CONCLUSION
Les nombreux historiens que j’ai consultés sur les événements que je viens de raconter, tels que : Kerstenbrok, Hast, Jochmus, Corvin, Méhovius, Hamelman, Weber et Rotteck, non-seulement ne savent pas s’expliquer celte guerre dans ses péripéties les plus tragiques, mais ils restent tous stupéfaits devant l’apparente soudaineté des faits, et sauf Hast, qui plaide les circonstances atténuantes au nom des principes, tous se bornent au récit des événements qu’ils présentent les uns, comme des œuvres diaboliques, les autres, comme des cas d’aberration mentale, d’autres enfin, comme des châtiments inévitables de la fatalité céleste.
Voici les explications plus que naïves du contemporain Kerstenbrok, catholique et ami de l’évêque. Elles sont curieuses à plus d’un titre. Quoique un peu longues, nous les rapportons textuellement, parce qu’elles donnent une idée des croyances astrologiques de l’époque.
« Les événements extraordinaires que je vais » conter ont été annoncés par des avertissements » réitérés du ciel et des constellations, car Dieu » annonce toujours les grands malheurs dont il
» frappe les pécheurs récalcitrants, afin qu’ils puis- » sent les détourner d’eux par le repentir.
» Dans l’an 1532, au mois de septembre, pendant » plusieurs semaines, deux heures avant le lever » du soleil, une comète se montra sur la poi- » trine du Lion que l’on appelle Basilic, prenant » son cours à travers la Vierge vers la Balance. Le » Lion est une constellation contraire à notre con- » trée; il annonce toujours des troubles. Si une co- » mète paraît sous le Basilic, cela indique qu’un » roi étranger arrivera, et par son ambition affligera » le pays d’une guerre cruelle. C’est ce qui est arrivé » à la ville de Munster.
» Dans l’an 1533, une comète bien plus considé- » rable et plus brillante, comme un messager de » notre misère prochaine, parut à l’horizon et sem- » blait ne plus vouloir se dérober à nos yeux. Le » matin, l’astre était droit sur notre zénith, élen- » dant horizontalement sa queue extrêmement » longue vers la terre. Comme les comètes vont » tantôt vite, tantôt lentement, il s’ensuit que leurs » queues ne se tournent pas toujours vers le même » point de l’Univers, la direction changeant avec » le mouvement de la terre. Cette comète, dont » la queue avait la forme d’un glaive, s’est tou- » jours tournée vers la ville de Munster. Elle s’est » montrée d’abord dans le Capricorne, dont les as- » trologues disent qu’il est porté sur les épaules » d’un pauvre homme, prenant son cours à travers » le glaive de Persèe, armé d’une épée et de la tête » de Méduse, allant jusqu’à laCassiopée, puis elle se » montra pendant quelque temps dans la voie lac- » tée. On remarqua en outre qu’elle prit son cours » dans un ordre renversé, du levant au couchant
» ce qui annonce des changements extraordinaires » dans l’ordre établi. Car que peut signifier ce bouc » puant et lascif porté par un pauvre, bramant après » la bique et dont l'œil noyé de volupté clignote » toujours de travers, que peut, dis je, signifier » ce bouc à plusieurs chèvres, sinon qu’un couduc- » teur du peuple sera élu parmi la canaille et que de » sa lascivité il souillera le troupeau entier en en- » seignant l’impudeur et le libertinage aux femmes? » L’étoile du Persée armé ne signifiait pas autre » chose que l’avénement d’un roi, gouvernant le » peuple tyranniquement et finissant dans le sang » par les armes. Et la tête de la Méduse pétrifiée ? Elle » disait qu’un grand nombre d’humains, par la doc- » trine anabaptiste, seraient métamorphosés en » pierres, et tellement pétrifiés que nulle autre » doctrine ne pourrait les faire changer! Et le cours » renversé de la comète? Il annonçait que les » vieilles lois seraient abolies et que d’autres, dia- » métralement opposées, les remplaceraient. Et la » Cassiopée ? Ne disait-elle pas clairement que le » sexe féminin courrait de grands dangers et que » beaucoup de vierges, non encore nubiles, mour- » raient par des outrages?! »
» Or, les comètes annoncent toujours de grandes » guerres et de grands changements. La comète de » 1531 apparut d’abord avant le lever du soleil, puis » elle fut visible après le coucher du soleil, pen- » dant trois semaines, traversantl’Ecrevisse, le Lion, » la Vierge et la Balance, où elle disparut. Cette co- » mète était une constellation hostile à l’Allemagne. » Elle a suscité des troubles en Suisse, elle a tué » Zwingli. Elle a annoncé encore d'autres malheurs . » Tous ces signes n’étaient pas de vaines prédic-
» lions. Les habitants de Munster auraient pu les » palper de leurs mains, s’ils n'avaient pas été per- » vertis par les doctrines subversives et pétrifiées » de leurs prophètes. Mais ils ont dit que cela ne » leur faisait rien. Et comme malgré eux . ces signes » leur ont été donnés comme de réels avertissements » d'en haut, il s'ensuit qu'il serait injuste d'attri- » huer leur misère à Dieu. Eux seuls ont été la cause » de leurs malheurs. »
L’homme qui a écrit cela était de bonne foi, et de tous les historiens des Anabaptistes, c’est lui, leur ennemi, qui est à la fois le plus instructif et le plus intéressant.
