‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 10 sur 21 · UO · texte numérisé non relu

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toujours la postérité de vouer à la mémoire du fameux prévôt une sympathie et une admiration sans réserve.

Le premier devoir de celui qui a l'honneur de représenter un grand parti, une noble cause, des idées généreuses, est de s'abstenir de tout appel à la violence, de toute effusion de sang. Il doit croire assez fermement à la puissance morale des idées dont il est le champion, pour estimer qu'elles peuvent se passer de l'aide de la force brutale. Au point de vue de la morale, c'est un devoir ; au point de vue du succès, c'est la première condition du triomphe définitif de la cause que l'on sert. Les idées nouvelles ne croissent et ne se développent que dans le sang des martyrs qui veulent bien se dévouer pour assurer leur victoire. Voulez-vous les faire infailliblement mourir : arrosez-les du . sang de leurs adversaires et de leurs ennemis. Il y eut un jour où Marcel méconnut complètement cette vérité. Ce fut le crime et ce fut aussi le malheur de sa vie. Ce jour-là, dans un instant d'effeiv vescence, le prévôt fit couler ou du moins laissa répandre le sang de Régnant d'Acy, des maréchaux de Champagne et de Normandie. Ce sang, qui rejaillit, dit-on, sur les vêtements du dauphin, dut rejaillir aussi en quelque sorte sur les idées au nom desquelles il était versé et les rendre odieuses au jeune prince, en les associant dans son imagi*

nation à une scène i de violenoe, de meurtre et de sédition. Et ainsi de judicieuses et utiles réformes furent enveloppées dans la haine irréconciliable que le duc de Normandie voua dès lors à l'homme qui s'en était fait le champion sanguinaire.

Si la violence et l'effusion du sang souillent, déshonorent, perdent les idées , des alliances équivoques, indignes les compromettent, lés dénaturent et les engagent souvent dans d'inextricables liens. Je sais bien ce que les meilleures causes laissent de leur intègre pureté, de leur dignité, de leur franche et libre allure dans ces sortes d'adultères politiques; je cherche en vain ce qu'elles y gagnent. Marcel contracta ou, si l'on veut, subit deux mésalliances de ce genre, et par là commit deux des fautes les plus graves qu'on puisse lui reprocher. Lui, le réformateur en administration, naguère au sein des états généraux, l'avocat de l'ordre et du droit substitués à l'arbitraire et à la force, il donnait la main à des paysans furieux qui se conduisaient comme s'ils n'eussent eu d'autre but que le meurtre et la dévastation, d'autre mobile que la soif de la vengèance î Lui, le hardi novateur en matière de gouvernement, qui ne visait à rien moins qu'à fonder en France la liberté politique sous la forme communale et fédérative, il faisait alliance avec Charles le Mauvais, l'ami

des Anglais, le représentant d'une ambition et d'une rivalité dynastiques !

Ces regrettables compromis amenèrent des résultats tout opposés à ceux que le chef de la municipalité parisienne avaitfpu en attendre. En présence de cette coalition de Marcel et des Jacques, les gentilshommes, auparavant divisés, sentirent le besoin de se rapprocher et se mirent à serrer leurs rangs pour tenir tète à Forage qui venait fondre sor eux. En môme temps, quelque chose de la réprobation et de l'horreur qu'inspirèrent partout les excès des paysans rejaillit sur le prévôt, leur allié, et le rendit suspect à son propre parti. L'alliance de Charles le Mauvais eut pour Etienne Marcel des suites plus funestes encore. Cette alliance, repoussée par le sentiment national et patriotique, le rendit à la fin odieux au peuple de Paris qui pendant longtemps l'avait soutenu avec ardeur ; elle fut la principale cause de cette célèbre révolution du 31 juillet 1358, qui coûta la vie au prévôt et à ses principaux complices.

Malgré ces taches qui la déparent, malgré ces ombres qui l'obscurcissent, la figure d'Etienne Marcel reste une des plus brillantes de notre histoire. La hardiesse de sa tentative politique sera toujours digne de l'intérêt el des réflexions, sinon de l'entière adhésion des esprits élevés. Ses réformes administratives surtout, si avancées et si

nécessaires, à considérer l'époque où elles furent tentées , commanderont éternellement l'admiration et la reconnaissance de la postérité.

Ce réveiL celte résurrection du vieil esprit communal des i I e et 12° siècles, que le prévôt essaya de provoquer au 14 e , mais avec des vues et des prétentions plus hautes ; cette autonomie complète des communes de France réunies en confédération sur le modèle des bonnes villes des Flandres, qui fut le but politique de Marcel 1 ; cette sorte de féodalité communale et bourgeoise qu'il aurait voulu constituer en face de la royauté, d une part, delà féodalité nobiliaire et cléricale, de l'autre; ce

1 Marcel, comme drapier, avaii entretenu de bonne beute des relations continuelles avec les Flandres, qui étaient alors le pays de l'Europe le plus renommé pour la fabrique des draps. « Jehan de Saint-Benoît et Estiennc Marcel pour 3 draps et demi, marbrez, Verdeles, cours, de Broixelles, livrés au terme de Pasques pont robe6 aux enffens de la chapelle royal à Paris et à leurs maistres, au dit terme.... Les diz Jehan et Estienne, pour un roié vermeil de Garni, délivré aus trois guaictes du roi pour leurs robes de Toussains darreniercment passée, pur le mandement du dit seigneur donné à Paris, 1" février 1351. » (Compte détienne de la Fontaine pour le terme de la Saint-Jean de Pan 43Ô2, publié par M. Douetd'Arcq, p. 150 et 151.)

Cinq bourgeois do Paris, Flamands d'origine, ainsi que l'indique leur iiom, sont désignés comme complices de Marcel dans les chroniques du temps et aussi dans les lettres de rémission du Trésor des Ckirtes. Us s'appelaient Pasquier le Flamand, Jacques le Flamand, Henuequin le Flamand, drapier (Très, des Ch., reg. 86 , p. 196), GelTroi le Flamand (reg. 86, p. 271), Nicolas le Flamand, drapier (reg. 86, p. 209).

rôle d'Arteveld français qu'il eut l'intention de jouer et qui fut, à n'en pas douter, le rêve et l'ambition de sa vie : tout cela, selon le point de vue et les tendances de chaque esprit , peut être l'objet des jugements les plus divers. Une pareille entreprise, de quelque manière qu'on doive l'envisager, tendait certainement à enlever à la royauté la prépondérance gouvernementale pour la faire passer dans d'autres mains.

Beaucoup de penseurs, persuadés que rien ne peut compenser pour un peuple le manque de liberté, sont d'avis qu'il faut déplorer amèrement l'insuccès de la tentative politique d'Étienne Marcel. La réussite de son essai, disent-ils, aurais donné au système représentatif ce qui lui manque surtout pour s'établir d'une manière durable dans notre pays et y jeter de profondes racines, à savoir un passé et une tradition. Si l'on s'était habitué de bonne heure et bien avant 89 à compter les communes, c'est-à-dire le liers-état pour un Ordre et une puissance ayant une part sérieuse dans le gouvernement, nous n'aurions pas aujourd'hui une si grande inexpérience de la liberté et des institutions libérales. Nous serions gouvernés depuis longtemps avec les mêmes vicissitudes, il est vrai, mais aussi avec cette sécurité, cette dignité, ce profond sentiment du droit et du devoir politiques dont les Anglais, les Suédois et les autres peuples libres de l'Europe

sont justement fiers. Les communes auraient fait alliance, tantôt avec la royauté, tantôt avec l'aristocratie, les auraient modérées Tune par l'autre, auraient été contenues elles-mêmes et auraient enfin, par leur médiation toujours puissante et toujours invoquée, déterminé un équilibre trèsavantageux aux trois ordres de l'Etat . Notre pays n'eût pas tardé à recueillir les fruits d'une si heureuse organisation politique. Supposez le pouvoir entre les mains d\me assemblée, et la France, presque au lendemain de la tentative de Marcel, n'eût pas été pour ainsi dire livrée à la démence avec Charles VI, ou à une apathie honteuse avec le roi de Bourges. D'ailleurs, ces réformes administratives, que tout le monde est forcé de louer, n'étaient que la conséquence des réformes politiques projetées par le prévôt des marchands. Le triomphe des unes était nécessaire pour amener l'application sérieuse des autres.

. D'autres esprits, et le nombre en est grand, exprimenf une opinion tout à fait contraire. A leur avis, le plus pressant besoin de la France, à l'époque où parut Marcel, était de constituer fortement son unité nationale par la ruine de la féodalité et l'expulsion des Anglais. Or, selon eux, loin de servir cette grande œuvre, dont le pouvoir royal était appelé par son intérêt même à être le plus efficace instrument, l'indépendance poli-

tique des communes ne pouvait qu'y apporter obstacle en faisant échec à ce pouvoir, et devait favoriser ainsi, qu'on le voulût ou non, la réaction iéodale et l'invasion étrangère. Autre chose, ajoutent-ils, est la vie municipale, autre chose la vie communale au sens historique du mot. Ils conviennent que la première est indispensable à la dignité, à la durée, au bon gouvernement des so- ' ciétés ; mais ils soutiennent que cette vie municipale était aussi forte qu'on pût le désirer dans la France du xrv e siècle. Ils font remarquer qu'à Paris, notamment, toutes les fonctions qui se rattachaient aux intérêts de la cité, depuis celle de prévôt des marchands jusqu'à celle de maître du - Grand Pont *, n'avaient pas cessé d'être conférées par voie d'élection. Quant à la forme communale, utile, nécessaire même aux xi e et xn e siècles pour protéger contre la féodalité la bourgeoisie au berceau et permettre à çelle-ci de développer son commerce et sa richesse, ils prétendent qu'elle avait fait son temps au xrv* siècle et ne pouvait plus dès lors avoir d'autre effet que d'entraver le progrès normal de notre pays. Ils citent l'exemple de l'Italie, des Flandres, de quelques parties de l'Allemagne, où la pèrsistance excessive de la vie com-

1 Bibliothèque de l'École des Chartes, tom. mi, 4 r * linaison, septembre-octobre 4859, p. 86*89.

munale n'a pas été le moindre obstacle à la constitution, au maintien de l'unité et de l'indépendance nationales. S'il faut les croire, Etienne Marcel, du moins pour celui qui n'envisage que ce côté de son œuvre, est Phomme du passé ; seuls, ses essais de réforme 'administrative en font l'homme de l'avenir . Ils doutent ^ue- le triomphe des vues politiques du prévôt des marchands eût assuré, dès le 'début, à notre pays les victoires, les conquêtes, les sages réformes, les institutions utiles, la renaissance littéraire, artistique, en un mot tous les bienfaits glortenx qui signalèrent le règne réparateur de Charles le Sage ; ils affirment qu'un tel ordre de choses n'eût jamais pu amener, dans l'avenir, cette grande et incomparable unité nationale qui fait aujourd'hui la force de la France et qui est la principale source de sà grandeur.

