CHAPITRE X
tiATAILLË DE MIRÀFLORES ; OCCUPATION DE LIMA; DU 14 AU 17 JANVIER 1881.
SUuation de Lima le jour des bataille» de San iuna et de Ghorrilloe.
— Espérances de paix daas ia population. — Lee builetius dn ta dietatare chercheut à tromper les habitauls de Lima sur le ré.-iuIUit des batailles. — Les vainqueurs eavoteot à Piérola iiti parleriieiit«ire qui n'est pas reçu. — L'état-major cliilien se prépare À livrer une nouvelle bataille. — Négociations umiableB du corps di{ilouiMtii)ue de Lima. — Le géuéral Baquedauo accorde uu armistice «lui dfVi.it durer toute la journée (15 janvier) afin ^ue reDuenai fi>rtt nue résolution. — Plan perfide de Piérola. ^ Uen^a'^e la bataille «*u violant Taruiistice. — Désordre produit par cette attaque dans Taruiée chilientre. — La division du colonel Lagos, appuyée parles cmous de Tescadre, résiste avec fermeté k l'armée péruvienne. —Arrivée d'autres divisions chiliennes. — Victoire décisive de Miraflores. — Coufu.sion et désordres dans Lima. — Fuite de Piérola. — Le mair^ de Lima décrète la reddition de la ville sans conditions. — Pendant la nuit du 10 janvier, la po(pulace se livre au piHai^e et incendie qml ques quartiers de la capital le. — Les mêmes excès se renouvellent au Callao. — Incendie des vaisseaux péruviens par la populace. — Une division chilienne occupe Lima et rétablit Toinlre et ta lran<:|uilii(é.
— Un« antre divisioa occupe le Callao. -^ Beaucoup de fiitaiillea» qui avaient abanJouné la ville reviennent à Lima. — Dis^persiou cumj>leLe Ht définitive de Tarmêe péruvienne. -— L'ordjpe reste as.'^uré h Lima «t aaCalIfao. ^ Résultat général die la campagne de Lima.
La capitale du Pérou passait eu ce moment des heures d'angoisse et d'aioertume. Presque toutes les familles aisées, comme nous J*avons déjà dit, avaient abandonné la ville pour aller a l'étranger, pour se réfugier à l'intérieur du pays ou a bord des navires neutres qui se trouvaient au Galiao ou à Ancon ; mais il en restait cependant beaucoup qui devaient assi^r au spectade le plus navrant qu'il soit possible de concevoir.
Dans la matinée du 13, vers les huil heures, les blessés de la bataille, ainsi que quelques groupes de fugitifs qui n*avaient pu être retenus dans la seconde ligne des retranchements péruviens, commencèrent à arriver à Lima. Ces derniers, soldats et officiers, annonçaient la déroute de leur armée au moment où le fracas presque continuel de Tartillerie témoignait que la bataille n'était pas encore terminée. Des centaines de personnes cherchaient asile dans les légations étrangères qui se trouvèrent ainsi encombrées, ou sortaient en toute hâte de la ville pour se réfugier dans les bourgs et dans les villages voisins. Lorsqu'on eut la nouvelle certaine de la défaite, n Texcitation devint immense à Lima, dit la correspondance que nous avons citée dans le chapitre précédent ; mais, bien que la populace voulût lapider les Chiliennes, il n'y eut pas de désordre. Une cependant mourut par suite d'un attentat de ce genre. » Ces Chiliennes étaient de malheureuses femmes depuis longtemps domiciliées à Lima, et dont quelques-unes étaient mariées à des Péruviens.
La populace ne voyait dans la défaite que le résultat de la trahison, et elle en accusait les individus affiliés au parti opposé à Piérola. D'après la correspondance à laquelle nous avons fait allusion, les autorités locales partagèrent cette opinion, et elles firent arrêter plusieurs individus. A cet effet, on fît des recherches dans la légation française où, disait-on, .l'un deux s'était réfugié. Le général Gonzalez de la Cotera, ancien ministre du président Prado, pendant les prejniers mois de la guerre, accusé sans raison ni justice d'avoir voulu renverser le gouvernement de la Dictature au milieu du trouble produit par la défaite, dut s'enfuir au Callao et se réfugier à bord d'un navire de guerre anglais. A part ces quelques incidents, la tranquillité publique ne fut pas sérieusement troublée, mais il ne fut pas dès lors difficile de prévoir que des épreuves plusamères et plus douloureuses attendaient la capitale.
Bien des gens étaient d'avis qu'il fallait prévenir ces extrémités. La défaite de l'armée péruvienne qui défendait les lignes fortifiées de San Juan et de Chorrillos, défaite que personne n'avait prévue, avait fait comprendre que le moment était venu de traiter et de se soumettre à la loi du vainqueur.
On croyait que toute tentative de résistance serait une folie qui donnerait inévitablement au Pérou la honte d'une seconde défaite, dont les conséquences seraient les plus funestes pour la ville de Lima. « Les femmes, qui auparavant voulaient la guerre à outrance, dit la correspondance déjà citée, perdirent tout à coup leur assurance et changèrent de langage, sans doute à cause de la conduite observée dans le camp par les déserteurs. Presque tous les étrangers partageaient leur nouvelle manière de penser, et leur désir de faire la paix à tout prix. ».
Ceiix qui opinaient ainsi, furent bientôt douloureusement désabusés. Le soir du 43 janvier et dans la matinée du 14, on publiait à Lima des bulletins dans lesquels contre le vu et le su de tout le monde, on essayait de présenter le terrible désastre, comme une bataille indécise dans laquelle le chef suprême du Pérou avait déployé le plus sublime héroïsme. Les Chiliens, disait-on, n'ont pas pris d'assaut les lignes fortifiées de San Juan et de Chorrillos. Piérola, ajoutait-on, obéissant à des vues stratégiques avait ordonné à ses troupes de se replier sur les lignes de Miraflores. D'après ce qui se racontait à Lima, les défenseurs du Morro Solar et de Chorrillos, qui tous avaient été tués ou pris, avaient enfoncé à la baïonnette les lignes chiliennes, et s'y étaient ouvert un sanglant passage * . Dans quelques-uns de ces bulletins, les pertes
1. Comme une preuve de ces audacieux mensonges, au moyen desquels on prétendait tromper la population de Lima qui connaissait en ce moment l'affreuse déroute de l'armée péruvienne, nous donnons ici la copie d'un de ces bulletins :
a Lima, jeudi 13 janvier. — Nous avons quitté le camp pour quelques instants. dans le but de satisfaire autant que possible la juste anxiété •de Lima, en publiant ce présent numéro. Aujourd'hui, à quatre heures et demie du matin, de nombreuses divisions de Tarmée chilienne composées des trois armes ont attaqué nos positions de San Juan par un, feu bien nourri d'artillerie. — Le combat a duré jusqu'à 10 heures 30 minutes du matin. — A ce moment S. E. le chef suprême a fait replier nos forces sur les fortifications de Miraflores. Cet ordre exécuté, une partie seulement de nos troupes est restée sur le plateau de Chorrillos. -^ S. £. accompagnée de son seci*étaire, le capitaine de vaisseau Don Âurelio Gardai Garcia, de ses aides de camp, de plusieurs généraux^ chefs et officiers, dont nous né mentionnons pas ici les noms pour ne pas blesser ceux que nous pourrions oublier, S. E., disons- nous, voulut voir par lui-même, comment s'exécutait l'ordre qu'il avait donné et resta quelque temps sous les feux de l'ennemi. — 11 fut en danger d'être fait
49^ HISTOIRE ]« hk GUERRE DU PACIFIQUE
des Chiliens éisÂeui supérieures à celles des Péfu\iens. Ce» derntef» avaient fait un ncmibre considérable de prisonniers à l'ennemi, et lui avaient pris une grande quantité d*arnies« Ces bulletins se terminaient comme toujours, en annonçant une victoire prochaine et définitive sur les Chiliens qu'ils présentaient comme affaiblis et démoralisés au--delà de toute exprèssiool • Déjà notre perfide ennemi porte ses pas vers aous,.
pri9on4iieF, car, au mcHnent où il se dirigeait vers le quartier général, un bniapilloD chilien ftt feu sur lui, et lorsqu'il voulut prendre la direction oiipoeée, il y trouva encore d'autres eonemis. — Heureusement âoD' fia n$^- froid le sauva; il eut deux adjudants blessés; un éclat d*»ibus avait frappé son cheval, ainsi que celui de son 61s, le sous-lieutenant Nicolas de Piérola.
Le» baiailloiM Cajamarea, Guardia-peruana, et Ayacnciio S6 sont battus depuiiit le Morro Salto del Fraile, luttant ainsi toute la jo*uruée,. couire li'armée chilienne entière.
Ils Mit jonehé des cadavres de l'ennemi la jetée de Gborrillos.
V*'ri« & beiiFeSr se voyant complètement cernés, ils firent une charge à la bnloiMieUe, et s'ouvraut un chemin à travers toute Tarmée ennemie, ils arrivèrent jusqu'à Mirailores. Ils étaient décimés, il est vrai, mais no» sans aToir ca«sè les plus affreux rayages dans les mngs chiliens.
Hurrah pour ces braves l
La> patrie a à déplorer la perte d'un grand nombre d'existences précieuses.
- n ne nous est cependant pas possible de donner le compte exact de^ morts et des ble8«é8.
Nos armées attendent tranquillement l'ennemi derrière les retranchements fortifiée qui s*élendent depuis Miraflores jusqu'à Vasqnez.
Notre chef suprême, aussi intrépide qu'intelligent est à notre tête, et il BOUS conduira à la victoire.
Signé : Ebnesto F. Gasanaye.
Ces fausses nouve^es, au moyen desquelles on prétendait tromper le peuple sur le résultat des batailles de San Juan et de Gborrillos, n'étaient pas, comme on pourrait leeroire, l'œuvre exclusive des joamali<-t«iB de Lima. Don» l'ftprèe-mkli du 14 janvier, le sous-secrèlaire du mioÎMtre de ia guenret den Franeise» J. Seoada» communiquait du palais dv Uouveroement a» préfet du GaUttO, a dépêche suivante :
« Monsieur le Préfet : Notre ligne de Miraflores à Vasquez eat toujours dADs le Même état ; notre seeMMie ligne est inttfite. L'ennemi eet impuiesani à l'attaquer, à pseuv<e qu'il a oUicitô une auspennooi d'armes. Ses perte» août ploa grandes que las nôtrea. Son parc d'iurtilierie :a>^ ebttté-. On sait positivement que le nombre de ses morts dépasse' 9v€00 homMMS. » Signé ! SbcadAu
Comaie nane ravone dit pl«a haut, Iffl batailles de Sau Juan et de Gtiorrille^ ne eoûtaieni aux Gbilien» que 797 morts el 2,512 blessés. Le parc d'artillerie était iiitaet,.et de plus, augmenté de fOO canons enle^éB^ à reiinemî. •— Le Gouvernement de la Dictature péruvienne le sivùt parfaitement lorsqu'il clonoait eet faussée nouvelles pour a retremper le patriotisme» »
LA CAMPAONB DE LIMA î^
disait un de ces bulletins ; longtemps nous axons attendu ce moment, et notre énergie doit se retremper à rapproche de^ l'heure de la vengeance. »
L*armée chilienne, malgré de& pertes douloureuses, et la multitude de blessés qui encombrait ses ambulances, se trotrraît, dans la matinée du 14, en état de livrer immédiatement une nouvelle bataille. On savait parfaitement dans le camp chilien que les troupes qui défendaient la seconde ligne des fortifications péruviennes étaient en général bien inférieures en nombre et en qualité à celles qui avaient été mises: en déroute le jour précédent; et quoique les détachements d'éclaireurs qui étaient allés reconnaître ces positions, le» eussent décrites comme étant très favorable» pour résister à une nouvelle attaque, on avait cependant la certitude que les défenseurs n'étaient pas en état d*opposcr une résistance sérieuse. Tantes les nouvelles qui arrivaient au quartier général chilien, démontraient que la défaîte des Péruviens avait été complète et faisaient présumer que dans leur propre camp^ on voulait la paix.
« Désireux d'aplanir le chemin des négociations et d^éviter des retards qui pouvaient être très; dangereux, les vainqueurs envoyèrent, dans la matinée du 14, le secrékaîre du ministre de la guerre, don Isîdoro EiTâzuriz, en compagnie du colonel Iglesias, ex-ministre de la guerre de Pîérola, fait prisonnier la veille, avec la mission de déclarer au chef suprême du Pérou que Tarmée chilienne rendait hommage à la vaillante résistance qu'on lui avait opposée pendant la bataille, et de Tinviler à envoyer au camp des vainqueurs des personnes autorisées^ à négocier la paix. Le parlementaire chilien devait en même temps attirer Fattention du dictateur péruvien sur le danger auquel la continuation des hostilités aux portes de Lima, allait exposer cette grande ville que les Péruviens et les* Chiliens se trouvaient également intéressés à préserver d'un sort semblable à celui qui avait frappé Chorrillos.
« Le colonel Iglesias devait préparer et faciliter l'entrevue du secrétaire du ministre chilien avec le président du Pérou^.
