‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 9 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

•IL* j t w 't v • • Des eflrois dans le Parisis et de la part qu'y prit ÉUenne Marcel

Il peut paraître encore douteux, malgré les inductions et les preuves produites ici pour la première fois, que Marcel ait été l'instigateur de la Jacquerie ; il est certain du moins que, la première impulsion une fois donnée, ce prévôt des marchands seconda le mouvement de la manière la plus active.

L'intervention de Marcel dans les effrois s'étendit même en dehors des limites du Parisis. On voit, en effet, par une lettre de rémission, octroyée à un certain Jean le Jaqueminart de Thièblemont, au bailliage de Vitry, que les nobles du pays accusaient cet homme de s'être rendu à Paris auprès du prévôt des marchands, pour avoir de lui une commission. On ajoute, il est vrai, que ce voyage était motivé par des affaires, dont Jean le Jaqueminart avait à s'entretenir avec messire Jacques la Vache, conseiller du roi 1 ; mais, si l'on considère le caractère particulier des lettres de grâce, qui par leur nature sont des pièces à décharge, si de plus l'on fait attention que les Jacques

1 Voir le n? IX des pièces justificatives.

de Thièblemont avaient déjà député Jean le Jaqueminart pour défendre leur* intérêts contre les nobles, on ajoutera foi sans peine à l'accusation de ces derniers.

Dans une autre lettre de rémission, accordée à un nommé Hue de Sailleville, que les habitants d'Angicourt en Beauvaisis avaient fait malgré lui leur capitaine, il est dit que celui-ci, ne voulant pas paraître autoriser les monstrueux excès auxquels les Jacques se livraient en sa présence, s'échappa de leur compagnie et alla trouver Étienne Marcel, qui était alors à Paris, pour le prier de faire cesser ces désordres \

Cet exemple prouve sans doute que ce Hue de Sailleville ne croyait pas Maroel partisan des fureurs insensées des Jacques, et nous verrons tout à l'heure combien cette opinion était justement fondée ; mais il prouve aussi que Ton n'en regardait pas moins l'influence du prévôt des marchands de Paris comme loute-puissante sur les paysans insurgés, puisqu'on s'adressait à lui comme à l'homme le plus capable de mettre un frein à leurs violences.

Toutefois, c'est surtout dans le Parisis que l'active coopération de Marcel à la Jacquerie apparaît au grand jour. L'exposé que nous allons faire des

1 Voir le n« VIII des pièces justificatives.

principales scènes qui signalèrent les efltois dans ce pays en sera une preuve continuelle.

« Quant le prevost des marchans, dit le chroniqueur 1 anonyme que nous avons déjà plusieurs fois cité, seut la crueuse esmeute des paisans, il fist yssir hors la commune de Paris, et alerent abatre la tour de Gornay, le fort de Palesvel et Trappes et Chevreuse, Engesme et pluseurs autres forteresses, qui estoient autour Paris. »

Un critique très-sagace, à qui nous devons une biographie d'Étienne Marcel, remarquable pour l'époque où elle a paru, dit en faisant allusion à ce passage : « Un* chroniqueur parle en termes très-vagues d'une course que Marcel aurait faite alors entre Versailles et Montmorency, pour détruire les châteaux des nobles, situés dans cette direction. Etait-ce les nobles, était-ce les paysans, que cette exécution devait atteindre ? »

Désormais il n'y aura plus lieu, ce nous semble, de s'arrêter au doute exprimé ici par notre savant maître. Plusieurs documents , que nous avons découverts et qui' sont publiés pour la première fois à la fin de cette étude, nous permettent d'affirmer que l'incursion dont parle le chroniqueur anonyme était dirigée par Marcel

1 Chron. n<> 530 du Supplément français, fo 65, r°. * M. Jules Quicherat, biographie d'Elienne Marcel dans leP/utarque français, édit. de 4844, p. 335.

contre les nobles et non contre les paysans.

Parmi ces documents, il en est un qui est décisif : c'est une lettre de rémission conservée au Trésor des Chartes 1 .