Les avis sont donc divers du même opposés, quand il s'agit de juger l'entreprise politique d'Etienne Marcel. S'il en est ainsi, quê reste-t-il d'incontesté, pourra-t-on me demander, à la gloire du prévôt des marchands ? Ce qui reste, je l'ai dit, ce sont ces réformes administratives, indiquées plus haut dont*Marcel a l'honneur insigne ïavoir été le principal et le plus éloquent promoteur au sein des états généraux, réformes dont

V 1 . plus haut, p. 50 et 51.

on a pu dire, non sans quelque raison, qu'elles contenaient en ge?*ne<l^ principes de 1789. Réformes si judicieuses et si admirables que, quelles qu'aient été plus tard les erreurs du prévôt, elles sont à elles seules une preuve irf écusable de la supériorité de son intelligence ! Réformes si honnêtes et $i généreuses qu'en dépit des fautes bû la passion politique, les nécessités de la lutte et un coacçur/s de oirconstançes fâcheuses devaient entraifier lçur aufcyr, elfcp suffirent cependant à attes^r l'élévation aaturelle de son caractère; la àxoiture, la pureté primitives d$ ses intentions et

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; ! 1 f CHAPITRE III. - ^

Eipéditfon des Parisiens renais aux Jacques contre le marché de M eaux, et des nobles contre Sentis.

L'attaque du marché de Meaux est assurément foin des épisodes les plus intéressants dé la Jacquerie; c'est aussi l'un des mieux connus. Lfcst*ois principaux chroniqueurs de cette époque, Fttàs^ sart, Jean de Venette et Pierre d'Otfgemdnt, nous ont transmis avec le plus gràrid «étàïï le souvenir de cet événement. Toutefois, etl dépit des développements où ils sont entrés, on ne saurait se rendre un compte vraiment exact de cette mémorable affaire, si Ton ne se représentait pas nettement la position, la configuration, les abords et les défenses de «ette place, si célèbre dans notre histoire sous le nom de marché de Meaux.

Secousse, qpi avait eu l'occasion de "visiter cette forteresse et de l'examiner en détail pendant une demi-journée, en a tracé une description à la fois minutieuse et fidèle, digne en un mot de sa sagacité et de son exactitude ordinaires. N'ayant pas eu le même avantage, le mieux que nous puissions faire est de transcrire cette description.

« Le marché de Meaux, dit ce savant académi*

cien, est une très-grande place, entourée de bâtiments, qui forment un carré, qui n'est cependant pas tout à fait régulier. Cette place, où se tient le marché, est dans une lie formée, au nord, par la Marne, qui la sépare de la ville de Meaux, et, au midi, par un canal nommé le Cornillon, et qui à été fait par les ordres de Thibaut VI, comte de Champagne.

» Ce canal sort de la Marne à la pointe orien* taie de File, et il rentre dans cette rivière à l'occident : mais, de ce côté-là, la Marne et le canal renferment une prairie à peu près d'un quart de lieue, et qui forme un triangle rectangle, dont la jonction de la rivière et du canal fait l'angle, et qui a pour base les murs de la forteresse.

» Dom Toussaints du Plessis prétend et prouve assez bien que le terrain de cette île tenait autrefois au continent, et qu'il n'en a été séparé que parce que Thibaut VI, comte de Champagne, détourna le cours de la Marne, pour la faire passer entre la ville de Meaux et le marché, qui dès lors faisait une partie de cette ville.

». Vers le milieu de l'île, il y a sur la Marne, un pont qui conduit à la ville de Meaux, qui, à cet endroit-là, s'étend jusques sur les bords de la rivière ; et vis-à-vis, de l'autre côté, il y a sur le canal un autre pont, par lequel on entre dans la Brie.

h Le marché et les maisons qui l'environnent s ont entourés de mure; mais ils ne sont pas bâtis de la même manière. Au midi, ce n'est qu'une simple muraille, dont le pied est 'dans le canal même, duquel elle fait un des côtés. Elle s'élève en terrasse jusqu'au rez-de-chaussée du terrain de l'île. Sur cette muraille règne une galerie étroite, où à peine deux hommes peuvent passer : du côté du canal, elle est bordée par un parapet à hauteu d'appui; et, de l'autre côté, il s'élève une autre muraille, semblable à la première.

» Du côté de la prairie, s'élève une muraille en terrasse, qui est très-haute, et très-solidement bâtie. Elle est flanquée, de distance en distance, de grosses tours rondes de la même hauteur. Les tours sont, pour ainsi dire, massives et remplies de terre, et l'on voit des arbres sur le haut de la muraille et des tours. Le tout est bien conservé et ne se dément en rien.

» Une muraille, semblable à celle dont je viens de parler, et flanquée de tours, régnait autrefois vis-à-vis la ville jusqu'à la pointe de l'Ile. La partie de cette muraille, qui fait un angle avec celle qui regarde la prairie, et qui va gagner le pont, subsiste encore. L'on a pratiqué, dans l'épaisseur du mur et de la terrasse, contre laquelle il est appuyé, une porte voûtée, pour aller à la rivière.

» Mais la partie de cette muraille qui était audessus du pont, jusqu'à la pointe de Me, est entièrement ruinée. L'on voit cependant encore la base des murailles et celle des tours. Il est facile de trouver la raison pour laquelle cette partie de la muraille est détruite, pendant que les autres subsistent.

» J'ai remarqué que, dans tous les sièges de Meaux, du moins dans ceux dont j'ai connaissance, le marché n'a jamais été attaqué du côté du canal.

» Lesassiégeans n'avaient garde non plus de s'enfermer dans cette petite prairie, qui est entourée d'eau : ils auraient été trop exposés à l'artillerie de la place, et n'auraient point eu de retraite ; mais on commençait par attaquer la ville, moins forte que le marché, et, lorsqu'on s'en était rendu maître on plaçait, sur le bord de la rivière, de l'artillerie qui battait en ruine la muraille du marché, qui était à l'opposite de l'autre côté de l'eau. On a dû d'ailleurs avoir grande attention à entretenir la muraille, dont le pied est dans le canal, parce que, si elle s'éboulait, elle le comblerait.

» Entre la muraille qui est en face de la ville, et le lit de la rivière, il y a un espace assez considérable.

» Ces murailles et les tours paraissent être d'une structure ancienne, et il est très-vraisemblable qu'elles ont été bâties par l'ordre du régent

Charles qui, comme on Ta vu plus haut, fit travailler pendant longtemps pour mettre cette forteresse en état de défense.

» Des fossés régnaient le long de la muraille que côtoie la Marne. Il n'y en avait point du côté de la muraille qui est baignée par le canal, et qui a précisément la même longueur que la première.

» Il y avait sans doute des fossés le long de la muraille qui regarde la prairie.

» Le marché a à peu près 1200 ou 1300 toises de tour »

C'est dans cette place, très-bien fortifiée, comme on voit, que le régent, qui avait quitté Meaux, vers la fin du mois de mai, pour se v rendre à Montereau-faut- Yonne et de là à Sens, avait laissé trois cents nobles dames et damoiselles, qui s'y étaient réfugiées. On remarquait parmi elles la duchesse de Normandie, femme du régent, sa fille, et madame Isabelle de France, sa sœur, qui depuis fut donnée en mariage 8 à Jean Galeas Visconti, de Milan, et devint comtesse de Vertus. La présence de princesses d'un si haut rang donnait

1 Secousse, Hist. deCharles le Mauvais, in-4o, t. i, p. 244-247.

' Moyennant 600,000 florins. Le roi Jean, obligé de payer une somme énorme pour sa rançon, fut réduit à vendre, dans cette circonstance, sa propre chair à l'encan, pour me servir des expressions de Villani. (Voy . 1. 9, c. 403, p. 617, dans le XIV e volume des Historiens d'Italie de Muratori.)

à ce rassemblement plus d'éclat et de majesté : l'autorité royale y était ainsi représentée au milieu de la noblesse. Le régent, pendant son absence, avait confié la garde de ces nobles dames, ainsi que de la forteresse où elles étaient renfermées, à un très-petit nombre de chevaliers choisis, parmi lesquels on cite le duc d'Orléans \ qui se trouvait là avec la duchesse, sa femme, le seigneur de Hangest*, Regnaju4 d'Acy. chevalier, sire de Trocy, le sire de Revel, Philippe d'Aunoy, maître de l'hôtel du roi, le Bègue de Villaines 5 , Héron de Mail, et enfin messire Louis de Chambly, dit le Haze t)u le Borgne.

Si le régent n'avait pas laissé plus de forces dans le marché, c'est que sans doute il comptait sur la parole de Jean Soulas, maire de Meaux, des échevins et des principaux bourgeois de cette ville, qui avaient juré de lui être fidèles, et de ne pas souffrir qu'on fit rien contre lui ni contre son honneur 4 .

Mais ces promesses, comme du reste il fallait s'y

•Froissart, Chron., édit de M. Buchon,tom. m, ch. 387,

» Très, des Charl. , reg. 105, p. 91, lettres de décembre 1373.

• Chron. ms. } conservée sous le n° 530 duSuppli ment français, f° 66, r-.

4 Grandes Chroniques de France, dites de Saint-Denis, édit. de M. P. Paris, in-fol . , p. 1 466 et 4 467, ch. 68.

attendre, ne furent pas tenues . Les habitants de Meaux étaiént entièrement dévoués au parti d'Etienne Marcel et unis parla plus étroite alliance à 'la commune de Paris. Aussi était-ce seulement par surprise, on se le rappelle, que le régent avait réussi à se rendre maître de la forteresse du marché de Meaux; ce succès avait même causé le plus vif désappointement aux bourgeois de cette ville, qui attendaient les Parisiens. Leur maire,. Jean Soulas, n'avait pas craint d'en témoigner Jtout haut son mécontentement au comte de Joigny, que le duc de Normandie avait chargé d'accomplir ce coup .de main. Il était allé jusqu'à dire à ce Seigneur que, s'il l'avait su envoyé par le dauphin pour occuper le marché, il n'aurait jamais sduffert qu'il mit le pied dans la ville de Meajix. Quelque temps après, le régent, informé' de cette manifestation, avait mandé près de lui, pour le réprimander, l'audacieux magistrat qui en était l'auteur, et l'avait condamné à une amende. Mais ce châtiment n'avait eu pour effet, on le comprendra sans peine, que d'aggraver et de fortifier encore les dispositions hostiles dont Soulas était déjà animé à l'égard du parti royal.