« L'entrevue n'eut cepeodaat pas lieu. Le dictateur péruvien, à cette heure de la matinée, visitait la ligne de Mira flores,.
seconde et formidable position de Tarmée péruvienne inconnue encore aux Chiliens ; il déclara qu'il ne recevrait pas le parlementaire, tant qu'il ne se présenterait pas avec les pouvoirs nécessaires pour négocier. Et comme on lui avait transmis, par Torgane de l'un de ses principaux chefs, le message dont était porteur Témissaîre chilien, il répondit qu'il désirait la paix, et que le ministre ou toute autre personne autorisée à traiter par le gouvernement chilien pouvait se présenter au camp péruvien ou bien ouvrir les négociations par le moyen d'une note,
« Cette réponse qui révélait une complète ignorance de la situation militaire, ou bien un entêtement puéril, détruisait d'un seul coup toute espérance de paix et préparait de nouvelles tragédies et de nouveaux désastres. Exposé à une terrible défaite, ayant sa capitale en danger et sous l'influence de la terreur, le chef suprême du Pérou ne pouvait employer ce langage hautain sans manquer à son pays, sans manquer à sa dignité de chef de la nation et sans manquer à la vérité des faits *. »
Après l'insuccès de cette tentative de négociations, il ne restait plus aux Chiliens qu'à se préparer à une nouvelle bataille. En effet, le même jour, on poussa la reconnaissance des lignes ennemies, et l'état-major prit toutes les dispositions nécessaires pour exécuter son attaque le lendemain. Le plan adopté se réduisait à menacer l'ennemi de face avec la première division de l'armée appuyée par l'artillerie, tandis que la troisième qui avait très peu souff'ert dans la bataille du 43 l'assaillirait résolument par le flanc gauche, en même temps que les canons de l'escadre l'attaqueraient par la droite. Le général Baquedano, et son chef d'état-major, général Mat urana, prirent toutes les dispositions nécessaires, d'accord avec le contre-amiral Riberos, chef de l'escadre. Le colonel Velasquez, commandant général de l'artillerie, alla se placer avec ses canons en face de la ligne ennemie, dans des positions du
1. Ce fragment a été tiré d'une relation publiée à Lima en cinq langues différentes peu de jours après sous le titre de « La Campagne de formée chilienne à Lima, Quoique très abrégée, elle contient cependant un résumé très clair et très bien fait des opérations de la campagne.
reste peu favorables ; « car il était impossible d'en trouver de bonnes dans un terrain plat, coupé à chaque instant par des bouquets d'arbres et des murs de terre. » L'attaque devait avoir lieu définitivement le lendemain à midi.
Les troupes chiliennes restèrent pendant cette nuit- là campées à San-Juan et au nord de Ghorrillos. Une partie de la troisième division avança jusqu'aux environs de Barranco, village de 150 à 200 habitants, situé à moitié chemin de Ghorrillos à Miraflores. C'est une station balnéaire fréquentée dans la belle saison par quelques familles de Lima, mais alors elle était complètement déserte. On savait que ce village était parsemé de mines et de bombes automatiques, de telle sorte que l'accès en était fort dangereux pour les soldats, qui sans être prévenus auraient voulu y pénétrer, et que le péril serait plus grand encore dans le cas probable d'un nouveau combat. Dans l'impossibilité où ils se trouvaient de désarmer ces mines, les soldats chiliens s'avançant avec toutes les précautions possibles, mirent le feu aux maisons un peu avant le point du jour, et l'incendie eut bientôt dévoré ce petit village que le dictateur péruvien avait transformé en machine infernale.
Il y avait cependant des raisons de croire qu'une seconde bataille n'aurait' pas lieu. Il est vrai que Piérola n'avait pas reçu le parlementaire envoyé par les Chiliens ; i\ ne s'était pas cependant refusé à traiter; bien au contraire, il avait déclaré qu'il était disposé à entendre des propositions de paix. Mais la journée entière s'était passée sans que le dictateur se décidât à montrer qu'il comprenait sa véritable situation.
Vers le milieu de la nuit, un émissaire porteur de plis cachetés pour le général Baquedano se présenta au camp chilien; il était envoyé par le ministre plénipotentiaire de la République de Salvador, doyen du corps diplomatique de Lima. Ces plis disaient que les ministres de France, d'Angleterre et lui, étaient chargés par leurs collègues de passer au quartier général pour traiter un sujet pressant et d'une haute importance, et qu'en conséquence, ils demandaient qu'on leur indiquât l'heure à laquelle ils pourraient se présenter au camp chilien pour remplir leur mission. La nuit étant déjà fort avancée, le général Baquedano répondit que la conférence pourrait avoir lieu le lendemain matin à 7 heures.
Comme on le voit, c'étaient les ministres diplomatiques qoi obéissant, selon toute apparence, à leurs propres inspira*tions, proposaient ces conférences. Cette démarche, toutefois, n'était pa\ entièrement spontanée et la chose s*élait passée tout autrement qu'on le pensait, ainsi que nous allons le raconter d*après les premières révélations qui ont été faites sur ces événements.
Bans le camp péruvien de Miraflores on avait passé raprè»-midi du 43 janvier et toute la journée du 14 en préparatifs militaires ; on répartissait dans les corps de la réservée les troupes échappées à la déroute; on plaçait de nouvelles pièces d'artillerie dans les redoutes ; en un mot, on prenait toutes les mesures propres à la résistance. On savait que le dictateur avait refusé de recevoir le parlementaire chilien, mais, dans les petits comités d'ofûciers, on ne parlait que de la nécessité de capituler. <c Ce qui est certain, écrivait un offi* cier de la réserve péruvienne dans la relation déjà citée par nous au chapitre précédent, c'est que tout le monde désirait qu'on arrivât le plus promptement possible à une solution pacifique^ et pensait que nous devions nous soumettre au sort imposé aux vaincus, qu'il y avait déjà assez de sang répandu, et que c^était une folie de sacrifier de sî précieuses existences.
« Telles étaient plus ou moins les réflexions qui se faisaient dans chaque groupe, lorsque la nouvelle^ se répandit qu'un conseil d'ofticters supérieur» allait se réunir cette après-midi même, afin de décider si l'on pouvait oo non résister avec des chances de succès. Ce qui surtout excitait la curiosité, c'était de connaître le jugement que chacun des chefs qui avaient pris part aux batailles, allait émettre sur notre situai tion actuelle. Nous nous promimes de faire tout notre possible pour assister à cette séance, ou du moins pour ne rien perdre de ce qu'il y serait dit.
a En effet, les généraux Montero, Buendia et Segura netardèrctit pas à arriver et à se réunir ; ils furent suivis des cokmels Dàvila, Montero, Câceres, Suarez, Iglesias» Noriega, Pigari, Ptt'eira, Derteano, Correay Santiago, LaFuente, Echeniqueet de beaucoup d'autres dont les noms nous échappent. Le
conseil fut tenti dans une maison du bourg de Miraflores, dans laquelle se trcMivaii logé le dictateur. Qn forma un grand cercle dans le salon. On fit évacuer les corrîdiirs et fermer hermétiquement les portes; mais de notre cachette notis pouvions entendre distinctement la voix de S. Ex.
« Il commença par exposer aux assistants qi9*îl les avait réunis, non pour connaître leur opinion personnefile sur la situation, ni pour savoir s'ils étacient prêts à sacrifier leur vie s'il était nécessaire, de cela il n*en doutait pas instant, mais pour qu'ils lui fissent connaître l'esprit qoi animait les troupes et si elles étaient en état de faire mte résistance sérieuse; il ajoutait que le général chilien cixigeait comme icondition préalable pour entrer en négociations la remise immédiate de la ligne de Miraflores avec toutes ses redoutes et ses défenses, mais que lui, si repoussait une proposition si humiliante. Trois ou quatre des chefs affirmèrent que la troupe était très fatiguée et incapable de soutenir dix minutes de combat. »
Un colonel, entre autres, exposa d'une manière très énergique que tout essai de résistance n« ferait que frapper d'une honte nouvelle les armes péruviiennes, et donner aux vainqtieurs une facile victoire. Le témoin qui a fait ces importantes révélations ne put connaître le résultat final de la déli^ bération. Le conseil de guerre se termina à sept heures du soir. A ce moment quelques membres du corps diplomatique de Lima étaient arrivés à Miraflores. Ils dînèrent avec le dictateur et restèrent à conférer avec lui sur la situation de la capitale. Il est indubitable que Piérola accepta leur offre généreuse à la condition que l'ennemi ne sût pas qu'il avait sollicité leur médiation. Même au milieu de cet affreux désastre, le dictateur péruvien voulait conserver les apparences de cette dignité hautaine qui avait caractérisé sa malheureuse administration. Quoique les détails de cette conférence ne soient pas eonnus, on sait cependant que ce fût de là que par tit, pendant cette même nuit, la note adressée au général Baquedano par le dojen du corps diplomatique <leLima.
Le lendemain matin (5 janvier), précisément à Theure convenue, un train spécial portant le ^ftrapeau tylanc arriva su eampement chilien situé dans les environs de Choriilos. Ce
train condaisait les minisires plénipotentiaires de la République du Salvador, de France et d'Angleterre. Le général Baquedano les reçut en conférence particulière; il était accompagné du ministre de la Guerre don José Francisco Vergara, du secrétaire général de Tarmée don Ëulojio Altamirano, de don Joaquin Godoi et de don Maximo R. Lira, secrétaires particuliers du général en chef.
La conférence, d* abord, roula sur des points tout à fait étrangers au véritable but qu'on s'était proposé. Les diplomates étrangers avaient la louable intention d'empêcher une plus grande effusion de sang et de sauver le Pérou d'une nouvelle et inutile déroute ; mais ils voulaient également éviter toute démarche qui pût blesser l'amour-propre national des vaincus. Ils commencèrent par exposer que le motif qui les amenait était d'obtenir des garanties pour les nombreux et importants intérêts que les étrangers possédaient à Lima, ainsi que pour leurs personnes. Le général Baquedano répondit qu'il était disposé à respecter les personnes et les intérêts des neutres, autant que les besoins des opérations militaires et l'exercice légitime des droits de la guerre le lui permettraient. Si le gouvernement du Pérou, dit le général chilien, s'obstine à faire de la capitale un centre de résistance, je suis autorisé et résolu à l'attaquer sans accorder le moindre délai.
Mais tel n'était pas le véritable but de la conférence. Lorsqu'on eut traité ce sujet, les plénipotentiaires étrangers exposèrent qu'il leur serait peut-être facile d'amener le gouvernement péruvien à entrer en négociations. Avant dé faire une démarche en ce sens, ils désiraient savoir quelles étaient les conditions qu'exigeait le Chili, afin de les communiquer au dictateur. Ils ajoutèrent que, pour rendre utiles et pratiques ces négociations, il serait bon de stipuler un armistice, et qu'en tout cas, on pourrait négocier sous la médiation de la diplomatie étrangère. Mais les Chiliens ne pouvaient et ne devaient traiter qu'en vainqueurs. Le général Baquedano répondit immédiatement avec la droiture et la franchise dont il avait fait preuve pendant toute la campagne, sans chercher de détours ni dissimuler ses intentions. 11 déclara que toute médiation du corps diplomatique de Lima était inac-
LÀ GÂMPAaNE DE LIMA 205
ceptable dans les circonstances présentes, et qu'il ne pourrait, en aucun cas, entrer en négociations avec Tenneini, si on ne lui livrait immédiatement, et sans conditions, la place du Gallao. Il ajouta qull n*accordait de suspension d'armes que jusqu'à deux heures de Taprès-midi, temps qui lui paraissait suffisant pour que le dictateur du Pérou décidât s'il acceptait ou non les conditions qu'il venait d'indiquer. Sur les instances des diplomates étrangers, le délai accordé fut prolongé jusqu'à minuit. Il s'engageait à ne pas ouvrir le feu avant ce moment, mais cette simple suspension d'hostilités n'obligeait pas les armées belligérantes à rester immobiles dans les positions qu'elles occupaient. Loin de là, le général Baquedano déclara que chacune d'elles pourrait effectuer les mouvements qu'elle jugerait convenables. Les trois ministres diplomatiques retournèrent à Miraflores à dix heures du matin, après avoir promis de transmettre à Piérola les conditions exigées par le général chilien pour entrer en négociations.
Pendant ce temps-là, le dictateur péruvien continuait à prendre toutes les mesures nécessaires pour fortifier sa ligne de défense. Aux troupes qui formaient la réserve, on avait joint, comme nous l'avons dit, les cinq ou six mille hommes qui avaient échappé à la défaite du 43. De plus, Piérola, ce matin-là même, fit sortir du Gallao environ 2,000 hommes de la garnison, et, malgré le découragement qui s'était emparé de quelques-uns des chefs qui étaient sous ses ordres, il paraissait disposé à livrer une seconde bataille. A part une courte fusillade entre les postes avancés, provoquée par les troupes péruviennes pendant la conférence que nous avons racontée plus haut, il n'y eut aucun acte d'hostilité, et, de part et d'autre, on croyait généralement que les négociations commencées amèneraient un arrangement pacifique.
Lorsque les ministres étrangers arrivèrent au campement de Miraflores, ils trouvèrent Piérola en compagnie des amiraux Sterling et du Petit-Thouars, commandants des stations navales d'Angleterre et de France, qui paraissaient également intéressés à ce qu'on ne livrât pas une seconde bataille. Lorsque Piérola connut la réponse du général chilien aux propositions des diplomates, il s'abstint de répondre de son côté d'une manière catégorique et continua de dicter ses
206 H1ST0IR£ DE LA GUEfiRE DU PACIFIQUE
ordres militaires : « Ceqa'il 7 a de positif, dit lofficier péruvien <fui a rappelé ces faits, c'est que si Piérola 8*était laissé gsider parles conseils et les avb que chacun émeltailt devant lui sans la moindre réticence, la paix se serait Taite ce jotar->Ià même, ji Deux heures plus tard, Piérola allait déjeuner ep compagnie de ces hauts fonctionnaires étrangers.
Le çênéral Baquedano était persuadé que ses propositions serakni acceptées par le gouvernement péruvien. Il ne pouvait pas apposer que ce dernier vonlàt exposer sa réserve au danger imminent d'un second désastre, en engageant un nouveau combat contre Torraée victorieuse, déjà reposée de ses fatigues de l'avant*veille, et en outi*e renforcée d'un pe4it contingent de troupes firaiches ^. Toutefois, voulant se tenir prêt à tout événement, quelques instants après sa conférence avec les difilomates étrangers, il s'avança avec le chef d'é(at-major, afin de reoiinnaltre les posiUons ennemies et d étudier le terrain sur lequel il devrait étendre la ligne de bataille de Tarmée chilienne '.