A l'occasion du soulèvement des habitants de la terre et châtellenie de Montmorency contre les nobles, un certain Jacquin de Chennevières, de Taverny, fut élu capitaine par les paysans insurgés. Sous sa conduite, ils allèrent détruire et raser les châteaux de Beaumont-sur-Oise 2 , de Bethemont, de Taverny. de Montmorency, d'Enghien, de Chatou 3 , et en général toutes les forteresses et maisons des nobles situées entre la Seine et l'Oise, depuis Chatou jusqu'à Beaumont. Or la lettre de rémission déclare expressément que ce Jacquin avait reçu du prévôt Tordre d'opérer cette destruction. « Combien que le dit Jacquin eust eu en ce temps du feu prevost des marcheans de Paris certaine commission contenant que toutes forteresses et maisons, qui seroient assises ou cuer de France entre deux yeaues, qui au dit Jacquin sembleroient estre préjudiciables à la ville de

1 Voir le n - X de nos pièces justificatives.

1 Le château de Beaumont-sur-Oise ne fut détroit qu'en partie, au rapport des Cr. Chron. de S. -Denis. La duchesse d'Orléans, qui s'y trouvait alors, de peur de tomber entre les mains des Jacques, s'enfuit à Paris. (Kdit. de M. P. Paris, in-fol., p. 4474 .)

• La dàtrie de Chatou n*eut la vie sauve que grâce à Tinter* venlion de Jacquin de Chennevières.

Ppris et à tout le plait païs, feussent mises à terre et arrasées en telle manière que personne n'y pèust habiter. »

Non content de pousser les autres et de s'en servir, Marcel voulut encore agir, sinon par luimême, du moins par ses commissaires ou délégués directs. Il lit choix de deux membres influents et dévoués de la municipalité parisienne. C'étaient un riche orfèvre de Paris, nommé Pierre des Barres 1 , et un des plus considérables négociants épiciers de cette ville, le fameux Pierre Gilles 2 , dont le magasin était situé dans la grande rue Saint-Denis, près de Sainte-Opportune 3 . Ces deux bourgeois reçurent de Marcel Tordre de chevaucher à travers tout le Parisis, à la tète d'un certain nombre de gens d'armes, avec la mission de détruire tous les châteaux et hôtels des nobles situés dans ce pays, et de forcer, sous les peines les plus sévères, les paysans à les seconder dans cette œuvre de dévastation et de ruine.

Ils se dirigèrent d'abord au sud et à l'ouest de Paris. Messire Simon de Bucy, premier président

1 Très, des Chart., reg. 86, p. 176, f>« 56 et 67.

* Arch. de l'Emp., sect. jud. , Jugés du Parlement, 44, f 476. {Veir le no XVI des pièces justificatives.)

» Voir, sous lt n 0 XII des pièces justificatives, l'inventaire de Vépicerie de Pierre Gilles , dressé au moment de la confiscation de ses biens, document curieux pour l'histoire du commerce au XIV siècle.

du parlement de Paris, l'un des plus intimes conseillers du régent, fut leur première victime 1 . Ce chevalier, que son titre de noble et le crédit dont il jouissait auprès du dauphin rendaient doublement odieux à Marcel et à ses émissaires* possédait deux hôtels ou manoirs à Vaugirard et à Issy. Les gens d'armes de Paris, sous la conduite des deux commissaires de Marcel, les pillèrent * y mirent le feu et les détruisirent avec le secours de quelques habitants de ces deux localités* Le mal qu'ils commirent fut si considérable, que plus tard Simon de Bucy 2 assignait les coupables et réclamait d'eux, pour ce fait, trois mille livres de dommages -intérêts. Un troisième hôtel du même seigneur situé à Viroflay, aux environs de Versailles* eut quelque temps après le même sort.