Aussi, à peine le régent avait-il quitté Meaux, que la discorde et la lutte éclataient entre les habitants dirigés par leur maire et les nobles renfermés dans le marché. Les bourgeois exaspérés

mirent cette forteresse en état de siège. En même temps, ils envoyèrent en toute hâte demander du secours aux Parisiens, tandis qu'ils faisaient sommer tous les paysans des environs, au nom du prévôt des marchands et du capitaine des Jacques, de venir se joindre à eux pour attaquer les nobles 1 . Les vilains durent généralement répondre à cet appel. Bientôt on les vit accourir à Meaux de toutes parts. Leurs sauvages cris de guerre, leurs menaces de sensuelle et brutale vengeance, arrivaient par intervalles jusqu'aux oreilles des princesses et châtelaines renfermées dans le marché. Ces manants menaçaient leur honneur encore plus que leur vie. Elles le savaient : aussi la pensée d'avoir à subir l'attouchement de ces bêtes farouches les faisait-elle frémir d'angoisse. Les cinq ou six seigneurs restés avec elles n'étaient guère plus rassurés. Se voyant tellement

1 Nous avons la preuve qu'un mandement de ce genre fat adressé/notamment aux habitants de Puisieux, par deux de leurs concitoyens, Jean Raie et Simon Franquet. Nous savons que ces deux faiseurs de propagande contre les nobles eurent recours, d'abord aux menaces, puis à la violence et aux voies de fait contre les membres d'une famille appartenant à la commune de Marcilly, qui refusaient d'obtempérer à leurs injonctions. Us égorgèrent même sur le seuil de sa demeure le chef de celte famille, nommé LorinPoncln; et ils se préparaient à faire subir le même sort à son fils, Simonet, lorsque celui-ci les frappa à mort de quodam goudendardo, dit la lettre de rémission, qui nous a conservé ces détails. (Très, des Charly reg. 80, p. 606.)

inférieurs en nombre à leurs adversaires, ils commençaient déjà à concevoir les craintes les plus sérieuses sur leur situation, lorsqu'un incident imprévu vint leur rendre l'espoir et changer la face des choses.

Un des plus renommés chevaliers de ce temps, Gaston de Foix, surnommé Phœbus, à cause de sa beauté, de sa galanterie et de l'éclat de sa cour, revenait, avec Jean de Grailly, captai de Buch, gentilhomme gascon, d'une croisade ou pèlerin âge, comme dit Froissart, contre les païens de la Prusse. C'était assez la mode, au xiv* siècle, d'aller, quand on n'avait rien de mieux à faire, guerroyer, sous prétexte de croisade, contre les habitants de ce pays, encore idolâtres à cette époque. Comme ces deux gentilshommes passaient par Châlons-sur- Marne, en Champagne, ils apprirent le danger que couraient les trois cents dames et damoiselles nobles, assiégées par les Jacques dans le marché de Meaux . Il y avait là de grands coups d'épée à donner, des femmes à préserver d'un affreux péril, des paysans soulevés à châtier ; les deux chevaliers, ayant sous leurs ordres environ quarante lances, volèrent donc,; sans hésiter, à la défense de la forteresse menacée. Il était temps qu'ils arrivassent.

Marcel avait fait droit à la demande de secours que lui avait adressée Jean Soulas. Pierre Gilles 1 ,

1 Mm. de l'Acad. des Jnscript. t. xx, p. 64b.

occupé à dévaster le nord du Parisis, et Jean Vaillant, qui, de concert avec les Jacques du Beauvaisis, venait de s'emparer du château d'Ermenonville, recurent du prévôt des marchands l'ordre d'aller attaquer le marché de Meaux.

Il n'est pas sans intérêt de faire remarquer ici que les Jacques qui, sous les ordres de Guillaume Cale, étaient venus se joindre au* gens d'armes de Paris pour faire |le siège du château d'Ermenonville, ne prirent aucune part à la tentative dirigée contre le marché de Meaux. Robert de Lorris venait à peine de se rendre, lorsque le capitaine général des.paysàns apprit que le roi de Navarre* à la téte d'une ïoule de gentilshommes, se disposait à attaquer les Jacques restés en Beauvaisis ; à cette nouvelle, il s'empressa de retourner sur ses pa§ pour essayer de défendre les siens contre les attaques d'un aussi puissant ennemi. Cette nécessité de tenir téte à Charles le Mauvais fut sans aucun doute la principal raison qui déterïnina Guillaume Cale à se séparer des gens d'armes de Paris, quelques jours à peine après avoir opéré sa jonction avec eux. Mais peut-ètfé est-il permis de conjecturer' que le capitaine des Jacques obéit encore dans cette circonstance à une autre impulsion. L'attaque du marché de Meaux, où se trouvait la duchesse de Normandie, femme du régent, était un défi jeté au dauphin, représentant du pouvoir

royal, plus encore qu'à la noblesse. Or, les paysans déchaînés contre les nobles, étaient loin de nourrir les mêmes sentiments de haine contre la royauté. Ils lui pardonnaient ses fautes en considération de § es malheurs. Ils lui savaient gr£ de ses bonnes intentions, si stériles qu'elles fussent presque toujours restées. Enfin ils l'aimaient de cet amour instinctif, profond, indestructible qu'on a pour la patrie, dont ils persistaient à voir en elle l'a personnification. Il y a donc Heu de supposer que les Jâcques d'Ermenonville furènt heureïix de prétexter le soin de leur propre défense ptfor ne pas s'engager dans une aventure dirigée surtout contre une autorité pour laquelle ils se sentaient toujours un fonds d'affection. Ce qui vient à l'appui de notre conjecture, c'est que, d'après le contenu d* un grand nombre de lettres de rémission, les commissaires que Marcel envoyait attaquer le marché, durent recourir presque partout à la force pour décider les paysans des villages placés sur leur route à se joindre à eux.

Quels qu'aient été les motifs de sa conduite, il e st certain que GuillaumeXiale se sépara brusquement des gens d'armes de Paris au moment 6ù ceux-ci furent dirigés contre le marché, et regagna avec tous ses Jacques le Beauvadsis. Obéissait aux ordres du prévôt des marchands, les deux commissaires de la municipalité parisienne, Pierre Gilles

et Jean Vaillant, se mirent en marche, cb^fup ^ leur côté, vers Meaux, à la tête de leur? gens d'armes. Tous les châteaux des nobles qui ^fttrpijvèrent sur leur route, soit de Gonesse> soit d'Htynenonville à Meaux, furent pillés, puis démolis et IL; vrés aux flammes. Les hommes de Pierre GiUe^ notamment, pillèrent et dévastèrent, ap. point dp le rendre inhabitable, un manoir que messire Je^n de Charny, conseiller et maître des requ^tqç de Thôtel du roi, possédait dans la commune jiQVfr il portait le nom. Non content de cette destruction, Pierre Gilles chargea quatre cents paysans, tant du Parisis que du bailliage de Meaux, de faire subir le même sort à deux autres manoirs situép sur la rive droite de la Marne et appartenant $ même seigneur 1 . ■ , . ;i;

En même temps, Pierre Gilles et Jean Vaillant* . dans toutes les villes, bourgs et simples cpipmurçep qu'ils traversaient, contraignaient de se joindre à eux les habitants en état de porter les arides*.

1 Voir le »° XVU de nos pièces justificatives et la p.,2$G t) reg. 86, du Très, des Chart. t , . , ^

% Voici la preuve de celle assertion , en ce qui tAuçhe.Pierr* Gilles : « . . . et avecques ce, quant Pierre Gileset ses cojnpiicea, alerent à Meaulx, il commanda aux dessus diz, en passa^tpar Je dit Tramblay, qu'il allassent avecques lui, en les meuassauit, d'ardoir leur ville et maisons, s'il n'y aloient : pour paqurde laquelle chose les diz supplians... alerent ji M^ul?;. . . »..(^f^5. des Chart., reg. 86, p. 286 : lettres de ^émi^i^i d^ût

C'est ainsi que les gens d'armes de Paris, ceux de la troupe de Gonesse comme ceux de l'expédition d'Ermenonville, virent leurs rangs se grossir en chemin par l'adjonction plus ou moins volontaire d'un certain nombre de paysans. Néanmoins, Froissart peut paraître quelque peu suspect d'exagération, quand il évalue à 9,000 hommes les troupes réunies de Pierre Gilles et de Jean Vaillant, au moment où elles arrivèrent sous les murs de Meaux 1 .

Apprenant l'arrivée de ces auxiliaires, les bourgeois, qui les attendaient impatiemment, s'empressèrent daller au-devant d'eux. Les Parisiens firent leur entrée dans Meaux par la porte Saint-Remy 2 , toutes bannières déployées 5 , le samedi 9 juin 4 , veille de la fête de saint Barnabé, apôtre. Ceux de Meaux donnèrent des ordres pour qu'on leur distribuât aussitôt toutes sortes de rafraîchissements ;

Quanlà Jean Vaillant, il reçut, à ce qu'il paraît, un renfort de ce genre à Silly-en-Multien, et non à Tilly, selon la mauvaise leçon de Secousse (Bist, de Ch. le M. y 1. 1, p. 248). Ce qui a fait dire, par erreur, à Pierre d'Orgemont que les 500 gens d'armes dont Jean Vaillant était capitaine s'étaient assemblés à SHIy. (Gr. Chron. de Saint-Denis, édit. de M. P. Paris,in-fol.,p. 4473, ch. 77.)

froissart, Chron., édit de M. Buchon ; in-8°, 4824, tom. m, ch. 387, p. 300.

1 Très, des Char t., reg. 86, p. 244 .

' J6tô., reg. 405, p. 94.

*ioirf.,reg. 86, p. 274 et 244.

ils firent même dresser pour eux dans les rues des tables garnies de nappes, sur lesquelles on mit du vin, du pain et de la viande

Après le repas, les Parisiens, les Jacques et les habitants de Meaux réunis se disposèrent à atto quer le marché. Ils étaient si nombreux, ditFroissart, que, depuis l'extrémité septentrionale de la ville jusqu'à cette forteresse, située au sud, toutes les rues étaient pleines et encombrées de gens d'armes. S' étant rangés en bataille, les assaillants s'approchèrent du marché soudainement, sans que les assiégés s'en donnassent de garde, et l'attaquèrent très-vivement.

A leur approche, les femmes qui se trouyaient dans cette forteresse se mirent à pousser des cris de frayeur. Mais le comte de Foix et le captai de Buch, sans attendre l'assaut, faisant ouvrir toute grande la porte du marché, s'avancèrent à la rencontre de leurs agresseurs, à la tète d'environ vingt-cinq hommes d'armes. En avant de cette troupe, on voyait flotter dans les airs la bannière du comte et le pennon du captai.

L'engagement eut lieu sur le pont de la Marne, qui fait communiquer, comme on l'a vu plus haut, la ville de Meaux, située sur la rive droite de

1 Gr. Chron. de Saint-Denis, édit. de M. P. P&fis, ïn-fol., p. 4473, ch. 77.

ce fleuve, avec le marché, placé sur sa rive gauche. Dans un espace aussi resserré, il était impossible de combattre autrement que sur un front très-peu développé et seulement homme contre homme.

Cette circonstance asstira l'avantage atax nobles.

Couverts depuis les pieds jusqu'à la tète d'armures impénétrables* les gentilshommes avaient en outre de longues et solides lances, des glaives tranchants et acérés, des épées parfaitement fourbies. Que pouvaient, contre de telles armes offensives et défensives, soit les flèches des gens d'armes de Paris, devenues presque mutiles sur un champ aussi étroit, soit les fourches, les faux, les poignards de miséricorde, et autres armes de rencontre, les seules qu'eussent à leur disposition les paysans des environs deMeaux! D'ailleurs, les vilains de ce temp9 avaient , à cause de leur mauvaise nourriture, une infériorité de taille et de force physique qui leur était toute chance de succès dans un combat corps à cofrps.