1. Le 14 janvier» les troupe» d'iafaQierie cl de cavalerie qiie le géoéjcal Ba(}Uf«hino avait laissées à Pis<'0, arrivèrent par mer au camp cliUîen, an ncmitTe <l*^ SOS bomnies. Ce détnchemen\y meanr.è au comuiencement ée janvier par les guerniUm que U préfet Z^mudio avait réuaies à Uuiiiay, daué rintérieur de la vallée de Pisco, les avait poursuivies^ tailléi s en pièces et mises en déroute, leur ôtaut ainsi toute cuvie de se rallier. Peu de jour» aprëfi, il rwjul l'ardre de se diriger sur le Nord pour se j4»iodre à rarmés qui marehait sur Litna; mais il n'arviva pas assez tôt pour prendre part à la batuiiie du 13.
2. Bien que nous ayons déjà fait dans le chapitre VIH de ce livre une destfriptioQ tommaire des pi»sitious de MiraÛon;», que le lecteur compreitdra ttiicux en ayant sons les yciu les caries qui «ecomftaifueol ee récit, DUOS voulons reproduire iei Ui rapfioffl (tfQci/'l du chef d'étai-uiAJor chilien don Marcos 2» Maturana, qui coctient uue description très claire de œe HO**tM>D8. Voiei ce qtt^ dit ce rapport :
« L'armée itéruvienne se trouvait forteuieot élablw dtJKs 9oa eamp retranché de Miraflores, appuyant sa droite à la mer et s'élcndaut à gauche de 5 à t> kilomètres envrrtm du côté do Monterrico Chiço où elIeaTait dcH çoailioo» années de canoi>s de ^ros calibre. Toute la lî^ne formait uu cordon uoa iuterrookpu de traiieiiées faites avec des mars en terre qui servent de clôture à la campagne ; ces tranchées crénelées daiK toute leur étendue atia qne Tinfanterie pût tirer sans être vue, étaieikt fortemeiit 80«t#?iine8 par de formidables redoutes garnies d*artillcrie oi d'infanterie, et disposées de distance en dit^UiDeç, de droite h gauche, à 1,000 mètres environ Tune de Tautre. Ces retranchements étaient de plos, défeadns par de larges et profonds fossés qui emp6ebaient Faccéa des traaychées, sans parler des mines atttomatiqaes ^ut.
Il ordonna ensuite à ses divisions de se préparer à occo* per leurs nouvelles positions ; mais comate, en vertu dé rarmîstice accordé à Tennemi, les hosiiliiés Jie pouvaient être reprises qu'après minuit, il remit ce mouvement à plus tard, espérant sans doute caeher auK Péruviens la position définitive qu'occuperait l'armée chilienne. 4,^0 hommes 4e la troisième division furent les seules troupes qui s'avancèrent ; elles allèrent se placer en ligne de bataille en face de la dixMte de$ Péruviens. L'artillerie de campagne était placée un peu en arrière.
De l'endroit où setrouvait le général Baquedano, on distinguait parfaitement un grand mouvement de troupes dans le camp péruvien. Il arrivait de Lima des trains chargés des soldats qui composaient la garnison du €ailao; ces soldats allaient occuper les bastions et les redoutes pour former une ligne de bataille profonde et solide. A une heure, l'armée péruvienne était parfaitement préparée an combat. De Lima, on télégraphiait dans ce moment-là au préfet duCallao ce qui suit : w On annonce, du chemin de fer de Miraflores. que le comtot commencera dans quelques instants. L'armée n*atiend que l'ordre d'ouvrir le feu. 11 y a un grand enthousiasme. — ^elasco, » Piérola avait voulu rétablir l'équilibre entre ses forces et celles de l'ennemi, en attaquant ce dernier par surprose, pendant un armistice, bien persuadé qu'il serait facile de détruire séparément les divisions de l'armée chilienne qui se trom'^ient disséminées.
Le général Baquedano observait avec calme tous les mouvements de l'ennemi. Son âme honnête et loyale ne pouvait se figurer que ses adversaires pussent commettre la félonie d^ viioler un armistice. Quelques-^uns des chefs qui Taccomp^ gnaient ne cessaient de lui représenter que ces préparatifs pouvaient couvrir quelque dangereuse machination; mais i leur répondait de manière à dissiper leurs soupçons et à leur
ici comme h Chorrlllos, oouvraîent le front, les flancs et les derrières 4e la position. Ënfio, ce camp retranché était encore soutenu par la batterie Je côte de Miraflores située un peu en avant de la ville du côté de la ruer, et par celles des collines de Monterrico, Valdivieso^ San B&rtoloiné et San Cristôbal, toutes armées de gros canons à longue portée dont les feux dominaient la campa^e dans toute son étendue. «
communiquer sa propre confiance. « Les Péruviens, disait-il aux uns, prennent leurs positions pour la bataille de demain. Nous les leur enlèverons. » — « Il est possible, disait-il à d'autres, que l'ennemi veuille faire parade de ses forces pour nous arracher des conditions plus favorables dans la capitulation à laquelle il devra jse résoudre d'un moment à l'autre. » Et, plein de cette confiance loyale que méritait si peu Teiinemi qu'il avait devant lui, il continuait à donner les ordres nécessaires pour régler la marche des autres divisions de son armée, afin de les tenir prêles pour le lendemain.
Il était un peu plus de deux heures de l'après-midi. Le général se trouvait à la droite de la ligne fornàée par la troisième division, lorsque tout à coup, sans que rien n'annonçât rapproche de la lutte, il tomba sur cette ligne une pluie de balles et de boulets lancés des redoutes de l'armée péruvienne. Croyant à un malentendu réparable encore, le général Baquedano et les autres chefs qui l'entouraient donnèrent l'ordre de ne pas répondre aux feux de l'ennemi; ils arrêtèrent même quelques compagnies qui avaient déjà commencé à tirer.
Au bout de quelques instants, il n'y eut plus de doute sur la vérité de la situation. Les troupes péruviennes qui venaient d'arriver du Callao engageaient un combat en règle qui s'étendait à la ligne entière. C'était une vraie bataille qui commençait pour les Chiliens dans les conditions les plus défavorables et les plus terribles, une bataille de 4,500 hommes à peine, contre une armée de 15,000 soldats retranchés derrière de solides redoutes * .
1. Quelques jours après la bataille, Piérola essaya de jnstitier sa conduite en soutenant, dans une note qu'il adressa au corps diplomatique de Lima que c'étaient les Chiliens qui avaient commencé la bataille. Pour rejeter uue telle affirmation qui ne repose que sur ce l émoi go âge intéressé, nous nous sommes faits les réflexions suivantes qui influeront saus doute sur Topinion du lecteur.
i« A une heure de l'après-midi, c'est-à-dire une heure avant Tattaque, la ligne de bataille des Péruviens était formée et n'attendait que l'ordre de commencer le feu, comme on l'a vu par la dépêche adressée au préfet du Callao, et dont nous avons fait mention plus haut.
2« Le général Baquedano, surtout après son triomphe du i3, avait tant de confiance dans la supériorité de ses troupes, qu'il croyait non sans raison, que les restes de l'armée du Pérou, étaient incapables de présenter une nouvelle bataille, et il s'attendait à ce que ces derniers se rendissent sans combat. Il n'est donc pas admissible que dans ces
En effet, il y eut un moment où les troupes qui formaient cette division durent se croire perdues sans retour par suite de cette attaque aussi inégale qu'imprévue. Mais le colonel don Pedro Lagos, qui commandait cette division, conserva au moment du danger le même courage et le même sang-froid qu'il avait montrés pendant toute la campagne. Dès le premier instant, malgré le feu nourri que supportaient ses soldats, il forma régulièrement sa ligne de bataille et organisa la résistance, disposé à se maintenir en cet endroit, coûte que coûte, sans reculer d'un seul pas, jusqu'à l'arrivée des autres divisions de l'armée chilienne. Le combat s'engagea donc résolument, et il eut d'abord pour effet de contenir l'ennemi dans ses retranchements.
La nouvelle de l'armistice avait été communiquée à l'escadre, et son chef, le contre-amiral Riberos était descendue terre, bien sûr que ce jour-là les canons de ses navires n'auraient rien à faire. Mais aussitôt qu'il sut que l'armistice avait
conditions il eût voala violer rarmislice que lui-même avait accordé à l'ennemi.
30 En supposant même que son intention fût de violer ledit armistice, il eût choisi un moment plus favorable dans lequel il aurait eu sous lamain toute son armée et non le moment où il ne pouvait disposer que de 4,000 hommes environ, c'est-à-dire le seul moment oùTennemi pou-*' vait ressaisir la victoire, comme en effet il fut sur le point de la remporter, grâce à la surprise d'une pareille attaque.
H est bon d'ajouter que l'affirmation de Piérola attribuant aux Chiliens la violation de l'armistice ne se trouve quje dans sa note au corps diplomatique, datée de Ganta, du 20 janvier. Les relations péruviennes publiée» jusqu'à ce jour, ne reproduisent pas cette affirmation. Il y a plus. On a publié deux lettres de Piérola dans lesquelles il raconte les batailles qui se livrèrent dans les environs de Lima, et d'autres documents où il fait mention de ces événements, et, dans aucune de ces pièces, il ne reproche aux Chiliens la violation de l'armistice. Qu'il nous soit permis de reproduire ici un fragment de lettre écrite par Piérola le 21 janvier et publiée par la a Estrella de Panama, » Voici ce qu'on y lit :
u Après avoir réuni de notre côté tous les éléments possibles qui me permettaient de compter sur un triomphe assuré, une bonne partie de nos troupes fut cernée sur les collines de Villa et de San Juan, positions fort bien choisies, et le 13 nous avons été battus avec des pertes éQormes. Échappé miraculeusement, j'avais réussi à rallier dans les lignes de Miraflores les restes de nos troupes dispersées. Avec elles, et la réserve de Lima, en même temps que nous fermions le passage aux troupes chiliennes détachées par la Rinconada, nous avons livré le 15 entre Miraflores et la Calera une seconde bataille qui a duré depuis deux heures jusqu'à six heures du soir.
Até violé par les Péruviens, il retourna à bord en toute hâte et ordonna que l'artillerie navale canonnât sans relâche le flâne droit des agresseur?. Grâce à ce secours efficace, la bataille put s'équilibrer quelque peu et se soutenir pendant plus d'une heure.
En même temps le général Baquedano et son chef d'étatmajor général Maturana, donnaient tous les ordres nécessaires pour faire avancer les autres divisions de l'armée au secours des forces engagées dans le combat. Déjà l'ennemi sortait de ses tranchées par la gauche de sa ligne de bataille dans rintention d'envelopper le flanc droit »de la division chilienne. Quelques bataillons de cette division, commandés par le colonel don Martiniano Urriola, firent des prodiges de valeur pour repousser cette attaque, et un régiment de cavalerie,, accouru sur le théâtre du combat, appuya cette résistance héroïque jusqu'à l'arrivée des renforts que l'on attendait. Enfin parut le corps de la réserve commandé par le lieutenant-colonel don Aristides Martinez; il était suivi de quelques bataillons^ de la première division qui, sous les ordres du commandant don Patricio Lynch, arrivaient de Chorrillos au pas de charge. La défense de la ligne chilienne devint alors plus solide et plus efficace. Un régiment de cavalerie, commandé par le lieutenant-colonel don Manuel Bûines, refoula les colonnes péruviennes qui menaçaient le flanc droit des Chiliens.
Mais il ne suffisait pas de repousser la perfide attaque de l'armée péruvienne, il fallait aussi lui donner le même jour le coup mortel et définitif. Le colonel Lagos rallie quelques-uns de ses bataillons et les lance résolument à l'assaut des fortifications ennemies. Jusqu'alors c'était l'extrême droite de la ligne péruvienne qui avait le plus soufl^ert dans la lutte. Battue de face par la division chilienne, et de flanc par les feux dcrcâcadre, celte aile paraissait ébranlée, La charge impétueuse ordonnée par le colonel Lagos, et exécutée résolument par les commandants Baicelô et Fuenzalida, obligea l'ennemi k évacuer la première ligne de ses positions; mais, derrière celleHïi^ se trouvait une autre ligne d'ouvrages plus formidables encore ei qui opposa une résistance beaucoup plus tenace. A un signal de Lagos, l'escadre suspend ses feux afin de ne pas atteindre les soldats chiliens qui marchaient à l'assaut de ce
LA CAMPAGNE DE LIMA n^
côté; l'infanterie s'élance à la baïonnette, renverse tous les obstacles qu'elle rencontre sur son passage et balaie les forces péruviennes qui commençaient à se démoraliser. Une fois cesimportaiHies positions occupées, les bataillons de Lagos avancent jusqu'au bourg de Miraflores qui avait été le quartiergénéral de l'ennemi; ils refoulent tout ce qui cherche à leur résister. Craignant avec raison que ce village ne devînt ui» point de ralliement pour les fuyards pendant les péripéties de la lutte et qu'il ne fût vers le soir le théâtre d'une résistance analogue à celle de Chorillos, ils y mirent le feu en plusieurs endroits. Puis, sans se donner un moment de repos aprè»tant de fatigues, ils se mettent résolument en marche pour attaquer par le flanc droit le centre deTennemi.
