CHAPITRE li
PROJET DE CONFÉDÉRATION PÉRU-BOLIVIENNE, JUiN 1880.
Le Pérou sollicite en yaia Falliance de la République Argentine. ^ Instructions données au ministre plénipotentiaire du Pérou. — Insuccès de ces négociations. — La légation péruvienne à Buenos- Aires travaille à exciter la presse périodique contre le Chili. Le Pérou, à la recherche d'alliés contre le Chili, conclut un traité avec TEspagne. — Inutilité de ce traité pour les plans du Pérou. — Le dictateur péruvien imagine alors le projet de confédération pérubolivienne. — Antécédents historiques de cette confédération. ~ Le Pérou et la Bolivie sur le point de se déclarer la guerre, en 1878, même après le pacte d'alliance secrète. — Le général Daza fait au Chili, en 1879, des propositions pour rompre Talliance. —• Haines réciproques des Péruviens et des Boliviens pendant la guerre. — Bases de la confédération projetée. — Le conseil d'État de la dictature péruvienne approuve le projet; mais Topinion publique le reçoit mal. — On le désapprouve également en Bolivie. — insuccès naturel de ce projet.
Dès les premiers jours de la guerre, les républiques coalisées, du Pérou et de la Bolivie avaient cherché partout de nouveaux alliés qui adoptassent leurs plans contre le ChiU. Nous avons dit autre part qu'aussitôt après la rupture, on s'était proposé en Bolivie d'offrir à la République Argentine trois degrés du territoire chilien, depuis le 24® parallèle, jusqu'au 27», lui assurant ainsi soixante lieues de littoral sur l'Océan pacifique dans le cas où elle marcherait avec ses armées jusqu'au complet anéantissement des Chiliens *. Mais ce projet, disions-nous alors, n'avait même pas fait l'objet de proposi tions en bonne forme.
Une fois que le Pérou, avouant le traité secret qui le liait à la Bolivie, dut accepter le rôle de belligérant, il renouvela ses
1, Voir le chapitre V, deuxième partie.
efforts pour se créer de nouvelles alliances, et envoya des missions diplomatiques à plusieurs états américains. Ses plus solides espérances reposaient sur la République Argentine, engagée depuis plusieurs années dans une épineuse question de limites avec le Chili. Les hommes d'État péruviens étaient convaincus que le gouvernement Argentin ne pouvait man* quer de profiter des embarras du Chili aux prises contre deux républiques alliées, pour Tobliger à accepter les conditions qu'on voudrait lui imposer.
Ce fut Fobjet d'une mission diplomatique que le Pérou, gouverné alors par le général Prado, confia à don Annibal de la Torre. Celui-ci fut écarté par le dictateur Piérola au commencement de 1880, et remplacé pardon Evaristo Gomez Sanchez. Ces deux diplomates, anciens ministres d'État dans leur pays, étaient chargés d'obtenir du gouvernement de Buenos-Aires qu'il prît les armes contre le Chili, ou au moins qu'il simulât une attitude hostile capable d'effrayer ce pays.
Les instructions données au dernier par le dictateur Piérola , à la date du 21 janvier 1881, étaient du caractère le plus réservé; mais elles tombèrent au pouvoir des Chiliens, et elles furent publiées, ce qui nous permet de jeter quelque lumière sur cette négociation. Nous commencerons donc par insérer intégralement ses principaux articles. Les voici :
« 1* Ce qu'on s'efforcera tout d'abord d'obtenir, c'est l'alliance de la République Argentine dans la guerre actuelle du . Pérou et de la Bolivie contre le Chili.
« 2* Dans ce but, on offrira à ladite République l'appui du Pérou pour les questions de limites pendantes avec le Chili, et on traitera avec la Bolivie de la cession à la République Argentine, par le désert d'Atacama, de la partie du -territoire que le général Melgarejo avait cédé au Chili par le , traité de délimitation de 1866.
« 3* Si une alliance déclarée soulevait des objections de la part du gouvernement Argentin, on proposerait d'en tenir la conclusion secrète, jusqu'à l'achèvement des préparatifs militaires de cette République ; et si cette proposition, était en» core repoussée, on tâcherait d'obtenir au moins la promesse formelle de conclure le traité aussitôt que lesdits préparatifs seraient terminés.
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« 4° Notre représentant au Brésil comprendra la nécessité d'insister, maintenant plus que jamais, stir Ii8 maintien de la neutralité de l'Empire, même dans le Cai$:iQÙ îla République Argentine prendrait parti pour le Pérou et jA.Bolivie dans leur lutte actuelle.avec le Chili. : . . . ,
« L'esprit des présentes instructions est d'obtenir, dans la plus large mesure possible, la coopération politique et sociale de la République Argentine, par n'importe quels moyens ou quels sacrifices, pourvu que cette coopération soit positive ef efficace; et de procéder à cette grande affaire sans retard et avec toute la rapidité que comporte la nature même des choses. » .
Il y a à remarquer dans ces instructions trois choses différentes que nous allons indiquer. Premièrement, Fillusion des mandataires du Pérou, s'imaginant qu'ils pouvaient faire servir le gouvernement du Brésil à leurs plans, en lui demandant une déclaration de neutralité, dont il n'avait que faire, et qui, sous la forme et à l'époque désignées, aurait servi à consolider une nouvelle alliance contre le Chili. Le gouvernement du Brésil, sage et discret, s'abstint habilement, comme on devait l'espérer, de s'engager dans les plans de la dictature péruvienne.
En second lieu, le Pérou cherchait encore à conclure des traités secrets, malgré Içs conséquences du pacte de 1873 qui auraient dû le. corriger pour toujours de cette dangereuse manie.
Enfîn,.le Chili possédait le territoire dont il est parlé à Far^? ticle 2, non par cession de Melgarejo ni de personne, mais par ^ droit propre, indéniable, et reconnu de tout temps par tous les traités^ ci par tous les géographes. Le Pérou et la Bolivie avaient imaginé c^tte forme de revendication pour justifier le projet conçu par eux dès les premiers jours de la guerre, ainsi que nous l'avons dit, d'enlever au Chili trois degrés de son territoire pour les donner à la République Argentine en récompense de la coopération qu'ils lui demandaient. Il convient de remarquer que cette offre de .territoire était tellement chimérique, que nous croyons qu'elle ne fut même pas proposée sérieusement au gouvernement Argentin, lequel en tout cas, même en acceptant l'alliance, l'eût accueillie avec mépris.
