‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 6 sur 21 · CHANTRE II · texte numérisé non relu

CHANTRE II

Des effrois dans la Basse-If orman die, le Ponthieu et la Picardie.

' Il ne semble pas que la Jacquerie ait sévi en Basse-Normandie. Cependant on peut signaler une tentative d'insurrection qui se produisit à Caen.Elle avait pour auteur un certain Pierre de Montfort 1 , un de ces esprits jaloux et turbulents, toujours prêts a prêcher la révolte contre l'autorité. Tous ses efforts tendaient depuis longtemps à semer la division entre le menu peuple et les puissants de la ville. Aussi, quand éclata le soulèvement du Beauvaisis, s'empressa-t-il de mettre à exécution ses projets de discorde. (M le vit se promener par le3 rues de Caen, portant sur son chapeauy en guise de plumet, un modèle de charrue ; et criant qu'il était du parti de Jacques, que ceux qui aimaient ce parti eussent à le suivre. Mais le bon sens du peuple de cette cité sut résister à cet appel séditieux, et l'agitateur périt lui-même misérable-

1 Voir le n° IV des pièces justificatives.

ment, quelque temps après, sous les coups de trois bourgeois qu'il avait insultés

L'insurrection de 1358 ne pénétra pas davantage en Artois et en Ponthieu. Toutefois, un certain Alleaume deMaresquel 5 fut cité en 1360, pour fait de Jacquerie, devant Anglebert Lanchart, sénéchal du Ponthieu. Voici les chefs d'accusation qui étaient dirigés contre lui : il avait combattu contre les nobles dans les rangs des Hurons, nommés Jacques Bonslwrntne$' y il leur avait prêté main-forte pour tuer, piller et rober messire Testai* de Picquigny, chevalier ; il avait fait cuire du pain* pour les nourrir, à Arras, et avait engagé plusieurs personnes de cette ville à marcher avec eux; enfin, il avait fourni aux Jacques des harnais

, et armures, pour faire la guerre aux nobles. Un nommé Michelet 3 de Saint-Omer fut pendu parles ordres de Thibaut de Mareuil, pomme eon-

i j vaincu de participation aux effrois.

Mais c'est dans TAmiénois que la Jacquerie oommença à se signaler par des ravagea considé-

; râbles. Un renfort de gens d'armes fut envoyé par la commune d'Amiens \ de l'avis du maire et des

1 Tré8> des Chart reg. 87, p. 3JM , f • 205 . ? J&t(J.,reg. 89, p. 377.

8 Md., reg. 86, pl. 534.

* Ibid., ibid., p. 239 et Chron., publ. par Sauvage, p* 496-7.

échevins, aux paysans du Beauvaisis, qui venaient de se soulever; mais ceux qui le composaient s'arrêtèrent à quatre ou cinq lieues de cette ville, puis retournèrent sur leurs pas, sans coup férir. Le maire et les échevins ayant appris, d'un autre côté, qu'un certain nombre de bourgeois d'Amiens étaient sortis en armes pour dévaster les maisons des nobles et piller leurs biens, dépêchèrent une troupe à la poursuite de ces maraudeurs, avec mission de les arrêter; quelques-uns de ces pillards furent tués en essayant de résister ; les autres furent condamnés par jugement à perdre la tête.

Les habitants deMontdidier 1 trempèrent beaucoup plus dans la Jacquerie que ceux d'Amiens. Sous les ordres de Jean le Boulanger, leur capitaine, ils pillèrent, puis démolirent les châteaux et maisons appartenant à messire Raoul de Raynneval, seigneur de Pierrepont et panetier de France*. Ils commirent presque tous les excès qui signalèrent les effrois : on put leur reprocher d'avoir assassiné les nobles, pillé les biens de leurs victimes, brûlé ou renversé leurs châteaux. Mais,

1 Très, des Char t., reg. 86, p. 437. Ces lettres ont été publiées par M* de Beauviilé, dans son Histoire de Montdid\er,3 vol. in-4% tom. i, p. 419-421 .

* lieg. dttPaW.,X,47,f°284.

placés sur la frontière, et toujours en butte aux incursions des ennemis de la France, contre lesquelles il leur fallait se mettre à couvert à grands frais, ils obtinrent, eu égard à ces circonstances exceptionnellement défavorables et malheureuses, les lettres de rémission qui leur furent oc-, troyées.

