‹ Histoire de la guerre du Pacifique (volume 3)Chapitre 5 sur 43 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Progrès industrieU du Chili. — Les mineurs et industriels du Chili commencent à peupler le désert d*Atacama. — Le gouvernement de la Bolivie réclame ce territoire. — Difficultés diplomatiques et menaces de guerre en 1863. — Traité de 1866. '— La Bolivie n*observe pas ce traité. — Rapide développement de l'industrie chilienne dans le désert. — Révolution en Bolivie en 1871 . -~ Elle suscite de nouvelles difficultés pour Taccomplissement du traité. — On signe à la Paz le pacte complémentaire de 1872. -r Nouvelles concessions que ce traité faisait à la Bolivie.

Tenus ainsi éloignés des voies révolutionnaires et par Tinfluence de la loi, et par Faction à la fois ferme et modérée du gouvernement, les Chiliens ont concentré toute leur activité sur un seul point : le développement de Findustrie. En même temps que le gouvernement faisait explorer tout le territoire, étudier minutieusement la faune, la flore et la minéralogie du pays, qu'il en faisait lever sur une grande échelle la carte géodésique et' géologique*, la population des provinces centrales se livrait avec ardeur au commerce et à Fagriculture ; celle du sud exploitait les gisements de houille, et celle du nord les mines d'argent et de cuivre. La conséquence de cet esprit d'i-

1. Pour obtenir ce résultat, le gouvernement avait appelé au Chili une vraie colonie de savants européens qui ont rendu les services les plus importants. Nous nous bornerons à citer les noms de M. Cl. Gay, plus tard membre de l'Académie des sciences; du géologue et minéralogiste Domeyko ; du naturaliste Philippi ; de l'astronome Moesta, et du géographe Pissis, qui a levé, après vingt-quatre ans de travail, la carte du territoire. Nous n'avons pas à parler ici des professeurs engagés en France et en Allemagne pour enseigner la chimie, la médecine, la mécanique, l'économie politique, les humanités, les langues classiques, etc. Il convient cependant d'ajouter que le Chili a également appelé à son service un grand nombre des hommes les plus distingués de l'Amérique espagnole.

i4 HISTOIRE DE LA GUERRE DU PACIFIQUE

nitiative a été de quintupler la population qui atteint aujourd'hui le chiffre de près de deux millions et demi d'habitants. Les rentes publiques qui, en ISIO, représentaient à peine un dottiHEDfflîûii de piastres, s'élèvent aujourd'hui à plus de dix- «epl BoffioiM^; ^le conmerce extérieur qui était alors de deux minions atteint nntiriteBaBt le chiffire oonsidérable de soixante millions. Le port de Yalparano qui,, à ecllft ^^oque, était le quatrième ou le cinquième du Pacifique psr ami ÙBportance commerciale, et qui avait à peine trois mille b^nluiis^ est aujourd'hui le premier de l'Amérique espagnole dains ees mers et compte environ cent mille âmes.

L'exploitation des mines dans la région du Nord a pris un énorme développement. Sans parler de l'argent, il est bon de rappeler que le Chiîi produisait, en 1870, plus de la moitié du cuivre employé par l'industrie du monde entier. Cette exploitation porta les Chiliens à s'enfoncer de plus en plus dans le désert d'Atacama, qui, pendant des siècles, avait été considéré comme stérile pour toute espèce d'industrie. C'était pour tout lé monde un aiïreux climat, une région maudite, sans eau, sans végétation, où l'homme ne pouvait voyager qu'à la condition d'emporter l'eau et les vivres tant pour sa subsistance que pour celle des bêtes de somme.

L'activité des Chiliens y trouva cependant des mines de cuivre, des dépôts de guano et de salpêtre, ou nitrate de soude, dont llndustçie pouvait retirer de grands avantages. Le gouvernement du Chili Ot reconnaître scientifiquement cette région par terre et par mer, pour favoriser Tinfatigable esprit d'entreprise de ses nationaux. De cette manière les anses et d'autres points de l'aride désert situés au sud du 23® degré de latitude, commencèrent à se peupler d'industriels et de travailleurs chiliens.

Le gouvernement de la Bolivie, même au milieu des révolutions qui l'ont incessamment déchiré, n'avait pas vu avec indiflFérence les progrès industriels de ses laborieux voisins. Il ne tarda pas à entamer des réclamations diplomatiques, tantôt modérées, tantôt menaçantes et belliqueuses. Il parait que cette question servait les intérêts des différents partis et leur fournissait un moyen de tranquilliser l'opinion par l'annonce ou la menace de complications extérieures. La Bolivie

prétendait que le territoire que les Chiliens commençaient à peupler, était com{H*is dans ses limites, d'après le principe de Y Utipossidetts de iSiO.

