‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 7 sur 21 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des effrois a Compiègne, Clermont, Senlis, Bcauvais, Solssons et

aux environs de ces villes,

Nous avons dit que l'insurrection avait éclaté d'abord aux environs de Compiègne; c'est là aussi qu'elle reçut l'organisation la plus forte et la plus complète. Les Jacques de ce pays se donnèrent un capitaine général, à qui ils décernaient même, au rapport de Froissart, le titre de roi : c'était un paysan de Mello 1 , rusé entre tous, qui s'appelait Guillaume Cale 2 . Ce roi des Jacques parait avoir eu une sorte de chancellerie, et avoir expédié officiellement des actes : il est certain, du moins, qu'il avait un sceau, qui fut envoyé après

1 Voy. la Coron, du 2 e comin. de Nangis, dans d'Acheiy, SpiciL, toro. m, p. 4*9, col. 4 ; Cale était de Clermont, d'après Froissart ; Chrôn., édit.deBuchon, in-8o, tom. m, p. 29 4, ch. 385.

2 Ce nom est écrit Cale ou Calle dans les lettres de rémission du Trésor des Chartes : reg. 86, p. 365 et 391 ;Karle 9 dans le second continuateur de Nangis, d'Achery, Spicil., tom* ni, p, 449, col. 4 ; Cote dans lesGr, chron. de Saint- Denis, éd. de M. P. Paris, p. 4474 et 4474, ch. 74 et 78, Charles dans la Chron. n° 407 du Supplément français. Cale ou Calle est notre mot Charles, dans lequel la prononciation populaire a supprimé, suivant l'usage, Tune des deux consonnes consécutives, ou a remplacé la liquide r par le redoublement de la. liquide / ; quant à la transformation du ch en k ou en c t c'est, comme chacun sait, un des caractères dislinclus du dialecte picard.

sa mort, par Thomas Brochart, receveur de Senlis, à la chambre des Comptes de Paris 1 . Cale avait de l'instruction et une éloquence naturelle ; il était bien fait et beau de visage. Il se distinguait surtout par une entente du métier des armes et une expérience de la guerre qui manquaient à presque tous les Jacques. Guillaume Cale parait avoir été un homme d'élite, très-supérieur aux autres paysans qui marchaient sous ses ordres. Il faut dire encore, à son honneur, que les excès effroyables qui signalèrent la Jacquerie furent commis en dépit de ses conseils et de ses exhortations. Les Jacques de son armée avaient pour cri de guerre et de ralliement « Montjoye» ; importaient des bannières fleurdelisées 2 .

1 Registre 3 des Mémoriaux de la Chambre des Comptes de Paris, fol. 218, cité par Ducange, dans son Gl. 6. L., au mot Jacobi. Du reste, Guillaume Gale pouvait être muni d'un sceau, à titre de simple paysan. Les vilains avaient leurs sceaux particuliers, au moyen âge, dans ccrlaines provinces. Voy. à ce sujet les savantes recherches de M. Léopold Delisle. Éludes sur la condition des classes agricoles en Normandie au moyen âge, in-8°, p. 482.

s Nous empruntons ces renseignements tout nouveaux à une chronique inédile, anonyme, jusqu'à présent inconnue, que nos recherches, secondées par un heureux hasard, nous ont fuit découvrir sous le n° 4 ni du Supplément fiançais. Dans le catalogue de ce fonds, le ms. du milieu du xv« siècle qui contient notre chronique est désigné sous le litre de : Chroniques de Normandie. La chronique n<> 407 va de Pan 1327 à Tan 4393. (V. le n° V de nos pièces justificatives.