Après avoir reçu un renfort, en passant par Vitry-sur-Seine 3 * les Parisiens marchèrent contre un manoir qu'un autre conseiller du roi, aussi

1 Arch. de PKmp . , sect. Jud., Jugés du Parlement, X, 14, f» 342. [Voir h Ho XII i et le no II des pièces justificatives.)

a Simon de Bucy, au rapport de Miraumont, fut le premier honoré du titre de premier président du parlement de Paris par l'ordonnance de Philippe de Valois, du 4 1 mars 4344, sur rétablissement des personnes de son parlement. Il a donné son nom à une rue de Paris. Il était du nombre de tes conseillers dd roi ettieces grands officiers eivils et judiciaires dont les Etats du 47 octobre 4 356 décrétèrent la mise en accusation et la destitution en masse. 11 mourut le 7 mai 4368.

3 Très, des Charte reg. 86, p. 377.

président au parlement de Paris, messire Jacques la Vache \ possédait à Choisy-le-Roi; ils le mirent au pillage, le dévastèrent et le démolirent comme ceux de Simon de Bucy , avec le concours de plusieurs habitants de cette commune > et de quatorze hommes d'armes, envoyés par la ville de Sceaux*. Quarante -six personnes, convaincues d'avoir participé à ce coup de main, furent condamnées, par arrêt du parlement de Paris, rendu le 21 août 1 361 , à payer à ce seigneur 581 deniers d'or, dits francs, et 200 livres tournois, à titre de dommages-intérêts.

Vers cette époque, on répandit le bruit que le régent, se rendant de Meaux à Montereau-faut- Yonne, avait chargé sur sa route un détachement de gentilshommes d'occuper Corbeil. A cette nouvelle, les deux commissaires du prévôt des marchands, Pierre Gilles et Pierre des Barres, envoyé* rent en toute hâte des messagers porter des mandements 3 , scellés du sceau du Châtelet de Paris,

1 Arch. de l'Emp., sect. jud., jugés du Parlement, X, 16, f°* 54 et 52. (Voirie no XIV des pièces justificatives.) Jacques la Vache est nommé second président du parlement, dans l'ordonnance rendue par Philippe de Valois, le 44 mars 1344, qui règle le nombre et donne les noms des officiers dout se composait alors ce corps judiciaire. Il mourut en 1305.

* Très, dis Charte reg. 86, p. 316.

3 Très, des Chart., reg. 86, p. 234 ; un de ces mandements fat envoyé notamment au crieur public de Cbaslre Mus Montlhéry

aux crieurs publics des bourgs et communes des environs. Ces mandements leur enjoignaient, au nom du prévôt, des échevins et du corps de ville de Paris, de signifier au peuple que tous ceux qui seraient en état de porter les armes eussent à se rendre, à un jour fixé, à Chailly , près de Longjumeau, où se trouvaient alors les gens d'armes parisiens, pour y prendre les ordres qu'on avait à leur donner.

Revenus de cette expédition, les Jacques de Paris, se dirigeant du côté de Versailles, allèrent abattre ou brûler successivement tous les châteaux des nobles situés dans cette direction, et, entre autres, ceux de Villers, près de la Ferté-Aleps de Chevreuse 2 , de Palaiseau 5 , de Trappes 4 et de Viroflay 5 .

Tant de ravages ne suffisaient point à Marcel. Pierre Gilles et Pierre des Barres, ses deux commissaires, reçurent de lui Tordre de faire éprouver aux nobles du nord du Parisis le même sort qu'à ceux du sud et de l'ouest.

(auj. Arpajon), lequel, pour l'avoir mis à exéculion/.fut poursuivi plus tard par le prévôt de Montlhéry et vit ses biens confisqués. (Voir le no XV des pièces justificatives.)

1 Très, des Charl., reg. 86, p. 393.

* Chron., n°530,f° 65.

» Très, des Charl., reg. 86, p. 252 et Chron., no 530, f 65. 4 Chron., n 0 530, fb 65.

5 Arca. de l'Emp., sect. jud., Jugés du Parlm., X U, f d 342.

En conséquence , ces deux émissaires se rendirent à Saint-Denis, à la tète de cinq cents hommes d'armes, dont le prévôt des marchands leur avait donné le commandement; là, on leur fournit un renfort de cinquante nouveaux combattants, de sorte qu'ils avaient sous leurs ordres plus de six cents gens d'armes quand ils arrivèrent h Gonesse 4 .