Il était quatre heures et demie de l'après-midi, et l'aspect de la bataille avait complètement changé. Lagos, cependant,, allait se trouver dans cette seconde attaque, en face de troupes qui avaient moins souffert, et qui, grâce à leur nombre, auraient pu envelopper la division épuisée qui les attaquait. Mais les corps de la réserve et ceux qui formaient la première division chilienne, voyant que le moment décisif de la journée s'approchait, s'élancent de front à l'attaque des positions du centre ennemi et l'abordent avec la vigueur que savaient leur imprimeries commandants Martinez et Lynch. Avant d'arriver aux tranchés des Péruviens, ces colonnes avaient à traverser un terrain parsemé de mines et de bombes automatiques.^
Beaucoup de ces engins, en effet, éclatent sous leurs pieds; mais rien ne les arrête; ils escaladent les parapets; leurs balles et leurs baïonnettes triomphent en quelques instants de toutes les résistances, et les voilà maîtres de cette partie dela ligne. Les troupes ennemies, attaquées de flanc par la division de Lagos, et de front par les corps de Lynch et de Martinez, ne purent résister longtemps, et elles durent abandonnerleurs parapets et leurs redoutes, laissant entre les mains de* l'ennemi soixante-dix canons de tous calibres et un nombre considérable de fusils. Deux régiments de cavalerie chilienneachevèrent la dispersion de l'ennemi en le poursuivant aussi loin que le leur permettaient les murs de clôture des propriétés voisines. A six heures du soir, tout le champ de bataille était au pouvoir des Chiliens.
2i2 HISTOIRE DE LA GUERRE DU PACIFIQUE
Dans celle journée, le dictateur Piérola fit preuve de la même incapacité militaire que celle quïl avait montrée à Ghorillos. Au commencement du combat, il so)iil en toute hâte du bourg de Miraflores, et laissant aux chefs qui étaient sous ses ordres le soin de soutenir le combat à la droite, il alla se placer à la gauche de sa ligne de défense où il ne courait aucun danger. Les subalternes l'ont accusé plus tard d'être resté en cet endroit, troublé, la tête perdue, hors d'état de donner aucun ordre. En efifet, les attaques essayées par les bataillons péruviens de cette aile pour envelopper l'armée chilienne furent faibles, décousues et mal dirigées, elles laissèrent le temps aux divisions Lynch et Martinez d'entrer en ligne, ce qui décida la victoire.
Les corps péruviens qui avaient soutenu le combat se composaient en majeure partie des troupes de ligne arrivées le matin du Gallao, et des 5 ou 6,000 hommes échappés aux désastres de San-Juan et de Ghorrillos. On avait enrôlé dans ces corps un grand nombre de jeunes gens qui, étrangers jusqu'alors au service militaire, déployèrent une grande valeur au milieu du danger. Les corps de la réserve de Lima, dont on avait fait tant de bruit depuis six mois, formaient l'extrême gauche des positions péruviennes sous les ordres du colonel Echenique. Deux mille hommes seulement de cette réserve prirent part au combat et se battirent avec le même courage que ] 'armée de ligne. Le dictateur Piérola avait cru remarquer ce jour-là que ces corps avaient plutôt le désir de retourner à Lima que de prendre part au combat ; il s'abstint de les engager et s'en servit pour garnir cette extrémité de sa ligne en les tenant à une distance considérable du théâtre de la lutte. Le dictateur lui-même a assumé la responsabilité de cette détermination, en justifiant ainsi la conduite des chefs qui commandaient ces forces et que l'on accusait à Lima de lâcheté et presque de trahison. Ces corps cependant auraient tardé longtemps à arriver sur le lieu du combat, et n'eussent probablement servi qu'à hâter la dispersion de l'armée démoralisée et ébranlée par la vigoureuse attaque des divisions chiliennes, à chaque instant renforcées par des troupes qui arrivaient de San- Juan et de Ghorrillos. Ainsi donc, la plus grande partie de la réserve se replia sur Lima sans avoir brûlé une seule cartouche.
La bataille était sur le point de se terminer, et le jour était sur son déclin, lorsque le chemin de fer amena de Lima un train composé de wagons blindés. Ce convoi conduisait des troupes fraîches avec des canons et des mitrailleuses.
Ce renfort arriva à une courte distance du bourg de Miraflores; mais le colonel Lagos qui se trouvait sur ce point, prit immédiatement ses dispositions pour repousser cette attaque suprême et désespérée. Il dirigea contre la tète du train le feu de plusieurs de ses canons. En même temps il ordonna à quelques compagnies d'infanterie de courir sur les flancs de ce convoi pour empêcher les assaillants de descendre de leurs wagons. En présence de cette résistance, le train de wagons blindés rétrogada immédiatement sur Lima, comme il Tavait fait au combat de Ghorrillos. De telle sorte que cette fameuse machine de guerre sur laquelle on avait fondé tant d'espérances, ne servit à rien pendant toute la campagne.
La victoire de Miraflores coûtait à l'armée chilienne des pertes cruelles : 499 morts et 1,625 blessés, presque tous appartenant à la troisième et à la première division qui avaient pris la part la plus active à la bataille. Parmi les morts se trouvaient quelques officiers de distinction, le colonel don Juan Martinez qui avait fait avec beaucoup d'éclat toute la campagne à la tête du régiment mobilisé Atacama, ainsi que le commandant Marchant, qui tombèrent en luttant vaillamment à la tête de leurs soldats. Mais ces pertes, si douloureuses qu'elles fussient, étaient largement compensées par le résultat de la journée. L'armée chilienne attaquée par surprise et pendant un armistice avait plus que jamais prouvé sa discipline et sa solidité et elle changea en une victoire des plus brillantes une bataille qui, selon toutes apparences, devait être une déroute désastreuse. On peut même ajouter que jamais victoire ne fut plus décisive. L'armée en déroute, comme nous allons le voir, disparut complètement pour ne plus se reformer. Elle laissait sur le champ de bataille plus de 2,000 hommes, tant morts que blessés *, un nombre considérable de prisonniers,
1. Nous ne connaissons pas la circonstance qui, dans les jours qui suivirent cette bataille, donna lieu au bruit qu'un bataillon de volontaires italiens servait dans l'armée péruvienne, el que ce corps avait été nasse au fil de Tépée par les soldats chiliens, d'après les uns, pendant
une grande partie de ses fusils et toute son artillerie. Les fu- I^Cift qui échappèrent au désastre, bien que formant la plus jrande partie de l'armée, et bien que protégés contre la poursuite des vainqueurs par Tobscurité de la nuit et les murs de •clôture des propriétés, se retiraient bien convaincus quli n'était pas possible d opposer une nouvelle résistance à Tarmée ^victorieuse.
A Lima, on attendait avec la plus grande anxiété des nou- -velles de la bataille engagée aux portes de la ville. Les bulle* tins qui se distribuaient à chaque instant, annonçaient les péripéties du combat ou plutôt d'un combat imaginaire dans lequel les Chiliens perdaient du terrain et allaient éprouver la plus affreuse défaite. A trois heures de Taprès-midi, on publiait comme dépèche arrivée de Miraflores les mots suivants : 4c Le général Baquedano prisonnier. — Tout va magnifiquement. » Deux heures plus tard, sous la signature du secrétaire <le Piérola, ofi annonçait les progrès de la victoire imaginaire dans les termes suivants : « Le bataillon de marine a enfoncé la ligne ennemie. Il a franchi victorieusement le ravin de Bapf^nco, après quoi il s*est replié sur ses positions. — Nous triomphons. — L'ennemi a été trois fois repoussé. La troi- «ième fois dans un désordre complet et sans retour. La réserve a. été magnifique, n Lorsque le bruit du combat eut cessé, bien des gens qui avaient ajouté toi à ces bulletins, sortirent de la «apitale pour saluer les vainqueurs et jouir de la satisfaction du triomphe. Quelques instants plus tard, ils revenaient au milieu du désordre causé par le» fugitifs, et couraient se réfugier dans les légations étrangères, dans les couvents et autres «ndroits qu on croyait devoir être respectés par le vainqueur. Les troupes échappées au désastre ne cherchaient leur salut que dans la fuite; elles n'obéissaient plus à personne et il n y
le combat, d'après les aatres après la victoire. Cette nouvelle fut publiée dans UQ des journaux du Chili, et transmise par le télégraphe à Buenos- Ayres où les Italiens sont très nombreux. Indignés du massacre de leurs compatriotes, ils firent un meeting pour protester contre la barbarie supposée des Chiliens. Le ministre du Pérou profita de cette occasion pour prononcer un discours dans lequel il exhalait contre les Chiliens les pins violentes insultes. Bientôt, on apprit qu'il n'avait jamais existé de corps de volontaires italiens et que, par conséquent, le 4Mirnage dont on parlait n'était qu'une pure invention exploitée par les 4igeiUs du Pérou pour gagner des sympathies à lenr cause.
avait aucun pouvoir humain capable de ranimer leur courage •et de les rallier pour une nouvelle résistance.
Vers les sept heures du soir, Piérola arrivait à son tour à Lima. Il abandonnait le champ de bataille tout hors de lui^ au milieu d'un groupe désordonné de fugitifs qui ne reconnaisr saient pas leurs chefs et n'obéissaient à la voix de personne. Quand même le chef suprême du Pérou eût été doué de tous les talents militaires qui lui faisaient complètement défaut, on aurait dû renoncer à prolonger la résistance. Lui-même a r*conté dans le document que nous avons cité plus haut^ Fimpossibilité dans laquelle il se trouva de pouvoir organiser la défense de la capitale. « J'avais préparé de longue main, diUli une troisième ligne de défense appuyée siir San-Gristôbal^ Sâi^ Bartolomé, Pino et la place du Gallao. Mais ce projet ne pouvait être réalisable qu'autant que, dans le cas tout à fait imprévu d'un échec grave, il resterait des deux premières lignes de Ghorrillos et de Miraflores des forces suffisantes à opposcar aux restes de l'armée victorieuse, soit que cette dernière se décidai à attaquer le Gallao, soit qu'elle préférât établir son artillerie <lans la plaine, afin de bombarder la capitale. Mais la qualité <et l'état de nos troupes rendaient ce plan évidemment impra* 4:icab]e... La douloureuse expérience des batailles du 13 et du 15 qui n'auraient pas été perdues dans aucun autre pays du monde, l'état des forces qui restaient dans la soirée du 15, ne permettaient pas de penser à une nouvelle résistance ». Pour être entièrement exact, Piérola aurait dû ajouter que si, lut, oii tout autre chef, avait voulu défendre Lima, il n'aurait trouvé ni soldats ni officiers pour lui obéir, tant étaient grands le désordre et le découragement qui régnaient dans la ville. Piérola raconte auss^ dans cette lettre que, cette même nuit, il prit différentes mesures pour désarmer ses troupes, détruire les vaisseaux qui se trouvaient au Gallao ainsi que les fortiQcations de cette place et celles de Lima, et transporter les armes à l'intérieur. La vérité est que le dictateur ne resta que quatre heures dans la capitale; le désordre et la confusion étaient tels autour de lui qu'il ne put réunir sa correspondance ni les archives publiques remplies de documents secrets très compromettants ; il dut abandonner ces pièces qui tombèrent aux mains des vainqueurs. A onze heures du soir, il sortait de la
capitale accompagné d'environ deux cents personnes, presque toutes employés civils et militaires, et il se dirigeait à cheval vers Ganta pour chercher un refuge dans la montagne. Derrière lui, Lima et le Gallao restaient abandonnés à l'ennemi et, ce qui est pire encore, à une populace effrénée dont les mauvaises passions, excitées par la presse de la dictature, allaient donner au Pérou des jours de larmes et de honte.
Pendant cette même nuit, et à la même heure, le général Baquedano envoyait à Lima un émissaire avec des plis cachetés pour le doyen du corps diplomatique. Il lui annonçait que la rupture de l'armistice par Tarmée péruvienne le libérait de tout engagement contracté en faveur de la capitale et lui renflait toute sa liberté d'action pour la traiter rigoureusement, et qu'il allait commencer par la bombarder jusqu'à ce qu'elle 8e rendit sans conditions. Mais, avant que ce message arrivât à sa destination, le corps diplomatique résidant à Lima demandait au général chilien une nouvelle conférence afin de traiter du sort de la capitale. Le général Baquedano accédant à cette demande, consentit à ce que l'entrevue eût lieu le 16 janvier à midi au quartier général de l'armée chilienne, situé dan» les environs de Chorrillos.
Un peu après l'heure qui avait été fixée, les ministres plénipotentiaires de France et d'Angleterre, les amiraux de ces deux nations, le chef de la station navale italienne et le maire de Lima, don Rufino Torrico, arrivèrent au campement chilien.
Le général Baquedano, de son côté, était accompagné du ministre de la guerre, don José Francisco Vergara, et du secrétaire général de l'armée, don Ëulojio Altamirano. ] La conférence, conduite avec toute la dignit^é possible, san» reproches ni récriminations d'aucune espèce, aboutit en peu de temps à une solution définitive.
À Le maire Torrico, commença par exposer que la ville de Lima n'était pas en état de se défendre, que ses habitants étaient convaincus de l'inutilité de la moindre résistance, et qu'il venait en leur nom traiter de sa reddition au général victorieux. Il demandait seulement un délai de vingt-quatre heures pour effectuer le désarmement des derniers débris de l'armée péruvienne. Le général Baquedano accorda ce délai en décla-
rant qu'il prendrait possession de la ville sans aucune condilion, mais qu*il aurait soin de faire observer Tordre par les troupes qui Toccuperaient. Cette stipulation fut consignée dans le procès- verbal qui fut dressé le même jour *. Le maire Torrico, s'offrit en outre, pour interposer son influence personnelle auprès des autorités militaires du Gallao afin d'empêcher une résistance qui ne pourrait avoir d'autre résultat qu'une inutile effusion de sang.