Les autres, s’élevant à des considérations historiques et scientifiques, ne sont guère supérieurs à Kerstenbrock.
Admettons un instant que des mouvements comme ceux des Anabaptistes soient les effets d’une doctrine de folie et d’aberration mentale. L’humanité a donc des accès de folie, et à regarder son histoire pleine d’atrocités extravagantes et de sanglantes démences, ces folies seraient périodiques et intermittentes ? En ce cas, non seulement l’humanité et partant l’homme ne seraient pas libres, mais il n’y aurait plus de responsabilité nulle part! L’histoire ne serait plus qu’une collection d’événements d’une grande maison de fous et les historiens des rapporteurs aliénistes, spécifiant et analysant les cas!
Avec la disparition de la liberté et de la responsabilité humaines, disparaît en même temps toute idée de Dieu et d’un Créateur intelligent.
Si Dieu n’a pu créer les hommes qu’à condition de les laisser périodiquement s’entr’égorger dans des
accès de folie, il eût mieux fait d’apprendre un métier plus noble et plus utile 1
Comment, d'ailleurs, expliquer l’existence de plus de cent mille êtres de raison, hommes, femmes, adolescents et vierges, préférant la mort plutôt que de retracter un seul point de leur foi? Si ce sont là des fous, il n’y aurait plus que les bourreaux méritant le titre de sages !
Des historiens modernes, plus impartiaux, attribuent l’existence de la secte anabaptiste à la grande misère du peuple, qui profitant de l’affranchissement du joug clérical par Luther, ont voulu en même temps briser le pouvoir féodal et nobiliaire, ne tenant compte ni des situations, ni du temps, et se perdant par l’anarchie et le communisme. Ne pouvant pas rattacher la Guerre des Anabaptistes à la logique universelle de l’histoire qu’ils ignorent, ils la traitent comme un épisode, à la fois curieux et tragique, en dehors de toutes les prévisions humaines, comme si l’histoire était un effet du hasard, au dessus de la liberté humaine, au dessus du pouvoir des hommes.
Croyant, les uns au miracle et à la grâce, les autres au pardon avec ou sans l’œuvre, ils ne savent pas s’expliquer ces éternels malheurs, ces guerres continuelles, ces atrocités inutiles, ces pestes, ces famines qui ont continué à désoler l’Europe, même après le triomphe de la doctrine de Luther, même après la défaite complète des Anabaptistes. Avec la Réforme un nouveau monde devait surgir, un nouveau paradis devait descendre du ciel sur la terre, et voilà que l’histoire, au lieu de n’être qu’un roman plus ou moins intéressant, continue d’être un éternel registre obituaire, ne relatant que d’horribles
guerres d’extermination : guerre des Paysans, guerre des Anabaptistes, guerre de Trente ans ; guerre en Allemagne ; guerre en France entre les Huguenots et les Catholiques, guerre civile et étrangère en Angleterre depuis Henri VIII jusqu’à Guillaume d’Orange; guerre «contre Louis XIV; guerre religieuse s’il en fut, où des bataillons de Huguenots français se battaient au premier rang contre la France des dragonnades, puis encore guerre de sept ans.
Et tout cela parce que les uns voulaient dire la messe en latin et les autres en français ou en allemand!
Ce serait vraiment trop de bruit, pour moins qu’une omelette !
