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Histoire de la guerre du Pacifique

LES RÉPUBLIQUES BELLIGÉRANTES APRÈS LES BATAILLES DE TACNA ET d'arICA, JUIN 1880.

Confiance du Pérou dans le succès de ses armes. — Décrets du dictateur Piérola contre ses ennemis. — La presse de la dictature accuse Montero d'être coupable des dernières déroutes. — On retire cette accusation. — Erreurs et exagérations dans le récit fait par la presse de Lima des batailles de Tacna et d'Arica. ~ Rectificatioiis. — Exactitude des documents chiliens concernant la guerre. — > La pKsse étrangère subventionnée par le Pérou. — Proclamation belliqueuse de Piérola. — La Bolivie reçoit la nouvelle de la défaite de son armée. — Noble altitude du peuple bolivien pendant les premiers jours qui suivent le désastre : Campero est confirmé dans la prési* dence de la république. — Les fausses nouvelles qui arrivent du Pérou raniment les Boliviens et les poussent à proclamer la contî* nuation de la guerre. — Attitude de la Bolivie pendant la nouvelle campagne. -^ La domination du Chili s'afTermit à Tacna et & Arica. L'opinion au Chili à la suite des dernières victoires. — La presse demande la marche sur Lima.

Le. dénouement de la seconde expédition de Tarmée chilienne au Pérou, les triomphes éclatants qu'elle avait obtenus

sur la coalition péru-bolivienne à Tacna et à Arica, le blocus du Callao par Tescadre chilienne, et Timpuissance de l'ennemî à lui résister, faisaient espérer que la guerre du Pacifique touchait à son terme. Telle fui pendant quelques jours Topinion qui eut cours au Chili et à l'étranger ; mais on sut bientôt que l'heure de la sagesse n'était pas encore arrivée pour les provocateurs de cette lutte meurtrière.

En effet, à en juger par le ton de la presse et des documents officiels, on conservait à Lima une confiance entière et absolue dans le résultat définitif de la guerre ; on croyait à la supériorité du Pérou, et à l'épuisement complet dans lequel devait se trouver le Chili malgré ses victoires. Cette confiance, comme nous le verrons dans le cours de ce récit, ne provenait pas de cette résolution suprême du patriotisme prêt aux plus grands sacrifices pour sauver un peuple d'un irrémédiable désastre; Elle avait simplement son origine dans une ancienne vanité nationale qui faisait regarder le Chili comme un rival insignifiant, méprisable même, dans l'ignorance où l'on tenait systématiquement le peuple sur la marche des opérations, et sur la véritable situation du Pérou, et plus que tout le reste peutêtre, dans le chimérique espoir de trouver de puissants alliés qui se chargeraient de battre l'armée victorieuse du Chili.

Avant de continuer le récit, il convient de revenir sur nos pas pour faire connaître l'état des partis politiques à Lima au moment où les événements militaires se précipitaient au sud du Pérou, et où ses armées subissaient de si grands désastres.

Pendant les derniers jours de l'expédition des Chiliens sur Tacna et Arica, c'est-à-dire pendant le mois de mai 1880, la presse et le gouvernement de Lima n'avaient cessé de montrer la plus grande confiance dans le succès. Les journaux, dont les colonnes ne pouvaient insérer que ce qui plaisait au dictateur, publiaient de temps en temps de prétendues correspondances de Tacna contenant le récit de quelque combat d'avanlgarde, où les Chiliens avaient été battus*. Un journal de

l.Une de ces correspondances que Ton prétendait écrite de Tacna le 23 mai et publiée par la Patria de Lima, faisait connaître que le 12 ce ce mois, une division chilienne avait été battue par les « grand* fardes péruviennes ». On sait que non seulement cette défaite n'a jamais existé, mais encore qu'il n'y a eu d'autre combat partiel qite la désastreuse déroute des avant-gardes péruviennes le 18 avril.

Là CAMPAGKEDE LIMA. "..:: d

Lima, El Nacîonal, disait à ses lecteurs, èla date du 2*2 mai, que Tarméé péruvienne n'avait à craindre les Chiliens que dans le cas d'une surprise où de quelque embûche d'ailleurs fort peu probables. « S'il se livre un combat général en bonne forme, ajoutait-il,* ce que nous pourrions appeler une grande bataille, nous avons la conviction que le triomphe sera pour ks alliés. » De son côté le gouvernement péruvien se vantant de ne rien craindre pour l'armée du Sud, lançait à la même époque de nombreux décrets, se rapportant plus ou moins directement à la guerre, mais complètement étrangers aux périls du moment.