Les habitants de Fontaine-sous-Montdidier se signalèrent surtout dans cette croisade contre les nobles. Après avoir tué à Saint-Leu-d'Esserent messire Raoul de Clermont et de Nesle, ces furieux pillèrent, brûlèrent et détruisirent les maisons que ce seigneur et sa mère possédaient à Fontaine, ainsi qu'un hôtel situé à Courtemanche et appartenant à messire Jean de Clermont et de Nesle dit Maugoubert, écuyer, frère de Raoul. Ces deux gentilshommes, outre leur titre de nobles, avaient le malheur d'être les neveux du maréchal Robert de Clermont qu'Étienne Marcel avait fait mettre à mort dans le palais royal même en présence du dauphin. Les Jacques du Beauvaisis, qui étaient d'intelligence avec le prévôt des marchands, ne pouvaient pardonner à ce3 deux seigneurs une telle parenté. Plus tard, Jean de Clermont ayant voulu exiger des habitants de Fontaine-sous-Montdidier la réparation des dommages qu'ils lui avaient causés, ceux-ci refusèrent obstinément d'obtempérer à sa demande ; et deux d'entre eux, les nommés

Henniquet, père et fils, ne craignirent pas d'accompagner ce refus des plus grossières injures. Messire Jean de Clermont, transporté de fureur, prit avec lui plusieurs nobles de ses amis, Jacquemart de Pontruel, Guillaume de Sapigneul, Jean de la Motte , Vast de Buscoy , dit Angoulant; et, ainsi escorté, se rendit à Fontainesous-Montdidier. Là, il se saisit des deux Henniquet qui l'avaient insulté et leur fit couper les jarrets « non pas en entencion de les tuer, ajoutent les lettres de rémission , mais que pour les mutiler, pour les quelles navreures il saignèrent tant que mort s'ensuy assez tost après » . Nous avons cité ces derniers mots parce qu'ils nous offrent un exemple curieux des grossiers artifices, des mensonges à l'aide desquels ceux qui se faisaient délivrer des lettres de grâce essayaient de pallier leurs actes de violence. A les entendre, ils n'ont jamais fait à leur adversaire qu'une simple piqûre; seulement il arrive presque toujours , on ne sait comment, que cette piqûre amène la mort de la victimç.

C'est au sud-ouest d'Amiens et sur les çonfins du Beauvaisis, premier foyer de la sédition, que les effrois éclatèrent de la façon la plus terrible* Environ trois mille Jacques 1 s'assemblèrent sut

1 Bibl. imp., dép. des ms., Supplémcnl français, Chronique conservée sous le n° 630, f 65, v<\

les champs en armes aux alentours de Poix et de Lignières. Ils nommèrent malgré lui leur capitaine, Simon Doublet 1 , de Grandvilliers . Celui-ci avait en vain essayé, à plusieurs reprises, de décliner ce périlleux honneur : force lui fut, à la fin, de se mettre à leur iète. Il marcha donc avec eux, pendant plusieurs journées, et les vit accomplir en sa présence, sans pouvoir les en empêcher, les excès les plus monstrueux. En vain s'échappat-il de leur compagnie aussitôt qu'il put : il n'en fut pas moins recherché plus tard par les nobles qui, pour le punir, brûlèrent ou renversèrent ses maisons et s'emparèrent de ses biens.

Les Jacques de la Picardie, quand Simon Doublet les eut quittés, nommèrent capitaine à sa place un certain Jean le Freron*, deCatheux en Beauvaisis : il avait été désigné à leur choix par Àchard de Balles, alors capitaine des gens du plat pays de Beauvaisis. Ce fut sous les ordres de ce nouveau chef que ces furieux allèrent abattre et brûler le château de Catheux, puis ceux de Mesnil- Saînt-Firmin, de Thoix, de Poix et d'Auffay. Mathieu de Roye % chevalier, parvint à préserver et à défendre contre leurs attaques son château du Ples-

1 Très, des Chart. } ree. 86, p. 392.

8 Très, des Charl . , reg. 90, p . 29 i .

3 Ibid., reg. 8G,p. 134 .

sier,mais ils brûlèrent et dévastèrent tous les bourgs et villages des environs à cinq lieues à la ronde.

Un autre chevalier, Jean de Crevecœur 1 , fut moins heureux. Les Jacques brûlèrent sept de ses maisons, pillèrent et emportèrent tous les biens meubles qui s'y trouvaient. Les pertes que ce noble éprouva furent telles que le régent, pour le dédommager, crut devoir concéder, en sa considération, à la ville de Thoix, dont il était le seigneur, le privilège d'un marché hebdomadaire, fixé au samedi de chaque semaine, et d'une foire franche, qui se tiendrait à la Saint-Martin d'hiver de chaque année et qui durerait trois jours. La charte de concession est du mois de juillet 1358 et datée

du camp devant Paris, où Jean de Crevecœur était venu servir la cause du dauphin à la tète de vingt hommes d'armes entretenus à ses frais et dépens.