C'était une simple commune de la campagne, non fermée de murailles, et dont les habitants étaient presque tous de pauvres laboureurs. Aussi, saisis de frayeur à l'aspect de cette troupe de gens d'armes, n'essayèrent-ils de faire aucune résistance.

Aussitôt arrivés, Pierre Gilles et Pierre des Barres se dirigèrent vers un manoir que possédait en cet endroit messire Pierre d'Orgemont 2 , con-

1 Voir len° XVI des pièces justificatives, 8 Pierre d'Orgemont, né probablement à Lagny-sur-Marne, seigneur de Méry-sur-Oise et de Chantilly, conseiller au parlement de Paris dès 4 352, était maître des requêtes et second président du parlement, en 4 356. 11 fut, ainsi que Simon de Bucy et Jacques la Vache, du nombre des conseillers royaux dont les Etats assemblés à Paris, au mois d'octobre 1356, décidèrent la destitution. Réintégré dansses fonctions en 4359, le roi Charles V le fit son chancelier du Dauphiné, le 21 février 4 371 . L'année suivante, il fut créé premier président du parlement de Paris ; il fut élu, le 20 novembre 4373, chancelier de France par voie de scrutin, en présence de Charles le Sage, tenant son grand conseil au Louvre. Le roi le nomma l'un de ses exécuteurs testa-

seiller du roi et président au parlement. Ce manoir était naturellement fourni de tout le mobilier ordinaire d'une grande exploitation rurale, tel que meubles proprement dits, ustensiles, instruments de labour et bestiaux. Il y avait, entre autres richesses de cette dernière espèce, 592 bêtes à laine, et, dans ce nombre, 300 béliers gras, dont Pierre d'Orgemont avait refusé trois cents écus d'Or un mois auparavant. Les gens d'armes de Paris se saisirent de tous ces biens, de la valeur de mille réaux d'or environ* et en firent ensuite le partage entre eux, de manière que chacun pùt prendre sa part et en disposer comme bon lui semblerait.

Non contents de ce pillage, ils mirent en réquisition un certain nombre d'ouvriers charpentiers et couvreurs de l'endroit, avec l'aide desquels ils ruinèrent de fond en comble la maison, la grange et tout le corps de bâtiment servant à l'exploitation de la ferme : ils détruisaient les toitures, enlevant et jetant à terre les tuiles qui les composaient ; ils brisaient la charpente destinée à les soutenir; ils rompaient les barreaux de fer et les vitres des fe-

mentaires, en 4374. n remit les sceaux le 1 er octobre 1380 et mourut le 3 juin 4389. M. Lacabane a prouvé que Pierre d'Orgemont était l'auteur des Grandes Chroniques depuis 4350 jusqu'en 4375 ou 4377. (Bibl. de VÈc, des Ch'irt., tom. H, p. 57-74.

nôtres, accompagnant ces violences de malédictions et d'injures à l'adresse du propriétaire. Une autre habitation, située aussi sur la commune de Gonesse, en un lieu dit le Tas de Chaume, et appartenant, ainsi que la première, à Pierre d'Orgemont, fut bientôt après livrée à la même dévastation.

Ensuite, Pierre Gilles, i'épée à la main, l'air furieux, parcourut en tous sens la commune de Gonesse, et demanda d'un ton brutal si les maisons de Pierre et de Jean Rose étaient encore debout. On lui répondit que oui. Aussitôt il se mit à jurer qu'il ne partirait pas de Gonesse avant que l'habitation de Pierre Rose ne fût démolie. Il parait que Pierre Gilles, obéissant sans aucun doute aux suggestions et aux ordres du prévôt des marchands, était animé de dispositions particulièrement hostiles contre ce chevalier ; il ne parlait jamais de lui sans dire que c'était un traître, un homme faux et mauvais.

