‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 45 sur 106 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

pule que ce qui nous intéresse le plus dans les lettres de rémission est précisément ce que les parties qui se les firent délivrer avaient le moins intérêt à dénaturer ou simplement à altérer dans leurs dépositions. Que, par exemple, tel ou tel paysan, presque toujours inconnu, ait joué un rôle plus ou moins considérable dans la Jacquerie, que sa complicité dans les effrois ait été plus ou moins grande, que nous importe ? Ce que nous cherchons surtout, pour ne pas dire uniquement, ce sont les grands épisodes, les incidents principaux nécessairement rappelés à propos du rôle joué par ce paysan, incidents alors trop notoires pour que celui-ci pût les présenter sous un jour faux, sans risquer de se compromettre, et qu'il n'avait d'ailleurs aucun intérêt à déguiser, du moins dans leur contexture générale.

La curieuse révélation des principales scènes et des situations les plus intéressantes du drame de la Jacquerie, tout rôle des acteurs et personnes mis à part, voilà donc seulement ce qu'il faut chercher, et, j'ajoute, ce qu'on est sûr de trouver dans les lettres de grâce relatives aux effrois. Quant à la vérité de l'ensemble, c'està-dire à Tatrocité trop réelle, qui fut malheureusement le caractère dislinctif de cet épouvantable soulèvement, ne la cherchez pas dans les documents dont je viens de parler, elle est ailleurs. Elle est dans les chroniqueurs du temps, dans Pierre d'Orgemont, dans Jean de Venette ; elle est surtout dans Froissart, qui a tracé de la Jacquerie ce tableau empreint d'une si naïve et si éloquente horreur :

« Ajssés * tost après la délivrance du roy de Navarre, avlnt une merveilleuse grande tribulacion en pluseurs parties du royaume de France, si comme en Biauvesis, en Brie et sus la rivière de Marne, en Laonnois, en Valoys, en la terre de Gouchy et entour de Soissons. Car aucunes gens des villes champestres sanz chief s'assemblèrent en Biauvesis. Et ne furent mie .c. hommes les premiers. Et distrent que touz les nobles du royaume de France, chevaliers et escuiers, honnissoient et trahissoient le royaume, et que ce seroit grant bien qui tous les destruiroit. Et chacun d'eulz dist : « Il dist voir, il dist voir. Honnis soit cil par qui il demourra que tous les gentilz hommes ne soient destruis! » Lors se cueillirent et s'en alèrent, sanz autre conseil, et sanz nulle armeure fors que de bastons ferrez et de cousteaux, en la maison d'un chevalier qui près de là demoroit. Si brisièrent la maison et tuèrent le chevalier, la dame et les enfans, petis et grans, et ardirent la maison. Secondement il en alèrent à un autre fort chastel et firent pis assés. Car il prisrent le chevalier et le lièrent à une estache bien et fort, et violèrent sa femme et sa fille les pluseurs, voiant le chevalier. Puis tuèrent la dame, qui estoit enchainte, et sa fille et tous les enfans, et puis le dit chevalier à grant martyre, et ardirent et abatirent le chastel. Ainsi firentils en pluseurs chastiaus et bonnes maisons, et multiplièrent tant qu'il furent bien .vim. Et par tout là où il venoient, leur nombre croissoit, car chascun de leur semblance les suivoit. Si que chascuns chevaliers, dames, escuiers, leurs famés et leurs enfans les fuioient; et enportoient les dames et les domoiselles leurs enfans, .x. ou .xx. lieuues loing, où il se povoient garantir, et laissoient leurs maisons toutes vagues et leur avoir dedens. Et ces mescheans gens assemblés, sanz chief et sanz armeures, roboient et ardoient tout et occioient touz gentilz hommes que il trouvoient; et enforçoient et violoient toutes dames et pucellez sanz pitié et sanz merci, ainsi comme chiens esragiés. Certes onquez n'avint entre Crestiens ne Sar-

* D'après le ms. français 2655 de la Bibliothèque nationale. — Ce chapitre se trouve dans l'édition de la Société de l'histoire de France, t. V, p. 99 et suiv.

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