeune fille très-belle nommé Berge. Les adhérents les plus chaleureux de Rottmann se trouvaient dans les couvents.

Kerstenbrok, dans sa naïve superstition, raconte bravement que Rottmann possédait un poison subtil et mystique avec lequel il affolait les âmes des vierges candides. Quelques lignes plus loin, se réfutant involontairement lui- même, il raconte ce qui suit :

« Rottmann s’était rendu dans le couvent des

» dames nobles, à Uberwasser, pour engager les » religieuses à briser les chaînes de cette maison de » force de la virginité , et à suivre le commande- » mentde Dieu, de fructifier etde se multiplier.

» A l’exception de trois, Ida de Merfeld, Ludgera » de Lintelon et Sophie de Langen, toutes acceptè- » rent avec joie et quittèrent le couvent, pour se » loger dans des maisons bourgeoises, brûlant d’en- » vie d’obéir au susdit commandement de Dieu.

» Elles emportèrent tous leurs biens, et quand » leurs parents vinrent pour les ramener chez eux, » elles refusèrent, à l’exception d’un très-petit » nombre, en leur disant : « Parents sans entrailles, » c’est pour vous débarrasser de nous, que vous y> nous avez mises dans cette maison de détention, » car si cela eût été pour notre salut et pour le » salut de la religion, pourquoi nos mères n’y sont- » elles pas allées? »

Quant à la communauté des biens, ajoute l’historien Hast, les religieuses vivaient en commun sans maris. Il n’y avait pour chacune d’elles qu’un mari de plus.

Quelques-unes de ces nonnes, dans leur première ardeur de néophytes, s’attachèrent des sonnettes à leurs ceintures et parcoururent la ville en criant: « Faites pénitence, le règne du Christ est proche! »

Fabricius et ses collègues, ayant rédigé une nouvelle profession de foi luthérienne, l’évêque, enhardi par la défection de Rottmann, ne la reconnut pas, malgré le traité de paix, et demanda qu’elle fût suspendue jusqu’à la convocation de la Diète impériale. Le Conseil , à son tour, défendit au moine Mumpert de prêcher dans le dôme, et rendit eu même temps un décret d’expulsion contre Rott-

mann. Une visite domiciliaire eut lieu dans sa maison. On y saisit une presse. Rottmann fit un cadeau au sergent de la police et prononça les paroles suivantes :

« Je ne crains rien et n’ai besoin d’aucune protec- » tion humaine, pourvu que Dieu me protège, moi » et les miens. Si le père céleste me couvre de ses » ailes, l’exil pour moi ne sera qu’un mot vide.

» Nulle menace humaine, nulle peine, si dure » soit-elle, ne m’empêcheront de prêcher la parole » de Dieu, selon ma conscience. Avant d’obéir aux » hommes et à leurs intérêts, il faut obéir à Dieu. »

Il est certain que si le magistrat avait donné suite à ses résolutions, c’eût été fini à Munster des Anabaptistes, poursuivis par les Catholiques et haïs par les Luthériens. Dans ce moment, il leur vint un secours inespéré.

Un des bourgmestres, le patricien Hermann Tylbek, était en secret gagné par lés Anabaptistes. Son influence s’exerçait d’abord sous main pour neutraliser toute résolution énergique du Conseil . Bientôt, au moment le plus critique, Tylbek jeta le masque, et dès ce jour, la ville tomba au pouvoir des Anabaptistes.

Nous sommes au mois de décembre 1533. Le peuple, à la nouvelle de l’expulsion de Rottmann, s’attroupa et s’ameuta. Le magistrat fit arrêter les perturbateurs, parmi lesquels le prédicateur Schroeder, ci-devant forgeron. A cette nouvelle, toute la corporation des forgerons et des maréchaux ferrants se rendit en masse àl’Hôtel-de-Ville. 11 y eut des pourparlers. Le peuple promit à Tylbek d’être sage et Schroeder fut mis en liberté.