Bientôt, donnant un libre cours à sa haine, il intima Pondre aux habitants de Gonesse de mettre le feu à la demeure de messire Pierre. Ceux-ci, persuadés que Pierre Gilles oublierait bien vite «es funestes projets, ne lui obéirent pas d'abord. Puis, voyant qu'il persévérait dans ses mauvaises intentions, ils avertirent en secret les gens de Pierre Rose, afin qu'on enlevât et qu'on

mit en lieu sûr tous les biens renfermés dans l'hôtel de leur maître.

Pierre Gilles, de son côté, envoya chercher un sergent royal, nommé Simon aux Chevaux, et, l'ayant amené au lieu où Ton avait coutume de faire les proclamations, il lui commanda de sommer, par cri public, au nom du roi et du prévôt des marchands, tous les habitants de Gonesse, sous peine de perdre corps et biens et d'être réputés traîtres envers la couronne et la bonne ville de Paris, d'aller détruire et raser la maison de Pierre Rose. En vain les Gonessiens, pour la sauver, voulurent-ils représenter au délégué de Marcel que Pierre Rose n'était pas noble, et qu'ainsi il y aurait crime à abattre son hôtel.

Pierre Gilles, irrité de leurs remontrances, ordonna à ses gens d'y mettre le feu en douze endroits différents, afin qn'il fût plus vite consumé. Les habitants de Gonesse, ayant à cœur de prévenir un embrasement qui de là aurait pu s'étendre par toute la commune, dirent alors aux Parisiens qu'ils les aideraient volontiers à démolir habitation de Pierre Rose, pourvu que Ton n'eût pas recours à l'incendie. On fit donc appel à tous les charpentiers et démolisseurs que l'on put trouver ; on les poursuivait au besoin, les armes à la main, et on les entraînait bon gré mal gré jusque sur le théâtre de la destruction; là, on les contraignait d'y co-

opérer. C'est à peine si les Gonessiens parvinrent à sauver une grange, et d'autres maisons de Pierre Rose situées dans leur commune, en disant que ces bâtiments appartenaient à de pauvres religieuses et à des sœurs de ce chevalier.

Tandis que Pierre Gilles et ses hommes portaient le ravage à Tremblay à Gournay-sur-Marne et en général dans toutes les communes des environs de Gonesse , Étienne Marcel envoyait une autre troupe, sous les ordres de Jean Vaillant, prévôt des monnaies, détruirele château d'Ermenonville 2 .

Une circonstance du plus haut intérêt, c'est que les gens d'armes parisiens et les Jacques du Beauvaisis s'étaient donné rendez-vous à l'attaque de cette forteresse 5 . Le capitaine général de tout le plat pays de Beauvaisis, le fameux Guillaume Cale, s'y trouvait même en personne 4 . Le château, qui appartenait à Robert de Lorris, chambellan du roi Jean et l'un de ses favoris, fut assailli, enlevé, livré au pillage et enfin rasé. Robert de Lorris luimême fut forcé de renier gentillesse et noblesse,

1 Très, des Ckart., reg. 86, p. 286.

1 Chron. ii* 630 du Supplément français, f 65, r°.

3 1bid. r f>06,r'.

* Très, des Char t., reg. 86, p. 309 : « A la derreine desquelx trois journées, le dit peuple, estant en armes et esmeu sur la montaigne de Montathere, eust requis au dit Germain qu'il vousist pour lors estre leur capitaine, en ïabsence de leur capitaine gênerai, qui tors estoit devant Ermenonville >»

et de jurer qu'il aimait mieux les bourgeois et la commune de Paris que les nobles 1 . Mais à cette condition il eut la vie sauve, ainsi que sa femme et ses enfants.

Il y a tout lieu de supposer, en l'absence de renseignements positifs, que dans cette circonstance, il dut son salut et celui de sa famille à la présence et à l'intervention des gens d'aimés de Paris. Car, c'est ici le lieu de faire remarquer cette différence profonde qui distingue le mouvement organisé par Marcel de la Jacquerie telle qu'elle sévit dans le Beauvaisis : si celle-ci fut souillée par les représailles les plus atroces contre les nobles, si les paysans soulevés ne reculèrent ni devant le viol ni devant le meurtre, et se firent un jeu des cruautés les plus raffinées, pour assouvir leur soif de brutale vengeance, les Parisiens, au contraire, ne se laissèrent généralement point entraîner à ces excès monstrueux.

