CHAPITRE III
Le Pérou excile les intransigeaDces de la Bolivie. — Déplorable situation financière du Pérou en 1372. — Pour sortir de ces embarras, le Péro» prétend s'emparer à tout prix des salpêtrières de Tarapacâ. — L& Pérou cherche à susciter des embarras extérieurs au Chili pour empêcher rinterrention de cette république en faveur de ses nationaux»
— Le Pérou et Ja Bolivie font un traité secret d'alliance eh février 1873. — Efiforts de ces deux pays pour cacher ce pacte au Chili. —
— Le gouvernement du Pérou arrête l'exportation du salpêtre. — R limite ensuite la production de cette matière. — Convaincu de Tinsuffisance de ces mesures, il se décide à acheter les établissement» salpêtriers. — Il les achète, mais il ne les paye pas. — Préjudices que ces mesures occasionnent aux capitalistes chiliens.
La modération du Chili dans la conclusion de ces arrangements, était regardée par ses turbulents voisins du Pacifique comme une preuve de faiblesse. « On ne saurait nier, disait-on en Bolivie et au Pérou, que le Chili a fait de grands progrès dans raffermissement de la paix intérieure, dans la consolidation de ses institutions, et dans les travaux matériels; mais ces progrès mômes ont énervé son esprit militaire. Un pays qui, comme le Chili, ajoutait-on, dépense plus dans son budget de rinstruction publique que dans celui de la guerre, sera tout ce qu'on voudra; mais ce n'est pas un peuple qui puisse se faire respecter par l'étranger. » Aux yeux de nations qui mesurent la prospérité d'un pays au nombre de ses soldats et de ses généraux, le Chili était l'un de ces peuples qui ne comptent pas.
Toutefois, le Pérou n'avait pas jusqu'alors pris une part ostensible dans celte question. Il y a des motifs de croire que, dès cette époque, il encourageait secrètement l'esprit intraitable de la Bolivie, mais en apparence il se présentait comme l'amî sincère du Chili, et il avait soin d'entretenir avec lui les meiU
leures relations. Néanmoins la marche de ces négociations, la modération avec laquelle le Chili cherchait un arrangement pacifique, même en sacrifiant les droits qu'il croyait parfaitement légitimes, poussèrent le gouvernement du Pérou à se départir de cette conduite, et à ne plus prendre pour guide que ses propres intérêts.
On sait que le Pérou, par les immenses richesses de son sol, a été en possession de ressources qui, maniées avec intelligence et probité, en auraient fait le pays le plus prospère et le plus florissant de l'Amérique du Sud. Les dépôts de guano, exploités par l'État, lui procuraient des revenus énormes, mais ces richesses si facilement acquises étaient tout aussi vite dépensées, tant à cause de la dilapidation des deniers de l'État et des fraudes commises dans la conclusion des marchés, que par suite des frais énormes qu'exigeait l'entretien d'une légion de fonctionnaires rétribués avec une incroyable prodigalité. « Ce pays, possédant des produits naturels dont il trouvait partout un écoulement facile et lucratif, dit un voyageur distingué qui visita le Pérou en 1876, s'est endormi trop longtemps dans l'insouciance complète de l'avenir. Chaque nouveau gouvernement amène à-sa suite une foule de favoris du pouvoir : ceux-ci, devenus fonctionnaires, sont, au premier changement, retraités pour le reste de leurs jours ; leurs veuves mêmes et leurs enfants continuent à jouir d'une pension souvent fort élevée. Il en résulte que chaque citoyen croit l'État tenu de lui faire des rentes, et les finances, obérées de ce c6té, entamées ç\ et là par des spéculations hasardées, se trouvent bien vite épuisées.