Des scènes de révolte eurent en même'temps lieu

à Coest, à Osnabrück, à Warrendorf, dans toutes les petites villes de la Westphalie.

L’évêque qui, sur la demande du Conseil, lors du décret d'expulsion contre Rottmann, avait donné un sauf-conduit aux prédicateurs exilés, le retira et déclara hors la loi, pouvant être mis à mort sans jugement, non-seulement les prédicateurs Bernhard Rottmann, Henri Rolle, Jean Klopris, Hermann Strapadius, Dionys Vinius et Gottfried Strahl, mais tous leurs fauteurs et protecteurs.

Le 28 janvier 1534, les Anabaptistes, après avoir barricadé plusieurs rues, se réunirent armés chez Knipperdolling, pour discuter la grave question de savoir si le temps était venu pour une levée de boucliers générale. Mathiesen et Jean Bockelson assistèrent à cette réunion. Faut-il déclarer la guerre aux païens catholiques et luthériens? La moisson est-elle mûre? La grange peut-elle être balayée?

Voilà les questions agitées. Plusieurs d’entre eux opinèrent pour une prise d’armes. Ils avaient des intelligences dans toutes les villes du diocèse ; l’armée de la ville était en partie gagnée, et dans le Conseil même, il y avait Tylbek et deux autres des leurs; mais Mathiesen était d’avis qu’il fallait attendre ; ses auxiliaires de la Hollande ne pouvaient être arrivés à Hasselt, lieu du rendez-vous, avant le 18 ou le 20 mars, et ils étaient au^nombre de vingt mille, dont la moitié armés.

» Le 18 mars, en effet, dit Kerstenbrok, un grand nombre d’Ànabaptistes hollandais, après s’être emparés de la ville d’Utrecht, s’embarquèrent sur le Zydersée pourOveryssel, et pour débarquer à Zwoll, non loin du cloître, dit la Montagne , pour de là se

rendre à marches forcées à Hasselt, lieu du rendezvous, non loin de Munster. »

L’avis de Mathiesen prévalut. De nouveaux émissaires furent envoyés en Brabant. Rolle et Strapadius étaient du nombre ; mais ils furent saisis et brûlés par la main du bourreau.

Le magistrat, instruit de la réunion chez Knipperdolling, convoqua le 30 janvier le Conseil , tous les chefs des Guildes et tous les chefs des quartiers, pour délibérer sur les mesures à prendre contre le danger imminent d’une révolution. Que s’est-il passé dans cette assemblée ? Il est probable que de Wyck ou Tylbek, craignant le triomphe de l’évêque, persuada au Conseil qu’il valait encore mieux user d’indulgence envers les Anabaptistes, que de jouer le jeu de l’évêque, ne reconnaissant pas plus les Evangéliques que les Sacramentaires ; que le mieux serait de vivre en paix et de laisser à chacun la liberté de conscience pleine et entière.

Le Conseil, cédant à ces suggestions, proclama un édit, disant que chacun était libre de professer n’importe quelle religion, pourvu qu’elle ne fût pas de nature à troubler la paix publique.

L’évêque, à son tour, convoqua une Diète àWollbek, et invita la ville à y envoyer des délégués. Mais la ville, ayant nommé pour délégués le bourgmestre Judenfteld, le syndic de Wyck, Redeker, l’ami de Knipperdolling et Tilan, appelé le Cyclope, parce que, bien que borgne, il était le meilleur tireur d’arquebuse de la ville, la Diète les récusa. De ce jour, les évènements se précipitent coup sur coup. Les Anabaptistes, hommes et femmes, parcoururent la ville en criant : « Faites pénitence, le jour du

Seigneur est proche. » D’aucuns d’entre eux tombèrent en convulsions et prophétisèrent.

La nuit du 8 février, les Anabaptistes, s’emparant par surprise de plusieurs portes de la ville et de l’Hôtel de ville, se barricadèrent dans le marché, où ils avaient amené des canons chargés.