Quelques historiens philosophes voient daps ces luttes atroces, la guerre entre la liberté ' et la tyrannie, entre la liberté de la pensée et le dogme imposé. Mais dans ce cas, comment se fait-il que la liberté ne soit pas triomphante, que le progrès, pour lequel des milliers d’hommes meurent, recule pour des siècles entiers ? S’il faut acheter le peu de libertés qu’ont certains peuples, par des torrents de sang et des milliards de cadavres respirant encore la jeunesse et la beauté, vraiment le jeu n’en vaudrait pas la chandelle ! Et si cela doit continuer ainsi, si l’histoire n’est qu’une tragédie sanglante, jouée et racontée pour amuser quelques oisifs, mieux vaudrait fermer le livre et faire un saut dans l’éternité, la seule liberté réelle qui distingue l’homme de la brute ! Si l’histoire de l’homme dans le passé, n’est pas le tribunal de la justice de Dieu, ici-bas même, cette justice n’existe pas non-plus dans le présent. Dieu ne peut progresser. Ou il fut tou-
jours ce qu’il est et ce qu’il sera, ou il n’est pas Dieu!
Ne l’étant ‘pas, et la justice n’étant qu’un vain mot, il n’y a plus d’autre Dieu que la Force. Alors, plus de liberté! plus de dignité! plus de vérité! plus de vertu ! Car, sans justice et sans vérité, la vertu n’est qu'une duperie ! Alors, plus de progrès et plus d’humanité ! Le hasard ! le néant !
Horreur! Heureusement je puis ajouter : Erreur l
Il existe un seul Dieu et une seule Loi dans toute la nature, depuis les planètes jusqu’aux derniers des êtres ; loi que Dieu ne suspend ni ne viole une seule minute. L’histoire des humains, depuis la création du monde, n’est que la preuve en chair et en os de cette loi éternelle et immuable.
Cette loi s’appelle Justice !
Elle s’exécute, soit par vertu, c’est-à-dire par un devoir accompli volontairement, soit forcement, par un devoir imposé par la société.
Tous les êtres sont créés pour atteindre à la justice par le devoir et par la justice au bonheur. Les êtres non doués de liberté, ne manquent jamais au devoir pour lequel ils ont été créés. Seul, l’homme arrive au devoirpar la liberté. Le droit comme abstraction et non corrélatif au devoir n’existe pas et n’a jamais existé. Il est exclusivement le fruit du devoir accompli. Du devoir accompli de l’un jaillit le droit de Vautre. Il n’y a pas d'autre droit !
Seul, l’homme a la liberté de manquer au devoir. De ce manque de devoir sort le mal, qui est la négation du Droit. Le mal n'est pas une création divine; il ne doit son existence qu'à la violation ou au non accomplissement du devoir.
Quand l’homme, pour son corps, manque au devoir de la propreté, il lui vient de la vermine, qui ronge ce môme corps. La vermine est un mal créé par la violation du devoir de propreté.
Les fléaux sociaux sont la vermine de la terre ; ils en sortent quand l’homme viole ses devoirs de culture envers elle. Cette vermine s’appelle: monstres, serpents, tigres, pestes, fièvres, infections,car les maladies proviennent presque toutes des animalcules répandus dans l’air, ravageant tout aussi bien ceux qui commettent les crimes que ceux qui n’ont pas tout fait pour les rendre impossibles. De même les éléments. Leur influence bienfaisante ou malfaisante vient des devoirs humains accomplis ou violés. En ce sens l’astrologie représente un grain de vérité, mais elle prend l’effet pour la cause. La perturbation des astres et des éléments indique naturellement des malheurs, non comme causes miraculeuses, mais parce que la corruption de la loi par la violation du devoir, corrompt en même temps les éléments, qui deviennent des fléaux. L’extrême rigueur des éléments s’associe toujours, dans les grands événements de l’histoire, aux grands châtiments provoqués, non par un miracle, mais par les causes naturelles de la corruption des lois de Dieu et de la nature.
Si tous les hommes étaientjustes — et tout homme, à moins qu’il ne soit fou, sent d’instinct ce qui est juste et ce quine l’est pas — tous les hommes seraient heureux, chacun selon ses facultés, car l’homme n’a pas pu être créé plus divin, plus immortel qu'il n’est, attendu qu’en vertu de la même loi une, nulle
FORCE NE PRODUIT UNE AUTRE FORCE ÉGALE A SOI. Nul
être créé n'est éternel, quel que soit son nom!
Et les hommes sont admirablement hiérarchisés par la nature et pour les besoins de la terre. Un chiffre pour des milliers de zéros, un penseur pour des millions de travailleurs, pourvu seulement que les chiffres soient devant les zéros pour leur donner une valeur.