«Le Pérou, lancé sous la présidence du coloaelBaltadans une série d'entreprises aventureuses, a vu construire des éhemins de fer, établir des docks, élever des monuments publics qui sont tous plutôt de lourdes charges que des sources de revenus. Après des joujrnées sanglantes, don Manuel Pardo, élu président, a, sous prétexte de remaniements nécessaire^, contribué à ruiner non seulement le Trésor, mais encore le crédit public. Là meilleure preuve à l'appui est que la rente péruvienne cotée à Londres, il y a quatre ans, à 74, est tombée aujourd'hui à 12 ! Le papier-monnaie, seule valeur en circulation, perd de jour en jour : j'ai vu tomber le « sol )> à 25 pence quand, au
pair, 11 serait a 48. Lé Cômmercre' souffre 'naturellement de cet état.dfiictiôBes,i-iinpoftatitAl diiôlliïfôf ^-il semble Impossible qae'bientôt,"ài)OUt'd'e féssôurces'êt d'expédients, le Pérou ne «ubisse pas une de ces crises terribles dont un pays se relève (Mf^eHérifent. - i
« 11 ne faudrait pas croire cependant qu'on soit dans la prostration à Lima : la situation paraît seulement originale, et chacun, se réveillant économiste, développe dans les journaux un moyen nouveau de sauver la patrie. Quant à la révolution, «lie est, 'jaTai déjà dit, à Tordre du jour, et le premier prétendant veriu,'^ réactionnaire ou radical, se croit en droit, si Toccasion s'eii présente, de tout mettre à feu let à sang pour le plus grand bien de ses concitoyens *. »
. Cette situation financière du Pérou devint encore plus évidente en 1872, quand don Manuel Pardo prit en main les rênes du gouvernement. Cinquante jours après son entrée au pouvoir, le nouveau président se présenta en personne au congrès national, pour lui déclarer que le Pérou était à la veille dé la banqueroute, et qu'il se trouvait dans l'impossibilité de remplir les obligations de l'État, ainsi que de faire face aux dépenses éfiormes de l'administra tion. On décida que tous les administrateurs du .4»ésbri ÇlJ)* *êt)ilg9fe ♦ gouvernement pi^écédént seraient nîis.ftii-jagçmeht, corfflR^ d:ïlapidateurs des biens de l'État*. Cette mesuré n'eut d'aufi^ résultat pratique que de faire <;oinhaitre les malversations ètl^s^scahdales, dont tous les partis s'étaient rendus coupables. Elle A'anîéliorait en rien une situation chaque jour plus désespérée.
' Jusque-là, les gouvernements croyant leurs richesses inépuisables, se laissaient entraîner à des emprunts qui, mal dépensés et employés en dehors de toute règle de prudence dans dés travaux improductifs, mirent l'État dans la nécessité de suspendre le service de sa dette publiqu&^-ftumomeiitôùles
1. Le comte Ch. dTrsel, Sud-Amériqite, Séjouf et Voyages^ Paris, 1879, p. 291.
2. L'acte d'accusation signé le 13 août 1872, par sept députés, était dirigé contre les ex-ministres du gouvernement précédent dont les noms •suivent : Don M. Santa-Maria, don Nicolas de Piérola, actuellement chef suprême du gouvernement; don M. Angulo, don G. Ci^lla, don Ph. Masias, le docteur don G. Loayza, le docteur don J. Aramt>ar, le •docteur don M. Garcia, don J.-F. Balta et don J. AUende.
revenus produits par le guano commençaient à diminuer. Pour remplacer les ressources sur lesquelles on avait compté, le gouvernement du Pérou chercha à s'emparer sous un prétexte quelconque des dépôts de salpêtre qui abondaient dans son territoire.