Le dictateur Piérola avait institué la Légion du mérite, espèce d'ordre de chevalerie, divisé en trois classes, pour récompenser les héroïques défenseur^ du Pérou. On devait aussi ouvrir un registre appelé « le grand-livre de la République », pour y inscrire leurs exploits. Un décret du 28 mai ordonnait une enquête sur la perte du monitor Huascar dans le combat d'Ângamos, du mois d'octobre précédent, pour 'en faire l'inscription dans le grand-livre, et sans attendre le résultat de cette enquête, distribuait, par le même décret, les décorations de la Légion aux officiers tués dans la défense de ce navire *.

Ces mesures, destinées à flatter la vanité nationale, avaient, comme on le voit, le caractère le plus inofl'ensif. 11 n'en était pas de même de cinq autres décrets qui portent la date du 22 mai, et qui révèlent l'esprit politique du dictateur. L'un d'eux lui conférait le droit de nommer lui-même son remplaçant ou son successeur au gouvernement du Pérou, dans le cas où il serait empêché temporairement ou absolument d'administrer lui-même la République. Un autre déclarait inhérent à son caraetère de chef suprême de TÉtat, celui de « protecteur de la race indigène », « laquelle a été et est encore dans le pays, dit le décret, l'objet d'injustices et d'exactions qui réclament une réparation efficace. » Par cette mesure, le dictateur espérait consolider son influence sur les classes inférieures de la société, qui étaient le plus ferme appui du pouvoir. Enfin,

1. Il est à remarquer que ce décret n'accorde au portrait ou à la mémoire de Grau, que la décoration de 2^ classe de la Légion du Mérite, alors que deux de ses subalternes obtenaient celle de l^c classe. Telle est l'équité des partis politiques I

les trois autres décrets étaient dirigés contre ses ennemis poli* tiques : le général Hariano Ignacio Prado, auquel on prodiguait toutes sortes d'outrages, et qui était privé pour toujours^ du titre et des droits de citoyen péruvien, et condamné à la dégradation publique*; contre le général Lopez Lavalle et d'autres officiers qui avaient abandonné Iquique et s'étaient réfugiés sur les navires neutres, au mois de novembre précédent, et qui étaient également tous dégradés ; et enfin contre les chefs et officiers qui, après la défaite de Dolores, avaient pris le chemin d'Arica, et contre quelques-uns des officiers de Tescadre.

Ainsi, ces mesures, qui semblaient calculées pour rétablir la moralité dans Tarmée péruvienne, retombaient toutes sur des ennemis personnels de Piérola; aussi, soulevèrent-elles, comme on doit le supposer, un vif mécontentement dans le parti politique qui, l'ayant combattu, était maintenant sous sa domination. 11 accusait Piérola de ne s'être pas mis à la hauteur des circonstances solennelles que traversait le Pérou, de n'avoir pas oublié de vieilles rancunes en présence du péril de la patrie et de vouloir sacrifier Montero dans le sud pour se débarrasser d'un rival dangereux '. Pour les hommes de ce parti,

i. Le général Prado se trouvait à New -York, lorsqu'il eut counaissance de ce décret si outrageant pour sa personne, il rédigea immédiatement une violente protestation, qui fut publiée en espagnol et en anglais, et dans laquelle il se justifie d'avoir quitté le Pérou dans un moment si critique. Il répète qu'il l'a fait avec l'autorisation du congrès, les ministres en ayant connaissance, et dans le but de chercher à l'étranger des ressources pour la continuation de la guerre contre le Chili. Dans la même protestation, il qualifie Piérola de traître à sa patrie pour avoir profité des troubles soulevés par la guerre extérieure dans le but de s'emparer du pouvoir; « d'impudent, de misérable », parce que même au milieu des embarras du Pérou « il n'oublie pas ses ignobles et viles passions >^ et qu'il persécute ses ennemis pour dissimuler son incapacité et le discrédit où il avait commencé à tomber dans l'opinion du pays. La protestation du général Prado laisse voir sa profonde conviction que Piérola n'était qu'un chef bouillant et inconsidéré, incapable de tirer le Pérou de la situation où il se trouvait.

Quelques mois plus tard, le général Prado publia un long manifeste dans lequel il veut justifier sa conduite pendant la guerre et il formule contre Piérola les plus foudroyantes accusations. Il l'appelle spoliateur de la fortune publique, il le traite de vindicatif, de 80t,^et affirme qu'il est incapable de faire rien de bon pour son pays.