Le Chili répondit à ces réclamations d'un ton à la fois ferme et modéré, en évitant scrupuleusement les provocations belliqueuses. Chaque partie produisit ses documents hisloriqtMSv et Tune et l'autre montrait la confiance ktfdiiiï absolue, dans la légitimité de ses titres. Il y eut un memtîÉtùà cette discussion fut sur le point de se changer en une rupture armée. . Le 5 juin i8d3, radsemUée législative de la Bolivie vota une loi conçue en ces tenues : « Le pouvoir exécutif est autorisé à déclarer la guerre au gouvernement de la république du Chili, si, après avoir épuisé les moyens de conciliation par voie diplomatique, il n'obtient pas la restitution du territoire usurpé, o«iau moins une solution pacifique, compatible avec la dignité nationale. »

Le gouvernement du Chili écouta avec calme, et pour ainsi dire avec indifférence, cette provocation si inopportune et si contraire aux règles. Et, malgré les exigences d'une partie de la presse et de quelques députés qui voulaient suspendre toute négociation avec la Bolivie à moins que cette déclaration ne fût retirée, il continua à négocier, et il reçut même à Santiago un nouveau ministre plénipotentiaire de ce pays.

Tout d'abord, ces négociations ne conduisirent à aucun résultat pratique; mais enfin, le 10 août 4866, on signa un traité qui paraissait devoir mettre un terme à toutes ces questions. Dansl'intérètdelapaixetdelabonne harmonie entre deux États voisins, le Chili limitait sa souveraineté effective au 24® degré Ae latitude sud. Mais en compensation, il fut convenu que le produit des dépôts et des droits de douanes à percevoir sur l'exportation des minéraux extraits du territoire entre le âG** et le 25^ degré, seraient répartis par moitié entre les deux gouvernements. Il fut stipulé, en outre, que les deux États payeraient également par moitié une indemnité de 80,000 piastres (400,000 francs), qui était due à divers particuliers.

Afin de faire mieux comprendre l'esprit de cette stipulation, nous devons dire que toutes les industries établies dans le territoire compris entre le 23« et le 25" degré, étaient exploitées par des citoyens et dés capitaux chiliens.

Y eut-il là une faute de la part du gouvernement chilien? Le temps est venu démontrer bien vite Terreur qu'il avait commise,' en comptant qu'un pacte de cette nature pouvait raffermir la paix entre les deux États. Pour qu'un semblable traité produisit les résultats qu'on en espérait, il aurait fallu que les parties contractantes eussent pu compter sur des gouvernements stables, sérieux et animés d'un égal respect pour les stipulations établies. Il aurait fallu que Ton eût eu de part et d'autre, et au même degré, la ferme intention de remplir loyalement les engagements financiers qu'on avait contractés.

Sous tous les points de vue, le Chili avait mis ses intérêts en péril par le traité de 1866.

En effet, il commença par payer les 40,000 piastres (200,000 francs), que les stipulations du traité avaient mises à sa charge. Pour la Bolivie, elle oublia complètement cet engage- . ment. Le Chili était expressément autorisé à nommer des contrôleurs dans les bureaux de douanes du territoire en question; et cela en vertu de l'article 3 du traité, qui dit textuellement ce qui suit : a Le gouvernement du Chili pourra nommer un € ou plusieurs employés qui, investis d'un droit parfait de « surveillance, pourront vérifier le compte des entrées de la « douane, et percevoir dans le même établissement, directe- « ment et par trimestre, la part de bénéfices qui correspond au « Chili. »

Malgré une prescription aussi formelle, non seulement la Bolivie n'a jamais payé un centime au Chili, pour la part qui lui revenait des droits de douane qu'elle avait perçus, mais encore, sous prétexte que le droit d'intervention de la part du Chili limitait sa souveraineté nationale, elle arrêta l'action des employés de ce pays, et s'opposa à l'inspection des comptes. Une pareille conduite, qui constituait une violation flagrante d'un pacte solennel, ne peut trouver son explication que dans le fait suivant, consigné dans les documents officiels de la Bolivie : Jusqu'au commencement de 1873, on n'avait aucun livre de comptabilité dans les douanes d'Antofagasta et de Mejillones, les seules existantes dans le territoire exploité en commun. Les bureaux de douane avaient perçu des sommes très considérables à titre de droits fiscaux , dont la moitié . appartenait au Chili, et l'autre à la Bolivie. Mais il n'y avait pas

un seul livre, un seul papier qui constatât le chiflre auquel s'élevaient ces entrées, et bien moins la destination qu'on leur avait donnée. Il y avait seulement deux faits réels, indiscutables : la caisse était vide et le Chili n'avait pas reçu un centime.

Cette situation anormale devint encore plus intolérable, quand les industries chiliennes, établies sur ce territoire, prirent une plus grande extension. De 1866 à 1868, deux citoyens chiliens découvrirent dans ces contrées de vastes dépôts de nitrate de soude et de borax. Us sollicitèrent et obtinrent du gouvernement bolivien la concession de divers terrains salpêtriens aux conditions suivantes : Les concessionnaires devaient payer à l'État une patente de 10,000 piastres (50,000 francs). Ils devaient construire à leurs frais un môle dans le port d'Antofagasta ; ils devaient ouvrir vers l'intérieur vingt-cinq lieues de chemin carrossable, et enfin établir, également à leurs frais, des dépôts d'eau et des abris pour les voyageurs.