Mais, malheureusement, la reddition de ces deux villes ne put s'effectuer sans que des désordres plus terribles que les combats n'eussent ensanglanté leurs rues. Après la défaite, quelques corps de l'armée péruvienne avaient déposé les armes ; mais d'autres s'étaient dispersés avec leurs fusils dans Lima et dans les environs en commettant de tous côtés des actes de pillage. Dans la capitale comme au Gallao, les soldats se plaignaient de leurs chefs, les accusant de lâcheté ; ils répétaient partout que, dans cette guerre désastreuse, le pauvre peuple seul s'était montré résolu à tout sacrifier pour la patrie. Les personnes aisées, disait-on, s'étaient dérobées au service militaire, avaient fui lâchement et avaient refusé d'employer leurs trésors au profit de la défense nationale. Tel était le résultat naturel de la propagande insensée que les journalistes de la dictature péruvienne avaient faite contre les
i. Voici la teneur de Tacte dans lequel fut stipulée la capitulation sans conditions de Lima :
« Quartier général chilien de Chorriilos. — Le 16 janvier 1881, à deux heures de l'après-midi, se sont présentés don Ruflno Torrico, adjoint au maire de Lima; S. Ex. M. de Yorges, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de France; S. Ex. M. Spencer Saint-John, ministre résident de S. M. B. ; M. Stiriing, amiral anglais, M. Du Petit Thouars, amiral français et M. Sabrano, commandant des forces navales italiennes.
M. Torrico exposa que le peuple de Lima, convaincu de Tinutilité de la résistance de la place, Tavait député pour s'entendre avec le général en chef de Tarmée chilienne relativement à la reddition de la capitale.
Le général Baquedano fit observer que cette reddition devait être faite sans conditions, dans le délai de 24 heures, demandé par M. Torrico pour désarmer les forces qui restaient encore organisées. Il ajouta que la ville serait occupée par des troupes choisies pour conserver Tordre. — Signé : Manuel Baquedano. — N,:TortHco, — E, de Varges. — /. F. Vergara, — B. du Petit Thouars, — Spencer Saint-John. — E. Altamirano. — J. Sabrano. — J. H. Stirling. — M. R. Lira, secrétaire. »
gens riches qui, comme nous Tavons dit plus haut, n'apparteiiaieni pas au parti de Piérola.
• Le 16 janvier, à la tombée de la nuit, il fut facile de prévoir la tempête qui allait se déchaiaer sur Lima. Des groupes à l'aspect sinistre commençaient à parcourir les rues en menaçant les passants et en rappelant à tout le monde les sacrifices qu'ils avaient faits pour le Pérou.
« Enhardis plus tard par les boissons que leur versaient leurs chefs, et surtout par l'assurance de n'être pas réprimés puisque les autorités avaient fui, laissant la ville abandonnée à ses propres efforts, ces misérables méconnurent toutes les bornes pendant toute la nuit du 16 au 17.
« Sous prétexte qu'ils avaient faim, ils se ruèrent sur les magasins de comestibles des Chinois désarmés; les portes furent forcées à coups de carabine ou brisées à coups de hache ; puis les maisons furent saccagées et enfin incendiées.
« De là, ils passèrent aux grands et riches magasins où étaient entassés les bijoux^ les étoffes et autres objets d'art de manufacture chinoise; et, après les avoir tous saccagés ils y mirent le feu^ comme ils avaient fait des premiers.
« Il n'est resté du grand commerce de cette nation à Lima •que des traces fumantes et ensanglantées, car au vol et à Tincendie s'ajouta nécessairement l'assassinat des malheureux qui essayèrent de sauver leurs propriétés. On calcule que trois cents Chinois, pour le moins, furent massacrés dans les rues de la ville et dans les propriétés voisines.
« Un des plus riches commerçants chinois, voyant brûler «es magasins, fit apposer les scellés sur ses livres de commerce •dans la légation anglaise, et il prouve aujourd'hui qu'il a •éprouvé une perte de 140,000 livres sterling.
Les rues de Bodegones, Melchormalo, Palacio, Polvos Azules, Zavala, Capon, Albaquitas, Hoyos, et presque toutes celles qui sont en aval du pont, furent toutes le théâtre de ces «cènes d'horreur et de désolation.
t Dans cette dernière partie àe la ville, non seulement les magasins chinois furent assaillis et pillés, mais ceux de quelques italiens eurent le même sort. Dans l'un de ces derniers, on trouva le cadavre de son propriétaire à la porte même du
magasin. Telles furent les scènes d'horreur sur lesquelles se leva le soleil du 17 janvier.
« La rue de Palacio se trouvait jonchée de cadavres, ainsi q ue celle de Polvos Azules et toutes les autres qui avaient été envahies ; mais c'étaient surtout les rues de Hoyos et de Albaquitas et en aval du pont où la populace avait détruit ce qu'elle ne pouvait pas emporter, que le crime se montra sous toutes ses faces.
« Aux premières heures du jour, les pompes arrivèrent sur les lieux incendiés dans le hut d'éteindre le feu ; mais ces nouveaux communards s'opposaient de vive force à ce que les pompes pussent fonctionner.
« Le feu qu'ils dirigeaient sur le corps des pompiers était si nourri que ceux-ci durent abandonner la place pour sauver leur vie ; ces émeutiers essayèrent alors d'incendier les pompes, et ils purent arriver à brûler quelques voitures.
a Un pompier fut blessé par une balle de carabine. — Les eolonies étrangères qui constituent la garde urbaine de pom^ piers et de gardiens neutres .de propriétés, à la vue de tant de crimes dont les auteurs essayaient de continuer leur tâche infâme, prirent dans la matinée du 17, une attitude énergique. Ils demandèrent des armes et des munitions que le maire •don Rufîno Torrico se chargea de leur procurer, et ils formèrent immédiatement quelques patrouilles, qui se dirigèrent vers les endroits envahis, dispersèrent les groupes qui station» naient dans les rues, et parvinrent à contenir cette bacchanale sanglante que la fatigue et l'ivresse comnoençaient à faire diminuer*
« Le» colonies française, nord-américaine, anglaise, espagnole, suisse,, équatorienne et colombienne se diâtinguèrent dans ce service en travaillant depuis cinq heures du matin, spécialement dans l'endroit le plus dangereux, la rue de Hoyos; car c'était là que la populace s'était concentrée, parce que c'était le point le plus éloigné du centre de la ville, et aussi parce qu'il s'y trouvait beaucoup d'établissements asiatiques.
« On évalue à environ un million de sols (piastre de 5 francs), la valeur des édifices détruits et à plus de cinq millions les marchandises volées; en effet, du seul magasin du chinois
Kin-Ton, il avait disparu pour plus de deux millions de bijoux et autres valeurs *. »
A la même heure, il se passait au Gallao des scènes semblables et peut-être plus déplorables. Après le départ pour Miraflores des troupes qui formaient la garnison de ce port, le Gallao n'avait pour ainsi dire plus de soldats pour sa défense, et c'est à peine s'il en était revenu quelques-uns après la défaite. Mais la populace, dévorée par les mêmes haines que celles qui avaient poussé les émeutiers de Lima, était prête à commettre les mêmes crimes. Dans la soirée du 16 janvier, des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants, « armés jusqu'aux dents, » suivant les expressions d'un journal anglais de Lima, parcouraient les rues aux cris de « vive le Pérou ! » forçant avec des haches ou avec leurs fusils les portes des boutiques et des magasins, qu'ils saccageaient entièrement. Au milieu de ce désordre, on entendait le bruit de l'explosion des mines au moyen desquelles on prétendait faire sauter les forts et les batteries. La populace mit le feu aux vaisseaux péruviens qui étaient à l'intérieur du bassin et l'incendie qui dura toute la nuit, éclaira ce spectacle d'horreur*. Quelques marins qui appartenaient à ces navires, s'emparèrent des petites embarcations et voulurent sortir du port ; mais arrêtés par les navires chiliens qui faisaient le blocus, ils se rendirent, préférant sans aucun doute la captivité au sort qui pouvait les attendre sur terre. En effet, la populace mutine ne reculait devant aucun crime, et, après avoir saccagé les magasins et les épiceries, elle en était venue à assassiner leurs propriétaires, chinois ou italiens pour la plupart. Les rues et les places les plus commerçantes de la ville, furent le théâtre de ces attentats qui continuèrent toute la nuit et tout le jour suivant sans
1. Nous extrayons ce récit de la pablication imprimée sous le titre de : La Campagne de r armée chilienne à Lima, citée déjà plus haut. Nous ne connaissons pas de description plus complète des troubles qui ensanglantèrent la capitale du Pérou.
2. Piérola a raconté dans la lettre que nous avons citée plus haut, qu'avant de partir de Lima, pendant la nuit du 15 janvier, il donna Tordre de brûler les vaisseaux de guerre qui restaient au Pérou, dans le cas où il serait impossible de les faire sortir du port. Nous croyons^ comme nous TavoDs déjà dit, que ce fait est complètement faux, et que les navires furent brûlés par la populace du Gallao, sans aucun ordre.
que personne pût les réprimer. Beaucoup d'étrangers étaient parvenus à fuir de la ville pour sauver leurs personnes; d'autres s'étaient habilement cachés ; mais lorsqu'ils virent que le désordre prenait de plus grandes proportions, que les morts se comptaient par centaines, et que les assassins excités par l'ivresse se préparaient à commettre de nouveaux crimes, ils se réunirent et formèrent une troupe de garde urbaine dans le but de proléger la vie et la propriété ; « poste dangereux à la vérité, dit le journal précédemment cité, et qui coûta la vie à un certain nombre d'infortunés ; mais ce corps produisit l'effet qu'on désirait ; il réprima les vols et les assassinats qui continuaient encore à se commettre pendant la nuit du 17 *. Quoique jusqu'ici on n'ait pas raconté les détails de ces troubles, on sait cependant que ceux du Gallao furent plus sanglants et plus désastreux que ceux de Lima.
Le général Baquedano eut connaissance de ce qui se passait dans cette dernière ville, le 17 janvier, par une note du maire Torrico. » En arrivant dans cette capitale, disait ce fonctionnaire, j'ai trouvé une grande partie des troupes dissoutes; un grand nombre de soldats dispersés conservaient leurs armes qu'il n'a pas été possible de recueillir. La garde urbaine n'était pas encore organisée, et jusqu'à présent même, elle n'est ni organisée ni armée; il en résulta que pendant la nuit, les soldats démoralisés et armés ont attaqué les propriétés et même un grand nombre de citoyens, occasionnant des pertes très sensibles par les incendies et les vols qu'ils ont consommés. Dans ces conditions, je crois de mon devoir de donner connaissance de ces faits à V. Ex., afin qu'appréciant la situation, elle daigne décider ce qu'elle jugera convenable. »
Il n'était pas possible de retarder plus longtemps l'occupation de Lima. Aussitôt le général Baquedano fit organiser une division de 4,000 hommes qu'il mit sous les ordres de
i. Les désordres de Lima et du Gallao, et surtout ces derniers, n*ont pas été exactement racontés dans tous leurs détails, de telle sorte qu'on ne peut même pas dire à combien s'éleva le nombre des victimes de ces troubles honteux. Le journal anglais de Lima The South Pacific Times dans son numéro du 26 janvier^ publia un léger aperçu de ce qui s'était passé au Gallao ; et c'est à ce journal que nous avons emprunté les quelques renseignements que nous consignons dans cet ouvrage.
rinspecteur général de rarmée, don Gorneïio Saavedra, à qui il donna Tordre de marcher immédiatement sur la capitale. A quatre heures du soir, le 17 janvier, la division du général Saavedra entrait en colonnes dans les rues de Lima, au milieu du plus profond silence. Des milliers de spectateurs contemplaient du haut des balcons ou de leurs fenêtres, ou à Tentrée des rues et dans les galeries, le défilé des troupes chiliennes. Beaucoup d'entre eux craignaient de n'avoir sauvé leur vie et leurs propriétés de la férocité de la populace révoltée que pour être les victimes des massacres et du pillage exécutés par une soldatesque que la presse de Lama depuis plus de vingt mois dépeignait comme indisciplinée, rapace e sanguinaire. Bon nombre d'habitants de la capitale avaient placé sur la façade de leurs maisons de grandes inscriptions qui les désignaient comme étant des propriétés neutres espérant ainsi les préserver du pillage auquel devaient se livrer les envahisseurs.
La division chilienne avançait cependant dans le plus grand ordre, et elle arriva à la place principale de la ville sans avoir poussé un seul cri de victoire. Là elle défila devant le général Saavedra, après quoi chaque corps alla tranquillement se loger dans la caserne qui lui avait été désignée. Un bataillon d'infanterie composé d'anciens agents de police de Santiago, prit à sa charge la garde de la ville, et, depuis cette même nuit, il y maintint l'ordre le plus parfait. Les révolutionnaires de la veille qui au milieu du débordement causé par le pillage et par les assassinats criaient : Guerre sans quartier aux Chiliens! avaient entièrement disparu. C'est ainsi que Lima, sous la protection des armes étrangères put jouir d'une tranquillité qu'elle ne connaissait plus depuis de longs mois.
Un des premiers soins du nouveau chef de la police fut de réunir toutes les denrées volées au milieu des désordres du 16. Ces marchandises furent mises en lieu sûr et le 19 janvier on publiait par ordre de l'autorité l'avis suivant : c Dans la « caserne occupée par le bataillon Bùlnes (édifice de la Préfecture) se trouvent les objets que l'on a continué à recueillir et qui proviennent des vols commis avant que l'armée chilienne prît possession de cette capitale. Les personnes inté-
hà CAMPAGNE DE LIMA 223
ressées peuvent adresser leurs réclamations au commandant du corps don José Etcheverria. » Le peuple de Lima put dès lors comprendre que les soldats chiliens n'étaient pas ces bandits dont leur avait parlé la presse péruvienne.
Le Gallao avait également besoin de la protection des soldats chiliens pour recouvrer la tranquillité perdue. Le 18 janvier, la première division de Tarmée victorieuse y fit son entrée, et le colonel Lynch prit le commandement de la ville sans trouver la moindre résistance. Les habitants qui, les jours précédents, s'étaient enfuis pour échapper au poignard de la populace révoltée, rentrèrent dans leur domicile, et contribuèrent au rétabhssement de Tordre. Le colonel Lynch, en même temps qu'il rendait la confiance aux personnes honnêtes, fit arrêter les malfaiteurs les plus compromis dans les assassinats qui avaient ensanglanté cette ville; il y établit des agents de police et assura définitivement la tranquillité dans la population.