2. Pour confirmer cette situation, nous transcrivons ici une lettre

LÀ CÂHPÂONE D£ LIMA 5

qui appartenaient pour la plupart aux classes riches et élevées, la campagne de Tacna allait aboutir à une nouvelle défaite des troupes péruviennes ; mais ils ne pouvaient exprimer publiquement leurs craintes et leurs méfiances. La dictature leur avait fermé toutes les voies de la publicité, et la populace, entièrement dévouée à Piérola, n'aurait pas manqué de faire peser sa vengeance sur quiconque eût essayé de le combattre. Telle était la disposition des esprits à lima lorsqu'on y reçut la nouvelle de la défaite de Tacna. Nous avons dit plus haut qu'au premier moment la presse avait voulu donner cette affaire comme une bataille qui avait duré trois jours sans réisultat définitif, mais dans laquelle tous les avantages avaient été en faveur des armes péruviennes, dont le triomphe complet ne se ferait guère attendre. La vérité ne pouvait se cacher longtemps, et la presse de la dictature elle-même dut déclarer

d'uue dame de la famille du contre-amiral Montero à une de ses parentes, qui résidait dans une province voisine.

« Lima, 8 mars 1880. — Chère N. Je réponds avec beaucoup de plaisir à ta lettre, par laquelle je vois que tu es bien comme N.

« Tu n'as pas idée de la vie pleine d'angoisses que je mène depuis longtemps, attendant à chaque instant de mauvaises nouvelles d'Arica. Montero et son armée manquent de tout : ils n'ont point de vêtements, point de vivres ; et point d'argent non plus. Celui qu'on appelle le dictateur ne fait pas la guerre aux Chiliens, mais & Montero. Celui-ci est rempli de patriotisme et croit ({ull en est de même de Piérola, dont Tunique désir est de s'enrichir des dépouilles de tout honnête homme, comme tu le verras par ses derniers décrets, et d'éblouir ce peuple imbécile.

« Le gouvernement se débarrasse indirectement de Carlos : On dit qu'il y en a quarante d'inscrits, parmi lesquels figurent Candamo, Carranza, Alvarez, Miro i Riva Agûero et beaucoup d'autres. Il y a ici contre ce Gouvernement une haine comme 11 n'y en a jamais eu contre aucun autre; mais on se contente de parler. L'espionnage est organisé partout et avec la plus grande impudence. »

Les vols attribués au dictateur et auxquels cette lettre, ainsi que le manifeste du général Prado font allusion, sont les arrangements sanctionnés par les décrets que nous avons rapportés, au chapitre XI de la 2e partie de cette histoire. A la date du 18 mai, Piérola résolvait lui-même et de sa propre autorité d'autres questions pendantes entre le trésor du Pérou et les anciens consignataires du guano en Europe contre lesquels le grand tribunal des comptes de Lima dirigeait des accusations fort graves. L'arrêt du dictateur péruvien était entièrement favorable aux intérêts 4e ces négociants, anciens amis de Piérola et qui étaient suivant l'opinion générale du pays, les pourvoyeurs de fonds pour les diverses révolutions soulevées par ce chef pendant les deux précédentes administrations du Pérou.

ù HISTOIR& QE LL QttfiERfi DU 2AGIFIQUE

/ivèc plus Qii' moins de franchise que tout avait abouti à une .effroyable défaite.

- Les partisans de Piérola voulurent alors faire retotaber (toute la respbnsabilité du désastre sur le eontre-amii^alMontero^ ,<c Tant qu'on ne prouvera ^as le contraire, disait La Patria de Lima du 8 juin, toute défaite est une faute grave dont le chef est responsable. Cette faute doit être vérifiée et réparée par un \exeihpie sévère. La perte d'une bataille est par ellè-rmèmé une formidable accusation contre ceux qui la dirigeaient. Tant qu'ils ne prouvent pas leur innocence, Faccusation pèse sur eux ^t les accablé. Les chefs vaincus sont et doivent être considérés comme coupables : le peuple a le droit de leur demander u» compte rigoureux. Le peuple péruvien, noble, patriote, dévoué et confiant, ne saurait supporter avec résignation les souffletsque se jiermettent de lui donner en plein visage, ceux quL^ étant ses chefs, ses sentinelles avancées, gardiens du dépôt sacré de son honneur, ne savent ni rester sur le champ de bataille, ni se percer de leur épée comme les vaincus de Rome. . . Que justice soit faite et que le châtiment soit sans merci. C'est là nôtre unique salut. »