Aussi èssuyèrent-ils la défaîte la plus complète. Si l'on en croyait Froissart, depuis le commencement jusqu'à la fin du combat, les nobles n'eurent que la peine de tuer sans courir eux-mêmes le moindre danger. Jamais on ne frappa plus en plein ni à la fois avec plus d'acharnement et de mépris dans la chair humaine. Il faut lire dans le chroniqueur l'expressive et vivante peinture

* qu'il nous a tracée de cette épouyàntatle Wcherie : « Les nobles, dit-il, vinrent à la porte du marché et firent ouvrir tout arrière ; et puis se mirent au devant de ces vilains, noirs et petits, et très- mal armés, et la bannière du comte de Poix et celle du duc d'Orléans et le pennoii du captai, et les glaives et les espees en leurs uqpins, et bien appareillés d'eulz défendre et de garder le marché. Quant ces meschans gens les virent ainsi ordennés, comment que il n'estoient mie grant foison encontre eulz, si ne furent mie si forsennés que devant ; mais se commencèrent les premiers à reculer et les gentilshommes à eulz poursuivir, et à lancer sus eulz de leurs lances et de leurs

espees et eulz abattre. Adonc cilz qui estoient devant et qui sentoient les horions, ou qui les redoutoient à avoir, reculoient de hideur, tout à une fois , et cheoient l'un sur l'autre. Adonc issirent toutes manières de gens d'armes hors des barrières, et gaingnierent tantost la plaçe, et se boutèrent entre ces meschans gens. Si les abatoient à grans monceaux, et tuoient ainsi que bestes ; et les rebouterent tout hors delà ville, que oncques nulz d'eulz n'y eust ordenance ne conroy ; et en tuèrent tant qu'il en estoient tous lassés et tannés ; et les faisoient saillir en la rivière de Marne* Briéfment il en tuèrent ce jour et mistrent à fin plus de sept mille ; ne ja n'en fust nul eschappé,

si il les vousissent avoir chaciés plus avant 1 . »

Toutefois, la victoire dut être plus chèrement achetée que Froissart ne semble ici le dire ; car les assaillants parvinrent jusqu'à la barrière et au delà 2 . Plusieurs nobles furent tués, notamment messire Louis de Chambly, dit le Haze ou le Borgne, qui périt d'un coup de flèche dans l'œil. Il est certain, d'autre part, que bon nombre de gens d'armes de Paris, ainsi que beaucoup de bourgeois de Meaux, réussirent à s'échapper, comme l'attestent encore aujourd'hui les nombreuses lettres de rémission qui leur furent délivrées plus tard sur le fait de leur participation à l'attaque du marché de Meaux \ % "

Quoi qu'il en soit, la vengeance que les nobles exercèrent après l'issue de la lutte ne fut pas moins impitoyable que la lutte elle-même. Toute la ville fut mise au pillage. Non-seulement les habitations des particuliers, mais les églises elles-mêmes furent ' saccagées : on n'y laissa rien qui pût avoir quelque valeur. Une partie de la population de Meaux fut massacrée. Ceux des habitants qui eurent la vie

1 Froissart, Chran., édit. de M. Buchon, in-8°, 1884, t. m, ch. 388, p. 301 et 302.

• Tr é$ . des Chart . , reg. 1 05, p . 91 .

* Très. des CAaf<. t reg.86,p.,213, 2M, 283, 381, 340,936, 274, i 212, 300, 290, 201, 532, 148, 341, 312, 286, 4*0, 421,233, etc.. .

sauve furent emmenés prisonniers dans la titadellé. Le maire, Soulas, pris pendant le combat, fut pendu. Cela fait, les nobles mirent le feu à la ville. L'incendie dura quinze jours; il consuma le château royal et un grand nombre de maisons, entre autres, quelques-unes de celles des chanoines '. Tous les vilains qui y étaient enfermés périrent dans les flammes. Sila grande égHsene fet point endommagée, tout ce qu'elle contenait, nous l'avons dit, fut pillé et emporté. L'hôpital fit aussi de très-grandes pertes.

De telles rigueurs auraient dA, ce semble, assouvir le ressentiment des nobles. H ne se trouva point encore satisfait. « Les habitants de Meaux, disent les lettres de décembre 1373 déjà * oitées, pour leur détestable fait, furent lors atteints et convaincus du cryme de leze majesté , ou premier chief, et eux et toute leur postérité cheyoient en estât de toute dampnation, et ladite ville de Meaux, de devoir estre et demeurer à toujours inhabitable. » Toutefois le régent, en considération du doyen et du chapitre de Meaux, et, à la prière de quelques bonnes villes, qui avaient intercédé auprès de lui en faveur des habitants de

1 L'un de ces chanoines, Guillaume de Chavenoîl, fut un de ceux qui conseillèrent défaire venir â Meaux les gens d'armes de Paris. {Très, des Chart.. reg. 86, p. Î74.)

* Très, des Chart., reg. *05, p. 9f.

cette malheureuse cité, voulut bien luf octroyer de* lettres d'ahpUUon \ Mais la commune de Meaux fut supprimée et réunie à la prévôté de Paris»

Les nobles se ruèrent ensuite, comme des furieux, sur les campagnes environnantes , égorgeant tous les vilains qu'ils pouvaient atteindre et mettant le feu à leurs villages. Les désastres furent tels, que, s'il faut en croire un chroniqueur, les nobles causèrent en cette occasion plus de maux au royaume que les Anglais eux-mêmes, ces ennemis nés de la France, n'auraient pu lui en faire*.

Le succès de Meaux vengea les nobles de l'échec qu'il* avaient essuyé devant SenUs, quinze jours ^ auparavant. Ayant appris que les Jacques y avaient trouvé asile et appui, les gentilshommes avaient marché contre cette ville, réservant à ses habitants le sort qu'ils devaient faire éprouver à ceux de Meaux» Mais les bourgeois de Senlis, informés à temps de ce prqjet, purent prendre les précautions nécessaires pour repousser leurs ennemis. Des chariots, hérissés de feux tranchante?, furent placés

1 Ces lettres ne se retrouvent pas ; mats le précis en est rapporté dans des lettres du mois d'août 4358. (ÎVtfs. d«Ckart. t reg. 86, p. l\ tf.)

a «... Nam re vera Aoglici, qui erant regui inirotçi capitales, non potaiasentegiase. quodnobiles intranei tu«c egerun|,.>(2 e ÇQn- «n. de G.deNangiSjdanad'Àchery, S/îicjJ., t, m, p. \ 19. col, î et 4 10.)

daris^partie êùpériéuté des rues monlueu^sde cétftè' cité. Dés geiks d'armer recurent Tordre de aé ricocher dans les principales maisons, afin de tomber q de là; à IHmproviste sur les nobles, an moment cA^ ils entreraient dans la -ville. En toéme temps, -des -, femimes se placèrent aux fenêtre*,' avec d'énormes vaàes remplis d'eau bouillante. . xv<iu\itï

Tous ces préparatifs étaient terminés* I lorsqucf ; , les nobles arrivèrent sous les - murs deoSenlisj <tej r 27 mai Mis se présentèrent à laporte, du fcàt&dri Paris. Là, ils demandèrent Fentrée, et sommèrent les habitants de remettre sur-le-champ toa tours mains les clefs de la ville, se prétendant fausset ment envoyés par le régent, duc de Normandie*

Les bourgeois de Senlis, dont foutes les nieSur^s h étaient priées, leur ouvrirent les {tories, ei? les ' laissèrent entrer, sans faire de difficultés. Alorsles > nobles, ne doutant plus du succès ét oroyant déjà avoir tout à eux, s'avancèrent, répéé-hautè^afrëe 1 la plus insolente audace. Arrivés sans rencontrer de résistance jusqu'au milieu de la grande i»ue;f ils sé mirent à poùsset le cri convenu, pôtv dénneif lé û signal de Fattaque et du pillage,

Mais à peine ee cri av^U retenti, qwe^gb^ ,

1 Tris, des Chart,,x*%. 86, p. 4SI . « ..4 Comme, le jour 4e la Ienei9con derrain passée, plu9eurs gentils hommes ae feus»* sent efforciez d'entrer en la viHe de Senlis... » &a vBénédiettofr ; désigne la fête Hé la TrUia«, qui, en 4 358, est tombée Je**»*

riofa ^ipii^gamissaient le haut de la rae^ lancés vigoureusement à force de bras et roulant sur une pente rapide, tombèrent avôc une violence irrésistible sur les assaillants et les culbutèrent eux eiléurs chevaux, En même temps , les gens d'armmp qai tétaient tenus jusque4à cachés dans les maisons, sortant tout à coup de leurs retraites, le elaive à la main, massacrèrent les cavaliers abattus, tandis que les femmes lançaient par les fenêtre» sot leurs tètes des flots de poix fondue et des torrents d'eau bouillante.

Les nobles, déconcertés par une résistance aussi inattendu^ ne tardèrent pas à tourner le dos. Ils effectuèrent leur retraite dans le plus grand désordre^ et leur déconfiture fut un sujet de dérision. Ils laissèrent toutefois sur la place les plus hardis de leurs compagnons ; ceux-là, du moins, ajoute naïvement le chroniqueur, ne nuiront plus aux habitants de Senlis

S iU: CMt;G;tf«Nang^daMd*Achery,^ici/. f t. ui, p. 420, coi: <. « Qui, usque Meldis ad suos revertentes et damnum suam narrantes, facti tunt omnibus in derisum; qui verô mortui remanseruDt, genti Silvanectensi ampliùs non nocebunt. » Ofï p^Ufcotchire de ce passage que les gentilshommes renfermés dans le marché de Meaux prirent part à l'expédition contre Senlis. Mais c'est a tort que le continuateur de G. de Nangfs semble crolfe ^ue cette tentative fut faite par les nobles après raffalreide MeauX. Je ne feux d'autre preuve de son erreur que la dérision générale à laquelle donna Heu, de son propre témoignage, l'échec essuyé à Senlis par les gentilshommes, dérision

•' . S'en i.V • .1,1

CHA flT BË l\. :>) ... {

Pin et suites de la Jacquerie. — Conclusion. '

Les Jacques ne se relevèrent pas de Véchee qu'ils avaient essuyé devant Meaux. Dès lors, le découragement et la frayeur, qui jusque-là ( avaient été le partage des nobles, passèrent du • côté des paysans. Pour comble de malheur, le roi de Navarre choisit ce moment-là même pour leur déclarer ouvertement la guerre.

Un chroniqueur nous apprend que les insurgés furent surpris de cette hostilité de Charles le Mau* vais Ils avaient pensé que ce prince étroitement uni au prévôt aérait leur allié naturel. Cependant cette hostilité du roi de Navarre, impérieusement commandée par les idées et les nécessités sociales de l'époque , eût été facilement prévue par des esprits moins grossiers 9 .

Charles le Mauvais, on le sait, ne visait à rien moins qu'à monter sur le trône de France. Or, il n'avait chance d'atteindre ce but que si la force politique et militaire par excellence de ce tempgr

qui ii'eftt été ni possible après le triomphe éclatant de leurs armes à Meaux, ni naturelle au milieu de la terreur qu'ils inspiraient alors.

1 CArcm.ira30,I l »66 f r-.

? SecQusse ne semblé pas avoir été de cet avis. (V. Hist. de Charles fç Mauvais, t. i, p. 239 et 240.

là, c'est-à-dire la noblesse, lui prêtait son concours, 11 était donc évident qu'un prince aussi politique ne consentirait jamais à s'aliéner le corps de l'Etat le plus puissant et le plus capable de seconder ses vues ambitieuses.