De ce capitaine général dépendaient un certain nombre de simples capitaines, élus dans les lo^ calités les plus importantes ; et ceux-ci avaient à leur tour , sous leurs ordres, dès dizainiers 4 ou lieutenants. . : : •

La première pensée des Jacques,ainsi organisés, fut de marcher sur Compiègne, afin de s'empafer de cette ville. Us n'aimaient pas cette <!;ité où venait d'être rendue l'ordonnance odieuse qui, sn 1 ajoutant de nouveaux griefs aux anciens, avait hôs le comble à leur haine et fait éclater le soulèvement; d'ailleurs, beaucoup dè nobles Vêtaient mis à couvert derrière ses remparts. Les agréssètfrô rencontrèrent nne résistance plus vigoureuse qu'ils ne s'y attendaient. Informés de rapproche des ' Jacques , les habitants de Saint-Germain * , près Compiègne, convinrent de s'imposer une assiette ou taille Extraordinaire a , pour se mettre ? 64ett ; en état de défense : ils entourèrent leuf^ttrg 1 de fortifications/ Guillaume 'Gale comprît (jtfilrie ^ devait rien attendre de la force dans sa tentative 11 contre Compiègne ; il résolut albrs Aé febàwir à ! la conciliation et à la rusé. ' ! ' r :

1 Trésor des Chartes, reg. 86, p. 344, 364 et 302. * Très, des Chart. reg. 86, p; ; 57« . • 1 - •

a Un des bourgeois, Robert Lecri vain, sMtant rendu coupable

de ma tnfais procédas envers le collecteur de cette tftfflo, celutor

tualc taillable indocHe d'un coup de conteau .

Il avait sous ses ordres un assez riche proprié* taire de la Praelle, près d'Àngicourt. eu Beauvaisis, nommé Jean Rose 1 , qu'il avait forcé de s'enrôler sous ses bannières *. Celui-ci, voulant mettre en sûreté sa famille pendant son absence, l'avait envoyée avec tout ce qu'il avait déplus précieux à Compiègne où il était bien connu et où il avait de nombreuses intelligences. Guillaume Cale, qui n'ignorait aucune de ces circonstances, chargea Jean Rose de porter en son nom une lettre aux bourgeois et habitants de la ville. Par cette lettre, il les invitait à lui livrer les nobles qui s'étaient réfugiés dans leurs murs et à faire alliance avec les gen$ du plat pays. Mais ceux de Compiègne* loin d'obéir à ses injonctions, jurèrent aux nobles que* quoi qu'il arrivât, ils ne les abandonneuaient jamais à la vengeance de leurs ennemis. Bien plus, le messager de Guillaume Cale, ce même Jean Rose , étant revenu quelques jours après voir sa femme et ses enfant^ le prévôt forain de cette ville se saisit de sa personne, lui disant qu'il était un homme faux, un traître, et le fit enfermer dans la prison royale ; procédé d'autant plus arbitraire, que Jean Rose était clerc au vu et au su 9 r«r .. . • r - . ... . - \

1 Tris, des Chart., reg. 86, p, 365. ... ,

* Les Xacqaesavaieui des bannières. Il est fuit mention, dans la pièce 481 du registre 89 du Trésor des Cluirtes , d'un Jacquc, nommé Drieu de HoudeviUe, qui portait une bannière.

de tous, et, comme toi, uniquement justiciable de Fofficial et du bailli de Senlis. Quoi qu'il en soit, ses biens, de la valeur de cent florins, furent immédiatement confisqués. Pour sauver les apparences, on fit disparaître sa tonsure; il fut dépouillé de son habit de clerc ; puis il eut la tète tranchée à l'instigation des nobles.

C'est après cette tentative malheureuse contre Compiègne qu'il convient sans doute de placer l'expédition contre le château d'Ermenonville, di- * rigée par Guillaume Cale en personne, de concert avec le prévôt des marchands de Paris, qui, de son côté, y avait envoyé des gens d'armes tirés des milices parisiennes. Les chroniqueurs du temps n'ont pas dit un mot de cet incident si curieux de la vie du capitaine des Jacques. Pour le moment, nous ne faisons que le mentionner : nous y reviendrons bientôt plus longuement, en parlant de la part qu'Êtienne Marcel prit à la Jacquerie.