Les menaces que nous venons de transcrire étaient dirigées contre Montero ; il est vrai que ce n'était pas lui qui avait le commandement suprême de la bataille, mais on croyait à Lima qu'il avait été le véritable directeur de la campagne, el en outre que le général Campero était blessé et presque mourant. Ces menaces produisirent cependant l'effet le plus funeste pour là dictature elle-même. Montero appartenait à un parli politique fort nombreux et composé en grande partie d'hommes riches et d'une position élevée. Sans voix dans la presse, sans aucun moyen de protester publiquement, ils s'indignèrent lïéaniûoîns de cette vengeance du dictateur et ils accentuèrent davantage dans leurs cercles leurs accusations contre lui. « Celui qui est responsable de la défaite, disaient-ils, ce n'est pas le chef qui conduisait nos troupes à la bataille, mais le gouvernement qui, par un misérable esprit de parti, s'est obstiné à le sacrifier en lui refusant les secours dont il avait besoin. »

Piérola se vit obligé de céder devant cette tempête naissante. Sa presse ne parla plus des responsables auteurs de la déroute ni

du procès terrible dant elle les avait menacés. Le lendemain, 9 juin, le même journal, La Patria, changeait dé ton. Après avoir protesté éner^quement contre ceux qui augmentaient les difficultés de la situation par de malveillantes critiques et d'inutiles déclamations, il ajoutait : « Personne n'a jamais douté de la bravoure de nos troupes. » Et ensuite, pour détourner Fattention de ces dangereuses accusations, et pour raviver les illusions populaires ou retremper le patriotisme, suivant la phrase consacrée, ce même journal et ceux qui se publiaient à lima en venaient à démontrer que le Pérou était plus fort après la défaite qu'auparavant, et qu'alors comme toujours il était plus puissant que le Chili. « Nous n'avons pas encore épuisé toutes les ressources qui assurent la victoire, disait-il dans ce but ; nous en avons plus qu'hier, et il est hors de doute que le triomphe est à nous. » — a Le Chili, disait un autre article, ne peut supporter les charges que lui impose la prolong:ation de la guerre; s'il ne manque pas de ressources, les hommes lui font défaut, et le Pérou, lui, a plus de soldats et de ressources qu'il n'en faut pour arriver au triomphe définitif. »

La population de Lima ne revenait pas encore de la stupeur où Favait jetée la défaite de Tacna, étonnement d'autant plus facile à expliquer que la presse de la dictature lui avait fait espérer une éclatante victoire, lorsqu'arriva la nouvelle tout aussi inattendue de la prise d'Arica, que l'on croyait inexpugnable. On inventa immédiatement des télégrammes, des correspondances, et peu après des déclarations faites par les 500 blessés péruviens, qu'un navire chilien avait reconduits au Callao, comme il est dit à la fin du ciiapitre précédent. Les détails donnés par les journaux sur cette dernière défaite étaient non seulement faussés et exagérés, mais de tout point invraisemblables et absurdes. Les soldats chiliens qui avaient attaqué Arica étaient, selon ces récits, plus de 9,000 ; et encore n'avaient-ils osé le faire qu'à l'abri de retranchements, comme s'il était possible de monter à l'assaut d'une place sans sortir des tranchées ; on sait d'ailleurs que les Chiliens ne pouvaient en avoir à Arica. L'assaut aurait été inutile sans la trahison d'un officier péruvien qui aurait vendu aux chefs chiliens le plan des fortifications et des mines de la place. Bolognesi et

Moore, tombés sous les balles en défendant le Morro, avaient été faits prisonniers et égorgés, et leurs cadavres avaient été affreusement mutilés. Les officiers chiliens, sans s'exposer au danger, excitaient de loin leurs soldats à massacrer ceux qui se rendaient » « Tous nos marins, esWl dit textuellement, les autres chefs et les troupes, ont été passés au fil de Tépée au nombre de â,500. À Arica les infâmes Chiliens ont massacré bon nombre d'étrangers de toute nationalité, principalement des Espagnols et des Italiens, femmes, vieillards et enfants ; ils ont saccagé et pillé la ville sans faire grâce à personne, » — « Les Chiliens, dit encore un autre journal, ont assassiné plus de soixante femmes après les avoir violées. Ni les étrangers, ni les étrangères, ni même les enfants n*ont pu se soustraire à leur férocité. »

On sait ce qu'il y a de vrai dans toutes ces assertions. A Tacna, où les fuyards péruviens avaient tiré sur un parle* mentaire chilien, et où ils avaient commencé le pillage des magasins, le corps consulaire étranger s'était présenté devant l'un des chefs vainqueurs pour demander l'occupation immédiate de la ville, et la répression des vols et des excès d'une soldatesque démoralisée par la défaite ; et, en effet, une division chilienne rétablissait l'ordre le jour même.