Le premier devoir de l’homme est donc d’être librement juste par le devoir volontaire qui s’appelle : Vertu.
Et le premier devoir de toute société humaine, de tout pouvoir social, est de forcer chacun de ses membres, à défaut de ce devoir volontaire, d’être juste obligatoirement, par le devoir imposé, au nom de la Justice.
Pour être librement juste et pour connaître son devoir dans n’importe quelle situation, on n’a qu’à se poser la question que voici : Si tout le monde imitait l'action que je vais faire, que deviendraient la maison , la famille, la cité, la patrie, l'humanité ?
Si l’action exécutée par tous met en danger la famille, la cité, la patrie, elle est mauvaise, quelle qu’en soit l’heureuse apparence. Si, au contraire, elle contribue au bien de tous, malgré une apparente laideur, elle est bonne, elle est belle, elle est juste, quelle que soit l’opinion de la foule et dût-elle être condamnée par la main du bourreau/
Ce critérium est infaillible et absolu l
L’autorité donc, sous n’importe qu’elle forme, n’a d’autre devoir que de représenter la Justice, afin de forcer les forts, n’ayant pas assez de vertu pour accomplir leurs devoirs volontairement, de les accomplir forcément , car des devoirs seuls des forts et des riches jaillissent les droits des faibles et des pauvres, droits dont le respect assure la
paix, l’ordre et la prospérité. Une fois ces devoirs violés, et les droits naturels qui en sont les fruits compromis, les maux qui en jaillissent, et que nul pouvoir ne peut arrêter, retombent sur les forts» aussi bien que sur les faibles, sur les gouvernants aussi bien que sur les gouvernés, sur tous les pays, sur tous les êtres!
D’un gouvernement tyrannique ou anarchique aux Indes, en Egypte, sortiront des pestes, des choléras, des maladies planétaires, qui, en peu de temps, ravageront toutes les contrées de la terre.
La République n’a pas d’autre avantage sur la Monarchie, que parce que par l’élection elle peut, sans révolution, se débarrasser d’un pouvoir prévaricateur. Par contre, si elle se base sur le droit sans devoir, elle disparaît plus vite que la Monarchie, attendu que l’anarchie est au despotisme ce qu’est une maladie aiguë à une maladie chronique.
Il importe peu à Dieu que l’homme l’adore ou ne l’adore pas. Qu’on l’adore selon Moïse, Jésus ou Mohamed !
L’idolâtrie ou l’athéisme en soi, ne fait rien à Dieu ni à sa loi; mais l’idolâtrie et l’athéisme, étant basés sur le despotisme et l'anarchie, c’est-à-dire sur la violation du devoir, les hommes connaissant la loi de Dieu et de la nature, peuvent avec certitude annoncer pour ces pays tous les malheurs, toutes les négations du droit qui naissent naturellement des violations du devoir, sans craindre qu’un pouvoir divin quelconque intervienne pour détacher les effets de leurs causes.
L’idolâtre ne se crée un Dieu que pour se faire pardonner ses vices et ses crimes, fruits de ses passions et de ses violations du devoir.
Le pouvoir idolâtre, au lieu de garantir les droits des faibles par les devoirs des riches, vit aux dépens de ces faibles lui-même. Il leur prend les fruits de leurs travaux ; il leur prend leurs femmes et leurs filles pour ses concubines et ses maîtresses; il leur prend leurs fils pour s’en faire des instruments , afin d’empêcher les faibles opprimés de s’associer pour assurer leurs droits et forcer les forts d’être justes; il se crée des prêtres, ses associés, qui, au nom de Dieu, sanctifient ses crimes par un pardon solennel.
Tout Dieu qui pardonne est un faux Dieu, qu’il s’appelle Jupiter, Jéhovah ou Jésus !
Dieu n’est Dieu que parce qu’il est toujours la justice. Caria justice est en Dieu, a dit Moïse (1).
Si Dieu avait jamais pardonné une iniquité, il les aurait toutes pardonnées, et il n’y aurait jamais eu ni guerre, ni anarchie, ni despotisme, ni révolution, ni peste, ni même une maladie, car toutes les maladies viennent originairement de la violation du devoir, s’appelant débauche, excès de jouissance; de la violation enfin de la loi de la nature.
L’athée arrive au même résultat ; seulement il y arrive plus vite. Ne croyant à aucune loi de justice supérieure, il nie le devoir, et par conséquent son droit n’est absolument que le droit du plus fort.