Quels motifs pouvaient l'engager à se déclarer protecteur d'une tourbe de paysans mutinés?

Pauvres, faibles, sans expérience de la guerre, presque sans armes, quels services pouvaient-ils lui rendre dans sa lutte contre le régent î II était sùr, au contraire, en faisant la guerre aux vilains, ces ennemis mortels des noble3, de s'attirer la sympathie de ces derniers, et de s'acquérir ainsi des droits à leur reconnaissance.

Deux faits particuliers, dont nous avons déjà parlé, vinrent s'ajouter à ces motife généraux, pour indisposer encore davantage le roi de Navarre contre les paysans. Jean de Picquigny était, comme on sait, le partisan dévoué et l'un des favoris de Charles le Mauvais, qui n'était sorti de sa prison d'Arleux, que grâce à l'initiative audacieuse de ce seigneur. Or, deux membres de la famille de ce dernier, Testar et Guillaume de Picquigny, furent les premières victimes de la fureur des Jacques. Testar fut massacré par les paysans du Ponthieu ; Guillaume fut tué en trahison par les Jacques de l'Amiénois, pendant qu'il était en conférence avec eux. Nepeutron pas croire que Guillaume de Picqui-

gny usa de son influence, toute-puissante auprès dn pripce, son obligé, pour le décider à tirer vengeance du meurtre de ses deux parents ?

Ce qui est certain, c'est, que le roi de Navarre dirigea d'abord ses coups contre les Jacques de la Picardie, qui s'étaient rendus coupables de ces deux attentats. .

Des gentilshommes picards et normands vinrent trouver Charles le Mauvais à son château de Longueville Ils le prièrent de se mettre à leur tète pour combattre l'ennemi commun :

« Sire, lui dirent-ils, vous estes le plus gentilhomme du monde : ne souffres pas que gentillesse soit mise à néant. Se ceste gent qui se dient Jacques durent longuement, et les bonnes villes soient de leur aide ? ilz mettront gentillesse au néant et du tout destruiront.» Le roi de Navarre accueillit J&vorablement la demande de ces gentilshommes. A la tète de 400 lances, il marcha à la rencontre des Jacques qu'il joignit près de Clermont en Beauvaisis. Depuis Longueville, et tant qu'avait duré le trajet, l'armée navarraise n'avait pas cessé de faire des recrues de brigands ou de recevoir des renforts des gentilshommes: son effectif avait été

1 Noos empruntons tout ce récit si curieux de la campagne du roi de Navarre contre les Jacques à la chronique anonyme que nous avons découverte sous le no 407 du Supfd.fr. (V. H tC XI de nos pièces justificative*) .

■m^m i;0001anëés.ÊHèse èôii^6s«tta*irëte corps d'armée dont un était commandé pai* le 1 roi Gterlés en personne; un autre étâit sous les ordres du sire dePicquigny et du vicomte des Kesnes. Le troisième, composé presque entièrement d'Anglais et de brigands, avait pour chef Robert Seràôt.

Dès qu'il eut nouvelles de l'approche du roi de Navarre et des gentilshommes, le capitaine général du plat pays, le fameux Guillaume Calé, dit aux siens: t Beaux seigneurs, vous scavez comme les geùtilzhommes viennent sur nous, et sont grant gent et duiz de la guerre. Se vous me croyes, nous irons empres Paris. Et là prendrons aucune place, et si aurons le confort et l'aidé de ceulx de la ville. » Les Jacques repoussèrent ce sage conseil : « Nous ne reculerons pas d'une semelle, s*écrièrent-ils : nous sommes assez forts pour combattre les gentilshommes. » Alors Guillaume Calé, aidé' d'un hospitalier, nous dit le chroniqueur, fit mettre ses paysans en ordre de bataille. Il forina deux corps d'armée composés chacun de 2^000 hommes.Les archers et les arbalétriers furent placés sur le front derrière les chariots et les bagages disposés en forme de camp retranché. 600 cavaliers, tous très-mal montés, dont quelques-uns même n'avaient pas d'armes, devaient appuyer les gens de pied. : v %£ :

Ces dispositions étaient prises depuis trois jours

du côté des paysans, lorsque le roi de Navarre vint leur livrer bataille à la tète de ses 1 ,000 lances. Loin de pèrdre contenance en présence de forces aussi redoutables, les Jacques poussèrent des cris de joie. Ils firent retentir leur camp des fanfares des trompettes et du son des instruments ; ils déployèrent leurs bannières fleurdelisées, en signe d'allégresse.

Charles le Mauvais avait compté poursuivre des paysans débandés et à demivaincuspar la crainte; il se trouvait en face de communiers décidés, fermes et bien commandés ; il eut peur et recourut à la trahison* Demandant un armistice, il invite à une conférence le capitaine des Jacques; Guillaume Gale s'y rend sans défiance ; il est aussitôt chargé de chaînes. Dès lors Tannée des paysans n'était plus à craindre : elle avait perdu son âme • Privés d'un chef qui avait tonte leur confiance, ces laboureurs improvisés soldats perdirent l'espoir du succès, et, avec cet espoir, leur plus grande ou plutôt leur seule force. Robert Sercot prend en flanc un de leurs corps d'armée qui est bientôt rompu et dispersé. Ailleurs, les gentilshommes, chargeant leurs ennemis à fond de train, de toute l'impétuosité de leurs coursiers, les mettent en pleine déroute et en font un grand carnage, A la vue de cette déconfiture, les gens de cheval du côté des Jacques prennent la fuite et se sauvent en

grande partie : néanmoins cent d'entre eux sont tués par quelques chevaliers qui s'acharnent à leur poursuite. Les gens de pied succombent en masse sous les coups des hpmmes d'armes du roi de Navarre. Quelques-uns seulement, qui s'étaient tapis dans les blés, parviennent ainsi à déjouer toute recherche et à sauver leur viô.

Après cette victoire ou plutôt cette boucherie f le xoi de Navarre se rendit à Glermont. La» pour consommer sa vengeance et celle de la noblesse, il fit trancher la tète de Guillaume Cale et de quelques-uns de ses principaux complices, après avoir couronné, dit-on, le roi des paysans d'un trépied de fer rouge 1 . Parmi les Jacques qui subirent ainsi le dernier supplice, quelques-uns sans doute avaient été livrés par les bourgeois de Glermont*. Le roi de Navarre, voulant récompenser les habitants de cette ville du service qu'ils lui avaient

1 Baluz., Hist. Pap. Aven., vila prima Innocentii vi, I, 334.

*Une lettre de rémission du Trésor des Chartes (reg. 90, p. Î88; dit expressément que les habitants de Glermont livrèrent au roi de Navarre G « Cale et se» principaux complices. En ce qui concerne le capitaine du Beauvaiais, celte assertion est contredite par le 2 e continuateur de Nangis (d'Achery, Spicileg., t. m, p 419, col. 2) et par la chronique n° 407 du Supplément français. Mais rien n*empéche d'admettre que quelques-uns des principaux complices de Gale, qui avaient survécu à h grande défaite des Jacques et qui avaient pu chercher un asile derrière les remparts de Clermont, aient été livrés au vainqueur par les habitant* de cette tille.

rendu dans cette circonstance, lés pritsourfsa&uvegarde 1 . ' r ,n; ! '

Les habitants d'Àngicourt *, village des environs de Qermont, suivant l'exemple de cette ville et d'un certain nombre de communes du vôisiaagfe, obtinrent aussi la faveur d'être placés sous la sauvegarde du roi de Navarre; ils espéraient se mettre, par ce moyen, à couvert du ressentimènt des nobles. Mais il parait que cette précaution fat inutile à ceux qui l'avaient prise : tout ce pays n'en fut pas moins pillé, brûlé et ruiné par les gentilshommes. Plus de huit cents Jacques Succombèrent sous les coups de leurs ennemis, tant à Clermont qu'aux alentours de cette place 5 .

Après Pexécution de Guillaume Cale et de ses complices, Charles le Mauvais se dirigea avec son armée du côté de Montdidier contre une troupe de Jacques. Il les attaqua de concert avec le comte de Saint-Paul et les fit passer au fil de l'épée 4 . Quelques jours auparavant, un combat s'était livré près de Poix entre un détachement de gentilshommes qui apportaient des renforts au roi de Navarre et des bandes de Jacques qui allaient se joindre à l'armée de Guillaume Cale. Cette *en-

1 Très, des Chart., reg. 90, p. Î88. i 1 El non Augicourt, selon la mauvaise leçon de Secdus». (HUt. de Ch. le M., t. i, p. 256.) *Chron., n° 530, f» 66, V.

* Conrtn. de Nangis, «TAchery, Spicil.; t. ai, p. 14$, col^ S.

..M^coAttla. vie à plus de quinze cents payais. Dans une autre mêlée sanglante qui eut lieu entre ftoye et Gerberoy, les mêmes gentilshommes r t terrent, huit cents Jacques ; ils en brûlèrent aussi r trois cents, en mettant le feu à un monastère où 4ls pétaient réfugiés. A Gaillefontaine enfin, ijs mirent à mort mille paysans. En Brie, le comte de Roussi faisait pendre les Jacques à la porte de leurs

«ftauwfëres. ',,-•« - . ■ , ...

De Clermont, le roi de Navarre ^lla occuper , SenUs, dont les habitants avaient reçu les Jacques à bras ouverts, quelques semaines auparavant, Les bourgeois de cette ville, sans doute pour se faire pardonner cette faute, nommèrent le roi de . varrçe leur capitaine l . Cela nous prouve que, si le régent attaqua aussi, de son côté, les Jacques, il n'y eut ; néanmoins aucun concert entre lui et le jm jie Navaire, puisque celui-ci prenait le titye de capitaine dans un pays où le régent avait envoyé un autre délégué, le sire de Saint-Sauflieu. - Le duc de Normandie avait pris les armes contre Jès paysans* d& le commencement de rins^rreçiiottv Ayant été informé, vers la fin du mois de mi, par Jean Bergier, de ViUers-Saint-Paul, de ce qui se passait dans le Beauvaisis et aux environs de Creil ial de Senlis, il envoya son aîné et féal

chevalier et conseiller, le sire de Saint-Sauflieu, en qualité de capitaine, pour défendre ce pays 1 . Des détachements furent sans doute dirigés vers les autres contrées où le soulèvement se répandit, et le prince prit toutes les mesures propres à arrêter le cours de cette révolte. *

L'attaque du marché de Meaux acheva de rendre les Jacques odieux au dauphin. C'était un véritable défi jeté au régent qu'une tentative contra cette forteresse oh se trouvait alors sa femme, la duchesse de Normandie. Mais les seuls coupables dans cette affaire étaient, à le bien prendre, les Parisiens et les habitants de Meaux. Si un certain nombre de campagnards des environs de cette ville avaient pris part à l'attaque du marché, ils y avaient été contraints, ainsi que nous l'avons vu, par la menace et la violence. Le régent ne fit pas moins porter sur les paysans aussi bien que sur la commune de Meaux et sur celle de Paris le poids de sa vengeance, . , t

Ce prince était à Sens depuis une semaine, lorsqu'il apprit cette nouvelle, le vendredi, iSjirin. Aussitôt il se rendit à Provins, et de là à Meaux, puis à Château-Thierry, à la Ferté-Milon, et enfin à Gandelu, où devait se trouver réunie une grande assemblée de paysans de toutes les communes en-

1 Très, des CharL, ie 0 '. 80, p. 387.

viwmnantes* Sûr là roule* les gentilshommes accouraient de toutes parts se joindre au régent pour l'aider & c&mb&ttrè et à exterminer l'ennemi commun. Ces gens d'armes exercèrent des représailles Vf aiment atroces. Tout fut mis à feu et à sang dans le pays situé entre la Seine et la Marné. Les chau* mière9 furent partout brûlées ou abattues, et les paysans massacrés, ainsi que leurs femmes et leurs enfants* Un chroniqueur évalue à plus de vingt mille le nombre des victimes qui avaient péri avant le 24 juin 1 .