A Arica, le soldat chilien furieux contre un ennemi qui ne combattait que derrière de formidables fortifications, et qui employait des armes déloyales telles que les mines de dynamite, aurait voulu être inexorable pour le châtiment ; mais les chefs réprimèrent son ardeur, et leurs généreux efforts furent couronnésr de succès à tel point que des 2,200 ou 2,300 défenseurs de la place, 1,328 furent faits prisonniers, dont 118 chefs ou officiers. Les pertes des Péruviens, ce jour-là, sont aussi dues, au moins en grandie partie, à la précipitation et à l'incapacité des officiers qui mirent le feu aux mines dont l'explosion causa plus de ravages parmi les défenseurs de la place que dans les rangs des assaillants. Il y eut aussi quelques officiers qui, pour éviter la mêlée, se précipitèrent en bas du Morro et se brisèrent les membres dans la chute. On se rappelle également que les marins péruviens, qui se rendirent, sans opposer la résistance héroïque dont parle la presse de Lima, furent faits prisonniers et qu'il n'y eut pas parmi eux un seul homme tué ou blessé.

Les dommages causés à la ville d'Arica sont la conséquence naturelle et logique du combat pendant lequel quelques poignées de défenseurs de la place retranchés dans des édifices particuliers, tiraient par les fenêtres sur les Chiliens, les obligeant à incendier des maisons converties en dangereuses forteresses. En somme, les prisonniers et les blessés furent généreusement traités par les vainqueurs.

Voilà les faits tels que doit les consigner l'histoire sérieuse de cette guerre. Les rapports officiels des chefs vainqueurs les firent connaître au Chili ; et nous devons faire remarquer ici que le gouvernement de ce pays ayait toujours enjoint à ses subordonnés de ne dire, quoiqu^il advint que la vérité sans déguisement et sans exagération. C'est grâce à cette recommandation que les agents du Chili, à Tintérieur ou au dehors, n'ont jamais publié aucune fausse nouvelle, aucun triomphe fictif. De là vient qu'au bout de quelques mois, la presse étrangère, et particulièrement celle d'Europe et des Etats-Unis rendant justice à la loyauté chilienne, accepta comme vraie toute communication émanée des agents officiels du Chili *. " Cependant le gouvernement et la presse du Pérou adoptant un funeste système de publicité, et croyant, comme ils disaient, «retremper le patriotisme», propageaient sciemment de fausses nouvelles, annonçant des triomphes imaginaires, des résistances héroïques qui n'avaient jamais eu lieu, des crimes et des horreurs qu'on n'avait pas commis. La presse chilienne, par un excès de mépris pour ces nouvelles, les reproduisait sans daigner les réfuter, et contribuait ainsi à les mettre en circulation.

Le Pérou avait encore d'autres moyens de propager ces mensonges systématiques. Malgré la pénurie du trésor qui parvenait à peine à subvenir aux premiers besoins de l'armée, ses

1. Dans rétude attentive que nous avons dû faire de tous les documents relatifs à la guerre , nous n*en avons Jtrouvé aucun d'un caractère officiel émanant du gouvernement du Chili, qui rapportât un seul fait qui ne fût rigoureusement exact. Les agents du gouvernement communiquèrent plusieurs fois des nouvelles douteuses venant d'informations vagues, mais ils avaient soin d'en avertir le public de manière que cette réserve même pût faciliter les investigations de Thistorien ; généralement, la presse chilienne mit aussi le plus grand soin à ne reproduire que des nouvelles exemptes d'exagération.

agents subventionnaient des journaux à l'étranger, à Buenos- Aires, à Guayaquil, à Panama, dans l'Amérique centrale, à New- York et même en Europe, pour publier des nouvelles défavorables aux Chiliens, des défaites qu'ils n'avaient pas subies ou des atrocités qui n'avaient pas été commises. Lorsque les archives du gouvernement péruvien tombèrent au pouvoir des soldats du Chili, on put juger de la sottise d'une administration dont les faibles revenus étaient Tobjet de la convoitise de quelques agences de publicité qui touchaient de fortes sommes pour lancer de fausses nouvelles ou même poiir retarder la publication de celles qui contrariaient les projets de la dictature péruvienne. Nous aurons l'occasion de revenir plus loin sur ce sujet

En face de la situation embarrassante que lui suscitait la nouvelle défaite de ses troupes, le dictateur du Pérou voulut se donner une attitude franche et résolue : il publia le programme de sa conduite à venir. 11 lança donc de Lima une fière proclamation datée du 14 juin.