Les environs de Lima étaient remplis de gens qui avaient abandonné leurs maisons les jours précédents et qui ne voulaient plus y retourner même après Toccupation chilienne, tant ils craignaient d'être outragés et maltraités par ces troupes qu'on leur avait dépeintes comme animées des plus mauvaises passions.
Le bourg d'Ancon servait d'asile à plus de mille personnes, femmes et enfants pour la plupart, qui vivaient entassées dans d'étroites habitations ou sur les grèves de la plage. Les vaisseaux de guerre neutres mouillés dans le port, leur fournissaient quelques aliments, et ils avaient envoyé des détachements pour servir de sauvegarde à ces malheureuses familles contre la populace de Lima et du Gallao qu'on craignait de voir arriver. Le ministre de la guerre, don José Francisco Vergara, arriva dans ce port le J9 janvier, y laissa une petite garnisQn de soldats chiliens, et fit démontrer aux fugitifs qu'ils pouvaient retourner à la ville où ils continueraient à vivre dans la plus complète tranquillité. Le même jour ces personnes commencèrent à retourner à Lima où elles trouvèrent Tordre rétabli, les commerçants ouvraient leurs magasins et leurs boutiques comme dans les temps de la paix la plus parfaite.
Pendant ce temps-là, la nombreuse armée péruvienne qui
s'était organisée pour la défense de Lima avait complètement disparu. Le 18 janvier, il n'aurait pu se réunir cent hommes armés sur aucun point des environs. Les réservistes étaient retournés à leurs occupations ordinaires, et les soldats de l'armée active s'étaient dispersés sans retour. Beaucoup d'entre eux avaient repris le chemin des provinces d'où la guerre les avait fait sortir, et les nouvelles qui arrivaient à Lima faisaient connaître les vols et les crimes qu'ils commettaient sur leur passage. Il restait aussi beaucoup d'armes dans les mains des particuliers, et s'il est vrai qu'elles ne pouvaient servir de base à une résistance devenue impossible, elles pouvaient cependant être la cause de quelques désordres. Le général Saavedra à Lima, et le colonel Lynch au Gallao ordonnèrent que dans le délai de deux jours on remît ces armes aux autorités chiliennes. En même temps ils menaçaient de la peine de mort tous les individus qui, dans leurs districts respectifs, commettraient des actes de déprédation ou de violence.
A Lima et au Gallao, il se trouvait un grand nombre d'ofQciers et de soldats qui avaient servi dans l'armée du Pérou, et qui avaient pris part à la dernière campagne. Les autorités chiliennes laissèrent partir librement à l'étranger les quelques individus qui sollicitèrent cette permission. — Les autres devaient jouir d'une entière liberté après avoir signé à la préfecture la promesse « de ne plus jamais prendre les armes contre le Chili pendant la guerre actuelle. » Tout le monde croyait alors qu'il n'était plus possible d'organiser sur un point quelconque du Pérou, la moindre tentative de résistance. On comprendra donc facilement que le registre ouvert à la préfecture ait été couvert en peu de temps de la signature de cinq généraux, de quatre-vingt-quatorze colonels, de soixantecinq lieutenants-colonels, de près de cinq cents officiers et d'un nombre presque incalculable de soldats. Le gouvernement chilien, de son côté, rendit la liberté à tous les prisonniers qui consentaient à fahre une semblable déclaration et même à ceux qui désiraient retourner au Pérou pour résider dans les villes ou dans les provinces occupées par l'armée chilienne.
En môme temps, les ingénieurs chiliens furent chargés^de désarmer les mines de dynamite et de recueillir les bombes
automatiques qui se trouvaient enterrées près des fortifications sans avoir éclaté pendant les batailles. Ces machines de guerre étaient un grand danger pour les passants. Ainsi un de ces engins avait causé la mort d*un médecin péruvien qui allait à Chorrillos. Au Gallao, une torpille placée dans la mer à peu de distance de la plage, tua plusieurs individus qui se baignaient en cet endroit. Après quelques jours de travail, toute cause d'inquiétude avait complètement disparu de ce côté.
Ces mesures contribuèrent à rétablir laf confiance à Lima et au Gallao. Lorsque le blocus de cette dernière ville eut été levé et que la douane fut ouverte et administrée par des employés chiliens, le commerce paralysé depuis neuf mois pendant la guerre, commença à renaître malgré la crise horrible que traversait le pays depuis de longues années et que la guerre avait augmentée.
Tel fut le résultat de cette campagne dirigée avec tant de prudence et exécutée avec autant de promptitude que de décision. Un mois après le débarquement des Chiliens à Gurayaco, les armées péruviennes qui défendaient Lima et le Callao avaient été détruites et complètement dispersées et, sous la domination des vainqueurs, Tordre et la paix régnaient dans la population. Le général Baquedano, dans son rapport officiel, après avoir fait Thistoire claire et succincte de toute la campagne sans vanité et sans la moindre forfanterie, résume dans les termes suivants les difficultés vaincues et les avantages remportés :
« Il n'est pas facile d'apprécier encore les efforts et le courage que l'armée placée sous mes ordres a dû déployer pour consommer cette œuvre. Dans l'espace de plus de six mois de préparatifs, le gouvernement du Pérou, puissamment secondé par la nation tout entière, avait accumulé autour de sa capitale et pour sa propre défense tous les éléments nécessaires pour une résistance tenace, désespérée et suprême. Il avait réuni une armée nombreuse, il l'avait pourvue d'armes choisies, et lui avait inculqué avec la discipline le sentiment des grands devoirs que la patrie impose à ses fils quand elle est soumise à l'épreuve du malheur. Lima s'était vue entourée d'un double cordon de forts; on avait profité des défenses naturelles du sol et de toutes les inventions de l'art de la T. II. 15
guerre. Toutes les hauteurs s'étaient couvertes d'artillerie eanons et soldats étaient abrités derrière de solides parapets. Dans les passages que les hauteurs laissaient entre elles, on avait creusé des fossés et construit des retranchements. Dans tous les chemins, dans tous les passages praticables, [dans tous les endroits voisins des réservoirs d'eau, dans toutes les positions qui pouvaient être utiles à l'ennemi, on avait semé des mines automatiques qui, nulle part, ne permettaient à qui que ce fût de»poser le pied avec sécurité. En un mot, après avoir entouré Lima de fortifications formidables, le gouvernement péruvien avait réussi à inspirer à son armée la confiance dans la victoire et à doubler ainsi son énergie.
« Mais il suffit de connaître les éléments dont disposait le Pérou pour sa défense, pour se rendre compte de la grandeur du résultat obtenu. Il faut en outre considérer que les positions de Ghorrillos et les redoutes deMiraflores ont été emportées par une armée inférieure en nombre à celle de l'ennemi, après des marches pénibles et deux batailles successives, sans avoir de Iroupes fraîches à opposer dans le second combat.
a Le succès a été complet. De la grande armée du Pérou, il n'est pas resté après Miraflores plus de 3,000 hommes organisés, et ces derniers se sont dispersés après avoir préalablement remis leurs armes. Par conséquent, cette armée a disparu après avoir perdu plus de 12,000 hommes.
« Elle a laissé en notre pouvoir un immense matériel de guerre. Nous nous sommes emparés de deux cent vingt-deux canons, à savoir : au Gallao, 57 dont le calibre varie de mille livres à deux cent cinquante ; sur les deux champs de ^bataille, 41 depuis le calibre de six cents livres jusqu'à celui de trentedeux ; enfin cent vingt-quatre pièces de campagne ou de moatagne parmi lesquelles se trouvaient dix-neuf mitrailleusesi. Nous avons aussi recueilli jusqu'à ce. jour plus de quinze mille fusils de différents systèmes;, plus de quatre millions de cartouches et ime grande quantité de poudre et de dynajaaite.
J'ajouterai à cela que la puissance navale du Pérou a disparu d'une façon si complète qu'il ne lui reste plus sur mer la plus petite felouque. ».
Ces quelques ngn>es résument toute l'histoire de la campagne que nous venons de raconter.
CHAPITRJB IX
CONiCMSIW.
Promotion^) goirverfte mentales décrétées par Piérola a Ganta. — » Il C09tînae à fuir de l'autre côté des Andes. — Son entrée solennelle à • Jauja. — Le bourg de Concepcion le proclame général. — État social et isolement des populations de l'intérieur du Pérou. — L'amiral Montero dans les départements du Nord. — U se voit obligé de s'enfuir à Trujiilo. — Piérola propose d'entamer des négociations de paix avec le Chili. — Les représentants du Chili à Lima refusent de traiter avec lui. — Création d'un gouyernemeni pirovisoire à Lima. — Piérola refuse de le reconnaître. — Il convoque lui-même un congrès. — Installation du gouvernemenJ; provisoire. — L'armée d'Aréquipa méconnaît ce gouvernement. — Le préfet de ce département •déclare le gouvenobement de Lima et cenx qui reconnaissent son autorité traîtres à la patrie, ^r- Anarchie et déscH^dre au Pérou. — Piérola est forcé d'abandonaer Jauja et de s'enfuir devant une division chilienne. — La Bolivie. — Attitude du Chili. -^ Coiidusio».
La bataille, de MireÛores avait mis fin à la puissance militaire du Pérou, On pe pouvait raisonnablement espérer qu'il fût possible d'organiser un simulacre de résistance devant Tarmée. victorieuse» et en effet, tout faisait croire que la paix se signerait à bref délai. Néanmoins la désorganisation du Pérou, Fambition de ses chefs, l'absence presque générale de véritable patriotÎ3nïe ont reculé le terme de cette situation anormale et ruineuse.
Nous avons dît dans le chapitre précédent que dans la nuit du 15 janvier, quatre heures après la défaite et la dispersion totale de son armée, le dictateur Piérola s'enfuyait de Lima et se dirigeait vers les montagnes. Ban» Tespoiy que les débris de son armée le rejoindraient à Caqta, îl se mit, dès le
lendemain de la défaite, à lancer mille décrets, dont le but était plutôt de laisser entre ses mains le commandement suprême que de prolonger la résistance. Il déclara que la capitale du Pérou et le siège du gouvernement serait Tendroit où il se trouverait lui-même. Il nomma le capitaine de vaisseau don Aurelio Garcia i Garcia, secrétaire général de la dictature et il le chargea de tous les portefeuilles. Il donna au colonel don Juan Martin Echeflique le titre de chef supérieur et politique de tous les départements du centre, et il envoya le contre-amiral don Lisardo Montero au nord avec un caractère analogue. Les autres dispositions décrétées à Ganta avaient pour but d'imposer dans toutes ces localités des contributions pour subvenir aux frais de la dictature. Il adressa aussi au corps diplomatique de Lima, et aux autorités ecclésiastiques et judiciaires des notes dans lesquelles il leur annonçait le maintien de son gouvernement.
Quoique le village de Ganta ^ soit situé dans les anfractuosités de la montagne et entouré de rochers qui auraient rendu fort pénible la marche des troupes qui eussent essayé de poursuivre les fugitifs, Piérola ne se crut pas en sûreté en cet endroit. Il se remettait en marche le 22 janvier, et traversant la chaîne principale des Andes, il s'enfonçait dans le département de Junin, et s'installait pour plusieurs jours dans la ville de Tarma, d'où il décréta de nouvelles contributions. G'est aussi de là qu'il nomma, le 27 janvier, le colonel don José Agustin Bedoya préfet de Lima, nomination dérisoire qui n'avait d'autre but que de cacher les désastres de la dernière campagne aux populations de l'autre côté de la Gordillière. Enfin, le 31 janvier, il se dirigea de Tarma sur la petite ville de Jauja, où il fut reçu en vainqueur par le clergé de la province.
Piérola trouva à Jauja une petite imprimerie dont il profita pour faire publier un journal où paraissaient les décrets qu'il rédigeait tous les jours. Le premier numéro de ce journal contient la description de l'entrée triomphale du dictateur,
1. Ganta est la capitale de la province du même nom, une des six qui forment le département de Lima. La population de cette province est de 16,653 habitants, presque tous indiens.
racontée dans les termes suivants : « Beaucoup de personnes allèrent à cheval au-devant de lui à deux lieues de distance sur le chemin où le peuple avec de la musique, des bravos et des fleurs, se précipitait à sa rencontre. La ville s'était pavoisée, et les environs, les places, les rues et les balcons étaient littéralement couverts de monde, le dictateur avançait sous une véritable pluie de fleurs. Sur la grande place, le clergé de la province, ayant en tète Tillustrissime archevêque de Berito, revêtu des ornements de cérémonie, attendait sous le portique de Téglise principale S. E. le chef suprême, le secrétaire général don Aurelio Garcia i Garcia, le chef militaire des départements du centre, le colonel don Juan Martin Echeîiique, et les autres personnes de sa suite. Lorsqu'ils furent arrivés, M»' Valle prononça une allocution simple et éloquente que nous regrettons- de ne pouvoir reproduire, mais qui révélait le plaisir causé à tous et spécialement au clergé par la présence de Son Éminence et par sa belle conduite avant et après les dernières batailles, »
Quelques jours après, Piérola recevait une autre ovation d'un caractère analogue dans un bourg voisin d'à peu près mille habitants, Concepcion. Les habitants rassemblés pour délibérer sur la situation du pays, le 14 février, déclarèrent nuls tous les actes exécutés par le général de l'armée chilienne, et traîtres à la patrie tous les péruviens qui se soumettraient à son autorité ; ils conférèrent le grade de général « au colonel don Nicolas de Piérola, pour sa belle conduite pendant les batailles de Ghorrillos et de Miraflores, lui accordant en outre un vote spécial de confiance. »
On ne comprend bien l'enthousiasme avec lequel, après les épouvantables défaites de janvier, Piérola était reçu dans les provinces de l'autre côté des Andes, que lorsqu'on connaît l'état social de ces populations. Des indiens simples et ignorants, qui ne comprennent môme pas la langue espagnole, forment la grande majorité des habitants, et vivent dans cette région comme ils y vivaient il y a deux siècles, complètement étrangers au mouvement politique et aux événements qui se déroulent dans les provinces de la côte, avec laquelle ils n'ont jusqu'à présent que de rares communications. Ces peuples, gouvernés d'une manière absolue par le maire et le
curé, comme aux meilleurs temps de la colonie, paraissafient être faits tout exprès pour donner les apparences de Téclat et du prestige an pouvoir de Pîérola, qui à son titre de chef suprême avait ajouté celui de protecteur de la race indigène» En outre, la topographie de ces provmces, les montagïies escarpées qui les traversent en tous sens rendent les communications fort difficiles, et à plus forte raison les mouvements de troupes, de sorte que Piérola pouvait être plus ou meins sûr, qu'on ne viendrait pas l'y attaquer. Afin de conserver intact son pouvoir en ces lieux, le dictateur prit ensuite quelques mesures opportunes pour les isoler des provinces de la côte et, pour empêcher qu'on n'y reçut des journaux ou des lettres de Lima qui diraient la vérité touchant les grands désastres du Pérou.