On ne connaît pas jusqu'à présent tous les incidents de cette négociation d'un caractère essentiellement privé ; mais les archives du ministère des affaires étrangères du Pérou étant tombées entre les mains de Tarmée chilienne, les plus curieuses révélations ne tarderont pas à se faira jour. On sait actuellement avec certitude que le gouvernement argentin n'a pas voulu faire partie de la ligue péru-boli vienne, et qu'il a refusé de jouer la comédie qui consistait à feindre, de se mettre à la tête d'un mouvement contre le Chili; et Ton sait quelles appréciations cette conduite désintéressée et honorable valut à la diplomatie argentine. Voici ce qu'en disait Gomez Sanchez à son gouvernement dans une note du 12 novembre 1880.
« A mesure que j'avance dans l'étude de la politique internationale argentine, je vois de plus en plus clairement, que non seulement elle est égoïste, mais ce qui serait encore pire, qu'elle manque d'ordre, de prévoyance, de jugement et de fermeté. Son égoïsme est manifeste dans la conduite du gouvernement Avellanada à l'égard du Pérou et de la Bolivie.
« Non seulement elle n'a fait aucune observation au Chili sur la conquête, sur les hostilités illicites, les cruautés ou les destructions arbitraires et barbares, mais elle n'a pas même trouvé depuis plus d'une année "un moyen de conciliation à proposer aux belhgérants ; loin de là, elle a conçu et caressé l'idée de tirer parti de sa neutralité exagérée et de son silence inqualiOable pour obtenir la solution avantageuse de la question de limites qu'elle soutient contre notre ennemi.
« L'absence des qualités qui caractérisent une politique habile s'est fait sentir pendant le cours des négociations que sa diplomatie a poursuivies avec celle du Chili à propos des mêmes questions, pendant la lutte du Pacifique.
« Le gouvernement aurait pu feindre d'activer les traités d'alliance avec le Pérou et la Bolivie, ou faire croire au Chili qu'il allait se mettre à la tête d'un mouvement américain ; mais il est demeuré inactif, pans paraître s'occuper le moins du rqonde 4es questions extérieures.
« Le moment était propice, il avait le temps d'exploiter la situation du Chili ou de lui déclarer la guerre pour une cause légitime, mais il a laissé passer les jours, et les occasions, et a
LA CAMPÂaNB DE LIMA 21
dédaigné non seulement l'honneur et la gloire, mais même le profit.
f Donc, dans Timpossibilité de poursuivre les négociations^ je me suis borné, pendant les derniers jours, à insister sur la nécessité de multiplier les démonstrations belliqueuses où le Chili pourrait voir les symptômes d'une invasion prochaine de Farmée argentine, et de presser les préparatifs maritimes, car je me suis aperçu que Tétat de l'escadre appelée à défendre le Rio de la Plata laisse fort à désirer.
f Ce qui est exposé dans ce rapport, ce que j'apprends chaque jour des hommes publics les plus éminents, les arme ments inachevés et même insuffisamment avancés après une si longue période de préparatifs, tout me fait craindre d'échouei dans la mission importante et délicate qui m'est confiée. »
Dans tout le cours de sa note, le ministre Gomez Sanchez traite les hommes d'État argentins de novices et d'égoïstes, sans même chercher à adoucir ses expressions. Le crime dont il les accuse est tout simplement celui de ne pas seconder le Pérou dans la réalisation de ses plans et de ne pas commettre une félonie internationale en profitant de la situation du Chili pour résoudre leurs questions de limites.
Frustré dans ses espérances de faire entrer la République Argentine dans la ligue contre le Chili ; convaincu que le gouvernement de ce pays ne se prêterait même pas à simuler une attitude belliqueuse qu'il ne voulait pas prendre, Gomez Sanchez se borna à suivre la même ligne de conduite que son prédécesseur. Elle consistait à faire publier dans quelques journaux les articles et les nouvelles qui étaient écrits ou arrangés à la légation du Pérou, afin que le ton menaçant de ces publications, à défaut de l'attitude du gouvernement argentin, effrayât le Chili. Mais ces articles, tant dans ce pays que dans ceux où se trouvaient des agents du Pérou, coûtaient d'autant plus cher qu'ils étaient plus menaçants et le jour arriva où l'argent manqua pour soutenir cette guerre. « Comme le temps devient chaque jour plus rude pour nous, disait tristement Gomez Sanchez dans une de ses notes, je me désespère de n'avoir pas entre les mains les ressources dont j'ai besoin *. i>
1. Ces pressantes demandes d^argent pour sabventionner la presse, pour payer des banquets et pour d'autres motifs aussi futiles et aussi
On ne connaît pas encore avec certitude les propositions de la diplomatie péruvienne aux autres peuples américainjs ; on ne sait pas si elle voulut alors que d'autres gouvernements fissent ce qu'elle demandait à la République Argentine, c'estî\-dire ime adhésion franche et résolue à la ligue péru-boli-
superfliis que ceux-là, sont le thème obligé d'une grande partie de la correspondance officielle que la légation péruvienne à Buenos-Aires adres ait à son gouvernement. On nou» permettra de transcrire ici un passage d'une autre note où il exige de son gouvernement à force d'instances que la légation soit pourvue d'un fonds spécial afin de subvenir aux frais d'imprimerie, pour remplir les engagements contractés et pour étendre au Brésil la propagande contre le Chili. Voici ce passage :
u Quoique quelques-uns des nombreux journaux de cette capitale défendent déjà nos intérêts avec vigueur, il en est d'autres, fort accrédités et fort répandus^ qui leur font du tort par une propagande si tenace contre Tintervenlion de cette république dans les affaires du Pacifique, qu'il devient indispensable de les combattre pied à pied, non seulement dans un journal entièrement dévoué à notre cause, mais dans d'autres qui jusqu'ici sont restés indifférents ou neutres.