On sait que l'armée péruvienne battue et détruite à Tacna et à Arica avait mis cinq mois à se fortifier derrière ses tranchées, sans s'éloigner même dé quelques lieues. On se rappellera, en outre, que pour arriver jusqu'au camp rétranché oii se tenaient les alliés, l'armée chilienne avait dû faire pendant trois mois les marches les plus pénibles, occuper des vallées malsaines qui décimaient ses soldats, traverser des déserts affreux où la faim et la soif épuisaient également les hommes et. les animaux «obligés de transporter les vivres et mênie l'eau, de porter eux-mêmes les canons sur les hauteurs et d'endurer toutes les fatigues de cette marche écrasante sans que l'ennemi tentât de leur barrer le chemin. Piérola, voulant expliquer à ses administrés les défaites de ses troupes les leur présente d'une manière entièrement opposée. Nous copions ses paroles. « Ces revers, dit la proclamation, ne peuvent s'expliquer que par l'impatience ijui poussait notre armée à la rencontre de Tennemi, ce qui a procuré à celui- ci l'avantage stérile et d'ailleurs chèrement payé d'occuper Tacna et Arica après y avoir rencontré une résistance héroïque et à jamais mémorable. »

Après une appréciation des faits accomplis à peu près aussi exacte que celle qui précède, le dictateur expose la situation

da Chili, et lui fait sentir le poids de sa colère. « Le Chili, dit-il, par ses triomphes éphémères, travaille à sa mine, et il dépense dans chacun des coups qu'il nous inflige, les forces qui pourraient lui servir à nous résister plus tard. Nos ressources n'ont pas diminué. Les leurs sont épuisées ; ils se soutiennent par des emprunts qui les ruinent, et avec eux les imprudents qui ont fpi en leurs stériles triomphes *. Ils ont tout risqué pour un coup de hasard qui leur est complètement inutile, qui les abat, et qui nous permiet de nous relever plus forts et plus résolus qu'auparavant... Mon devoir est.de poursuivre la revendication de nos droits, de la poursuivre sans relâche, de la^ppursuivre jusqu'à ce que je les aie recouvrés. Six millions d'hommes me soutiennent. » Avec une semblable proclamation, l'attitude du dictateur et celle du peuple péruvien étaient nettement définies. On voulait là guerre à outrance, et on montrait la confiance la plus absolue dans un prochain triomphe. Dès lors les journaux du Pérou ne parlèrent plus des succès du Chili sans y ajouter les épithètes d' « inutiles, d'éphémères et de ridicules, » Les menaces d'une prompte revanche furent plus ardentes qu'au commencement de la guerre.

L'attitude de la Bolivie en face des derniers revers fut beaucoup plus sérieuse et plus digne que celle du Pérou. On ne prétendit pas tromper le pays par de fausses nouvelles de combats indécis et de triomphes partiels. On publia d'abord la vérité pleine et entière, le peuple l'apprit avec douleur, mais sans proférer de menaces ridicules ou de vaines fanfaronnades, et sans lancer contre ses chefs ou ses alliés des accusations injustes ou aventurées.

JLa Bolivie avait fait un eflfort suprême pour réunir les troupes qu'elle avait envoyées au sud du Pérou. Elle s'était imposée des sacrifices en hommes et en argent, et si ces troupes ne formaient pas une armée respectable, c'était pourtant tout

i. Nous avons déjà dit qae le gouvernemeDt du Chili avait résola dès Me commencement de la guerre de ne solliciter aucun emprunt extérieur afin de ne pas compromettre son crédit par une négociation qui cievait nécessairement être plus ou moins onéreuse. Néanmoins, le gouvi^niement et la presse du Pérou persistèrent dans Topinion que plusieurs négociants de Londrestournissaient secrètement des fond^ au Chili.' C'est à eux que Piérola fait allusion en cet endroit de sa proclamation.

t2 HISTQIRB DB LÀ GUERRE DU PACIFIQUE

ce qu'on pouvait exiger du pays. Il n'y avait pour ainsi dire pas de famille aisée dans la République qui n'eût un ou plusieurs enfants en campagne. Il régnait partout une anxiété vraiment indescriptible ; mais bien que tout le monde, comme c'était naturel, désirât la victoire, personne ne se faisait d'illusions sur le résultat de la lutte. Contrairement à ce qui arrivait sous le gouvernement de Daza, on n'envoyait pas en Bolivie du camp de Tacna des nouvelles de victoires imaginaires dans des prétendus combats d'avant-garde, comme celles que l'on publiait à Lima. Loin de là, les correspondances reproduites par les journaux de la Paz étaient toujours exactes, et forment par conséquent un précieux document historique que nous avons consulté avec fruit.