Guillaume Cale toutefois ne dut emmener avec lui à Ermenonville qu'une assez faible partie de la grande bande qui marchait sous ses ordres. Pendant son absence, les Jacques restés en Beauvaisis comprirent qu'ils avaient besoin d'un chef pour le remplacer. Dans leurs rangs se trouvait alors un fort habile homme de Sacy-le-Grand, nommé Germain de Réveillon 1 , ami particulier

1 Très, des Cliarl., reg. 86, p. 309. Voir len° IV des pièces justificatives .

du comte de Montfort : ils lui offrirent de se mettre à leur tète. Mais celui-ci rejeta leur proposition. Abandonnés ainsi sans direction, les Jacques n'en continuèrent pas moins pendant deux jours leur marche dévastatrice de Pont-Sainte-Maxence à Mbntataire, tuant les nobles, brûlant et saccageant leurs châteaux sur les deux rives de l'Oise. Le troisième jour, au moment où ils gravissaient la montagne de Montataire, on leur annonce que les gens du roi de Navarre viennent de faire irruption dans le Beauvaisis pour le dévaster et faire rentrer dans le devoir les paysans révoltés. A cette nouvelle , les Jacques comprennent encore mieux le besoin pressant qu'ils ont d'un chef ; renouvellent leurs instances auprès de Germain de Réveillon : leurs offres sont repoussées une seconde fois. Alors, voyant qu'ils ne peuvent rien obtenir par la persuasion, ils ont recours à la violence ; ils saisissent Germain par son chaperon d'une manière injurieuse : « Tu seras, lui disent-ils, notre capitaine pour un demi-jour et une nuit, que tu le veuilles ou non. » Us le tirent pour le jeter à bas de son cheval ; quelques-uns même mettent la main à leurs épées et le menacent de lui couper la tète s'il n'obtempère à leurs ordres. Germain de Réveillon, pour sauver sa vie, dut se résigner à être leur capitaine un demi-jour et une nuit seulement. Pendant ce temps, une rencontre eut lieu à Mello entre lesNa-

varrais et les Jacques. Grâce à cet incident, Germain parvint à s'échapper et s'en retourna chez lui. La suite prouva combien il avait été sage en fermant l'oreille à la demande des Jacques. Bien que le pouvoir dont il avait été investi n'eût duré qu'un jour et que la force le lui eût imposé, il le paya cher. Les nobles, pour se venger, pillèrent, dévastèrent et brûlèrent tous ses biens ; les dom-? mages qu'ils lpi firent essuyer furent évalués a trois mille moutons. Il ne resta à ce malheureux que sa femme et ses enfants : encore fut-il réduit à les tenir pendant plusieurs mois misérablement cachés dans les bois et autres lieux déserts.

Autant en advint à Colart Dufour \ dit, Mellin, de Feigneux en Beauvaisis, que les Jacques et leur capitaine avaient contraint de marcher avec eux à 'attaque de Mello. Ses biens furent confisqués, et il fut obligé d'aller vivre avec sa femme dans des lieux sauvages jusqu'à ce qu'il eût obtenu des lettres de rémission.

Guillaume Cale revint bientôt après de son expédition contre Ermenonville. Ce fut à son retour qu'il périt misérablement avec la plus grande partie des Jacques qui combattaient sous ses ordres. . Le moment sera venu de parler de ce fait lorsque

» Très, des Chart., reg. 86, p. 308.

nous raconterons la fin de la Jacquerie, et la vengeance que tirèrent les nobles des excès de leurs ennemis.