« Afin que Votre Seigneurie comprenne bien ma situation à cet égard, je dois ajouter qu'en plusieurs occasions je n'ai pu obtenir ici la publication des écrits rédigés à la légation pour combattre cette dangereuse propagande, et que j'ai été obligé de les envoyer à Montevideo ou même de ne pas les publier.
Il importerait beaucoup qu'au Brésil, principalement à Rio-Janeiro, on excitât la presse, car tout entière elle reste muette au sujet de nos affaires. Dans cet important pays, dont le nôtre recherche l'appui pour le présent et pour les éventualités de l'avenir, la presse, et par conséquent le public a manifesté depuis longtemps ses sympathies pour le Chili; il est donc plus urgent que jamais de travailler à nous attirer cet élément, qui nous gagnerait l'opinion, et avec l'appui de celle-ci la franche coopération du gouvernement impérial. • . .
. « Je prie donc Votre Seigneurie de voulçir bien prendre cette affaire en considération, et écarter les obstacles contre lesquels ma mission se heurte en cette matière. »
Les obstacles que rencontrait la mission de Gomez Banchez, comme il le dit dans cette note et dans plusieurs autres, proviennent du manque de fonds pour les subventions à la presse. Il semble, pourtant, que le gouvernement du Pérou, dont les embarras financiers altaient chaque jour en augmentant, ne se montra pas fort empressé de remettre les fonds qu'on lui demandait. Ainsi, l'on voit qu'en décembre 1880, Gomez Sanchez répétait qu'il se trouvait poursuivi par le directeur d'un journal pour l'acquittement d'une dette qui remontait: au milieu de Tannée 1879.
Nous igQorons si la diplomatie péruvienne tenta réellement de subventionner quelque journal au Brésil pour étendre sa propagande contre le Chili, mais si elle l'a fait^ ses propositions ont été repoussées. La presse brésilienne s'est généralement montrée réservée sur cette matière, et quand elle en est venue à déclarer ses sympathies, elles ont été toujours en faveur du Chili.
vienne, ou tout au moins une manifestation officielle qui fût de nature à intimider le Chili. Si tels étaient ses desseins, le résultat de ses travaux ne répondit pas à ses désirs. En compensation, les agents du Pérou, moyennant de fortes rétributions en argent, destinées à subventionner un grand nombre de journaux dans plusieurs villes, réussirent à faire circuler les nouvelles de triomphes qui n'avaient jamais existé, et à simuler, dans presque toute TAmérique, une opinion franchement hostile au Chili.
Cependant le Pérou, dès les premiers mois de la guerre, s'était flatté de trouver des alliés en Europe. Par suite de la guerre de 1865-1866, les quatre républiques riveraines de rOcéan pacifique du Sud se trouvaient en état de rupture diplomatique avec l'Espagne. En 1871, les représentants de la Bolivie, du Chili, de l'Equateur et du Pérou avaient fait, à Washington, un pacte de trêve indéfinie avec l'Espagne. Les quatre républiques américaines croyaient qu'elles ne pouvaient renouer leurs relations avec l'Espagne que d'un commun accord.
Le Pérou crut pourtant que Tétat de guerre avec le Chili l'autorisait à procéder en cette matière sans l'aveu de ses anciens alliés; et dans l'espoir de trouver un appui plus ou moins efficace dans le gouvernement espagnol, il résolut d aller frapper à la porte de la cour de Madrid. Il parait que cette mesure fut conseillée au Pérou par quelques-uns de ses nationaux qui résident dans cette capitale; ils croyaient que l'Espagne ne laisserait pas échapper cette occasion de faire du tort au Chili, qui s'était toujours obstiné à ne pas renouer ses relations avec l'antique métropole, ou à ne le faire que sous certaines conditions. Quoi qu'il en soit, le ministre plénipotentiaire du Pérou à Paris concluait dans cette ville avec l'ambassadeur d'Espagne (14 août 1879), et sans la moindre difficulté, un traité d'amitié, de commerce et de navigation que le congrès péruvien ratifiait par acclamation et aux cris .de : Vive le Pérou l Vive l'Espagne I le l«r octobre suivant. Les poètes liméniens chantèrent la réconciliation, mieux encore, l'union des deux peuples dans les mêmes vers par lesquels, ils maudissaient le Chili, qu'ils traitaient de Caïn, de pirate, de sauvage et d'infâme gale-
rien *. Les hommes d'État péruviens se faisaient les mêmes illusions que les poètes : l'Espagne, croyaient-ils, allait leur fournir les forces navales qu'ils n'avaient pas pu trouver autre part.
Mais le Pérou allait être plus cruellement déçu à Madrid qu'il ne Tétait dans le même moment à Buenos-Aires. On fit publier contre le Chili dans un journal espagnol plusieurs articles qui passèrent inaperçus ; et lorsque les agents officieux du Pérou laissèrent discrètement percer leur espoir d'obtenir des vaisseaux ou des armes au moyen d'achats apparents ou réels, ils éprouvèrent le refus le plus formel. Par suite delà rupture des relations entre l'Espagne et le Chili, il n'y avait alors à Madrid aucun agent diplomatique ou consulaire de ce dernier pays ; mais une personne influente qui conservait des relations en Espagne, reçut, d'un correspondant bien informé, cette déclaration franche et explicite : « Le gouvernement espagnol, ne consentira pas à ce que l'on tire d'ici une seule baïonnette pour s'en servir contre le Chili. »
Cependant, après la prise du Huascar, en octobre 1879, quelques agents du Pérou en Europe, encouragés par les illu-
1. Don R. Palma, écrivain distingué du Pérou, publia alors des stances qui, à plus d'un point de vue, méritent d'être conservées. Qu'il nous soit permis d'en reproduire ici quelques-unes.
« Jamais il ne s'est éteint, le soleil qui produit les affections mutuelles : toujours le Péruvien et l'Espagnol n'ont formé qu'une famille...
« Espagne, notre cœur se souvient que nous avons été tes fils, et que notre histoire se confond avec ton histoire...