Si dans la nature il n’y a pas de loi immuable, en vertu de laquelle tout existe, une loi de justice inexorable, de quel droit et par quel moyen forcer le fort de faire son devoir et de ne pas exploiter le
(1) « Tu n’auras pas égard au visage dans la justice, tu écouteras le petit comme le grand, tu ne reculeras pas devant un homme, car la justice c'est Dieu, » Deutéronome, chap. I, v. 17.
faible? (et il y a toujours un plus fort, si ce n’est un, ce sont trois, quatre, mille, cent mille.) Gomment garantir les droits, des uns, sinon par les devoirs imposés aux autres? Comment, et en vertu de quel pouvoir, imposer ces devoirs, sans une Justice éternelle , immuable, inexorable, qui gouverne l’univers, qui jamais n’a varié, et qui toujours se manifeste par des châtiments qu’elle impose par son justicier: le Temps, aux criminels et à leurs descendants, jusqu’après l’expiation, ces châtiments dussent-ils atteindre la quatrième génération !
L’athée, en effet, ne connaît que la force brutale. C’est un athée qui le premier a dit : «La force prime le droit. »
Essayons d’esquisser les traits principaux de la société du Devoir.
Tout homme, tout citoyen doit avant tout à la société son travail, selon les forces de sa nature. La société, par la justice qu’elle représente, a permis à la mère de mettre son enfant sain au monde et de le nourrir. A son père la société a garanti le pouvoir de l’élever et de développer en paix ses facultés. Ce fils donc, ce citoyen, sa croissance accomplie, doit son travail et même sa vie à sa famille, à la cité, à la patrie. Il n’a jamais le droit de ne pas travailler, car son travail est une dette qu’il a contractée envers la société, grâce à laquelle il a pu être élevé, et si cette société est attaquée par un brigand représentant la force, il lui doit sa vie volontairement ou forcément, qu’il soit riche ou pauvre.
Par ce travail volontaire ou forcé, la société, garantissant son existence, sauvegarde, non seule-
ment la paix et l’ordre, mais en même temps, les droits des faibles et des pauvres.
Il n’y a d’autres faibles, ni d’autres pauvres que l'enfance, la vieillesse, le malade et l'infirme. Un homme valide pouvant travailler est un fort. S’il ne travaille pas volontairement, le pouvoir, représentant la justice, doit l'y forcer. C’est là le premier devoir de l’autorité. Si cet homme oppose la force à la justice, s’il vole, il doit travailler pour payer le double de la valeur volée. S’il assassine avec préméditation, il doit être retranché de la société sans miséricorde. Nul pouvoir n’a le droit de gracier un assassin. Le crime irréparable pardonné par les hommes, engendre toujours d’autres crimes. Toute violation du devoir est expiée par quelqu’un. Le bien fait par le criminel après son crime, peut produire d’autres biens, mais jamais il ne détruit l’expiation du crime perpétré.
Vous voulez garantir les droits de la femme, qui par rapport au changement de physique par l’amour et la maternité, est un être faible, vous ne pouvez les garantir que par le devoir imposé du mariage monogame. Le mariage est le premier devoir du citoyen travailleur. Par ce mariage, vous garantissez en même temps les droits de l’enfant, car sans l’homme, époux et père, aucune mère n’élèvera un enfant. Elle le tuerait plutôt dans ses entrailles, au risque d’être tuée elle-même.
Yous voulez garantir la société contre la prostitution, qui, sous différents noms, relâche tous les liens, dévirilise et invalide en peu d’années la société mâle, au point de la rendre incapable de se défendre contre un ennemi puissant et cruel, jamais vous ne pourrez abolir la prostitution sans imposer le
mariage comme devoir, sans défendre, sous des peines sévères, toute infraction à ce devoir, au riche comme au pauvre, aux gouvernants co mm e aux gouvernés. L'égalité entre tous les citoyens n'existe que dans une vie de devoir volontaire ou forcé. Le mépris de l'opinion, le déshonneur ne suffisent ni contre le vicieux, ni contre le paresseux, ni contre le traître. Il est des natures insensibles et perverses, qui de la flétrissure même se font une espèce de gloriole. Il faut absolument que tout citoyen soit forcé au devoir ou retranché de la société. Il vaut mieux qu’un membre gangrené soit retranché du corps, que de lui permettre, sous prétexte d’éviter une douleur, de le gangrener entièrement.