Mais il se présentait une nouvelle difficulté : ces dépôts de salpêtre étaient exploités en grande partie par des bras et des capitaux chiliens. Plusieurs compagnies organisées à Santiago et à Valparaiso, et soutenues par les banques de ces places commerciales, avaient formé de vastes établissements pour Texploitation du nitrate dans la province péruvienne de Tarapacâ. Elles payaient au gouvernement des droits de douane très considérables, mais qui ne pouvaient pas combler les vides^ et satisfaire au besoin excessif de nouveaux revenus dont le Pérou avait alors un pressant besoin. Le gouvernement péruvien dut alors se poser cette question : Le Chili consentira-t-il à ce que ses citoyens soient dépouillés de leurs propriétés? Admettra-t-il que la loi péruvienne les prive du produit de leur industrie et de leurs capitaux? Le Chili peut-il souffrir que la place commerciale de Valparaiso, qui est le centre d'où sont sortis les capitaux et le mouvement industriel de Tarapacâ, se voie tout à coup frustrée des ressources que lui fournit Tapprovisionnement des établissements fondés par elle, le fret de» navires, et la vente du salpêtre?
Pour résoudre cette question épineuse, le gouvernement du Pérou eut recours à un expédient, celui de susciter des difficultés internationales au Chili, de stimuler les résistances des États qu'il considérait comme les adversaires de cet entreprenant voisin, et de lui créer une situation sans autre issue que de céder sur tous les points.
11 ne lui fut pas difficile de faire entrer la Bolivie dans ce complot. Au commencement de l'année 1873 se trouvait à Lima don Adolphe Ballivian, qui revenait d'Europe en Bolivie pour se mettre à la tête de cette dernière république. La presse péruvienne, en lui prodiguant les plus vifs applaudissements, provoqua des clameurs contre le Chili, et contre les prétentions envahissantes qu'on lui attribuait. Le Chili avait beau borner ses aspirations à obtenir l'accomplissement du traité de 1866, et Tapprobalion du pacte complémentaire de décem-
bre 1872, qui, comme nous Tavons vu, était une nouvelle concession faite à la Bolivie : les journalistes et les hommes d'État du Pérou s'acharnaient à le présenter comme un usurpateur audacieux et sans vergogne. Le Pérou seul, disaient-ils, peut mettre un terme à tant d'ambition, et cela avec d'autant plus de facilité, que le Chili n'a d'autres armes que son arrogance, et qu'il est également dépourvu de soldats et de canons. Le Pérou est assez fort pour cette entreprise, il est assez généreux pour accourir avec ses ressources, avec ses armées et ses escadres, au secours d'une sœur aimée, dont il convient d'ailleurs de soutenir l'autonomie, dans ^l'intérêt de l'équilibre américain.
Il n'est pas difOcile de comprendre la manière dont les autorités du Pérou expliquèrent l'état des négociations entre le Chili et la Bolivie, à un hôte qui ne pouvait apporter d'Europe qu'une idée très imparfaite de ce qui se passait dans son pays. Ballivian, esprit borné, se laissa circonvenir, et accepta l'alliance qu'on lui offrait. 11 paraît que le cabinet de la Paz n'eut pas la moindre connaissance de cette négociation, et que, le jour où il y pensait le moins, il se trouva en présence d'un traité. Ce traité, conclu à Lima par un diplomate sans mission officielle, liait la république par une alliance qui devait être en définitive également funeste aux deux parties qui l'avaient contractée. Pour ceux qui connaissent la manière irrégulière de diriger les affaires publiques chez les peuples qui, comme la Bolivie et le Pérou, ont toujours vécu dans le désordre et les révolutions, cette conduite ne peut les surprendre.
Quoi qu'il en soit, le 6 février 1873, on signa à Lima un traité secret d'alliance défensive et offensive, d'après lequel chacune des parties contractantes s'engageait à marcher unie à l'autre, contre un ennemi extérieur quelconque, qui menacerait leur indépendance, leur souveraineté, ou l'intégrité de leur territoire. Or, à cette époque, ni la Bolivie ni le Pérou n'étaient à la veille d'une guerre extérieure quelconque, et bien que ce pacte ne nommât point le Chili, personne ne pouvait penser qu'il pût viser aucun autre État. Mais un autre fait, alors secret, est venu mettre en plein jour les vues qui les avaient guidés.