Du reste, il faut convenir que les Jacques avaient provoqué cette impitoyable vengeance par leur conduite, impitoyable aussi, à l'égard des nobles. Én voici un exemple entre mille. Un certain Jean Deshayes *, de Buy, près de Verberie, qui avait pris part à l'expédition de Pont-SaSnte-Maxence et de Montataire, en qualité de capitaine des Jacques de sa commune, se rendit, huit jours après cette affaire, à Verberie; il avait pour compagnon de voyage un écuyer, suivi lui-même de sa femme et de son gendre. A peine furent-ils entrés dans les rues de Verberie, que les habitants se jetèrent sur cet écuyer, lui criant qu'ils allaient le mettre à mort. Jean Deshayes se prit alors à intercéder pour ce malheureux, disant aqx meurtriers : « Pour Dieu, beaux seigneuvs, gardez-vous de faire telle chose, vous commettriez un crime. » Nonobstant ses remontrances, l'écuyer eut sur-le-champ fa tété tranchée. ... .....

Après l'affaire de Mello, les Jacques se répandirent du côté de Senlis. Tous les châteaux des nobles qui se trouvaient aux environs de cette ville furent pillés, dévastés ou livres aux flammes.

1 7V<'5. da Charl., reg. 86» p. Si*-

- ôl -

L'une de ces maisons était la propriété de messire Pierre de Saint- Jean 4 , maître des eaux et forêts et intendant des bâtiments joyaux sous Philippe de Valois et le roi Jean. (Je chevalier avait fait travailler .pendant dix ans aux châteaux de Raies, de Montjoye, de Poissy et de SainUGermain*en- Laye. C'est dans cette dernière ville qu'il faisait sa résidence ordinaire; c'est là aussi qu'il conservait les lettres de quittance attestant l'emploi des fonds à lui versés pour payer les ouvriers employés aux ouvrages qu'il avait fait exécuter. Sur ces entrefaites, les rebelles de Paris organisèrent, comme nous le verrons bientôt , contre les résidences royales et seigneuriales des environs de cette capitale une véritable Jacquerie : Saint-Germain- en- Laye ne fut pas épargné. Pierre de Saint-Jean, pour ne pas tomber entre les mains de ces dévastateurs, alla habiter l'hôtel qu'il possédait près de Senlis, emportant avec lui les papiers relatifs à son administration. Il y était à peine installé que les Jacques du Beauvaisis, à leur tour, vinrent l'y relancer; il fut obligé de se sauver une seconde fois. Mais, dans la précipitation de sa fuite, il ne prit pas le temps de mettre en lieu sûr les documents qu'il avait apportés. Les Jacques s'en étant emparés , lacérèrent les uns , coupèrent les

1 Très, des Chart., reg. 90, p. 45i.

autres par petits morceaux et firent avec le tout uu feu de joie semblable à ceux que devait allumer beaucoup plus tard l'inepte vandalisme de la Terreur.

Les Jacques entrèrent bientôt après dans Senlis, dont les habitants acceptèrent leur alliance; plusieurs bourgeois de cette ville 1 vinrent même grossir leurs rangs. De là, ils marchèrent vers Beauvais, pour exercer contre les propriétés des habitants nobles des environs les mêmes ravages qu'ils venaient de commettre aux alentours de Senlis. Sur la route, des détachements de paysans des communes du voisinage, marchant chacun sous les ordres d'un capitaine particulier a , arrivaient de toutes parts pour se joindre au gros de la bande. Les Jacques employaient au besoin la violence contre les hameaux, villages ou bourgades qui refusaient d'entrer dans leur alliance et de leur fournir des auxiliaires. Ainsi firent-ils envers la commune de Chambly-le-Haubergier 5 .

Sommés à plusieurs reprises d'envoyer des hommes, les habitants de cette localité n'avaient tenu aucun compte de ces demandes. Le capitaine des Jacques, indigné de leur conduite, souleva

1 Gr. Chr. de Saint- Denis, ch. 74, édit. de M. P. Paris, in-fol.,p. 4474.

» Très, des Chart., reg. 86, p. 298 et 385.