« Les pavillons étant unis par des nœuds bénis du ciel, que cette union symbolise toujours l'union des cœurs.
« Et s'il s'élève une voix ennemie qui vomisse l'insulte et la malédiction, qu'elle soit couverte par ce cri vainqueur ; « Vive le Pérou ! vive l'Espagne !»
En Espagne, la conclusion du traité avec le Pérou n'éveilla pas le même enthousiasme. La presse n'attribua aucune importance à ce fait, qui, à la cour même, n'attira l'attention de personne. H fut regardé avec une indifférence voisine du dédain, comme le fait voir l'anecdote suivante, comuniquée de Madrid par une personne bien informée. Le gouvernement du Pérou rendit l'instrument de la ratification du traité dans une boîte superbe, qui pouvait valoir quelques milliers de piastres.
A la vue de cette cassette, un des ministres de l'Espagne dit, le sourire sur les lèvres : « Comme on voit bien que c'est un pays de joueurs f Ils ne payent pas leurs dettes, et ils dépensent l'argent à pleines main» pour de telles bagatelles. » *
sions qui ont été la maladie incurable de leur patrie pendant toute la guerre, avaient l'espoir d'organiser une escadre puisr santé en Turquie, en Italie et en Espagne. Le ministre plénipotentiaire du Chili à Paris, don Alberto Blest-Gana, se rapprocha alors de Tambassadeur espagnol, H. le marquis de Molins, pour s'informer des dispositions de son gouvernement. Dès le premier moment, ce haut fonctionnaire l'assura de la complète neutralité de l'Espagne; et comme si ce n'était pas suffisant, quelques jours après, il lui communiqua une note du ministère de Madrid où cette déclaration était consignée avec la plus grande franchise. En vertu de cette promesse, le gouvernement espagnol empêcha quelque temps après, un navire chargé d'armes pour les ennemis du Chili, de sortir de Barcelone. Les espérances que le Pérou avait fondées sur ses négociations avec l'Espagne furent ainsi frustrées.
Voyant avec douleur qu'il lui était impossible de trouver des alliés en Amérique ou en Europe, le gouvernement péruvien dut concentrer son action sur l'emploi des seules ressources que pouvaient lui fournir les deux pays en guerre contre le Chili. Mais le dictateur du Pérou crut qu'il lui était possible d'alarmer vivement son ennemi victorieux, et d'exciter l'admiration de l'Amérique entière par une création du plus grand effet. Dans ce but, il proclama l'établissement de la Confédération péru-boli vienne, destinée, suivant les documents publics, à devenir l'état le plus fort et le plus puissant du Pacifique.
Avant de poursuivre, nous devons nous écarter encore pour un moment du programme que nous nous sommes imposé d'éviter dans ces pages toute digression de nature à rompre le fil de la chronique de la guerre que nous racontons. Nous nous voyons obligés de grouper ici certains antécédents, indispensables pour la complète intelligence des faits dont nous nous occuperons dans ce chapitre.
Le territoire qui, dans notre siècle, a formé la république de Bolivie, faisait presque en totalité partie de la vice-royauté de Buenos- Aires dans les derniers temps de la domination espagnole. Bien que connu alors sous le nom de Haut-Pérou, et malgré l'association et le rapprochement des races indigènes, les quichuas et les aimaraeSy aucun lien ne l'unissait au Bas-
Pérou. Loin de contribuer à rapprocher les deux peuples, la guerre de Tlndépendance les sépara davantage. Les habitant» du Bas-Pérou lancèrent le cri révolutionnaire en 1809, et eurent à soutenir une lutte de quinze ans. Ceux du Haut- Pérou, au contraire, restèrent pendant longtemps fidèles au roi d'Espagne ; ils s'enrôlèrent dans les armées organisées par le vice-roi de Lima et firent à leurs voisins une guerre implacable, qui engendra chez les deux peuples une haine profonde et réciproque.
Quand l'armée colombienne consomma l'indépendance de ces pays par la mémorable journée d'Ayacucho, Bolivar eut l'idée de les réunir en un seul état; mais les habitants du Haut-Pérou, craignant ce résultat, prévinrent le Itbérateury et déjouèrent ses plans avec autant de décision que d'ha-bileté.
Une assemblée nationale, réunie à Chuquisaca, proclama à l'unanimité l'indépendance et la souveraineté du Haut-Pérou sous la forme républicaine, le 6 août 1825, et elle donna au nouvel état le nom de Bolivar. Le libérateur ne se tint pas pour battu par ce refus respectueux d'adopter ses vues. Il se présenta personnellement dans le Haut-Pérou ; il parcourut quelques-unes de ses provinces et fut reçu partout au milieu des applaudissements et des démonstrations les plus enthousiastes, mais il dut se convaincre que la réunion des deux peuples en un seul État était impossible. Son épée victorieuse fixa les limites des deux républiques, et il leur donna leurs premières institutions libres.
La Bolivie et le Pérou menèrent chacun de leur côté la vie orageuse de presque toutes les républiques hispano-américaines. Une succession non interrompue de révolutions sanglantes et de scandaleuses rivalités militaires qui renversèrent du pouvoir les plus illustres de leurs mandataires ; Sucre en Bolivie et La Mar au Pérou, commencèrent cette longue suite de désordres, qui n'est pas encore parvenue à son terme. La Bolivie arriva avant sa voisine à une période de tranquillité relative sous le gouvernement du général Santa-Gruz, qui s'efforça d'organiser une administration stable et qui atteignit en partie son but. Mais les troubles et les soulèvements du Pérou allaient réveiller l'ambition de ce chef et le jeter
dans une suite de bruyantes aventures où son pouvoir et son prestige devaient s'abîmer.
Appelé en 1835 au Pérou par un des partis politiques qui se disputaient le commandement, Santa-Gruz se met à la tête de son armée, remporte des victoires décisives qu'il ternit par d'injustes exécutions, et fonde, sur les cadavres de ses rivaux, la confédération péru-bolivienne (28 octobre 18H6). La présidence resta aux mains de Santa-Gruz avec le titre de protecteur.
