CHAPITRE PREMIER
ANTOFAGASTA ET CALAMA, FÉVRIER ET MARS 1879
Débarquement à Antofagasta de cinq cents Chiliens. — La population du pays 86 prononce pour la cause du Chili et chasse les autorités boliviennes. — Elle demande son incorporation à la république du Chili. ~ Le président de la Bolivie reçoit la nouvelle du débarquement des Chiliens et la cache pour ne pas troubler les fêtes du carnaval. — Ou décrète Tcxpulsion des Chiliens de Bolivie et la confiscation de leurs biens. — L'armée bolivienne se dispose à entrer en campagne. — Les Chiliens s'emparent de Calama après un combat. — L'escadre chilienne occupe tout le littoral jusqu'à la frontière du Pérou.
Dès que le recours aux armes fut devenu inévitable, le gouvernement chilien déploya la plus grande activité. Le 12 février, lendemain du jour où l'on apprit la confiscation des propriétés chiliennes, ordonnée par le gouvernement bolivien et exécutée par le préfet d'Antofagasta, on lit partir de Caldera deux navires de guerre avec cinq cents hommes de troupes, sous le commandement du colonel don E. Sotomayor. On voulait que ces troupes arrivassent à Antofagasta avant la vente publique des propriétés confisquées, afin d'éviter ainsi, les complications pouvant résulter de la vente simulée à quelque étranger, qui pouvait faire intervenir en sa faveur les réclamations de son gouvernement.
Le colonel Sotomayor débarqua à Antofagasta dans la matinée du 14 février sans trouver la moindre résistance. La population de cette ville, presque entièrement composée de Chiliens, reçut ses compatriotes à bras ouverts, et avec les plus grandes démonstrations de joie. Pour ces laborieux travailleurs, victimes, comme nous l'avons dit, des plus odieux traitements de la part' des autorités boliviennes, le débarquement de leurs compatriotes signiOait la suspension, et peutêtre la fin de leurs souffrances. Le préfet de l'endroit et le autres agents de l'autorité bolivienne furent déposés de leurs fonctions : on leur laissa la complète liberté de se retirer où ils voudraient. Tous s'embarquèrent pour les ports du Nord.
La nouvelle de ces faits arriva rapidement jusqu'à Caracoles et à Mejillones, et dans les établissements industriels de ce territoire. Dans tout ce pays les Chiliens formaient les quatre cinquièmes de la population et, ainsi que les quelques Européens qui y résidaient comme négociants ou comme employés des industries chiliennes, ils étaient fatigués des injustices et des violences de la domination bolivienne. L'action des troupes chiliennes se fît sentir rapidement en ces endroits : elle se borna à protéger les autorités contre la fureur du peuple qui, sans leur intervention, aurait cherché à se venger des vexations et des rapines dont il avait été victime.
On laissa partout les autorités et les garnisons boliviennes en liberté, et on leur permit de se replier sur le petit village de Calama, situé à plus de seize lieues au nord du 23"* parallèle, et par conséquent hors du territoire qui avait appartenu au Chili avant la cession faite à la Bolivie par les traités que cette république avait rompus. Le dénuement où les réduisaient l'abandon et l'incurie de leur gouvernement était tel, qu'en quelques endroits, à Caracoles, par exemple, les commerçants chiliens firent une souscription pour acheter des chaussures aux soldats boliviens afin qu'ils pussent traverser le désert I
Cependant les forces chiliennes augmentaient considérablement à Antofagasta et sur les autres points immédiats. Outre les petits renforts qui étaient arrivés de Valparaiso pour parer à toute éventualité, les ouvriers chiliens s'empressèrent de s'organiser en bataillons de garde nationale et se trouvé rent bientôt assez convenablement équipés et disciplinés pour
pouvoir être dirigés là ou leur présence pourrait être nécessaire.
Vers le milieu du mois de mars, ces forces montaient déjà à près de quatre mille hommes, tous résolus et pleins d'ardeur. Dans tous ces petits centres, les habitants les plus riches et les plus influents avaient présenté au gouvernement du Chili des adresses dans lesquelles spontanément ils exprimaient leur désir et leur résolution d'être incorporés de nouveau à cette république. C'était sous les lois de ce pays qu'ils avaient peuplé le désert, et c'était sous la sauvegarde de ces mêmes lois qu'ils voulaient placer leurs personnes et leurs propriétés. Ces adresses, couvertes des signatures des Chiliens et de la plupart des Européens établis en ce pays, étaient destinées au président du Chili, dont ils demandaient à reconnaître l'autorité. L'annexion de ce territoire à la république chilienne, dont il avait été momentanément distrait, était donc un fait inévitable, conséquence de la monstrueuse administration bolivienne; et le gouvernement en faveur duquel il s'opérait n'aurait pu lui-même y résister.