Quand les droits de la femme sont garantis par le devoir au mariage, la société peut frapper la prostitution des peines les plus sévères. L’adultère, la polygamie, la polyandrie, la sodomie, toutes ces horreurs ne sont que des prostitutions contraires à la loi de la nature et destructices de tout ordre, de toute paix, de toute liberté et de toute prospérité.
Vous voulez garantir les droits des riches contre les révolutions et les empiétements des pauvres qui forment la grande majorité des humains. Vous ne le pouvez que par des devoirs imposés. Quels sont, en réalité, les privilèges du riche qui travaille, (car tout homme travaille, celui qui ne travaille pas dans le bien, travaille dans le mal, et tout homme auquel la loi ferme la voie du mal, entrera forcément dans la voie du bien). Quels sont les privilèges réels d’un citoyen qui ne peut pas se livrer à des passions libidineuses, sans être frappé par la loi?
Il peut, malade, se soigner. Il peut donner de
l’instruction à ses enfants. Il peut, arrivé à l’âge, travailler moins ou pas du tout !
Pour lui garantir ces droits, la société n’a qu’à garantir les mêmes droits aux pauvres, par le devoir imposé aux riches. Par les richesses accumulées du passé et du présent, la société doit garantir aupauvre des soins quand il est malade — ce qu’elle fait par l’établissement des hôpitaux — La nourriture à ses enfants pendant la maladie — ce qu’elle est en train de faire par d’autres établissements. — Elle doit de l’instruction et l’apprentissage d’un état aux enfants des pauvres — ce qu’elle fera par l’instruction gratuite et obligatoire. — Enfin elle doit à tout citoyen, à toute citoyenne honnête qui a travaillé jusqu’à l’âge invalide, un morceau de pain, afin de lui garantir une honorable vieillesse sans être exposé à la mendicité, c’est-à-dire à l’esclavage.
Tant que la société n'aura pas accompli ces devoirs indiqués , elle ne jouir a pas un jour avec paix et sûreté de ses droits.
Dans un état gouverné par cette loi du devoir, il y a une égalité complète et réelle entre toutes les classes de la société. Tout privilège n’est que la liberté du vice. Si le riche, de par la loi, est forcé de se marier, si la loi sans distinction le frappe, quand il commet le crime d’adultère et de prostitution, où sont ses avantages si ce n’est d’employer mieux ses richesses que le pauvre, ou de s’exercer dans des travaux supérieurs, également au profit de ses concitoyens?
Il n’y a jamais eu d’autres révolutions que celles faites par les faibles réunis en masse, contre les forts, qui, par la violation de leurs devoirs, ont privé
les révoltés de tous leurs droits. Et ces révolutions ont toutes été des châtiments et des expiations. Seulement du jour que les révoltés, vainqueurs à leur tour, ont violé leurs devoirs, ou n’ont parlé qu’au nom de leurs droits, leur défaite était certaine, et c’est ainsi que l’humanité, ignorant ses devoirs volontairement ou involontairement, roule continuellement de l’anarchie au despotisme, et du despotisme à l’anarchie !
Appliquons maintenant ces principes, simples et logiques, aux événements de l’histoire humaine, et nous verrons qu'ils sont les effets matériels des causes morales, qu’ils sont uniquement les œuvres des vérités et des erreurs des humains ; œuvres logiques presque forcées, parce que conformes à la loi de Dieu et de la nature.
Un homme, connaissant cette loi, eût pu les prédire avec certitude.
La société humaine, comme uhe ivrognesse, chancelle depuis trois mille ans entre la violation du devoir qui s’appelle : Despotisme, et la proclamation des droits sans devoirs, qui s’appelle : Anarchie 1 La première forme sociétaire est celle de l’idolâtrie, la seconde, celle de l’athéisme. Toutes deux conduisent à la force brutale sans justice, au droit du plus fort. Toutes deux ne remorquent que guerres, fléaux, pestes et famines. Toutes deux sont opposées à la paix, à l’ordre, à la fraternité, à toute humanité, Toutes deux ne produisent que perturbations physiques et morales.
L’influence de la liberté du mal de l’homme sur la nature est visible. Les crimes humains peuvent produire des perturbations telles que le déluge ou
d’autres fléaux non moins considérables. Les devoirs de l’homme envers la terre sont stricts. Il ne cueille ses droits de santé et de nourriture que dans l’accomplissement de ces devoirs. Si par suite d’une guerre universelle la terre entière n’était pas cultivée pendant cinquante ans, des bouleversements en masse compromettraient sûrement toute la création sur cette planète.