Le Chili se remplit d'émigrés péruviens. Anciens présidents de la république, ministres, généraux et colonels allèrent demander au gouvernement chilien de les aider à renverser un pouvoir qui opprimait et déshonorait le Pérou. La repu* blique chilienne était alors occupée à consolider la paix intérieure, à réformer ses institutions, à ouvrir de nouvelles routes et à fonder des écoles, et elle n'aurait pas consenti à entreprendre une guerre extérieure pour le plaisir de s'immiscer dans les affaires domestiques de ses voisins et pour complaire aux émigrés péruviens. Mais le protecteur de la confédération péru-bolivienne commit l'imprudence de provoquer le Chili. Ses mesures financières avaient pour principal objet d'inquiéter le commerce chilien. Pensant pouvoir jouer le môme jeu qu'avec le Pérou, il prétendit fomenter des révolutions militaires dans cette autre république. Ayant découvert la trame, le Chili sortit de son calme habituel, il leva des troupes, et après une courte et brillante campagne, il détruisit pour toujours la confédération péru-bolivienne dans les champs de Yungay le 20 janvier 1839.
Le temps vint bientôt démontrer que le Chili n'avait fait qu'avancer d'un ou deux ans une catastrophe fatalement iné*' vitable. « La confédération, dit un historien distingué, n'était qu'un édifice sans fondements, une belle décoration de théâtre adaptée à un drame qui devait peu durer, car ni les peuples, ni les hommes qui figuraient sur la scène ne possédaient les antécédents et les capacités nécessaires pour donner à ce drjtme la consistance et la vie historique *. » En effet, précisément au moment où le Chili détruisait l'armée de Santa*
i. Solomayor Valdes, Estudio histérico sobre Bolivia^ page 72.
Cruz, la révolution qui aurait mis fin à la confédération même dans le cas d'une victoire sur les armes chiliennes, commençait déjà au Pérou et en Bolivie. Quarante ans s'écoulèrent sans que personne, même au milieu de la fièvre révolutionnaire qui a englouti tant de constitutions, prétendît faire revivre ou même défendre ce régime abhorré. La confédération qui n'était pas parvenue à s'installer à demi, n'avait laissé que des souvenirs odieux au Pérou et en Bolivie.
La rivalité des deux peuples s'accentua davantage après ces événements. Au milieu des guerres civiles qui ont été leur maladie chronique, la Bolivie et le Pérou ont trouvé le temps de se dresser mutuellement des embûches, et de se faire la guerre chaque fois qu'elles en ont eu les moyens ou le prétexte, comme il arriva deux ans après, en 1841, alors que le Pérou essuya une des plus grandes défaites dont il soit question dans son histoire, et en 1860, quand les deux peuples se préparaient à recommencer la lutte, ce qui promena entre eux un état d'hostilité latente qui dura trois longues années.
Qu'on ne croie pas que cette attitude de maveillance et de haine réciproque entre le Pérou et la Bolivie eût disparu lors de la conclusion du traité secret de 1873, qui établit l'alliance des deux peuples contre le Chili. Il y eut un moment en 1878 où la guerre parut imminente entre ces deux États. La plus grande partie du commerce bolivien se faisait par le port péruvien d*Arica. Le gouvernement du Pérou percevait les droits de douane et donnait annuellement à son alliée une somme que celle-ci jugeait inférieure à celle qui devait lui revenir. Le gouvernement du général Daza fit des réclamations si pressantes pour modifier cet état de choses, qu'on parla sérieusement des deux côtés d'une prochaine rupture. Le Pérou céda pourtant aux exigences de la Bolivie et les bonnes relations se rétabUrent. En vertu du pacte secret de 1873, les deux pays combinèrent alors leurs machinations pour nuire au Chili.
Même après que l'alliance eût été resserrée par la déclaration de guerre au Chili et au milieu des^manifestations extérieures de fraternité, les gouvernements et les peuples du Pérou et de la Bolivie continuèrent à se détester aussi cordialement qu'auparavant. De récentes révélations faites par les
agents mêmes que le président de Bolivie employait à ses négociations, ont démontré jusqu'à quel pointles liens qui unissaient les deux peuples étaient fragiles. Au mois de mai 1879, ce président, le général Hilarion Daza, envoyait au Chili un agent confidentiel qui devait offrir en son nom les conditions suivantes. La Bolivie abandonnerait son allié et môme retournerait ses armes contre lui, dans le cas où le gouvernement chilien accepterait le plan que voici : La Bolivie prendrait définitivement possession des provinces péruviennes de Tacna et d'Arica. Le Chili conserverait d'une façon incontestable le territoire situé jusqu'au parallèle 23 de latitude sud. L'escadre péruvienne serait partagée entre le Chili et la Bolivie, en réservant à celle-ci au moins deux vaisseaux de guerre. Le Chili donnerait une certaine somme d'argent dont on ne fixait pas le montant et sans indiquer si ces fonds étaient pour le trésor bolivien ou constituaient une prime personnelle pour Te président Daza. L'agent confidentiel était chargé de ne rien laisser par écrit jusqu'à ce que toutes les bases de la convention fussent posées et approuvées. Le gouvernement du Chili cômniit l'énorme faute de prêter Foreille à des propositions semblables qui lui étaient nuisibles à tous les points de vue. Cela se passait au mois de juin 1879.
. Vu l'état de la guerre et Timpuissance de l'escadre chilienne à s'emparer du Huascar, Daza crut que le Chili était définitivement perdu et qu'il allait succomber dans la lutte. Il préféra rompre les négociations et les communiquer au Pérou, se présentant comme son ami fidèle, qui repoussait avec indignation les offres de l'ennemi *• La diplomatie péruvienne douta peutrètre de la sincérité de son allié, mais elle s'empressa de donner une grande publicité à la négociation, la présentant comme une perfidie du Chili, dont les prétentions avaient él?é repoussées par la loyauté chevaleresque et inattaquable du président Daza.
