DES CAUSES ET DE L'OCCASION
s agit de Tannée 1356) les paysans, qui se montraient à la guerre inhabiles au maniement des armes, en butte aux risées et au mépris de leurs compagnons, reçurent de ceux-ci le sobriquet de Jacques Bonhomme. On ne les connut plus que sous ce nom, qui, dans la suite , servit fort longtemps, tant parmi les Anglais que parmi les Français , à désigner la classe entière des paysans. >
Le mot Jacques était au xrv* siècle un de ces prénoms malheureux et frappés de ridicule, tels que Benoit au moyen âge, et Jean 2 encore de nos jours; il fut appliqué par cette raison et avec cette intention méprisante aux vilains par les nobles. C'est donc à tort que quelques savants ont pensé que les paysans révoltés • prirent le nom de Jacques, parce que leur chef avait nom Jacques Bonhomme. Ces érudits, parmi lesquels on peut citer Borel 3 , ont été induits en erreur par Froissart 4 et par l'auteur anonyme d'une vie d'Innocent Vï 5 , qui donnent au chef
1 De là notre mot benêt, forme normande de Benoît.
1 On appelait par dérision les paysans Jacques Bonhomme, comme nous appelons Jeanjan nos conscrits. Les autres éiymologies sont ridicules. (Micuelet, H i*f . de France, tom. m, p. £07.)
3 Trésor des recherches et antiquilez gauloises el françoises, par P. Borel, 4655, au mot Jacques bonshommes.
k Chron., édit. de Buchon, in 8° ,4 824, tom. ni, chap. 383.
8 « Insurrexerunt cives et populares Parisienses. adliœrenti-
des insurgés du Beauvaisis le nom de Jacques Bonhomme, tandis qu'il s'appelait en réalité Guillaume Cale. Jacque servit bientôt à désigner par extension une pièce de l'habillement que les paysans portaient à la guerre : c'était une sorte de chemisette d'étoffe ou de plastron couvrant le buste et rembourré de laine, d'étoupe, de coton ou de soie. Ce vêtement était l'armure défensive par excellence des vilains, comme le haubert celle des chevaliers. Nicolas Gilles ! , Nicot et Le Duchat 2 ont prétendu, je le sais, que cette partie du costume des paysans appelée jacque 3 , loin d avoir emprunté son nom de ceux qui la portaient, le leur avait au contraire prêté. Cette hypothèse est défectueuse en ce qu'elle ne nous apprend rien
bus sibi et consenlicntibus fere omnibus alHs ejusdem status lingoœ gallicans ; et, facto sibi capilaueo, dicto Jacques Uonhomme, ipsuin ducem ac sibi assistentcs juraveruntinterficere.» (Baluz., Vitœ faparum avenionensium, tom. I, p. 333 et p. 945, en note. Voy. aussi Ducangc, au mot Jaquei.*
1 «... Et la dicte assemblée de Bcauvoisin, qu'on appelloit la Jacquerie, parce qu'ils estoient tous habillez de jaques. » (Les citron, et annal, de France, par Nicole Gilles, in-foh, 4572, p. 221 .
2 * A l'égard des Jacques bons-homs, ce sont les bonnes gens ou habitans de la campagne auxquels nos vieux romans donnent toujours pour habit un jaque, c'est-à-dire une chemi^ selte de coton. » (Rabelais, 4741, t. il, p. 31, noie 88, nouv. prol. du 4 e 1.
Noire mot jaquette est un dimiuutif de jacque pris en ce sens.
sur l'étymologie du mot jacque en lui-même. De plus, nous sommes en droit de la repousser, tant qu'on ne nous aura pas montré ce mot employé au sens de pièce d'habillement dans des textes français antérieurs à l'époque de la Jacquerie. Jusque-là nous continuerons de croire que c'est le prénom Jacques qui, appliqué comme sobriquet pendant le cours de la première moitié du xiv f siècle aux vilains et aux gens des campagnes, donna presque aussitôt naissance, d'abord au mot jacque employé pour désigner une pièce de l'habillement des paysans, ensuite au mot jacquerie, qui n'a pas cessé depuis lors d'être synonyme d insurrection rustique.
Quoi qu'il en soit de l'origine et de l'étymologie du nom sous lequel elle est connue, l'insurrection rustique de 1358 est certainement un des épisodes les plus singuliers et les plus curieux de f histoire de France au xiv e siècle; c'est aussi, il faut le dire, l'un des moins bien connus. Comment pourrait-il en être autrement? Les chroniques contemporaines, où nos historiens ont puisé tout ce qu'ils ont dit de la Jacquerie, ne fournissent sur ce grand événement que des renseignements tout à fait insuffisants : des imprécations banales contre les horreurs qui se commirent alors, des indications vagues et générales y tiennent lieu de données exactes et de faits précis. On peut donc
affirmer qu'une étude sérieuse, approfondie de cette mémorable insurrection de 1358, est encore à faire.
Sans parler des causes générales et indirectes de la Jacquerie que les historiens n'ont pu raécon^ naître, mais qu'ils n'ont pas suffisamment approfondies, il reste à signaler les circonstances particulières, jusqu'ici inaperçues, qui furent l'occasion directe de ce soulèvement ; à rechercher pourquoi il sévit dans certaines provinces à l'exclusion des autres ; à circonscrire , avec plus de précision qu'on ne Ta fait encore, le théâtre où il étendit ses ravages ; il reste à faire connaître les incidents les plus marquants, le caractère et les principaux acteurs de cette atroce guerre civile; il reste surtout à constater et à déterminer la part qu'y prit le fameux prévôt des marchands de Paris , Étienne Marcel ; il reste enfin à voir quels fruits les paysans recueillirent de leur révolte : tel est l'objet de cette thèse.