*Ibid., reg. 90, p. 354.

contre eux, pour s'en venger, les autre* communes du Beaurvaisis qui firent dévaster le territoire 4es réfracUires. Ceux-ci, Jour avoir la pair, fiirent contraints d'envoyer aux Jacques huit hommès de cheval et seize de pied sôus le commandement de Gilles le Haguais, Ce renfort ne fit qu'accroître l'insolence et l'ardeur furieuse des Jacques, lvry-ie- Temple, Jouy-sous-TeUe et beaucoup d'autre» lieux furent successivement le théâtre de-leursTatage^. Les nobles fuyaient partout devant eux. Les religieux de ce pays eux-mêmes S ne se croyant pas suffisamment protégés contre les attaques de 1 ces brigands par les murailles crénelées de leurs/ monastères, allèrent précipitamment chercher un) refuge derrière les, remparts; de Beauvak. •

Les bourgeois de cette ville étaient de connivence avec les Jacques : ceux-ci*, leur ayant un jqpr. envoyé un certain nombre: de nobles qu'ils avaient faits prisonniers, le maire et les échevins de Beauvais, du consentement de la communèytes firent mettre à mort. ' : Jt

Les Jacques se portèrent ensuite dans ïétèfché de Laon, la seigneurie de Coucy, le comté de Vaf lois et le Soissonnais ; Froissart dit 3 qu'ils sàcoa-

^ '\i . h »i / / ... - ■< •■»-••! ' -7 t vitt-'in«rt 1 Louvet, Histoire et antiquités du diocèse de. Beawa», t, fh

În-t2, p. iUeHiS.

* Très, des Chart., rcg. 90, p, 4!&. 1 ^ v

3 Chron., ch. 385, éd. de Buchon, toai. ni, p< i

gèrent dans ces divers pays, plus de cent châteaux et bonnes maisons de chevaliers et d'écuyers.

Ce qu'il y eut de plus déplorable peut-être, en ces temps de trouble et de complète anarchie, c'est que, l'action régulière delà justice étant suspendue, si quelqu'un était victime d'une injustice, il n'avait guère d'autre parti à prendre que d'y répondre par une autre injustice. C'est ainsi que, plusieurs habitants d'Acy 1 , devant Soissons, ayant brûlé et abattu une maison appartenant à un écuyer, celui-ci, ne pouvant obtenir justice de ce délit contre les incendiaires, se saisit de leurs vaches, chevaux et charrettes, les vendit, et s'appropria le produit de cette vente.

La Jacquerie, dans le Soissonnais, donna lieu à un curieux incident que nous demandons la permission de raconter. Effrayé de ce soulèvement, le seigneur d'Arcy-Sainte-Restitue *, petite commune située aux environs de Soissons , voulait quitter cette localité. Un des habitants, nommé Robert Dujardin, qui affectionnait ce seigneur, combattait son dessein de toutes ses forces, hii représentant qu'il ne devait pas quitter la commune dont il était le seigneur, que son devoir était, au contraire, de rester avec ses vassaux dociles, et de lés protéger contre leurs ennemis, selon son

1 Très. dcsChart^reç. 90, p. 530. * » Ibid., reg. 86, p. 267. * ;i

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pouvoir ; que, de leur côté, les habitants étaient disposés à prendre toutes les mesures nécessaires pour mettre en sûreté leur seigneur. Comme celuici restait sourd à toutes ces remontrances, et répondait toujours que son intention était de se sauver, et d'aller rejoindre les autres nobles qui avaient pris la fuite, Robert Dujardin se laissa emporter à lui dire, dans un mouvement d'impatience et de colère : « Eh bien, soit, laissons tout aller à la dérive, et soyons tous maîtres ! » il arriva que ces paroles furent rapportées à un seigneur du voisinage. Aussitôt ce chevalier, prenant avec lui un certain nombre jle gens d'armes, se rend à Arcy-Sainte-Restitue, va droit à la maison de Robert, et, saisissant tous les meubles qui s'y trouvaient, les fait transporter où bon lui semble. Non content de ce vol à main armée, comme Robert s'avançait à sa rencontre, il lui crie, du plus loin qu'il l'aperçoit : « Ah! te voilà, toi qui prétends être le seigneur des nobles! » Et, cela dit, sans vouloir entendre raisons ni excuses, il fait pendre l'infortuné Robert à un arbre, contre tout droit et en dehors de toute voie de justice.

