‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 46 sur 106 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

rasins telle forsennerie que ces gens foisoient. Car qui plus faisoit de maulz ou plus vilains faiz, telz faiz que créature ne devroit oser penser, aviser ne resgarder, cil estoit le plus prisié entr'eulz et le plus grant maistre. Je n'oseroie escrire ne raconter les orribles faiz et inconvenables que il faisoient ans dames. Mais entre les autres desordenances et villainz faiz, ils tuèrent .i. chevalier et boutèrent en .i. hastier, et tournèrent au feu et le rostirent au feu, voiant la dame et ses enfans. Après ce que .x. ou .xii. eurent la dame efforciée et violée, il les en vorrent faire mangier par force et puis les tuèrent et les firent morir de maie mort. Et avoient fait .i. roy entre eulz qui estoit, comme on disoit adonc, de Clermont en Biauvesis. Et le eslisirent le pieur des pieurs, et ce roy on Tapelloit le roy Jaque Bonhomme. Ces mescheans gens ardirent et abatirent ou païs de Biauvoisis, et environ Gorbie et Amiens et Montdidier, plus de .xl. bonnes maisons et fors chastiaux. Et se Diex n'eust mis remède par sa grâce, le meschief fust si multiplié que toutez communautés eussent destruit sainte Eglise après et toutes riches gens par tout païs. Car tout en telle manière si faites gens faisoient ens ou païs de Brie et de Partois. Et convint toutes les dames et les domoiselles du païs et les chevaliers et les escuiers qui eschaper leur povoient à fuir à Miaux en Brie, Tun après l'autre, enpurs leur cottes, ainsi que elles povoient, auxi bien la duchesse de Normendie et la duchesse d'Orliens et foison de hautes dames comme autres, se elles se voloient garder d'estre violées et enforciées et puis après tuées et murdries. Tout en semblable manière si faites gens se maintenoient entre Paris et Noion, et entre Paris et Soissons, et entre Soissons et Hen en Vermandois, et par toute la terre de Gouchi. Là estoient les grans violeurs et maufaiteurs. Et essilièrent que entre la terre de Gouchi, que entre la conté de Valoys, que en Teveschié de Laon, de Soissons et de Noion, plus de .c. chastiaux et bonnes maisons de chevaliers et d'escuiers. Et tuoient et roboient quanqu'il trouvoient. Mais Diex par sa grâce y mist tel remède, de quoy on Ten doit bien regracier, si comme vous orrez ci après.

Quant les gentilz hommes de Biauvesis, de Gorbiois, de Vermendois, de Valoys et des terres où ces mescheans gens con-

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versoient et faisoient leur forsennerie, virent ainsi leur maisons destruitez et leurs amis tués, ils mandèrent secours à leurs amis en Flandres, en Haynau, en Braibàn et en Hesbaing. Si en y vint tantost assés de tous costés. Si s'assemblèrent les gentilz hommes estranges et cilz du pais qui les menoient. Si commencièrent auxi à tuer et à decoper ces mescheans gens sanz pitié et sanz merci, et les pendoient par fous aus arbres, où il les trouvoient. Meismement le roy de Navare en mist .i. jour à fin plus de .iii«». assés près de Glermont en Biauvesis. Mais il estoient jà tant multipliez que, se il fussent tous ensemble, il eussent bien esté .g«». hommes. Et quant on leur demandoit pour quoy il faisoient ce, il respondoient qu'il ne savoient, mais il veoient les autres faire, si le faisoient auxi. Et pensoient que il deussent en telle manière destruire touz les nobles et gentilz hommes du monde, par quoy nul n'en peust estre. »

Nous avons rapporté en entier ce passage, parce qu'il nous représente sous des couleurs aussi sombres que fidèles les cruautés commises par lés Jacques, ainsi que les désastres auxquels donna lieu leur soulèvement. C'est en vain, d'ailleurs, qu'on voudrait taxer cet écrivain d'exagération. Son témoignage est confirmé par tous les chroniqueurs du temps, et notamment par Pierre d'Orgemont * et par Jean de Venette ^. Tous signalent, d'un commun accord, les horribles excès dont les paysans rebelles se rendirent coupables. Notre vœu serait que chacun de nos lecteurs se pénétrât bien vivement du passage de Froissart, cité plus haut, afin de teindre ensuite de ses fortes couleurs les esquisses ternes et à dessein très effacées que nous ont fournies

* Grandes Chroniques de France. Voir rexcellente édition de M. P. Paris, in-fol., chap. 74 et 75, p. 1471 et 1472.