Mais en même temps il lui était impossible d'entreprendre quoi que ce soit dans les provinces situées à l'ouest des Andes. Le colonel Bedoya, nommé préfet de Lima, se garda bien de se rapprocher de la ville où il devait établir son gouvernement. Le colonel Echefiique, nommé chef civil et militaire des provinces du centre, resta de l'autre côté des Andes,, et les bandes qui se montrèrent dans les montagnes du département de Lima furent battues et dispersées par un corps de cavalerie chilienne.
Le contre-amiral Montero avait seul gagné le territoire dont l'administration lui avait été confiée. Il partit de Ganta le 20 janvier et traversa les montagnes en compagnie d'un petit nombre d'officiers et de soldats. Il arriva jusqu'au département de la Libertad, recueillit les quelqnes fonds qu'il trouva dans les caisses de l'État et imposa des contributions de guerre à Trujillo et à plusieurs autres villes. Quoiqu'il eût l'intention de s'établir dans cette région et d'y organiser quelques corps de troupes, il ne parvint pas à réaliser ce projet, et il dut prendre la fuite en toute hâte quelques jours plus tard. Une petite division chilienne était partie du Gallao soit» les ordres du commandant doki Aristides Martinez. Comme elle avait débarqué au port de Ghimbote sans rencontrer de résistance sérieuse, Montero et les siens ne purent faire autre chose que de s'enfuir à l'intérieur en emportant l'argent recueilli et en emmenant les détenus des prisons pour organisée:
des bandes de l'autre côté des montagnes. Ces départements se soumirent aux autorités chiliennes, qui y rétablirent la paix et la tranquillité en réprimant la populace, laquelle avait commencé à se livrer aux mêmes excès et aux mêmes déprédations qu'à Lima et au Callao.
Cependant Piérola ne pouvait guère s'aveugler sur sa vraie situation. L'argent produit parles contributions imposées aux peuples de l'intérieur était loin de suffire pour organiser la moindre résistance. Les quêtes faites par les curés de cette région n'étaient guère plus considérables. Dans la ville de Huânuco, capitale du département de Junin, les habitants commençaient à comprendre et à manifester que les projets militaires du dictateur étaient tout simplement une folie qui allait imposer le sacrifice le plus stérile à ces pauvres populations. Dans cette situation, Piérola se décida à entamer des négociations de paix. Le ministre diplomatique de la Grande- Bretagne fut chargé par lui de demander aux autorités chiliennes si elles consentiraient à recevoir le docteur don Manuel Irigoyen comme plénipotentiaire du dictateur. Le plan de celui-ci était de demander la paix sous les auspices et la médiation du corps diplomatique étranger, en renouant les négociations commencées à Miraflores et interrompues par Piérola lui-même par la violation de l'armistice et par une bataille aussi acharnée qu'inutile. Les représentants du Chili répondirent négativement à cette proposition.
Piérola s'imagina que ce refus n'avait d'autre portée que d'indiquer l'intention du Chili de négocier la paix sans l'intervention des représentants étrangers. Dans son désir de conserver le pouvoir, il ne désespéra pas d'arriver à s'entendre avec l'ennemi pour ouvrir les négociations. Le 5 février, il nomma des a plénipotentiaires pour les négociations de paix qui doivent mettre fin à la guerre oii la République se trouve engagée avec le Chili. » C'étaient trois jurisconsultes péruviens résidant à Lima. L'un d'eux ayant refusé d'accepter cette charge, Piérola, par un décret du 18 février, se contenta de nommer les deux autres.
Le gouvemement chilien était alors représenté à Lima par le ministre de la guerre don José P. Vergara, et par le secrétaire général de l'année, don Eulogio Altamirano. Le
22 février, ces fonctionnaires déclarèrent fort nettement aux représentants de Piérola que le gouvernement chilien était résolu à ne pas entrer en négociations avec lui. Les raisons de ce refus péremptoire étaient de deux ordres différents. D*un côté, Piérola avait montré, dans toutes les tentatives de pourparlers diplomatiques, une telle arrogance et une telle duplicité, qu'il était impossible de négocier avec un pareil homme. Après avoir violé l'armistice de Miraflores, il avait adressé au corps diplomatique de Lima une circulaire reproduisant toutes les insultes contre le Chili et son gouvernement que la presse péruvienne avait publiées chaque jour depuis le commencement de la guerre.
D*un autre côté, le Chili voulait conclure une paix solide et durable, et il désirait s'entendre dans ce but avec un pouvoir qui fût la représentation légitime du pays, et non pas avec une dictature née d'une émeute de caserne et discréditée par les dernières défaites.
En effet, l'opinion publique de Lima, ou, pour parler plus exactement, l'opinion des classes aisées et instruites de la capitale, s'était montrée fort opposée au maintien de la dictature. Le même jour, 22 février, cent quatorze des habitants les plus riches et les plus honorables de la vUle avaient tenu une réunion où l'on avait décidé la formation d'un gouvernement provisoire, lequel serait soumis à l'approbation des provinces. Ce gouvernement devait être unipersonnel, et, bien que revêtu de la somme des pouvoirs publics que les circonstances paraissaient exiger, il était tenu de mettre fin au régime dictatorial, de rétablir le système constitutionnel et de convoquer un congrès qui, en même temps qu'il sanctionnerait Je nouvel ordre de choses, prendrait les décisions convenables au sujet de la paix extérieure. L'assemblée désigna par 104 voix, comme président provisoire du Pérou, le docteur don Francisco Garcia Calderon, jurisconsulte distingué, qui devait à sa fortune et à son caractère une haute position sociale. Son premier acte devait être de négocier une trêve qui se prolongerait jusqu'à la réunion du congrès.
Piérola reçut en même temps, à Jauja, la nouvelle de deux faits qui minaient son pouvoir : la formation d'un gouvernement provisoire à Lima et le refus des représentants du
Chili. Le patriotisme lui imposait le devoir sacré de se résigner au sort que lui faisaient les événements, soit en se démettant d'une manière absolue et définitive du pouvoir dont il était investi, soit en déclarant qu'il se soumettrait aux décisions du congrès national dont Tinitiative des habitants de Lima préparait la réunion. Mais l'une et l'autre résolution exigeaient de sa part un acte de désintéressement, et, se voyant impuissant à reconquérir la plénitude de son ancienne autorité, il préféra devenir un obstacle à toute pensée de reconstituer le Pérou et de le retirer de l'abîme où l'avaient poussé les administrations précédentes, et où il avait achevé lui-même de le précipiter.
Cette détermination une fois arrêtée, il publia, le 1®"^ mars, une série de notes et de décrets qui révèlent le dépit et la rage dont il était animé. Dans les uns, il protestait énergiquement contre la conduite des représentants du Chili, qui refusaient de le reconnaître comme chef suprême de Pérou; dans les autres, il ordonnait aux chefs politiques et militaires soumis à son autorité, de refuser toute obéissance au gouvernement provisoire qui venait de se former à Lima. Par un décret portant la même date, il convoquait une assemblée de députés provinciaux, laquelle devait se réunir, le 6 juin suivant, h l'endroit qu'il désignerait. Peu de temps après, il choisit pour cet objet la ville de Hudnuco.
Pendant ce temps-là, l'idée de créer un gouvernement provisoire trouvait chaque jour de nouveaux adhérents à Lima et au Callao. Le 12 mars, les membres de ce gouvernement* s'installèrent au bourg de Magdalena qui n'était pas occupé par les troupes chiliennes. Au milieu d'une cérémonie des plus simples, Garcia Calderon prêta le serment d'usage, puis il rappela, dans une courte allocution, les désastres soufferts par le Pérou, et la gravité des circonstances que traversait le pays. 11 ajouta que ce lamentable spectacle ne devait pas décourager les vrais patriotes, puisqu'il était temps encore de conjurer la tourmente, en cherchant dans la paix et dans le travail le remède de cette trisie situation. Puis Garcia Calderon organisa son ministère, et il commença ses travaux administratifs avec la ferme résolution de sauver le Pérou d'une ruine complète.
\ CA' \f-(j;<-\\l^j '
Le premier acte du nouveau gouvernement devait justifier la confiance et l'estime des habitants de Lima. Le commandant chilien avait imposé à cette ville, pour subvenir aux frais de Toccupaiion, une contribution de guerre extraordinaire, s'élevant à un million de piastres. Cet impôt devait être payé par les habitants; mais le Président provisoire oflrit d'en effectuer le payement aux frais de TÉtat 11 demandait seulement qu'on lui accordât un délai pour se procurer cette somme au moyen d'un emprunt intérieur.
Pour annoncer son installation aux provinces, le gouvernement provisoire adressa aux préfets, à la date du 18 mars, une circulaire dont nous voulons reproduire les passages suivants, afin de faire connaître ses vues.
« Le gouvernement provisoire sait qu'il entre dans la voie qui conduit au sacrifice, et il n'hésite pas à la suivre, parce qu'il considère que le prix des labeurs et des dangers personnels de ses membres, peut être le salut du Pérou.
« Après les désastres imprévus et immérités de Ghorrillos et de Miraflores, sans ressources d'aucune espèce, la guerre serait une criminelle folie; elle épuiserait les forces qui restent encore à la République, sans résultat positif pour l'honneur de son drapeau ni pour la sauvegarde de ses intérêts bien entendus.
€ La paix, quelque douloureuse qu'elle puisse être, s'impose aùjom*d'hui comme une impériense exigence de la triste ^situation où le Pérou se voit réduit, moins par la victoire de ses ennemis que par les coupables erreui^ de ses gouvernants. Il nous faut l'accepter avec la fermeté convenable, afin de chercher sous son égide le moyen de rétablir notre antique prospérité, en relevant le Pérou de son état de prostration. L'exemple nous en a été récemment donné par une grande nation de l'Europe, qui aujourd'hui, après dix ans d'un patient et noble labeur, voit son nom estimé et respecté même de ses advCTsaires.
« La seule condition qui puisse rendrejréalisable une œuvre si glorieuse, c'est que la famille péruvienne oublie le passé et ne pense qu'à l'avenir, qu'elle profite sagement de la rude épreuve à laquelle la Providence a voulu soumettre la. République.
« La mission du gouvernement est donc une mission de paix, d'ordre et de fraternité.
« Pour une tâche si patriotique, il sollicite le concours de tous les hommes de bonne volonté. Il ne demande à personne quel a été son drapeau, mais il réclame le dévouement de tous pour assurer l'avenir du Pérou qui peut être prospère encore si ses fils le veulent fermement. »
Le gouvernement provisoire fut reconnu dans quelques départements, mais il rencontra dans plusieurs autres la résistance la plus obstinée. Les partisans de Piérola et les préfets qu'il avait nommés dans les provinces ne pouvaient se résigner aie voir dépouillé du pouvoir suprême. Le chef politique et militaire du Sud, don Pedro A. del Solar, fut le plus ardent de tous ceux qui se prononcèrent contre la formation d'un nouveau gouvernement.
Nous savons que ce fonctionnaire avait sous ses ordres à Aréquipa, un corps de cinq à six mille hommes. Pendant la campagne de Lima il avait caressé l'idée de diriger une attaque contre Tacna, qu'il croyait mal défendue par les Chiliens. Il dut pourtant se convaincre que son corps d'armée n'était point à la hauteur d'une pareille entreprise, et que ses soldats étaient fort peu disposés à la tenter. Son espoir et celui des siens n'eurent dès lors d'autre objet que les triomphes que Piérola allait obtenir dans les environs de Lima. La presse d'Aréquîpa parlait de ces victoires avec l'assurance la plus entière *. Dès les premiers jours de janvier, elle commença à publier les nouvelles les plus fantastiques sur les opérations de la campagne. On racontait que dans un engagement partiel les ChiKens avaient subi une affreuse déroute, et que les vaisseaux de leur escadre étaient occupés à transporter à Valparaiso des centaines de blessés. C'était le même système de fausses nouvelles que celui qu'on avait inventé à Lima pour « retremper le patriotisme. >
On apprH enfin les défaites décisives de l'armée péruvienne
1. Le 5 janvier 1681, il y «ut à Aréquipa une iête militaire avec des salves d*artillerie pour célébrer ranniversaire de la naissance de Piérola, qui, suivant les journaux de cette ville, était appelé adonner de grands jdurs de gloire an 4*érott.