Ici se place l'épisode de la Jacquerie de Picardie le plus important par ses conséquences. 1

Nos trois mille Jacques venaient de détruire le château de Poix; ils marchaient sur Aumale', et ils étaient arrivés à quelque distance de Iigniè- | res 3 , lorsqu'ils rencontrèrent cent vingt hommes j d'armes normands et picards, commandés par j

1 Très, des Char t. y reg. 86, p. H3.

1 Très, des Charl., reg. 86, p. 465. ' 1 Lignicres , et non Limers, comme Secousse a lu, par erreur. Ce savant Ut remarquer, dans "une note, qu'il u'a trouvé

messire Guillaume de Picquigny. Celui-ci s'étant présenté, avant le combat, pour parlementer ; çui moment oîi il parlait à ses ennemis, un des Jacques, nommé Jean Petit Cardaine, le tua par trahison. Les gens d'armes de Guillaume, indignés de cette violation du droit des gens, se jetèrent sur les Jacques, qui furent défaits, et dont plus de deux mille restèrent sur le champ de bataille.

Toutefois, le meurtrier de Guillaume de Picquigny, Jean Petit Cardaine, réussit à échapper au désastre. Accompagné d'un autre Jacque, nommé Jacquet de Fransures, il se rendit à Contre, en Beauvaisis, dans l'intention de mettre à mort et de piller Colart d'Estrées, gardien de la haute justice pour l'abbaye du Pré, sise en ce lieu; mais, ayant trouvé des préparatifs de défense plus forts qu'ils ne s'y attendaient, les deux bandits se retirèrent, sans avoir rien fait. Aussitôt qu'il eut nouvelle de leur présence, Colart d'Estrées se mit à leur poursuite : Jean Petit Cardaine parvint à se cacher dans les bois ; quant à Jacquet de Fransures, il fut pris et mis en prison. Tandis qu'on battait les bois pour découvrir son compagnon, il s'étrangla avec la corde dont on s'était servi pour l'attacher à un poteau par les épaules. Ce qui a lieu de surce mot dans aucun dictionnaire géographique de la France; mais ce n'est pas la faute des dictionnaires, c'est la sienne. (Hist. de Charles le Mauvais, tom. i, p. 239.)

prendre, c'est que le sire de Coucy, Jean du Ha^ mel, autrement dit Maillart, fit rechercher, quelque temps après, pour ces faits, Colart d'Estrées ; à ce point que celui-ci, qui servait alors le régent au camp devant Paris, eut besoin, pour échapper aux poursuites de ce seigneur, d'ohtenir du dauphin des lettres de grâce.

Le meurtre de Guillaumè de Picquigny fut un événement funeste, et, Ton peut dire, mortel pour la Jacquerie. Guillaume de Picquigny appartfcnaît sans doute à la même famille que Jean de Picquigny, seigneur picard, l'âme damnée du roi de Navarre ; peut-être même était-il le frète de ce chevalier. Le lâche assassinat du parent de l'unie ses plus zélés partisans fut très-probablement une des causes qui déterminèrent Charges le Mauvais à prendre les armes contre les Jacques. ; ;

En ce temps, vivait à la Warde-Mauger, près dft Mbntdidier, un vilain nommé Fvemy Uoudrier 1 ,' dit Leboucher : il s'était marié à une Jemme, noble d'origine. Sitôt qu'il fut informé de cettes circonstance, le capitaine des Jacques, assemblés pour lors à Brëtëuil en Bèauvaisis, manda près de lui Fremy Houdrier. Quand cèhii-«ci sefut présenté, les Jacques le sommèrent d'aller aveç eux brûler les châteaux des nobles, lui signifiant qu'en cas de:

- • • i" i r ' ■ 1 Très, des Charl., rcg. 90, p. 4?6.

refus, ils mettraient le feu à toutes les maisons qui luî appartenaient, du chef de sa femme. Freray Hôudrier, voyant bien que le plus sage parti était de faire contre mauvaise fortune bon cœur, soupa avec le capitaine et quelques autres Jacques ; il voulut payer leur écot. Puis, profitant de l'état d'ivresse où il les avait plongés, il retourna en toute hâte à sa demeure à la Warde-Mauger. Là, emmenant avec lui sa femme, ses enfants, et prenant ses meubles les plus précieux, il alla les cacher d^ns un bois du voisinage. Cela fait, il se rendit, en compagnie de quelques amis, à Fronsures, où sa femme avait une maison, craignant que les Jacques n'y vinssent, pour y mettre le feu. Ses craintes n'étaient que trop fondées. Dès le lendemain, ces forcenés, après avoir brûlé le château de Brebancon, accoururent pour faire subir le même sort à la demeure de la femme de Fremy Hôudrier ; et <tèlui-ci ne parvint à la sauver de leurs mains qu'en consentant à aller de nouveau avec eux incendier la résidence du seigneur (te Fronsures.

Oa voit, par cet exemple, qu'il n'était pas besoin d'être noble d'extraction, pour se voir en butte aux attaques et aux violences des Jacques ; il suffisait qu'on appartint à la noblesse, d'une façon ou d'une autre, ne fût-ce que par alliance, pour qu'on fût exposé à leurs fureurs.

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