Toute religion non conforme à la loi de la nature, qui seule conduit à la loi de Dieu, est idolâtrique. Le pardon est pure idolâtrie. Les idolâtres de -l’antiquité ne l’ont inventé que pour couvrir leurs crimes et leurs iniquités. Leurs prêtres en vivaient. Ils venaient dire aux riches : « Nos dieux courroucés ont besoin du sang de vos enfants pour être apaisés » et les parents rachetaient leurs enfants. De temps à autre on faisait un exemple sur quelque enfant royal, pour éviter les soulèvements des pauvres. Tel fut le sacrifice d’Iphigénie. La Bible, pour abolir cet abominable usage, fixe une rançon, espèce d’impôt, pour chaque enfant sans distinction.
Ces idolâtres, devenus chrétiens, n’ont accepté le christianisme que sur la promesse formelle de l’absolution de tous leurs crimes. Constantin avait fait mettre à mort plus de soixante-dix personnes de sa famille.
On connait l’histoire des Indulgences.
La société chrétienne du moyen âge, avec le servage et la féodalité, n’a donné à l'humanité aucun progrès social. Seul le mariage monogame était un véritable progrès, mais le divorce aboli et les complaisances des prêtres pour les puissants et les riches, ont absolument neutralisé tout le bien qui aurait pu sortir du devoir mutuel du mariage.
Du temps de Luther, les vices de la société catholique avaient atteint leurs dernières limites. Le célibat des moines et des nonnes innombrables, qui est une violation de la loi de la nature, avait entassé des monceaux de vices et de crimes dont les Indulgences n’ont pu ôter les effets flagrants, sautant aux yeux du peuple. Luther croyait avoir fait beaucoup en abolissant ces injustices, au risque de sa vie. Mais le pauvre, qui pour n’être plus le serf du clergé, ne l’était pas moins du gentilhomme, et le gentilhomme, malgré les sermons de Luther, sauf quelques rares exceptions, manquait à tous ses devoirs d’homme et de citoyen. Non -seulement la terre appartenait au noble, mais le travail n’était garanti nulle part. Nulle part non plus une école pour arracher le pauvre à l’ignorance, mère de l’esclavage. Nulle part un établissement pour soigner le travailleur malade. Les fils du pauvre sans instruction étaient voués au servage et ses filles à la prostitution.
Ce sera l’éternel honneur des martyrs anabaptistes d’avoir été les premiers à revendiquer ces droits, et ils les revendiquaient par l’énonciation des devoirs imposés aux forts et aux riches. Mais la vérité esta l’homme ce qu’est l’horizon du ciel à un enfant. Il ne voit pas que cet horizon, qu’il croit toucher la terre, s’étend à mesure qu’il marche. Les Anabaptistes ont nié tous les droits de la femme. Eux-mêmes ont violé les devoirs du mariage monogame. Ils ont également violé les lois du travail. La communauté des biens, non-seulement tue tout travail, empêche le développement des facultés humaines, étant, par conséquent, contraire à la loi de la nature et de l’homme, non-seulement le fainéant, le méchant, le vicieux, y vivent aux dépens du travailleur indus-
trieux, bon et vertueux, qui finit par ne plus travailler du tout, non-seulement elle est un affront à la liberté de l’homme, mais encore toute communauté de biens conduit inévitablement à la communauté des femmes et à la guerre civile ; car, qui aurait les belles et qui prendrait les laides? à moins que l’on n’arrive à la promiscuité absolue, qui est la destruction rapide de toute ruche humaine. Les Anabaptistes devaient doue périr et ils ont péri. Mais leur mort violente, par la main du bourreau, n’a pas tué les vérités qu’ils ont mises en lumière. Et ces vérités, ayant été méconnues, conspuées, vilipendées par leurs vainqueurs, les mômes iniquités ont produit les mômes fléaux, et ces vainqueurs, sourds et aveugles, sc sont eux-mêmes entr’égorgés, dans tous les pays, jusqu’au moment où de grands penseurs, pénétrant la loi de Dieu, ont de nouveau proclamé les mômes vérités, sous d’autres formules. Les mots changent, mais les choses restent les mômes. Le dix-septième et le dixhuitième siècle ont popularisé ces vérités qui ont produit de grands biens. On ne compte plus sur le pardon de Dieu pour commettre des crimes. Cela revient, il est vrai, mais cela ne revient que parce que la démocratie athée du XIX 0 siècle a nié toute justice divine ! Toujours un extrôme produira l’extrême contraire.