Dans les seules communes de Saint-Thierry, de Thil> de Pouillon , de Chenay , de Châlons^sur- Vcsle, de Villers-Ftanqueux, petits villages situés aux environs de Reims, cinquante paysans furent massacrés dans une rencontre, par les nobles, qui lès avaient assaillis en poussant le cri de : « Mort aux vilains ! » Les auteurs de te massacre chevauchèrent ensuite pendant plusieurs jours, à travers les hameaux de cette contrée, brûlant les ans, rançonnant les autres* et saisissant partout les chevaux qui pouvaient leur tomber sous la main, dételant au besoin les charrettes des pauvres labou* reurs* Geux-ci, exposés sans défense aux traitements les plus barbares, s'enfuyaient devant eux

1 Gr. Chron. de Saint-Denis, éd* de M. P. Paris, in-f°, p. U7o et 4476.

du! pire loi* qii'ûs W ^etc^éMi tmfokm

pays fut-il bientôt converti en désërt : k î&è ifi&S sons, disent les lettres de rémissiëti 1 qui nouSônt conservé ces détails, sont demeurées vagues ; et les biens, qui sont ou pais, périssent aiïx champs. » Vers le même temps, le jeune Enguerrand VII, sire de Coucy à la tète d'une tfoupe nombreuse^ et en compagnie de plusieurs autres ehevaEèrsvse .mit aussi ^ donner la chasse aux Jacques de sa seigneurie, et à les tuer, dit Froissaft' 3 , saris pitié m merci.

La vengeance des nobles fut si terrible, que les annalistes dé ce temps ne trouvent pas d'expressions assez énergiques pour en peindre toute l'horreur : « Cette sotte affaire, ditl'un d'eux, en parlant de la Jacquerie, ne resta pas impunie. Caries chevaliers et les gentilshommes réunirent leurs forces, afin de se venger plus sûrement et mieux de leurs ennemis . On les vit se ruer sur les hameaux et les villages de la campagne, pour y mettre le feu, et poursuivre par les maisons, par les champs, par les vignes et les bois, les pauvres paysans, qûi furent misérablement égorgés. Ces sanglantes exécutions font encore aujourd'hui verser des larmes

>Trés. (Us Charl; reg.' 86, p. 380. " V ! ^

* La chrqn. n # 530 donne à ce seigneur le nom de Raoul <!c l Cuucy,fol. 65, vV

* lïoissart, Chron., éd. de Buchoo, t. w, ch. 388, p. 3$a.

aux habitants de Verberie, de la Croix-Saint-Ouen près Compiègne, et de beaucoup d'autres communes de la campagne, que je n'ai point vues, et que je ne mentionne point ici'.»

Le devoir de la royauté, dans une telle conjoncture, était d'intervenir, afin de faire cesser ces cruelles représailles v et de mettre un frein àla fureur des ncfolçs. Toutefois, il faut le dire, le régent ne prit : aucune mesure véritablement sérieuse et efficace pour atteindre, ce but. Il reproche bien, il est vrai, aux nobles, dans les lettres d'amnistie générale données à Paris le 1 0 août *, leur conduite impitoyable à l'égard des paysans ; il ajoute qu'il leur fit défense de renouveler les actes de violence .qu'ils s'étaient permis ; mais les nobles ne tinrent -aucun compte de cette défense. Au reste, le prince qui l'avait portée, ne paraît pas avoir jamais eu fort à cœur lui-même de la faire observer, du moins si l'on en juge par les peines illusoires infligées à ceux qui y contrevenaient. L'un de ces derniers, par exemple, qui s'était rendu coupable de jpieurtre commis sur la personne d'un vilain, fut -condamné à faire, en expiation de cet homicide,

1 Sec cont. de G. de Nangis, dans d'Achery, Spicil., t. ni, p. 149, COl. î.

1 Très, des Ch., reg. 86, p. 241 . (Voir Itn'Xrnt de nos ptèces jystifiç#tiw*s) ; ( < . , ; } ; - »

un pèlerinage à Notre-Dame-de-Roo-Àma dour 1 . Il aurait fallu, je pense , beaucoup de ohâtiments pareils à celui-là pour mettre à la raison des chevaliers du xiv # siècle, et désarmer leur haine 1

De quel droit, d'ailleurs, le pouvoir central serait-il venu commander à la noblesse le respect de la personne et de la vie des paysans, au moment où il les accablait lui-même sans pitié dés plus intolérables exactions ? Si les nobles étaieqt altérés de sang, le fisc, de son cAté, avait encore plus soif d'argent. Or, la Jacquerie offrait une merveilleuse occasion de pressurer les vilains, sous prétexte d'amendes, et de battre ainsi monnaie à volonté : le fisc royal, dont tous les coffres étaient plus que jamais épuisés en ce moment, n f avait garde de laisser échapper cette bonne fortune.

Des lieutenants furent dono envoyés de tous côtés par le régent, pour imposer des amendes aux villes, bourgs et communes qui avaient trempé dans la Jacquerie. Nous savons notamment que le comte de Vaudemont , sire de Joinville , ftit chargé d'une mission de ce genre dans le Perthois. Ce chevalier s'en acquitta avec tout le zèle désirable, comme nos lecteurs vont pouvoir s'en convaincre en voyant le chiffre des amendes qu'il leva sur quelques communes de ce pays : on pourrâ,

1 Très, des Ch.. reg. 86, p. 449.

én même temps, grâce à ces exemples, se faire une idée approximative de l'importance des sommes qu'eurent à payer les autres localités. A Bouchyle-Repos 7 l'amende fat de 200 florins d'or à Técu; à Sainte-Livière 2 , de 1,200 florins d'or à Técu; à Bettancourt 8 , de 2,000 écus; à Heiltzle-Maurupt 4 , de 1,000 écus; à Chavanges 5 , de 1 ,000 florins d'or au mouton 6 .

Les malheureux paysans à qui l'on imposait ces amendes énormes devaient, tout en les payant, s'acquitter comme par le passé, des rentes et redevances seigneuriales : de plus, ils étaient soumis depuis quelque temps à un double subside extraordinaire que le régent s'était fait octroyer pour la défense et la garde du pays 7 . En réfléchissant

1 Très, des Ch., reg. 90, p. 271 .

* Ibid., reg. 86, p. 578. J »/Mrf.,i6., p. 346.

4 Ibid., tô., p,357.

5 Ibid. y to.,p. 596.

• Mais le vilain, au moyen âge, était l'immeuble par destination le plus précieux de son seigneur. Celui-ci avait donc toute sorte de motifs pour tenir son serf indissolublement attaché à sa terre, dont il augmentait la valeur. Aussi, dans l'occasion dont il s'agit, vit-on les nobles, en vue de leur intérêt propre, adresser des requêtes au régent, afin qu'il abaissai le taux des amendes dont l'intolérable exagération poussait les vilains à s'enfuir des terres seigneuriales, et à quitter le royaume. Le régent accéda à leur demande, et diminua de moitié le chiffre des amendes imposées par son lieutenant.

» . , . Et avec, pour doubte et paour des ennemis se soient

àtoiites ces c^ges, corai^^t ^éfcc«u^ : 4e population signalée par toutes les lettres, (Je rémission de cette époque? Comment ne pas les croire, lorsqu'elles révèlent que les habitants du Pçjrthois, pour fuir ces exactions, désertèrent en masse Je royaume et se retirèrent dans le comté de Bsp f laissant derrière eux leurs campagnes inculte çt.

inhabitées'? ... . - ■ ... .r.-wtdï f>un

Ainsi finit la Jacquerie. Elle avait dure environ un mois, depuis le 21 mai de Tannée 1358, jusqu'au 24 juin. Du reste, L'émeute ne sévit véritablement que pendant la première moitié àe cet , intervalle : ce fut la Jacquerie proprement dite. La seconde moitié ne vit guère que l'anéantissement des Jacques, traqués à la fois par le roi de Navarre, par les gentilshommes, par les brigands, par le régent : ce fut ce qu on peut appeler la contre^Jac^ f querie. Quelques écrivains ont pensé que le soulè-r ,.\ vement avait été général et simultané dans tous les pays qui y prirent part, sans concert, sans. ,

raenconnez, et si leur convient paier les rentes au dit sire de Hangest, et avec ce double subside à nous octroié nOuvelment pour la garde du pais... » Reg. 90, p. 37«. n*f /l/G

? « ... Commenous avonsentendu les diz habitant, qui sont -t sur les frontières du conté de Bar, pour cause de la dite condempnacion, vuiedent du tout le royaume et se sont trait et traient ou dit conté ou ailleurs, hors d'icelui royaume, en de- ' laissant les dites villes toutes vuides, désertes et non habitées... » Reg. 86, p. 346. . . ,. ,»

co'm^îjtittffié à l'avance, et même sans correspondance éritre les différentes provinces, entre les villàgés, bourgs et cantons insurgés. Il est plus pfob&le que les troubles avaient éclaté d'abord aùx ënvirons deClermont seulement, et que de là, grâfcè à la propagande active et habile de Guillaume Cale'élu capitaine général, ils se répandirent presque instantanément, de proche en proche, dans les divèrëes localités de Plaid e -Fr a n ce , de la Picar die et de k^Champagne où les effrois exercèrent leurs ravages. Les voyageurs qui ont parcouru les savanes du Nouveau Monde nous ont parlé de ces forêts vierges, dont les arbres plusieurs fois centenaires sont desséchés par le travail des siècles. Que le feu soit mis en un point de Tune de ces forêts, en quelques heures elle devient presque tout entière la proie des flammes. Ainsi éclata, ainsi se propagea la Jacquerie.

