‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 88 sur 106 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

menti ? De quel droit, sans tenir compte d'une si imposante unanimité de témoignages, viendrait-il affirmer que la Jacquerie fut en réalité ce qu'elle aurait pu et dû être, l'exercice légal du droit de légitime défense ?

Les excès qui signalèrent la Jacquerie ont justement attiré la condamnation de l'histoire. La seule excuse de ceux qui les commirent, c'est qu'on leur avait fait endurer des maux vraiment intolérables. Il n'est donc que juste de rendre les nobles en grande partie responsables des excès dont ils furent les victimes. Les Jacques se conduisirent trop souvent comme des furieux et des enragés; mais on avait tout fait pour leur communiquer la rage. C'est ici le cas de dire avec l'orateur chrétien : « Quand les princes, négligeant de connaître leurs affaires et leurs armées, ne travaillent qu'à la chasse, comme disait cet historien, n'ont de gloire que pour le luxe, ni d'esprit que pour inventer des plaisirs; ou quand, emportés par leur humeur violente, ils ne gardent plus ni lois ni mesures, et qu'ils ôtent les égards et la crainte aux hommes, en faisant que les maux qu'ils soutirent leur paraissent plus insupportables que ceux qu'ils prévoient ; alors, ou la licence excessive, ou la patience poussée à l'extrémité, menace terriblement les maisons régnantes *. » Le grand orateur qui proclamait cette vérité du haut de la chaiie chrétienne ne fut pas, en son temps, un ennemi du principe d'autorité, et n'eut jamais de faiblesse pour

1 Oraison funèbre d' Henriette-Marie de France, reine d'Angleterre.

Tesprit de révolte. Eh bien, les paysans s'étaient trouvés dans le cas dont parle ici Bossuet : les maux qu'ils , souffraient leur avaient paru plus insupportables que ceux qu'ils prévoyaient ; leur patience avait été poussée à l'extrémité. Nous devons sans doute réprouver les excès où ils se laissèrent emporter par l'esprit de vengeance ; mais nous devons plus encore peut-être nous apitoyer sur leur malheureux sort; nous devons surtout condamner et maudire les abus de toute sorte qui avaient provoqué ces représailles.

On a pu voir, par tout ce qui vient d'être dit, combien les suites de la Jacquerie furent désastreuses pour les paysans qui y avaient participé. Parmi ceux-ci, les uns, et ce ne furent pas les moins heureux, expièrent leur rébellion par la perte de leur vie ; les autres, par celle de leurs biens, et l'aggravation des maux qu'ils enduraient déjà auparavant. Les nobles se vengèrent surtout, en faisant couler le sang des vilains ; le régent, en extorquant leur argent. Différente seulement dans sa nature et son mode d'exercice, la punition fut également impitoyable des deux parts.

Il y a, si je ne me trompe, à tirer d'un pareil fait une grande et utile leçon d'expérience, dont les grands comme les petits peuvent recueillir un égal profit, et qui, pour être vulgaire, n'en est pas moins digne d'être rappelée. Qui pourrait, en effet, mieux qu'un tel exemple, convaincre les puissants que labus de leurs droits tourne inévitablement un jour ou l'autre à leur préjudice ; et les petits, que le recours à une violence coupable contre l'oppression a toujours pour conséquence-

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