Le Conseil, voyant que le parti populaire, loin de profiter de son indulgence, lui déclarait la guerre pour le renverser, comptant peu sur ses mercenaires armés, envoya un exprès à l’évêque pour le prier d'intervenir. Il envoya en même temps des émissaires à tous les Conseils des villes westphaliennes , en les invitant à lui envoyer tous les paysans catholiques et évangéliques armés dont ils pourraient disposer.

L’évêque, dans une lettre adressée au bourgmestre, répondit qu’à minuit quatre-vingts cavaliers armés se présenteraient à la porte de la ville, qu’il espérait que cette porte leur serait ouverte, pour qu’il n’eût pas l’air d’avoir fait violence à la ville. Quant aux campagnards, comptant faire un large butin, ils se réunirent en grand nombre pour envahir Munster.

Mais la missive de l’évêque ayant été adressée au premier bourgmestre, qui n’était autre que Tylbek, celui-ci la supprima et la mit dans sa poche.

Les citoyens de la ville, tous armés, se partagèrent en deux camps. Jean Wesling et Wintercamp se mirent à la tête des partisans du Conseil. Tilan, • Knipperdolling et Rottman étaient à la tête des Anabaptistes. Les Conservateurs, suivis d’un grand nombre de jeunes gens armés, parmi lesquels était notre chroniqueur Kerstenbrok, qui alors n'avait que dix-huit ans, se dirigèrent vers le marché pour

enlever les canons. Il y eut une panique mutuelle. Les conservateurs, doubles en nombre, se croyaient sûrs de la victoire.

De part et d’autre, on resta toute la nuit sous les armes, sans rien faire. Le signe de ralliement des Conservateurs était une guirlande de paille dans l’arquebuse. De là le sobriquet d 'hommes de paille.

Le mot de passe des Anabaptistes était Père, celui des bourgeois Christ. Fabricius et Brixius haranguèrent les partisans du Conseil. Rottmann et Mathiesen les Anabaptistes.

Les conservateurs, comptant sur las hommes de l’évôque et des campagnes, restèrent sur la défensive. Vers le matin, les Anabaptistes, voyant la ville entière armée contre eux et ayant reçu un avis secret de Tylbek, envoyèrent des parlementaires. Ces envoyés disaient que les Anabaptistes n’avaient pris les armes qué pour se défendre contre l’évèque, qu’ils savaient averti et prêt à intervenir, qu’ils n’en voulaient ni au Conseil, ni aux Luthériens, que chacun devait être libre dans sa foi et qu’une guerre civile entre les habitants de la ville leur paraissait une guerre fratricide, qui ne pouvait profiter qu'aux ennemis de toute liberté : les papistes.

Hermann Tylbek, prenant alors la parole, dit que tout cela lui paraissait assez raisonnable, que le Conseil ferait bien de se rappeler la fable de Phèdre : des grenouilles appelant des cigognes à leur secours et des pigeons faisant alliance avec les hérons. Le second bourgmestre , voyant que l’évêque, sur lequel il comptait, n’avait même pas daigné faire une réponse, se prononça pour l’avis de Tylbek, et pour la seconde fois le Conseil et le

Peuple, faisant la paix, se donnèrent mutuellement des baisers de Judas.

Quant aux cavaliers de l’évêque, trouvant la porte .fermée, ils crurent à un guet-apens et tournèrent bride. Les paysans, mécontents de ne pouvoir piller, s’enivrèrent pendant trois jours dans les cabarets, aux frais de la ville.

Kerstenbrok dit que l’évêque, en apprenant cette nouvelle reculade, faillit mourir de chagrin.

Il y eut une nouvelle émigration, bien plus considérable que la première. Le 10 du même mois, Hermann Tylbek, jetant le masque, se lit rebaptiser par Rottmann, lui et toute sa famille. Le second bourgmestre, deux tiers des membres du Conseil, ainsi que la grande majorité des bourgeois, quittèrent la ville, qui dès lors était au pouvoir des Anabaptistes.

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