Ces scènes tragiques avaient parfois des intermèdes comiques. Il paraît, en effet, que, si la plupart des Jacques cherchaient à assouvir leur vengeance par le viol, le meurtre et l'incendie, quelques autres, plus légers haineux, se

contentaient de se divertir et de faire ripaille aux dépens des nobles. Colin François 1 et Nicaise Fremy le jeune appartenaient à cette seconde classe. S'étant rendus, en compagnie de plusieurs autres laboureurs du pays d'Orxois, à Bézu-les- Fèves, oïl deux écuyers, Jean de Saint-Martin et Guillaume de la Chambre, avaient des hôtels, ces paysans ne s'occupèrent pas le moins du monde de mettre le feu à ces résidences. Mais, allant droit à la basse-cour, ils y prirent toutes les pièces de volaille qu'ils purent trouver; ils péchèrent des carpes dans l'étang, cueillirent des fruits dans le verger, mirent à contribution les caves, et purent ainsi se procurer le menu d'un repas succulent dont la noblesse avait fait tous les frais.

i Très, des CharU, reg. 86, p. 294 .

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• " ' CHAPITRE IV. ini

' Des effrois en Perthois et dans la prévôté de Vitry.

. Nous avons déjà eu lieu de faire remarquer 1 que les Jacques des bailliages de Chaumontet de Vitry enveloppèrent dans une haine commune les prêtres et les nobles. Tel fut, en effet, le caractère particulier des effrois dans le Vallage, en Bassigny et en Perthois. Sans parler des exemples que nous avons cités, les formules de toutes les lettres de rémission qui se rapportent a ce pays 4 font mention de cette guerre faite au clergé aussi bien qu'à la noblesse. Le seigneur de Saint-Dizier et de Vïgnory, queux de France, était a la tète du parti nobiliaire et clérical. Ayant appris que les vilains , se soulevaient en plusieurs endroits, ce chevalier se mit aussitôt à la tète d'une troupe nombreuse, et chevaucha jusqu'à Vitry-en-Perthois. Ses honimes d armes tuaient sans pitié tous les paysans,

même paisibles et inoffensifs, qu'ils rencontraient ; ils s'emparaient des animaux et des instruments servant au labourage ; ils brûlaient les : chau-

Vil* part> t GhiA*'. rt-.jf.i .

* Très. <(e« C/tart., re^ 90» p. %1\ : « • . . Eflroiz fil assemblées contre les nobles et clergé du dit pais.» — jfcég. 86, ï>- 357 : u.i. Cwispjraçions, ailkuces et iijouopo.es encontre lesnobleset clergié dupais. » ..„> , ,, )<>H , , on ^

mières : le sang et la flamme marquaient partout leur passage. , .. , .. f

Des exécutions si rigoureuses frappèrent de la plus grande stupeur les habitants du Perthois. L'alarme fut d'autant plus vive qu'elle se répandit presque instantanément de tous côtés, sans qu'on en sût d'abord la cause, dans la plupîart des localités. Cela tint à une circonstance particulière qu'il nous faut indiquer. Vers le commencement de cette année 1358, le bruit avait couru en Champagne que les Lorrains et les Allemands devaient venir piller et ravager cette province \ Les juges royaux dapays, voulant prendre des mesures pour lasûreté des habitants, établirent que désormais, dans chaque commune, en temps ordinaire, on ne sonnerait qu'une cloche, excepté à l'apparition de gens d'armes hostiles : on devrait alors sonner deux cloches, afin qu'à ce signal chacun s'armât, se tînt sur ses gardes, et courût au besoin à la rencontre 4es ennemis. Cette ordonnance fut lue deux fois devant les députés assemblés d'un grand nombre de communes, et reçut leur assentiment. Une personne fut môme choisie, dans chaque paroisse, pour veiller à ce qu'elle fût observée.