Les deux incursions entreprises par les ordres de Marcel, dont nous venons de parler, furent sans doute signalées par des violences, puisqu'elles

1 Chron. n° 530, f* 66, t? : « En ce temps, alerent ceulx de Paris à Ermenonville, etaissaillirent le chastel el le prindrent d'assaut. Là estoit de Lorris, qui avait Tordre de chevalerie; mais, par paour, il regnia gentillesse, et jura que il amoit niieulx les bourgois et le commun de Paris que les nobles, et par ce fut sauve sa femme et ses enffanz . Mais ses biens furent tous robez et prins, qui dedens le chastel estoienL »

avaient pour but unique la destruction et la rapine, dirigées contre les biens des nobles; mais il faut reconnaître qu'abstraction faite de la justice de la guerre déclarée à la noblesse par la commune de Paris, ces mesures extrêmes étaient impérieusement réclamées par le soin légitime de la défense.

En ordonnant les rigueurs nécessaires, les commissaires du prévôt des marchands surent s'abstenir presque toujours des crimes inutiles. Il est bien vrai* par exemple, qu'ils firent piller, détruire, incendier les châteaux et forteresses des nobles, leurs ennemis ; mais on ne les vit point, comme les Jacques du Beauvaisis, faire couler à plaisir le sang de seigneurs inoffensifs. Ils n'attentèrent à la vie de personne, pas même à celle des nobles qui leur étaient le plus odieux. Il est certain du moins que les nombreuses lettres de rémission, ainsi que les arrêts du parlement qui nous ont conservé le souvenir de leurs courses dévastatrices, ne mentionnent aucun massacre, aucun meurtre à leur charge.

Nous qui avouons notre sympathie pour la cause de Marcel, notre admiration pour sa personne pendant la première partie de sa carrière politique, nous sommes heureux de constater ce caractère relativement régulier et humain d'un mouvement entrepris par ses ordres et sous sa direction. Du

moins on ne pourra pas reprocher au célèbre prévôt des marchands d'avoir trempé dans les horreurs sanglantes et dans les cruautés trop faciles qui déshonorèrent la Jacquerie.

Que Marcel ait donné la première impulsion à ce soulèvement, c'est ce qui n'est pas encore, ainsi qu'on l'a vu 1 , parfaitement démontré. Mais quand même il y aurait certitude complète à cet égard, il serait peut-être bien sévère de rendre le chef de la municipaUlé parisienne responsable d'excès qu'il n'avait sans doute pas prévus, et qui dans tous les cas attirèrent de sa part le blâme le plus explicite

et le plus sévère : « Plaise vous savoir, dit

Marcel aux communes de Flandre, dans une lettre qu'il leur adressa, le 1 1 juillet 1 358, que les dites choses furent en Beauvoisis commencées et faictes sens nostre sceu et volenté, et mieuls ameriens estre mort, que avoir apprové les fais, par la manière qu'il furent commencié par aucuns des gens du plat paiis de Beauvoisis ; mais envoiasmes bien trois cens combatans de noz gens et lettres de credance, pour euls faire désister des grans mauls qu'il faisoient ; et pour £e qu'il ne voudrent désister des choses qu'il faisoient, ne encliner à nostre requeste, nos gens se départirent d'euls, et, de nostre commandement, firent crier bien en soixante villes, sur paiue de perdre la teste, que nuls ne

1 Voy. le chapitre * er de cette ///• partie.

-Mi -

tattt feinmes, ne enfans de gentilhomme, ne gentil féntae> se il n'estoit ennemi de la bonne ville de Paris 4 ..... »