Depuis plusieurs années le Chili était engagé avec la Répu-
26 HISTOIRS DE^LÂ OUUUi& DU BàGIFIQUB
blique arffenUt)^ dans une XjueBliiirtle limites longncel comptifoéi^ En i873y les ûégociàtîon&'dLplonmti<|uès 'flhraient pris un tOH:4*îtigreur qu'elles n'avaient pa«igaparavartt.,JU gouyerhem'entdu Pérou conçût l'espoir de?fateL.eiilFèr(ialtedcépublique jdate ses plans, et il envoya, tlân« ce*lmt,'àBuenos- Aires, ufi^Aloistre diplomatique, chargé de Hégpcierràdhérion des Argentins au pacte d'alliance contre le Ghii-'i Le* gotrvernement argentin écouta ces propositions, et sans leur donner son approbation, les soumît à l'examen des chambres. Le congrès traita cette affaire en session secrète, et, pour le moment, rien ne transpira. Ce n'est que plus tard qu'on a su ce qui s'était passé.
Le congrès argentin avait reconnu que l'état de la question diplomatique ne justifiait en aucune manière la formation d'une alliance, et que cette alliance même pouvait amener les complications les plus sérieuses. Il avait donc décidé qu'il convenait d'ajourner non seulement l'approbation, mais encore la discussion des bases de ce pacte. Le Pérou ne réussit donc pas à faire entrer la République argentine dans ses conspirations contre le Chili.
Il n'est pas besoin de répéter que les deux parties intéressées à cette convention gardèrent envers le Chili lài ré^rve la plus étudiée; en oaK'e, les relations entre cette répuBhqiie^t le Pérou furent atfssi àmieales qu'auparavant, et «4 èpielfse rumeur de cette allijstfifce^sMnrWa jusqu'au Chili, le Pérou sut 4â dissiper en observartt'danft^des relations diplomatiques la plus délicate et la plus attïicale oôitrtdlsre.
En attendant, fe gôùverntenient du Pérou crut que, même sans compter sur la coopération de la République argentine, il lui suffisait de la seule alliance avec la Bolivie pour réaliser ses plans financiers. Il commença dès lors à exécuter les réformes qui allaient frapper de mort les industriels et les capitaux chiliens, auxquels' la province de Tarapacâ devait la prospérité qui en faisait la source principale des revenus du Pérou, et dont un gouvernement plus prévoyant aurait su profiter.
Le 48 janvier 1873, au moment où venait d'être conclu le traité d'alliance avec la Bolivie, le gouvernement du Pérou promulgua la loi en vertu de laquelle se trouvait monopolisé le
salpêtre, dans. toute rétendue de la République. L*État devenait Tunique négociant dans le pays pour le commerce extérieur, et il s'engageait à jpaj^erajiît, groducteu es de salpêtre deux piastres quarante centimes (42 francs) par quintal, rendu au lieu de l'enibarquement, se réservant comme bénéfice la plusvalue qu'il obtiendrait dans la vente. L'exportation du salpêtre par tout autre que l'État serait punie de la confiscation de la marchandise. Cette loi, disait un article transitoire, entrera en vigueur deux mois après sa promulgation.
On comprendra facilement la contrariété qu'éprouvèrent tous les exploiteurs de salpêtre de la province de Tarapacâ, quand ils se virent ainsi dépouillés du droit de vendre librement leurs produits, et assujettis à les vendre à un gouvernement, dont la moralité, pas plus que les ressource,s, nç pouvaient inspirer une grande confiance. Profitant aveiî une activité vertigineuse des deux mois de délai qui leur étaient accordés pour rexécution de la loi, ils accélérèrent l'exportation; les entrepôts de cette marchandise regorgèrent en Europe, et, comme premier résultat de cette imprudente perturbation, le prix du salpêtre baissa considérablement.
