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DÉCLARATION DE GUERRE AU PÉROU, AVRIL

Attitude de la presse et du gouvernement du Pérou à la nouvelle de roccupation d'Antofagasta par les Chiliens. — Le président Prado. — Envoi au Chili d'une légation chargée d'offrir la médiation du Pérou. — Duplicité de cette politique. — Le plénipotentiaire péruvien nie Vexîstcnce du traité secret d'alliance entre le Pérou et la Bolivie. — On découvre l'existence de ce traité. ~ Déclaration d« guerre entre le Chili et le Pérou. — Le gouvernement du Pérou expulse les Chiliens de son territoire.

Le Pérou traversait alors une situation peu favorable pour se lancer dans de pareilles aventures. Outre ses difficultés financières, chaque jour plus pressantes, la paix intérieure, naguère troublée par l'assassinat de Tex-président Prado aux portes mêmes du sénat, était si* peu assurée, que le gouvernement croyait ne pouvoir se soutenir que par le régime des mesures extraordinaires et par la suspension de la constitution. Cependant, dès qu'on vit les entraves que la Bolivie mettait à l'exécution du traité avec le Chili, et l'imminence d'une rupture entre les deux pays, une partie de la presse péruvienne, la plus dévouée au gouvernement, prit un ton belliqueux et provocateur. (( Le Pérou ne peut, disail-elle, rester indiiférent en pré-' «ence de ce conflit. » Et sans tenir compte des causes qui le produisaient, on ajoutait que le moment était venu de mettre un frein à l'arrogance si mal fondée du Chili. La voix des journaux qui conseillaient la neutralité, comme le parti le plus conforme aux intérêts du Pérou, était comme étouffée par l'immense clameur de ceux qui poussaient à une attitude belliqueuse.

Cette excitation redoubla de violence quand on reçut à

Lima la nouvelle de Foccupation d'Antofagasta par les Chiliens. L'impresssion que cet événement produisit sur le gouvernement du Pérou fut plus vive que celle qu'il avait causée à celui de la Bolivie. Les politiciens du pays s'agitèrent autant que s'il se fût agi d'eux-mêmes. Partout, dans les boutiques^ dans les cafés, on ne parlait que de réprimer l'audace du Chili ; partout on répétait que, pour atteindre ce but, le Pérou n'avait qu'à élever la voix, qu'à déployer sa puissance navale et militaire, et à imposer des conditions. La seule nouvelle que le Pérou était résolu à prendre en main la cause de Bolivie devait glacer le Chili.

Telle était aussi la conviction du gouvernement de Lima ; mais, voulant gagner du temps pour faire ses préparatifs, il dissimula ses sentiments. A la tète de la république se trouvait alors le général don Mariano Ignacio Prado. Il passait pour favorable au Chili, pays qu'il avait habité pendant huit ans, après son renversement en 1867 par un pronunciamiento de la présidence du Pérou. Il y était revenu en 1875, époque à laquelle une nouvelle élection l'éleva au pouvoir.

Prado, en effet, n'était pas précisément hostile au Chili ; mais il n'avait pas la fermeté de caractère nécessaire pour éviter les complications vers lesquelles ses conseillers le poussaient si follement. Ajoutez à cela que son manque de pénétration, l'indolence de son caractère et l'absence d'études quelconques ne lui avaient pas permis de connaître et d'apprécier la situation du Chili^ au point que sur les ressources, la puissance et les hommes de cette république, les opinions du président Prado étaient celles de ses compatriotes les plus emportés.

Comme ceux-ci, il croyait que le Chili ne pouvait manquer ' de courber immédiatement la tête devant n'importe quelle exigence du Pérou. Pendant ces jours d'effervescence, il crut désarmer la tempête en s'adressant à quelques personnes qu'il regardait comme influentes au Chili, pour leur exposer son désir d'éviter une rupture. « Si le Chili évacue Antofagasta^ disait-il, je réponds du maintien de la paix. » Ce qui revenait à dire que si le Chili acceptait l'outrage que lui avait infligé la Bolivie et la confiscation des propriétés de ses nationaux, la guerre n'aurait pas lieu.