Pendant le cours de la guerre, et malgré les fougueuses manifestations de la presse et de quelques-uns des documents officiels des deux peuples, ces faibles liens se relâchèrent bien
1. Voir à ce sujet les révélations et les documents publiés en Bolivie au commeDccment de 1881, par don René Moreno, qui fut Tagent de ces négociations. ^«^ -^t 'i ' -' ' >
davantage. Péruviens et Boliviens se reprochaient réciproquement leurs revers. Ces inculpations étaient plus ou moins voilées de la part des chefs, mais dans les écrits de la presse la rivalité et la haine se laissaient voir à chaque pas; et dans la correspondance confidentielle des généraux, des préfets et des personnages les plus caractérisés, on lâchait la bride à ces passions *.
1. La publication des documents pris par les Chiliens après leurs victoires ne peut manquer de nous fournir les révélations les plus curieuses et les plus importantes. Le document que nous allons reproduire jettera, cela nous semble, assez de lumière sur ce point.
{Privée,)
« Tarata, 29 mai 1880, « SeKOR don MCOLAS, de PlÉKOLA.
« Mon cher omi :
« Comme préfet je communique au gouvernement le rapport officiel du malheureux événement du 26; comme chef de division, je Tai passé au général en chef par la voie régulière, K je l'envoie pour qu'il soit publié.
« Je vous ferai part ici de mes appréciations et de mes remarques particulières.
« Les forces effectives qui sont entrées en bataille de^notre côté ont été, selon le rapport de la veille de 5000 hommes et pour les Boliviens de 4,000.
« D'après les renseignements fournis par les prisonniers et les calculs des personnes compétentes, les forces ennemies s'élevaient à 18 ou' 20,000 hommes. C'est ainsi que leur première ligne de bataille nous entourait sous la forme d'un demî-cerrfe qui dèpsaftaii. notre froLt. Cette ligne seule prit part au combat et la masse des troupes, leurnOitti^ breuse artillerie et leurs formidables mitrailleuses nous mirent en pièces sans employer la réserve,
« Le nombre a donc été la première cause de nos revers. Mais ce qui y a contribué également, c'est la mauvaise direction donnée par Campero, le^manque de plan^ ou pour mieux dire, l'abandon du plan tracé d'avance.
« Nos troupes se sont conduites sur le champ de bataille avec une valeur héroïque ; mais les corps boliviens s'étaleut dispersés en moiQ& de dix minutes sans qu'il fût possible de les retenir : j'y ai employé lés coups de lance, les coups de fouet, les menaçant même le revolver à la main ; c'était peine perdue, ils tiraient sur nous. J'ai souffleté un major bolivien du nom de Martial pour le faire retourner au combat, mais il s'est agenouillé eu me suppliant de ne pas l'y forcer et de ne pas le tuer; je lui ai fait arracher les galons qui lui restaient et je l'ai jeté par terre retenant à grand peine ceux qui m'entouraient et qui voulaient le mettre à mort.
« Le nombre effrayant des chefs et officiers péruviens morts ou blessés et celui des boliviens, qui se réduit à peu près à la mort du
Ce fut justement lorsque cette haine était la plus profonde, lorsque tout le Pérou accusait les Boliviens d'être les auteurs de la défaite de Tacna, et alors que les Boliviens se retiraient de l'autre côté de leurs montagnes, que le dictateur Piérola conçut l'idée d'intimider le Chili par le rétahlissement de la confédération péru-bolivienne.
Cette question avait été traitée en Bolivie quelques mois auparavant dans les conseils du gouvernement, à l'instigation de Piérola. Mais il parait qu'elle avait rencontré une forte
général Ferez et à la dangereuse blessure de Gamacho, en sont la meilleure preuve.
a Mais il y a quelque chose de plus grave. Quatre jours avant le combat, l'ennemi exécuta une reconnaissance assez hardie, et à partir de ce jour le général Campero envoya son bagage et quelques vivres à Palca. Le jour du combat, le premier ordre qu'ils donnèrent, lui et les siens, ce fut de mettre les tentes et les bagages hors de danger, et de les faire conduire dans cette direction. A la fin du combat, il abandonna le champ de bataille avant moi et avant beaucoup d'autres ; et lorsque j'arrivai à la ville, tout son désir était de partir du côté de Palca. Il désigna d'abord la colline de Lima, ensuite PacoUay, et quand nous y fûmes, Pachia ; arrivés en cet endroit, il me manifesta sa résolution de regagner la Bolivie par Palca; alors, je me séparai de lui et je continuai ^avec les forces que je commandais, ma marche sur Tarata.
« Deux chefs l'accompagnèrent : ils sont revenus aujourd'hui de Palca et ils m'affirment tous les deux qu'à l'arrivée de Campero ses domestiques Tattendaient avec un magnifique équipage et de bonnes provisions.
« Les troupes boliviennes ont pillé et dévasté tous les endroits par où elles ont passé. Elles ont emmené des brigades entières, chargées de tout ce qu'elles trouvaient et tirant sur ceux qui se défendaient. Une seconde édition de San-Francisco, revue et augmentée.
« L'opinion uoanime de toute l'armée, la mienne et celle de tout le monde, c'est de ne plus nous battre en compagnie des Boliviens.
a Pour cette raison, et par suite du manque absolu de dispositions militaires et de ressources, l'armée vaincue n'a pas pu se rassembler. Quant à moi, je resterai sur le territoire de ma juridiction tant qu'il me sera possible d'y tenir, et à la dernière extrémité je me retirerai par Puno. La plupart des armes, presque toute l'artillerie et les munitions sont perdues, et la démoralisation du corps des officiers et des troupes est incalculable.
« Je désire que les affaires marchent là-bas d'une autre manière et que les résultats répondent à vos efforts.
« Mes amitiés P. A. del SOLAR. »
L'auteur de celte lettre est don Pedro Alejandrino del Solar, ami intime de Piérola. Il était préfet de Tacna le jour de la bataille de ce nom, et il fut ensuite nommé par Piérola préfet d'Aréquipa, un des postes les plus importants de l'administration, en même temps que chef militaire supérieur des dÔparlements du sud du Pérou.
opposition chez un grand nombre de membres influents de TAssemblée nationale. Cette opposition, néanmoins, n'avait pas grande importance pour le dictateur péruvien qui ne voyait pas dans son projet une œuvre réalisable, mais simplement un fantôme propre à effrayer Tennemi.