Le gouvernement péruvien entrevit les conséquences de Terreur ; mais au lieu d'adopter Tunique remède efficace, qui était la liberté commerciale, il aggrava le mal par des mesures contraires à tous les principes économiques, et plus opposés encore au régime libéral, sans lequel aucune industrie ne peut progresser. Par une autre loi du 23, avril et par des décrets réglementaires, le gouvernement péruvien limita la production du salpêtre;, espérstnt réussir par cette mesure absurde à empêcher la baisse du prix de cet article. Pendant Tannée comprise entre le 1" septembre 1873 et le 31 août 1874, TÉtat, disait la loi, n'achètera que 4,500,000 quintaux de salpêtre, et une commission composée de cinq producteurs nomïnés par le préfet de Tarapacâ, fixera la proportion dans laquelle on devra faire cet achat, ou pour parler plus clairement, combien il devra être acheté à chaque producteur.
11 n'est pas besoin d'une grande perspicacité pour reconnaître combien cette mesure était erronée, ni pour entrevoir le vaste champ qu'elle allait ouvrir au favoritisme et aux spéculations frauduleuses. Quels seraient dans ces achats les favo-
risés? Au Pérou, et avec le système de corruption qui malheureusement a subsisté, pendant tant d'années, la réponse à une pareille question ne peut être que celle-ci : ceux-là vendront la plus grande quantité de salpêtre, qui sauront, par un moyen quelconque, s'attirer les bonnes grâces de Tautorité chargée de nommer la commission qui préside à la vente.
Les conséquences de ces fautes ne tardèrent pas à se faire s?ntir; le voyageur belge (le comte Gh. d'Ursel) que nous avons cité plus haut, visita le Pérou à 1 époque de ces erreurs économiques, et a comparé cette situation à celle de l'homme de la poule aux œufs d'or. Le salpêtre exploité sous le régime de la liberté produisait pour le trésor péruvien un œuf d'or chaque jour; mais le gouvernement voulut, un matin, s'emparer de tous les œufs d'or qui restaient et monopolisa le salpêtre ; c'est-à-dire qu'il tua la poule.
En effet, ce système financier pouvait être très profitable à certains trafiquants qui exploitaient l'État ; mais la situation du Trésor public allait de mal en pis ; les entraves mises à la libre exploitation du salpêtre, dans la province de Tarapacâ, et qui ruinaient son commerce, avaient donné une vie nouvelle aux salpétrières que les Chiliens exploitaient à Antofagasta. Au Chili même, sur le territoire que personne ne s'était avisé de disputer à ce pays, c'est-à-dire au sud du 2 4® degré parallèle, on commençait à préparer l'exploitation du salpêtre, et l'on ouvrait ainsi une nouvelle source de richesse publique.
Le triste résultat de ce système dut faire méditer le gouvernement du Pérou, mais ne le guérit pas de son erreur. Aussi, au lieu de recourir au remède efficace, la liberté industrielle du salpêtre, il persista dans l'idée du monopole, et se contenta d'en modifier la forme.
Le 28 mai 1875, il publia une loi qui abrogeait celle de 4873, relative au monopole du salpêtre. L'art. 3 de cette nouvelle loi autorisait le pouvoir exécutif à faire le rachat des terrains et des établissements à salpêtre de la province de Tarapacâ, en adoptant, à cette fin, les mesures légales qu'il jugerait nécessaire. 11 fut également autorisé à passer tous les contrats dont il pourrait avoir besoin, pour l'élaboration et la vente du salpêtre. Les producteurs de cet article qui ne voudraient pas vendre leurs établissements au gouvernement,
pouvaient continuer à les exploiter pour leur propre compte, à la condition de payer à l'État un droit d'exportation ; et comme le gouvernement s'était réservé la faculté de fixer le taux de ces droits, il est clair qu'il pourrait, quand il le voudrait, les obliger indirectement à renoncer à leurs propriétés. Le gouvernement tenait à être le seul producteur, pour vendre sans concurrence aucune.