Le télégraphe communiqua immédiatement à Tacna (Pérou), le débarquement des Chiliens à Antofagasta, et un émissaire partit aussitôt pour transmettre cette nouvelle au gouvernement bolivien. Les communications étaient adressées au président Daza, parce que, sous le régime administratif établi, c'était lui, et non les ministres, qui était saisi des plus importantes dépêches officielles. Le président reçut cette grave communication le 20 février, mais il n'en donna connaissance à personne.
Le général Daza était alors absorbé par des affaires qui captivaient davantage son attention. Depuis quelques jours déjà et, malgré la famine qui décimait la population de plusieurs provinces de l'intérieur par suite d'une mauvaise récolte, le gouvernement bolivien vivait au milieu de fêtes auxquelles toutes les autorités et les habitants devaient prendre part, de gré ou de force. On avait d'abord célébré pendant plusieurs jours l'anniversaire de la naissance du chef suprême de la nation, € l'anniversaire du gouvernement », disaient les documents officiels. Bientôt après on avait fêté l'arrivée d'un nouveau ministre plénipotentiaire du Pérou à la Paz. Ce dernier venait
appuyer le gouvernement bolivien dans l'attitude qu'il gardait contre le Chili, depuis la fin de l'année antérieure.
Le 20 février, quand Daza reçut les communications qui lui annonçaient Toccupation d'Antofagosta, il se préparait à célébrer le carnaval. Les journaux racontaient que le chef suprême venait de recevoir plusieurs élégants costumes pour cette fête. En conséquence, le carnaval de 1879 fut plus animé qu'en aucune autre année, et le président de Bolivie négligea complètement tous les soins de Fadministration jusqu'au 26 février, mercredi des cendres et terme des orgies du carnaval.
Ce jour-là, il convoque ses ministres pour leur faire part de l'occupation du littoral par les forces chiliennes. Pour réparer le temps perdu, le président et ses ministres se mirent à l'œuvre avec la plus grande activité.
Leurs premiers actes ne devaient pourtant pas être fort efficaces pour le but qu'ils se proposaient. Le général Daza lança deux proclamations, l'une au peuple et l'autre à l'armée; il leur annonçait la guerre contre le Chili, en déclarant que les gens de ce pays étaient de lâches bandits, de vils assassins, des voleurs qui s'étaient enrichis des trésors ravis à la Bolivie. 11 décréta ensuite l'expulsion de tous les Chiliens du territoire de la république, le séquestre et, au besoin, la confiscation de leurs propriétés. En vertu de ces dispositions, consignées dans le décret de déclaration de guerre du 1®' mars, on séquestra les propriétés chiliennes dans les mines d'argent de Huanehaca et les mines de cuivre de Corocoro ; cette mesure causait ainsi aux propriétaires et aux ouvriers un préjudice considé» rable.
L^appel aux armes fut accueilli partout avec enthousiasme,, du moins en apparence. Seize généraux, près de cent colonels et à peu près sept cents officiers inférieurs signèrent une déclaration dans laquelle ils s'offraient à sceller de leur sang le châtiment des barbares et déloyaux Chiliens. Ils jurèrent avec le président qu'en soixante jours ils auraient chassé les envahisseurs de leur territoire. On donna immédiatement l'ordre de réunir l'armée active et de mobiliser la garde nationale.
On apprit alors, par l'état des cadres publié dans ce but, que j la Bolivie possédait une armée permanente de deux mille deux
cent trente-deux soldats commandés par un peu plus de mille officiers, c'est-à-dire qu'il existait approximativement un officier pour deux soldats. Parmi ces officiers, il y avait vingtdeux généraux, cent trente-cinq colonels, et seulement soixante-douze sous-lieutenants. Un des bataillons, qui portait le nom du chef de l'État, et qui, pour cette raison, était regardé comme un corps d'élite, se composait de cinq cent quarante hommes, dont cent soixante-treize seulement étaient simples soldats. L'état-major du président se composait de vingt aides de camp, tous colonels ou généraux. Cette organisation militaire était le résultat forcé des guerres civiles qui ont constamment déchiré la Bolivie.