En efl'et, un nouveau ministre plénipotentiaire de Bolivie, capable de seconder les vues de Piérola, était arrivé à Lima au commencement de juin. C'était le docteur don Melchor Terrazas, lequel avait été ministre des aff'aires étrangères en Bolivie, en 1873, à Tépoque où Ton signait à Lima, sans qu'il en eût connaissance, le traité secret d'alliance qui a produit tant de désastres pour les deux pays *. Ces antécédents posés, on comprendra que Télaboration des bases du projet ne devait pas être lente. Le 11 juin tout était arrêté, rédigé et signé. La Bolivie et le Pérou formeraient une seule nation appelée Étals- Unis pérU'boKviens 2. « Cette union, dit le premier article du projet de constitution de la nouvelle confédération, repose sur le droit public de l'Amérique, et elle est formée pour assurer l'indépendance et l'inviolabilité, la paix intérieure et la sécurité extérieure des États qu'elle comprend, et pour contribuer à leur développement et à leur prospérité. »
Chacun des départements de la Bolivie et du Pérou deviendrait un État fédéré, avec un gouvernement propre et une législature spéciale. Mais il survint alors une grave difficulté : Les départements de Tacna et de Tarapaca étaient occupés par les Chiliens, et ces derniers n'étaient pas disposés à les céder gracieusement à la confédération projetée. Le génie du dictateur péruvien, fécond et inventif dans ces sortes de combinaisons, proposa un expédient que les contrôleurs de la négociation trouvèrent excellent, mais qui en réalité était bien peu efficace. Les départements de Tacna et d'Oruro, de Potosi et de Tarapaca, formeront les États appelés Tacna de Oruro^ et Potosi de Tarapaca. » On croyait de cette manière diminuer l'importance des triomphes du Chili et de l'occupation par ses
i. Voir à ce sujet le chapitre IV, première partie.
2. Le plénipotenliaire bolivien, rendant compte à son gouvernement de cette négociation, explique en ces termed Torigine du nom donné à la république projetée : « On a adopté la dénomination d'Etats- Unis péru-boliviens, pour éviter les fâcheux souvenirs qui se rattachent au nom de confédération. »
tA CAMPAGNE DE LIMA 33
armes victorieuses d'une partie assez étendue du territoire péruvien. Le Chili, se disait-il, n'occupe qu'une partie de deux Etats des Etats-Unis péru-boliviens. Cependant la constitution malgré cette manière excessivement simple d'annuler les effets et les conséquences de la guerre, oublia de dire auquel des Etats fédérés appartenaient les vastes territoires occupés par le Chili dans tout le désert d'Atacama. Mais, excepté cette omission, ce code avait tout prévu, et il avait même déterminé la forme, la couleur et les symboles de l'écusson et du drapeau de la nouvelle confédération. Son président provisoire serait celui du Pérou, c'est-à-dire Piérola, et le vice-président le chef qui gouvernait la Bolivie, c'est-à-dire Campero. Le dictateur péruvien était si persuadé du succès de cette combinaison, que dans sa proclamation du 14 juin, il disait arrogamment qu'il était soutenu par six millions d'hommes.
Lorsque tous ces détails furent réglés, le dictateur convoqua le conseil d'État le 16 juin. 11 se présenta lui-même dans la salle des séances, pour rendre compte dun t événement de la plus grande importance, disait un journal de Lima (la Patna), destiné à changer la face des choses et à inaugurer pour l'histoire de la patrie et de l'Amérique une ère nouvelle et brillante ». Le discours de Piérola, qui abonde dans le même sens, est un manifeste semi-personnel, semi-politique que nous ne saurions qualifier équitablement. Rappelant sa carrière de dix-ans comme conspirateur et révolutionnaire Il demande à ne pas être confondu avec « un de ces nombreux séditieux de l'Amérique espagnole ,., parce qu'il est « exempt de toute ambition autre que celle de la régénération de sa patrie». « Je ne suis et je n'ai été, ajoute-t-il, que l'instrument de ses aspirations, et le docile exécuteur de ses projets » Dans la partie politique de son discours, et au milieu de phrases dont nous ne parvenons pas à bien saisir le sens, le dictateur se félicite des revers essuyés par les alliés dans la guerre contre le Chili, revers qui ont donné naissance aux nouveaux Etats-Unis. Ensuite il se prononce hautement pour la forme de gouvernement fédéral, comme l'unique qui ait donné de bons résultats en Amérique, et qui puisse assurer la liberté et le progrès. Prévoyant, sans doute, qu'on pouvait objecter 1 exemple du Chili, répubUque unitaire, qui s'était tirée da T. II. 3
n HISTOIRE DE LA GUERRE DU PACIFIQUE
néant avant aucune de ses sœurs pour former sans révolutions ni émeutes une nation florissante et libre, il ajoute cette obsei> vation : f La république centrale (sic) ne peut être que la transition inévitable du régime monarchique à la vie nouvelle des nations. »
Trois jours après cette cérémonie, le 19 juin, eut lieu la réception solennelle du plénipotentiaire bolivien. « Le Chili, sans l'avoir prévu, et bien malgré lui, dit le docteur Terrazas dans son belliqueux discours, va être le ressort providentiel de la naissance et de la grandeur des États-Unis du Pacifique, en même temps que le complice prédestiné de sa propre expiation ». « Le Chili, selon ce diplomate, était le perturbateur du continent, parce qu'il s'était décidé, bien malgré lui, à accepter la guerre à laquelle il était provoqué par des alliances secrètes conclues depuis sept ans déjà ; mais il allait sous peu recevoir un châtiment terrible et inexorable. Le dictateur, de son côté, lui répondit en annonçant les jours d'effusion et de réjouissances qui allaient suivre les grands triomphes qu'ils allaient remporter bientôt « sous l'étendard victorieux des États-Unis péru-boliviens ».