Ces conditions furent remplies et au delà par les concessionnaires. Une société anonyme s'organisa au Chili pour l'exploitation des salpêtrières, et les capitaux chiliens affluèrent dans ces parages. La compagnie paya ponctuellement la patente de 50,000 francs, elle construisit le môle à Antofagasta, elle établit les dépôts d'eau et les auberges dans les endroits indiqués et, enfin, au lieu de la route carrossable qu'elle s'était obligée à ouvrir, elle construisit un chemin de fer. Les dépenses de ces divers travaux et des constructions nécessaires à l'exploitation, montèrent à 6.000,000 de piastres (30.000,000 de francs).

A la même époque, en 1870, un autre fils du Chili, non moins entreprenant, s'enfonçait dans le désert d'Atacama. Après des fatigues sans nombre, il pénétra dans des montagnes arides et inhospitalières qu'un pied humain n'avait peutêtre jamais foulées, et là, un peu au sud du ^3« degré de latitude sud, il découvritles riches mines d'argent de Caracoles. A cette nouvelle les capitaux chiliens ne se firent pas attendre. Sans se laisser arrêter par les difficultés d'une entreprise si colossale, on apporta de l'eau, des vivres et des fourrages; on y transporta des bois pour la construction des maisons. Ces hardis travailleurs bravaient avec un égal courage, pendant le jour, l'ardeur du soleil des tropiques, et pendant la nuit le

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froid intense de ces déserts au climat Jâégâl et extrême. Les infatigables industriels du Ghiii y bàUreift uïie ville, qui acquit en peu dé temps ùae cetiâine importance. Le commerce s^ développa rapidement dans cet endroit, et Caracoles, ainsi que le port d'Antofagasta devinrent le centre dé grandes spéculations industrielles et commerciales. Les droits perçus dèpài» lors par les bureaux de douanes établis dans le territoire compris entre le 23® et le ÎS" degré, furent plus considérables et, par conséquent, plus flagrante encore la violation du traité de 1866; cette violation privait le Chili de la moitié qui lui revenait sur ces contributions.

Sur ces entrefaites, il éclata une nouvelle révolution en Bolivie. Le gouvernement qui avait signé ce pacte fut renversé en 1871. La nouvelle administration, comme toutes celles qui naissent d'un mouvement révolutionnaire, déclara que le gouvernement déchu avait laissé des souvenirs funestes dans le pays, et que, pour cette raison, elle avait l'intention d'annuler tous ses actes, même ceux qui provenaient d'un pacte international, ou d'un contrat constituant une propriété acquise à titré onéreux.

Deux ingénieurs, Vun nommé par le Chili, l'autre par la Bolivie, aviaient tracé laMigne de démarcation ea vertu du traité de 1866. C'était un acte sanctionné et consommé. On prétendit en Bolivie que ce tracé était mal fait, et qu'il fâlliait le refaire. Le gouvernement du Chili ne perdit pas son calme au milieu de ces difficultés et de la négation de ses droits, et, au lieu de prendre une attitude résolue et belliqueuse, il préféra ouvrir de nouvelles négociations. La compagnie d'Antofagasta, pour sa part, se résigna à soumettre son contrat à lapprobation du nouveau gouvernement de Bolivie.

Cependant les négociations diplomatiques ne marchaient pas avea la rapidité que le Chili aurait voulu leur imprimer. Les fréquentes révolutions survenues en Bolivie venaient paralyser à chaque pas les travaux pacifiques de la diplomatie. Un jour le président dissout à main armée rassemblée Tégisla* tive de Bolivie. Trois jours après, ce même pfésiderit, à la sortie d'un festin dans lequel il avait accablé d'injures quelques-uns des chefs militaires, tomba mort, le èorps percé de sept balles. Malgré ces faits déplorables, le réprésentant

du Chili continua à négocier avec une persévérance digne d'un meilleur sort; et enfin, le 6 décembre 1872, il signa à la Paz, capitale de la Bolivie, un traité, en neuf articles, destiné à résoudre, conformément aux dispositions du pacte de 1865, « les questions accidentelles » qui avaient pu surgir.

Cette convention était de la part du Chili une nouvelle concession en faveur de la paix. L'article 6 stipulait qu'avant de payer la moitié lui revenant pour sa part dans les droits d'exportation des minéraux exploités, dans le territoire compris entre le 23® et le 25* degré, la Bolivie mettrait de côté la somme qu'elle croirait nécessaire pour payer les employésqu'elle aurait à entretenir dans cette région. Cette république pouvait donc assigner les traitements et gratifications qu'elle voudrait, et fixer comme il lui plairait le nombre de ce» employés, dans la confiance que le Chili payerait la moitié, mais la moitié seulement des dites sommes, en supposant qu'on procédât avec une loyauté que les antécédents de cette affaire ne permettaient guère d'espérer.

Au Chili, la presse ei les chambres reconnurent les graves^ inconvénients de cette con^ealion, qui obligeait la république à payer des employés à la nonftination desquels elle n'avait aucune participation ; cependant, 4ans son désir d'éviter toute cause de conflit, le congrès approuva la convention complémentaire, le 8 janvier 4873.

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