La mobilisation de ces forces offrit d'abord les plus sérieuses difficultés pour deux causes différentes : le manque de ressources du trésor public, et les obstacles du terrain qu'il fallait parcourir pour atteindre les Chiliens. Ces obstacles étaient tout simplement insurmontables, à cause des distances,, des montagnes abruptes et des affreux déserts qui séparaient les deux adversaires. Il avait été bien plus facile au président Daza d'envoyer un de ses ministres à Lima, pour y réclamer du gouvernement péruvien l'exécution des engagements qu'il avait pris dans le traité secret d'alliance contre le Chili.
Cependant les soldats boliviens qui occupaient auparavant le littoral s'étaient concentrés dans le bourg de Galama. Bien qu'ils ne reçussent pas les renfbrts qu'ils attendaient de Tintérieur, ils étaient en nombre suffisant pour tenter un coup de main contre n'importe quel des points occupés par les Chiliens, et principalement contre les mines de Caracoles, qui se trouvaient le plus à leur portée. Un avocat bolivien, le docteur Ladislao Cabrera, homme entreprenant et résolu, était l'inspirateur de cette résistance. Dans le principe, le gouvernement du Chili ne pensait point s'avancer au delà du 23*^ parallèle,, limite du territoire qu'il réclamait, dès le moment que la Bolivie violait le pacte en vertu duquel on lui en avait fait la cession conditionnelle; mais le général Daza ayant déclaré qu'il relevait le gant, et qu'il allait marcher en avant à la tète de son armée, il devenait nécessaire de le prévenir en prenantrésolument l'off^ensive.
En conséquence, le colonel chilien Sotomayor, à la tète-
d'environ cinq cents hommes des trois armes, sortit de Caracoles et marcha vers le nord. Cette faible colonne put, en cette circonstance, se faire une idée des difficultés que présentaient les opérations militaires dans cette partie du désert où l'industrie n'avait encore fondé aucun établissement. Les troupes ne trouvaient aucun abri, pendant le jour, contre les ardeurs d'un soleil dévorant, aucune protection, pendant la nuit, contre un froid intense, au milieu de ces sables arides où le thermomètre parcourt une échelle de 25 à 30 degrés centigrades dans les vingt-quatre heures. Il fallait transporter des vivres, de Teau, des fourrages pour les hommes et les animaux, et se frayer un chemin à travers les hauteurs escarpées qui interrompent par intervalles la monotonie du désert. Enfin le colonel Sotomayor arriva en vue de Calama dans les premières heures de la journée du 23 mars.
Calama est un bourg situé dans une oasis du désert, sur le fleuve Loa. C'est là que s'arrêtent les voyageurs et les mule tiers qui font le trafic entre Potosi et le littoral. Le docteur Cabrera, sommé d'abord de se rendre, avait refusé énergiquement et avait disposé ses troupes entre les berges du fleuve, derrière d'épais buissons qui dérobaient ses soldats à la vue. Ce fut dans ces conditions que le combat s'engagea. Malgré la supériorité du nombre et des armes, les Chiliens auraient pu essuyer un échec, sans leur indomptable résolution d'enlever Calama.
Après une perte de douze hommes tués ou blessés, ils mettent le feu aux broussailles qui cachaient l'ennemi, le chargent avec un élan irrésistible, lui tuent vingt hommes, lui font trente prisonniers, dont un colonel et deux autres officiers, et le mettent dans une déroute complète * . Le docteur Cabrera se retira avec les fuyards jusqu'à Potosi.
: Pendant ces mêmes jours, quatre bâtiments de l'escadre chilienne avec quelques troupes de débarquement occupaient, sans trouver la moindre résistance, les ports boliviens de Co-
1. Dans le rapport que le docteur Cabrera fit k^oa gouvernement sur cette journée^ il dit que les Chiliens qui Tattaquèrent « en interminables colonnes, » perdirent cent vingt-huit hommes. Dans le même rapport, il d )nne dé* telles proportions à l'affaire où il fut battu, qu'il l'appelle : « Un combat sans égal dans Thistoire moderne I »
bija et de Tocopilla. Les Chiliens se trouvèrent ainsi maîtres de tout le désert jusqu'aux frontières du Pérou.
La guerre avec la Bolivie était terminée de fait. Le Chili ne prétendait nullement envahir ce pays : c'eût été entreprendre une campagne d'une difticulté extrême et sans aucun résultat pratique. La Bolivie de son côté, à cause de la configuration singulière de son territoire, et des obstacles insurmontables que lui opposaient les montagnes et les déserts, ne pouvait conduire ses troupes jusqu'au littoral. Cette situation aurait pu se prolonger indéfiniment, sans l'intervention du Pérou, qui se déclara pour l'un des belligérants.