* Altéra Contin, G. de Nangis, dans d'Achery, SpiciL, t. III, p. 119.

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les lettres de rémission du Trésor des Chartes. Grâce à cette précaution, on connaîtra la Jacquerie dans ses plus profonds et ses plus minutieux détails, sans pour cela se faire une idée moins juste et moins vraie de Tensemble et du caractère général de cette sauvage vengeance.

L'atrocité de ces représailles cause moins de surprise, quand on considère combien étaient ignorants, abrutis, grossiers, les hommes qui les exercèrent. L'immense majorité de ceux qui trempèrent dans la Jacquerie appartenaient à la classe des paysans. Il n'en faut pas d'autre preuve que ce considérant, qui termine presque toutes les lettres de rémission : c Comme il soit homme de labour, qui a à cueillir et mettre à sauveté ses biens ^ » Toutefois, les Jacques ne se recrutèrent pas seulement parmi les paysans. S'il faut en croire les Grandes Chroniques de Saint-Denis, des membres de la bourgeoisie, et peut-être même de la noblesse, vinrent grossir la foule des hommes de labour : « Et en ces assemblées avoit gens de labour le plus, et si y avoit de riches hommes, bourgeois et autres 2. » Des gens des métiers, bouchers 3, tonneliers 4, charrons 5, des marchands d'œufs, de volaille, de fromage et autres denrées de la campagne s, se joignirent aussi aux laboureurs. On vit même des prévôts 7, des ser-

* Très, des CharL, reg. 86, p. 309.

* Gr, Chron, de France, édit. de M. Paris, p. 1472, ch. 76. ' Très, des Chart., reg. 90, p. 244.

* Ibid , ibid., p. 425.

* Ibid., ibid., p. 82.

* Ibid., ibid,, reg. 86, p. 430.

"^ Ibid,, ibid.j p. 425.

gents * et autres officiers royaux 2, donner la main aux rebelles, et se rendre complices de Tinsurrection. Ce qui pourra paraître plus surprenant encore, c'est que les Jacques, qui déclarèrent une guerre ouverte, au moins dans certains pays, dans la prévôté de Vitry par exemple, aux prêtres ^ aussi bien qu'aux nobles, n'en comptèrent pas moins des membres du clergé dans leurs rangs. Un prêtre, nommé messire de Verrigues, est mentionné comme ayant proféré contre le régent les injures les plus grossières *. Un autre prêtre, Jean Nerenget ^ curé de Gelicourt, dans le comté de Valois, dut faire insérer au Trésor des Chartes une lettre de grâce qui lui avait été octroyée sur le fait de sa participation aux effrois. Deux clercs, Jean Doublet le jeune ^s et Guilbert Doublet, son frère, comparurent, en 1360, devant l'ofûcial de Beauvais : on les accusait d'avoir été, au temps du soulèvement contre les nobles, complices, chefs et capitaines des gens du plat pays dans les diocèses de Beauvais et d'Amiens, et d'avoir pris une part active à la destruction des châteaux d'Aumale et de Poix.

Mais le fait le plus curieux en ce genre arriva à Blacy ^ en Champagne, dans la prévôté de Vitry. Dans

1 Très, des Charl., reg. 86, p. 171, 223 et 456.

2 Ibid., ibid., p. 397.

3 Ibid., ibid., p. 357 : « .... Pluseurs conspiracions, alliences et monopoles encontre les nobles et clergié du pais.... »

* Voici ces injures qui trahissent bien la brutalité des mœurs et du langage de ce temps :«.... Fil de putain, merde, laronchel.... » {Très, des Chart., reg. 90, p. 55.)

5 Très, des Chart., reg. 86, p. 386.

« Ibid., reg. 87, p. 1.

■7 Voir aux pièces justiflcatives la lettre de rémission de J. Morel.

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