Il se répandit le 29 mai dans la capitale de la Bolivie, la vague rumeur d'une défaite. Qui l'avait apportée? Personne ne le savait, et pourtant tout le monde ajoutait foi à cette funeste nouvelle. Le lendemain il arriva des détails plus circonstanciés, et bientôt après le rapport officiel du général Campero, écrit sur une demi-feuille de papier dans l'un des endroits où il avait pu s'arrêter pour se reposer des fatigues de la retraite. « Hier, disait le rapport, sur un des plateaux situés à deux lieues de Tacna, sur la route de Sama, l'armée alliée que j avais sous mes ordres a été détruite après une lutte acharnée et meurtrière qui avait duré quatre heures. » Excepté le calcul des forces chiliennes, tout dans ce document est conforme à la vérité. Campero terminait cette courte exposition des faits, en acceptant la responsabilité de la direction de la campagne et en se soumettant au jugement de la Convention nationale. Le contre-amiral Montero dans son rapport officiel au gouvernement de Lima, avait essayé de faire retomber toute la responsabilité du désastre sur la division bolivienne, et cette injuste accusation fut nettement reproduite par d'autres officiers péruviens '. Le général Campero n'accusait personne, et il faisait au contraire un égal éloge des Péruviens et des Boliviens.

La Convention nationale se rassembla le même jour,

1. Nous publierons plus loin un de ces rapports péruviens dans lequel les Boliviens et même le général Campero sont traités de lâches, de voleurs et de traîtres.

LÀ CAMPAGNE DE LIMA i3

30 mai. Après avoir pris lecture, au milieu d'un religieux silence, des détails que Ton connaissait jusqu'alors de la défaite, on confirma par 46 votes sur 64 votants, le général Campero dans la dignité de président de la République, et Ton convint d'envoyer une commission d^ trois membres au-devant de lui. Le peuple de la Paz organisa rapidement une espèce d'ambulance pour aller à Tacna soigner ses blessés et pour transporter en Bolivie ceux auxquels la générosité des vainqueurs permettrait de regagner leurs foyers.

Campero entra à la Paz dans la soirée du 10 juin, accompagné seulement de ses aides de camp. Le peuple alla audevant de lui et le reçut presque en vainqueur, en l'entourant des marques du plus profond respect. Les restes de l'armée vaincue à Tacna arrivèrent quelques jours après ; mais la confusion avait été telle que le préfet de la Paz dut envoyer la police à la poursuite des déserteurs. De même que les blessés, les soldats furent reçus avec toute l'émotion que pouvait exciter un pareil désastre. Dans les discours qui furent prononcés alors, dans les premiers articles de la presse, on n'accusa»personne que Daza, qui avait entraîné le pays dans cette funeste guerre.

Mais cette dignité dans l'attitude de la Bolivie ne devait pas durer longtemps. Gomme si cette sagesse d'un moment se fût envolée avec les premiers instants de patriotique douleur, la presse recommença à croire et à publier les nouvelles les plus invraisemblables qui arrivaient du Pérou. Montero, disaient-ils, avait rejoint Leiva à Locumba et il menace les Chiliens qui ont occupé Tacna. Le Pérou a mis trente, quarante, cinquante mille hommes sous les armes. Les Chiliens sont perdus et ils auront succombé dans quelques mois. La prolongation de la campagne les ruine irrémédiablement, le devoir des alliés est donc de proclamer contre le Chili une guerre à outrance. Les journalistes boliviens, grands admirateurs des souvenirs historiques, se remirent à parler des Grecs et des Romains, de la France et de l'Allemagne, et d'une manière aussi pompeuse qu'incompréhensible, ils se déclarèrent prêts à imiter Mucius Scœvola qui, suivant eux, aima mieux se brûler la main que de signer la paix.

Malgré leur adhésion à l'alliance, les hommes d'État boli-

viens adoptèrent un plan d'opérations qui équivalait à l'abandon de leurs alliés du Pérou en face des nouveaux revers qui les attendaient. Pendant la dernière campagne l'un d'eux iavait déjà proposé comme le meilleur plan contre le Chili, de lui abandonner tout le littoral et de se retirer à Tîntérieur du pays, où l'ennemi loin de pouvoir y conduire ses vaisseaux ne pouvait que difficilement y transporter ses canons. Après la défaite, ce plan fut religieusement suivi ; et dans tout le reste de la campagne, l'armée chilienne n'aperçut plus un seul soldat bolivien. Ainsi le Pérou, dans ses plus sérieux embarras, n'a pas reçu la moindre coopération de son allié. Ainsi, malgré les enthousiastes proclamations de Gampero, où il parlait de faire une guerre de huit, siècles, comme celle des Espagnols contre les Sarrasins, malgré les articles pleins d'allusions historiques de tous ses journaux, la paix a existé de fait entre la Bolivie et le Chili à partir du jour où les armées de la première (le ces deux républiques furent taillées en pièces sur les hauteurs de Tacna.