Jusqu'ici nous n'avons fait que décrire cette insurrection , il nous reste maintenant à la juger : c'est la partie la plus difficile de notre tâche.

r Si le$ Jacques s'étaient contentés de courir sus aux brigands qui leur faisaient endurer d'intolérables vexations, si même ils s'étaient bornés à brûler les châteaux qui servaient de repaires à ces bandits, sans doute il faudrait les plaindre d'avoir été contraints de recourir à une extrémité aussi violente, aussi étrangère aux voies légales ; mais

- rte -

je ne sais vraiment si Ton aurait lé <5rott dè'lrar infligèr un blâme bien sévère. Fairé la châsse àui brigands, c'était user simplement du droit dè légitime défense. Mettre le feu âux châteaux occupés par les gens d'armes ennemis ou susceptiblés de tomber entre leurs mains, c'était prehdre la seule mesure qui pût les empêcher de commettre le crime avec impunité et de perpétuer indéfiniment l'oppression 1 . Je dis plus : en faisant dés rassemblements et en attaquant à main armée leurs agresseurs, les Jacques ne faisaient qii T ôbéir aux injonctions plusieurs fois renouvelée^ dè l'autorité légitime, c'est-à-dire de la royauté. En effet, Tun des articles de l'ordonnance du mois de mars 1356 est ainsi conçu : « Avons ordonné et ordonnons qu'il soit publiquement crié de par nostre dit seigneur et de par nous, ét deffendu sur la hart, que aulcuns souldoyers,

1 Le régent pouvait opposer à se* adversaire» une force armée permanente et des moyens de résistance que les Jacques n'avaient nullement à leur disposition. Cependant, lorsque ce prince entreprit, au mois de juillet 4359, de forcer les Anglais et le* flava^rais $ évacuer entièrement le Parfois, il pensa que, te sçul moyen de délivrer sûrement ce pays de la présence .et îles incursions des ennemis était de faire raser toutes les forteresses qui s*y trouvaient. On peut lire dans Secousse les lettres par lesquelles le dauppin Charles confirme l'ordre donné à Régnant de Gouillons de faire exécuter la démolition de ces forteresses, flisj. de Charles le Mauvais 1. 1, p. 380 et 384, t. h, Preuves, p. 443 et147.

soient du royaume ou de dehors, en allant, passant ou venant, ne prennent, pillent ou rebeat bleds , vins, vivres quelconques, ou autres choses sur les subgea, en quelque lieu qu'ils passeront, ne sur quelque personne que ce soit : et se ils s'efforcent de faire le contraire, nous voulons e$ ordonnons que chaot^n puisse résister de fait 4 leurs forces par toutes les voues et manières qu'ils pourront mieulz, appelez ad ce les gens des villes voisines par son de cloche ou aultrçment, si comme bon leur semblera, et de ce faire lettr donnons pouvoir et auctorité \ »

Quelques pages plus loin, le dauphin ne se contente pas d'autoriser les paysans à résister aux • brigands par rassemblement et à main arméç ; il les y oblige. Ce n'est plus une faculté qu'il l$ur accorde; c'est une prescription, c'est un ordre qu'il leur enjoint : « Pour oe que les subgez du royaume puissent demourer plus à pays, ordonnons et mandons que si aulcuns du royaume ouaultres s'efforcent de prendre ou guerroyer aulcunes personnes en bennes villes du royaume, que tous les officiers et subgez de nostre très ohier seigneur et père et de nous les en fassent cesser, et y contrevent et facent contrester par tout le peuple, et que li peuples du dit royaume y con-

iOrdonn. des rois de France, t. m, p. 439. Ibid., tMd., p. 444 et 4 46.

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truste 4e tout son povoir par toute puissance iïormes, et à son de cloches, et faire le puissent senz offense. »

L'ordonnance du i 4 mai 1 358, rendue à la suite de la réunion des états de Compiègne, reconnaît et ppoclan&e de nouveau le droit qu'ont les gens du peuple de résister à leurs oppresseurs, en faisant entre eux des rassemblements à main armée : « Si ceulx contre qui ces violences seroient exercées n'estoient pas assez forts pour y résister, ils pourront appeler à leur secours leurs voisins qui pourront s'assembler par cri public.

» Les soudoyers, soit françois, soit estrangers, • pe pilleront point dans le royaume sous peine d'estre pendus, et il sera permis de leur résister par voyede fait 1 . » -

En présence de textes législatifs aussi nom* breux, aussi formels, les Jacques, s'ils s'était contentés de donner la chasse aux brigands, ne pourraient encourir aucun blâme fondé, même au point de vue de la légalité la plus stricte : ils n'au^ raient fait, on le voit, qu'user d'une autorisation* qu'obéir à une injonction, plusieurs fois renouve* lée par des ordonnances royales. Malheureusement il n'en fut point ainsi. Toutefois, il y a lieu de croire que cette pensée de défense * de résistance

, * Dçs étai$ tfnérqyx et asspmbléeB national VIU+Q* 303, 320, 344, 346, 359. ^

âtttf îfrigfcndè', animait surtout les gètis des câmitt^é^q^^ et à

prendre les armes. C'est du moins ce que Ton petit conclure deslëttres de rémission générale, données par le régent le 10 août 1358 1 en faveur de tous cieux qui avaient pris part à la Jacquerie. D'après éés lettres, les paysans s'étaient d'abord rassemblés sur les champs en armes c sanz l 'autorité et licence de nostre dit seigneur 1 , pour avoir avis et dèliàeracion comment chascun pais en droit $o\j pburroit mieulx résister au fait des Engloys eï autres ennemis du royaume de France, qui, par les ckastiaux et forteresses que il ont prins et tiennent en ycelui, ont gasté, destruit et pillié, et èncores font de jour en jour. »

Il faut savoir gré aux Jacques de cette pensée , de résistance légitime qui détermina au début leurs rassemblements à main armée, et qui fit trop vite place à des sentiments de vengeance et de haine contre les nobles. Une fois réunis, les paysans se dirent qu'après tout ce n'étaient ni les Anglais ni les brigands qui leur avaient fait le plus de mal. En opprimant le peuple de France, les mercenaires de l'étranger avaient du moins cette excuse

l Voir U n° XVIII des pièces justificatives.

«Si Ton confroute ces mots avec les articles des ordonnances que nous avons cités, la royauté paraît en contradiction avec elle-même.

d*êfcre dans leur rôle; ïnais de vexations ceux qu'ils auraient dû protéger ; ils étaient donc doublement coupables. Le brigandage, il est vrai, était un fléau terrible , mais la noblesse n'était-ellê pas la Cause principale et plus ou moins directe de ce fléau? Si les brigands étaient désormais cantonnés presque sur tous les points du tèrritoirte qu'ils infestaient, n'était-ce pas la faute de ces vaincus de Courtray, de Crécy, de Poitiers, qui, voulant se réserver orgueilleusement le privilège de la défense nationale, n'avaient pas su empêcher l'ennemi d'envahir le royaume par tous les côtés à la fois, de pénétrer et de s'établir en maître au Cœur même de laFrance? N'étaient-cê pas encore les nobles qui donnaient lieu aux brigands de commettre le Crime avec impunité et de prolonger leur désastreux séjour dans les pays qu'ils ravageaient, en laissant prendre par ceux-ci leurs forteresses féodales, aires inaccessibles du haut desquelles ces bandits, après s'être abattus comme des oiseaux de proie sur les campagnes environnantes, pouvaient braver l'impuissante foreur de leurs victimes ? Beaucoup de nobles enfin ne vivaient^ pas en bonne intelligence aveC ces pillards, et ne s'entendaient-ils pas avec eux pour opprimer les gens des campagnes et se partager leurs dépouilles? A quel pouvoir d'ailleurs pouvaient-ils s'adresser pour obtenir justice?Quatre ou

cinq partis se disputaient alors la France. La forcé militaire résidait à peu près tout entière dans la noblesse. En conséquence, c'était à qui lui ferait le plus d'avances. Telle était depuis longtemps l'habile tactique de Charles le Mauvais ; et le régent, qui luttait contre ce prince ambitieux, et qui de plus avait en ce moment même à réprimer la sédition des Parisiens, était encore plus intéressé que le roi de Navarre à ménager les nobles. Par conséquent, de quelque côté qu'on se tournât, point de justice à attendre! Telles furent probablement les pensées, tels furent les sentiments qui s'agitèrent dans l'esprit des Jacques, quand ils se virent rassemblés les armes à la main, et qui les poussèrent à diriger leurs premiers coups, non point contre les brigands, mais contre les nobles, et, puisqu'ils ne pouvaient obtenir justice de personne, à se la faire eux-mêmes.

Il est oertain que les griefe des gens des campagnes contre leurs seigneurs étaient sérieux, incoulestables. Mais on pouvait prévoir dès le début ce qui arriva. Les paysans enduraient depuis longtemps des souffrances trop vives, ils étaient trop exaspérés coutre les nobles pour ne pas aller ' au delà des représailles permises, de ce que réclamait la sûreté de leurs personnes, de leurs familles et de leurs biens. S'ils s'étaient contentés de faire la guerre aux brigands et aux seigneurs

manifestement complices des brigands, d'abattre et de brûler les forteresses dont leurs oppresseurs profitaient déjà ou devaient inévitablement profiter un jour pour les mieux opprimer : l'impossibilité d'obtenir justice par les voies légales, le droit imprescriptible de légitime défense, et aussi, comme je l'ai montré plus haut, le texte même des ordonnances royales justifieraient à la rigueur une telle conduite. Mais ils ne s'en tinrent pas là. Non-seulement ils mirent le feu indistinctement à tous les châteaux, mais encore ils égorgèrent des seigneurs inoffensifs, ils tuèrent des adolescents, ils violèrent et massacrèrent des femmes , des jeunes filles, ils étouffèrent des enfants à la mamelle ou au berceau.

• Ces excès sont condamnables autant que regrettables. L'histoire, comme la morale dont elle doit être l'interprète, n'a pas deux poids et deux mesures : pour elle, le crime, de quelque part qu'il vienne et quelles que soient les circonstances où on le commet, est toujours le crime ; il lui est permis d'admettre tout au plus des circonstances atr ténuantes. Ensuite, la Jacquerie aurait pu être simplement l'exercice d'un droit de légitime défense sanctionné par les ordonnances du temps : ces excès la firent dégénérer en pillage honteux et en boucherie monstrueuse. L'avenir n'aurait vu dans les paysans que des victimes dune pa-

tience admirable auxquelles il se serait plu à accorder une sympathie sans réserve, tandis qu'il aurait flétri les oppresseurs avec une énergie vengeresse : les violences éphémères de la Jacquerie, en posant pour un moment les nobles en victimes, en transformant des opprimés de longue date en bourreaux de quelques jours, ont failli donner le change à la postérité.

C'est en vain d'ailleurs que, mû par une pitié naturelle, mais excessive pour les Jacques, on essayerait de révoquer en doute les coupables excès qu'on s'accorde généralement à leur attribuer.

Certes, la cruelle situation faite au peuple des campagnes à l'époque dont nous nous occupons, excite toute notre sympathie. C'est même, avouonsle, ce sentiment qui a fait naître en nous le désir. 4 d'étudier à fond la grande insurrection de 1358, et d'en écrire, s'il se pouvait, l'histoire. Si donc nous avions quelques préventions, ce serait bien plutôt en faveur des Jacques que contre eux.