Telle était Topinion bien arrêtée de son gouvernement. Le 22 février, 'don José Antonio Lavalle partit du Gallao comme ministre plénipotentiaire du Pérou auprès du gouvernement du Chili. Il avait dans son portefeuille le traité secret d'alliance offensive et défensive qui liait depuis 1873 le Pérou à la Bolivie ; mais il ne devait faire usage de cette arme qu'au dernier moment, comme une menace décisive dans le cas où il ne pourrait obtenir autrement le résultat désiré. Officiellement, le ministre plénipotentiaire du Pérou devait se présenter non comme partie intéressée et encore moins comme allié secret de la Bolivie, mais comme médiateur officieux qui venait offrir ses bons services aux belligérants. Il est inutile de commenter cette conduite que tout pays civilisé regardera Comme une perfidie ; mais au Pérou, pays démoralisé par les révolutions et par les maux qui en résultent, elle fut qualifiée d'habile. Quelques mois plus tard, la presse de Lima entonnait les louanges de ceux qui avaient inventé cet arbitrage d'un nouveau genre. « Si la mission réussissait, disait un journal de Lima, on avait évité la guerre, et si elle échouait on avait gagné un temps précieux pour la défense. »

Les négociations entre le diplomate péruvien et le gouvernement du Chili furent donc entamées sans que celui-ci eût connaissance du traité secret. Le représentant du Pérou offrait la médiation de son gouvernement, et elle n'était pas repoussée ; mais il exigeait que le Chili retirât tout d'abord ses troupes d'Antofagasta, afin d'apaiser ainsi la Bolivie qui accepterait avec plaisir les bons offices du médiateur. En conséquence, le Chili devait défaire ce qu'il avait fait, retirer ses réclamations et laisser subsister les actes déprédateurs de la Bolivie sans même savoir à quelles conditions cette république accepterait la médiation.

Mais tout cela n'était encore rien : pendant que M. Lavalle poursuivait ses négociations au Chili, le gouvernement de Linia excitait l'animosité de la presse péruvienne, mobilisait son armée, ordonnait la formation de nouveaux corps de troupes et réparait ses navires ; il faisait partir de Lima, pour le Sud, plusieurs divisions bien approvisionnées pour les rapprocher du territoire qui devait être le théâtre de la guerre, et enfin il procurait secrètement des armes au gouvernement

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bolivien. A Lima et dans plusieurs autres villes du Pérou, on faisait des manifestations belliqueuses contre le Chili, en promenant ensemble les drapeaux des deux républiques secrètement alliées. En divers endroits et surtout en Bolivie, on parlait déjà ouvertement du traité secret contre le Chili, et la presse chilienne recueillit ces rumeurs en signalant le péril de la situation.

Le gouvernement de Santiago ne s'écarta pourtant pas un seul instant de la plus parfaite modération, et il ne compromit en rien son caractère de gouvernement sérieux, d'un gouvernement qui sait ce qu'il veut et où il va. Le président de la République, don Annibal Pinto, homme instruit et circonspect, le seul des mandataires, allant entrer en lutte, qui ne fût pas soldat, imprima à l'action de son gouvernement le sceau de fermeté tempérée qui convenait à la situation. Il chargea le ministre du Chili à Lima d'exiger que le gouvernement du Pérou « déQnit nettement son attitude, car la mission du médiateur qui le représentait à Santiago n'était compatible ni avec la précipitation que le Pérou mettait à organiser son escadre et à augmenter son armée, ni avec les mouvements des troupes envoyées au Sud, et l'achat de navires, -d'armes et de munitions. » Et ensuite, s'adressant directement au plénipotentiaire du Pérou à Santiago, le président lui fit demander de répondre catégoriquement s'il existait oui ou non, un traité secret d'alliance entre son pays et la Bolivie. On était absolument résolu à faire cesser une situation si ambiguë.