Les illusions des alliés dont la presse bolivienne s'était faite l'écho, manquaient de tout fondement sérieux. Les revers' de Tacna et d'Arica avaient été parmi les plus accablants dont rhistoire de ces pays ait gardé le souvenir. Les soldats péruviens, dispersés après la bataille de Tacna arrivèrent en désordre au petit village de Tarata le 29 mai; 1,500 hommes s'y réunirent peu à peu, épuisés de fatigue et de besoin, et presque sans armes. et sans vêtements. Parmi eux se trouvaient un général et vingt-trois colûnelâ, pfopcNriioii d'of&cieFs inaoncevable pour d^autres armées, et fort commune dans celle du Pérou. Le 31 mai tous ces chefs tinrent un conseil de guerre ; et reconnaissant l'impossibilité absolue de rester plus longtemps en cet endroit, ils convinrent de continuer leur route par les montagnes jusqu'à Puno, et ensuite de se diriger sur Arequipa. Ils eurent à endurer les plus grandes souffrances pendant cette retraite. Le contre-amiral Montero se sépara des siens dans cette ville, et se rendit à Lima par les chemins les plus affreux que l'on puisse imaginer. Plusieurs bandes péruviennes s'étaient organisées dans les montagnes les plus proches de Tacna, mais les troupes chiliennes en eurent raison en quelques jours ; les chefs furent faits prisonniers et leurs sol-

dats se dispersèrent. La domination chilienne sur ces provinces fut aussi pacifique que s'il n'y avait jamais existé un seul •ennemi. Arica fut rouvert au commerce, et Tacna devint le quartier général des vainqueurs et le centre de leurs futures opérations.

Gomme il est facile de le supposer la nouvelle des triomphes de l'armée dans ces deux mémorables combats causa un transport universel au Chili. On y voyait quelque chose de plus que la satisfaction de Forgueil militaire de la République ; c'était ^ux yeux de tous le rapprochement du terme de cette longue guerre, qui était venue arracher le pays aux tranquilles labeurs de la paix à laquelle il était habitué. On ne voulait pas croire que l'ennemi pousserait la folie jusqu'à prolonger une lutte stérile qui ne lui avait rapporté que des défaites, et qui dé- «ormais^devait lui faire encore éprouver des revers plus irréparables.

Mais l'opinion publique s'abusait lorsqu'elle croyait que la raison n'avait pas abandonné complètement les alliés. Un jour, le 29 juin, le télégraphe d'Iquique transmit à Santiago, l'arrogante proclamation de Piérola dont nous avons rendu compte plus haut. Les menaces du dictateur péruvien provoquèrent les railleries de la presse chilienne; mais elles prouvèrent que l'heure de la sagesse n'avait pas sonné pour ses ennemis, et qu'il était indispensable de leur porter un coup plus rude et plus décisif encore.

« A Lima I s'écria la presse et la partie la plus fougueuse du pays. Ce n*est qu'à Lima que nous obligerons nos ennemis à signer la paix. » D'autres crurent néanmoins qu'il n'était pas nécessaire d'imposer au pays de nouveaux sacrifices d'hommes et d'argent, et qu'on arriverait à la paix par des voie?^ moins onéreuses; mais personne ne doutait de l'heureuse issue qu'aurait cette opération si on arrivait à la tenter.

En prévision d'une éventualité quelconque, le gouvernement remplit les vides occasionnés dans les difi'érents corps d'armée par les dernières batailles ; et il renouvela les commandes d'armes et de munitions afin d'être prêt à tout.

11 y eut alors au Chili un changement de ministère qui fit espérer un moment aux alliés péru-boliviens qu'il y aurait un revirement dans la marche politique de leu)' ennemi, ou

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quelque complication intérieure. Il n*en fut rien. Incomplet depuis la mort subite du ministre de la guerre, don Rafaël Sotomayor, le ministère envoya sa démission collective quelques jours après les victoires de Tacna et d'Arîca, afin de laisser au président de la République la liberté d'organiser le cabinet comme il lui conviendrait. Les nouveaux ministres que le président Pinto appela auprès de lui étaient animés des mêmes sentiments que ceux qui sortaient du pouvoir, et ils obéissaient à un programme identique, celui de faire une guerre sérieuse aux ennemis de la patrie, afin d'arriver à con» clure une paix non moins solide qu'honorable.

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