Le progrès humain est exclusivement basé sur la vérité absolue qui s’appelle Justice sans pardon. Dès que cette vérité est niée, soit par la négation totale de la justice en soi, soit par l’admission du pardon par un médiateur, tout droit disparait et la force prime le droit, et dès lors plus de paix! plus d’ordre! plus de liberté! plus de prospérité!
Le dix-huitième siècle, plus près de la vérité que le dix-neuvième, a aboli le servage, l’inégalité civile, tous les privilèges basés sur des vices autorisés. Il a créé des hôpitaux, des écoles. C’est la plus belle éclaircie dans les ténèbres de l’humanité. La Révolution de Quatre-vingt-neuf n’a été autre chose que la chair du verbe des Anabaptistes, qui pendant le XVII e siècle avait été repris, moins la communauté des biens et des femmes,parlesPresby tériens anglais et américains, et, pendant le XVIII 6 , par les grands écrivains de la France. Le XIX® siècle a tout détruit par sou athéisme, qui, à son tour, a ressuscité le pouvoir idolàtrique du pardon et des Indulgences, ce qui est absolument la môme chose, attendu que tous deux nient le devoir, devoir volontaire par la Vertu et devoir forcé par la Justice. Quand on peut être pardonné, point ne vaut la peine d’être juste ! Un seul repenti valant quatre-vingt-dix justes !
Depuis le XVII® siècle, le poète, le philosophe de génie ont remplacé le prêtre dans l’Europe catholique et protestante. Longtemps le monde a été à eux; il le serait encore s’ils étaient restés à la hauteur de leurs devoirs, car plus que noblesse, talent oblige 1 L’homme de génie seul pénétre dans les cœurs des masses ; lui seul de sa gloire, illumine la voie qui conduit, soit au paradis de la justice, soit à l’enfer de l’iniquité, hélas ! (et là seulement est la cause du recul à pas de géant de la seconde moitié de notre siècle) depuis Goethe jusqu’à Dumas fils, le livre, le théâtre, le feuilleton, ne sont qu’un panégyrique de vices et de crimes ; une littérature toute de prostitution ! Jamais, depuis que la pensée humaine existe, pareille littérature fornicatrice et prévaricatrice, en prose et en vers, n’a vu le jour !
C’est cette littérature qui, glorifiant, d’un côté, les erreurs mortelles du moyen-age, a provoqué, de l’autre, le droit du plus fort par l’athéisme.
Aussi sommes-nous à la veille d’une conflagration générale qui, en dix ans, détruira les fruits de cinquante années de paix, gagnées par les vérités et les sacrifices des grands hommes du XVII* et du XVIII* siècle !
Car aucun Etat, qu’il s’appelle France, Allemagne ou Angleterre, qu’il soit gouverné par un roi absolu, par un roi constitutionnel, ou par un président de la République, par une aristocratie ou par une démocratie n’aura un lustre de paix et de prospérité assuré, avant d’avoir garanti, par des devoirs imposés aux forts et aux riches, les droits de l’enfant, de la femme, de l’infirme et de l’invalide civil.
Avec le milliard qu’a coûté la sotte et inique guerre du Mexique, on aurait pu garantir une rente de cinq cents francs à tous les travailleurs invalides de la France. Avec les cinq milliards payés aux Allemands, on aurait pu assurer l’existence de tous les travailleurs invalides de l’Europe et créer des écoles dans chaque village, et la France n’aurait jamais songé à une autre revanche qu’à celle de faire mieux encore que ses voisins.
Mais, hélas! Jamais l’Europe n’a étégouvernée par des esprits si étroits, si ignorants, si peu philosophes, que depuis le commencement du XIX® siècle, partagé, grâce à sa littérature, entre l’athéisme démagogique et l’idolâtrie monarchique.
Et ces deux monstres d’erreur se dévoreront les uns les autres, jusqu’au moment où des hommes de génie, doués de raison, aimant la vérité pour elle-même, et revenant à la loi de Dieu,
proclameront la Justice inexorable sans pardon, au nom des Devoirs de l'homme, car les droits n’ont jamais jailli et ne jailliront jamais que des devoirs accomplis, soit volontairement parla Vertu, soit/ôrcément par la Justice sociale.
lmp, V. Fillion et Cie, rue des Martyrs, 18 et 18 bis
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