Quelques semaines plus tard, la Jacquerie éclatait: le seigneur de Saint-Dizier courait sus aux

x Trè$. dfit Ctàrt., re*. S6, p. 955 et 465. Voir le n° VU

de nos pièces justificatives. 1 » « ~« - u »»i .A

vilains du Perthois, et ravageait leurs champs. Aussitôt, le signal convenu se fait entendre ; dans chaque commune, deux cloches sont mises en branle.

Ce fut une chose lamentable que ce glas funèbre se répétant de clocher en clocher, se multipliant dans toutes les directions , et traînant partout à sa suite la désolation et l'effroi. A cet appel sinistre, tous les habitants du Perthois se levèrent comme un seul homme : les adolescents, les femmes même coururent aux armes. On ne rencontrait de toutes parts, dans les campagnes, que les détachements de paysans envoyés par chaque commune pour faire face à l'ennemi et défendre le sol menacé : quelques-uns seulement portaient des épées et des lances; la plupart n'étaient munis que de bâtons, de fourches ou de faux.

Le rassemblement général eut lieu à Saint- Vrain. Là, les paysans insurgés apprirent que l'ennemi à qui ils avaient affaire était le seigneur de Saint-Dizier : aussitôt, ils marchèrent à sa rencontre, sous les ordres d'un certain Jean Flageollet 1 , de Favresse, dont ils avaient fait leur capitaine. Déjà ils s'étaient avancés jusqu'à Perthes, lorsque le seigneur de Saint-Dizier, pensant qu'il lui serait difficile de résister à ce torrent,

1 Très, de» Chart. , reg. 90, p. «92.

jugea plus prudent de le détourner. Ayant appelé à une entrevue ceux qui s'étaient mis à la tète du mouvement dirigé contre lui, il leur donna l'assurance qu'il ne voulait aucun mal aux vilains, et que, si quelques crimes ou délits avaient été commis par ses gens à leur préjudice, c'était sans son aveu et contre sa défense expresse. Les paysans le crurent d'autant plus volontiers, que, tout à fait étrangers par leurs habitudes au métier dé la guerre, ils commençaient déjà à regretter leurs paisibles travaux. Ils se séparèrent donc, et s'en retournèrent chez eux.

Telle fut Tissue.de la Jacquerie enPerthois ; on voit qu'elle fut très-heureuse pour la noblesse ; les coupables n'en eurent pas moins à subir, par la suite, comme nous le dirons plus tard, les plus grandes rigueurs fiscales. Il est vrai qu'en revanche, les villes et communes qui n'avaient point participé à l'insurrection reçurent le digne salaire de leur fidélité. De ce nombre fut la ville de Dormans 1 . Le dauphin, sur la requête de son seigneur, Jean de Dormans \ chaneelier de Norman-

1 Très, des Chart., reg. 86, p. 430.

* Jean de Dormans, fils de Jean de Dormans, procureur au parlement, chancelier du ducde Normandie à partir de l'an 4 357, était encore évêque de Lisieux en 4358; il fut transféré au siège de Beauvais en juillet 4 359 ; mais il ne prit possession de cet évêché que Tannée suivante. En 4364, il fut fait chancelier de

die, lui concéda le privilège d'un marché hebdomadaire, fixé au samedi de chaque semaine, et de deux foires annuelles, se tenant, Tune, le jour de la féte saint Simon et saint Jude, l'autre, le lendemain de la quinzaine de Pâques, pour la récompenser d'être restée étrangère à l'entreprise faite par pl|i§iquçs /s^es $1 ^qj^^ij^ du voisinage contre les nohiles.

France par le roi Jean, et conserva cette charge jusqu'en 4372 Nommé cardinal par Urbain V en 4368, il mourut et fut enterré

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