à Ghorrillos et à Miraflores. Le chef politique et militaire des départements du sud ût démentir solennellement ces nouvelles. Un journal d*Aréquipa déclarait le 22 janvier que la défaite des armées péruviennes était une fable invraisemblable, inventée par les Chiliens. Quand il fallut se rendre à l'évidence des faits, le même journal fit une description fantaisiste de ces batailles. Il racontait que les chefs des stations navales étrangères étaient intervenus dans le combat pour tenir les Chiliens en respect, qu'ils s'étaient même emparés des navires de ces derniers pour les empêcher de continuer à détruire brutalement les ports du Pérou. Le peuple d'Aréquipa ajoutait foi à tous ces ridicules récits, et il comptait avec une confiance aveugle sur la protection armée de la France et de l'Angleterre.
Toutefois, l'attitude d'Aréquipa fut simplement expectante. Quant au chef politique et militaire, il publia les plus insolentes proclamations, où il annonçait de nouveau qu'il allait ouvrir c la tombe des Chiliens.» ; mais il ne mit pas un soldat en mouvement et ne tenta aucune entreprise contre les ennemis qui occupaient Tacna. Ses troupes se montraient si peu disposées à entrer en campagne que la désertion des officiers et des soldats augmentait dans des proportions alarmantes. Les autorités de la province, toutes dévouées à Piérola, paraissaient disposées à le suivre, soit qu'il se décidât à continuer la guerre, soit qu'il résolût de faire la paix. Ce qui lui importait avant tout, c'était que Piérola conservât le pouvoir. D'ailleurs, on espérait fermement à Aréquipa que le gpuvernement chilien ne voudrait perdre ni son temps ni son argent dans une expédition absolument stérile contre ces provinces. Au Chili, en effet, on croyait avec raison, qu'aussitôt qu'une division de l'armée victorieuse se mettrait en marche sur Aréquipa, les ■ troupes péruviennes occupant cette ville se replieraient sur la montagne, en évitant un combat qu'elles étaient incapables de soutenir. Il suffisait comme mesure d'hostilité que quelques navires chiUens tinssent bloqués les ports de cette région. Lorsqu'on apprit à Aréquipa la formation du gouvernement provisoire de Lima, les partisans de Piérola ne purent contenir leur colère. Le 19 mars, les troupes casernées dans celte ville furent passées en revue. Le chef politique et militaire leur
adressa une harangue fougueuse, où il tonnait contre « les ambitieux, les hommes corrompus qui prétendaient s'arroger la direction du pays. » « Nous avons à la tête du gouvernement l'illustre citoyen don Nicolas de Piérola, dont vous connaissez bien le caractère ferme et résolu. Les prodiges qu'enfante le patriotisme, il les a faits, et il continuera à les opérer; c'est lui qui nous condwra à la victoire. »
Gomme plan de campagne contre les Chiliens, il proposait de passer de Tautre côté des Andes, où les Péruviens seraient invincibles. Le même jour, les chefs militaires signèrent un acte dans lequel ils déclaraient qu'ils se refusaient à reconnaître le gouvernement de Lima, et qu'ils n'acceptaient comme chef légitime du pouvoir exécutif que « Monsieur le docteur don Nicolas de Piérola. » Cette déclaration fut signée par vingt-sept colonels ou lieutenants-colonels auxquels obéissaient les six mille hommes qui formaient l'armée du Sud.
Ces déclarations étaient l'œuvre exclusive du chef politique et militaire des départements du &ud, et des troupes placées sous ses ordres. Quand il fut question d'obtenir des habitants d'Aréquipa un acte à Tappui de cette résolution, on ne put réunir que les signatures de quelques individus plus ou moins insignifiants, et qui ne jouissaient d'aucune considéraration. Les notables de la ville ne désiraient en aucune façon la prolongation insensée de la résistance au Chili, qui ne ferait que creuser davantage l'abîme où le Pérou s'était précipité ; ils voulaient bien moins encore susciter une guerre civile qui rendrait impossible la réparation de tant de maux. Toutefois, asservis comme ils l'étaient par le régime militaire, ils étaient impuissants» à faire prévaloir l'influence de leurs opinions. Ainsi donc, le préfet Solar put, quelques jours après, lancer un décret, portant les dispositions suivantes :
« Art. 1*'. Sont déclarés traîtres àk la patrie les membres du gouvernement provisoire formé dans la capitale de la République, ainsi que les Péruviens qui lui obéiront ou qui lui prêteront leur appui direct ou indirect.
« Art. 2. Les autorités de la République arrêteront les individus désignés par l'article précédent, et, quels que soient leur condition et leur rang dans la hiérarchie, ils seront tra-
duils devant un conseil de guerre et coRdamnés à mort, coaformément à Tarticle 8 du statut *. n
Ainsi, après les horribles désastres de la patrie, quand toutes les volontés devraient se réunir pour la sauver ée la ruine où Font entraînée ses mauvais gouvernements^ le Péirou présente le spectacle le plus Anormal qu'il soit possible dlmaginer. L'ordre et la tranquillité n'existent que dans les provinces occupées par les troupes chiliennes, et qui se trouvent pourtant sous le régime de la loi martiale. Les efiets de cette loi ne se sont fait sentir que pour réprimer les vols et les incendies commis par une populace effrénée. A son ombre, la propriété et la vie des habitants de ces provinces ont trouvé de sérieuses garanties. Le commerce commence à se relever, et la majorité des habitants accepte cette situation comme quelque chose de bien préférable au despotisme militaire dont ils ont été victimes Tannée précédente. Mais ce régime provisoire, tout en assurant le présent, ne donne aucune garantie pour l'avenir. Loin de là, tout le monde comprend que le jour où les troupes chiliennes évacueront les villes de Lima et du Callao, une multitude effrénée se livrera de nouveau aux mêmes excès, aux mèmœ atrocités que ceux qui ont signalé le lendemain des dernières batailles.
De son asile de Jauja, Piérola imposait de lourdes eontribiitiooa aux provinces de l'intérieur et y maintenait le régime dictatorial. Il réussit même à armer tant bien que B»al des bandes de partisans^ avec l'aide desquels il prétendait étendre sa domination jusque sur les locaUtés de& montagnes du département de Lima. Ganta devint la base d^opératioas de ces guérillas. De là, ils descendaient dans les vallées voisines
1. Peu après la publication de ce décret, la presse annonçait qu*un détachement de .ci^yalerije de Taroiée d'Aréquipa, commqndé par un officier d*origmc cubaine, avait pénétré dans le département limitrophe â'Aytoujcho, «t avait surprime LucAna^ pbiâeiirs fonclioanair6& aouiBiés par le Gouvernemeat de Lima, et qui étaient en route pour preo4re possession de leurs emplois, et qu'il avait fusillé sur place sept d'entre eux. Celte nouvelle a éké donnée par les journaux, mais nous n*ttn gartntisaons pas rautbeatieiité. Noua savons seul^sk^nt que* le préfet Solar a emprisonné à Aréquipa quelques personnes importantes d^ la viile, et même plusieurs chefs militaires qui ne se montraient poiht - ytrtiiBi» asME dévonto de Piérola..
des montagnes et exerçaient les plus violentes dépréd-ations sur divers villages, habités en majeure partie par des Indiens. La nature môme de ces âpres montagnes favorisait ces incursions.
Le colonel don Pedro Lagos, qui commandait accidentellement l'armée chilienne de Lima, lança, dans les premiers jours d'avril, quelques colonnes de cavalerie contre ces guérillas. Ceux-ci, qui occupaient la crête des hauteurs, se défendaient en faisant rouler sur les Chiliens des quantités de pierres; puis ils prenaient la fuite pour aller se poster sur d'autres hauteurs, d'où ils étaient bientôt délogés. La cavalerie réussit enfin à les disperser.
Toutefois, tant que Piérola resterait de Tautre côté des montagnes, occupant les villes de Huanuco, Jauja^ Tarma et Cerro de Pasco, ces bandes armées pouvaient se réorganiser. Le colonel Lagos forma une division de deux mille hommes, qu'il plaça sous les ordres du commandant don A. Letelier, €t la dirigea sur les points en question. Cette petite division n'eut guère à surmonter d'autres difficultés que celles dee marches. Elle s'empara successivement de ces diff*érentes villes et s'établit enfin à Cerro de Pasco, la plus importante de toutes, après avoir laissé des garnisons dans les autres. Piéi*ola et les quelques hommes qui le suivaient s'étaient hâtés de fuir vers le sud, sans oser faire la moindre résistance. Un certain colonel Aduvire, qui se donnait le titre de préfet de Junin, s'était enfui avec quelques soldats dans la direction opposée, abandonnant la ville de Huânuco, capitale du département, que les Chiliens occupèrent sans coup férir.
Ainsi, au commencement de mai, tout ce vaste territoire était occupé par les vainqueurs. Quelques faibles détachements chiliens avaient poursuivi à tine certaine distance les derniers restes des bandes que Piérola était parvenu à réunir dans le département de Junin. Il parait que dans plusieurs de ces locaUtés on n'avait pas la moindre nouvelle des événements de Lima et des efiroyables défaites subies par les armées péruviennes. Pour ces pauvres gens, de race indigène pour la plupart, Piérola était encore le chef reconnu de toute la nation,^ et Lima restait soumise à son autorité dtetato^ riate.
Dans les vallées de Pisco et de Gaiiete, et sur d'autres points d'où avaient fui les anciennes autorités péruviennes, le désordre et Tanarchie étaient arrivés à leur comble. La presse a raconté les crimes commis dans ces localités, les vols, les incendies, les massacres de malheureux asiatiques, avec des détails et sous des couleurs qui les rendent presque incroyables. Les chefs chiliens qui commandent à Lima se sont vus obligés d'envoyer des troupes pour rétablir la tranquillité et donner quelques garanties d'ordre aux populations paisibles et honnêtes qui subissaient les conséquences de ce débordement des mauvaises passions d'une populace effrénée. Mais cet ébranlement social finira par ruiner le Pérou, si le patriotisme ne parvient pas à dominer l'anarchie qui tend à tout dissoudre.
La situation de la Bolivie n'est guère plus favorable. De constantes velléités de rébellion ont fait vivre son gouvernement au milieu d'inquiétudes continuelles. Le manque de ressources ne lui a pas permis de porter secours au Pérou dans la crise où ce dernier pays s'est vu plongé par suite de l'alliance de 1873. A La Paz comme à Aréquipa, la presse bolivienne a commencé par nier les victoires remportées par les^ Chiliens aux environs de Lima. Quand il n'a plus été possible de résister à l'évidence des faits, les journaux de la Bolivie ont défié les Chiliens de traverser toutes les montagnes pour les attaquer. Tel a été le sujet d'une proclamation du président Campero. Il y menace les Chiliens, non de la bravoure des soldats de la Bolivie, mais des précipices de la CordiUière et de l'insalubrité du climat. Ce n'est pas que l'expédition d'une division chilienne contre ce pays dût offrir de sérieuses difficultés. On savait que son approche suffirait pour mettre en fuite tout le gouvernement bolivien avec les quelques soldats qui lui restent. Hais le gouvernement du Chili n'a point voulu s'engager dans une entreprise qui lui imposerait des sacrifices d'argent, et dont il ne retirerait d'ailleurs aucun avantage effectif ni même aucune gloire militaire, puisque ses soldats ne trouveraient personne à combattre.
Toutefois, en Bolivie même, il s'est trouvé des citoyens que se sont rendu un compte exact de la situation de leur pays. Dans la presse et dans les conseils du gouvernement se
LA CAMPAGNE DE LIMA 2il
sont fait entendre des voix prudentes qui ont représenté la folie qu'il y aurait à prolonger une situation impossible, au nom d'une guerre que Ton ne peut soutenir, et qui ruine inutilement le pays. De son côté, le gouvernement, se voyant dans rimpossibilité de rien faire pour secourir le Pérou dans la dernière campagne, a cru remplir ses devoirs d'allié fidèle en se soumettant aux désirs du gouvernement péruvien pour conserver les apparences d'une alliance dissoute de fait par la défaite de Tacna. C'est ainsi que, usant des pouvoirs extraordinaires dont il est revêtu, il a exilé les individus qui, au nom des plus grands intérêts de la patrie, conseillaient la paix et en démontraient la nécessité. Le vice-président de la République a été du nombre de ces bannis.
Pendant ce temps, le Chili est en pleine et paisible possession non seulement des territoires dont il doit rester définitivement maître, mais aussi des provinces les plus riches et les plus peuplées du Pérou. Tandis que ses troupes y maintiennent la tranquillité et la paix, il perçoit les contributions sous l'administration d'employés chiliens, et exploite en propriétaire les ressources naturelles du pays, qui faisaient la richesse de son gouvernement. La victoire lui a permis d'anéantir la puissance militaire du Pérou, et de rester en possession de presque toutes ses provinces, qu'il occupe sans crainte de s'y voir inquiété. Et même, comme il n'avait plus besoin de toutes les forces qu'il entretenait au Pérou, il a pu réduire son armée et son escadre. Deux mois après les victoires de Chorrillos et de Miraflores, le général Baquedano rentrait au Chili aTeej^ttâ de six mille hommes de son armée; et après avoir joui des ovations que méritaient leurs triomphes, ces braves soldats ont déposé leurs armes pour se livrer de nouveau aux tranquilles occupations de la paix.
Quel sera le dénouement de la situation actuelle? Il n'est pas difficile de le prédire. L'armée chilienne occupera Lima tant que l'on conservera l'espoir d'y laisser établi un gouvernement solide, capable de signer une paix définitive et d'assurer la stabilité du Pérou. Mais le jour où le gouvernement du Chili aura acquis la conviction que l'anarchie est incurable dans ce malheureux pays, et que le patriotisme, usé par soixante ans de corruption et de désordre, en a complètement T. IL 16
disparu, il rappellera ses troupes dans les territoires qu'il doit garder à titre dlndemnité de guerre, bien sûr que personne ne lui en disputera la jouissance, et il laissera le reste du Pérou livré à sa destinée. Et. cette destinée,, par malheur, est bien sombre.