Quoique cette idée eût été dès le principe aussi impopulaii;;e que stérile on en reparla encore dans plusieurs documents officiels. Le président du conseil d'État, qui était Tarchevéque de Lima, avait annoncé au dictateur que ce corps s'occuperait d'étudier le projet, discutant sur « ce qui était le plus conforme aux exigences du patriotisme, aux intérêts de l'alliance et au triomphe des armes nationales. » En effet, le 8 juillet, trois des conseillers d'État présentaient un rapport informe plein d'allusions ou de citations, se rapportant plus ou moins à l'histoire ancienne et moderne, et d'éloges décernés a aux lumières et au patriotisme » de Piérola ; ils s'y déclarent les zélés partisans du système fédéral et concluent en faveur de la confédération, sans môme examiner les bases du projet soumis à leur étude. Feignant de connaître à fond l'histoire de ces pays, les conseillers d'État de la dictature en tiraient cette conclusion : « Le Pérou et la Bolivie ont été une même chose ; ils doivent l'être d/'sormais, sous peine de marcher au suicide, ou tout au moins à la languissante prostration de Tégoïsme ».
Comme on ne pouvait alors produire au Pérou aucun
LA CAMPAGiNË DE LIMA 3j
<locument qui ne contînt pas d'insultes au Chili, les conseillers <l'État payaient également leur tribut à cette mode. « Le Chili, disaient-ils dans le rapport, fait la guerre parce que •dans sa position écartée et son isolement il porte envie aux peuples qui, comme le Pérou et la Bolivie n le devancent en tout ce qui peut faire la grandeur d'une nation. « Ces principes, bien que fort goûtés du peuple péruvien, ne donnèrent pas plus de prestige au projet de confédération. On continua h le considérer comme une arme de parade, un épouvantail <?t peu de temps après on cessa d'en parler.
Les souvenirs du passé étaient plus vivaces en Bolivie, et le projet de confédération y fut généralement mal accueilli. Écoutong ce que disait à ce sujet la Patria de La Paz, dans son numéro du 26 juillet : «Croire, dit-elle, qu'un protocole de confédération suffise à unir deux nations, c'est supposer qu'une toile d'araignée bien tissée, aurait assez de consistance j)Our joindre deux fougueux coursiers. L'union de deux peuples iléjà constitués séparément ne doit pas se confier à la diplomatie qui forme entre les quatre murs d'un cabinet des pactes plus ou moins bien calculés. De même que le bonheur des peuples ne se déci:ète pas dans leurs codes, ainsi leur union ne se réalise pas par de simples pactes signés par les pouvoirs ifui les gouvernent ». Et plus loin elle ajoutait encore : « La communauté d'origine et de traditions du Pérou et de la Bolivie et les conditions topographiques des deux territoires ne sontpas des bases solides pour élever une république colossale, — d'autant plus qu'à travers ces traditions d'unité et d'origine coulent de part et d'autre des torrents d'amertume, et <iue sur ce territoire siffle un vent qui pourrait bien être, ce qu'à Dieu ne plaise, le précurseur des plus sinistres tempêtes. Pour sauver l'avenir des deux républiques au moyen de la confédération péru-boli vienne, il faut d abord corriger les vices de chacune, détruire les principes dissolvants qui les rongent, et les préparer par l'éducation à leur future alliance. Pour devenir des géants il ne suffit pas de se hausser sur la pointe des pieds. Pour former une république colossale, ce n'est pas assez de coucher deux nations malades sur le lit commun d'un « protocole « de confédération! »
Ces observations simples et naturelles que tout le monde
pouvait faire, entretenaient l'opposition générale qu'inspirait le projet. Néanmoins, il s'était organisé une association patriotique, sous la présidence du docteur don Ladislao Cabrera, le même qui commandait les forces boliviennes au combat de Galama (mars 1879), et cette société prétendait donner du prestige à la confédération, en haine du Chili, croyant que cette pensée chimérique donnerait à Talliance péru-bolivienne une force merveilleuse. La convention nationale ne partageait pas la même conOance, et il existait dans son sein une opposition tenace à la poursuite de cette idée, qui, même étant réalisable, eût été funeste pour la Bolivie, au dire d'un grand nombre de ses hommes politiques. Mais il n'était pas possible, dans la situation actuelle, de repousser les avances du Pérou, et Ton préféra adopter une autre voie. A la date du 13 juillet, une commission de l'Assemblée proposa l'approbation générale du projet, sans se prononcer sur les détails d'organisation, et demanda qu'on soumit ensuite à la décision des citoyens inscrits sur les registres civiques s'ils acceptaient ou non l'union fédéraje des États péru-boli viens. La convention, disait-on, s'occupera plus tard de la discussion des bases organiques consignées dans les protocoles.
Cependant, le projet sur lequel le dictateur du Pérou avait fondé tant d'espérances était si impopulaire, qu'il ne put passer même sous cette forme. Au bout de quelques mois, personne n'en parlait plus en Bolivie ; et la conduite observée par cette république pendant la dernière période de la lutte guérit complètement de leurs illusions ceux en petit nombre qui, au Pérou, attendaient quelque chose de ce projet.
La confédération péru-bolivienne de 1836, avons-nous dit plus haut, fut la décoration d'un drame sanglant dont le dénouement devait être tout autre que ses auteurs et ses metteurs en scène ne s'y attendaient. Le projet de confédération de 1880 fut une misérable comédie qui n'obtint même pas d'être représentée. Elle avait pour but d'intimider le Chili ; et le Chili l'accueillit avec le sourire du plus suprême dédain. « Quelle valeur et quelle signification, disait un journal de Santiago, peut avoir pour le Chili, ou pour le développement des opérations de la guerre, un projet de confédération, qui loin de fortifier nos ennemis et de leur donner quelque prestige, ne
serait qu'une nouvelle preuve de la prostration morale de la Bolivie et de la folie incurable du Pérou? « Et en effet, quelle force la confédération projetée pouvait-elle ajouter à Talliance péru-bolivienne?
Personne ne s*en préoccupa au Chili. L'histoire, de son €Ôté, n'aurait nul besoin d'en faire mention, puisqu'elle n'a laissé aucune trace dans la marche postérieure des faits, si quelques mois plus tard la diplomatie chilienne n'avait rappelé ce projet, lorsqu'elle eut à proposer quelques bases pour arriver au dénouement de la guerre.
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