Pour que Marcel soit à nos yeux coupable au moins d'imprudence, il n'est pas besoin qu'il ait soulevé les Jacques ; il suffit qu'il leur ait donné la matin, et ce fait ne peut plus être l'objet d'un doute. Si Ton excepte des griefs semblables contre la noblesse, qu'y avait-il de commun entre le prévôt et de tels alliés? Le chef de la municipalité parisienne poursuivait la réalisation d'un plan bien arrêté; on eût dit que les Jacques n'avaient d'autre but que la flestructiou et le pillage. Marcel représentait des idées ; la conduite des Jacques ne semblait guère inspirée que par deux passions, aveugles et brutales entre toutes, la haine et le désir delà vengeance. En acceptant de tels auxiliaires, le prévôt compromettait gravement sa cause sans profit pour elle. Se flattait-il de diriger à son gré le torrent dévastateur, et de le faire rentrer à temps dans son lit, en lui disant comme Dieu jadis à la mer : « Tu n'iras pas plus loin ! » En ce cas, il se faisait la plus complète et la plus étrange illusion sur la mesure et l'étendue de son pouvoir, comme l'événement se chargea de le lui prouver.

1 Les lettres closes dont nous citons cet extrait se trouvent en original aux archives (TYpres. Elles ont été publiées pour la première fois par le savant M. Kervyn de Lettenhove dans le lomexx des Bulletins de V Académie royale de Belgique.

C'est là cependant, il faut en convenir, ce qui atténue un peu la faute de Marcel : soit qu'il ait déterminé la révolte des paysans contre Fennemi commun, soit qu'il Fait seulement mise à profit, nous ayons la preuve qu'il essaya de la modérer et de la contenir dans de certaines limites 1 ; il est même assez vraisemblable que l'inutilité des représentations qu'il fit aux insurgés en faveur de la modération et de l'humanité fut un des motifs pour lesquels il se rallia si volontiers à Charles le Mauvais, quelques semaines après que ce prince les eut anéantis.

Car, il faut bien le dire, et ce n'est pas là assurément le fait le moins étrange que présente la vie du fameux prévôt, à peine le roi de Navarre venaitil d'éteindre dans le sang de ses auteurs l'incendie allumé par les Jacques, que l'on vit Etienne Marcel, qui les appuyait naguère, qui peut-être les avait entraînés à la révolte, contracter la plus étroite

1 On a tout lieu de penser que ses efforts ne furent pas couronnés de succès, et que les Parisiens et les Jacques du Beauvaisis, qui se rencontrèrent à Ermenonville, ne se convinrent pas beaucoup réciproquement. Ce qu'il y a de constant, c'est que les vainqueurs se séparèrent aussitôt après la prise de ce château: Guillaume Cale retourna avec ses Jacques dans le Beauvaisis s'y faire tuer par le roi de Navarre, tandis que Jean Vaillant marchait contre Meaux à la tête des gens d'armes de Paris, auxquels étaient venus se joindre un certain nombre d'habitants du plat pays.

alliance avec leur exterminateur. Mais rendra-t-on Marcel responsable de ce revirement trop rapide ? Lui reprochera- 1* on l'abandon volontaire de ses premiers alliés? K est-il pas plus équitable de voir dans ce changement de cause et de sympathies une de ces nécessités d'État, un de ces expédients politiques auxquels les chefs de parti et les révolutionnaires ont été et seront toujours condamnés ?

Triste et trop ordinaire exemple des suites funestes qu'entraîne après elle une politique violente et révolutionnaire ! A l'homme d'État, qui s'est une fois abandonné à cette furie, il ne reste plus même le choix des expédients. A peine est-il sorti d'une aventure, qu'il lui faut se jeter dans une aventure nouvelle, dût-il ainsi se contredire lui-même de la façon la plus honteuse. Encore si l'homme d'État révolutionnaire était soutenu, au milieu de ces tergiversations, toujours humiliantes, souvent criminelles, par l'espoir du succès ! Mais le plus souvent, hélas ! avant de se précipiter dans l'abîme, il a laissé, comme les damnés de Dante, sur le bord du gouffre, toute espérance.

Un double reproche doit être adressé par l'histoire impartiale à Étienne Marcel : d'une part, il souilla sa cause, dans une circonstance au moins, par la violence et le meurtre ; de l'autre, il la compromit par des alliances indignes d'elle. Telles sont les deux fautes graves, capitales, qui empêcheront

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