Mais il est une chose que nous ne voulons ni ne devons sacrifier à nos sentiments même les plus chers, c'est la vérité historique. Voilà pourquoi il nous est impossible de ne pas reconnaître que la g Jacquerie, déviant de ce qui put être son but primitif, fut signalée par les plus inutiles et les plus criminels excès. 1

*Le grand historien de la démocratie, M . Michel et, n'a eu

Nous avons compulsé plus complètement et plus mitoutieusèment peut-être qu'on ne l'avait fait jUsqu'iôi, toutes les pièces relatives à ce drame affreux ; tious n'avons vu luire nulle part des idées de modération et de justice ; nous avons trouvé partout, au contraire, le déchaînement des passions les plus aveugles* partout le pillage, l'incendie, la destruction , la violence, le meurtre et le viol. G'est ainsi qu'une des victimes de la Jacquerie, le chancelier Pierre d'Orgemont, noua représente

garde de se méprendre sur le véritable caractère de la Jacquerie. « Marcel, dit-il, avait intérêt à soutenir les Jacques. C'était pourtant une hideuse alliance que celle de ces bêtes farouches. » fftit. de Fr., t. m, p. 409. Un autre historien, dont les tendances démocratiques sont aussi très-nettement accusées, M. Henri Martin, dans sa belle histoire de France, porte sur la Jacquerie le même jugement que M. Micbelet. Nos lecteurs pourront donc trouver étrange que nous prenions au sérieux un paradoxe qui leur paraît, sans doute, peu digne d'une réfutation. Nous reconnaissons la légitimité de ce reproche; nais il faut tout prévoir dans un temps où, pour emprunter un mot piquant de M. Michelet, quelques écrivains agréables ne voient dans les figures les plus austères des siècles écoulés, qu'un heureux thème pour utiliser leurs cahiers d'élégances, et, j'ajouterai, pour transporter dans le passé les idées du présent. La vérité devient ce qu'elle peut dans ces jolis et fades pastels qu'on réussit parfois à faire accepter du public et des gens du monde comme des tableaux sérieux, mais qui n'ont rien à démêler aux yenx des connais-, seurs avec la grande et sévère peinture d'histoire. On répand sur la toile, parfois à son insu, presque toujours à dessein, non les couleurs qui conviennent au sujet, mais celles qui doivent attirer le regard et flatter l'œil des contemporains.

cette insurrection 1 ; mais Froissart, Étienne Marcel, l'auteur anonyme de la chronique 107, Jean de Venette lui-même, ne la peignent pas sous d'autres couleurs. Tous les chroniqueurs du temps, que Ton trouve si souvent en désaccord, sont unanimes sur ce point. Nous avons cité plus haut en entier le passage de Froissart ; nous y renvoyons le lecteur 2 . Nous avons rapporté également le témoignage non moins formel de Marcel lui-môme, emprunté à la lettre fameuse qu'il écrivit, le 11 juillet 1358, aux communes de Flandre 3 . Le prévôt, on se le rappelle, nie avec force dans cette lettre qu'il ait contribué en rien à l'explosion des effrois ; il convient qu'à un moment donné il a prêté son appui aux Jacques; mais il ajoute que, n'ayant pu les faire renoncer aux excès qu'ils commettaient, il s'est empressé de leur retirer son concours. Marcel en un mot fait tous ses efforts pour atténuer aux yeux des communiers flamands la faute qu'il avait commise. En même temps , et c'est ce qui peut paraître singulier , il n'a que des reproches et des paroles de blâme pour ses anciens alliés; et pourtant le bien qu'il en eût dit,

1 Grandes Chroniques de Saint-Denis, ch. 74, 76, 77, éd. de M.P.Paris, in-fol., p. 1474, 1472, 4473 et 4474. 5 Voir p. 66-70.

•Voir p. 136 et 437.

sauf des : restrictions obligées, eût été 1$ meilleur^ excuse de la ; coopération qi*'on lui reprochait et qu'il avait tant à cœur de s«e faire- pandojiper Al faxft en conclure qu'il était tout £ fait impossible d|& réhabiliter les Jacques on seulement die pallier leur? excès, puisque rh<unme dont h cause »' était tfojj^ yée «in instant confondue avec la leur ue l'a pqs même tjenté. , -, u] , .. . a .\. h ; ,\ ,..., av v.r

favorable au fameux prévôt , : ïqgfàœ ano r nyme de la chronique 107 laisse encor^ ; perceur uue sympathie marquée pour les Jacques; niéau? moins il nous fait voir l'insurrection de 1358 absolument sous le même jour que Marcel, Froissart et Piçrre d'Orgemont. De la réprobation générale où il enveloppe tous les paysans insurgés, il n'excepte que le capitaine général du Beauvaisis, Guillaume Cale, dont il a fait le plus bel élogp. « Entre eulx estait ung homme bien sachant et bien parlant, de belle figure et fourme. Cestui avpit nom Guillaume Charles. Les Jacquez en firent leur chief. Mais il vit bien que festoient gens depçfy fait r pourquoi il fit reffuz d'en avoir le gouvernement...,. Et quand les Jacques se virent grant assemblée, si coururent sus aux nobles hommes et en occistpent plusçurs, et encore firenl-ilz pis comme yens desvez, forcenez et de petit ensient. »

Jean de Venette enfin, qui fait si volontiers et si amèrement la satire de la noblesse, Jean

de Venette, à qui l'on à reproché plus d'une fois d'être Jâcque de sentiments et de tendances, n'a pas d'expressions assez dures pour qualifier Témeute de 1358. Il l'appelle un excès monstrueux, monslruosum negotium; une sotte affaire, fhtuum negotium. Plus sévère encore que l'auteur de la chronique 107, il ne fatit grâce à aucun de*ceux ^ui prirent part au soulèvement : « Ceux mômes, dit-il, qui, en se plaçant à leur point de Vue, avaient au premier moment paru obéir dans leur révolte à un certain besoin de j ustiee, parce que leurs seigneurs, au lieu de les défendre, les opprimaient, tombèrent dans la licence et le crime 1 . »

Lorsqu'un écrivain contemporain, fils de paysans, né dans la contrée même où éclatèrent les efirois, dévoué de toute son âme à la cause populaire, nous donné une idée si défavorable de la prise d'armes des Jacques, qui pourrait aujourd'hui en prendre la défense et en faire l'apologie ? Lorsque fous les écrivains, tous les chroniqueurs de cette époque, si différentes que soient leurs sympathies et leurs tendances, et malgré la divergence habituelle de leurs opinions, sont d'accord pour nous peindre le mouvement de 1358 comme une émeute sauvage dont les passions les plus féroces ouïes plus viles profilèrent pour s'as-

^'Achery, SpiHl.,1. ut, p. 449.

souvir ; de quel droit un écrivain de nos jours prétendrait-il leur donner un démenti ? De quel droit, sans tenir compte d'une si imposante unanimité de témoignages , viendrait-il affirmer que la Jacquerie fut en réalité ce qu'elle aurait pu et dû être, l'exercice légal du droit de légitime défense?

Les excès qui signalèrent la Jacquerie ont justement attiré la condamnation de l'histoire. La seule excuse de ceux qui les conunirent, f c'est qu'on leur avait fait endurer de* maux vraiment intolérables. Ils n'est dono que juste de rendre les nobles en grande partie responsables de$ excès dont ils furent les victimes. Les Jacques se conduisirent trop souvent comme des furieux et des enragés ; mais on avait tout fait pour leur communiquer la rage. C'est ici le cas de dire avec l'orateur chrétien : « Quand les princes, négligeant de connaître leurs affaires et leurs armées, ne travaillent qu'à la chasse, comme disait cet historien, n'ont de gloire que pour le luxe, ni d'esprit que peur inventer des plaisirs; ou quand, emportés par leur humeur violente, ils ne gardent plus ni lois ni mesures, et qu'ils ôtent les égards et la crainte aux hommes, en faisant que le$ maux qu'ils souffrent leur paraissent plus insupportables que ceux qu'ils prévoient ; alors, ou la licence excessive, ou la patience poussée à l'extrémité, me-

nace terriblement les maisons régnantes. 1 » Le grand orateur qui proclamait cette vérité du haut de la chaire chrétienne, ne fut pas en son temps un ennemi du principe d'autorité et n'eut jamais de faiblesse pour l'esprit de révolte. Eh bi§n , les paysans s'étaient trouvés dans le cas dont parle ici Bossuet : les maux qu'ils souffraient leur avaient paru plus insupportables que ceux qu'ils pré* voyaient ; leur patience avait été poussée à l'extrémité. Nous devons sçros doute réprouver les excès où ils se laissèrent emporter par l'esprit de vengeance ; mais nous devons plus encore peutêtre nous apitoyer sur leur malheureux sort; nous devons surtout condamner et maudire les abus de toute sorte qui avaient provoqué ces représailles.

On a pu voir, par tout ce qui vient d'être dit, combien les suites de la Jacquerie furent désastreuses pour les paysans qui y avaient participé. Parmi ceux-ci, les uns, et ce ne furent pas les moins heureux, expièrent leur rébellion par la perte de leur vie ; les autres, par celle de leurs biens, et l'aggravation des maux qu'ils enduraient déjà auparavant. Les nobles se vengèrent surtout, en faisant couler le sang des vilains ; le régent, en extorquant leur argent. Différente seulement dans

1 Oraison funèbre de Henriette Marie de France, reine d'Angleterre*

sa nature et son mode d'exercioè, faijtaiiitioii fût également impitoyable des deux! parts» * \

H y a, si je ne me trompe* à tirer d'un pareil fait une grande et utile; leçon d'expériéncevflonii les graiids comme les petits peuvent recueillir un égal profit, et qui, pour être vulgaire, n'en est ^pas moins digne d'être rappelée. Qui ponriiafyetiteffety mieux qu'un tel exemple, convaincre les {«lissants que l'abus de leurs droits tomme inévitablement;» un jour ou l'autre à leur préjudice ; et lies petits, que le reoours à uneVioleinoê ocmpable»c(mtiîft Toppression a toujours pour conséquence dernièrede rendre cette oppression pltis dure etpltaspèsanté encore? M i ! *

Il s'en fautj du reste, que la Jacquerie de 1358 soit un fait isolé dans l'histoire. Au contraire, on peut dire en général* que, toutes les fois qu'une société est travaillée par des abus excessifs et irrémédiables, un soulèvement des classes inférieures se produit presque toujours dans soit sein, qui «st comme le signe et l'avant-coureur de sa décadence. C'est ainsi qu'à Rome la révolte des esclaves vint inquiéter les derniers jours delà République expirante; c'est ainsi encore que l'insurrection des Bagaudes sévit dans la Gaule devenue romaine, alors que l'empire des Césars penchait déjà vers sa ruine.

Rien n'est plus aisé que de se rendre compte de

cette particularité historique. Quand un ordre de choses établi est devenu tout à fait mauvais et abusif , par une cause ou par une autre, les membres lies plus faibles et les plus humbles de la société, se trouvant sans défense contre le mal général, sont toujours ceux qui en ressentent d'abord et le plus durement les effets. La révolte des classes inférieures et souffrantes, qui éclate près* que toujours à la suite de ce malaise croissant et parfois intolérable, doit donc être nécessairement la prémière crise qui trahit la maladie d'un état social.

La révolte des esclaves avait été le prélude de la ruine de la République; l'insurrection des Bagaudes avait coïncidé avec la décadence de l'Empire romain ; le soulèvement de la Jacquerie fut le prélude de la chute et de la fin d'un régime qui naguère avait été nécessaire et utile, mais qui dé* sonnais était dévenu un fardeau écrasant pour notre pays. La féodalité avait mérité de sugcomber : notre ouvrage est, à vrai dire, le dossier de sa condamnation I mort.

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