Mais comment parviendrait-iL à payer les terrains à salpêtre, ainsi que les usines qu'il allait acheter? Le trésor du Pérou était vide; on avait arrêté les travaux publics, et même, à la grande surprise et au grand mécontentement de ses trop nombreux créanciers européens, on avait suspendu le service de la dette extérieure. La loi de mai 1875 avait prévu cette difficulté et, par son article 4, elle autorisait le gouvernement à contracter un emprunt de sept millions de livres sterling. Quatre millions étaient destinés à l'achat des salpétrières avec tout leur outillage, et les trois millions restants devaient servir à l'achèvement des chemins de fer entrepri'B par le gouvernement et à pourvoir aux autres besoins généraux de l'État.
Mais un gouvernement qui, déjà depuis des années, avait suspendu le payement de sa dette, pouvait-il réaliser un emprunt de sept millions de livres sterling? Était-il possible de trouver quelqu'un qui prêtât au Pérou des millions, pour terminer les chemins de fer, lorsque les déclarations du président de la République et du Congrès national avaient révélé que ces travaux n'étaient pour ainsi dire qu'un prétexte pour favoriser le plus affreux gaspillage, et qu'on était allé jusqu'à mettre en accusation les fonctionnaires qui avaient pris part à ces manœuvres ? Il est donc inutile de dire que le Pérou ne trouva alors aucun prêteur.
En attendant, les industriels maudissaient une législation qui mettait leur fortune à la merci d'un gouvernement incapable de comprendre ses propres intérêts. Déjà ruinés pour la plupart, ils ne songeaient qu'à se débarrasser de leurs propriétés. A la fm, bon nombre d'entre eux se virent dans la nécessité de vendre au gouvernement du Pérou, à des conditions ruineuses, le fruit de leurs labeurs et de leur industrie. Ils livrèrent leurs établissements, leurs usines et leurs dépôts,
30 HISTOIRE Dfi LA GUERRE DU PACIFIQUE
en échange d'une simple reconnaissance, par laquelle TÉtat s'engageait à leur en payer la valeur dans un délai déterminé. Ce terme est depuis longtemps échu, et aucun de ces malheureux vendeurs n'a pu encore toucher les sommes qui lui sont dues.
Cette suite de fautes et de vexations retomba principalement sur les capitalistes chiliens qui avaient engagé leur fortune dans la province de Tarapacà. Cette perte de valeurs considérables avait été la première GaosedeU crise commerciale qui affecta le Chili i cette époque. Cependant le gonverBemimt de cette République ne se départit pas un seul instant de son calme et de sa modération. Reconnaissant au Pérou le droit absolu de régler à son gré ses questions financières, il ne fit aucune réclamation, en raison des préjudices énormes qu'il causait à ses nationaux.
On a dit au Chili, soit dans la presse, soit peut-être aussi dans quelque document officiel, que ces lois étaient calculées pour ruiner les intérêts chiliens engagés dans ces négociations. Nous ne partageons pas entièrement cette opinion. Il est vrai que la conduite du Pérou, dans cette affaire, autorise à croire qu'il considérait comme des malfaiteurs les étrangers qui apportaient au pays l'appoint de leur travail et de leurs capitaux, dans l'intention d'y chercher fortune au moyen à 'une industrie et d'un travail honnêtes. 11 semblait croire qu'il est permis de dépouiller, par la ruse ou par la violence, ces hôtes qui viennent cependant enrichir le peuple dont ils reçoivent l'hospitalité, en même temps qu'ils s'enrichissent eux-mêmes. Quant à nous, nous croyons que, dans toute cette conduite du Pérou en ce qui touche la question du salpêtre, il entre tout autant d*ignorànce de ses propres intérêts que de haine contre les Chiliens.
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