Mais le gouvernement de Santiago se trompait en croyant que le Pérou prendrait dès lors une attitude digne d'un gouvernement sérieux. A Lima, on répondit évasivement au représentant du Chili, et sans exprimer aucune déclaration. Le ministre du Pérou à Santiago alla plus loin encore ; et à la question formelle qu'on lui adressait, il répondit « qu'il n'avait pas connaissance du traité secret, qu'il croyait qu'il n'existait pas, mais qu'ayant entendu parler de ce pacte au Chili, il avait demandé des informations à son gouvernement. »

Il était ihipossible de faire durer plus longtemps cette supercherie. Pressé sans relâche par le représentant du Chili, le gouvernement de Lima déclara qu'étant lié à la Bolivie par

un traité, il lui était impossible de faire la déclaration de neutralité qu'on lui demandait. Il ne pouvait prendre aucune détermination à ce sujet sans avoir consulté le congrès péruvien, qui devait se réunir dans ce but à la fin d'avril. L« représentant du Pérou à Santiago, celui-là même qui avait nié l'existence de ce pacte, reçut l'ordre d'en donner connaissance au gouvernement du Chili.

Le gouvernement péruvien voulait encore ajourner à un mois toute solution définitive, sous prétexte que le congrès déciderait si le moment était arrivé de rendre l'alliance effective, afin de gagner du temps pour compléter son armement. De son côté, le Chili ne tomba pas dans le piège : il déclara les négociations rompues, et le 5 avril il fit, d'accord avec les chambres nationales, la solennelle déclaration de guerre. Le même jour, le gouvernement du Pérou, instruit par le télégraphe de l'attitude ferme et résolue du Chili, faisait à Lima la publication solennelle du traité secret ; et il démontrait par là qu'il n'avait nul besoin de la réunion du congrès pour rendre l'alliance efTective et pour déclarer la guerre.

Cette déclaration fut accompagnée d'actes et de menaces que le résultat de la campagne n'a pas permis d'exécuter. Le peuple de Lima forma plusieurs bruyants meetings, où l'on traitait le Chili avec Je plus souverain mépris ; il s'attroupait aux portes du palais en demandant que le président se fît entendre. « Le Chili veut la guerre, disait le président dans une réunion tenue dans une gare de chemin fer : eh bien, il l'aura, mais elle sera terrible I » Pour exécuter ces menaces, le gouvernement du Pérou décréta, peu de jours après, sous la pression d'une émeute populaire, l'expulsion de toutes les familles et des citoyens chiliens établis dans ce pays, dans le délai de huit jours pour quelques endroits, de deux en d'autres, et sur plusieurs points du littoral, de deux ou trois heures seulement.

Il est à remarquer qu'en plusieurs endroits, ces malheureux n'avaient pas de navires pour s'embarquer, et qu'ils durent entreprendre le voyage à pied, au milieu des brûlants déserts de la côte. On comprendra mieux l'inhumanité de ces mesures quand on saura que les industriels et les ouvriers.

chiliens résidant alors au Pérou formaient une population de près de quarante mille âmes, y compris les vieillards, les enfants et les femmes. Dans Témigration forcée qu'ils durent entreprendre, beaucoup auraient succombé, ou n'auraient pu se mettre en marche, sans le secours opportun des officiers de la marine royale de la Grande-Bretagne, qui favorisèrent leur embarquement * . Le gouvernement du Chili, qui voyait dans la guerre une chose plus sérieuse que ces hostilités insensées, ne pensa jamais à expulser les Péruviens ou les Boliviens qui habitaient son territoire, et, d'autre part, il tira parti de l'imprudence commise par le gouvernement du Pérou. Les ouvriers chiliens établis dans la province péruvienne de Tarapacà et dans tout le sud de cette république étaient pour la plupart d'une constitution de fer, et ils connaissaient le terrain dans ses moindres détails. Arrivés à Antofagasta, ils s'enrôlèrent dans l'armée chilienne qui s'y organisait, et ils furent les meilleurs et les plus utiles soldats dans les campagnes suivantes.

1. Ck)mme les joaroaax da Pérou répétaieat alors que les Chiliens expulsés du territoire étaient tous des bandits, des assassins, souillés de tous les crines imaginables, il convient d'entendre à ce sujet le jugement des neutres. Le capitaine Robinson, commaudant de la frégate Turquoise de Sa Majesté Britannique, qui se trouvait alors à Iquique^ rendait compte de ces faits à Tamirauté anglaise, dans les termes suivants : tt Nous nous sommes occupés ici à embarquer les réfugiés chiliens; ce sont des gens de la meilleure classe, qui ont occupé des positions de confiance chez les étrangers. Leurs patrons les regrettent, et payent leur passage sur les navires de la Compagnie de navigation du Pacifique. »

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